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Accueil » Toutes les news » Série d'articles holmésiens dans le quotidien Libération
par
Thierry Saint-Joanis
Série d'articles holmésiens dans le quotidien Libération
French Press: a week with Holmes
Août 22, 2009
PUBLICATION

Le quotidien Libération consacre une série d'articles à Sherlock Holmes, chaque jour, du 17 au 21 août. Son directeur, Laurent Joffrin, signe une étude de fond digne des meilleurs holmésiens pour démontrer que le détective a existé. Élémentaire !

Laurent Joffrin, amateur de Sherlock Holmes, a pris la plume après la lecture de l’ouvrage de Pierre Bayard consacré à sa contre-enquête de l’affaire Baskerville. Pris au jeu, le journaliste a poursuivi la partie pour établir, exemples à l’appui, ce qui est pour nous une évidence, un principe fondateur, un fait élémentaire : Sherlock Holmes est bien réel et non un personnage de fiction (deuxième principe de Morley : les personnages des aventures de Sherlock Holmes ont existé). Chaque volet de sa série démontre donc l’existence du détective malgré les tentatives de l’agent littéraire Conan Doyle à faire croire le contraire. L'étude amusante et rafraîchissante fait appel à des arguments tirés de quelques pastiches parus en France, comme le dernier roman de notre ami Bob Garcia (Duel en enfer). La méthode de Laurent Joffrin est digne d’un holmésien. Il mérite d'être nommé membre d'honneur de la Société Sherlock Holmes de France. Bravo !

Épisode 1 : De chair et d'Holmes (lundi 17 août 2009)
Épisode 2 : Et si Sherlock s'était trompé ? (mardi 18 août 2009)
Épisode 3 : Holmes, entre ombre et lumière (mercredi 19 août 2009)
Épisode 4 : Docteur Sherlock et Mister Holmes (jeudi 20 août 2009)
Épisode 5 : Le réel en fiction (vendredi 21 août 2009)
Épisode 6 : Élémentaire mon cher ! (samedi 22 août 2009)


Épisode 1 :




De chair et d’Holmes

Comme nombre d’autres héros mythiques, le célébrissime détective semble infiniment plus réel que son soi-disant auteur Conan Doyle. Enquête.

        Par LAURENT JOFFRIN     

Pierre Bayard est un découvreur. Mieux : un grand explorateur de l’esprit, un de ces hommes insignes qui révèlent au public un pan du réel jusque-là ignoré mais qui, une fois mis au jour, semble soudain évident et indispensable à la compréhension du monde. Et qu’a-t-il découvert, ce fier professeur de littérature à l’université Paris-VIII, également psychanalyste ? Au terme d’une longue recherche dans le patrimoine littéraire de l’humanité, il a annoncé cette chose simple et renversante : certains personnages de fiction, contrairement à ce que tout un chacun jusqu’ici pensait, sont doués d’une existence réelle. On les croit nés de l’imagination de grands auteurs révérés par tous. C’est une illusion.

   

Ces plumitifs - Homère, Shakespeare, Cervantès, Molière, Defoe, Dumas ou Conan Doyle - sont des imposteurs. Ils soutiennent qu’ils ont créé de toutes pièces leurs héros, Ulysse, Hamlet, Don Quichotte, Harpagon, Robinson Crusoë, D’Artagnan ou Sherlock Holmes. Or, ces soi-disant créateurs n’ont été que les témoins de hasard, les scribes chanceux de leurs personnages, dont la force de caractère, la singularité de destin en même temps que la ressemblance avec des individus que chacun d’entre nous rencontre dans la vie, démontrent qu’ils ne peuvent en aucun cas avoir été inventés, mais qu’ils sont bien des êtres de chair et d’os, aimant et souffrant, naissant et mourant, riant et pleurant.

   

La fiction est réalité

Et il ne s’agit pas seulement d’une métaphore, selon laquelle d’aussi fortes personnalités que Quichotte ou Ulysse finissent par hanter l’esprit de tant de lecteurs que leur existence peu à peu se matérialise, comme celle d’une vraie personne survit dans la mémoire des autres. Non, l’idée de Bayard porte beaucoup plus loin. Elle conduit à cette conclusion sans appel : les héros de roman sont vrais ; les auteurs sont faux. On dit parfois que la réalité dépasse la fiction. Dans le cas qui nous occupe, c’est la fiction qui est réalité et ce sont ces écrivains soi-disant réels qui sont la plupart du temps fictifs.

   

Canular ? Sophisme ? Plaisanterie ? Pas le moins du monde. Qu’on y songe un instant après Pierre Bayard. Qui pourrait douter de la vérité d’Ulysse, l’industrieux Achéen, rusé, d’une folle énergie et pourtant si malheureux dans ses entreprises, évoquant chez tout lecteur les vicissitudes de sa propre vie tout en lui suggérant les moyens d’en triompher. Ulysse, le modèle de tout homme qui doit affronter avec son seul et fragile courage la grande épreuve de la vie, qui est toujours une sorte d’odyssée…

   

Et Homère ? Parlons-en ! Un auteur dont on doute même du nom, dont on ne peut rien dire et dont on ne sait rien. Alors que les traces d’Ulysse sont partout dans la mer Méditerranée, à Troie découverte et fouillée par l’Allemand Schliemann, à Ithaque près de Corfou, dans la grotte du cyclope en Crète, entre Charybde et Scylla dans le détroit de Messine, dans le repaire des sirènes à quelques encablures de Capri. Les savants estiment qu’Homère est un nom générique qui réunit, sous ce patronyme en toc, une théorie de bardes de l’ancienne Grèce. Autant dire que cet écrivain est surtout un fantôme, pâle transcripteur des œuvres du vrai personnage, le valeureux roi d’Ithaque, amant de Circé et mari de Pénélope. On parle de la mythologie grecque. Le mythe, c’est Homère. La réalité, c’est Ulysse.

   

Même démystification pour cet inconnu nommé par convention William Shakespeare, dramaturge évanescent qui a conquis sa notoriété grâce aux modèles dont il a narré les exploits. Sa biographie est impossible : naissance fumeuse, vie de spectre, mort indéterminée. Les meilleurs chercheurs en histoire littéraire voient dans cet artificieux génie le pseudonyme de quelques grands seigneurs de l’époque élisabéthaine occupant leurs loisirs à retracer la vie de personnages illustres. Shakespeare ? Un rôle de composition. Mais ses personnages ! Jules César, Cléopâtre, Richard III, Henri V ou Coriolan sont dans l’Histoire. Mais aussi et surtout Hamlet, ce prince si familier de l’hésitation, ou Lady Macbeth, symbole de toutes les sanglantes ambitions. Etre ou ne pas être, telle est la question. Hamlet est ; Shakespeare n’est pas.

   

Don Quichotte parle à tous les hommes, qui se moquent bien de la vie de ce Cervantès dont la seule gloire est d’avoir perdu l’usage de son bras gauche à la bataille de Lépante. A quoi tiennent les choses ! Il eût perdu celui du bras droit qu’il n’aurait pu tenir la plume pour son fabuleux modèle, ce paladin de l’humanité en guerre contre tous les moulins du malheur et de la tyrannie. Et qu’est-ce que l’épaisseur d’un Cervantès face à l’écrasante vérité de Dulcinée, de Sancho Pança, du Quichotte ou même de Rossinante ?

   

Et Molière… Lui aussi fut éclipsé par ses personnages, les seuls qui parlent aux contemporains. Ce théâtreux pensionné fut simplement chanceux pour avoir croisé et restitué ces héros des faiblesses humaines que sont l’Avare, le Misanthrope ou le Bourgeois Gentilhomme. On doute même qu’il ait écrit ses pièces puisqu’on les attribue souvent à Corneille. Chacun le sait : on croise tous les jours des Dom Juan, des Harpagon, des Tartuffe. Des Molière, jamais !

   

Il faut donc l’admettre : les grands écrivains ne sont grands que sur les épaules de leurs personnages. Dumas n’est rien sans d’Artagnan. Son employé, Maquet, écrivait en fait ses livres, assemblages fabriqués de morceaux de vraie histoire. On visite, en baie de Marseille, la prison du Château d’If où fut enfermé Edmond Dantès, bien plus souvent que la maison de Villers-Cotterêts où Dumas est censé avoir vu le jour. On sait situer l’île de Robinson sur la carte du Pacifique mais non l’itinéraire de Daniel Defoe dont on suppose qu’il était navigateur. Flaubert, enfin, a mangé le morceau. «Madame Bovary, c’est moi», a-t-il lâché. Demi-aveu. En fait, Flaubert, c’est madame Bovary.

   

En un mot, les héros de roman sont de vrais héros et les romanciers des écrivains de paille : telle est la découverte de Pierre Bayard. On dira qu’elle contredit le sens commun, paraissant à tout esprit censé comme un paradoxe poussé à l’absurde. C’est la raison de son importance.

   

Ainsi nous arrivons à l’objet de cette étude, qui viendra démontrer la pertinence de l’hypothèse bayardienne. Un personnage, en effet, incarne plus que tout autre la véracité des êtres imaginaires et la vanité holographique de leurs auteurs : Sherlock Holmes, le détective des détectives, le logicien surhumain et l’Anglais suprême. Conan Doyle croit l’avoir créé. Il n’en fut même pas le mémorialiste. Il a seulement réuni et fait publier les carnets d’un témoin, Watson, colocataire de Holmes, docteur en médecine et ancien officier en Afghanistan, qui eut l’honnêteté, lui, de ne pas se prétendre écrivain. A vrai dire, Bayard avait été précédé sur ce point par les sociétés holmesiennes qui entretiennent depuis des décennies la mémoire du détective à travers le monde, par exemple Thierry Saint-Joanis, président de la Société Sherlock Holmes de France, historien érudit du détective londonien. S’agissant de Holmes, donc, Bayard n’est pas le seul à avoir vu la lumière. Des milliers de holmesiens sous toutes les latitudes partagent sa conviction. Ils sont même persuadés que Holmes, par un miracle de la science, vit toujours. La preuve : le Times de Londres n’a jamais publié sa nécrologie.

   

Holmes domine Conan Doyle

Qui sait où logeait Conan Doyle, escroc littéraire sans feu ni lieu ? Personne. Alors que l’humanité entière connaît cette adresse bien réelle, le 221b Baker Street à Londres, où l’on peut, encore aujourd’hui, visiter le bien réel appartement naguère entretenu par Mme Hudson. Les holmesiens savent que dans aucun récit signé Conan Doyle on ne trouve la phrase leitmotiv : «Elémentaire mon cher Watson», alors qu’il suffit de la prononcer à Paris, à Reykjavik ou à Ushuaïa pour qu’aussitôt elle soit identifiée. Qui d’autre qu’un faiseur comme Conan Doyle aurait pu manquer une réplique aussi emblématique ?

   

Chacun sait que Holmes portait le plus souvent cette casquette à deux visières et rabats en tissu pied-de-poule qu’on nomme deerstalker. Conan Doyle ne mentionne qu’une fois une casquette à rabats pour oreille, «ear-flapped travelling-cap», sans préciser s’il s’agit d’un deerstalker ou d’un autre modèle, lors d’un déplacement à la campagne, dans Etoile d’Argent. C’est le premier illustrateur de Holmes, dans le Strand Magazine, Sidney Paget, qui a rendu au détective son couvre-chef. De même, c’est William Gillette, le premier interprète de Holmes au théâtre, qui lui a restitué sa pipe recourbée quand Conan Doyle reste muet sur la forme des pipes du détective. Tant d’erreurs signent l’imposture.

   

Une preuve plus décisive ? Chacun sait encore que Conan Doyle aurait voulu voir le lecteur s’intéresser plutôt aux pesants récits médiévaux qu’il produisait à jet continu. Il décida donc un beau matin d’annoncer, contre toute vraisemblance, la mort de Holmes, officiellement survenue à la suite d’une lutte avec le professeur Moriarty dans les chutes du Reichenbach en Suisse. Cette fois c’est le public lui-même, en manifestant sa bien réelle et tonitruante présence auprès de Conan Doyle, qui a obligé l’affabulateur à rétablir la vérité. Holmes était bien vivant ; il avait seulement rusé pour que les lieutenants de Moriarty lancés à sa poursuite le croient mort et qu’il puisse ensuite les éliminer un par un, par surprise.

   

Bref, Holmes domine de toute sa hauteur et de toute son authenticité les manœuvres de Conan Doyle, ce démiurge de carton-pâte. Le public, qui ne sait rien de la vie de Conan Doyle mais connaît les moindres détails de celle du détective, ne s’y trompe pas. Aussi nous allons ici parfaire la démonstration. Holmes a vécu bien au-delà de Conan Doyle. Individu d’exception pourvu d’une autonomie totale, il a connu plusieurs existences, que Conan Doyle, par mesquinerie ou désinvolture, a passées sous silence. Il a résolu des cas historiques que son auteur a occultés, telles l’affaire Dreyfus ou celle de Jack l’Eventreur. Il a connu Sigmund Freud, Winston Churchill, et même Arsène Lupin.

   

Ainsi nous allons raconter, tel un Watson contemporain, les aventures de Sherlock après Sherlock, du détective sans son auteur, du personnage libéré de ses chaînes littéraires. Le mythe a survécu à son créateur, jusqu’à le faire oublier. Il y a une vie après la vie fictive. Il y a plusieurs Sherlock, et celui de Conan Doyle n’est que l’esquisse du vrai détective, dont l’existence s’est prolongée bien au-delà de celle de l’écrivain. Est-ce ainsi que les Holmes vivent ? Eh bien oui. Elémentaire, mon cher lecteur.

   
   

Épisode 2 :

   
   
   
   

   

Et si Sherlock s’était trompé ?

   

Le célèbre détective Holmes et donc son créateur, Conan Doyle, auraient fait une erreur d’interprétation dans l’enquête du «Chien des Baskerville»…

   

Par LAURENT JOFFRIN

   

Pierre Bayard, donc, a vu la lumière. Il a compris le premier que l’histoire littéraire, jusqu’à lui, avait manqué un fait essentiel : la frontière entre fiction et réalité est poreuse (1). Les vrais héros existent en dehors des œuvres qui les ont fait naître. Ulysse, Hamlet, Dom Juan, personnages de l’Humanité, sont plus réels qu’Homère, Shakespeare ou Molière, auteurs incertains et contestés. Copernicienne découverte… Ce ne sont pas les personnages qui tournent autour des auteurs. Ce sont les auteurs qui sont des satellites des personnages.

   

Les grands mythes de la littérature acquièrent avec le temps une existence réelle, qui survit dans la mémoire de millions de lecteurs. Au bout d’un certain temps, le nom de l’auteur se dissout, comme une inscription usée par le temps s’efface au bas d’un monument de pierre. Le sculpteur meurt. La statue vit. Ainsi pour l’un des héros les plus célèbres au monde, Sherlock Holmes. Dès lors que Conan Doyle l’avait découvert, l’énergie du détective échappait à son auteur. Son auteur ? La chose même est douteuse : Conan Doyle confesse qu’il a recueilli les carnets d’un certain Watson, qui fut le colocataire discret et le témoin admiratif du détective à la loupe. Ainsi, dès l’origine, l’écrivain supposé (en fait le scribe) confesse que Holmes existait en dehors de lui et que Watson était son chroniqueur. Conan Doyle n’est que l’homme qui a vu l’homme qui a vu le détective. Comme le savent tous les holmésiens (2), il est au mieux son agent littéraire.

   

Fantaisie, raisonnement fallacieux ? Point du tout. Ces thèses ont été scientifiquement prouvées. Car ce savant ne se contente pas d’hypothèses ; il démontre. Il démontre par exemple que dans un de ses romans les plus fameux, Conan Doyle s’est trompé. Il croit raconter l’un des plus grands succès de Holmes - la résolution de l’affaire du chien des Baskerville - alors qu’il en dépeint l’un des plus grands échecs.

   

Grimace hideuse

Entrons dans le détail de la démonstration. Quels sont donc les faits, tels que les rapporte Watson, dans leur nue vérité, loin des interprétations hasardeuses de Conan Doyle ? Un hobereau d’âge avancé, Charles Baskerville, a été retrouvé mort dans l’allée qui conduit de la lande à son manoir, situé dans la région désertique de Dartmoor, dans le comté du Devonshire. Nulle trace de violence, mais en revanche un détail horrifique qui frappe tous les témoins : le visage de Baskerville est déformé de façon hideuse, comme sous l’empire d’une terreur indicible. Sachant Baskerville malade du cœur, la police conclut à une attaque fatale due au froid ou à quelque peur irrationnelle.

   

Mais le Dr Mortimer, médecin de la famille, a conçu d’autres soupçons. Il vient les exposer à Sherlock Holmes, tant l’hypothèse qu’il remue depuis des semaines a quelque chose d’invraisemblable. A la porte du parc qui donne sur la lande, on a trouvé un petit tas de cendres de cigare ; les traces de pas laissées par le hobereau dans l’allée sont de plus en plus courtes ; et surtout, sur le gazon qui entoure l’allée, Mortimer a relevé les empreintes fraîches d’un chien énorme.

   

La police n’a prêté aucune attention à ces traces animales qui sont éloignées du corps. Mortimer a réagi différemment : il connaît, lui, la légende noire des Baskerville. Deux siècles plus tôt, l’ancêtre de la victime avait enlevé une jeune fille pour en abuser. Il avait alors été attaqué et tué par un chien d’une taille monstrueuse dont le museau crachait des flammes.

   

Le même animal légendaire a-t-il reparu sur la lande ? Holmes reconstitue la scène : Charles Baskerville attendait un visiteur à la porte du parc. C’est ce que révèlent les cendres accumulées à cet endroit. Si les traces de pas raccourcissent à mesure qu’elles se rapprochent du manoir, c’est que le hobereau s’est mis à courir pour échapper à un danger. Holmes ne croit pas à la légende du chien. Mais il devine qu’un crime machiavélique s’est déroulé dans le parc des Baskerville. D’autant que la fortune des Baskerville, désormais recueillie par le neveu de la victime, le jeune Henry, est estimée à un million de livres, somme propre à exciter les convoitises.

   

Occupé par une affaire de chantage, Holmes délègue son ami Watson sur la lande de Dartmoor. Le médecin fait connaissance des deux fidèles domestiques des Baskerville, les Barrymore, sombres et mystérieux. Il rencontre Stapleton, un entomologiste fantasque qui vit avec sa sœur Beryl, ancienne reine de beauté du Costa-Rica. Celle-ci, le prenant pour Henry Baskerville, le conjure de quitter la lande au plus vite pour sa sécurité. Watson rencontre encore un voisin irascible, Frankland, brouillé avec sa fille, Laura Lyons. Il entend aussi parler de Selden, criminel qui vient de s’évader de la prison de Princetown, au cœur de la région de Dartmoor. Il remarque, un soir sur la lande, des signaux lumineux dirigés vers le manoir. Plusieurs fois, il entend le bruit d’aboiements sinistres qui accréditent la légende du chien gigantesque. Il voit enfin, sur un pic rocheux, un personnage anguleux qui observe le paysage, plongé dans une profonde méditation. Tout cela compose au cœur de l’Angleterre moderne une atmosphère de mystère et de terreur qui a fait le succès du roman. Le grand ressort de la saga du détective est ici utilisé à plein : incarnation de la science en actes si chère à ce siècle de révolution technique, Holmes dissipe par la force de ses déductions logiques les superstitions qui s’opposent à la marche du progrès.

   

Le forçat et la servante

Peu à peu, les sortilèges trouvent leur explication. Les signaux nocturnes sont en fait émis par Selden, le forçat qui communique ainsi avec madame Barrymore, la servante du manoir, qui se trouve être sa sœur. Laura Lyons avait rendez-vous avec le vieux Baskerville le jour de sa mort pour solliciter discrètement une aide financière, mais elle n’est pas venue, provoquant l’attente vaine du hobereau à la porte du parc. Beryl Stapleton n’est pas la sœur de l’entomologiste mais sa femme maltraitée qui tombe amoureuse du jeune Baskerville.

   

Baume au phosphore

Enfin, l’homme mince dont on a aperçu la silhouette n’est autre que Sherlock Holmes, qui s’est installé dans une cabane sur la lande pour endormir la méfiance de l’assassin et mieux observer les événements. Dès lors, tout se précipite. Après avoir entendu au loin des cris et des aboiements mêlés, Holmes et Watson retrouvent sur la lande un cadavre qu’ils pensent être celui de Henry Baskerville, tué à son tour par un chien monstrueux. C’est en fait Selden l’évadé, qui portait de vieux vêtements de Baskerville que lui avait donnés sa sœur. Le chien a été trompé par l’odeur des vêtements et s’est attaqué à la mauvaise personne. A ce stade, et sans le dire à Watson, Sherlock Holmes connaît déjà l’assassin, qu’il a reconnu grâce à un tableau exposé dans l’entrée du manoir. C’est un héritier lointain des Baskerville qui veut se débarrasser des héritiers immédiats que sont Charles et Henry, seuls obstacles entre lui et une immense fortune.

   

Le détective annonce alors qu’il rentre à Londres avec Watson et encourage Henry Baskerville à accepter une invitation à dîner chez Stapleton. Cachés sur la lande, Holmes et Watson assistent de loin au dîner. En fin de soirée, Henry quitte la maison et se met en route à travers la lande. Il est alors attaqué par un chien gigantesque dont les pattes et le museau laissent des traînées de flammes dans la nuit. Holmes tue le chien à coups de revolver et il fonce avec Watson vers la maison. Ils trouvent Beryl Stapleton enfermée et ligotée.

   

Cette dernière raconte que Stapleton, un neveu de Charles Baskerville dont on ignorait l’existence, a tout manigancé pour capter l’héritage. Il a acheté à Londres un énorme chien qu’il a enduit de phosphore avant de le lancer aux trousses de Charles, puis du jeune Henry Baskerville. Pendant qu’elle parle, le coupable s’est enfoncé dans la lande. On devine qu’il se perd dans les marécages et qu’il va succomber dans l’un de ces bourbiers sans fond qui parsèment le paysage.

   

L’affaire est-elle réglée? Pas du tout  ! dit Bayard. Conan Doyle s’est trompé. Il n’a rien compris à la véritable intrigue. Notre professeur reprend alors un à un les indices analysés par Holmes pour en proposer une interprétation différente. On ne refera pas ici cette enquête minutieuse. Il apparaît seulement au fil de cette relecture que Stapleton n’est pas l’assassin mais un paisible entomologiste, qu’il se promène sur la lande avec un chien, que ce chien lui échappe un soir et vient effrayer Charles Baskerville. La mort initiale n’est donc pas un meurtre mais un accident.

   

La situation est alors mise à profit par Beryl Stapleton, ancienne reine de beauté confinée dans une morne existence avec un mari sans le sou qui la trompe et la maltraite. En se débarrassant de lui, elle retrouve la liberté et peut convoler avec Henry Baskerville qui, lui, possède un million de livres sterling. A force d’intrigue, Beryl Stapleton fait accuser son mari et provoque ainsi sa mort. La vérité du chien des Baskerville, c’est un meurtre organisé subrepticement par Beryl, sous le couvert d’un autre, celui que Sherlock Holmes croit élucider.

   

Le roman possède ainsi un double fond, qui trompe tout le monde, Watson, Holmes, Baskerville, Stapleton et… Conan Doyle. La victime est l’assassin et l’assassin, la victime. La réalité a envahi secrètement le roman que croit avoir écrit Conan Doyle. La preuve est ainsi faite  : Holmes existe en dehors de son auteur. Il n’est pas le détective infaillible qu’on croit, mais, dans cette affaire, un naïf qui croit avoir confondu un coupable mais qui provoque la mort d’un innocent. La conclusion est implacable : le véritable assassin du «Chien des Baskerville», c’est Holmes (3) !

(1) On renverra une nouvelle fois à son œuvre majeure en la matière, «l’Affaire du Chien des Baskerville», collection Paradoxe, Editions de Minuit.

   

(2) La conviction de la réalité charnelle de Holmes est la première condition d’adhésion à une société Sherlock Holmes, que ce soit à Londres, à Paris, à Tokyo ou à Samarcande.

   

(3) Commentaire important de Thierry Saint-Joanis sur ce point : «Aux yeux des holmésiens, la théorie développée est tout à fait justifiée : Holmes a existé, contrairement à ce que Conan Doyle a voulu nous faire croire. Mais, malheureusement, l’étude de Bayard sonne comme un devoir de sixième par rapport à une dissertation d’un élève de terminale, au regard des études d’holmésiens. Depuis 1934, et même avant avec le révérend Knox, les études démontrant l’existence de Holmes sont légion. Mais, je le concède, son livre est le plus récent du genre chez les libraires français. Faut-il alors préciser que les travaux de Bayard constituent une bonne entrée en matière pour le débutant qui voudrait se lancer dans le sérieux, c’est-à-dire l’holmésologie savante développée au sein des sociétés holmésiennes ?» Réponse de L.J. : Cette série ne prétend surtout pas à l’exhaustivité. A la suite de Saint-Joanis, nous conseillons au lecteur qui veut approfondir de se plonger dans la généalogie des études homésiennes.

   
   

Épisode 3 :


   
   
   

Holmes, entre ombre et lumière

Si le célèbre détective a brillamment résolu «l’affaire Dreyfus», il a aussi croisé le chemin de Sigmund Freud pour des problèmes de toxicomanie.

Par LAURENT JOFFRIN
   
L’existence réelle de Sherlock Holmes est donc avérée. Nous voulons dire son existence matérielle, comme homme de chair et d’os, indépendamment des élucubrations de Conan Doyle, qui n’a saisi que par bribes, et à travers Watson, la biographie du détective. Pierre Bayard, professeur de littérature qui est un peu le Galilée de la fiction, l’a bien compris. Il a démontré (1) que souvent les personnages de roman étaient plus vrais que leurs auteurs, qu’ils agissent en dehors de leurs soi-disant créateurs. Ainsi, nous pouvons raconter la vraie vie de Sherlock Holmes, cet être qu’on dit imaginaire et qui fut plus vrai que vous et moi.

Rappelons par exemple un fait historique aujourd’hui admis par tous : Holmes a résolu, dans sa vie, certains cas qui ont influé de manière décisive sur le cours de l’Histoire. Sans Holmes, par exemple, cette «affaire Dreyfus», dont il était contemporain et qui a tant modifié le cours de la politique française, n’eût pas connu le déroulement que nous savons ; sans Holmes, le capitaine, accusé à tort, aurait sans doute fini sa vie dans sa cabane de l’île du Diable ; sans Holmes, les antidreyfusards eussent bruyamment triomphé des valeurs républicaines et imposé à la France leur culture de l’autorité et de la tradition. C’est Michael Hardwick, holmésien voué à la vérité historique, qui a fait cette bouleversante découverte. Le véritable héros de l’affaire Dreyfus, ce n’est pas Mathieu Dreyfus, ce n’est pas Bernard Lazare, ce n’est pas le colonel Picquart, ce n’est pas Clemenceau, Jaurès ou Zola. C’est Sherlock Holmes (2).

sceptique

La mise au jour de l’épisode a été tardive. Chapitré par son frère Mycroft, Holmes a demandé à Watson d’ignorer l’affaire dans ses comptes rendus, de manière à éviter toute complication diplomatique. Watson a, malgré tout, raconté l’histoire mais a dissimulé le texte dans un coffre, retrouvé par Hardwick un siècle plus tard.

Un jour, donc, Mathieu Dreyfus, frère de l’infortuné capitaine, est introduit par Mme Hudson dans l’appartement du 221b Baker Street. A cette époque, la renommée de Holmes est devenue internationale. Il a résolu les cas les plus embrouillés, y compris ceux qui mettaient en jeu des intérêts supérieurs de la Couronne britannique, comme les «Plans du Bruce-Partington» ou «Un scandale en Bohême». Rien d’étonnant à ce que Mathieu Dreyfus, qui cherche désespérément à démontrer l’innocence de son frère, se tourne vers le détective le plus célèbre d’Europe.

Sherlock Holmes est d’abord sceptique. Pourquoi l’armée irait-elle enfermer un innocent ? Comment croire à l’erreur quand un tribunal a condamné le capitaine à l’unanimité ? Puis, peu à peu, la sincérité de Mathieu Dreyfus ébranle le détective. Holmes se renseigne, réfléchit, suppute. Il comprend que le capitaine Dreyfus a été jugé selon une procédure irrégulière. En sus du bordereau dérobé par la Sûreté dans la poubelle de l’ambassade d’Allemagne et censé porter l’écriture de Dreyfus, des pièces secrètes ont été produites à l’insu de la défense pour emporter la conviction des jurés militaires. Quelles sont ces pièces qui ont perdu le capitaine ? Sont-elles authentiques ? Et si Dreyfus n’est pas l’auteur du bordereau, qui l’a écrit ? Une nouvelle aventure de Sherlock Holmes commence.

Dans l’immédiat, il s’agit de secouer la chape d’oubli qui retombe sur le prisonnier de l’île du Diable. Holmes trouve la solution. A un journaliste anglais qu’il connaît, il transmet une fausse information : Dreyfus s’est évadé ! Publiée à Londres, la nouvelle est reprise à Paris par la presse antisémite, qui s’indigne. Le temps pour les autorités de vérifier que Dreyfus est toujours détenu, l’émotion se répand dans l’opinion. On reparle du capitaine, son cas revient sur le devant de la scène. La fausse nouvelle est démentie. Mais entre-temps, la polémique sur les conditions de sa condamnation reprend. Les premiers dreyfusards reprennent courage.

Encore faut-il démontrer ce qu’on pressent : Dreyfus a été condamné à tort. Holmes doute encore. Il lui faut un contact direct pour se faire son opinion. Intellectuel d’action, il prend le bateau pour la Guyane et réussit, grâce à l’aide d’un marin trouvé sur place, à s’introduire sur l’îlot. Il se dissimule dans les rochers et parvient à parler à Dreyfus quand le capitaine effectue sa promenade quotidienne. Dialogue pathétique, grâce auquel le détective acquiert la certitude que le capitaine est innocent.

talentueux

Revenu en Europe, Holmes mène une enquête trépidante qui le conduit d’abord en Suisse chez une voyante. Celle-ci entre en transe et désigne comme coupable un officier dont le nom commence par la lettre «E». Holmes se rend ensuite auprès de la police française où il a des contacts privilégiés. Il rencontre enfin le personnage clé de l’affaire, le colonel Picquart, le nouveau chef de la Sûreté, homme d’honneur qui s’est fait communiquer le dossier, qui a constaté l’absence totale de preuves contre Dreyfus et qui l’a dit à sa hiérarchie, quitte à sacrifier sa carrière.

Muni de sa force de déduction hors du commun et de ses talents de graphologue, Holmes découvre que le bordereau qui a servi à accuser Dreyfus n’est pas de sa main mais qu’il a été rédigé par un autre officier, Esterhazy, personnage arrogant, cupide et perclus de dettes. L’affaire est résolue. Holmes se retire, laissant la place aux dreyfusards. Comme l’écrit Emile Zola, la vérité - établie par Holmes - est en marche. Rien ne l’arrêtera.

Dans les histoires officielles de l’affaire Dreyfus, celle de Jean-Denis Bredin ou celle de Vincent Duclert, il n’est pas fait mention de Sherlock Holmes, pas plus que dans les témoignages de Jaurès, de Blum, de Péguy ou de Clemenceau. Rien d’étonnant : par le truchement de Mycroft, on jeta sur la vérité le voile opaque du secret d’Etat. Mais tout le reste y est : la fausse nouvelle qui replace l’affaire sous les projecteurs, l’entrevue avec la voyante, la rencontre avec Picquart, l’expertise graphologique qui confond Esterhazy. Derrière les péripéties d’une affaire qui a pris une dimension historique, on trouve bien la silhouette discrète mais insistante du détective à la pipe Calabash. Ainsi, dans les papiers de Watson, on lit des détails qu’aucun contemporain de l’affaire ne pouvait connaître, à moins d’y être mêlé de très près. Quelle meilleure preuve que la découverte de Bayard - l’existence charnelle de Holmes - se vérifie une nouvelle fois ?

paranoïaque

Il existe un autre témoin incontestable de la réalité de Holmes, d’autant plus éloquent et crédible qu’il a lui-même appliqué à l’esprit humain les méthodes de déduction qui ont rendu célèbre le détective : le Dr Sigmund Freud, le fondateur de la psychanalyse. C’est Nicholas Meyer qui a mis au jour, dans son livre (3), cette accointance curieusement négligée par la plupart des historiens de la psychanalyse : Holmes et Freud, deux des grands génies du XIXe siècle finissant, se sont rencontrés. Mieux, le premier a largement emprunté au second ses méthodes d’investigation. Conan Doyle, une nouvelle fois, n’y a vu que du feu.

On sait qu’en raison du succès des nouvelles écrites par Watson, cet imposteur, simple éditeur du texte, pensait que Sherlock Holmes lui faisait de l’ombre. Passionné par les aventures du détective, le public ignorait du coup l’œuvre romanesque de Conan Doyle, consacrée à d’invraisemblables sagas moyenâgeuses. Ainsi Conan Doyle résolut-il de tuer Holmes. Dans le Dernier Problème, on voit apparaître un sinistre personnage dénommé par Holmes «le Napoléon du crime», le Pr Moriarty, qui tient les fils d’un réseau criminel puissant et impitoyable. Ce Moriarty réussit à échapper à Holmes qui le poursuit jusqu’en Suisse, aux abords des chutes de Reichenbach. Et là, une lutte finale met aux prises les deux hommes qui disparaissent dans le flot vertigineux du torrent.

Fous de colère et d’incrédulité, les lecteurs de Holmes protestèrent hautement contre ce qui apparut d’emblée comme une supercherie. Qui était ce Moriarty, sinon une simple créature de Conan Doyle destinée à accréditer l’histoire invraisemblable de la mort de Holmes dans les chutes de Reichenbach ? Et comment ce «Napoléon du crime» aurait-il pu rester jusque-là ignoré du détective de Baker Street, dont l’érudition en matière criminelle est légendaire ? Watson ne le mentionne jamais, sauf dans la nouvelle finale. Preuve que le Dernier Problème n’était qu’une misérable invention de Conan Doyle, destinée à masquer sa manœuvre d’auteur vaniteux. Quelques années plus tard, comme par hasard, Holmes ressuscitait et Watson pouvait poursuivre le récit des exploits du détective. La réalité du héros s’imposait contre la fausseté de l’auteur.

Nicholas Meyer a fait toute la lumière sur cette affaire. Cet écrivain américain, scénariste à Hollywood, a reconstitué le véritable écheveau de l’intrigue. Le point de départ en est exact : oui, un soir de brouillard à Londres, Holmes sonne chez Watson qui vient de se marier et habite désormais loin de Baker Street. Le détective est agité, pâle, fébrile. Il explique à Watson qu’il est pourchassé par les sbires d’un personnage diabolique, le Pr Moriarty, qui tient sous sa férule le monde secret de la délinquance londonienne.

Mais contrairement à ce qu’écrit Conan Doyle, Watson comprend vite la véritable situation. Il a remarqué dans le bras de son ami une multitude de trous laissés par l’aiguille d’une seringue. Le médecin n’est pas long à formuler un diagnostic. Holmes s’est laissé entraîner dans les affres de son vice le plus connu, la consommation de cocaïne, dont il injecte de temps à autres une solution dosée à 7 % dans son avant-bras. Et cette fois, il est allé trop loin : l’excès de drogue a déclenché chez lui un syndrome paranoïaque. Holmes croit qu’il est en butte à un criminel sans pitié qui met tout en œuvre pour l’assassiner.

Or, Watson découvre que ce Moriarty est en fait un paisible professeur de mathématiques à la retraite. Si Holmes le désigne comme un criminel, c’est en raison d’un douloureux souvenir d’enfance. Moriarty avait été le précepteur de mathématiques du petit Sherlock, quelques décennies auparavant. Comme le jeune élève ne faisait preuve d’aucun goût pour la discipline, il l’avait mal noté et averti ses parents. Cette ancienne humiliation, mêlée à l’effet délétère de la cocaïne, avait déclenché la crise paranoïaque. Que faire ? Un collègue de Watson lui souffle la solution : il existe, à Vienne, un médecin pychiatre spécialisé dans le soin des toxicomanes. Brouillé avec la médecine officielle, il obtient néanmoins des résultats surprenants. «Son nom ?», demande Watson. Sigmund Freud !

Voilà donc le bon docteur parti à Vienne avec Holmes. Au terme d’une longue cure, qui comprend la résolution en commun d’une affaire criminelle très complexe, le fondateur de la psychanalyse plonge au plus profond de l’inconscient holmésien, reconstitue les rapports embrouillés du détective avec les femmes et avec sa propre mère, pour aboutir à la guérison. Les deux hommes se séparent pour reprendre chacun le fil de leur destin : pour l’un détective des crimes, pour l’autre détective des âmes.

Les esprits chagrins objecteront qu’il n’y a pas trace de cette rencontre avec Sherlock Holmes dans les écrits de Freud. Chose très compréhensible : pourquoi Sigmund aurait-il pris le risque d’embarrasser le détective, avec qui il avait sympathisé ? Peut-être un jour retrouvera-t-on dans les archives freudiennes, à côté de l’Homme aux loups, compte-rendu d’une cure célèbre, le récit de cette autre cure, historiquement décisive : «L’Homme à la casquette à deux visières»…

(1) Lire Libération du 18 août et l’ouvrage décisif de Bayard, l’Affaire du Chien des Baskerville.

(2) Michael Hardwick, Sherlock Holmes et le prisonnier de l’île du Diable.

(3) Nicholas Meyer, la Solution à 7 %. Le film tiré du livre, Time after Time / C’était demain, mis en scène par Meyer lui-même, existe en DVD (Warner Home Video, zone 1 seulement).


Épisode 4 :

   
   
   
   

Docteur Sherlock et Mister Holmes

Le résident de Baker Street a, un jour, été confronté à Jack l’Eventreur et a découvert son identité...

Par LAURENT JOFFRIN

   Les éléments que nous accumulons depuis le début de cette série pour établir l’existence de Holmes sont des preuves matérielles, précises, recensées et disséquées. La plupart sont connues des holmésiens à travers le monde. Il en est pourtant une qui surpasse toutes les autres, qui n’a pas besoin d’être explicitée car elle est tout entière située dans le royaume de la raison pure : celle que nous fournit l’imparable savoir-faire des métaphysiciens. Chacun connaît le syllogisme employé en cours de philo pour démontrer l’existence de Dieu : si Dieu existe, il est nécessairement parfait ; or il ne saurait être parfait s’il lui manque l’existence ; donc Dieu existe. C’est la preuve ontologique.

Le raisonnement vaut pour Holmes comme pour Dieu. Dans le monde divin, le Dieu parfait existe par définition ; dans le monde policier, le détective parfait existe forcément. Tout simplement parce qu’il a été un jour confronté à son double : le criminel parfait. Et que ce double parfait, il l’a vaincu. Si bien que la perfection de l’un prouve celle de l’autre. Si Holmes a vaincu le criminel parfait, il est lui-même parfait et donc il existe. Et quel est ce criminel parfait, celui dont les méfaits sont parvenus jusqu’à nous mais dont on n’a jamais pu connaître l’identité parce qu’il a égaré avec maestria tous les efforts de la première police du monde ? Jack l’Eventreur, évidemment.

Blasé et sarcastique

Le mystérieux assassin fut contemporain de Holmes ; il reste dans la mémoire collective comme le prototype du tueur impuni ; son histoire a donné lieu à des bibliothèques d’enquêtes et d’exégèses ; il a effrayé les contemporains et passionné les amateurs d’énigmes. Eh bien, cette affaire fondatrice, la première qui met en scène un tueur en série, Holmes l’a résolue ! Voilà la preuve définitive de sa perfection professionnelle. Et par voie de conséquence, celle de son existence.

En ce début de septembre 1888, Lestrade est fébrile. C’est ainsi qu’il apparaît quand il s’assoit dans le fauteuil que lui présente Watson. Un feu précoce réchauffe l’appartement de Baker Street menacé par l’humidité d’un automne londonien particulièrement maussade. Penché sur ses cornues, affairé, sa pipe calebasse à la bouche, blasé et sarcastique, Holmes prête une oreille distraite au détective de Scotland Yard qui a pris l’habitude de se tourner vers lui quand il sèche sur une énigme. Mais vite, il interrompt ses éternelles expérimentations chimiques. Ce que raconte Lestrade a le don de le passionner.

Le 31 août 1888, Mary Ann Nichols, surnommée Polly, une prostituée officiant habituellement dans le quartier misérable et dangereux de Whitechapel, dans l’est de Londres, est retrouvée morte dans la ruelle de Buck’s Row vers 3 heures du matin. Elle a la gorge tranchée, blessure qui a suffi à causer sa mort. Mais surtout, l’assassin a fait preuve d’une sauvagerie extraordinaire. A l’aide d’un couteau affuté comme un rasoir, il a pratiqué deux incisions, l’une partant du bas-ventre vers la hanche et l’autre du bas-ventre jusqu’au sternum. Il a ensuite éviscéré sa victime dont on retrouve les intestins enroulés autour du cou. Une autopsie révèle que plusieurs organes manquent et on en conclut que l’assassin les a emportés avec lui…

Ces détails morbides rendent le meurtre très singulier, même dans ce quartier sinistre où la violence criminelle est le pain quotidien d’une population d’extrême pauvreté, minée par l’alcoolisme, la maladie, la prostitution et les trafics en tout genre. Mais Lestrade a mieux encore. Le 8 septembre 1888, on retrouve une autre prostituée, Annie Chapman, égorgée elle aussi, l’abdomen ouvert, les intestins sortis de la cavité ventrale et placés sur son épaule. Là encore, l’utérus, la vessie et le vagin de la victime ont disparu.

Holmes se jette alors dans son fauteuil, prostré, ses longs doigts entourant son visage et ses yeux fermés pour faciliter sa concentration. Selon les premières constatations, poursuit Lestrade, l’assassin tenait le couteau de la main gauche. Il a tranché la gorge de ses victimes de la gauche vers la droite, en tenant leur mâchoire de la main droite. On peut donc supposer qu’il était gaucher. Holmes reste immobile.

Missive à l’encre rouge

Mais la phrase suivante de Lestrade le fait bondir. «Et maintenant, M. Holmes, vous serez sans doute intéressé par le fait que cet assassin vient de m’écrire !» «A vous ?» cria le détective. «Au chef de la police, en tout cas.» «Et cette lettre, vous l’avez ?» La voici. Lestrade tend à Holmes une missive rédigée à l’encre rouge, d’une écriture convulsive mais claire, parsemée de fautes d’orthographe. Une lettre qui allait, en dépit de son style relâché et vulgaire, assurer à son auteur une célébrité mondiale : «Cher patron. J’entends dire partout que la police m’a attrapé mais ils ne sont pas prêts de me mettre la main dessus. Ça m’a bien fait rire quand ils ont pris un air important pour dire qu’ils étaient sur la bonne voie […]. J’ai un compte à régler avec les putains et je continuerai à les ouvrir en deux tant qu’on ne m’aura pas bouclé. C’était vraiment du beau boulot la dernière fois. La brave dame n’a même pas eu le temps de couiner […]. J’aime mon travail et j’ai vraiment envie de m’y remettre. Vous entendrez bientôt parler de moi et de mes petites amusettes […]. Gardez cette lettre sous le coude jusqu’à ce que je reprenne le boulot. Mon couteau est tellement bien affûté que j’ai envie de m’y remettre tout de suite si l’occasion se présente. Bonne chance. Jack l’Eventreur.»

Holmes la relit deux fois, l’approche de la lampe pour l’examiner par transparence, la retourne et la relit encore. Puis il sort sa loupe et recommence à la scruter. Pendant cet examen interminable, Lestrade expose sa théorie. Les fautes d’orthographe, dit-il, montrent qu’on a affaire à un demi-analphabète. Le style grossier et les lourds sarcasmes confirment le diagnostic : l’assassin est un homme du peuple, hâbleur et haineux, un détraqué sexuel qui se venge des prostituées qui l’attirent et le révulsent à la fois, et qui défie la police, son ennemie naturelle. Il faut enquêter dans le quartier de Whitechapel et dans le port de Londres tout proche, où l’assassin, habitué des lieux, se terre en attendant de sortir pour commettre une nouvelle atrocité.

Pendant cette péroraison, Holmes considère le policier d’un œil ironique. Lestrade s’en aperçoit, s’interrompt et questionne le détective. Ces déductions, explique Holmes, sont une collection d’erreurs. Les fautes d’orthographe, trop grossières et trop aléatoires, ont manifestement été placées à dessein ; l’hésitation de la graphie montre que l’auteur de la lettre contrefait son écriture ; le fond du texte, surtout, est l’œuvre d’un esprit supérieur, qui a compris comment enflammer les journaux et, à travers eux, l’opinion publique, déjà mise en conditions par la monstruosité des mutilations pratiquées sur les victimes. Jack l’Eventreur, en d’autres termes, est un homme éduqué, intelligent, mu par un instinct meurtrier irrésistible et doué d’une science consommée du crescendo dramatique.

Les réflexions de Holmes vont connaître une longue postérité. La thèse la plus populaire sur Jack l’Eventreur attribuera les crimes à un homme de la bonne société. Les uns accuseront le duc de Clarence, rejeton quelque peu dégénéré de la famille royale. D’autres, frappés par la forme chirurgicale des blessures subies par les victimes, à un médecin de la cour saisi par une folie criminelle. En suscitant le fantasme d’un crime de classe à la Gilles de Rais, perpétré sur les plus pauvres par un puissant sadique, l’explication fascine encore aujourd’hui le public.

Pourtant Holmes abandonnera cette piste. Pourquoi ? Nous laisserons les lecteurs le découvrir en se reportant aux ouvrages cités. Disons seulement que l’histoire se divise en deux versions concurrentes. Deux holmésiens éminents se sont emparés de cette affaire. Le premier est le moins fidèle mais le plus crédible. Il s’appelle Bob Garcia et il a consacré de longues pages à la saga de Holmes après Conan Doyle (1). Holmes, selon lui, a compris que l’assassin était d’une taille anormalement petite. Et comme les témoins se contredisent (il est parfois grand, gros ou petit et mince), ce n’est pas lui qu’ils ont vu à chaque fois s’éclipser discrètement de la scène du crime. Ce sont des clients ordinaires. L’assassin, lui, observe tout d’un soupirail et se jette sur ses victimes une fois qu’elles sont seules. Enquêtant plus avant, Holmes découvre l’identité totalement inattendue de Jack l’Eventreur : un adolescent tueur.

Michael Dibdin, lui (2), présente une solution affligée d’un grave défaut : elle suppose la mort de Holmes alors que le détective, nous le savons depuis le début, a survécu aux chutes du Reichenbach où Conan Doyle a prétendu le faire périr. Dibdin suit la même chronologie que Garcia. Mais au moment où l’Eventreur attire sa cinquième victime dans une petite pièce pour la tuer et la dépecer, tout change. L’Eventreur a déjoué le dispositif de surveillance policière. Mais il n’avait pas prévu que Watson, fatigué d’arpenter les rues noyées de brume, s’assiérait sous un porche dans une ruelle obscure et s’assoupirait.

Dépression et remords

Vers 4 heures, alors qu’il pense avoir une nouvelle fois manqué l’assassin, Watson est attiré par une lumière qui se reflète sur le pavé de la ruelle. Il s’approche de la fenêtre sale d’où émane la fragile lueur d’une chandelle. Il éprouve alors le choc de sa vie. Sur le lit est allongé un corps lacéré. Les portions de chair humaine pendent aux murs. Et surtout, Watson identifie le personnage qui manipule un grand couteau de chirurgien, les mains ensanglantées et l’œil concentré. Son profil aquilin, sa minceur athlétique, ses lèvres serrées et blanches, ses longues mains aux doigts effilés, il les reconnaîtrait entre mille. C’est Sherlock Holmes !

Abasourdi, atterré, un Watson en état de choc rentre à Baker Street. La suite est à l’avenant. Ayant pris cette liberté avec l’Histoire, Dibdin pour terminer son récit rejoint Conan Doyle. Confondu par Watson, Holmes avouera que l’excès de cocaïne et l’ennui ont fait déraper son esprit jusque-là si rationnel. Après avoir été le détective parfait, il a voulu devenir le criminel parfait. Mais il est maintenant plongé dans l’abattement et le remords. Watson le suivra jusqu’en Suisse où le détective déprimé et déchu aux yeux de son ami préférera le suicide au déshonneur en se jetant dans les chutes du Reichenbach.

On objectera que, dans cette affaire, la divergence des versions affaiblit la thèse de la réalité charnelle de Holmes. Si deux solutions répondent au même problème, ajoutera-t-on, c’est que leur réalité est douteuse. Il n’en est rien. Le livre de Garcia est le plus vraisemblable. La précision de l’auteur, sa connaissance des bas-fonds de Londres à la fin du XIXe siècle parlent pour lui. Quant à Dibdin, son talent est grand. La solution qu’il propose a le mérite de créer un coup de théâtre : le détective et le criminel ne font qu’un, une solution digne d’Agatha Christie. Mais sa version de Jack l’Eventreur est un roman. Il est brillant mais peu crédible quand on connaît la biographie ultérieure de Holmes.

Toutes choses qui apportent de l’eau à notre moulin : si Holmes suscite ainsi des œuvres apocryphes, des légendes dérivées, c’est bien que sa force initiale est irrésistible. S’il avait été inventé, exciterait-il autant d’inventeurs ? On ne peut bâtir une légende que sur un personnage réel. Le détective parfait a bien identifié le criminel parfait. Il ne manque encore, pour en établir tous les détails et toutes les preuves, que l’historien parfait…

(1) Bob Garcia, Duel en enfer, 2008.

(2) Michael Dibdin, l’Ultime Défi de Sherlock Holmes, Rivages Mystère, 1978


Épisode 5 :




Le réel en fiction

Le vrai Sherlock Holmes a vécu à Londres au XIXe siècle, mais son personnage a connu de multiples incarnations à l’écran. Tour des rôles.

Par LAURENT JOFFRIN

La réalité de Holmes ne faisant plus aucun doute, il faut maintenant discuter de son éternité. Chaque année, de nouveaux ouvrages sont publiés qui font revivre l’homme de Baker Street. Hollywood, à la fin de 2009, sortira un nouveau film consacré à Holmes, mis en scène par Guy Ritchie, dont la bande-annonce laisse présager une mise en scène radicalement modernisée. Les sociétés holmésiennes sont légion et leur activité est prodigieuse. Mais l’hypothèse de l’éternité de Holmes provient de certaines sources plus audacieuses.

A la fin des années 30 la Century Fox, compagnie de cinéma californienne, se lance dans l’adaptation des aventures de Sherlock Holmes. Pour le rôle-titre, elle engage un acteur peu connu mais dont le physique et la diction correspondent parfaitement à la personnalité du détective, Basil Rathbone, qui sera pour des générations de holmésiens l’incarnation idéale de leur héros avant d’être détrôné par Jeremy Brett dans une série remarquable produite par Granada et diffusée sur ITV. La réalisation des films de la Fox est honorable, les décors et les costumes sont fidèles et la superbe Ida Lupino vient enrichir une distribution très professionnelle. Seule faute de goût : le rôle de Watson est confié à Nigel Bruce, comédien lourdaud qui surjoue la naïveté supposée du docteur, jusqu’à en faire un benêt ridicule, déviation qui trahit gravement la réalité historique, puisque Watson est, au contraire, un homme fin, intelligent, énergique, qui souffre seulement de la comparaison avec les dons extraordinaires de son compagnon.

Enrôlé pour la patrie

Deux films sont produits avant la guerre, le Chien des Baskerville et les Aventures de Sherlock Holmes, qui figurent avec les honneurs dans la filmographie holmésienne. Puis la Fox cède l’affaire à Universal. Et là tout change. Nous sommes en 1942. La démocratie américaine vient d’entrer en guerre à la suite de l’attaque de Pearl Harbour. Partout les forces de l’Axe sont à l’offensive et les Alliés désespèrent de renverser le cours de l’Histoire et des opérations. Il faut mobiliser les énergies, rassembler le peuple, enrôler au service de cette cause sacrée ce que les deux grands alliés anglo-saxons ont de meilleur.

Universal, major patriote, décide alors d’enrôler... Sherlock Holmes. Une pirouette placée en exergue pour justifier l’anachronisme (les grands héros ne meurent jamais...), une intrigue édifiante et rapidement ficelée, voilà Holmes et Watson mobilisés contre le nazisme. La casquette deerstalker et le pardessus macfarlane disparaissent. Holmes adopte une tenue de gentleman-farmer des années 40, pantalon droit et veste de chasse pied-de-poule avec une patte dans le dos. Mais la pipe est toujours là, tout comme l’arrogance courtoise, la force déductive hors du commun et la naïveté corollaire de Watson. Le duo vient au secours du contre-espionnage anglais pour protéger des documents secrets ou encore débusquer un émetteur clandestin placé par la cinquième colonne nazie au sud de l’Angleterre.

L’escapade de Holmes hors de son époque pose évidemment une redoutable question : la chose est-elle vraisemblable ? Peut-on admettre qu’un détective ayant atteint l’âge adulte dans les années 1870 continue de résoudre des énigmes en 1942, sans que le poids des années ait une quelconque prise sur ses facultés physiques ou mentales ? Le réalisme dont nous faisons preuve depuis le début de cette série est ici mis au défi.

Certains remarqueront que pareils exemples abondent dans la vie des grands personnages de fiction, dont nous soutenons qu’ils sont en fait plus réels que leurs auteurs. L’un des plus connus, Tintin, dont chacun sait qu’il a ouvert la voie à la conquête de la lune par la Nasa, grâce à une fusée syldave conçue par un Belge, ne prend pas une ride, alors qu’il commence sa carrière dans les années 30 et l’achève dans les années 60. Les personnages de bande dessinée (si l’on met à part Blueberry) sont inaccessibles aux injures du temps. Mickey, Picsou et les Rapetou résistent sans peine à l’accumulation des années. Spirou est une sorte de Dorian Gray en costume de groom tandis qu’Astérix a manifestement coupé sa potion magique d’un élixir de jouvence...

Nicholas Meyer, l’auteur de la Solution à 7 %, mémorialiste de la rencontre Holmes-Freud, que nous avons déjà cité, a imaginé une autre intrigue dans laquelle Herbert George Wells, l’auteur de la Machine à explorer le temps, voit arriver chez lui Jack l’Eventreur (encore lui), poursuivi par la police. L’assassin découvre dans la cave de l’écrivain la fameuse machine. Pour échapper à ses poursuivants, il s’y précipite et actionne un levier qui le propulse dans le Los Angeles des années 70. Pour empêcher l’Eventreur de continuer sa carrière criminelle dans cette nouvelle époque, Wells doit monter, à son tour, à bord et se lancer à la poursuite du criminel au coeur de la Californie contemporaine, ce qui donne un roman et un film, fort réjouissants.

Mort dans le sussex

Ces précédents sont-ils tout à fait convaincants ? Supposer l’immortalité de Holmes, du Quichotte ou de Dom Juan, n’est-ce pas pousser un peu loin le bouchon ? C’est là, sagace lecteur, que tu attends cette démonstration au tournant. Tu auras forcément remarqué que le raisonnement, ici tenu, pèche par une incohérence discrète mais vite essentielle. On peut arguer de l’éternité de certains héros dans l’esprit de leurs lecteurs. Personnages d’une force extraordinaire, ils s’inscrivent dans la conscience du public bien mieux que tant d’êtres humains véritables. Ils peuvent ainsi accéder à une certaine forme d’éternité. Mais telle n’est pas la thèse que nous défendons ici. Nous soutenons l’idée d’un Holmes bien réel, personnage de chair et d’os, qui a effectivement vécu dans le Londres de la fin du XIXe siècle. Or si ce personnage est un véritable être humain, il n’a pas manqué de mourir un jour. Non pas dans les chutes du Reichenbach, comme l’a affirmé cet imposteur de Conan Doyle, mais dans une petite maison du Sussex où il s’est retiré en 1904 pour entamer une carrière tardive mais reposante d’apiculteur amateur.

On ignore la date exacte de la mort de Holmes. Mais comme il est né en 1854, il aurait eu, en 1942, l’âge canonique de 88 ans. Impossible, dans ces conditions, de le représenter sous les traits altiers et énergiques de Basil Rathbone. De plus, on sait que Holmes, emblème du XIXe siècle, est l’une des incarnations de la Raison en marche. On ne peut donc expliquer sa survie indéfinie, par une pirouette de scénariste. Il eût fallu une explication scientifique, rationnelle, comme celle que Nicholas Meyer donne pour justifier la présence de Jack l’Eventreur à Berkeley en 1975, ou encore celle dont use Edgar P. Jacobs, l’auteur des aventures du Pr Mortimer, pour placer soudain son héros dans le monde des dinosaures. L’éternité de Holmes est donc purement symbolique. La vérité de l’homme exige qu’il soit mortel. Ce qu’il fut.

C’est à la lumière de cette conclusion qu’on doit rendre compte des aventures du détective au théâtre ou au cinéma. Les traits du détective ayant été fixés par les illustrateurs, on peut évaluer la qualité des interprétations. On écartera les Holmes représentés en latin lover (Clive Brook), les Holmes chinois ou japonais, le Holmes parodique incarné par un Afro-Américain, le Holmes burlesque de Gene Wilder, le Holmes collégien de Barry Levinson, ou celui qu’incarne Roger Moore, plus à l’aise dans Amicalement vôtre et dans James Bond. On donnera une mention bien à Christopher Plummer pour son physique aigu, à Peter Cushing pour sa minceur et son rictus inquiétant, à Christopher Lee pour sa nuance draculesque, à Michael Caine pour son jeu plein d’humour et pour l’habileté du scénario qu’il défend, à Nicol Williamson dans l’excellent Sherlock Holmes attaque l’Orient-Express, traduction libre de The Seven-Per-Cent Solution (tiré du roman de Nicholas Meyer), avec en prime un Moriarty interprété par Sir Laurence Olivier.

On attribuera la mention très bien, évidemment, à Basil Rathbone, prince des Holmes dans les années 40, dont les films, diffusés, rediffusés et surdiffusés à la télévision, graveront les traits dans la mémoire de tous les baby-boomers. Le prix d’excellence ira toutefois, selon le consensus établi parmi tous les holmésiens du monde, à Jeremy Brett, ancien jeune premier un peu niais dans My Fair Lady, interprète de Watson avant de se voir confier par Granada le rôle de sa vie, qu’il incarne avec une froideur calculée, une ironie coupante, un cabotinage maîtrisé et une élégance gestuelle en tous points extraordinaires.

Le coup du bébé parfait

Et enfin, hors concours, on citera un petit chef-d’oeuvre qui l’emporte sur tous les autres. Il se rattache par son esprit moqueur à la veine parodique ; mais quelques égratignures font du bien à ce détective décidément trop imbu de sa supériorité... Il s’agit du film de Billy Wilder, génial réalisateur de Some Like it Hot ou de Front Page, librement inspiré des histoires de Watson et appelé en français la Vie privée de Sherlock Holmes. Tous les ingrédients sont réunis dans un scénario suprêmement habile, avec un Christopher Lee sans défaut en Mycroft et, en prime, une cantatrice russe, des canaris asphyxiés, une demi-douzaine de nains et le monstre du Loch Ness.

La scène d’ouverture donne le ton du film : Holmes est invité - il faudrait dire convoqué - par la cantatrice russe, beauté à la fois hiératique et un peu fanée. Après le spectacle, pendant qu’un Watson émoustillé boit du champagne avec une nuée de ballerines juvéniles et sensuelles, Holmes se voit proposer un contrat inattendu. La cantatrice lui explique qu’elle est la plus belle femme d’Europe et lui, l’homme le plus intelligent. Elle a donc décidé qu’ils s’uniraient pour concevoir un rejeton parfait, appelé par la suite aux plus hautes destinées. Embarrassé, Holmes ne sait que dire, lui qui professe une aversion légendaire pour la gent féminine, Irène Adler exceptée (1).

Tristan Bernard s’était vu proposer lui aussi le mariage par une jeune actrice aussi belle que courte d’esprit. « Notre enfant, avait-elle plaidé, aurait ma beauté et votre intelligence». Ce à quoi l’humoriste avait rétorqué : «N’y pensez pas, ma chère, imaginez que ce soit l’inverse ! » Holmes est trop galant pour répondre de la sorte. Il trouve une échappatoire : les relations qu’il entretient avec Watson, explique-t-il, ne sont pas ce qu’en dit le bon docteur. Elles vont bien au-delà de la camaraderie décrite dans les livres de Conan Doyle, lequel pourrait être remplacé, si l’on disait leur véritable nature, par son contemporain Oscar Wilde...

Tout en faisant rire son public, Wilder trouvait là un autre sujet de recherches. Après tout, n’y a-t-il pas un non-dit dans cette longue cohabitation entre deux vieux garçons dans la force de l’âge, dont l’un, célibataire militant, violoniste délicat, qui aime à se pavaner dans une robe de chambre de soie rouge, ne cesse de proclamer son indifférence au beau sexe et l’autre, officiellement marié, ne cesse de quitter le domicile conjugal pour partager avec celui qu’il chérit et admire les aventures les plus inattendues ? Il y a deux chambres à Baker Street mais un seul salon et les visites de madame Hudson, leur logeuse, sont trop intermittentes pour qu’elle puisse attester sans erreur que Holmes et Watson n’avaient pas - tel un secret victorien bien conforme à l’hypocrisie de cette époque qui emprisonnait les homosexuels - un penchant intime qui allait bien au-delà de la misogynie de façade dont on crédite Sherlock Holmes. Voilà, en tout cas, une piste de recherche pleine de promesses pour de subséquentes et savantes études holmésiennes (2)...

(1) Aventurière apparaissant dans la nouvelle Un scandale en Bohême. Pour Holmes, elle représentait « LA » femme.

(2) Commentaire de Thierry Saint-Joanis, qui ne croit pas à l’homosexualité de Holmes et Watson : que deux hommes partagent un meublé est une pratique banale à l’ère victorienne. Dans ce cas, c’est une raison financière qui les réunit chez Madame Hudson : le loyer est trop onéreux pour une seule personne.


Épisode 6 :

   
   
   

Élémentairemoncher !

Figure de légende, Holmes compte des milliers de fans réunis en sociétés organisées qui cultivent le mythe.

par LAURENT JOFFRIN

La dernière preuve de l’existence de Holmes, c’est qu’on peut le rencontrer. Il habite en effet en France, sous les traits avenants d’un journaliste qui vit dans une maison où l’on retrouve, jusqu’au moindre détail, le style et l’ameublement de l’appartement du 221b Baker Street. Ce journaliste s’appelle Thierry Saint-Joanis et il préside la Société Sherlock Holmes de France. Certes, son incarnation de Holmes est métaphorique : il s’est identifié à son personnage jusqu’à en adopter le cadre de vie. Le vrai Sherlock Holmes, lui, est bien mort dans les années 1920 dans une petite maison du Sussex où il s’était retiré et où il s’adonnait à sa nouvelle marotte, l’apiculture.

Mais justement, la passion avec laquelle Saint-Joanis exerce ses activités - voyages d’étude, colloques savants, publications érudites et dîners farfelus - est la preuve la plus sûre de la validité de notre thèse. Ils sont des milliers, à l’image de Saint-Joanis, à perpétuer la mémoire du détective au sein de sociétés actives et bien organisées, les sociétés holmésiennes, dont on trouve des spécimens dans des dizaines de pays. Condition première pour espérer en faire partie : croire à l’existence de Sherlock Holmes, admettre que Watson est le seul auteur du «Canon» (les soixante nouvelles et les quatre romans originels, lire ci-contre) et que Conan Doyle ne fut que l’agent littéraire du duo de Baker Street.

C’est un ecclésiastique anglais du début du XXe siècle, Ronald Knox, aumônier catholique d’Oxford, qui a fondé cette discipline reconnue sur toute la planète : l’holmésologie, qu’on appelle aussi «The Great Game», le Grand Jeu (1). Grand lecteur de Watson et humoriste à ses heures, ce Knox qui sera ensuite évêque (ce qui atteste de son sérieux), était quelque peu agacé par la solennité donnée aux études littéraires par un certain nombre de professeurs trop érudits et trop graves. Il composa ainsi une conférence, prononcée à Oxford, intitulée «Studies in the literature of Sherlock Holmes» et consacrée, sur le ton le plus universitaire qui soit, à l’œuvre de Watson.

méthode du maître

La conférence eut une importance historique : l’un de ses auditeurs, l’Américain Christopher Morley, décida de pérenniser l’exercice. Ecrivain, journaliste, Morley fonda, un peu plus tard à New York, The Baker Street Irregulars, la première société holmésienne au monde, ainsi nommée par allusion à la bande de gamins des rues qui aide Sherlock Holmes dans certaines de ses enquêtes. Morley fixa ainsi les règles présidant aujourd’hui aux activités de ces augustes sociétés. Outre posséder la foi dans l’existence de Holmes, il faut se livrer à de savantes études sur sa biographie en utilisant la méthode du détective : réunion des indices et rigueur déductive implacable. Des centaines de textes ont ainsi été produits qui explorent toutes les ambiguïtés, toutes les énigmes et les hypothèses recelées par les oeuvres du Canon.

Quelque deux cents filiales des Baker Street Irregulars existent aux Etats-Unis. Outre l’interprète essentiel de Holmes au cinéma, Basil Rathbone, les Baker Street Irregulars ont compté parmi leurs membres deux présidents américains, Franklin Roosevelt et Harry Truman, ou Edgar Smith, qui fut longtemps président de General Motors. Parmi les innombrables études produites, nous citerons deux textes particulièrement frappants : celui où il est démontré de manière irréfutable que Watson est une femme ; celui où l’on prouve que Sherlock Holmes est français.

La seconde assertion étant de loin la moins vraisemblable, il faut en donner quelques éléments. On sait par Watson que la grand-mère de Holmes était la sœur d’un grand peintre français, Horace Vernet ; on sait encore que le détective parlait un français parfait, si parfait qu’il peut se faire passer sans peine pour un ressortissant de la République ; il connaissait fort bien la France et il entretenait à Paris d’importantes relations dans les milieux politiques ou policiers. On remarquera aussi que les tableaux orientalistes d’Horace Vernet accrochés au Louvre comportent des babouches persanes, lesquelles, comme chacun sait, étaient utilisées par Sherlock Holmes pour conserver son tabac à pipe. La tombe de Holmes, en tout cas, se trouve au Père-Lachaise (elle est marquée SH) et reçoit régulièrement la visite de holmésiens émus qui viennent attester de leur piété.

Aussi bien, Holmes a été distingué par une Légion d’honneur pour services rendus alors qu’il avait refusé avec obstination les décorations que le gouvernement britannique avait voulu lui attribuer. C’est d’ailleurs munis de cette précieuse information que les membres de la Société Sherlock Holmes de France ont interpellé la responsable de la Légion d’honneur à Paris, elle-même holmésienne sympathisante, qui a bien voulu effectuer des recherches dans les archives de l’Ordre. Elle a découvert qu’un dénommé «Holmes», sans mention de prénom, s’était bien vu attribuer la décoration en 1894. La société a alors réclamé que cette attribution consignée dans les registres soit confirmée par une remise officielle. La conservatrice en tomba d’accord mais un seul point restait incertain : la présence effective de Sherlock Holmes à la cérémonie.

Le dernier indice se trouve dans le hall de l’Hôtel du Louvre à Paris. On y trouve une plaque attestant que Sherlock Holmes n’a jamais fréquenté cet hôtel, mais qu’en revanche un espion qu’il pourchassait y a bien logé. Holmes bénéficie ainsi du nec plus ultra de la commémoration, qui le place bien au-dessus de la moyenne des hommes illustres : on a apposé une plaque rappelant son souvenir à un endroit où l’on est sûr qu’il n’a jamais mis les pieds. Que veut-on de plus ? Bien sûr, certaines incertitudes demeurent, puisqu’un autre holmésien a démontré de manière tout aussi convaincante que Holmes était en fait italien (il serait le fils du grand compositeur et interprète Paganini, d’où son amour du violon).

Thèses farfelues

Bernard Oudin, auteur d’un excellent Enquête sur Sherlock Holmes, évalue à quelque cinq cents les sociétés holmésiennes en activité dans le monde entier. La société de Londres, la Sherlock Holmes Society a été fondée en 1934, bientôt suivie par des dizaines d’autres en Grande-Bretagne et ailleurs, comme le Circulo Holmes à Barcelone, le Club Diogenes à Göteborg, ou le Japan Sherlock Holmes Club à Tokyo. La société française compte 300 membres à jour de cotisations et se réunit régulièrement sous l’aimable férule de Saint-Joanis. Celui-ci fait encore remarquer que l’une des photos les plus célèbres du XXe siècle, celle qui montre Churchill, Roosevelt et Staline à Yalta, réunit en fait trois holmésiens enragés. Roosevelt, déjà cité, était membre des Baker Street Irregulars, Churchill, grand lecteur du Canon, avait tenu à se faire présenter Arthur Conan Doyle. Quant à Joseph Staline, lui aussi amateur érudit, il avait inclus les textes du Canon dans le programme de formation des officiers de l’armée Rouge. Valéry Giscard d’Estaing, Jean-Louis Debré, Francis Huster, Christian Lacroix, l’universitaire spécialiste des religions Odon Vallet, font partie des holmésiens revendiqués.

Bien sûr, au moment où nous arrivons à la fin de cette série, certains esprits prosaïques maintiendront (contre toute raison mais avec un certain succès) que les hypothèses agitées au fil de ce texte demeurent de simples défis au bon sens, que Sherlock Holmes est un personnage fictif, que Conan Doyle est un écrivain et non un imposteur. Bref, que tous ces gens qu’on appelle holmésiens gaspillent leur temps et leur énergie dans des activités gratuites et notoirement improductives.

A ceux-là, nous ferons remarquer trois choses. Nombre d’hypothèses tout aussi fragiles ont été tenues très longtemps pour des thèses farfelues, voire nuisibles, avant d’être admises par tous : la Terre tourne autour du Soleil, rien ne se perd, rien ne se crée, l’homme descend du singe… Nombre d’humains ont consacré leur vie - et sacrifé par millions celle de leurs contemporains - à des personnages tout aussi étranges que Sherlock Holmes mais beaucoup moins réjouissants : Hitler, Staline, Mao, Pol Pot, Franco ou Ben Laden. Que préfère-t-on ?

Enfin à ceux qui persistent à penser que les auteurs existent vraiment et que les personnages de roman sont fictifs, nous rétorquerons que nombre d’auteurs sérieux comme des papes, révérés par la critique sérieuse et adeptes d’une littérature abstraite et sentencieuse, encombrent l’attention publique de leur trop réelle existence alors que leurs personnages, doués d’une réalité fantomatique et leurs intrigues, d’un intérêt diaphane, sont oubliés à peine lus. Autrement dit, un homme comme Sherlock Holmes, qui a su entrer dans la conscience de millions de lecteurs et les aider à supporter, par le rêve et l’amusement, leur éphémère présence sur terre, vaut bien, à notre sens, le temps qu’on lui consacre. Futilité ? Outre que la futilité est la marque d’un degré sophistiqué de civilisation, on citera pour finir un contemporain de Conan Doyle, Oscar Wilde, dans une maxime définitive : «Otez-moi le nécessaire mais, de grâce, laissez-moi le superflu !»

(1) Voir l'article désormais classique de Thierry Saint-Joanis, « Christopher Morley, père des BSI », dans les publications de la Société Sherlock Holmes de France.


Holmes dans le texte

par L.J.

Les oeuvres du «Canon» ont été publiées maintes fois, on les trouve dans de multiples éditions, dans toutes les langues. La collection Bouquinsen donne une version française bien traduite, complète et commode en deux volumes. On fera une mention spéciale aux Editions Pygmalion, pour leur version de poche bilingue en coffret de trois volumes, l’anglais sur la page de gauche, le français à droite. Outre qu’elle permet de se perfectionner en anglais, cette forme astucieuse restitue au lecteur exigeant le style originel de Conan Doyle (il écrivait de fort agréable manière) et surtout l’atmosphère authentique de l’Angleterre victorienne qui a tant fait pour le succès mondial de son œuvre. Au fur et à mesure de la série, on a cité les œuvres apocryphes, dont l’intérêt reste indéniable, notamment les nouvelles publiées par le fils de Conan Doyle, Adrian Doyle, avec John Dickson Carr, plus vraies que nature, et les ouvrages de Hardwick, Dibdin, Meyer ou Garcia.

Pour ceux qui veulent progresser dans le savoir holmésien, on recommande le livre de Bernard Oudin, Enquête sur Sherlock Holmes (Gallimard Découvertes), agréable, simple et érudit, puis le Dictionnaire Sherlock Holmes, un travail de bénédictin d’un auteur lui-même… bénédictin, Lucien Jean-Bord (Cherche-Midi). Enfin, celui du président de la société Sherlock Holmes française, Thierry Saint-Joanis, avec Alexis Barquin et Pierre Bannier, Sherlock Holmes (DLM, 1997). On lira aussi le Guide complet de Sherlock Holmes, de Michael Hardwick (Encrage, 1997) et, en anglais, Encyclopedia Sherlockiana, de Matthew E. Bunson (1994).

Enfin, pour les curieux, les rencontres de Holmes avec Dracula, le Dr Jekyll, Tarzan, Sarah Bernhard, Karl Marx, Albert Einstein, le Titanic, Oscar Wilde et le Dr Fu-Manchu (voir la bibliographie de Bernard Oudin).


 

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