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Accueil » Toutes les news » Exposition sur Alphonse Bertillon à Vire
par
Thierry Saint-Joanis
Exposition sur Alphonse Bertillon à Vire Avril 14, 2015
DIVERS

Un œil sur le crime 
Alphonse Bertillon, précurseur de la police scientifique 
Exposition du 29 avril au 1er novembre 2015 au musée municipal de Vire (Normandie)
 
 
 
 
Présentation de l'exposition par le musée municipal de Vire,
suivie de quelques compléments indispensables,
apportés par les Quincailliers de la Société Sherlock Holmes de France :
 
Sherlock Holmes et les enquêteurs de fiction, doivent beaucoup à Alphonse Bertillon (1853-1914). Établir avec certitude « qui est qui », photographier méthodiquement les scènes de crime, collecter et analyser les traces laissées par les malfaiteurs… Rien ne semble échapper à ce fin limier qui modernise les méthodes et les outils d’identification et inspire ainsi les polices du monde entier !
Alphonse Bertillon tient une place essentielle dans l’histoire des savoirs sur le crime durant la période comprise entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. À partir des années 1880, il contribue à l’instauration de nouvelles méthodes d’identification des récidivistes et promeut un savoir et des instruments rationnels qui se diffusent très largement dans l’univers policier tant en France qu’à l’étranger.
Reconnu comme l’un des fondateurs de la police scientifique, son travail innovant porte sur un nombre considérable de sujets : de la photographie judiciaire à la dactyloscopie, de l’administration des fichiers à l’analyse des traces, du signalement à la graphologie.
Objets personnels de Bertillon, presse illustrée et caricatures, films et photographies, pièces de l’affaire Dreyfus, valise de mensuration et appareil photographique appartenant au Service Régional d’Identité Judiciaire de Paris, aux Archives départementales du Calvados ou issus de collections personnelles (Pascal Vincent, descendant direct d’Alphonse Bertillon)…
Deux cent objets et documents inédits sont ici exposés pour présenter le « bertillonnage » et ses multiples enjeux.
 
Parcours de visite
Introduction : Le « bertillonnage », une méthode révolutionnaire
Par le savoir, les méthodes et les procédés qu’il invente et met en oeuvre, Bertillon transforme en profondeur les logiques et les pratiques policières en matière d’identification et d’enquête.
1 - Les malfaiteurs confondus par la police
L’essor de l’anthropométrie judiciaire en France s’explique en grande partie par l’adoption de la loi française sur la relégation des récidivistes de 1885. La mensuration des personnes s’impose pour déterminer infailliblement l’identité de chacun. Se met en place un archivage massif des données collectées dans le cadre de vastes fichiers de police classés méthodiquement.
2 - La preuve par l’image
Bertillon rationalise le protocole photographique pour parfaire son dispositif d’identification : il codifie la photographie face/profil, met au point de nouveaux appareils et organise de manière rigoureuse tous les aspects du service photographique de la Préfecture de police de Paris.
3 - Signalement
Bertillon est à l’origine du nouveau regard que la police porte sur le corps. Décrites mathématiquement, les différentes parties du visage sont ensuite minutieusement répertoriées, classées, comparées, mises en forme visuellement pour notamment servir à l’élaboration du « portrait parlé » qui permet d’envisager une surveillance plus efficace.
4 - Traces, indices et scènes de crime
Bertillon relève, collecte, interprète et conserve des traces très diverses afin de faciliter les investigations policières. Inventeur de la photographie métrique de scène de crime, on lui doit bien d’autres inventions (la « bertillonne », le « dynamomètre d’effraction », etc.) grâce auxquelles les forces de l’ordre peuvent espérer interpréter une multitude d’indices infimes.
5 - L’affaire Dreyfus
Dans l’affaire Dreyfus, Bertillon intervient pour se prononcer sur le fameux « bordereau ». Convaincu qu’Alfred Dreyfus a falsifié sa propre écriture, il élabore et expose une analyse graphologique peu probante. Une large partie de la classe politique et de la presse le prend pour cible de ses critiques et c’est la figure même de l’expert qui devient alors sujette à caution.
6 - Un modèle pour les polices du monde entier
Le bertillonnage s’impose rapidement comme un idéal de rationalité et d’efficacité policière dans de très nombreux pays qui s’en inspirent, le copient, l’adaptent et créent des services d’identification judiciaire organisés selon les principes définis par Bertillon. Avec la standardisation du savoir policier s’accroissent aussi les échanges d’informations entre force de l’ordre à l’échelle mondiale et se dessinent les prémices de pratiques policières transnationales.
7 - Populations sous surveillance
Initialement destiné à rendre plus fiable l’identification des délinquants et criminels récidivistes, le bertillonnage fait rapidement l’objet d’applications élargies. Anarchistes, « indigènes » des colonies, tsiganes sont particulièrement ciblés par ce dispositif de contrôle et de surveillance d’envergure. Ces catégories de population deviennent indissociables des mesures policières qui leur sont imposées à des fins répressives et qui participent de la sorte directement à leur criminalisation.
8 - Caricaturé !
Si ses inventions fascinent, Bertillon fait également l’objet de nombreuses critiques et caricatures. On ironise sur son obsession des mensurations revêtant un caractère humiliant pour ceux à qui elles sont imposées, sur sa manie des calculs ou encore la complexité mathématique de son système que parviendraient pourtant à déjouer les plus habiles criminels. Sur Bertillon se cristallisent aussi les critiques portant sur les projets gouvernementaux de fichage généralisé de la population, sur l’accroissement des prérogatives policières et leurs abus liberticides.
 
Programme
Ouverture de saison, mercredi 29 avril
18h30 Vernissage de l’exposition.
20h30 Soirée-rencontre autour de la police scientifique et technique avec :
Xavier Espinasse, commissaire divisionnaire, chef du Service Régional d’Identité Judiciaire de Paris et
Pierre Piazza, maître de conférences en science politique et commissaire de l’exposition
Rendez-vous à La Halle (salle située rue des Halles à Vire à 300 mètres du musée), entrée libre
 
Nuit des musées, samedi 16 mai (nocturne jusqu’à 23h, entrée gratuite)
21h : visite guidée de l’exposition.
22h : visite guidée de l’exposition dans l’obscurité : Munissez-vous de votre lampe de poche !
 
Jeudis noirs au musée, 20h30
à la découverte du roman noir avec les comédiens de la Compagnie Habaquq :
11 juin, 1er épisode : le roman noir des origines
22 octobre, 2nd épisode : l’enquêteur contemporain.
 
Visites commentées (durée : 45mn-1h)
Les dimanches 3 et 31 mai ; 7 juin ; 5 juillet ; 2 août ; 6 septembre ; 4 octobre ; 1er novembre à 16h.
Les Journées européennes du Patrimoine : 19 et 20 septembre à 11h.
 
Parcours pour les enfants de plus de 9 ans (Viens mener l’enquête avec Bertillon !)
 
Commissaires associés
Marie-Jeanne Villeroy, attachée de conservation du patrimoine, responsable du musée de Vire.
Pierre Piazza, maître de conférences en science politique à l’Université de Cergy-Pontoise (CESDIP/LEJEP). Il a notamment dirigé la publication de l’ouvrage collectif Aux origines de la police judiciaire. Alphonse Bertillon, précurseur de la science du crime (Paris, Karthala, 2011).
 
 
Informations pratiques
Musée ouvert du 29 avril au 1er novembre 2015
du mercredi au dimanche de 10h à 12h30 et de 14h à 18h.
Contact
2, place Sainte-Anne -14500 Vire
Tél 02.31.66.66.50
Adresse : musee@ville-vire.fr
 

 

 

Ce que la SSHF peut ajouter au sujet d'Alphonse Bertillon
(né à Paris le 22 avril 1853 et mort à Paris le 13 février 1914)

 

Présentation de Bertillon dans l'Abécédaire de Jean-Pierre Crauser 
(Quincaillier et Sportsman, directeur de la succursale lyonnaise de la SSHF)

Bertillon (HOUN, NAVA). Le Canon propose deux références à Alphonse Bertillon qui d’ailleurs ne sont séparées dans le temps que de moins d’un an (octobre 1888 et juillet 1889). Le Docteur Mortimer laisse sous entendre que Sherlock Holmes serait " le deuxième plus grand expert européen " en matière de criminologie et il précise que l’œuvre de M. Bertillon est sans rivale (HOUN). Cette remarque dut froisser le limier britannique mais il accepta tout de même, malgré sa contrariété, d’écouter la légende des Baskerville. Mais lorsque il n’est pas ainsi mis sur la défensive, il se montre beaucoup plus intéressé, puisque lors d’un trajet en train dans l’affaire du Traité Naval, Watson nous dit que Sherlock Holmes manifesta une admiration enthousiaste pour les travaux du savant français. Son intérêt portait notamment sur le système de mensurations qu’il avait mis au point. Sherlock Holmes pourrait avoir connu les méthodes de M. Bertillon lors de son séjour à Lyon en 1887 alors qu’il pourchassait le baron Maupertuis. En effet, le Docteur Lacassagne qui dirigeait alors le laboratoire de sciences médico-légales de Lyon, fut un des premiers à comprendre toute la portée de ses nouvelles méthodes et les enseigna dès 1887. Il est fort probable que Sherlock Holmes, à condition que le baron Maupertuis lui ait laissé quelques répits, assista à quelques conférences sur le sujet à la faculté de médecine. Alphonse Bertillon (1853-1914) fut un des pionniers de l’anthropologie criminelle. Il entra à la Préfecture de police en 1878, comme simple commis aux écritures. Il fut frappé par la difficulté qu’avaient les agents à identifier les récidivistes. Dès ce jour, et pendant trente-cinq ans, il chercha à imposer une plus grande rigueur dans le domaine de l’identification. Ses méthodes constituent la première étape franchie par la police scientifique dans la voie du progrès. Il créa et organisa cette science. Le premier, il appliqua l’anthropologie à la criminologie. Il fut l’inventeur du portrait robot, de la classification colorimétrique des yeux, il utilisa la photographie dans les recherches judiciaires et mis même au point un nouvel appareil de photographie métrique. Ainsi, sous son instigation fut créé à Paris, en 1882, le premier bureau d’anthropologie. Ses méthodes se répandirent alors sous une dénomination unique, " le bertillonnage ". Un peu malgré lui, son service se transforma en laboratoire de recherches, auquel les problèmes les plus disparates étaient posés. Ainsi l’état-major des armées vint le contacter lors du plus retentissant des procès. Il réalisa en effet l’expertise graphologique du bordereau qui servit à l’accusation de Dreyfus. Injustement déclaré coupable d’espionnage au profit de l’Allemagne, l’officier juif devait être déporté à vie au bagne de l’île du Diable en Guyane. Edmond Locard explique ainsi la méprise de Bertilon : " Je crois que c’est par un ardent patriotisme qu’il fut guidé dans l’acceptation d’une tâche à laquelle de magnifiques travaux antérieurs, d’un ordre assez différent, l’avaient insuffisamment préparé. Mais du jour où se cristallisa dans son esprit l’idée d’un devoir à accomplir en démasquant un traître, il subit une sorte d’obnubilation qui lui fit prendre pour une donnée acquise ce qui était tout précisément à démontrer. ". Dans ce contexte, il est peut-être possible de lire d’une façon toute différente les propos de Sherlock Holmes à propos de Bertillon. La première allusion au savant français serait celle du Traité Naval dans laquelle Holmes paraît enthousiasmé. Sa défiance dans Le Chien des Baskerville ne serait pas seulement due à la remarque maladroite du Docteur Mortimer mais également à la grave erreur de Bertillon dans l’affaire Dreyfus. On sait que le détective londonien était expert en graphologie et il dut se forger sa propre opinion sur le bordereau (de plus, Holmes était en France lorsque le document compromettant fut découvert). Son désaccord avec les malheureuses conclusions de Bertillon pourrait expliquer un changement d’opinion et son appréciation beaucoup plus sceptique quant aux qualités du français. Dans cette optique, il convient de revoir la datation du Chien des Baskerville qui doit alors se situer après le procès Dreyfus. La chronologie proposée par June Thomson est d’ailleurs très controversée pour la date de cette enquête. Dakin propose 1899 qui paraît être une date plus probable et de plus cohérente avec l’hypothèse d’un lien entre le changement d’attitude de Holmes envers Bertillon et son rôle dans l’affaire Dreyfus. Rappelons également qu’après avoir écouté les conclusions de Bertillon, Casimir-Perier le qualifia de " aliéné raisonnant complètement fou ".

 

Présentation de Bertillon dans le dictionnaire de Stephen Almaseanu 
(Quincaillier SSHF)

Bertillon (Alphonse) – On trouve dans le Canon deux références à Alphonse Bertillon : dans « Le Traité naval », pendant un trajet en train vers Woking, Sherlock Holmes parla au docteur Watson du système anthropométrique de Bertillon, « pour lequel il ne cachait pas son admiration » ; dans Le Chien des Baskerville, le docteur Mortimer expliqua à Holmes qu’il venait le consulter car il était le second plus grand expert européen, derrière Bertillon – car « à un esprit féru de précision scientifique, l’œuvre de M. Bertillon apparaît sans rivale », ce qui contraria pour le moins le détective.

Né dans une famille de scientifiques de haut niveau, son grand-père, Jean-Baptiste Bertillon, ayant été le premier constructeur d’une usine à gaz fonctionnant à Paris, son père étant le grand médecin et démographe Louis-Adolphe Bertillon (1821-1883), directeur de la Statistique de la Préfecture de la Seine et cofondateur de l’école d’anthropologie, et son frère aîné, Jacques (1851-1922), qui deviendra statisticien et démographe, Alphonse Bertillon (1853-1914) se fit surtout remarquer dans sa jeunesse et son adolescence pour son peu de don pour les études et pour ses facéties (qui lui valurent d’être renvoyés de plusieurs écoles, collèges et lycées, dont le lycée du Havre pour... « politesse excessive », car il avait atteint le comble de l’impertinence en ne s’adressant que de façon abusivement déférente aux enseignants et surveillants...).

Finalement bachelier à 20 ans, et après un séjour en Angleterre où l’envoyèrent ses parents, il fut engagé en 1878, grâce à l’intervention de son père, comme simple commis aux écritures à la Préfecture de Police de Paris. Dès le début, Bertillon se rendit compte des problèmes posés par l’identification des criminels, et particulièrement des récidivistes (qui ne subissaient plus la marque au fer rouge depuis son abolition par une loi du 31 août 1832) : des fiches existaient certes à la préfecture de police (en 1879, cinq millions d’individus avaient été fichés à Paris...) mais, peu précises et rangées sans logique, elles ne permettaient guère de faire des rapprochements convaincants.

S’inspirant des méthodes statistiques de Lambert-Adolphe-Jacques Quetelet (1796-1874), le grand mathématicien, stasticien (et astronome), Bertilllon développa alors sa grande idée, selon laquelle il était possible, en mesurant certains dimensions d’un suspect (taille, envergure des bras, buste, longueur et largeur de la tête, longueur de l’oreille droite, longueur du pied et du médius gauche ainsi que de l’auriculaire et de la coudée du même côté), de dresser une fiche permettant ensuite de l’identifier de façon sûre (passionné de statistiques, Bertillon avait calculé qu’il existait une chance sur quatre millions que deux individus possèdent onze mesures osseuses identiques). L’anthropométrie, que le docteur Lacassagne nomma le bertillonnage, était née. Bertillon eut beaucoup de mal à l’imposer, en raison de sa faible position au sein de la préfecture : alors qu’il proposa ce système dès 1879, ce n’est qu’en 1882 (c’est-à-dire après le départ du Louis Andreux, le préfet de police qui le prenait pour un « fou furieux ») qu’on l’autorisa à essayer sa méthode, qui connut un tel succès pratique (avec 49 récidivistes reconnus en 1883, 241 en 1884, 425 en 1885 et 680 en 1892, dont l’anarchiste Ravachol) qu’elle fut recommandée par le gouvernement dès 1885, devint obligatoire en 1888 (Bertillon avait été nommé, en 1887, directeur du « Bureau d’identité », qui devint en février 1888 le Service d’identification anthropologique puis, par un décret du 11 août 1893, le Service de l’identification judiciaire de la Préfecture de police, lequel était installé dans les combles du Palais de Justice de Paris) et fut très rapidement adoptée dans de très nombreux pays.

En réalité, le bertillonnage est plus que la simple application de la méthode anthropométrique, Bertillon ayant permis plusieurs avancées en matière d’identification criminelle. Il faut ici mentionner, d’abord, la technique du portrait parlé, consistant à transformer de simples descriptions physiques en descriptions particulièrement précises, car codées à l’avance selon des classifications tripartites (par exemple, pour le nez : description de la hauteur, de la saillie et de la largeur chacune selon la classification petite, moyenne et grosse, puis le profil du dos et la direction de la base). Bertillon forma ainsi, à Paris, de très nombreux policiers à cette méthode. Il faut ensuite citer la photographie signalétique, Bertillon étant le premier à codifier les règles en la matière, pour que les portraits photographiques soient les plus ressemblants possibles, et puissent être comparés entre eux. C’est ainsi que Bertillon imposa les deux photographies, l’une de face et l’autre de profil, prises par un appareil spécifique, fixé sur un ensemble en fonte, le tout au septième, puis au cinquième de la grandeur naturelle. Enfin, pour ne citer que l’essentiel, Bertillon mis l’accent sur la description précise des marques particulières (tatouages, cicatrices et grains de beauté), essentielles pour établir l’identité avec certitude. Tous ces éléments s’agençaient parfaitement dans la fiche bertillonienne, le bertillonnage incorporant un système de classement très précis (avec 80.000 classifications possibles), permettant de retrouver aisément les fiches recherchées selon les différentes caractéristiques relevées chez un individu.

Deux événements marquèrent le déclin, puis l’abandon du bertillonnage. D’abord, le développement de l’utilisation des empreintes digitales. Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas Bertillon qui a développé cette technique, à laquelle il ne crut guère pendant longtemps, et qu’il n’accepta de faire figurer sur ses fiches qu’avec réticence, en 1896. Ce sont pourtant les empreintes digitales qui lui valurent certains succès (notamment dans l’affaire Scheffer, en 1902, où il retrouva un criminel grâce aux empreintes laissées sur les lieux), puis remplacèrent totalement le bertillonnage, en raison de leur bien plus grande précision.

Ensuite, il faut bien sûr mentionner le rôle joué par Bertillon dans l’affaire Dreyfus. Bertillon avait en effet été sollicité comme par l’armée pour expertiser l’écriture du bordereau à la base des accusations contre Dreyfus et avait conclu, à tort, dans une analyse qui se voulait mathématique, à une « autoforgerie » effectuée par Dreyfus lui-même (sur cette erreur de Bertillon, la meilleure explication est certainement celle d’Edmond Locard, dans son ouvrage faisant encore autorité, Les faux en écriture et leur expertise, Payot, 1959, spéc. pp. 119 à 134, Locard définissant l’autoforgerie comme « une falsification par déformation qui consiste à modifier sa propre écriture de façon à pouvoir prétendre qu’il s’agit d’un faux par calque ou par imitation » : Bertillon était tellement, dès avant son expertise, persuadé de la culpabilité de Dreyfus, qu’il en perdit toute rigueur scientifique, en suivant un raisonnement totalement faussé puisque partant de la solution qu’il avait choisie au départ...).

Dans son article « Bertillon et Holmes » (lire plus bas), ainsi que dans son excellente chronologie (Quel jour sommes-nous, Watson ? Chronologie critique des aventures de Sherlock Holmes, éditions Mycroft’s Brother, 2005), Jean-Pierre Crauser avance d’ailleurs que la différence d’attitude de Sherlock Holmes à l’égard du nom de Bertillon dans « Le Traité naval » et dans Le Chien des Baskerville pourrait s’expliquer par la très grave erreur de méthode commise par ce dernier dans l’affaire Dreyfus, erreur qui révolta certainement Sherlock Holmes. Cela signifierait donc que Le Chien des Baskerville se situe bien après l’affaire Dreyfus, ce qui légitimerait la théorie de certains holmésiens selon laquelle cette aventure est bien postérieure à la date qu’on lui attribue habituellement (ainsi, Martin Dakin, qui était de cet avis, avait avancé la date de 1899, et Jean-Pierre Crauser est de cet avis). Qu’il nous soit permis de dire que nous ne partageons pas cette théorie, et ce d’autant plus que l’attitude de Sherlock Holmes peut s’expliquer beaucoup plus aisément : ce n’est pas faire injure à Sherlock Holmes que de dire que la modestie n’était pas sa plus grande qualité, et que nulle part dans le Canon, à part concernant les dons d’observation et de déduction de son frère Mycroft (voir « L’Interprète grec »), on ne trouvera d’autre exemple où, quelle que soit la question, le détective place quelqu’un devant lui. Selon nous, la réaction face à l’affirmation du docteur Mortimer, qui en fait un numéro 2, est donc une réaction typique de Sherlock Holmes, qui a très bien pu avoir lieu avant les déboires de Bertillon dans l’affaire Dreyfus.

Pour plus de précisions sur la vie d’Alphonse Bertillon, voir Suzanne Bertillon, Vie d’Alphonse Bertillon, Gallimard, 1941 (ouvrage écrit par la fille de Jacques) ainsi que l’article, très richement illustré, de Charles Diaz, « À l’aube de la police scientifique. Le bertillonnage, une méthode révolutionnaire d’identification », dans le superbe Dans les secrets de la Police, sous la dir. de Bruno Fuligni, L’Iconoclaste, 2008, spéc. p. 118 et s. ; sur le bertillonnage lui-même, voir les deux hommages qui furent rendus à Bertillon après sa mort dans les Archives d’anthropologie criminelle de 1914 : A. Lacassagne, « Alphonse Bertillon. L’homme. Le savant. La pensée philosophique », p. 161 et s. et E. Locard, « L’œuvre d’Alphonse Bertillon », p. 167 et s. Signalons ici que les Archives d’anthropologie criminelle, fondées en 1886, et auxquelles Alphonse Bertillon participa régulièrement, sont librement consultables sur internet sur le site du CNRS Criminocorpus. Voir enfin, pour les rapports entre Bertillon et Holmes, Steven Jackson, « Holmes and Bertillonage », The Sherlock Holmes Journal, vol. 23, n° 1, hiver 1996, p. 17 et s.

Une dernière précision doit ici être apportée : au sein des Baker Street Irregulars, M. Bertillon est le nom d’investiture de Thierry Saint-Joanis, le président de la Société Sherlock Holmes de France.

 

 

Bertillon et Holmes
par Jean-Pierre Crauser 

(Quincaillier et Sportsman, directeur de la succursale lyonnaise de la SSHF)

 
Peut-on faire un parallèle entre la carrière d'Alphonse Bertillon et celle de Sherlock Holmes ? Dans un article récent paru dans le Sherlock Holmes Journal (Holmes and Bertillonage, Vol 23 N°1), Steven Jackson analyse l'influence des méthodes imaginées par Alphonse Bertillon sur celles en pratique à Baker Street. Nos lecteurs auront également noté que Jean-Henri Bercher ne tarit pas d'éloges envers « le savant français ». Notre propos est ici de mettre en lumière un autre lien, peu évoqué, entre ces deux personnages.
 
Rappelons que le Canon propose deux références à Alphonse Bertillon. Au cours d'un trajet en train dans l'affaire du Traité Naval, Watson nous dit que Sherlock Holmes manifesta une admiration enthousiaste pour les travaux du savant français. Son intérêt portait notamment sur le système de mensurations. Dans Le Chien des Baskerville, le Docteur Mortimer laisse sous entendre que Sherlock Holmes serait « le deuxième plus grand expert européen » en matière de criminologie et il précise que l'œuvre de M. Bertillon est sans rivale. Cette remarque froissa le limier britannique mais il accepta tout de même, malgré sa contrariété, d'écouter la légende des Baskerville. Rappelons également que Sherlock Holmes pourrait avoir connu les méthodes de M. Bertillon lors de son séjour à Lyon en 1887, alors qu'il pourchassait le baron Maupertuis. Il dut en effet rencontrer le Docteur Lacassagne qui dirigeait alors le laboratoire de sciences médico-légales et qui était un partisan inconditionnel du bertillonage.
 
Le parcours de Bertillon (1853-1914) vaut d'être résumé. Il entra à la Préfecture de Police en 1878, comme simple commis aux écritures. La Sûreté connaissait alors de grandes difficultés dans le domaine de l'identification des criminels. En fait, il n'y avait aucune méthode, ce qui ne manquait pas de poser de gros problèmes de recherche dans les énormes fichiers disparates dont disposaient alors les policiers. L'idée de Bertillon fut d'imaginer, de concevoir et de mettre en place une méthode simple et logique pour cette identification. Patiemment, à force de ténacité, il réussit à imposer son point de vue à l'administration. En 1882, on l'autorisait à essayer sa méthode anthropométrique et il fallut s'incliner devant les brillants résultats qu'il obtint. En 1885, l'identification par les mesures était recommandée par le ministère. Devenu chef du service de l'identité judiciaire, Bertillon vit ses méthodes se répandre dans le monde entier. Il peut être considéré comme un des fondateurs de la police scientifique. Le premier, il appliqua l'anthropologie à la criminologie. Il fut l'inventeur du portrait parlé, de la classification colorimétrique des yeux, il utilisa la photographie dans les recherches judiciaires en standardisant les prises de vue (face et profil, éclairage...) et mis même au point un nouvel appareil de photographie métrique.
 
On ne sait si Bertillon et Sherlock Holmes se rencontrèrent. Toujours est-il que leurs parcours respectifs présentent de nombreuses similitudes, tout d'abord en termes chronologiques. Bertillon n'était l'aîné de Holmes que de moins d'un an et ils débutèrent leur carrière, l'un à la Sûreté, l'autre comme détective consultant, la même année. Tous deux connurent un succès international et se retirèrent à la veille de la première guerre mondiale - d'une façon plus brutale dans le cas de Bertillon -.
 
Je renvoie le lecteur à l'article précédemment cité pour une étude plus fine des apports de Bertillon et sur leurs influences dans la pratique holmésienne. Je ne retiendrais qu'un point précis. L'auteur y insiste sur un des traits du visage auquel Bertillon était particulièrement attentif : l'oreille. A l'aide de quelques variables anatomiques (taille, volume du lobe...) il décrivit leurs formes qu'il résuma en une typologie. La Disparition de Lady Frances Carfax et La Boîte en carton offrent deux exemples très précis d'une étude similaire chez Holmes. Son dialogue avec Watson dans cette dernière aventure fournit un exemple parfait de « bertillonage » : « Toutes les oreilles diffèrent les unes des autres ; il n'y en a pas deux semblables... même minceur de l'hélix, la même incurvation du lobe supérieur, la même circonvolution du cartilage interne... la victime est une très proche parente. ». Le détective mentionne même deux courtes monographies qu'il écrivit sur le sujet et qui parurent dans l'Anthropological Journal. Mais les deux hommes avaient en commun un autre sujet de prédilection : l'analyse graphologique. Holmes montre en de nombreuses occasions une grande expertise en la matière. Pour lui, le caractère profond de tout individu se traduit dans son écriture. La solution de l'énigme dans Les Propriétaires de Reigate réside en grande partie sur cette connaissance : « Vous ignorez peut-être que le calcul de l'âge d'après l'écriture est presque devenu une science exacte. ». Dans Le Traité Naval il déduit que de courrier signé Percy Phelps a été dicté à « une femme d'un caractère peu commun ». Dans Le Manoir de l'abbaye, l'écriture de Hopkins témoigne d'une agitation extrême. Holmes reconnaît parfaitement l'écriture de Porlock et utilise encore son expertise en graphologie dans Le Signe des quatre et dans L'entrepreneur de Norwood. Dans Le Chien des Baskerville Sherlock indique au Docteur Mortimer une monographie qu'il a écrite sur le thème des manuscrits anciens. Bertillon eut de son côté moins de réussite que Holmes dans ce domaine. Un peu malgré lui, son service se transforma en laboratoire de recherches et l'entraîna vers des horizons pour lesquels il n'était pas préparé. Ainsi l'état-major des armées vint le contacter lors du plus retentissant des procès. Il réalisa en effet l'expertise graphologique du bordereau qui servit à l'accusation de Dreyfus. Le travail de Bertillon est stupéfiant par la somme immenses d'efforts qu'il nécessita. Il dut imaginer que l'officier juif avait contrefait sa propre écriture afin de pouvoir crier au faux en cas de découverte. Ce fut le fameux « redan » que personne ne compris mais dont les folles complications émerveillèrent ceux qui, partageant la foi de l'expert, étaient heureux de la voir soutenue par des arguments aussi « scientifiques ». Edmond Locard explique ainsi la méprise de Bertillon : « Alphonse Bertillon après une première réponse assez prudente où il se ménageait une retraite, prit ensuite nettement parti et apporta à l'accusation le poids de sa haute autorité. Je crois que c'est par un ardent patriotisme qu'il fut guidé dans l'acceptation d'une tâche à laquelle de magnifiques travaux antérieurs, d'un ordre assez différent, l'avaient insuffisamment préparé. Mais du jour où se cristallisa dans son esprit l'idée d'un devoir à accomplir en démasquant un traître, il subit une sorte d'obnubilation qui lui fit prendre pour une donnée acquise ce qui était tout précisément à démontrer. Il ne cessa de creuser le problème qui s'était posé à son esprit, et qui consistait à expliquer, par des raisons à la fois techniques et psychologiques, les différences, tout de même très apparentes, qui séparaient l'écriture de Dreyfus de celle du bordereau. ». Après avoir écouté les conclusions de Bertillon, Casimir-Perier, une autre vieille connaissance de Sherlock Holmes, le qualifia de « dangereux aliéné complètement fou ». Mais Bertillon continua contre vents et marées à proclamer la certitude qui avait envahi son esprit. Plus tard, même lorsque ses chefs lui demandèrent de revenir sur ses affirmations, il garda sa conviction et mourut en 1914 impénitent. Cette illustre erreur devait jeter un lourd discrédit sur l'analyse graphique. En ce domaine Holmes fut au moins plus heureux que son collègue français et sut user avec plus de finesse de son expertise.
 
Dans ce contexte, il est peut-être possible de lire d'une façon toute différente les propos de Sherlock Holmes à propos de Bertillon. La première allusion au savant français est celle du Traité Naval (1889) dans laquelle Holmes paraît enthousiasmé. Sa défiance dans Le Chien des Baskerville ne serait pas seulement due à la remarque maladroite du Docteur Mortimer mais également à la grave erreur de Bertillon dans l'affaire Dreyfus. Le détective londonien avait dû se forger sa propre opinion sur le bordereau. Holmes était d'ailleurs en France, traquant Huret l'assassin du boulevard, lorsque le document compromettant fut découvert. Son désaccord avec les malheureuses conclusions de Bertillon pourrait expliquer un changement d'opinion et son appréciation beaucoup plus sceptique quant aux qualités du Français. Cette hypothèse vient renforcer l'idée d'une datation tardive pour Le chien des Baskerville, tout au moins postérieure au procès Dreyfus. Cette aventure a en effet suscité d'importantes controverses quant à sa datation (de 1886 à 1900 suivant les commentateurs). Dakin propose 1899, date parfaitement en accord avec nos différents points de repère.
 
Si Bertillon peut donc être considéré, dans quelques domaines, comme un modèle pour Sherlock Holmes, il serait malvenu d'étendre la comparaison à l'expertise graphologique. Le maître reste le maître...

 

 


 

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