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Accueil » Fictions » Altisidore
par
Elsa Raimbault
Ses autres fictions
Altisidore Janvier 16, 2007
Illustrations © Lysander


« Une femme! une femme! il n'y a qu'une femme Pour inventer ce tour! » - (Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, III, 2)


Chapitre 1
La connaissance de M. Sigerson


Si je prends la plume aujourd'hui, c'est après avoir assuré à mon ami, M. Sherlock Holmes, que l'histoire que je m'apprête à écrire ne sera jamais livrée à la connaissance du public. Mais les évènements dont nous fûmes témoins, au début de l'année 1896, dans l'ancienne demeure de Limbrough Hall, marquent un exemple sans précédent dans les aventures que nous vécûmes ensemble, et j'éprouve aujourd'hui le besoin de les coucher sur le papier, non tant dans le but de prouver encore une fois les incomparables talents de mon ami que dans celui de me souvenir, à présent que ma mémoire commence parfois à me faire défaut, de cette aventure peu banale.
Sherlock Holmes, je le sais, bien que jamais nous n'eussions reparlé de l'affaire Swann depuis le mois de février 1896, refuserait que cette aventure soit publiée. Ce n'est nullement qu'elle puisse compromettre une haute personnalité, ni qu'elle contienne un élément proprement scandaleux. Ce n'est pas non plus qu'elle se soit achevée par un échec du détective, quoique mon ami ait commis au cours de cette enquête une erreur qu'il ne s'est, je crois, jamais pardonnée. Mais il s'agit d'une affaire dans laquelle Holmes fut bien plus personnellement impliqué qu'il ne l'avait cru au départ, et j'attribue son refus obstiné d'évoquer ces quelques jours passés près d'Oxford à la répugnance qu'il a toujours éprouvée envers tout ce qui pouvait révéler un fragment de sa vie privée. Moi-même, j'étais sans aucun doute son ami le plus proche, et cependant j'en savais aussi peu sur lui qu'il en savait long sur moi. Or, cette aventure, sans rien révéler de ses sentiments intimes, dévoilerait toutefois un épisode de sa vie dont il m'a prié de ne plus jamais lui toucher mot. C'est donc dans la plus grande clandestinité que j'écris ces lignes, sans doute destinées à rejoindre divers dossiers dans la malle que je garde à la Banque Cox and Co, à Charing Cross, au lieu d'être livrées aux lecteurs du Strand Magasine. D'ailleurs, Holmes lirait-il ce récit qu'il s'empresserait de m'accuser d'en avoir forcé le romanesque et de prétendre que le véritable intérêt de cette histoire ne réside pas dans ce que j'ai écrit ; et il le ferait avec d'autant plus de virulence que... Mais voilà que je débute mon récit par la fin.
Tout commença donc, je m'en souviens très bien, à la fin du mois de janvier 1896. J'estimais, pour ma part, que l'année qui venait de s'achever avait été assez riche en évènements, et que celle qui commençait devait nous laisser un peu de répit. Ce mois de janvier m'avait donné entière satisfaction : aucune affaire n'était venue se présenter depuis la dramatique disparition de M. Joseph Barton, en décembre 1895, dont je parlerai peut-être un jour, et j'avais pu mettre un peu d'ordre dans mes papiers - tâche que je repoussais sans cesse, faute de temps, depuis près de deux ans. Bien évidemment, mon compagnon ne partageait pas mon enthousiasme pour ce calme enfin retrouvé, comme le traduisaient assez bien ses allées et venues nerveuses à travers le salon, sa lecture avide de tous les journaux londoniens, et - à ma grande inquiétude - ses regards furtifs vers la petite fiole et l'étui de cuir qui contenait sa seringue hypodermique, posés sur la cheminée. Puis à l'agitation presque fébrile succéda, comme tant de fois chez le détective, une apathie complète : il passait des journées entières enfermé dans sa chambre, ne se levait que pour jeter un coup d'oeil désespéré aux journaux, regarder son assiette d'un air dégoûté, et gratter mélancoliquement les cordes de son violon.
Je commençais presque, malgré mon aspiration à la tranquillité, à espérer la venue d'un client, lorsqu'en me levant, le matin du 30 janvier, je trouvai Holmes assis dans un fauteuil, une lueur brillante dans les yeux, un sourire triomphant sur les lèvres. Je ne pus m'empêcher de sourire à mon tour.
- Une affaire en vue ? demandai-je en m'attablant pour le petit déjeuner.
- Enfin, Watson, enfin ! s'écria-t-il en levant les yeux au ciel. Je commençais à désespérer. Quoique, ajouta-t-il pensivement en se renfrognant quelque peu, je me demande parfois s'il est préférable d'être confronté à une affaire sans intérêt ou totalement privé de client...
- Et ce nouveau cas vous semble sans intérêt ?
- Je dispose de trop peu d'éléments pour savoir si la lettre que j'ai reçue ce matin va enfin me tirer de cette routine désespérante. Qu'en pensez-vous, docteur ?
Holmes tira de la poche de sa robe de chambre une enveloppe couleur crème qu'il me tendit avec un petit sourire amusé.
- Cette « routine désespérante » est notre lot commun à tous, Holmes !
Le sourire s'accentua sur les lèvres du détective.
- Libre aux hommes de s'accommoder de leur banale existence, mon cher Watson. C'est peut-être mon plus grand défaut que de ne pas savoir, comme tout un chacun, remplir ma vie de tous les problèmes futiles qui encombrent celle des autres hommes... Il me faut des énigmes plus intéressantes !
Je détestais lorsque mon ami tenait ce genre de discours, et je m'apprêtais à lancer une remarque cinglante, lorsque Holmes poursuivit d'une voix lasse :
- Parfois, je le regrette, croyez-le bien. Parfois j'aspire à la médiocrité. Comme ce doit être reposant !
Ma riposte expira sur mes lèvres. Holmes avait parlé sans ironie, sans mépris, avec une certaine mélancolie. La certitude absolue de sa supériorité intellectuelle sur la presque totalité du genre humain n'excluait pas, chez lui, des moments d'abattement dus à la conviction qu'il n'aurait jamais de cesse de chercher à échapper à la monotonie de l'existence, ce qui le condamnait à une fuite perpétuelle.
- Alors, reprit-il d'un ton redevenu froid et incisif, que faites-vous de ma lettre, docteur ?
Je reportai toute mon attention sur le papier que m'avait remis mon ami.
- L'adresse a été écrite par une femme, dis-je, avec une plume très fine. L'enveloppe est de bonne qualité.
Je l'ouvris et dépliai la feuille qui s'y trouvait.
- Il s'agit de la même écriture, droite et ferme, assez élégante. Le papier est extrêmement léger, d'excellente qualité, sans doute assez cher.
- Mes compliments, Watson ! gloussa Holmes. Et le contenu de la lettre ?
Je reportai les yeux sur la page à demi couverte de cette écriture si volontaire.
« Cher M. Holmes,
Compte tenu de votre grande renommée dans le domaine de l'insolite, je me permets de vous importuner avec une affaire qui ne relève peut-être pas de vos compétences mais dont je ne peux en aucun cas déférer à la police sans que l'on me rie au nez. Les faits étranges qui ont lieu autour de moi depuis quelques temps m'intriguent tout autant qu'ils m'inquiètent, et je ne sais à qui m'adresser pour tenter d'en comprendre le sens et la portée. Je me présenterai à votre domicile le 30 janvier à 14 heures, en espérant que vous m'accorderez un moment d'entretien et que vous m'excuserez de la trivialité du problème qui s'offre à moi.
Mme Martha Ryder ».
- Qu'en déduisez-vous ? demandai-je en rendant la lettre à mon ami.
- Nous n'avons bien évidemment pas assez de renseignements pour en tirer des conclusions quant à la nature du problème de notre cliente - le moins qu'on puisse dire est qu'elle est évasive -, mais nous pouvons cependant essayer de cerner la personnalité de cette Mme Ryder. Voyons, qu'en pensez-vous ?
- Je ne vois rien de particulier, répondis-je en reprenant la lettre, si ce n'est que l'encre est assez spéciale.
- Excellent, Watson, c'est en effet une teinte légèrement violette qui n'est pas habituelle sous nos latitudes, et dont le prix doit dépasser celui de l'encre habituelle. Quoi d'autre ?
- Je ne sais pas. Rien de plus.
- Soyez plus attentif au choix des mots, ainsi qu'aux variations de teinte de l'encre.
- Le mot « inquiétée » semble avoir été repassé, répondis-je après un second examen. Il apparaît plus foncé...
- Bien observé! Et pourquoi donc ?
- Peut-être, suggérai-je prudemment, parce que la personne qui a écrit cette lettre a hésité longtemps avant d'écrire ce mot, l'encre a séché sur la plume et le fait de la tremper à nouveau dans l'encrier...
-Bien sûr ! coupa Holmes vivement. Comme vous le dites, elle a longuement hésité avant d'écrire ce mot - ce qui corrobore tout ce que le choix du vocabulaire nous laissait déjà entrevoir : cette femme est troublée, certes, mais elle est avant tout gênée de venir me consulter. Regardez, Watson, elle se confond en excuses, ne cesse de répéter que son affaire n'a sans doute aucun intérêt, est parfaitement ridicule... mais elle vient tout de même. Elle se justifie par l'emploi de ce mot : « inquiétée ». Sans doute n'est-elle pas réellement inquiète. L'écriture n'est ni précipitée ni tremblée, et le problème, ainsi qu'elle le dit elle-même, n'est pas récent. Elle n'est pas menacée d'un danger immédiat. Elle n'est pas inquiète, elle se donne à elle-même le droit de se rendre à Baker Street par l'utilisation de ce terme. De plus, vous remarquerez que la démarche vient d'elle-même. A aucun moment il n'est question de son mari. L'écriture aurait-elle été moins ferme, j'en aurais déduit qu'elle cherchait à cacher son action, mais ces quelques lignes ne laissent aucun doute : nous avons affaire à une femme déterminée, qui, pour une raison ou une autre, n'a pas jugé bon de mettre son époux au courant de ses problèmes personnels. Ce qui prouve encore que rien de grave ne s'est produit, sinon M. Ryder se serait aperçu sinon des faits en eux-mêmes, du moins du trouble de sa femme... Il fait un temps splendide, mon cher ami, que diriez-vous d'une promenade dans Hyde Park ? Nous avons encore quelques heures à tuer avant l'arrivée de notre cliente, et le ciel est remarquablement clément pour l'hiver !

A deux heures, nous étions rentrés à Baker Street. Holmes arpentait la pièce de long en large, incapable de contenir son impatience, et en moi-même je priais pour que cette affaire ne fût pas aussi triviale que semblait le penser Mme Ryder. Je n'aimais pas ce genre d'anxiété, généralement précurseur chez mon ami d'une dépression ou d'un ébranlement nerveux. Je le regardais avec tant d'insistance qu'il finit par se rendre compte de son comportement et se jeta dans un fauteuil, d'où il ne bougea plus jusqu'à ce que retentît - avec un quart d'heure de retard - la sonnette de notre appartement. Holmes bondit de son fauteuil et se tint debout, droit, prêt à accueillir notre cliente.
Mme Hudson, prévenue par le détective que nous attendions une visiteuse, introduisit alors dans la pièce une jeune femme d'une grande beauté. Elle avait des cheveux légèrement ondulés, du plus beau châtain qui se puisse voir, de grands yeux bruns, pétillants de malice et de vivacité, une peau parfaitement lisse, couleur de miel. Son regard était pénétrant, empreint d'une intelligence peu commune. Elle était grande, vêtue d'une robe très simple, sous un long manteau gris perle qui témoignait d'une élégance et d'un goût parfaits. Son port altier annonçait la femme de qualité, et des mains fines se dessinaient sous des gants blancs. Il s'agissait, selon toute évidence, comme Holmes l'avait fait remarquer, d'une femme de caractère, habituée à être obéie. Elle ôta son manteau et ses gants, qu'elle remit à Mme Hudson, et fit un pas vers le détective avec un sourire charmant. Je devançai mon ami en saluant notre visiteuse et en lui désignant un fauteuil :
- Je vous en prie, veuillez vous asseoir.
La jeune femme se tourna vers moi et me fit un gracieux signe de tête, sans cesser de sourire. C'est alors que je remarquai, en jetant un coup d'oeil rapide à ses mains, qu'elle ne portait pas d'alliance. Je ne pus m'empêcher de me tourner vers Holmes, afin de lui faire part, par un signe, de cette étrange constatation, et je fus alors stupéfait de voir que mon ami avait légèrement pâli et qu'il regardait de façon étrange la jeune femme qui venait d'entrer dans notre salon. C'est alors que je réalisai que le détective n'avait pas prononcé un mot pour la saluer. Embarrassé face à cette situation que je ne comprenais pas, j'en oubliai l'absence d'alliance pour faire un signe à Holmes afin qu'il prît la parole. Mais ce fut Mme Ryder qui, la première, rompit le silence par un rire cristallin.
- Eh bien, monsieur Holmes ? s'écria-t-elle d'un ton enjoué, comme si le mutisme du détective ne lui semblait pas le moins du monde incongru. Vous ne saluez pas davantage en moi la connaissance que la cliente ?
Ces quelques mots me laissèrent étourdi. Je crois que mon regard alla de la jeune femme à mon ami, tandis que je cherchais désespérément à comprendre la situation. Holmes me jeta à son tour un bref regard embarrassé, s'inclina avec raideur devant notre étrange cliente, et retrouva enfin l'usage de la parole qu'il semblait avoir perdu depuis l'intrusion de Mme Ryder.
- Veuillez me pardonner pour mon manque de courtoisie, mademoiselle Swann, déclara-t-il de ce ton froid que je lui connaissais si bien. Permettez-moi de vous présenter mon ami et collègue, le docteur Watson.
Je crois que mon visage, à cet instant précis, exprimait l'étonnement le plus profond face au comportement incompréhensible de Holmes, qui tout d'abord semblait surpris et gêné de la présence de cette femme, et enfin l'appelait d'un nom qui ne correspondait pas à celui sous lequel elle s'était présentée. Puis je réfléchis que notre cliente ne semblait pas du tout choquée de cette appellation, et ma stupéfaction n'en fut que plus grande. Holmes se reprit presque instantanément et désigna à notre visiteuse un grand fauteuil sur lequel elle s'assit sans cesser de sourire.
- Je suis réellement ravie de vous revoir, monsieur Holmes... ou quelque autre nom qu'il vous plaira de porter.
« La connaissance », avait déclaré Mme Ryder - ou Mlle Swann. L'idée que mon ami pût connaître cette jeune personne ne m'avait pas un instant effleuré l'esprit, mais, à présent que je reprenais mes esprits, la situation m'apparaissait plus claire, bien que je fusse stupéfait que Holmes ne m'eusse jamais parlé d'elle.
- Excusez-moi, mademoiselle Swann, interrompit mon ami quelque peu froidement, je suis également enchanté de vous voir, mais j'attends en ce moment même une cliente...
- Je suis confuse, monsieur Holmes, répondit-elle en rougissant légèrement. N'avez-vous pas reçu ma lettre ? Je vous faisais part de mon désir de m'entretenir avec vous - et avec le docteur Watson, bien évidemment - (Elle me jeta un regard bienveillant) d'une certaine affaire ?
Holmes sembla de nouveau embarrassé.
- Je n'ai pas reçu de lettre de vous, mademoiselle Swann. J'attends d'un instant à l'autre une cliente, Mme Ryder, aussi pouvez-vous juger de la surprise qui a été la mienne lorsque je vous ai vue entrer...
Mais Holmes ne put continuer : notre visiteuse était devenue d'une pâleur de cire, ses mains s'étaient crispées sur les bras du fauteuil et ses lèvres s'étaient violemment contractées. Je me précipitai pour l'empêcher de glisser à terre. Holmes s'était lui aussi levé et avait fait un geste pour porter secours à notre étrange cliente, mais, voyant que je m'occupais d'elle, il resta debout, immobile et muet.
- Allez me chercher un verre d'eau, lui ordonnai-je tandis que Mme Ryder, ou Mlle Swann, ou quelque autre nom qu'elle pût porter, reprenait ses esprits.
Holmes sortit sans prononcer une parole et revint quelques secondes plus tard avec le verre d'eau demandé. Il le tendit à la jeune femme qui ne fit pas un geste pour le prendre.
- Je vous prie de m'excuser, mademoiselle, dit mon ami de ce ton rassurant qu'il savait si bien prendre lorsqu'il voulait mettre quelqu'un en confiance, si je vous ai blessée. Je regrette très sincèrement, mais je ne vois pas...
Holmes avait posé la main sur le bras de notre visiteuse. Elle le repoussa brutalement.
- Je suis outrée, monsieur Holmes, vraiment outrée et déçue. Je ne vous croyais pas capable d'une telle bassesse !
Je restai aussi stupéfait que mon ami devant le ton sec et cassant de la jeune femme tout autant que devant ses paroles inattendues. Les lèvres contractées par la colère, les poings crispés, elle se leva du fauteuil où elle était assise et se dirigea vers la porte.
- Mademoiselle... Madame... m'écriai-je non sans quelque gêne, ignorant quel nom lui donner, je vous en prie, il doit y avoir méprise.
Elle ne me permit pas de poursuivre.
- Docteur Watson, je vous prierai de garder pour vous vos réflexions personnelles dont je n'ai que faire.
Puis elle ouvrit la porte et sortit sans la refermer avant que nous eussions pu articuler un seul mot.
Un silence pesant s'abattit sur notre petit salon. Après quelques secondes, Holmes alla claquer plutôt que fermer la porte avant de s'enfoncer dans un fauteuil avec un grognement de mauvaise humeur. Je ne pus m'empêcher d'intervenir :
- Que veut dire tout cela ? Holmes, auriez-vous la bonté de m'expliquer...
- De vous expliquer ? rétorqua mon ami d'une voix peu amène. Comment voulez-vous que je vous explique ce que je ne comprends pas ?
Jamais je ne posais à Holmes de questions au sujet de sa vie privée ; cependant, la curiosité prit le dessus, et les mots jaillirent malgré moi :
- Vous connaissez cette femme ?
Holmes se contenta de hausser les épaules, sans cesser de fixer un point imaginaire qui devait se situer sur le mur, entre la bibliothèque et une tache brune due à une expérience de chimie, malencontreusement achevée par l'explosion d'une éprouvette contenant un liquide extrêmement agressif, qui avait non seulement mis à mal la tapisserie, mais aussi taché irrémédiablement le canapé, la veste de Holmes et une de mes chemises. J'insistai :
- Vous ne m'en avez jamais parlé...
- Et pourquoi diable vous en aurais-je parlé ? s'écria le détective. Dois-je vous tenir au courant de tous mes faits et gestes ? Dois-je vous faire un compte-rendu détaillé de toutes les personnes que je rencontre ?
Le ton agressif qu'avait employé mon ami me blessa. Sans doute s'en rendit-il compte, car il ajouta aussitôt :
- Je vous en prie, pardonnez ma mauvaise humeur, Watson. Moi qui pensais tenir une affaire, après ces longues, mortelles semaines de stagnation...
Holmes se leva et alla à la fenêtre.
- Elle n'a pas l'air d'avoir l'intention de revenir, poursuivit-il à mi-voix. Eh non, la voilà qui monte dans un fiacre, sans même daigner tourner la tête de ce côté. « Outrée », c'est bien le mot qu'elle a employé, n'est-ce pas ? Allons, tant pis !
Il alla se rasseoir avec un soupir et un geste de colère mal dissimulé.
Je dois avouer que l'attitude de Holmes m'intriguait au moins autant que le comportement de notre visiteuse. Jamais je ne l'avais vu aussi nerveux sans motif apparent. Certes, il avait perdu - et de plus, seulement momentanément - une cliente, mais la violence de sa réaction ne me sembla pas justifiée. Si je n'avais pas connu la froideur habituelle de mon ami envers les femmes et sa réticence envers tout sentiment ne serait-ce que voisin de l'amour, j'aurais dit qu'il éprouvait pour cette mystérieuse Mlle Swann - qu'il m'avait, en outre, soigneusement cachée - autre chose qu'un simple intérêt professionnel.
Mes réflexions furent interrompues par la voix narquoise de Holmes.
- Vous faites fausse route, cher ami.
Je sursautai.
- Pardon ?
- Vous savez parfaitement ce que je veux dire. Votre interprétation est totalement fausse.
- Comment diable pourriez-vous savoir à quoi je pensais ?
- Je commence à bien vous connaître et à bien connaître votre propension au romantisme. Quiconque, d'ailleurs, lit les récits que vous écrivez dans le Strand ne peut que vous décrire comme un sentimental... Mais là n'est pas le sujet de cette discussion. Cette jeune femme a produit sur vous une forte impression, ce qui est au demeurant bien naturel. Mlle Swann a un talent inné de séduction. Durant notre bref échange, vous n'avez pas cessé de scruter mon visage, pour tâcher d'y lire quelque signe compromettant vous permettant de déduire qu'elle a également produit sur moi une vive impression. Puis vous m'avez regardé avec étonnement lorsque je vous ai laissé lui porter secours au lieu de m'empresser à ses côtés, comme il eût été logique que je le fasse selon vous. Le fait que jamais je ne vous aie parlé d'une jeune femme si remarquable ne plaide pas en ma faveur, bien sûr. De plus, ma mauvaise humeur vous semble excessive, et vous l'attribuez à une cause bien plus profonde que la simple déception d'avoir manqué une affaire. Et enfin...
Holmes me fixa de son regard tranchant.
- Et enfin, alors que je me rasseyais, vous avez regardé pensivement le tiroir de mon bureau, où vous savez que je garde certaine photographie, à propos de laquelle vous avez été vous mettre dans la tête des idées aussi fausses que celles que vous venez d'avoir à propos de Mlle Swann.
Je rougis. Tel avait en effet été le cheminement de ma pensée. Holmes poussa un nouveau soupir.
- Vous interprétez trop, Watson, voilà votre problème ! Vous interprétez trop et vous n'observez pas assez. Vous interprétez au lieu de déduire.
Après cette assez longue tirade durant laquelle je m'étais senti assez mal à l'aise, mon ami se leva et se dirigea vers la cheminée. Il tira de son étui la longue seringue et s'empara de la fiole contenant cette redoutable drogue dont j'avais essayé sans succès de le détourner.
- Holmes ! protestai-je, découragé. Vous n'allez tout de même pas vous remettre sous l'emprise de cette drogue sous prétexte que vous avez perdu un client ! Comment voulez-vous que je n'en tire pas des conclusions...
- Hâtives, coupa Holmes en emplissant la seringue avec autant de tranquillité que s'il se versait une tasse de thé.
- Qui est cette jeune femme ? demandai-je pour ne pas éclater face à ce spectacle auquel, malgré toutes ces années passées aux côtés de mon ami, je ne m'étais toujours pas habitué.
Holmes avait déjà remonté la manche gauche de sa chemise ; il enfonça l'aiguille avec précision dans son avant-bras qui portait déjà de nombreuses traces de piqûres, et reposa tranquillement seringue et fiole sur la cheminée, avant de se rasseoir dans le fauteuil le plus proche. Irrité par une telle provocation, je fis un geste pour prendre mon chapeau et mon manteau, mais la voix du détective m'arrêta :
- Allons, Watson, ne soyez pas si... susceptible sur ce point !
Je m'apprêtais à riposter, mais Holmes reprit :
- J'ai rencontré Mlle Swann en Italie, il y a de cela un peu plus de quatre ans. A cette époque, bien évidemment, je ne m'appelais pas Sherlock Holmes...
Holmes n'avait jamais évoqué que brièvement et allusivement les trois années d'errance pendant lesquelles il s'était fait passer pour mort, et dont je ne savais presque rien, aussi écoutai-je avec la plus grande attention le récit qu'il me fit alors : la curiosité l'emportait sur la colère.
- J'ai passé un mois à Florence, en mai 1891, avant de me décider à partir pour Lhassa. C'est là que j'ai fait la connaissance de Mlle Swann, qui est elle-même d'origine italienne. Nous avons beaucoup parlé, de musique essentiellement, car elle est experte en la matière, mais aussi de littérature et de voyages. Je ne vous étonnerai pas, Watson, en vous disant que nous n'avons pas beaucoup parlé de nous-mêmes. Je sais en réalité peu de choses sur elle ; elle vivait en Italie, où elle subvenait aux besoins de sa mère, âgée et très pauvre. J'ai cru comprendre que cette dernière avait refusé l'aide de son ancien époux, père de Mlle Swann, et que sa fille, respectant la fierté de sa mère, travaillait comme comédienne (elle possède un réel talent) afin de lui venir en aide. Cette jeune femme, qui n'avait à l'époque que vingt-trois ans, m'avait semblé avoir un caractère exceptionnel.
Holmes s'interrompit, comme s'il cherchait à retrouver des souvenirs déjà lointains.
- J'ai quitté l'Italie, comme vous le savez. Et en revenant en Europe, j'ai croisé de nouveau Mlle Swann, dans le sud de la France, deux ans plus tard. Nous avons été, pendant six mois, presque voisins. Sa mère était décédée et elle avait choisi, au lieu de retourner chez son père, de voyager. Pour finir, elle s'est installée à peu près en même temps que moi à Montpellier. Je n'ai jamais compris pour quelle raison une femme de son tempérament a choisi de s'enterrer dans le sud de la France... Quoi qu'il en soit, je l'ai revue là-bas. Puis je suis rentré à Londres, pensant que plus jamais je n'entendrais parler d'elle. Quelle ne fut pas ma surprise de la croiser un soir, lors d'un concert où vous ne m'aviez pas accompagné, cher ami... Je dois vous avouer que j'étais assez embarrassé : devais-je me présenter à elle sous ma véritable identité ? Pour finir, je ne lui ai rien expliqué et nous avons parlé comme si je m'appelais toujours Sigerson. D'où mon étonnement lorsqu'elle est entrée dans cette pièce, comme si elle avait toujours su que j'étais Sherlock Holmes.
Le regard de mon ami erra un instant dans le vague, tandis qu'un sourire flottait sur ses lèvres. Je retins une nouvelle exclamation, ce qui eut pour effet d'accentuer la moue railleuse.
- Mon cher, vous n'imaginez pas ce que la cocaïne...
- Je vous en prie, Holmes, épargnez-moi vos remarques déplacées !
Il ferma les yeux avant de reprendre :
- Je ne vous ai jamais parlé de Mlle Martha Swann car je n'en ai pas vu l'utilité. Je vous avouerai que j'avais presque oublié son existence jusqu'à ce qu'elle fasse irruption dans notre salon.
Je fis ce que je pus pour ne pas prendre un air dubitatif, mais mon ami n'ouvrit pas les yeux. Après un silence de quelques secondes, il demanda :
- Que pensez-vous de tout cela, Watson ?
J'avais toujours du mal à répondre à Holmes, quel que fût le sujet de la discussion, lorsqu'il était sous l'emprise de la drogue. Il m'était difficile de concevoir comment un homme aussi intelligent que Sherlock Holmes pouvait se laisser aller au cercle vicieux de la cocaïne qui, tôt ou tard, finirait par réduire, si ce n'est anéantir, les grandes facultés intellectuelles dont il était doté. Aussi lançai-je sur un ton de reproche :
- Je pense que si vous avez besoin de cette drogue alors même que vous avez une énigme à résoudre, votre cas est plus désespéré que je ne le pensais, Holmes !
Mon ami partit d'un grand éclat de rire que je pouvais attribuer, médicalement parlant, soit à la récente injection de cocaïne, soit à une grande nervosité, mais certainement pas à un quelconque motif d'hilarité. Je n'aimais pas du tout ce genre de rire.
- Mais quelle énigme, cher ami ? s'esclaffa-t-il.
- Mais enfin, l'énigme de cette jeune femme !
- Vous ne pensez tout de même pas, Watson, qu'après la sortie magistrale dont nous a gratifiés Mlle Swann, elle aura la bonté de revenir pour nous parler de son problème ? J'irais même jusqu'à dire que si, à supposer que nous nous croisions de nouveau, elle a la courtoisie de me saluer, elle fera preuve d'une extrême indulgence à mon égard ! Non, non, mon ami, quoi que nous lui ayons fait, elle ne l'a pas supporté et nous ne saurons jamais le fin mot de cette histoire !
- Mais, protestai-je, pourquoi la mention du nom de Mme Ryder l'a-t-elle mise dans cet état ? Et qui vous a envoyé cette lettre, si ce n'est pas elle ? Quant à la lettre qu'elle a envoyée, qu'est-elle devenue ?
- Autant de questions qui resteront sans réponses, sans aucun doute. Nous pouvons hasarder quelques hypothèses, rien de plus. Quelqu'un aura subtilisé la lettre de Mlle Swann qui m'était destinée et l'aura remplacée par celle-ci, en changeant la signature. Je ne crois pas énoncer une stupidité en disant que ce nom de Ryder lui a rappelé de mauvais souvenirs ; peut-être a-t-elle réellement été mariée, secrètement, à un Ryder autrefois, peut-être ce Ryder est-il mort, que sais-je encore ! Elle se sera alors imaginé que je lui ai joué un mauvais tour, après avoir été fouiller son passé...
- Ce qui, bien sûr, n'est pas vrai ? ironisai-je.
Holmes ouvrit les yeux et me fixa avec dureté.
- Pourquoi aurais-je été me renseigner sur le compte de cette femme, Watson ? Encore une fois, vous interprétez !
Malgré tout ce que me disait Holmes et malgré moi, j'étais perplexe. L'attitude de mon ami ne correspondait pas à son comportement habituel, et je ne pouvais me l'expliquer que par un disfonctionnement tout à fait exceptionnel de la machine à penser qu'était Sherlock Holmes. Certes, je ne l'avais jamais vu amoureux, je ne l'avais même jamais vu manifester ne serait-ce qu'un vague intérêt pour une femme - hormis pour des raisons strictement professionnelles -, mais je ne trouvais pas d'autre explication à ce manque de logique flagrant qu'étaient cette injection de cocaïne au début d'une nouvelle affaire et sa réticence évidente à me parler de cette jeune femme.
- Je reprends, poursuivit Holmes d'une voix nonchalante. De toute évidence, on cherche à l'empêcher de venir me consulter. Donc, de toute évidence, sa venue était justifiée : quelqu'un, pour je ne sais quelle raison, cherche à lui nuire. Le changement de signature avait pour but d'en arriver à ce quiproquo ridicule, afin que Mlle Swann, ulcérée de ce qu'elle a pris pour une intrusion dans sa vie privée, s'en aille avant d'avoir pu nous dire ce qui la tourmentait. Notre coupable, quel qu'il soit, a d'ailleurs parfaitement réussi son coup, soit dit en passant.
- Mais cette jeune femme est peut-être en danger, m'écriai-je, étonné de l'apathie du détective.
- Eh bien, répondit mon ami avec ce sourire que je ne connaissais qu'à lui, si elle se croit en danger, elle n'a qu'à ravaler sa fierté et revenir nous voir !
- Vous voulez dire que vous n'allez rien faire ?
- Que voulez-vous que je fasse sans le consentement de Mlle Swann ?
- Cela signifie que vous abandonnez complètement l'affaire ?
- Et que vous imaginiez-vous, Watson ? Que j'irais courir après cette jeune personne en la suppliant de me pardonner et de me raconter tout de même son histoire ? Etant donné la sortie théâtrale et... définitive de Mlle Swann, je la supplierais à genoux qu'elle ne m'écouterait pas. Tout ceci est fort dommage, car ce qu'elle avait à nous dire était peut-être intéressant.
- Vous pourriez lui écrire pour lui expliquer le malentendu... commençai-je.
Holmes, qui s'était de nouveau enfoncé dans son fauteuil, sursauta ;
- Moi, lui écrire ? Vous ne parlez pas sérieusement, j'espère ! C'est à elle de s'excuser, pas à moi ! Elle aurait pu réfléchir au lieu de se comporter aussi stupidement ! Non, jamais je ne ferai une chose pareille !
Une telle véhémence ne fit que renforcer le malaise qui s'était emparé de moi depuis que cette fameuse Mlle Swann avait fait irruption dans la pièce. Toutefois, je risquai une dernière remarque :
- Vous ne pouvez pas entièrement lui jeter la pierre, Holmes. Mettez-vous à sa place. Ce nom a sans doute, comme vous l'avez fait remarquer, réveillé chez elle des souvenirs douloureux. Elle est partie sur un coup de tête et une simple lettre vous permettrait peut-être de reprendre cette affaire en main...
- Et d'éviter de nouvelles dérives inadmissibles, n'est-ce pas ? ironisa-t-il en jetant un coup d'oeil significatif à la fiole sur la cheminée. Non, Watson, voyez-vous, j'ai certaines raisons personnelles pour ne pas écrire à cette jeune femme.
Cette phrase me fit bondir. Sherlock Holmes eut un petit soupir ennuyé, comme s'il en avait trop dit.
- Peut-on savoir quelles sont ces raisons « personnelles » ?
- Vous avez raison, mon ami, peut-être devrais-je arrêter cette solution à sept pour cent qui ne me fait rien dire de bien intelligent... Allons, peut-être la situation n'est-elle pas aussi désespérée que je le pense, et une lettre sinon d'excuses, du moins d'explications me permettra peut-être d'aiguiser mon esprit sur ce petit problème qui, après tout, a peut-être son intérêt !

Mais Holmes n'écrivit pas. Pour une raison qui m'échappait, il ne pouvait s'y résoudre. Le lendemain matin, je le vis sortir de sa chambre assez tard, les traits tirés, les yeux rouges, l'air préoccupé. Je savais bien, par expérience, que toute réflexion était inutile ; il dut lire dans mon regard la désapprobation le disputant à l'inquiétude et il haussa les épaules.
- Je sais ce que vous allez dire, Watson. Non, je n'ai pas dormi de la nuit, oui, je suis nerveux. J'ai le pressentiment que cette affaire que j'ai stupidement manquée hier était importante.
- Vous n'avez qu'à écrire à la dame pour vous excuser, fis-je remarquer. Vous aviez dit hier que vous le feriez.
Holmes ne put retenir un geste d'impatience.
- Au diable ce que j'ai dit hier ! J'y ai bien réfléchi cette nuit. Non, je n'écrirai pas !
- Mais pourquoi donc ?
- Elle reviendra d'elle-même, Watson. Elle aurait déjà dû revenir, d'ailleurs...
- Qu'est-ce qui vous rend si sûr de vous ?
A cet instant, la sonnette retentit. Holmes, sans doute bien content d'échapper à l'interrogatoire que je m'apprêtais à lui faire subir, me fit signe de me taire.
- Les pas d'une femme, fit-il remarquer avec un petit sourire.
Il jeta un coup d'oeil à la fois amusé et résigné à sa tenue quelque peu négligée.
Quelques instants plus tard, Mme Hudson introduisait de nouveau Mlle Swann dans notre salon, que je m'étais efforcé de rendre un peu plus présentable, pendant que le détective semblait écouter le bruit des talons dans l'escalier. Mon ami lui sourit comme si rien ne s'était passé la veille. Seulement, lorsqu'il lui désigna le même fauteuil dans lequel elle s'était évanouie à peine vingt-quatre heures auparavant, il me jeta un regard triomphant. La jeune femme, quant à elle, était visiblement mal à l'aise.
- Monsieur Holmes, commença-t-elle d'une voix mal assurée, je suis confuse pour ma stupide conduite d'hier...
Holmes l'arrêta d'un geste.
- Ce genre d'inconvénients, mademoiselle Swann, fait partie de mon métier. Je vous prie à mon tour d'accepter mes excuses...
A ce mot d'excuses, notre visiteuse releva la tête d'un air étonné. J'avoue que, de mon côté, je fus surpris d'entendre mon ami le prononcer.
- Mes excuses, poursuivit-il avec un sourire, pour la fausse identité que j'ai été contraint de vous donner lorsque je vous ai rencontrée. A présent, mademoiselle Swann, veuillez nous dire avec exactitude quel est votre problème.
Mon ami avait parlé d'un ton ferme, courtois, mais qui ne permettait aucune erreur : il ne s'adressait pas à la femme qu'il connaissait mais à la cliente qui avait besoin de son conseil.
- Avant toute chose, monsieur Holmes, je vous prie de me dire pourquoi vous avez hier prononcé devant moi le nom de Martha Ryder.
Pour toute réponse, mon ami se leva et alla prendre sur son bureau la lettre que nous avions reçue la veille, puis il la tendit sans mot dire à notre visiteuse. Elle la parcourut rapidement tandis que Holmes se rasseyait dans un fauteuil en face d'elle. Je vis qu'elle retenait sa main de trembler.
- Quel mystère, déclara-t-elle lorsqu'elle eut fini. Ceci est une copie, mot pour mot, de la lettre que je vous ai envoyée il y a deux jours...
- Et qui ne m'est jamais parvenue, mademoiselle Swann, soyez-en assurée. Si je comprends bien, seule la signature a été changée ?
- Oui.
- Connaissez-vous cette écriture ?
La jeune femme partit d'un rire qui sonnait faux.
- Mais, monsieur Holmes, cette écriture est la mienne !
Holmes bondit de son fauteuil.
- Je vous demande pardon ?
- Imitée, bien évidemment, mais il s'agit de mon écriture !
Il me sembla que le regard de la jeune femme contenait une nuance de reproche.
- Mademoiselle Swann, déclara Holmes posément, peut-être pourriez-vous nous dire pour quelle raison vous êtes venue me consulter.
- Bien sûr, répondit la jeune femme. Comme je vous l'ai dit lorsque nous nous sommes croisés au mois de septembre, mon père, le major Swann, est décédé l'année dernière, de façon soudaine, en raison d'un brusque arrêt cardiaque.
Holmes fit à notre cliente un petit signe d'encouragement afin qu'elle continuât son histoire.
- Suite à ce décès, reprit Mlle Swann avec un léger soupir, je suis rentrée dans la demeure familiale, à Limbrough Hall, près d'Oxford. Jamais je n'avais été proche de mon père, et dès que j'ai été en mesure de quitter la maison, je suis partie avec ma mère en Italie - c'était son pays d'origine, comme vous le savez. J'y ai passé près de cinq ans de ma vie, revenant de temps à autre en Angleterre voir mon père et ma famille. Mais ma vraie vie, je le sentais, était le voyage ; à la mort de ma mère, j'ai décidé de voir le monde. Je n'avais plus à m'occuper d'elle, et j'avais gagné assez d'argent pour vivre pendant au moins deux ans sans me soucier de rien. J'ai donc voyagé avant de m'arrêter quelques temps à Montpellier, dont je suis repartie peu de temps après vous, M. Sigerson : l'immobilité me pesait... Puis mon père est mort, il y a quelques mois, et j'ai alors dû faire face à certaines responsabilités. Je suis rentrée en Angleterre à la tête d'une immense fortune, car mon père était très riche, et avec le désir de me reposer un peu de la vie errante que j'avais menée jusqu'ici.
La jeune femme s'interrompit. Comme tant de fois, mon ami avait fermé les yeux et sans doute notre visiteuse pensait-elle qu'il ne prêtait pas attention à ce qu'elle disait. Elle se tourna vers moi comme pour me demander de l'aide, et je l'encourageai d'un signe de tête. Elle reprit donc :
- J'ai donc décidé de retrouver la demeure familiale que j'avais désertée pendant si longtemps et j'y ai retrouvé avec grand plaisir ma cousine, Elisabeth, une orpheline que mon père a pour ainsi dire adoptée en souvenir de sa soeur, morte très jeune, ainsi que mon frère, Sebastian.
Le ton de la jeune femme avait changé, s'était fait hésitant. Holmes ouvrit les yeux et fixa sur elle son regard scrutateur.
- Avec grand plaisir également ? demanda-t-il.
- Oui, avec plaisir, quoique avec davantage de gêne. Pour vous dire la vérité, monsieur Holmes, Sebastian n'est que mon demi-frère. Il est plus jeune que moi de six ans. Nous avons été élevés ensemble, mais à mon départ pour l'Italie, il n'avait que douze ans, et je ne l'ai vu depuis qu'à de rares occasions, lorsque je rentrais en Angleterre pour voir mon père.
- Le fruit d'un second mariage ?
La jeune femme rougit.
- Non, répondit-elle. Mes parents se sont séparés peu après la naissance de Sebastian.
- Je vois. Continuez, je vous prie.
- Mon frère est très jeune et il a toujours vécu dans l'aisance chez mon père. Je crois que le major aurait souhaité léguer une partie de sa fortune à Sebastian, mais la loi l'obligeait à me donner tout l'héritage, puisque j'étais son unique enfant... légitime. Cependant, mon frère et moi sommes très proches, et cela ne pose aucun problème, puisque je donne à Sebastian tout l'argent dont il a besoin, à condition toutefois que ces besoins ne passent pas les limites du raisonnable.
Holmes leva un sourcil interrogateur.
- Cela veut-il dire que ses requêtes ont dépassé ces limites ?
Notre cliente eut l'air embarrassée.
- Le problème n'est pas là, monsieur Holmes. Ceci est une affaire réglée à présent entre mon frère et moi.
- Chère mademoiselle Swann, répliqua Holmes avec froideur, j'ignore encore la raison de votre venue ici. Mais si vous êtes confrontée à deux problèmes, il est possible qu'ils soient liés. Nous ne pourrons l'établir que si vous nous dites exactement ce qu'il s'est passé.
Mlle Swann acquiesça.
- Au début, tout se passait très bien. Le retour au pays a été un véritable enchantement. Avec ma cousine, nous nous sommes retrouvées aussi proches que lorsque nous étions enfants, lorsque nous jouions ensemble. Il faut dire que pendant toutes ces années, nous avons maintenu une correspondance régulière. J'avais un peu peur de la réaction de mon frère, mais nos retrouvailles se sont très bien passées et, pendant deux mois, pas un nuage n'est venu ternir mon existence.
Le visage de Mlle Swann s'assombrit.
- Puis Sebastian m'a demandé une grosse somme d'argent. Un peu étonnée, je lui ai demandé ce dont il s'agissait. Sa réponse a été évasive. J'ai accédé à sa requête sans l'interroger davantage. Quinze jours plus tard, il me demandait à nouveau de l'argent. Cette fois, j'ai posé davantage de questions, et, étant donné le flou des réponses, j'ai refusé.
- Cela a donc altéré votre relation, je suppose ? demandai-je.
- Oui, docteur Watson. Mais à présent, je le répète, ce léger différend entre mon frère et moi est totalement clos.
- Et ensuite... ? demanda Holmes, patient.
- C'est à la fin du mois de novembre que certains évènements étranges ont eu lieu pour la première fois.
- L'altercation avec votre frère remontait à... ?
- Il ne s'agit pas d'une altercation, monsieur Holmes, mais d'un léger malentendu ! Et je vous répète que les deux affaires ne sont en aucun cas connectées.
- Bien sûr, bien sûr. Mais tout de même...
- Cela se passait début octobre.
- Merci. Reprenez, je vous prie. Vous parliez de faits étranges, et c'était pour cela, je suppose, que vous êtes venue me consulter ?
Malgré l'extrême courtoisie dont Holmes faisait preuve envers Mlle Swann, je sentais que sa patience - qui avait d'ailleurs été plus grande qu'à l'ordinaire - atteignait ses limites.
- Un soir, alors que j'étais allée faire une longue promenade dans la campagne, je n'ai pas retrouvé à mon retour un foulard de soie que j'avais laissé sur une chaise. Sur le coup, je n'y ai pas pris garde, pensant que le majordome, M. Niels, ou ma femme de chambre, Livia, l'avait rangé autre part. Mais, environ trois semaines plus tard, c'est un sac qui a disparu. J'ai bien évidemment demandé à ma cousine, à mon frère, aux domestiques s'ils y étaient pour quelque chose. Ils m'ont affirmé que non. Nous avons cherché, fouillé le manoir, mis la demeure sens dessus dessous, mais le foulard et le sac sont restés introuvables.
- Un instant, je vous prie, mademoiselle Swann. Combien de personnes vivent à Limbrough Hall ?
- Mon frère, ma cousine Elisabeth, deux anciens domestiques de mon père que je n'ai pas eu le coeur de renvoyer, et Livia, ma femme de chambre italienne.
- Ces deux disparitions sont-elles arrivées pendant votre absence ou bien alors que vous étiez dans la maison ?
- Les deux fois, j'étais sortie.
- Ce qui semble prouver, glissai-je, que le mystérieux voleur connaît bien vos habitudes.
- Bien sûr, docteur, acquiesça Mlle Swann en hochant la tête, c'est la conclusion que j'ai tirée de ce fait qui me semblait significatif. Mais en décembre et au début du mois de janvier, plusieurs disparitions semblables ont eu lieu alors même que je me trouvais à Limbrough Hall, soit au salon, soit dans la bibliothèque. J'en ai déduit que ce curieux voleur, qui n'emportait qu'une chose à chaque fois - et, qui plus est, un objet de moindre valeur que beaucoup d'autres - soit passait son temps à m'épier, soit était dans la maison. Mais je ne comprends pas, monsieur Holmes, pour quelle raison mon frère, ma cousine ou les domestiques feraient une telle chose ! Ma femme de chambre est au-dessus de tout soupçon. Elle est à mon service depuis huit ans et jamais je n'ai eu un reproche à lui faire. Quant aux domestiques de mon père, ils l'ont servi pendant trente ans et je n'arrive pas à comprendre quels seraient leurs motifs. Bien sûr, la maison était fermée, mais je pensais que peut-être il n'était pas difficile pour un voleur habile de s'introduire à l'intérieur.
- Que s'est-il passé ensuite ?
- Ensuite... Vous comprenez, monsieur Holmes, je ne suis pas le genre de femmes à m'évanouir pour un rien ou à redouter des dangers imaginaires. Ces disparitions m'ont intriguée, mais je n'étais pas réellement inquiète. Cependant, en janvier, j'ai commencé à me sentir mal à l'aise. D'autres objets ont disparu, une montre, un collier... J'ai l'impression que quelqu'un me surveille constamment. Et surtout, surtout, monsieur Holmes, une disparition a eu lieu pendant la nuit, dans ma chambre, alors que j'y dormais !
- Et vous n'avez rien entendu ? s'écria Holmes, interloqué.
- Rien du tout, et pourtant, lorsque je me suis réveillée le matin, il manquait un dossier qui contient d'anciennes lettres et que je garde dans un tiroir fermé à clef.
- Où est cette clef ?
- En évidence, sur le bureau. Ce ne sont que des vieilles lettres qui ont certes une valeur sentimentale, mais qui ne sont d'aucun intérêt pratique.
- Des lettres de M. Ryder ? lança mon ami.
Je ne pus m'empêcher de jeter un regard de reproches à Holmes. Mlle Swann pâlit, je vis ses lèvres trembler légèrement, et elle répondit d'un ton bouleversé :
- Oh, je vous en prie, monsieur Holmes, aidez-moi !
Le détective releva la tête, visiblement surpris du changement dans la voix de sa cliente. Elle était devenue plus pâle qu'un linceul et des larmes brillaient dans ses yeux. Holmes tendit la main vers elle pour la réconforter et elle la saisit dans un mouvement convulsif. Je crois que de ma vie je n'ai jamais vu mon ami aussi embarrassé que ce jour-là ; il n'osait retirer sa main de peur de blesser notre visiteuse, mais il était évident qu'une telle situation le mettait extrêmement mal à l'aise. Mlle Swann reprit la parole, sans lâcher la main du détective.
- Monsieur Holmes, ces lettres ne m'ont pas été rendues, mais les réponses, écrites de ma main, se trouvaient sur mon bureau, lorsque je me suis réveillée, il y a une semaine. Nous avions pourtant redoublé de précautions, toutes les portes avaient été fermées à clef et les volets mis à toutes les fenêtres !
Holmes semblait trop perturbé par la présence de la main de la jeune femme autour de la sienne pour inciter Mlle Swann à poursuivre son récit, aussi demandai-je :
- Qui avait ces lettres en sa possession ?
- M. Frank Ryder, murmura-t-elle en baissant les yeux.
Il y eut un silence quelque peu gênant, que mon ami brisa d'une voix inhabituellement tendue :
- Qui est M. Frank Ryder par rapport à vous, mademoiselle Swann ?
- Nous étions fiancés il y a bien des années. Mais jamais je ne l'ai épousé, monsieur Holmes !
- Où est-il maintenant ?
- Voilà bientôt cinq ans qu'il est mort !
Il y eut un nouveau silence, que mon ami mit à profit pour se lever, et par la même occasion se dégager, non sans un soulagement évident, de l'étreinte de Mlle Swann.
- Les autres objets qui ont disparu puis reparu avaient-ils également quelque chose à voir avec M. Ryder ?
- Oui, monsieur Holmes, avoua la jeune femme en baissant la tête. Il s'agit de présents que m'avait faits M. Ryder, alors qu'il me faisait sa cour.
- Quelqu'un était-il au courant de votre relation avec ce gentleman ?
- Les fiançailles avaient été rendues publiques. Mon frère et ma cousine vivaient à Limbrough Hall à cette époque, ainsi que les serviteurs de mon père.
- Et... pardonnez-moi de vous poser une question aussi indiscrète, mais quels étaient vos sentiments à l'égard de M. Ryder ? Pourquoi ne l'avez-vous pas épousé ?
- Je n'aimais pas M. Ryder, répondit notre visiteuse en regardant mon ami dans les yeux. Mon père voulait que j'épouse le fils d'un de ses amis, un excellent parti à tous points de vue. J'étais très jeune et j'ai accepté sans réfléchir. Plus tard, je me suis rendu compte de mon erreur et j'ai voulu rompre les fiançailles. Mon père a refusé et c'est à ce moment que j'ai quitté l'Angleterre.
- Seriez-vous en mesure de nous donner les dates précises de ces vols ? Ont-ils eu lieu de façon régulière ?
Mlle Swann fronça le sourcil, comme pour rappeler à sa mémoire des souvenirs défaillants.
- Le premier vol a eu lieu le 27 novembre, dit-elle lentement. Je m'en souviens car il s'agit du jour anniversaire de ma mère. Puis le second...
Elle hésita un instant.
- Vraiment, monsieur Holmes, répondit-elle d'une voix incertaine, je ne saurais vous dire.
- Vous ne vous souvenez vraiment pas ? insista le détective.
- Tout ce que je puis vous dire, c'est que le dernier épisode, celui des lettres, a eu lieu il y a exactement six jours, le 25 janvier. Pensez-vous que les dates aient une importance particulière ?
- Peut-être, et peut-être pas. Je ne suis pas en mesure d'affirmer quoi que ce soit pour le moment. Mais vous-même, mademoiselle Swann, que pensez-vous de toute cette affaire ?
- Je ne sais qu'en penser, monsieur Holmes. Mon frère Sebastian prétend qu'il s'agit d'une mauvaise plaisanterie de la part de quelqu'un qui connaît mon passé et s'amuse à me faire peur pour ensuite me soutirer de l'argent, et ma cousine et Livia partagent la conviction que...
La jeune femme s'arrêta. Mon ami l'encouragea du regard.
- Qu'il s'agit du fantôme de Frank.
Un bref sourire apparut sur les lèvres de mon ami, pour mourir aussitôt devant le regard sévère de la jeune femme.
- Avez-vous remarqué des traces de pas dans votre jardin ?
- Aucune. Nous avons fait le tour de la maison à plusieurs reprises, mais nous n'avons rien vu.
- La conclusion la plus logique, hasardai-je, serait que le vol a été effectué par quelqu'un de la maison.
Mlle Swann resta un instant silencieuse.
- Que pensez-vous de l'hypothèse avancée par mon ami ?
- Messieurs, je ne peux me résoudre à admettre que l'un des habitants de Limbrough Hall ait pu commettre une telle chose. Pour quelle raison l'aurait-il fait, d'ailleurs ?
- Dans le but de vous effrayer, de vous faire quitter votre demeure, que sais-je encore ? Qui hériterait de vos biens en cas de décès ?
La question était un peu brutale, mais Holmes ne parut pas s'en apercevoir.
- Mon frère hériterait de la moitié, ma cousine de l'autre. N'ayant pas d'enfants, je peux disposer de mes biens à ma guise selon la loi. Mais vous n'imaginez pas, monsieur Holmes...
- Tout est possible, mademoiselle Swann, tout est possible. Je ne tirerai pas de conclusions hâtives avant d'avoir vu les lieux par moi-même.
- Vous acceptez de venir avec moi à Limbrough Hall ? s'écria notre cliente avec joie.
- Watson, dit Holmes pour toute réponse, vous êtes de la partie, n'est-ce pas ?
- Bien sûr, répondis-je, si toutefois Mlle Swann le permet, ajoutai-je en me tournant vers elle.
- Docteur Watson, je serais enchantée que vous veniez avec votre ami.
- Parfait ! s'exclama Holmes en se levant brusquement. Comment êtes-vous venue à Londres ?
- En train.
- Bien. Prenez le prochain pour rentrer chez vous ; quant à nous, nous arriverons ce soir. Une petite affaire me retient à Londres cet après-midi, mais j'espère que nous serons à Limbrough Hall vers 20 heures.
Je ne laissai rien paraître de ma surprise, mais lorsque mon ami eut refermé la porte derrière notre cliente, je ne pus m'empêcher de lui faire remarquer :
- Pourquoi lui avez-vous dit cela, Holmes ? Vous n'avez aucune affaire en cours depuis plus d'un mois !
Sa réponse fut cinglante :
- Watson, je n'avais nulle envie d'effectuer ce voyage en train aux côtés de Mlle Swann. J'ai besoin de réfléchir un peu tranquillement à cette affaire et le bavardage de cette jeune femme m'empêcherait de me concentrer, ce qui me contraindrait à me montrer discourtois en la priant de se taire. Et en aucun cas je ne voudrais en arriver à ce degré d'impolitesse. Avec vous, mon cher, c'est différent, vous me connaissez et vous ne m'en tiendrez pas rigueur si je n'ouvre pas la bouche pendant une demi-journée.
Puis, comme si une barrière s'était soudain établi entre lui et le monde, Holmes se tut, tournant et retournant sans cesse la lettre de Mlle Swann entre ses doigts. Soudain, il se leva précipitamment et entra dans sa chambre ; j'entendis un bruit de tiroirs que l'on ouvre et referme, d'objets renversés, de papiers froissés, puis une exclamation triomphante, et le détective revint dans notre petit salon avec trois enveloppes qu'il ouvrit fébrilement. Elles contenaient des lettres assez volumineuses, qu'il rapprocha, à ma grande surprise, du billet prétendument écrit par notre cliente, comme pour en comparer l'écriture. Tout comme la veille, je dus me mordre les lèvres pour garder le silence, mais une foule de questions venait assaillir mon esprit : quelles étaient les véritables relations de Holmes avec cette mystérieuse Mlle Swann ? pourquoi lui avait-elle écrit ? pourquoi avait-il gardé ses lettres ? lui avait-il répondu ? Je savais que toutes ces interrogations ne me regardaient pas, mais c'était la première fois qu'apparaissait une fissure dans l'apparente absence de vie privée de mon compagnon, et ma curiosité n'en était que plus aiguisée.
- Indubitablement la même écriture, annonça mon ami en reposant le tout sur la table. Il s'agit donc de quelqu'un qui est ou a été proche d'elle, qui possède des spécimens de son écriture et s'est entraîné à la reproduire. L'imitation de la graphie est parfaite, depuis la barre du t jusqu'à...
Je devais avoir malgré moi gardé les yeux rivés sur ces lettres dont jamais je n'aurais soupçonné l'existence s'il ne les avait pas produites devant moi, car Sherlock Holmes interrompit brusquement le cours de ses réflexions et me lança :
- Eh non, Watson, vous ne rêvez pas, cette femme m'a écrit... et si vous tenez à le savoir, je lui ai même répondu !
Mon ami se leva avec un mouvement de mauvaise humeur et, reprenant les lettres au passage, il se dirigea vers sa chambre. Avant de refermer la porte derrière lui, il ajouta sèchement :
- Vous voyez... tout arrive !


Chapitre 2
Les habitants de Limbrough Hall


Ainsi qu'il l'avait annoncé, Holmes n'ouvrit pas la bouche durant le temps que dura notre trajet en train. Je le sentais tendu, aux limites de l'énervement. Ses doigts tapotaient nerveusement la vitre du compartiment et sa semelle battait la mesure d'une impatiente mélodie intérieure. Plus d'une fois, je voulus, par une question ou un mot anodin, briser ce silence pesant, rompu par le seul bruit oppressant des ongles de mon ami sur le verre embué, mais je parvins à ravaler les interrogations toutes prêtes à jaillir de mes lèvres. A ma grande surprise, ce fut Holmes qui, le premier, sortit de son mutisme, environ vingt minutes avant l'heure prévue pour notre arrivée :
- Non, non et non, Watson ! s'exclama-t-il avec une violence qui me fit sursauter. Cela ne marchera pas ! Je suis un imbécile, et vous auriez dû me le dire avant que nous ne montions dans ce train !
- Je vous demande pardon ?
- Jamais je n'aurais dû me précipiter ainsi, tête baissée, sans prendre le temps de réfléchir, dans une affaire qui est impossible à résoudre de cette façon !
Ne comprenant rien à cette nouvelle incohérence, je me permis d'émettre une légère protestation :
- Holmes, je ne vous comprends décidément pas aujourd'hui ! Il n'y a pas trois heures, vous étiez ravi d'avoir une énigme à résoudre, et voilà que...
- Mais enfin, s'écria mon ami, visiblement très énervé, autant par la contrariété qui avait dû croître dans son esprit pendant tout le trajet que par ma lenteur à comprendre l'essence de cette contrariété, il n'y a aucune logique dans les actions de notre coupable ! Nous ne pouvons même pas prévoir quand il se manifestera de nouveau : les dates que nous a données Mlle Swann sont totalement irrégulières. Et nous voilà partis pour Limbrough Hall, sans même savoir pour combien de temps ! Aussi bien notre étrange voleur ne reviendra-t-il que dans un mois, peut-être même ne remettra-t-il jamais les pieds chez notre cliente !
- J'avoue que je n'avais pas songé à cela...
La vérité était que j'étais tellement soulagé de voir Holmes en proie à un nouveau problème au moment où il s'apprêtait à se tourner de nouveau vers le vice destructeur de la drogue que je ne m'étais posé aucune question concernant notre rôle auprès de Mlle Swann. Mais ce qui m'étonnait, c'était que Holmes non plus n'y eût pas pensé.
- Admettons que notre voleur tarde à se montrer, ajoutai-je. Dans ce cas, considérons le temps passé à Oxford comme des vacances. La campagne sera toujours plus agréable que notre éternel brouillard londonien...
- Des vacances ? Vous avez une étrange conception des vacances, Watson ! Mais vous avez sans doute raison, reprit Holmes d'une voix radoucie. Quoique l'on ne puisse guère parler de « vacances », comme vous dites, aux côtés de Mlle Swann...
Sur ces paroles quelque peu sibyllines, mon ami m'adressa un sourire qui me rassura quelque peu, et le silence retomba dans le compartiment jusqu'à notre arrivée.

Mlle Swann avait mis une voiture à notre disposition, et nous quittâmes Oxford alors que la neige commençait à tomber. La campagne, recouverte d'un voile de givre blanc où perçaient ça et là quelques plaques d'un vert piquant, gelé, était magnifique. De minces stalactites pendaient aux branches dénudées des arbres, et la neige qui tombait à présent à gros flocons, tout en rendant muette la voiture, venait tapisser le sol du chemin, l'herbe des prés et les pierres dressées sur le bord de la route. Tout semblait mort et cependant empli d'un charme indescriptible. Mais la beauté du lieu ne sembla pas ravir mon compagnon, qui se cala dans un coin de la voiture sans daigner jeter un coup d'oeil au paysage. Sans doute pensait-il aux traces éventuelles que cette chute de neige allait faire disparaître. Ou bien ses pensées avaient-elles pris un autre chemin, car durant les trois quarts d'heure que dura notre voyage, je surpris sur son visage une expression étrange, concentrée, et parfois presque amusée, qui me parut de bon augure.
La nuit était déjà tombée lorsque nous arrivâmes à Limbrough Hall, un vaste manoir situé à plusieurs miles de toute habitation. Nous ne vîmes la lumière filtrer par les fenêtres qu'au moment de nous arrêter devant le perron. La neige tombait tellement dru que l'on n'y voyait pas à deux pas, et c'est à peine si je pus distinguer les murs de la demeure et les marches qui apparaissaient une à une devant mes pieds, au milieu d'un tourbillon de flocons. Je devinais qu'à côté de moi, Sherlock Holmes réfrénait son impatience face à cette tempête imprévue qui l'empêchait d'avoir une première impression globale des lieux. Pour ma part, je me demandais - je m'étais d'ailleurs posé la question pendant tout le voyage - à quoi pouvaient ressembler les habitants de ce manoir isolé, et je ne pus m'empêcher de penser, non sans une vague sensation de malaise, que la solitude de l'endroit était propice au crime.
- Eh bien, Watson, s'exclama mon ami, non sans une pointe d'ironie dans la voix, ne trouvez-vous pas que c'est là un lieu idéal pour passer nos vacances, surtout à cette saison ?
La porte s'était ouverte dès que la voiture s'était arrêtée devant le manoir, et un vieil homme extrêmement maigre, au visage parcheminé et au menton pointu, nous fit entrer à l'intérieur.
- Soyez les bienvenus à Limbrough Hall, messieurs, dit-il avec une certaine emphase tandis qu'il prenait nos manteaux, nos chapeaux et nos cannes. Mademoiselle attend ces messieurs dans le grand salon, avec son frère et Mlle Elisabeth. Je vais vous conduire, messieurs. Je suis vraiment navré de l'accueil désastreux que vous a fait la nature, mais j'espère que demain la journée sera belle et ensoleillée. J'ai fait préparer vos chambres, messieurs, au premier étage, sur la façade sud. J'y fais immédiatement monter vos bagages, dès que je vous aurai introduits auprès de Mlle Swann.
Le petit homme sautillait devant nous comme un enfant, et c'est un peu étourdis par ce flot ininterrompu de paroles que nous entrâmes dans le salon.
- Monsieur Sherlock Holmes, le docteur Watson, déclara solennellement le domestique avant de s'éclipser.
La pièce était vaste, accueillante, et un feu brûlait dans une immense cheminée devant laquelle se trouvaient Mlle Swann et un jeune homme d'une vingtaine d'années, d'une grande beauté. Un peu en retrait, dans l'ombre de la cheminée, se tenait une frêle jeune fille, dont je ne pouvais distinguer les traits. Mlle Swann s'avança vers nous en souriant.
- Messieurs, je vous suis infiniment reconnaissante d'avoir quitté votre confort londonien pour venir vous enterrer à Oxford, sous la neige. Permettez-moi de vous présenter mon frère, Sebastian, et ma cousine, Elisabeth Anderson.
Sebastian Swann, avec ses cheveux bouclés couleur de miel, sa haute taille, ses mains fines, ses traits réguliers, ressemblait beaucoup à sa demi-soeur, à la différence de ses yeux verts, un peu durs, inquisiteurs, et de sa peau parsemée de taches de rousseur qui ajoutaient encore à son charme.
- Je suis enchanté de vous connaître, messieurs, dit-il en nous serrant la main. Ma soeur a sans doute agi de façon irréfléchie en vous demandant de venir ici, mais puisque je lui dois de rencontrer un détective aussi célèbre que vous, monsieur Holmes, elle est toute pardonnée !
- De façon irréfléchie ? répéta mon ami en souriant. Ces évènements me semblent tout de même inquiétants, ne trouvez-vous pas ?
Le jeune homme haussa les épaules.
- Un mauvais plaisantin, voilà tout !
- Cela signifie tout de même, poursuivit Holmes sans cesser de sourire, que quelqu'un peut s'introduire chez vous en toute impunité.
- Ou que les domestiques nous jouent une bonne farce, répondit Sebastian Swann d'un air narquois.
Je crus que Sherlock Holmes allait saisir la balle au bond et demander à son interlocuteur sur quoi se fondaient ses soupçons, mais il se contenta d'un hochement de tête marquant qu'il avait parfaitement entendu la remarque, et se tourna vers Mlle Anderson, qui avait fait un timide pas en avant.
C'était une jeune femme, à peu près du même âge que notre cliente, petite et mince, au visage quelconque, à la fois doux et craintif. Elle adressa à mon ami un sourire charmant.
- Ma cousine, monsieur Holmes, m'a beaucoup parlé de vous.
Sa voix était timide, basse, comme si elle craignait à chaque mot d'outrepasser son droit à la parole. Voyant Holmes quelque peu embarrassé, elle s'empressa d'ajouter :
- Je suis enchantée de faire votre connaissance.
- Moi de même, mademoiselle Anderson, répondit mon ami avec une douceur dont je ne l'aurais pas cru capable.
Puis elle se tourna vers moi et, en rougissant, murmura :
- Je suis également enchantée de vous connaître, docteur Watson. Ma cousine et moi avons lu vos récits avec le plus grand plaisir...
Puis, estimant sans doute qu'elle en avait trop dit, elle fit de nouveau un pas en arrière. Mlle Swann appela le domestique qui nous avait déjà accueillis et lui enjoignit de nous mener à nos chambres respectives. Il nous apprit, durant les deux minutes qu'il nous fallut pour atteindre ces dernières, qu'il s'appelait Edward Niels, qu'il était l'ancien majordome de feu le général Swann, que sa fille avait eu la bonté de le garder, lui et sa femme, à son service, à la mort de leur ancien maître, et que la seule personne dans la maison qui s'opposât à leur présence était Livia, la femme de chambre italienne de Martha Swann, jalouse du pouvoir qu'ils avaient conservé à Limbrough Hall. Holmes, tout en montant l'escalier, eut le malheur (peut-être dans le but manqué de faire taire le majordome) de lancer une remarque anodine à propos de l'architecture du manoir, sur laquelle le vieil homme, tout heureux de montrer ses connaissances au détective, enchaîna aussitôt. Il nous parla de l'histoire de Limbrough Hall, de ses propriétaires, des différentes phases de sa construction, et aurait pu, je crois, continuer à parler toute la soirée si une voix féminine, sèche et perçante, ne l'avait rappelé à ses devoirs. Il nous laissa dans ma chambre, où Holmes m'avait accompagné pour voir où je logeais, à l'extrémité du couloir opposée de celle de mon ami, et sortit en sautillant, sans cesser de parler :
- Cette Livia de malheur ! Que me veut-elle encore ? Je dois vous laisser, Dieu sait ce que peut inventer cette mégère pour me nuire si je ne lui obéis pas au doigt et à l'oeil ! Si vous avez besoin de quelque chose, messieurs, vous n'avez qu'à sonner.
Le reste se perdit dans la course précipitée du vieux majordome. Nous restâmes un instant comme essoufflés avant d'éclater de rire en même temps.

Le repas fut, contrairement à ce que j'avais craint tout d'abord, des plus chaleureux et des plus agréables. Mme Niels, femme du majordome, était une cuisinière hors pair, et Sebastian Swann s'avéra être un excellent conteur. Tout comme sa soeur, et malgré son jeune âge, il avait beaucoup voyagé et il savait comme elle choisir les mots justes pour décrire ses expériences, sans jamais tomber dans la lourdeur ou la platitude. Tous deux étaient fort intéressants à écouter, et je participai à la conversation avec grand plaisir. Nous parlâmes des Indes, où nous avions séjourné tous quatre, et Holmes, à ma grande surprise, nous parla aussi du voyage qu'il y avait effectué quatre ans auparavant - tout en demeurant dans l'imprécision quant à ce qu'il y avait fait, bien sûr. La seule à rester muette était la petite Elisabeth Anderson, qui ne quittait des yeux sa cousine Martha que pour les baisser rapidement vers son assiette. Pour elle qui n'avait jamais quitté l'Angleterre, ni même les abords d'Oxford, les Indes représentaient le lieu inconnu, impossible et fascinant où elle n'irait jamais, et elle buvait nos paroles avec une avidité bien visible.
Pas une seule fois pendant le repas Holmes n'aborda les motifs de notre venue à Limbrough Hall, ce qui m'étonna beaucoup. La conversation roula ensuite sur la musique et fut presque entièrement accaparée par Martha Swann et mon ami. J'eus l'étrange impression qu'ils reprenaient tous deux une discussion commencée plusieurs années auparavant, comme si les mois écoulés entre temps n'avaient pas eu lieu. La cousine de notre hôtesse semblait partager ce sentiment, car elle était devenue écarlate, comme si elle avait la sensation de gêner, d'être en trop. Sebastian Swann, quant à lui, plaçait un mot ici et là, tout en regardant sa soeur avec une tendresse presque ironique.
Puis, à la fin du repas, alors que la conversation, qui avait quelque peu langui au moment du dessert, semblait n'attendre qu'un signal pour repartir de plus belle, Holmes laissa tomber cette phrase, au moment où l'on s'y serait le moins attendu :
- Parlons un peu à présent, si vous le voulez bien, de la raison de notre présence ici.
Un silence gêné accueillit ces paroles, mais mon ami feignit de ne pas le remarquer.
- Je suggère donc, poursuivit-il d'un ton badin, que nous procédions aux interrogatoires d'usage, puisqu'un examen des lieux ne me serait à cette heure et par ce temps d'aucune utilité... Mademoiselle Swann, j'ai déjà entendu le récit de votre propre bouche. Et vous, monsieur, que pensez-vous de cette étrange affaire ? J'ai cru comprendre que vous soupçonniez quelqu'un ?
Le jeune Sebastian Swann pâlit légèrement en sentant le regard perçant de Holmes se poser sur lui. Sans doute ne s'attendait-il pas à cette question abrupte de la part de mon ami.
- Eh bien... commença-t-il.
- Vous avez sous-entendu, reprit le détective avec un large sourire, comme s'il parlait de tout autre chose, que tout ceci pourrait n'être qu'une grande farce montée par vos domestiques. Quelles sont les raisons d'un tel soupçon ?
- Monsieur Holmes, répondit le jeune homme d'une voix plus assurée, comment voulez-vous qu'un homme se soit introduit à plusieurs reprises à Limbrough Hall, alors même que nous nous y trouvions, sans que nous ne nous soyons jamais rendu compte de sa présence au sein de ces murs, sans qu'un examen minutieux des alentours ne nous ait révélé la moindre trace de pas, même au lendemain d'une importante chute de neige !
Le visage de mon ami resta impassible.
- Vous avez examiné les alentours ?
- Oui, monsieur Holmes, à plusieurs reprises. Nous n'avons jamais vu aucune empreinte.
- Cet élément laisserait à penser, en effet, que cette farce - si tant est que l'on puisse parler d'une farce - est jouée par quelqu'un qui demeure ici, entre ces murs.
- Monsieur Holmes, s'écria la jeune femme avec véhémence, M. et Mme Niels sont hors de soupçon, et Livia aussi !
- J'aimerais cependant les interroger, mais toutefois pas avant d'avoir entendu votre version des faits, mademoiselle Anderson.
Holmes s'était tourné vers la cousine de notre cliente qui, cramoisie, balbutia quelques mots inintelligibles avant de murmurer :
- L'explication que j'ai à vous donner, monsieur Holmes, ne vous satisfera pas.
- Vous croyez qu'un esprit rôde dans cette maison, c'est cela ?
La jeune fille fit un signe affirmatif de la tête.
- C'est ridicule, Elisabeth ! s'exclama Sebastian. Il est évident que quelqu'un s'amuse à faire peur à Martha, à nous faire peur, je ne sais pour quelle raison, mais il s'agit d'un être de chair et de sang ! Et je ne vois pas pourquoi ces Niels de malheur n'auraient pas profité du retour de Martha pour l'effrayer et lui soutirer de l'argent !
- Sebastian !
La voix de notre hôtesse avant claqué, sèche, impérative, très loin du ton doux et mélodieux auquel nous étions habitués. Je me tournai vers elle, imité par Holmes que la violence de l'interpellation avait également surpris.
- Permets-moi de te rappeler que, jusqu'à preuve du contraire, tu es chez moi, dit-elle d'une voix redevenue calme. Je ne t'autorise pas à faire des commentaires désobligeants sur les personnes qui vivent sous mon toit.
Le jeune homme resta un instant comme pétrifié, rouge de colère et de honte devant la réprimande publique de sa soeur, puis, avec un geste rageur, il repoussa brutalement sa chaise et quitta la pièce sans ajouter un mot.
Le silence retomba sur la petite assemblée.
- Veuillez excuser mon frère, messieurs. Les anciens domestiques de mon père sont un sujet continuel de dispute entre nous. Il prétend les mettre à la porte sous prétexte d'incompétence, mais je m'obstine à les garder pour respecter les dernières volontés de mon père. Sebastian est un garçon de coeur, mais il a un caractère emporté et il ne revient jamais sur une opinion. Il n'aime pas le majordome et sa femme et souhaiterait les voir à cent lieues d'ici.
- Pourquoi cette animosité ? demandai-je malgré moi.
- Disons que Mme Niels n'a pas vu d'un très bon oeil l'arrivée de Sebastian à Limbrough Hall, après le divorce de mes parents. Elle était très dévouée à ma mère et...
Miss Swann n'acheva pas sa phrase et enchaîna :
- Son époux, qui n'a que peu de caractère, l'a suivie dans sa politique d'hostilité, et mon frère en a gardé un mauvais souvenir.
- Nous comprenons fort bien, mademoiselle Swann, répondit mon ami avec un sourire. C'est bien naturel, et nous ne tiendrons pas rigueur à votre frère de son départ précipité.
- Je suis sûre, ajouta Elisabeth, qu'il a déjà des remords d'avoir parlé ainsi.
La jeune fille se leva précipitamment, confuse de son interruption, et se retira après un vague mot d'excuse : elle se couchait toujours très tôt, nous dit-elle, et nous avions déjà veillé fort avant dans la nuit.
Lorsqu'elle fut partie, Holmes se tourna vers notre hôtesse :
- J'aimerais beaucoup interroger vos domestiques dès ce soir. Malgré l'heure tardive, croyez-vous que ce sera possible ?
- Bien sûr ! Je vais immédiatement appeler Edward Niels, le majordome qui vous a montré vos chambres. Peut-être, ajouta la jeune femme en souriant, vous a-t-il déjà parlé des événements qui ont eu lieu à Limbrough Hall ?
Holmes et moi échangeâmes un sourire.
- Non, mademoiselle, il n'en a pas eu le temps ! m'écriai-je en riant. Il nous a entretenus sur un certain nombre de choses, mais les étranges disparitions auxquelles vous avez été confrontée n'en faisaient pas partie.
Mlle Swann se mit à rire.
- Cet Edward ! s'exclama-t-elle. Il est incorrigible. Je l'avais pourtant sermonné, mais parler lui est plus naturel que de respirer. C'est devenu chez lui un besoin continuel. J'espère qu'il ne vous a pas trop ennuyés...
- Bien sûr que non, répondit Holmes qui semblait pressé d'en venir à l'interrogatoire des domestiques. Pourriez-vous dire à sa femme de venir également ?
- Je ne crois pas que votre interrogatoire se révélerait très utile, répondit notre cliente : Mme Niels est restée sourde après une longue maladie qui a bien failli avoir raison d'elle, et elle a presque désappris l'usage de la parole.
Je ne pus réprimer un sourire devant cette nouvelle pourtant tragique : je ne pouvais m'empêcher de penser qu'au moment où le digne majordome nous assommait de ses remarques, l'idée qu'il ne pouvait être que célibataire m'avait traversé l'esprit. Si sa femme était sourde, je comprenais mieux qu'elle fût capable de supporter le moulin à paroles qu'était M. Niels. Holmes eut un geste qui signifiait « tant pis ! », et Mlle Swann sonna.
Le vieil homme fit irruption dans le salon quelques secondes après, rouge d'avoir couru pour obéir au coup de sonnette de sa maîtresse.
- Vous désirez, mademoiselle ?
- M. Holmes a quelques questions à vous poser à propos de la disparition des objets qui ont lieu depuis quelques temps. C'est un détective et...
- Oh, sauf votre respect, interrompit hâtivement le petit homme, je connais bien M. Holmes et le docteur Watson ! La réputation de Monsieur n'est plus à faire !
Holmes prit la parole avec fermeté, sans quoi le majordome, qui reprenait haleine pour enchaîner sur une tirade probablement longue, ne la lui aurait jamais cédée :
- Voyons, monsieur Niels, vous avez vous aussi constaté la disparition de certains objets appartenant à Mlle Swann ?
- Oui, monsieur, à plusieurs reprises. C'était d'abord un châle rouge, que Livia avait laissé traîner sur un fauteuil, qui a disparu. Puis ça a été un petit sac en cuir, ensuite une montre, une vieille cape, un collier, et enfin le courrier personnel de Mademoiselle. Et ce n'est pas tout, monsieur ! La maison était parfaitement fermée ! Et pourtant il n'y avait pas d'empreintes au-dehors !
- Que pensez-vous de cette affaire, monsieur Niels ?
Le majordome rougit de plaisir en voyant qu'un détective aussi célèbre lui demandait son avis.
- Moi, monsieur, je trouve toute cette affaire bien louche ! Je trouvais ce voleur bien bête de s'y reprendre à plusieurs fois pour dérober des objets de peu de valeur - car, par exemple, il n'a pas touché aux beaux bijoux de mademoiselle, mais s'est contenté d'un seul collier, ou d'une montre fort belle, mais qui ne fonctionne plus. Au début, je n'y ai pas pris garde, mais quand j'ai vu qu'on s'était introduit dans la chambre de mademoiselle en pleine nuit, j'ai pensé qu'il y avait quelqu'un, caché à notre insu dans la maison, qui s'amusait à nos dépens. Comme cela pouvait devenir sérieux, j'ai fouillé la maison de fond en comble, depuis le grenier jusqu'à la cave, mais je n'ai rien trouvé. J'ai même poussé jusqu'aux souterrains, mais là non plus, il n'y avait personne.
Je ne pus m'empêcher de bondir.
- Des souterrains ? m'exclamai-je.
Holmes resta muet, mais il interrogea du regard Mlle Swann qui s'empressa de prendre la parole :
- Limbrough Hall est muni de trois souterrains assez longs, qui convergent dans la cave et débouchent dans les bois, à trois endroits différents, à environ un demi mille de la maison. Je ne vous en ai pas parlé, monsieur Holmes, car les trois sorties de ces galeries sont fermées de l'intérieur à l'aide de verrous très solides. Nous avons, mon frère, M. Niels, Livia et moi, inspecté soigneusement les souterrains. Personne n'a pu passer par là, personne n'est passé par là.
- Ainsi, résumai-je, la personne qui s'est introduite ici n'a pu passer ni par la porte, ni par les fenêtres, ni par ces galeries ?
Mlle Swann acquiesça d'un signe de tête, tandis que Holmes, les yeux clos, semblait ne plus nous voir ni nous entendre. Ce ne fut que lorsque la jeune femme eut, à deux reprises, prononcé son nom, qu'il parut revenir à la réalité.
- Nous ne sommes guère plus avancés, murmura-t-il doucement, mais une lueur étrange qui brillait dans ses yeux m'indiqua qu'une idée avait germé dans son esprit. Peut-être un examen de votre chambre nous révélera-t-il quelque chose ?
Mais la chambre de la jeune femme, située, ainsi que celles de sa cousine et de son frère, dans le couloir perpendiculaire à celui où se trouvaient les nôtres, n'apprit rien à mon compagnon. Aucun indice ne permettait d'indiquer que quelqu'un se fût introduit par la fenêtre, qui ne portait aucun signe d'effraction.
- D'ailleurs, fis-je remarquer, si le voleur était passé par là, Mlle Swann, qui dormait ici, l'aurait certainement entendu !
- Bien sûr, docteur, approuva-t-elle. De plus, j'ai le sommeil léger.
- C'est votre cabinet de toilette, mademoiselle Swann ? demanda Holmes, allongé par terre, fouillant du regard l'obscurité qui régnait sous le lit, sous l'oeil perplexe de notre cliente, tout en désignant de la main une petite porte, au fond de la chambre.
- En effet, monsieur Holmes, mais il ne possède pas de fenêtre par laquelle le voleur aurait pu entrer ou s'enfuir.
Mon ami demeura quelque secondes dans la même position, puis se redressa avec un sourire.
- Eh bien, conclut-il en époussetant son pantalon de la main, ce n'est pas ici que nous apprendrons quelque chose, et ce n'est pas à cette heure, avec la tempête qui fait rage dehors, que je vais aller examiner chaque fenêtre de cette maison ! Il ne nous reste plus qu'à aller nous coucher... Non, inutile de nous reconduire, monsieur Niels, ajouta-t-il en se tournant vers le majordome, qui nous avait suivis. Vous devez être fatigué, je n'ai plus aucune question à vous poser, je ne vous retiens plus !
Le vieil homme s'inclina et partit en bougonnant, de toute évidence déçu d'être ainsi éconduit et de ne pouvoir assister à la fin de l'entretien.
Holmes entama alors un monologue tout à fait hors de propos sur la musique baroque, tout en se dirigeant négligemment vers la petite porte qui donnait sur le cabinet de toilette attenant. Lorsqu'il fut arrivé au niveau de cette porte, il s'interrompit brusquement au beau milieu d'une phrase et l'ouvrit d'un coup sec. Une jeune femme brune, très grande, maigre, le visage osseux, recula brusquement dans l'obscurité de la petite pièce. Holmes s'inclina ironiquement devant elle.
- Mademoiselle Livia, je présume ? Je suis enchanté de faire votre connaissance. Mais veuillez entrer, je vous prie. Un cabinet de toilette n'a rien de confortable, vous serez mieux ici, parmi nous.
L'Italienne s'exécuta de mauvaise grâce, tandis que Mlle Swann la dévisageait sévèrement.
- Que faisiez-vous ici, Livia ?
- Je rangeais, mademoiselle, répondit la jeune femme avec un accent italien très prononcé.
- Dans le noir ? demanda Holmes en souriant.
- Je rangeais quand j'ai entendu du bruit dans votre chambre, mademoiselle. J'ai stupidement éteint la bougie, je pensais sortir lorsque vos hôtes seraient partis, pour ne pas vous déranger.
Notre cliente haussa les épaules, visiblement exaspérée, tandis que Holmes, amusé, et moi-même, embarrassé, attendions la fin de cette scène.
- Nous en reparlerons, Livia. En attendant, vous allez répondre aux questions que ces messieurs vont vous faire à propos des vols...
A ces mots, la femme de chambre jeta sur nous un regard effaré.
- Que voulez-vous savoir ? demanda-t-elle d'une voix tremblante.
- Simplement ce que vous pensez de cette affaire, répondit mon ami. C'est vous qui avez constaté la première disparition, je crois,
- Oui, monsieur. Un châle de mademoiselle.
Elle avait perdu toute sa superbe et paraissait réellement effrayée.
- Vous étiez à côté lorsque c'est arrivé ?
- Oui, monsieur.
- Et vous n'avez rien entendu ?
- Non, monsieur.
- Qui était présent dans la maison ce jour-là ?
- Il y avait Mlle Elisabeth et M. et Mme Niels.
- Et lors des autres disparitions ?
- La seconde fois, c'est un sac qui a disparu. Mlle Elisabeth était sortie, ainsi que M. Niels, chargé des courses. La troisième fois, tout le monde était à Limbrough Hall, lorsque la montre de mademoiselle a disparu. Sauf moi, qui avais congé. Lorsque la montre a été volée, j'étais seule avec Mademoiselle. Lors de la disparition du collier de Mademoiselle, je n'étais pas là, et M. Swann non plus. Et enfin...
La jeune femme eut une seconde d'hésitation avant de poursuivre en baissant la voix :
- Lorsque les lettres ont disparu, puis réapparu, nous étions dans le manoir tous les six.
- Je vous remercie, mademoiselle, dit Holmes d'une voix cassante. Vous pouvez vous retirer à présent.
L'Italienne jeta un regard vers notre cliente, qui lui fit signe de quitter la chambre, puis elle sortit, la tête basse, toujours inquiète.
- Livia m'est très dévouée, monsieur Holmes, en dépit de sa fâcheuse habitude, ainsi que vous avez pu le constater, d'écouter aux portes. Comment avez-vous su qu'elle était dans mon cabinet de toilette ?
- J'ai remarqué, alors que j'examinais sous le lit, qu'un rai de lumière filtrait par le dessous de la porte. J'ai donc posé une petite question à propos de votre cabinet de toilette... et ce rai de lumière a disparu. Mais là n'est pas la question. Votre femme de chambre avait l'air d'avoir peur de quelque chose. Et ce n'est certainement pas d'être réprimandée pour ses travaux d'espionnage...
Mlle Swann regarda un instant mon ami avec angoisse, puis elle se ressaisit :
- Livia est très superstitieuse, monsieur Holmes, répondit-elle. Sans elle et sans les stupides terreurs de ma cousine, je ne serais peut-être pas allée vous trouver.
- Toujours cette histoire de revenant ? demandai-je.
- Oui, docteur Watson. Je n'ai rien à cacher, ce qu'il s'est passé avec Frank Ryder est de l'histoire ancienne et je ne suis pas en tort. Je ne crains pas les hommes qui pourraient me faire chanter.
- Mais vous craignez l'ombre de votre ancien fiancé, dit doucement Holmes.
La voix de notre hôtesse se fit saccadée.
- Je n'ai rien d'une femme superstitieuse, messieurs, mais ces disparitions sont inexplicables. Personne, de l'extérieur, n'a pu pénétrer à Limbrough Hall, et je réponds de tous les habitants de cette demeure comme de moi-même. Je ne crains pas les fantômes et je pense qu'il y a une explication rationnelle à tout cela, mais les craintes de Livia et d'Elisabeth m'ont effrayée, surtout lorsque j'ai vu ces lettres posées sur mon bureau. J'ai aussitôt pensé que vous étiez la seule personne capable de résoudre cette énigme, de la faire rentrer à nouveau dans le cadre de la raison.
- Vous saviez qui j'étais, lorsque nous nous sommes croisés à ce concert ?
La question de mon ami me déconcerta complètement, mais Mlle Swann semblait s'y attendre, aussi déplacée fût-elle au milieu du mystère qui nous entourait.
- A peine vous avais-je quitté qu'un de mes amis me demandait comment j'avais fait la rencontre du célèbre Sherlock Holmes, répondit la jeune femme avec un sourire. Je vous ai suivi jusqu'à Baker Street ce soir-là, afin d'en avoir le coeur net. Je ne pouvais imaginer, ajouta-t-elle tandis que le sourire s'accentuait sur ses lèvres, que ce M. Sigerson, que j'avais connu à Florence, cet explorateur norvégien, devenu chimiste à Montpellier deux ans plus tard, fût en réalité le fameux détective privé londonien revenu d'entre les morts...
Holmes sourit à son tour.
- Et vous avez demandé l'aide d'un fantôme contre un autre fantôme...
Pendant un instant, j'eus la très désagréable sensation de ne pas avoir ma place dans cette chambre, dans ce dialogue, et je me sentis très mal à l'aise ; mais le détective reprit un ton froid et sec pour demander :
- Pour quelle raison M. Frank Ryder voudrait-il vous faire peur, mademoiselle Swann ?
La jeune femme parut hésiter.
- Je ne sais pas, monsieur Holmes, finit-elle par dire.
- Que s'est-il passé exactement entre ce gentleman et vous ? Vous pouvez parler en toute confiance devant moi-même et le docteur Watson, pas un mot de ce que vous direz ne sortira de cette chambre.
Elle se tourna vers moi, comme pour me demander mon accord. Je m'inclinai en signe d'assentiment.
- L'histoire classique, monsieur Holmes... On croit aimer et l'on n'aime pas réellement. J'avais à peine dix-sept ans lorsque mon père a accordé ma main à M. Ryder. Il était le fils d'un des meilleurs amis de mon père, habitant dans un petit village à quelques milles d'ici. Mon père ne pouvait imaginer sa fille qu'au bras d'un jeune homme riche et de bonne famille. Frank était, sous tous rapports, un mari idéal... à son idée. Je connaissais peu M. Ryder, j'ai cru que ma curiosité envers lui était de l'amour et j'ai accepté. Mais la réalité m'a vite rattrapée...
Mlle Swann esquissa un sourire moqueur.
- Frank était un jeune égoïste, incapable d'un véritable sentiment. J'étais pour lui une façon de s'enrichir grâce à la fortune considérable de mon père. Il m'offrait des cadeaux, dont la plupart m'ont été dérobés récemment, pensant ainsi s'acquérir mes sentiments. Mais je ne suis pas femme à me laisser acheter aussi facilement. J'attendais autre chose de l'amour d'un homme. Pour finir, j'ai compris que j'étais promise à un homme sans coeur, sans intelligence et sans intérêt. J'ai voulu rompre. Mon père a refusé, s'est fâché. J'ai déclaré à Frank qu'il n'était plus rien pour moi. De son côté, il n'a pas accepté cette rupture. Non par amour véritable, mais plutôt... disons... par orgueil masculin... Voyant qu'il refusait la réalité, j'ai quitté la demeure familiale et je suis partie vivre en Italie avec ma mère. M. Ryder est entré dans une colère noire, il est même venu jusqu'à Rome pour me menacer, mais je ne lui ai pas cédé. Finalement, il est reparti en Angleterre et je n'ai plus entendu parler de lui jusqu'à sa mort.
- Vous avez cependant gardé contact avec votre père ?
- Pendant un an, la situation a été assez difficile. Mais avec le temps, il m'a pardonné. Je ne souhaitais pas avoir de mauvaises relations avec lui et je rentrais de temps à autre en Angleterre pour le voir.
- Et lors de ces visites, vous n'avez jamais revu M. Ryder ?
- Jamais. Je crois qu'il m'a tout simplement oubliée, une fois le premier mouvement de colère passé.
- Comment est-il mort ?
- Un accident. Il était ivre et sa voiture a versé dans le fossé.
- Je suis désolé de vous poser toutes ces questions indiscrètes, mademoiselle Swann...
Mon ami semblait réellement embarrassé ; mais la jeune femme lui répondit avec un sourire en lui posant la main sur le bras :
- Vous êtes dans votre droit de m'interroger. A titre de détective, il est normal que vous sachiez tout. De plus, toute cette histoire est bel et bien passée pour moi et j'y serais totalement indifférente si ces étranges événements n'avaient pas eu lieu...
- Et - pardonnez-moi de vous poser la question - vous êtes sûre et certaine que M. Ryder est mort ?
- Absolument certaine, monsieur Holmes. Je l'ai appris lors d'une visite faite à mon père. Ses chevaux, emballés, ont percuté de plein fouet un fiacre. Lorsqu'on a voulu lui porter secours, il était trop tard.
Un silence succéda aux paroles de la jeune femme, prononcées d'une voix émue malgré son apparente indifférence, et je ne sais ce qui me poussa à le briser :
- Qui, à votre avis, a pu récupérer ces lettres ?
- Je l'ignore, docteur Watson. Après la mort de Frank, je suppose que tous ses biens sont revenus à sa mère, son père étant décédé deux ans auparavant. Je n'ai jamais revu Mme Ryder et je n'ai jamais su ce qu'elle était devenue. Elle a quitté la région et je n'ai plus jamais entendu parler d'elle. Je crois qu'elle est allée s'installer à Londres.
- C'est une piste bien mince, mais il nous faudrait savoir qui a pu faire main basse sur ces lettres. Peut-être pourrions-nous retrouver cette femme, si elle vit encore.
Holmes hocha la tête mais ne me répondit pas. Il fixait des yeux le bureau en désordre de la jeune femme : un encrier, du papier à lettre, un châle, divers papiers, plusieurs plumes... Puis il détacha son regard du meuble et s'inclina devant notre hôtesse.
- Je ne crois pas que nous ferons de grands progrès ce soir, dit-il. Il faudrait que notre étrange voleur se manifeste de nouveau pour que nous puissions avancer. Or, il est impossible de savoir quand il daignera revenir... Peut-être avez-vous raison, Watson, peut-être nous faudrait-il nous mettre à la recherche de cette femme plutôt que de rester ici à attendre.
Mlle Swann ne répondit rien, mais son regard s'attacha sur mon ami, comme pour le retenir. Holmes lui fit un sourire et lui souhaita bonne nuit. J'en fis autant et nous prîmes le chemin de nos chambres.
Nous arrivions devant celle de mon ami lorsqu'une silhouette se dressa soudainement devant nous : c'était Sebastian Swann, qui, assis sur une des chaises placées dans le corridor, semblait nous attendre.
- Monsieur Holmes... Docteur Watson...
Il bredouillait, l'air profondément embarrassé.
- Je voulais vous présenter mes excuses pour ma conduite inqualifiable.
- C'est sans importance, monsieur Swann, répondit Holmes avec amabilité.
- Je suis quelqu'un de rationnel, messieurs, reprit le jeune homme en reprenant un peu de son aplomb naturel, et lorsque j'entends des stupidités pareilles à ces histoires de fantômes, j'ai tendance à sortir de mes gonds.
- Certes, mais pourquoi soupçonner en particulier les domestiques ? Pourquoi Livia ou même votre cousine Elisabeth ne s'amuseraient-elles pas aux dépens de votre soeur ?
- Martha a pris Livia à son service en Italie, il y a quelques années. Je vois difficilement comment elle aurait pu faire main basse sur les lettres de M. Ryder, ou plutôt celles que ma soeur lui avait écrites, qui étaient probablement restées chez sa mère, à St James Cross.
- Vous soupçonnez donc quelqu'un qui est resté dans la région et qui avait donc tout le loisir de dérober les lettres chez Mme Ryder avant qu'elle ne quitte le pays.
- C'est exactement cela, monsieur Holmes.
- Mais, protestai-je, pourquoi « privilégier » M. et Mme Niels ? Pourquoi pas Mlle Anderson, ou un parfait inconnu, ancien ami de M. Ryder, qui souhaiterait tirer profit des confidences de ce dernier ?
- Personne n'a pu entrer dans cette maison, docteur Watson. Nous fermons soigneusement portes et volets chaque soir, et j'ai examiné soigneusement les alentours de Limbrough Hall après chaque disparition. Si quelqu'un s'était introduit dans cette demeure, le lendemain d'une tempête de neige, je vous le répète, nous aurions vu ses traces !
- Et les souterrains dont votre soeur nous a parlé ?
- Bien sûr, c'est la première idée qui nous est venue à l'esprit. Mais Martha a dû vous dire aussi que nous avons vérifié, une à une, les sorties de ces souterrains. Il est impossible à quiconque de pénétrer à l'intérieur du manoir par ces souterrains, à moins que quelqu'un ne vienne lui ouvrir de l'intérieur.
- Pourriez-vous, demain, m'accompagner dans ces souterrains ?
- Bien évidemment, monsieur Holmes.
- Eh bien, il ne nous reste qu'à vous souhaiter la bonne nuit, monsieur Swann !
Le jeune homme, après une vigoureuse poignée de main, s'éloigna à pas rapides vers sa chambre, tandis que nous restions debout devant la mienne.
- Eh bien, Watson, qu'en pensez-vous ?
- Tout ceci me semble de plus en plus impossible, répondis-je.
- Avez-vous remarqué que M. Sebastian Swann ne nous a pas donné d'explication quant à l'innocence de sa cousine Elisabeth ?
- Holmes, vous ne pensez tout de même pas que...
- Je ne pense rien, cher ami, je me contente de constater les faits, voilà tout.
Et sur ces mots, Sherlock Holmes entra dans sa chambre en me souhaitant une bonne nuit.

Je fus réveillé le lendemain matin, vers six heures, par un bruit de course dans le corridor. Encore à demi endormi, je me redressai sur mon lit pour entendre des coups frappés à une porte et la voix de Mlle Swann :
- Monsieur Sigerson ! Monsieur Sigerson, je vous en prie, réveillez-vous !
Je sautai au bas de mon lit, enfilai rapidement une robe de chambre et sortis sur le pas de la porte ; au même instant, Holmes ouvrait la sienne et se trouvait nez à nez avec notre hôtesse. Cette dernière, sans un mot d'explication, tendit un objet à mon ami, tandis que je m'avançais vers eux.
- Que se passe-t-il ? demandai-je.
Pour toute réponse, Holmes me montra un anneau d'or et un billet sur lequel étaient écrits ces quelques mots, tracés à l'encre noire par une main masculine :
« Et je n'oublierai rien de ce que vous m'avez promis, ni de ce que vous me devez. »
Le détective soupira.
- Mademoiselle Swann, dit-il avec lassitude, laissez-moi dix minutes pour m'habiller, et nous allons examiner posément la situation...
Dix minutes plus tard, nous étions tous les trois dans le salon, tandis que Mme Niels, vieille femme à l'air revêche, s'affairait pour allumer un feu. Chose étrange, Holmes ne lui accorda aucune attention, comme si elle n'était qu'un des meubles de la maison.
- J'ai trouvé ce mot sur mon bureau en me réveillant, déclara Mlle Swann d'une voix blanche. L'anneau est celui que j'ai reçu de Frank à l'occasion de nos fiançailles.
- Votre chambre était-elle fermée à clef ?
- Depuis quelques temps, je m'enferme en effet.
- On aurait pu s'introduire par votre cabinet de toilette, qui communique avec la chambre de Mlle Livia. S'enferme-t-elle ?
- Non, monsieur Holmes. La porte de sa chambre ne ferme pas, nous en avons égaré le clef il y a bien longtemps. Mais si quelqu'un s'était introduit chez elle, elle se serait réveillée, sans nul doute !
Le détective resta un instant silencieux avant de demander :
- Reconnaissez-vous l'écriture, mademoiselle Swann ?
La jeune femme avala sa salive et hocha la tête de haut en bas.
- Celle de Frank Ryder, laissa tomber Holmes.
- C'est cela, murmura-t-elle. Oh, comment est-ce possible ? J'ai l'impression de devenir folle !
Mon ami posa la main sur l'épaule de Mlle Swann, qui sembla reprendre ses esprits. J'avais déjà remarqué l'influence hypnotique de mon ami sur ses clients : une simple pression de la main, un regard semblait suffire à chasser leurs peurs ; mais avec notre hôtesse, j'eus l'impression que ce regard, cette pression de la main revêtait une autre signification...
Comme d'habitude, « j'interprétais », sans aucun doute.
Alors que je tâchais de m'interdire toute interprétation déplacée, Holmes se leva brusquement.
- Vous m'accompagnez, Watson ?
- Bien sûr, mais où ?
- Faire le tour du propriétaire. Etant donné la couche de neige qui est tombée cette nuit, il ne devrait pas être trop dur de relever des empreintes !
Puis, se tournant vers Mlle Swann avec un sourire qui me sembla nostalgique, il ajouta :
- A propos, permettez-moi de vous rappeler que je ne m'appelle plus Sigerson...

Nous prîmes donc nos manteaux et sortîmes dans le matin glacé, tandis que le soleil apparaissait frileusement derrière le bois de pins qui entourait Limbrough Hall. Je dois avouer que j'ai vécu des moments plus agréables et que mon enthousiasme n'était pas des plus ardents. Holmes lui-même me sembla découragé, lorsque nous eûmes fait le tour du manoir sans rien constater d'anormal.
- Je m'en doutais, se contenta de dire le détective.
- Mais, Holmes, c'est impossible ! Il n'est tout de même pas arrivé en volant !
Il haussa les épaules.
- Cela signifie simplement, Watson, que le coupable est un des habitants de Limbrough Hall, ce dont du reste je n'ai jamais douté.
Nous nous éloignâmes de quelques pas pour considérer le manoir dans son ensemble, au soleil levant. En forme de L, il était réellement imposant, et n'eût été la noirceur de ses murs qui tranchait avec le blanc immaculé de la neige fraîchement tombée, la demeure eût été réellement belle et accueillante. Holmes tira de la poche de son manteau son éternelle pipe noire qu'il alluma distraitement. Puis, s'adossant, face au manoir, à un pin séculaire, il me demanda :
- Eh bien, mon ami, sur qui se portent vos soupçons ?
La question me déstabilisa.
- Je n'en ai aucune idée, Holmes. Tous ont un alibi, puisqu'ils étaient absents à un moment ou à un autre des disparitions. Tous sauf Mme Niels, qui, sourde et risquant par conséquent de se faire surprendre à tout moment, peut, je crois, être éliminée par avance.
Mon ami m'encouragea d'un petit signe de tête, tout en envoyant des ronds de fumée dans l'air piquant.
- Nous pouvons donc en déduire, poursuivis-je, que le coupable est revenu au manoir à l'insu des autres, ou bien qu'il n'agit pas seul.
Mon compagnon approuva d'un signe de tête et murmura :
- Maintenant, qui a bien pu organiser ces vols, ces disparitions et apparitions aussi absurdes ? Qui, et pour quelle raison ?
- Sebastian Swann, suggérai-je, a l'air d'avoir des problèmes d'argent. Peut-être cherche-t-il à effrayer sa soeur pour la faire chanter. Il est le seul, d'ailleurs, avec Mme Niels, à ne pas s'inquiéter de toute cette histoire.
- En revanche, Livia et Miss Anderson s'inquiètent un peu trop... J'admets que certains éléments de cette affaire restent troublants, mais de là à penser immédiatement à une explication surnaturelle...
- Vous pensez que c'est un bon moyen de détourner les soupçons ? demandai-je. Pourtant, la cousine de Mlle Swann n'a rien d'un maître chanteur ! Et d'ailleurs, pour l'instant, personne ne semble avoir l'intention de faire chanter Mlle Swann !
Holmes haussa les épaules, visiblement agacé.
- Je le sais bien, Watson, je le sais bien ! Cette affaire ne peut que tourner en rond si nous la considérons sous cet angle. Nous n'avons aucune piste à suivre, rien ! Nous ne pouvons qu'interroger les occupants de ce manoir qui, pour des raisons de sympathies et d'antipathies - voire de complicité -, s'accuseront ou se défendront les uns les autres... Sans aucune objectivité ! Nous n'avons rien de concret, et même cette nouvelle manifestation du « voleur » ne nous sert de rien : nous ne savons même pas ce qu'il veut, si ce n'est effrayer Mlle Swann ! A moins que l'objectif n'ait été de récupérer les lettres écrites par le fiancé de notre hôtesse... Mais, dans ce cas, pourquoi monter toute cette mise en scène ? Rien n'a été demandé en échange de l'arrêt de ces intrusions dans la vie privée de Mlle Swann... Quel est le véritable but de ces disparitions, de ces apparitions ?
- Peut-être la mère de M. Ryder pourrait-elle nous mettre sur une piste, hasardai-je. Si nous pouvions savoir qui a hérité de ces lettres et de cet anneau à la mort de M. Ryder...
Holmes m'interrompit brusquement :
- Watson, pour l'instant, ne reparlez pas de cette piste à quiconque, pas même à Mlle Swann ! Surtout pas à Mlle Swann, ajouta-t-il après quelques secondes de réflexion.
Je restai un instant quelque peu surpris.
- Si vous y tenez...
- Oui, oui, mon cher, j'y tiens beaucoup ! D'ailleurs, nous allons éviter, les jours qui viennent, de reparler de tout cela. Vous vouliez des vacances, en voilà ! Faites comme si rien d'anormal ne s'était passé à Limbrough Hall, comme si nous étions tout simplement les invités de Mlle Swann !
Mon étonnement allait croissant, mais je pris le parti de ne rien dire. Holmes eut un sourire amusé.
- Vous connaissez mes méthodes, mon ami ! Aussi étrange que cela puisse vous paraître, je vous demande de vous conformer en tous points à ce que je viens de vous dire.
- Bien sûr, Holmes, mais...
- Parfait ! Allons, rentrons, je meurs de faim !
Une lueur, que je n'avais pas vue briller depuis longtemps, venait de reparaître au fond des yeux de mon ami ; je devinai qu'il avait une piste, mais j'eus beau me creuser la cervelle, je ne parvins pas à comprendre ce qui avait pu, tandis que nous observions les cheminées de Limbrough Hall se teinter d'or, motiver ce soudain revirement...

Nous rentrâmes donc bredouilles au manoir, sous les yeux de tous les habitants de Limbrough Hall, réveillés par le nouvel événement qui venait d'avoir lieu. Holmes poussa la porte d'entrée et déclara avec un grand sourire :
- Mademoiselle Swann, serait-il possible de voir les souterrains ?
La jeune femme acquiesça d'un signe de tête, tandis que sa cousine, appuyée sur l'épaule de Sebastian Swann, nous regardait avec une expression qui ressemblait à de la terreur ; je repensai à ce que venait de sous-entendre mon ami à son sujet, mais il m'était impossible d'imaginer qu'une personne aussi frêle pût jouer la comédie.
- Vous avez trouvé quelque chose ? demanda notre cliente.
- Absolument rien ! lança Holmes gaiement.
Ces deux mots jetèrent un froid dans la petite assemblée. Seule Mme Niels, ne comprenant sans doute qu'à moitié ce qu'il se passait, retourna à sa cuisine avec un haussement d'épaules.
Nous descendîmes donc tous à la cave, même la peureuse Mlle Anderson, guidés par le majordome, qui tenait une lanterne à la main. Au fond de la cave se trouvait une ouverture assez basse, menant à un second escalier humide et glacial. Nous suivîmes M. Niels qui, impressionné, n'avait pas dit un mot depuis qu'il avait appris les évènements de la nuit, et avait même oublié de nous avertir que les marches de pierre étaient glissantes.
Une minute plus tard, nous étions dans une vaste salle voûtée, totalement vide, remontant probablement à la date de construction du manoir. Devant nous, à droite et à gauche partaient trois souterrains qui, à la faible lueur de la lampe, me semblèrent se prolonger assez avant dans l'obscurité. Holmes demanda :
- Ces galeries débouchent dans les bois ?
- Oui, répondit Sebastian Swann. Le maître des lieux les a probablement fait construire afin de pouvoir fuir en cas de guerre ou de révolte. Malheureusement, l'histoire de Limbrough Hall reste assez obscure, comme celle de notre famille d'ailleurs.
- Et vous êtes sûrs que personne n'a pu entrer par là ?
- La particularité de ces souterrains, expliqua M. Niels qui retrouvait un peu de sa loquacité habituelle, est de ne pouvoir s'ouvrir que de l'intérieur. Ils sont fermés à leurs extrémités par des trappes de pierre, que l'on ne peut en aucun cas soulever de l'extérieur.
- De toute façon, dit mon ami sur un ton anecdotique, puisque le voleur s'est déjà introduit à plusieurs reprises à l'intérieur de Limbrough Hall sans utiliser ces souterrains, il a dû s'en passer cette fois encore.
- Mais alors, comment... ? commença Martha Swann.
- Je vous en prie, l'interrompit la voix de Mlle Anderson, maintenant que nous avons vu qu'il n'y avait rien à voir, remontons !
Je dois avouer que je fus soulagé de retrouver la timide clarté de l'aube. Cette cave n'avait rien d'engageant, et je me surpris à penser que j'eusse préféré n'y être jamais descendu. Chacun, sur un signe de notre cliente, remonta dans sa chambre ou bien alla vaquer à ses occupations, et nous restâmes seuls dans le salon avec Mlle Swann.
- Quelles sont vos conclusions, monsieur Holmes ? demanda-t-elle lorsque nous fûmes seuls.
- Je n'ai aucune conclusion à formuler, mademoiselle, répondit tranquillement mon ami. Je n'ai pas le moindre petit bout d'indice. La seule chose que nous puissions faire, c'est d'attendre une manifestation plus explicite du coupable, dont nous ignorons non seulement l'identité, mais jusqu'au motif de son comportement ! Je ne peux pas raisonner à partir de rien. Je suis vraiment navré de vous imposer notre présence ici, et si vous souhaitez que nous partions, et nous faire part de l'évolution de la situation lorsque...
- Je vous en prie, s'écria la jeune femme avec une singulière véhémence, je serais tellement plus rassurée que vous restiez à Limbrough Hall tous les deux tant que cette affaire ne sera pas éclaircie !
- Vous n'avez pas confiance en la protection de votre frère ?
- Sebastian n'est pas inquiet, il prend cette histoire à la légère. Il est persuadé que tout finira par s'éclaircir de soi-même. Je vous en prie, restez !
Les yeux de mon ami brillèrent étrangement à cette prière.
- Après tout, les affaires à Londres sont plutôt tranquilles en ce moment, nous pouvons nous permettre d'attendre quelques jours... N'est-ce pas, Watson ?
J'acquiesçai sans rien dire. Je ne comprenais pas l'attitude de mon ami : au lieu de rentrer à Londres afin d'essayer de suivre la seule piste, aussi ténue fût-elle, que nous eussions dans cette affaire, à savoir la mère de M. Ryder, qui devait savoir où étaient passées les lettres écrites par Mlle Swann à son fiancé, Sherlock Holmes, l'homme d'action, l'homme de terrain, préférait rester immobile dans un village perdu de la campagne anglaise, préférait attendre, comme il l'avait dit lui-même, qu'un élément nouveau vînt le trouver... Non, décidément, je ne comprenais pas.

Les quelques jours qui suivirent notre descente à la cave achevèrent de me rendre perplexe. Malgré moi, ce que j'observai à Limbrough Hall pendant cette période me donna fort à penser. J'avais beau me répéter que jamais, au grand jamais, Sherlock Holmes n'avait éprouvé ni n'éprouverait jamais aucun sentiment personnel pour aucune femme, son attitude envers Mlle Swann demeurait étrange. De son côté, la jeune femme semblait manifester pour mon ami un intérêt que je jugeai excessif pour une simple amitié, et le regard étrange qu'elle attachait parfois sur lui n'était pas pour me détromper dans mon impression première.
L'affaire qui nous avait amenés, Holmes et moi, à Limbrough Hall, sembla enterrée du jour au lendemain et l'on eût pu véritablement croire que nous n'étions venus dans cette campagne que pour prendre un repos bien mérité. Cette tranquillité n'était pas pour me déplaire, et je passai mes journées à lire ou à marcher dans la forêt environnante. La jeune Elisabeth Anderson s'était quelque peu enhardie, et alla même jusqu'à m'accompagner dans une de ces promenades. L'après-midi, elle se rendait à Oxford, sans doute pour rendre visite à quelque amie ou faire des achats personnels, et son cousin l'accompagnait presque toujours, bien qu'il rentrât plus tard qu'elle. Tous deux avaient, en dépit de leurs évidentes dissemblances de caractère, de nombreux points communs, et leur compagnie était des plus agréables. Sebastian Swann, en particulier, savait, lorsqu'il ne s'emportait point pour des bagatelles, mettre les gens à l'aise, et il m'arrivait parfois de me demander comment j'avais pu soupçonner un aussi charmant jeune homme d'avoir cherché à terroriser sa soeur. Puis, en revenant d'Oxford où il avait passé l'après-midi, il se mettait en colère contre le majordome, la cuisinière, la femme de chambre, sa soeur, plus rarement sa cousine, s'enfermait dans sa chambre en claquant la porte, et ne reparaissait que le lendemain matin, aussi charmant que la veille, comme si rien ne s'était passé. Un tel comportement ne manquait pas de m'étonner, mais lorsque j'en parlai à Holmes, ce dernier me répondit en haussant les épaules que bien des gens avaient des sautes d'humeur sans raison particulière, et qu'il ne fallait pas en déduire que M. Swann fût un homme bien dangereux ; puis il ajouta en souriant :
- Je croyais pourtant, Watson, que toutes ces années passées à mes côtés vous avaient immunisé contre les gens caractériels !
De tous les personnages réunis dans cette grande demeure, celui qui m'intriguait le plus était cependant, sans aucun doute, mon ami Sherlock Holmes. Jamais, durant ces quelques jours, il ne m'accompagna dans mes promenades quotidiennes, jamais il ne quitta le manoir, où il passait la plus grande partie de son temps avec Martha Swann. Ils s'absorbaient souvent dans de grandes discussions, tournant généralement autour de la musique, et bien des fois, en rentrant à Limbrough Hall, nous trouvions la jeune femme au piano. Cette attitude de la part de l'homme le plus froid que j'eusse jamais rencontré envers la gente féminine ne laissa pas de m'étonner, mais une réflexion de ma part eût été déplacée et indiscrète, aussi gardai-je le silence.
D'ailleurs, je savais bien que, si j'avais risqué la moindre remarque, Holmes m'aurait sèchement répliqué que j'interprétais...


Chapitre 3
Des amours prétendument secrètes...


Le matin du cinquième jour qui suivit notre arrivée à Limbrough Hall, je me levai particulièrement tôt, et, voyant que tout le monde, excepté Mme Niels, dormait encore, et que rien d'alarmant ne semblait avoir eu lieu pendant la nuit, je décidai d'aller à pieds jusqu'à Abernott, le village le plus proche. Après une promenade d'environ trois heures, je rentrai au manoir, en fin de matinée, poussé par la faim et par l'aspect menaçant du ciel. Une voiture, celle-là même qui était venue nous chercher, semblait attendre devant la porte ; j'ai oublié de préciser qu'un certain George, qui vivait dans une petite maison à côté du manoir, faisait office de cocher chez Mlle Swann. Il était assis sur le siège, lançant de temps à autre des regards impatients vers la demeure.
M. Niels m'ouvrit la porte avec un soulagement évident :
- Ah ! Docteur Watson ! Vous voilà enfin ! s'exclama-t-il.
Un peu inquiet de cette entrée en matière, je lui demandai :
- Que se passe-t-il donc ?
Le majordome prit respectueusement mon manteau, mon chapeau et mes gants, et me chuchota à l'oreille :
- M. Sherlock Holmes a décidé de repartir pour Londres.
Je crus pendant un instant que j'avais mal entendu, mais à peine avais-je posé le pied dans le salon que je pus constater par moi-même la vérité de cette affirmation : mon ami, debout, le manteau à la main, sa valise posée à son côté, faisait les cent pas dans la pièce, sous le regard réprobateur de Mlle Swann et embarrassé de sa cousine. Je saluai la petite assemblée et recueillis un signe de tête de la part de notre cliente et un timide sourire de la part de Mlle Anderson. Ni Sebastian Swann ni Livia n'étaient visibles.
- Ah ! Vous voilà, Watson ! s'écria Holmes dès qu'il me vit.
Sans me laisser le temps de prononcer un mot et sans permettre à notre hôtesse d'émettre la moindre protestation, il enchaîna :
- J'ai un immense service à vous demander, mon ami.
Je reprenais peu à peu mes esprits.
- Bien sûr, Holmes. De quoi s'agit-il ?
- Je pars tout à l'heure pour Londres rechercher des informations à propos de Mme Ryder, si elle est encore en vie. J'ai besoin de savoir qui est entré en possession des lettres de Mlle Swann à la mort de M. Ryder si je veux avancer dans cette enquête. Cela vous importerait-il de rester ici, au cas où un autre événement venait à se produire ?
Mlle Swann prit la parole :
- Je vous en prie, docteur, restez ! Votre présence me rassurerait.
Je m'inclinai en signe d'assentiment, trop abasourdi par la tournure des évènements pour répondre quoi que ce soit.
- Magnifique ! s'exclama Holmes en enfilant son manteau. Dans ce cas, nous pouvons nous mettre en route ! Mademoiselle Swann, puisque vous avez à faire à Abernott, vous permettrez, je l'espère, que le docteur Watson m'accompagne jusqu'à la gare d'Oxford avant de revenir monter la garde à Limbrough Hall ?
Nous montâmes donc tous les quatre - Mlle Swann, Mlle Anderson, qui se rendait elle aussi à Oxford, comme tous les jours, Holmes et moi-même - dans la voiture qui démarra aussitôt. A Abernott, le cocher fit arrêter les deux chevaux devant une grande demeure couleur brique.
- A quelle heure faut-il venir vous chercher, mademoiselle ? demanda-t-il.
- Inutile de vous déplacer, George, répondit la jeune femme. M. Kent, chez qui je déjeune, me raccompagnera jusqu'à Limbrough Hall.
Au moment de descendre, elle se tourna vers mon ami :
- Vous reviendrez ?
- Pas avant qu'un élément nouveau n'apparaisse dans mon enquête, soit à Londres, soit ici même, mademoiselle Swann. La recherche d'une personne disparue peut s'avérer assez longue, et je ne suis pas assuré, même en retrouvant Mme Ryder, de découvrir le détenteur de vos lettres et de cet anneau qui vous a été rendu. Mais, durant mon absence, je réponds du docteur Watson comme de moi-même.
Notre hôtesse acquiesça presque tristement, puis, avec un signe de tête à mon intention et un regard rapide à sa cousine, elle descendit de la voiture. Je la vis traverser la chaussée humide et sonner à la porte de la maison ; on lui ouvrit presque aussitôt, et la porte se referma sur elle avec un bruit mat. Les chevaux reprirent leur pas tranquille.
Le trajet d'Abernott à Oxford fut très silencieux. Holmes semblait perdu dans des pensées dont rien ne pouvait le distraire et ne s'apercevait pas du regard insistant, que je sentais empli de reproches, de Mlle Anderson ; quant à moi, plus embarrassé que mon compagnon, je feignis de m'absorber dans la contemplation du paysage.
Lorsque nous arrivâmes devant la gare, la jeune fille, surmontant sa timidité naturelle, s'écria brusquement :
- Pourquoi partez-vous ? Martha comptait sur vous.
Holmes la regarda un instant comme s'il ne comprenait pas le sens de sa question, puis il répondit doucement :
- Je pense que je serai plus utile ailleurs, mademoiselle.
Elisabeth Anderson baissa les yeux.
- Ma cousine est très peinée, monsieur Holmes.
- Je ne doute pas, dit le détective d'un ton aussi sec qu'il avait été doux auparavant, que Mlle Swann ne comprenne et n'accepte les raisons de mon départ. Que je sache, je n'abandonne pas cette affaire ; seulement, j'entends la mener comme bon me semble.
Je dus rougir en entendant parler ainsi mon ami, tandis que Mlle Anderson, de son côté, pâlissait.
- Docteur Watson, murmura-t-elle sans oser relever la tête, souhaitez-vous rentrer immédiatement à Limbrough Hall ?
- Je ne voudrais pas faire faire un aller-retour inutile à votre cocher, répondis-je.
- George a ordre de venir me chercher à cinq heures devant l'église. Peut-être trouvez-vous que cela fait tard...
- Je profiterai de ce temps pour visiter la ville.
En vérité, je n'étais pas fâché d'éviter, une demi-journée durant, l'atmosphère de Limbrough Hall qui, suite au départ de Sherlock Holmes, ne pouvait manquer d'être pesante, et bien certainement fort embarrassante pour moi. De plus, Mlle Swann devait passer la journée entière à Abernott ; je ne manquais donc pas à mon devoir en m'absentant durant sa propre absence.
La jeune fille nous laissa tous deux devant la gare, après avoir pris congé de mon ami d'une façon quelque peu froide et cérémonieuse.
- Je suis désolé de vous mettre dans cette situation fausse, Watson, me dit Holmes une fois que se fût éloignée la voiture dans le brouillard naissant. J'en suis sincèrement désolé, mais soyez bien sûr tout d'abord que mon départ est nécessaire, et ensuite que je serai de retour très bientôt.
- Mais vous avez dit à Mlle Swann...
- Ce que j'ai dit à Mlle Swann est fort clair, me semble-t-il : s'il arrive quelque chose à Limbrough Hall, je reviendrai immédiatement. Or, il ne peut manquer d'arriver quelque chose bientôt, peut-être même cette nuit.
- Et, sachant cela, vous choisissez ce jour précis pour partir ? demandai-je, stupéfait.
Holmes haussa les épaules.
- Watson, me répondit-il d'un ton goguenard, voilà quatre jours que nous sommes à Limbrough Hall, et rien ne s'est produit depuis la nuit de notre arrivée. J'en déduis donc que notre présence - ou plutôt que ma présence - empêche le coupable de se manifester ; je pars afin de lui laisser le champ libre.
- Vous pensez, dis-je, incrédule, que le voleur craint de se manifester lorsque vous êtes là ?
Mon ami leva les yeux au ciel en signe d'impatience.
- Ai-je jamais dit cela, Watson ?
Je ne trouvai rien à répondre tant la logique de cette série d'affirmations péremptoires m'échappait. Bien certainement, mon visage devait refléter la plus grande perplexité, car Holmes ne put s'empêcher de sourire.
- Cette affaire est loin de se présenter comme je l'imaginais, reprit-il d'un ton plus calme. Je pensais qu'un indice, à l'intérieur ou à l'extérieur, me mettrait sur la voie. Mais je n'ai rien vu, rien, Watson ! Je manque de matière, le mobile m'échappe, en un mot, je n'ai rien découvert en quatre jours...
Sherlock Holmes soupira, et je me rendis compte pour la première fois que cette inactivité avait dû mettre ses nerfs à rude épreuve. Je tentai d'aborder un autre point qui, soudain, me semblait important :
- Si vous redoutez que quelque chose arrive rapidement, peut-être souhaitez-vous que je retourne au plus vite à Limbrough Hall afin de veiller sur Mlle Swann ?
A mon grand étonnement, Holmes se contenta de hausser les épaules en signe de parfait désintérêt, comme pour me signifier que la protection de sa cliente ne lui importait guère. J'en fus quelque peu choqué. D'ordinaire, mon ami prenait toutes les précautions possibles pour prévenir toute attaque contre les personnes qui requéraient son aide.
- Profitez plutôt de la ville, mon cher Watson, répliqua-t-il en souriant, avant d'aller affronter les remarques réprobatrices que l'on ne manquera pas de faire à mon endroit... Je vous répète que je suis absolument navré de cette situation, mais ce n'est pas en restant ici inactif que je comprendrai le mobile véritable de notre voleur.
- Le mobile véritable ? m'exclamai-je. Vous ne pensez pas que ces disparitions à répétition aboutiront à un chantage ?
- Non, Watson, je ne le pense pas. Voilà presque trois mois que les mêmes phénomènes étranges se reproduisent et Mlle Swann n'a toujours pas reçu d'ultimatum. Rien ne nous dit que l'on en veuille à son argent.
- Mais à quoi, alors ? Croyez-vous que Frank Ryder soit encore en vie et qu'il ait décidé de se venger d'avoir été éconduit en terrorisant son ancienne fiancée ?
- Non, je ne crois pas aux revenants, et je ne crois pas non plus que M. Ryder soit vivant.
- Mais alors, que dois-je dire à Mlle Swann...
- Surtout, n'allez pas lui répéter ce que je viens de vous dire ! Ne le répétez à personne, d'ailleurs. J'ai un instant cru pouvoir comprendre les faits en restant à Limbrough Hall, mais je me suis visiblement trompé. Reste à voir si mon départ va changer quelque chose. Or, si le coupable est, comme je le pense, un des habitants de ce manoir, il ne doit en aucun cas se douter que je pars dans le but de l'obliger à se démasquer, à commettre une erreur. Pour tous, y compris pour Mlle Swann, je vais rechercher Mme Ryder. J'espère que le voleur aura la bonne idée de vous rendre une petite visite cette nuit. Cela confirmerait mes soupçons.
- Je ne comprends pas, Holmes.
Mon ami me regarda étrangement avant de me répondre :
- Moi non plus, Watson, je ne comprends pas. Mais, ajouta-t-il aussitôt, je pense agir au mieux. Je n'en suis pas sûr, mais je crois que partir est la meilleure chose que je puisse faire dans l'état actuel des choses.
- Très bien. Dois-je faire quelque chose pendant votre absence ?
Mon ami m'adressa un sourire mi-fatigué, mi-amusé.
- Oh, je ne vous empêche pas de mener votre propre enquête, si cela vous chante, mais je crains fort que vous ne découvriez que des amours prétendument secrètes et de vieilles haines endormies, toutes prêtes à être réveillées. Enfin, sait-on jamais... Mais surtout, prévenez-moi immédiatement si le moindre évènement se produisait. Envoyez un télégramme à Baker Street et je viendrai immédiatement à Abernott.
Un sifflement aigu se fit entendre. Holmes saisit la poignée de sa valise.
- Ah ! Voici mon train, je crois.
Machinalement, je tournai les yeux vers la locomotive qui entrait en gare.
- Mais, Holmes, m'écriai-je, étonné de ce que mon ami n'eût pas remarqué une chose aussi évidente, ce train ne va pas vers Londres !
- Ah, vraiment ? Eh bien, je m'en accommoderai tout de même ! Après tout, vous ai-je jamais dit, Watson, que j'allais à Londres ? Je l'ai dit devant Mlle Swann, Mlle Anderson et M. Niels, et donc à leur intention, ce qui est très différent.
- Mais où allez-vous ? demandai-je.
Holmes eut un geste évasif alors qu'il posait le pied sur la première marche du wagon.
- Je vais réfléchir à ce problème au calme, me répondit-il en souriant. N'oubliez pas de m'envoyer un télégramme dès que quelque chose se produira ! Et si possible, envoyez-le vous-même ! Au revoir !
Le train s'ébranla, et, avant que j'eusse pu émettre la moindre protestation, le bruit assourdissant de la locomotive retentit, rendant tout échange impossible. Je restai seul sur le quai, désorienté et quelque peu irrité de l'attitude désinvolte de Holmes à mon égard. Non content de me laisser seul dans un manoir où les habitants me regarderaient certainement de travers et où un étrange voleur dérobait sans mobile des objets dont la seule valeur était sentimentale, il partait de surcroît sans me dire un mot de sa destination ni de son but...
N'ayant rien de mieux à faire, je revins lentement sur mes pas et commençai à déambuler au hasard à travers la ville. Le froid n'était pas aussi vif que la veille, la neige avait presque fondu dans les rues encombrées de fiacres et de passants et le brouillard commençait à se lever. Le mystère de Limbrough Hall et le comportement non moins énigmatique de mon ami accaparaient mon esprit ; je passai en revue les divers habitants de Limbrough Hall sans parvenir à trouver un mobile valable. Les seules idées qui me venaient en tête étaient assez sinistres - sans aucun doute Holmes les aurait-il qualifiées de romanesques : je m'imaginais que l'on n'avait monté cette mise en scène que dans le but de détourner les soupçons sur Frank Ryder - qui, après tout, n'était peut-être pas mort - dans le cas où Mlle Swann vînt à mourir de façon peu naturelle. Et dans ce cas, seuls les héritiers pourraient avoir intérêt à la disparition de l'héritière de l'immense fortune des Swann. J'essayai de repousser cette pensée. Sebastian Swann, malgré l'étrange sentiment de répulsion qu'il m'inspirait, n'avait pas l'étoffe d'un meurtrier. Et pourtant, il avait à plusieurs reprises demandé de l'argent à sa soeur... Quant à Mlle Anderson, cette éventualité n'était même pas envisageable. Et pourtant, Holmes avait laissé entendre que sa frayeur pouvait être feinte...
Alors que je marchais de la sorte, au milieu d'un brouillard à chaque pas plus dense, sans prêter attention aux charmes de la vieille ville et sans davantage trouver de réponse à mes questions, j'aperçus soudain, à une dizaine de mètres devant moi, Mlle Anderson, qui sortait d'un bâtiment. Bien que le brouillard fût assez dense, je la reconnus à la couleur caractéristique de sa cape - un bleu assez vif qui d'ailleurs m'avait semblé quelque peu voyant pour une jeune fille aussi réservée. A ses côtés se tenait un homme de haute taille dont je ne pus distinguer les traits que vaguement ; avant que j'eusse le temps de réagir, tous deux étaient montés dans un fiacre, qui démarra aussitôt.
Pendant les quelques secondes qu'avait duré cette vision, j'avais cherché des yeux un véhicule, intrigué malgré moi de la compagnie de la timide Elisabeth Anderson, et désireux de savoir ce que cachait ce mystérieux rendez-vous dont la jeune fille n'avait jamais fait mention. A peine cette pensée m'avait-elle traversé l'esprit que j'eus honte de mon indiscrétion ; mais je me souvins la seconde d'après que Mlle Anderson était elle-même impliquée dans une affaire pour le moins étrange, et qui justifiait amplement ma curiosité. Aucune piste, aussi improbable fût-elle, car il n'y avait pas d'apparence que cette affaire eût un lien quelconque avec celle qui préoccupait la propriétaire de Limbrough Hall, aucune piste n'était à négliger.
De plus, je dois avouer que les soupçons émis par Sherlock Holmes quant à ma capacité à mener ma propre enquête m'avaient quelque peu piqué au vif, et je voyais dans le hasard providentiel qui m'avait amené à croiser Mlle Anderson l'occasion de prouver au détective que j'étais capable de découvrir quelque chose.
Mais il n'avait fallu au fiacre que quelques secondes pour se fondre dans le brouillard, aussi décidai-je de tourner mes investigations du côté du bâtiment. C'était une petite pension sans prétentions, mais à première vue propre et accueillante. Je poussai la porte et me trouvai dans une salle de taille moyenne, égayée par un grand feu de cheminée. L'hôtesse, une brave femme à la figure ronde et avenante, s'empressa de venir au-devant de moi.
- Ah, monsieur, commença-t-elle sans me laisser le temps de placer un mot, je n'ai malheureusement plus une chambre de libre !
Je haussai les épaules en signe de résignation.
- Décidément, je joue de malchance !
- En revanche, si vous voulez déjeuner, monsieur...
Elle indiqua d'un revers de main trois tables vides dans un coin de la pièce. Une agréable odeur de poulet émanait de la cuisine, et je sentis ma faim se réveiller tout à coup. De plus, peut-être parviendrais-je, en restant dans l'hôtel, à obtenir des informations sur le mystérieux accompagnateur de Mlle Anderson.
Je m'assis donc à une table, et lorsque l'hôtesse m'apporta mon repas, je lui demandai sur le mode anecdotique :
- Au fait, il me semble avoir vu tout à l'heure une de mes connaissances sortir de votre hôtel. Une jeune femme vêtue d'une cape bleue.
- Ah ! oui, s'écria la femme. Je vois de qui vous voulez parler.
- Cela fait longtemps que je ne l'ai pas vue et j'ignore son adresse ; loge-t-elle ici ?
- Je suis navrée de ne pouvoir vous renseigner, monsieur. Cette jeune dame vient ici parfois, mais elle ne loge pas chez moi. Elle vient rendre visite à un de mes plus anciens clients.
Je fis un signe de tête négatif destiné à indiquer que j'ignorais cette circonstance. Intérieurement, je jubilais.
- Il est ici depuis près de deux ans, maintenant, ajouta la brave femme qui semblait ravie de trouver quelqu'un à qui parler. Un brave jeune homme, honnête, travailleur, qui paye régulièrement son loyer. Il est presque établi ici à titre de locataire permanent, si vous voyez ce que je veux dire. Je crois qu'il travaille dans une bijouterie.
- Et la demoiselle vient lui rendre visite souvent ?
- C'est arrivé quelques fois, monsieur. La semaine dernière, par exemple, elle est venue ici tous les jours. Mais c'était une circonstance exceptionnelle, car ce pauvre jeune homme est tombé malade il y a quelques jours, et la demoiselle est restée à ses côtés jusqu'à ce qu'il aille mieux. Hier encore, il ne pouvait pas se lever. Mais comme la jeune fille et le jeune homme sont tous les deux respectables, et comme elle m'a confié qu'ils étaient fiancés, je n'ai pas vu d'inconvénient à la faire monter chez lui afin qu'elle prenne soin de lui. C'est un Français, monsieur, il parle avec un léger accent. Je crois qu'il est seul au monde, je ne lui connais pas de famille et il ne reçoit jamais de visites, excepté lorsque cette demoiselle vient le chercher. Mais j'ignore son nom, monsieur, et je ne sais pas si c'est la personne que vous cherchez. Souhaitez-vous me laisser votre nom, afin de la prévenir que vous cherchez à la revoir ?
- Non, répondis-je, je vous remercie, mais je préfèrerais qu'elle n'en sache rien. Vous comprenez, j'ignorais tout de l'existence de ce jeune homme il y a quelques minutes, et je me sens quelque peu gêné d'avoir, bien malgré moi, découvert un fragment de sa vie privée.
Au fond de moi-même, je me sentais quelque peu coupable d'avoir espionné Mlle Anderson, et encore davantage du mensonge que je venais de servir à l'hôtesse afin de ne pas éveiller les soupçons de la jeune femme.
- Je comprends très bien, monsieur. Soyez tranquille, je ne dirai rien. Je suis très discrète pour ces choses-là.
Je ne pus m'empêcher de sourire en entendant cette brave femme me vanter sa discrétion, alors qu'elle venait de me conter en cinq minutes tout ce qu'elle savait sur son client, sans que je ne lui eusse rien demandé explicitement.
Une demi-heure après, j'étais dehors, ravi d'avoir découvert l'existence de ce fiancé français. Les soupçons que j'avais pu avoir en l'apercevant au bras de Mlle Anderson s'étaient évanouis. Les fréquentes sorties de la cousine de Mlle Swann à Oxford et les justifications rougissantes qu'elle en donnait s'éclaircissaient tout à coup. J'étais en moi-même presque heureux de savoir que cette jeune personne, qui m'avait semblé si frêle et si fragile, et si seule à côté des forts caractères qu'étaient Martha et Sebastian, avait trouvé un homme pour l'aider, la protéger et l'aimer.

A l'heure dite, j'étais devant l'église, où je retrouvai la jeune femme, en proie à une vive agitation. Bien entendu, je ne lui touchai pas mot de ce que le hasard m'avait fait découvrir, mais je ne pouvais m'empêcher de la regarder avec d'autres yeux. Le chemin du retour se passa plus agréablement que ce que je ne le craignais ; sans doute la rancoeur de Mlle Anderson envers Holmes ne s'étendait-elle pas à moi, et, malgré sa nervosité bien visible, nous parlâmes de choses et d'autres - mais pas des vols mystérieux commis chez sa cousine - jusqu'à notre arrivée à Limbrough Hall.
Le digne majordome nous ouvrit la porte et prit nos manteaux. Il nous informa, avec force détours et digressions que je ne rapporterai pas ici, que Mlle Swann n'était toujours pas rentrée, et que personne n'avait vu M. Swann de la journée. Mlle Anderson, qui s'était déjà plainte pendant le trajet d'une forte migraine, me demanda la permission - que je lui accordai bien évidemment sur-le-champ - de se retirer dans sa chambre.
Je restai donc seul avec le bavard Edward Niels, qui s'empressa d'aller me chercher une tasse de thé préparé par sa femme, toujours invisible. Il n'était pas très dur de le faire parler : je me contentai de lancer une remarque assez neutre sur les étranges événements qui nous avaient appelés au manoir, Holmes et moi, et le brave homme enchaîna aussitôt. Il m'expliqua avec volubilité, en faisant de grands gestes, qu'il s'était contenu, quelques jours plus tôt, devant Mlle Swann, par respect pour elle, mais que le jeune Sebastian était un mauvais garçon.
- Voyez-vous, docteur, chuchota-t-il, je ne serais pas surpris qu'il y soit pour quelque chose dans toutes ces disparitions. M. Swann a la passion du jeu, et ce n'est pas la première fois qu'il demande de l'argent à Mademoiselle. A force d'essuyer des refus, il aura peut-être été tenté de se servir lui-même...
- Mais j'ai cru comprendre que ce qui avait été dérobé, objectai-je, n'avait pas une grande valeur intrinsèque.
- Non, c'est vrai, admit le majordome. Mais le collier qui a été dérobé, la montre ou le châle même de Mademoiselle, qui était fort beau, ont pu être revendus à des prix fort honorables.
- Et vous pensez que M. Swann...
- Je ne sais pas, monsieur, mais ce qui est sûr, c'est que M. Holmes aurait mieux fait de rester ici !
Je haussai un sourcil pour demander des explications.
- Qui que ce soit, il n'en restera pas là. Il lui en faudra toujours plus. Et tous ces vols suivent une logique irréfutable, une progression qui ne peut s'arrêter...
Je le considérai un instant avec surprise. Ce petit vieillard tout ridé, qui parlait tant, semblait s'être fait sur le sujet une opinion bien arrêtée. Il m'apparut soudain plus intelligent que je ne l'avais cru au premier abord. Je lui fis signe de continuer.
- D'abord, on récupère les objets offerts à Mlle Swann par M. Ryder ; puis on procède à l'échange de lettres ; enfin, c'est l'anneau de fiançailles de Mademoiselle, qu'elle a rendu à M. Ryder il y a des années, qui a reparu comme par magie. Que va-t-il se passer maintenant ? Après l'échange d'anneaux, dans la logique, le fiancé épouse la jeune femme qu'il aime... et l'emmène avec lui...
Je voyais où voulait en venir le majordome. Son raisonnement était loin d'être absurde, mais il y avait en lui quelque chose qui irradiait, comme un sentiment de haine diffus, qui m'empêchait d'être tout à fait convaincu par ce qu'il disait.
- Vous pensez donc, demandai-je en baissant la voix, que le but est...
- De faire disparaître Mlle Swann, oui, monsieur, répliqua M. Niels d'une voix ferme. Après les fiançailles vient le mariage. M. Ryder, ou quiconque se faisant passer pour lui, finira par réclamer son bien le plus cher.
Je ne pus réprimer un frisson.
- Voilà pourquoi je dis que M. Holmes aurait mieux fait de rester ! Je dis que Mlle Swann est en danger ! Je le lui ai dit d'ailleurs, mais elle n'a pas voulu m'écouter. Elle croit que M. Sebastian est toujours un enfant, incapable d'agir par lui-même, mais ce gosse a grandi, docteur, et il doit hériter de la moitié de la fortune de Mlle Swann !
Tout ce que j'entendais était d'une monstrueuse audace de la part d'un serviteur, et pourtant, je devais reconnaître que le vieil homme n'avait pas tort.
- Voilà, monsieur, ce que je pense vraiment de l'histoire. M. Swann a besoin d'argent, je ne sais pour quelle raison, et mademoiselle le lui refuse. Les disputes sont fréquentes entre eux et...
- Monsieur Niels !
La voix de Mlle Swann avait retenti derrière le majordome, sèche, froide, presque haineuse. Le vieil homme pâlit et se retourna tandis que je me levais précipitamment, guère plus à l'aise que mon interlocuteur. Je n'avais pas entendu arriver notre hôtesse, et la silhouette de M. Niels, debout devant moi, me dissimulait la porte du salon. L'idée d'être surpris par la personne qui m'hébergeait, qui m'avait invité chez elle, en train d'écouter les plus vils cancans de domestique sur son frère me faisait honte.
Mlle Swann, sans prononcer une parole, sans bouger, lança à son majordome un regard impérieux, empli de colère, qui lui intimait assez clairement de se retirer. Le pauvre homme s'exécuta sans même penser à se disculper, et je restai seul dans le salon face à la jeune femme.
Quelques secondes s'écoulèrent dans le silence le plus total. Quelques secondes de gêne intense qui me parurent une éternité.
- Mademoiselle Swann... commençai-je.
Elle m'arrêta d'un geste et d'un sourire tout en posant son manteau sur un fauteuil.
- M. Niels vous racontait les exploits de mon frère, n'est-ce pas ?
J'ébauchai une vague protestation, tout en maudissant en mon for intérieur Holmes qui m'avait mis dans une telle situation ; mais la jeune femme m'empêcha de nouveau de parler et s'assit en face de moi, me faisant signe de l'imiter.
- J'imagine assez bien tout ce qu'il a pu vous dire, poursuivit-elle avec un rire qui sonnait faux. De quoi conforter vos soupçons.
J'essayai de me justifier une seconde fois, sans plus de succès que précédemment. Mlle Swann n'était visiblement pas disposée à m'écouter.
- Je sais parfaitement ce que pensent M. et Mme Niels des étranges évènements qui ont récemment bouleversé Limbrough Hall. Quoi qu'il en soit, docteur, avant d'en tirer des conclusions hâtives, j'aimerais que vous m'écoutiez.
Elle s'arrêta un instant, comme pour réfléchir à ce qu'elle pouvait me dire ou non.
- Edward est un excellent majordome, commença-t-elle avec lenteur, tout dévoué à l'héritière du major Swann, mais il n'a pas appris à mettre de côté ses sympathies et ses antipathies. Jamais il n'a aimé mon frère. Déjà, lorsque nous étions plus jeunes, Sebastian était le préféré de mon père. Je suppose que cela tenait à l'amour qu'il portait à sa mère. Je ne l'en blâme pas, docteur Watson. J'ai compris très tôt ce que nous représentions tous deux pour mon père : j'évoquais pour lui une femme qu'il n'aimait plus, alors que mon frère lui rappelait une femme qu'il aimait encore, et dont la mort l'avait séparé.
« M. et Mme Niels, qui avaient toujours beaucoup apprécié ma mère, n'étaient pas d'accord avec le major. Elever un enfant illégitime, fils d'une femme qui n'était pas d'un milieu recommandable, leur semblait une faute impardonnable au code de l'honneur. Ce que pour ma part j'ai toujours trouvé juste et équitable, en dépit de la préférence marquée de mon père pour Sebastian, leur semblait une hérésie. Ils en sont venus à le haïr. Il faut vous dire, ajouta-t-elle en soupirant, que mon père avait pour cet enfant une faiblesse sans limites. Depuis toujours, il lui a tout passé, ne lui a rien refusé, et les domestiques devaient supporter sans mot dire les trop nombreux caprices de mon frère. Sebastian abusait du pouvoir qu'il avait sur mon père et faisait toujours accuser les domestiques, qu'il n'aimait pas.
« Sebastian a été un enfant gâté et il a conservé bon nombre de traits de caractère blâmables. Il agit souvent comme si tout lui était dû. Il dépense à tort et à travers l'argent que je lui donne. Nos « fréquentes disputes », comme le dit fort justement M. Niels, sont dues à mon caractère, incompatible avec le sien. Je n'ai pas l'habitude de céder, docteur. Je suis une femme indépendante et j'estime n'avoir personne au-dessus de moi, pas même mon frère. D'où certaines altercations - comme celle de l'autre jour, à laquelle vous avez assisté. Mais malgré ses travers, malgré nos disputes, je suis très attachée à lui. Nous avons toujours été très proches, en dépit de la distance et des apparences. Il n'y a entre nous aucune rivalité qui serait née de nos situations respectives, et les seuls problèmes réels viennent des sommes exorbitantes que Sebastian me réclame régulièrement.
La jeune fille s'interrompit soudain et me regarda avec un sourire.
- Votre ami avait raison, docteur Watson. Vous faites partie de ces rares personnes qui incitent à la confidence. Je n'avais pas l'intention de vous raconter tout cela. Et pourtant, je l'ai fait, et je me sens soulagée de l'avoir fait. Pardonnez-moi de vous avoir ennuyé avec mes histoires de famille.
- Pas du tout, protestai-je. Mais quand diable...
Je m'arrêtai net. Je n'osais pas lui demander ce que Holmes avait bien pu dire de moi, mais je n'avais pu m'empêcher de paraître surpris. Mlle Swann émit un rire cristallin, autrement plus sincère que quelques minutes auparavant. Je me détendis un peu.
- Oh, cette conversation remonte à bien longtemps. Votre ami s'appelait encore Sigerson et j'ignorais totalement que la personne dont il me parlait était le docteur Watson.
Elle porta la main à son front, comme pour appeler les souvenirs.
- C'était peu de temps avant qu'il ne parte - ou plutôt avant qu'il ne disparaisse. Vous saviez cela, docteur, que votre ami avait disparu sans laisser de traces ? Un jour, je me suis rendu chez lui et il n'était plus là. Il m'avait avoué quelques jours auparavant qu'il avait le mal du pays. Il aimait beaucoup la France, mais un de ses amis commençait à lui manquer. Ce jour-là, il m'a un peu parlé de lui - et de vous. Lorsque j'ai appris qu'il ne s'appelait pas Sigerson, j'ai cru qu'il avait tout inventé de sa vie, et qu'il m'avait menti du début à la fin. Mais je me rends compte à présent qu'il n'en est rien. Ce qu'il m'a dit de vous est vrai. Ce qu'il m'a dit de la nostalgie de son pays était vrai. Je pensais juste que ce pays était la Norvège, mais voilà où s'arrête le mensonge...
Je m'étais senti rougir légèrement lorsque Mlle Swann avait parlé de la nostalgie de mon ami. Jamais je n'aurais imaginé Holmes en proie au mal du pays, jamais je n'avais imaginé pouvoir lui manquer - et surtout jamais je n'aurais pu croire qu'il se confierait à qui que ce soit. La jeune femme revint avant moi à la réalité présente.
- Si je vous ai raconté tout cela, docteur, c'est aussi pour que vous sachiez qu'entre mon frère et moi existent des liens indestructibles. Jamais Sebastian n'userait d'un tel moyen de chantage pour parvenir à ses fins. Je vous l'affirme, Sebastian est innocent de tout ce qui s'est passé ou peut encore se passer à Limbrough Hall !
Elle avait mis dans ces derniers mots tant de force et de conviction que je l'interrogeai du regard. Elle soupira.
- J'ai bien peur que M. Holmes ne soupçonne mon frère, docteur. Je ne peux rien vous prouver, mais je sais que Sebastian est innocent, j'en ai la certitude absolue ! Je sais que tout le monde le suspecte dans cette maison, excepté Elisabeth. Vous aussi, je le sais, sinon vous n'auriez pas écouté M. Niels parler de lui ainsi. Et peut-être M. Sigerson - je veux dire M. Holmes...
Il y avait dans cette phrase laissée en suspens une question sous-jacente. Je m'empressai de répondre :
- Mademoiselle, pour ma part, je me sens complètement dépassé par les événements et je ne m'estime pas en mesure de porter un jugement sur qui que ce soit. Quant à Sherlock Holmes, je ne peux vous dire quelles sont les pistes qu'il a suivies, ni ce qu'il pense des habitants de Limbrough Hall. Holmes vous a peut-être dit que j'incitais à la confidence, mais il ne me l'a guère prouvé !
- Que voulez-vous dire ?
Une petite lumière de curiosité, voire d'intérêt, luisait dans les yeux de mon interlocutrice.
- Tout simplement que Sherlock Holmes ne me dit pas toujours ce qu'il pense, et parfois même me laisse dans l'ignorance de ses soupçons et de ses certitudes jusqu'à ce qu'il révèle le vrai coupable, brusquement, aux yeux de tous, comme par magie...
La jeune femme ne put s'empêcher de rire.
- J'ai lu vos récits, dit-elle. Si je n'avais pas connu votre ami, j'aurais cru que vous aviez inventé cette belle excuse pour ne pas avoir à répondre à des questions indiscrètes concernant M. Sherlock Holmes. Mais je l'ai moi-même vu à l'oeuvre à Montpellier, il y a deux ans. Nous avons été voisins pendant quatre mois, et au cours de ces quatre mois, il ne m'a parlé de lui qu'une seule fois, comme je vous l'ai dit tout à l'heure. Je ne sais toujours pas grand-chose de sa vie, d'ailleurs. Et puis M. Sigerson a aussi résolu une affaire sur le sol français, et il ne nous a fait part de ses conclusions qu'à la toute fin de son enquête...
La conversation prenait un tour moins embarrassant pour moi et je me sentis tout à fait soulagé. De plus, ma curiosité avait été aiguisée par ce que venait de dire Mlle Swann. Quelle était cette mystérieuse affaire résolue à Montpellier dont jamais Holmes ne m'avait soufflé un traître mot ? Je risquai une question à ce sujet. Visiblement, ma charmante hôtesse n'avait pas besoin d'être beaucoup poussée pour parler de « M. Sigerson » : j'appris en une soirée bien plus de choses sur mon ami que je n'avais réussi à découvrir depuis un an que je l'avais retrouvé.
Notre conversation se prolongea durant le repas. Comme à son habitude, Elisabeth Anderson laissa la parole à sa cousine, qui parla de l'Italie, de la France, de musique de théâtre, et bien sûr de mon ami. Tout mon embarras s'était dissipé : le dîner que je redoutais tant se déroulait dans une ambiance chaleureuse, et au lieu d'entendre des reproches, j'apprenais une partie de la vie de Holmes sur le continent. Si Mlle Anderson semblait nerveuse, jamais Martha Swann n'avait été aussi volubile. Je me surpris à penser qu'elle parlait pour dissimuler sa tristesse ou son inquiétude, dues à l'absence conjuguée de son frère et du détective.
Vers la fin du repas, un bruit se fit entendre dans le hall : une porte claqua violemment, puis un cri effrayé interrompit net notre conversation. Je m'élançai hors de la pièce, suivi de près par Mlle Swann. Je me heurtai presque aussitôt à Livia qui accourait, l'air effaré :
- Docteur, docteur, venez vite !
- Que s'est-il passé, Livia ? demanda Mlle Swann.
- C'est M. Sebastian, répondit la femme de chambre, avant d'ajouter quelques mots en italien que je ne compris pas.
Nous nous précipitâmes dans le hall, où le jeune homme était assis sur une chaise, blanc comme un linge, le visage défait, les vêtements en désordre, entouré de M. et Mme Niels, qui semblaient avoir pour un instant oublié leurs inimitiés. Sa chemise claire était tachée de sang et une large estafilade, probablement due à un coup de couteau, décorait son front. Devant cette figure ensanglantée, Elisabeth Anderson, qui nous avait rejoints, poussa un cri perçant, tandis que le majordome balbutiait « Quel malheur, mademoiselle, quel malheur ! » et que Livia marmottait des prières italiennes.
Seule Martha Swann garda son calme. Elle ordonna aux domestiques de se retirer et à Livia de lui monter de l'eau chaude et des linges propres. Puis elle m'aida à soutenir son frère jusqu'à sa chambre. Nous nous aperçûmes qu'un autre coup lui avait tailladé le bras.
Fort heureusement, les deux blessures étaient plus impressionnantes que sérieuses, et la faiblesse du jeune homme n'était due qu'à la perte de son sang et à la marche qu'il avait faite depuis Abernott. Je nettoyai les deux coupures, stoppai l'hémorragie du mieux que je le pus, et entrepris, avec l'aide de Mlle Swann, de confectionner un pansement pour la tête du blessé. Je m'assurai qu'il n'avait pas d'autre blessure, qu'aucun coup de gourdin n'avait touché la tête ou l'abdomen, puis je pus affirmer à la jeune femme que les blessures étaient sans gravité.
- Merci infiniment, docteur Watson, murmura-t-elle.
Elle resta un instant auprès de Sebastian, puis l'embrassa doucement sur le front. Je me proposai pour rester auprès de lui un moment et elle accepta, m'assurant qu'elle me relayerait d'ici peu, dès qu'elle aurait changé de vêtements, les siens étant tachés de sang.
Je croyais que le jeune homme, qui présentait tous les signes de l'ivresse, avait sombré dans le sommeil, mais à peine sa soeur avait-elle franchi la porte qu'il se redressa légèrement.
- Pas de chance, murmura-t-il. A deux contre un, la partie n'était pas très équitable.
- Comment vous sentez-vous ? demandai-je.
- Aussi bien que l'on peut se sentir après avoir reçu un coup de couteau sur la tempe et un autre dans l'avant-bras... Merci, docteur.
Il voulut me serrer la main, mais la douleur l'arrêta dans son geste.
- Que vous est-il arrivé ?
- Oh, une bagatelle, répondit-il avec un petit rire amer : une partie de cartes qui a mal tourné. L'un des autres joueurs m'a accusé de tricher, nous en sommes venus aux mains et... voilà le résultat, sans compter l'argent qu'ils m'ont volé.
D'un air découragé, il fixait sa main blessée.
- On ne vous a pas encore raconté, docteur ? La brebis galeuse de la famille, le mauvais garçon qui s'encanaille dans les pires tripots d'Oxford et même dans l'unique d'Abernott ?
Je ne répondis rien.
- Je sais bien que je devrais laisser de côté cette vie. Mais j'ai toujours eu la passion du jeu... et l'argent nécessaire pour assouvir cette passion. Maintenant, les choses ont un peu changé. Oh, je sais bien ce que vous pensez, ajouta-t-il devant mon regard que je ne pouvais empêcher d'être réprobateur. Cela ne m'autorise pas à réclamer à ma soeur ce qui est à elle et non à moi. Il y a longtemps que j'aurais dû partir, construire ma propre vie, quitter l'existence minable que je mène ici depuis toujours. Ce n'est pas le courage qui me manque, vous savez.
- Pourquoi ne le faites-vous pas, fis-je remarquer avec toute la délicatesse possible, si vous pensez qu'il s'agit de la meilleure solution pour vous et pour Mlle Swann ?
Le jeune homme soupira.
- J'aime Elisabeth, docteur Watson. Je l'aime éperdument, depuis toujours. Je n'ai pas le coeur de la quitter, ni le courage d'aller lui avouer...
Je songeai malgré moi au jeune homme qui accompagnait Mlle Anderson dans les rues d'Oxford. Ce pauvre Sebastian Swann n'avait décidément pas de chance.
- On dit « malheureux au jeu, heureux en amour », reprit-il comme s'il lisait dans mes pensées. Mais le mauvais sort s'acharne sur moi. Et en amour, c'est de famille : mon père, ma soeur, et moi maintenant... Martha a tort de s'obstiner. Votre ami n'est pas fait pour elle.
Je manquai m'étrangler.
- Pardon ?
- Je suis complètement ivre, murmura Sebastian Swann.
Je hochai la tête. Certainement, il y avait une grande part de vérité dans l'affirmation de sa propre ivresse. Mais tout ce qu'il avait dit auparavant ne ressemblait pas à des propos incohérents et décousus.
- Il vous faut du repos, lui intimai-je. Couchez-vous et tâchez de dormir. Votre soeur viendra plus tard voir si vous n'avez besoin de rien.
Après la révélation fracassante que venait de me faire le jeune homme, je souhaitais rester seul avec mes propres pensées ; mais en réalité, que m'apprenait-il de plus que ce que j'avais déjà deviné ? Je rentrai dans ma chambre après avoir laissé Mlle Swann auprès de son frère, bien décidé à me coucher immédiatement sans essayer de réfléchir aux événements de la journée.

Je dormis très mal cette nuit-là. J'avais beau me tourner et me retourner dans mon lit, je n'arrivais pas à trouver le sommeil. Mille idées aussi confuses que saugrenues m'assaillaient dès que je faisais mine de fermer les yeux.
Tout d'abord, il y avait mes soupçons envers Sebastian Swann, ce jeune homme qui ne m'était pas sympathique et qui semblait un coupable tout désigné. Cependant, tout ce que j'avais entendu la veille venait démentir mes premières idées : une soeur doit bien savoir, pensai-je, quel est le caractère profond de son frère, d'autant plus que Mlle Anderson et Livia semblaient d'accord avec la maîtresse de maison sur l'innocence absolue du jeune homme. Me revinrent alors les paroles inquiétantes de M. Niels au sujet de la progression des disparitions : et si Mlle Swann venait à être enlevée, voire... Je repoussai cette idée avec horreur. Après tout, le majordome et sa femme silencieuse pouvaient chercher, par pure antipathie, à reporter les soupçons sur Sebastian. L'arrivée du jeune homme blessé au cours d'une rixe et complètement ivre n'avait pas arrangé les choses, mais cela ne faisait pas de lui un voleur, un criminel en puissance ! Les propos du vieux domestique m'apparaissaient à présent exagérés, déformés par la haine.
Mais alors, si M. Swann n'était pas en cause, qui pouvait donc agir de la sorte ? Holmes avait apparemment eu des soupçons envers Mlle Anderson. Qu'en était-il de son « fiancé », de cet homme inconnu de tous que j'avais aperçu à Oxford ? C'est alors que je me souvins des mots de la logeuse de l'hôtel : le jeune Français avait été malade pendant une semaine. Il ne pouvait donc pas venir à Limbrough Hall... C'est alors qu'une autre idée, encore plus monstrueuse, m'apparut. Se pouvait-il qu'il fût de mèche avec la jeune fille pour effrayer Mlle Swann, la faire chanter, ou pire encore ?
Qu'avait donc dit Mlle Swann ? Elle léguait la moitié de sa fortune à son frère, l'autre moitié à sa cousine. Si elle venait à disparaître, Mlle Anderson toucherait elle aussi sa part de l'héritage. Elle était donc aussi suspecte que Sebastian Swann... Elle pouvait même compter sur l'attitude de son cousin, estimant à juste titre que tous les soupçons se reporteraient sur lui, peut-être même utilisant M. et Mme Niels pour l'accuser. Ou bien Martha Swann, lasse de la conduite de son frère, pouvait s'être entendue avec son amie de toujours et feindre tous ces vols, feindre aussi de protéger Sebastian...
Je dus mettre un frein à mes hypothèses. Comme me l'avait très justement dit Holmes, nous ne savions rien du véritable mobile de notre voleur. S'agissait-il d'effrayer Mlle Swann afin de lui soutirer de l'argent, ou bien, comme l'avait suggéré M. Niels, d'en arriver à la supprimer ? Ou bien le but était-il de faire accuser Sebastian Swann ? Y avait-il quelque chose d'important dans les affaires volées que le coupable cherchait à récupérer ?
Et puis, autre chose m'empêchait de dormir. J'avais reçu en une journée plus de confidences - plus ou moins volontaires - que je ne l'aurais souhaité. Mon envie de mener ma propre enquête était soudain réduite à néant. Il me semblait confusément que toutes ces histoires amoureuses, que je ne soupçonnais pas, venaient embrouiller l'affaire. Les mots que Mlle Swann avait prononcés me revinrent en mémoire : « Vous faites partie de ces rares personnes qui incitent à la confidence ». J'avais l'impression d'avoir recueilli non des secrets, mais des ennuis.
Après cet examen quelque peu confus de la situation, qui ne m'apporta rien d'autre qu'un début de migraine, je m'endormis.

Je ne sais si ce fut une intuition qui me réveilla aux aurores le lendemain matin, ou si des murmures étouffés me tirèrent d'un sommeil d'autant plus léger que mon inquiétude n'avait fait que croître durant la nuit. J'écoutai attentivement : des voix indistinctes, émanant de la chambre d'Elisabeth Anderson, me parvinrent à travers la porte. Intrigué, je me levai et sortis dans le couloir pour constater que la porte de la chambre de la jeune fille était entrouverte.
J'ignore quelle pulsion me poussa alors à me glisser sans bruit jusqu'au seuil de la pièce, qu lieu de rentrer dans ma chambre, comme l'ordonnaient le tact et la discrétion. Seule une chose est sûre : je m'avançai sur l'épais tapis qui étouffait le bruit de mes pas et m'arrêtai à un mètre de la porte, retenant mon souffle.
- Que puis-je faire ?
La voix de Mlle Swann avait un timbre si angoissé que je faillis entrer dans la pièce.
- Je n'en sais rien, balbutia Mlle Anderson avec des sanglots dans la voix, je n'en sais rien, Martha, je ne comprends rien...
La femme de chambre intervint aussitôt, dans son anglais approximatif :
- Je vous l'avais dit, mademoiselle : tout ça nous portera malheur ! Il ne faut pas se jouer des morts.
- Tais-toi, Livia ! s'écria Mlle Swann d'une voix suraiguë, puis, en baissant le ton : Nous ne devons pas nous laisser aller à une terreur superstitieuse. Il doit y avoir une explication rationnelle. Quelqu'un cherche à me faire peur.
Il y eut un silence.
- Et il y réussit, ajouta la jeune femme dans un souffle presque inaudible. D'où vient ce nouveau message ? Qui l'a glissé sous ma porte ? Et pourquoi ? Et cette écriture ! Je sens que je deviens folle !
- C'est ce M. Holmes, reprit Livia. Il a le mauvais oeil. Il ne doit pas revenir ici.
- Pour la dernière fois, tais-toi ! J'ai sans doute eu tort de faire appel à M. Holmes, mais il n'est nullement la cause de...
Elle s'interrompit, comme si une pensée nouvelle venait de la frapper.
- Croyez-vous qu'il soupçonne Sebastian ?
- Si M. Holmes soupçonne Sebastian, répondit Mlle Anderson d'une voix tremblante, il est de notre devoir de détourner ses soupçons.
- Je croyais que M. Holmes était infaillible ? fit remarquer Livia d'un ton narquois. Nous savons que M. Sebastian n'est pas coupable. Si M. Holmes le soupçonne, c'est qu'il...
- Livia, pour l'amour de Dieu, tais-toi !
Mlle Swann avait presque crié. En tant que médecin, ce cri m'inquiéta au plus haut point : la jeune femme me semblait au bord de la crise de nerfs.
- Vous ne tirerez rien de bon de toute cette histoire, mademoiselle, prédit la femme de chambre avant d'obéir à sa maîtresse.
- Quelle horrible journée, et quelle horrible nuit ! reprit Mlle Swann plus calmement. M. Holmes est parti, Sebastian est revenu blessé... Et maintenant, ce billet... Sommes-nous en train de devenir folles ? Je vais finir par croire Livia...
J'entendis alors la voix d'Elisabeth Anderson, qui me parut étrangement déterminée.
- Mais enfin, qu'attends-tu ? Il faut rappeler M. Holmes immédiatement ! Le danger est là, il nous presse ! Tu n'as pas peur de ce que M. Holmes pensera de Sebastian. Il sera aisé de prouver son innocence, et M. Holmes est loin d'être un imbécile. Ce n'est pas parce que tout semble l'accuser qu'il en tirera la conclusion de sa culpabilité. Le véritable problème n'est pas là et tu le sais...
La jeune fille s'arrêta brusquement.
- Que vas-tu faire, Martha ? demanda-t-elle d'une voix redevenue timide.
- Je ne le sais pas encore.
Le ton de la jeune femme avait retrouvé de sa force et de sa détermination.
- Je ne le sais pas encore, mais je vous défends de parler des événements de cette nuit au docteur Watson pour le moment. Je ne veux pas que M. Holmes soit prévenu sans mon consentement.
- Vous avez bien raison, mademoiselle ! s'écria Livia, oubliant les recommandations de silence de sa maîtresse. Qu'il reste à Londres !
- Faites-nous grâce de vos commentaires, je vous prie, ordonna froidement Mlle Swann. Rentrez dans votre chambre et faites comme si de rien n'était.
Je profitai du bruit que firent les trois jeunes femmes en se levant pour battre en retraite et regagner ma propre chambre. Je me sentais à la fois trop troublé par la tournure des événements et trop fautif d'être resté si longtemps devant cette porte, à écouter des choses qui ne me concernaient pas. De plus, l'intention des trois jeunes filles semblait être de ne pas alerter Holmes alors que, de toute évidence, comme mon ami l'avait prédit, Frank Ryder s'était de nouveau manifesté pendant la nuit.
Je ne balançai qu'un instant. Le détective m'avait bien recommandé de le prévenir dès qu'un nouvel élément se présenterait au manoir, et je ne me sentais guère de taille à résoudre seul cette nouvelle énigme.
Il ne me fallut pas plus d'une heure pour me rendre à pieds à Abernott. Le soleil luisait faiblement derrière une traînée de nuages cotonneux et le froid me semblait plus intense encore que la veille. Le bureau de télégraphe était heureusement ouvert ; j'y entrai sans hésitation et dictai un télégramme à l'intention de mon ami, l'avertissant de la tournure des événements et le priant de revenir au plus vite à Limbrough Hall. J'appréhendais quelque peu la réaction de Mlle Swann lorsqu'elle se rendrait compte que son hôte avait, contre sa volonté, quitté le manoir pour mettre Holmes au courant d'événements dont je n'étais pas censé avoir connaissance, mais je sentais que, quel que fût mon embarras d'avoir écouté aux portes, mon devoir était d'envoyer ce télégramme en dépit de l'opposition de la maîtresse de maison. Je comprenais l'inquiétude de la jeune femme à l'égard de son frère, mais n'étant pas aussi assuré que Mlle Anderson et sa cousine de l'innocence de Sebastian Swann, et cherchant avant tout à protéger notre cliente, je n'avais aucun scrupule à mettre Holmes au courant des événements de la veille et de la nuit, aussitôt que j'en serais moi-même informé.
J'en étais là de mes réflexions et je m'apprêtais à reprendre le chemin de Limbrough Hall, me préparant d'avance aux reproches de Mlle Swann, lorsque je sentis une main se poser sur mon bras.
- Mon cher Watson, dit à mon côté une voix familière, vous êtes bien matinal aujourd'hui !
Je me retournai brutalement pour me trouver nez à nez avec Sherlock Holmes qui me regardait, souriant, comme s'il était tout à fait normal qu'il fût à Abernott.
- Mais que faites-vous ici ? m'exclamai-je, abasourdi.
- Ne vous avais-je pas dit que je m'attendais à quelque chose pour cette nuit ? répondit mon ami. Dans cette prévision, je suis rentré par le dernier train, hier soir, et j'ai passé la nuit dans la bien triste auberge que vous voyez là, dont le seul et unique mérite est d'offrir une splendide vue sur le bureau de télégraphe. Je vous ai vu arriver, et, supposant que c'était à moi que vous écriviez d'aussi bon matin, je suis descendu pour vous féliciter de votre diligence.
Je ne pus m'empêcher de rire devant l'explication si simple que me livrait Sherlock Holmes. Cette apparition inattendue, après ce départ non moins imprévu, j'aurais pourtant dû m'y attendre...
- Que s'est-il passé ?
- Pour être franc, Holmes, je n'en sais trop rien.
Je racontai alors au détective les événements de la veille - le fiancé secret de Mlle Anderson, les confidences d'Edward Niels, la conviction de Martha Swann de l'innocence de son frère et l'état dans lequel était rentré ce dernier, sans mentionner toutefois les paroles qu'avait prononcées Sebastian Swann avant de sombrer dans le sommeil - et la conversation que j'avais surprise une heure et demie auparavant. Holmes m'écouta avec attention, mais son visage se rembrunit lorsque je lui expliquai que Mlle Swann ne semblait pas avoir l'intention de faire de nouveau appel à lui. Il resta pensif et silencieux pendant une minute avant de déclarer :
- Les choses se compliquent, Watson. Je ne m'attendais pas à cela.
Je savais par expérience qu'il était inutile de lui demander à quoi il s'attendait ; Holmes, ainsi que je l'avais expliqué à Mlle Swann, ne dévoilait jamais ses découvertes avant la révélation finale. Le goût du dramatique poussait mon compagnon à toutes sortes de bizarreries, dont la moindre n'était pas d'entretenir le mystère jusqu'à la dernière minute -attitude assez agaçante pour ceux qui essayaient - en vain - de comprendre la progression de sa réflexion. Je ne posai donc aucune question - en aurais-je posé une qu'il ne m'eût pas entendu - et j'attendis patiemment qu'il revînt à la réalité présente.
- Vous avez très bien fait, Watson, me dit-il lentement. A présent, vous pouvez rentrer à Limbrough Hall, où j'arriverai dans quelques heures - le temps crédible qu'il me faudrait pour effectuer le trajet depuis Londres jusqu'à Oxford.
- Peut-être Mlle Swann ne va-t-elle guère être satisfaite de votre retour, si j'en crois ce que j'ai entendu ce matin...
- Eh bien, Mlle Swann n'avait qu'à régler ses problèmes elle-même ou contacter Scotland Yard, répondit Holmes sèchement.
Je m'apprêtais à prendre la défense de la jeune femme, mais mon ami m'interrompit net :
- Cette histoire que je pensais banale au départ va peut-être présenter des éléments de danger, Watson. Je ne vous oblige pas à m'accompagner dans la petite expédition que j'envisage de faire cette nuit.
Je haussai les épaules en guise de réponse.
- En quoi va consister cette expédition nocturne ?
Holmes avait l'air soucieux. Il hésita avant de ma répondre :
- Je ne le sais pas encore. Le récit que vous m'avez fait m'éclaire sur bien des points, mais il vient également compliquer les choses. Je ne pensais pas que Mlle Anderson avait un fiancé secret, mais en revanche j'aurais cru que Mlle Swann avait un amant.
Je m'abstins de tout commentaire sur cette remarque sibylline et je quittai mon ami, guère plus avancé que la veille au soir, vaguement inquiet de ce qu'il m'avait dit et sans rien avoir compris au raisonnement qu'il avait mené.


Chapitre 4
...Et de vieilles haines endormies »


Les quelques heures que je passai à attendre l'arrivée de Sherlock Holmes, ce matin du 6 février 1896, à Limbrough Hall, comptent sans aucun doute parmi les plus longues de ma vie. A peine avais-je posé le pied à l'intérieur du manoir que je fus assailli de questions par Mlle Swann, avertie de mon départ matinal par le curieux M. Niels, qui m'avait vu partir ; honteux, rougissant, balbutiant, je ne pus qu'avouer à mon hôtesse l'indélicatesse dont j'avais fait preuve quelques heures auparavant et la démarche dont je m'étais rendu coupable.
Sebastian Swann, parfaitement remis de ses blessures et de ses émotions de la veille, exprima à voix haute sa surprise - qui était également la mienne depuis le matin - devant le silence réprobateur de sa soeur :
- Mais enfin, Martha, que t'arrive-t-il ? C'est tout de même toi qui as insisté pour que M. Holmes vienne à Limbrough Hall, c'est toi qui es allée le trouver à Londres pour qu'il élucide ce mystère, et voilà qu'après avoir déploré son départ hier, tu te refuses obstinément à aller le chercher alors que les ennuis recommencent !
- Tu ne comprends rien, Sebastian, rétorqua Mlle Swann d'un ton glacial. Et ton comportement ne t'autorise nullement à porter un jugement sur mes actes !
Le jeune homme s'apprêtait à répliquer, mais Mlle Anderson le devança :
- Sebastian a raison, Martha. M. Holmes est le seul homme à pouvoir t'aider à présent.
Elle avait parlé avec une fermeté, une ardeur bien rares chez elle, et le regard insistant qu'elle posa sur sa cousine me fit un instant entrevoir qu'il y avait plus dans cette simple phrase qu'elle n'en voulait laisser paraître. Pourquoi avait-elle dit « à présent » ? Avait-elle changé d'avis envers mon ami ? Ou bien pensait-elle que le véritable danger venait seulement d'apparaître ? Je réalisai alors que j'ignorais totalement ce qu'il s'était passé durant la nuit et ce qui avait pu motiver ce brusque revirement d'attitude chez la jeune femme.
Mlle Swann répondit à sa cousine par un hochement de tête avant de se tourner vers moi :
- Je vous prie de m'excuser, docteur Watson. Mes nerfs ont été mis à rude épreuve cette nuit.
- Je vous en prie, mademoiselle.
Mon intention était d'interroger les habitants de Limbrough Hall sur les événements de la nuit, mais le silence tendu qui tomba soudain dans la pièce me dissuada de le faire. Selon toute évidence, Mlle Swann n'avait pas été convaincue par les paroles de sa cousine et elle ne souhaitait pas le retour de Holmes. Malgré moi, les paroles que Sebastian Swann avait prononcées la veille au soir me revinrent en mémoire.
« Martha a tort de s'obstiner. Votre ami n'est pas fait pour elle. »
Mais que signifiait tout cela ? Que mon ami l'avait éconduite et qu'elle refusait à présent son aide par orgueil ou dépit amoureux ?
Quelle aberration, pensai-je au moment où cette hypothèse se précisait dans mon esprit. Comment avais-je pu imaginer une chose pareille : une femme faisant une déclaration d'amour à Sherlock Holmes ? Comment avais-je pu accorder le moindre crédit aux paroles d'un homme ivre mort ? Il devait y avoir, dans le refus de Mlle Swann de rappeler le détective, une raison logique, rationnelle, une raison que Sherlock Holmes n'aurait pas manqué de découvrir, s'il avait été là...
Plus personne n'osait parler. Le déjeuner, servi par M. Niels, qui semblait avoir perdu toute sa verve et son entrain, se déroula dans le silence le plus absolu. Livia, debout dans un coin du salon, telle la muette incarnation de la justice, me jetait de temps à autres des regards noirs ; Sebastian Swann avait pris un journal et en tournait les pages trop rapidement pour le lire véritablement ; Mlle Anderson étouffait de temps à autres un sanglot nerveux dans son mouchoir ; sa cousine tournait et retournait dans ses mains une bande de papier qui semblait être la source de tous les problèmes, et j'aurais voulu être à cent lieues de là.

Je ne pus m'empêcher de ressentir un immense soulagement lorsque le bruit du heurtoir de fer sur le bois de la porte vint briser le silence tendu qui régnait depuis près de quatre heures. M. Niels, qui avait passé la matinée et le repas de midi à attendre, hiératique, des ordres qui ne venaient point, s'élança pour ouvrir au détective. Nous perçûmes la voix aiguë du majordome : je devinai qu'il remerciait chaleureusement mon ami d'être revenu si promptement. Ces quelques heures durant lesquelles il était resté plongé dans un mutisme dont il n'avait pas osé sortir tant l'atmosphère était oppressante avaient dû être pour lui un terrible supplice.
Mlle Swann et Mlle Anderson s'étaient levées. Sebastian posa son journal et tourna sa chaise vers la porte. Livia, qui faisait semblant de s'occuper à je ne sais quel ouvrage de dentelle, demeura immobile.
Nous attendîmes quelques instants, mais mon ami ne parut pas immédiatement ; il me sembla que la voix du majordome s'éloignait vers la cuisine et la porte de service, puis le silence retomba sur le salon.
Je m'apprêtais à quitter moi-même la pièce pour voir ce qu'il se passait quand la voix de M. Niels se fit de nouveau proche. Quelques instants plus tard, Holmes, précédé du maître d'hôtel, entra enfin dans le salon, les genoux tachés de terre, le bas du pantalon trempé, frangé de boue, et le sourire aux lèvres. Il salua poliment toute l'assemblée et vint me serrer la main comme s'il ne m'avait pas vu quelques heures auparavant.
- Je vous remercie de vous être déplacé, monsieur Holmes, commença notre hôtesse, mais...
Elle s'interrompit et je vis le rouge monter aux joues d'une jeune femme que je n'aurais pas cru si intimidable.
- Que s'est-il passé, mademoiselle ? demanda le détective en remettant son manteau à Edward Niels.
La jeune femme lança un rapide regard à sa cousine, qui l'encouragea d'un geste ; elle tendit alors à Holmes une feuille de papier pliée en quatre sur laquelle une main masculine avait tracé ces mots :
« Non, Martha, je n'oublierai rien de ce que vous m'avez promis, ni de ce que vous me devez. La protection de votre ami détective ne vous servira de rien. Elle n'est bonne qu'à le mettre en danger. Quoi qu'il fasse, et quoi que vous fassiez, vous deviez être mienne et vous le serez. »
- Où l'avez-vous trouvé ? s'enquit Holmes d'un ton que je jugeai - non sans étonnement - distrait.
- On l'a glissé sous ma porte cette nuit.
- Eh bien, notre fantôme ne sait plus passer à travers les murs, à présent, s'écria gaiement le détective, c'est déjà ça !
Mlle Swann, d'une pâleur livide, eut un petit sourire crispé. Je ne pus m'empêcher d'intervenir tant les propos désinvoltes de mon ami me semblaient déplacés au milieu de l'angoisse générale :
- Holmes ! Voyons...
- Il s'agit indubitablement de la même écriture, reprit Holmes comme s'il ne m'avait pas entendu et comme s'il n'avait pas remarqué la pâleur de son interlocutrice. Vous êtes formelle, mademoiselle, qu'il s'agit bien de celle de M. Ryder ?
La jeune femme hocha la tête de haut en bas sans pouvoir articuler un mot.
- Naturellement, vous avez fait le tour de la maison sans relever d'empreintes ?
Ce fut Sebastian Swann qui répondit :
- Je me suis acquitté de cette tâche avec M. Niels. Nous n'avons rien remarqué d'anormal.
- A quelle heure avez-vous effectué cette ronde ?
Le jeune homme réfléchit un instant.
- Il devait être un peu plus de dix heures, dit-il lentement. Oui, Martha m'a mis au courant des événements nocturnes dès mon réveil, et nous sommes allés directement dehors pour vérifier, peu de temps avant que le docteur Watson ne revienne.
Sherlock Holmes hocha la tête avec un air de satisfaction. Puis il exprima son désir de rester seul avec moi et notre cliente pour lui poser d'autres questions. M. Niels, Sebastian Swann, Mlle Anderson et Livia quittèrent la pièce.
- Ce message ressemble fort à un défi, me semble-t-il, fit remarquer mon ami lorsque nous ne fûmes plus que tous les trois. M. Ryder, ou quelque nom qu'il puisse porter, m'a l'air d'être parfaitement au courant de ma présence ici.
- Monsieur Holmes, je vous en prie, partez ! s'exclama soudainement Mlle Swann. Jamais je n'aurais dû requérir votre aide. Vous êtes en danger ici, partez !
Le visage du détective, jusqu'alors presque railleur, prit une expression plus sérieuse.
- Mademoiselle, répondit-il avec gravité, il ne serait pas digne d'un gentleman de vous abandonner ainsi dans l'adversité. Je vous demande de me faire confiance. Demain matin, tout sera résolu.
- Qu'avez-vous découvert ? demanda la jeune femme. Avez-vous vu Mme Ryder ?
- Non, je n'ai pas retrouvé Mme Ryder, mais j'ai appris d'autres choses que je ne peux vous dévoiler pour le moment.
- Je vous en prie, monsieur Holmes, dites-moi si vous soupçonnez quelqu'un qui m'est proche !
- Soyez assurée, mademoiselle Swann, que votre frère n'est absolument pour rien dans cette histoire, répondit le détective.
Un soupir de soulagement répondit à cette affirmation.
- Je vous remercie de tout coeur, murmura la jeune femme avant de reprendre avec fougue : Mais si vous avez quelque amitié pour moi, je vous en prie, partez ! Partez de Limbrough Hall !
- Que craignez-vous, mademoiselle ? demanda Sherlock Holmes en attachant sur son interlocutrice un regard perçant. Pensez-vous que je sois véritablement en danger ?
Il y eut un silence de quelques secondes. Je m'efforçai de comprendre le discours de mon ami.
- Oui, répondit fermement Mlle Swann, à ma grande stupéfaction. Oui, monsieur Holmes, je pense que vous êtes davantage en danger que moi. C'est pourquoi je vous répète : partez, pour l'amour du ciel !
- Je ne partirai pas. Je veux savoir ce qui se trame ici, dans ce manoir. Je veux m'assurer de la vérité de mes déductions.
- Votre décision est irrévocable ?
- Irrévocable, mademoiselle.
La jeune femme hocha lentement la tête.
- Je vous remercie, murmura-t-elle.
Sherlock Holmes s'inclina.
- C'est à moi de vous remercier de vous préoccuper tant pour moi, mademoiselle.
Le ton de Sherlock Holmes était des plus étranges. J'eus l'impression que ce remerciement était une raillerie plutôt que de véritables paroles de reconnaissance, et sans doute Mlle Swann eut-elle la même impression que moi, car elle esquissa un salut et se retira sans rien répondre.
Enfin, je me retrouvais seul avec mon ami : je m'apprêtais à l'interroger sur l'étrange comportement de Mlle Swann et sur ses propres déductions, lorsque Elisabeth Anderson entra à son tour dans le salon.
- Monsieur Holmes... commença-t-elle.
- Que puis-je pour vous, mademoiselle ?
- Allez-vous repartir ?
- Pas avant d'avoir découvert le coupable, répondit le détective avec le ton doux qu'il prenait toujours lorsqu'il s'adressait à la jeune fille.
- Je vous remercie du fond du coeur, s'écria-t-elle avec chaleur. Martha a besoin de votre aide.
- Allez-vous à Oxford cet après-midi, mademoiselle Anderson ?
Le ronge monta aux joues de la jeune fille qui balbutia :
- Oui, monsieur Holmes, j'y suis attendue par une amie. Je m'apprêtais justement à partir.
Je constatai avec étonnement que Holmes semblait déconcerté par cette réponse, et je fus bien davantage surpris par les mots qu'il prononça alors :
- Si j'étais vous, mademoiselle, je m'abstiendrais de m'y rendre aujourd'hui.
Mlle Anderson devint écarlate, mais elle rassembla ses forces pour demander :
- Pourquoi donc, monsieur Holmes ?
- Une intuition me dit que votre amie ne sera pas au rendez-vous.
Un étonnement profond se peignit dans les yeux de la jeune fille.
- Je ne comprends pas ce qui vous permet d'affirmer cela, finit-elle par dire. Mais toutes les intuitions du monde ne m'empêcheront pas d'aller à Oxford aujourd'hui.
Holmes s'inclina et Elisabeth Anderson quitta la pièce. Lorsque la porte se fut refermée sur elle, je me tournai vers mon ami :
- Que diable veut dire tout ceci ? m'écriai-je. A quel jeu jouez-vous, Holmes ?
Le détective balaya d'un geste mes objections à venir.
- Watson, répétez-moi tout ce que vous m'avez raconté ce matin, je vous prie. Dans les moindres détails.
Avec un soupir de résignation, je m'exécutai. Holmes m'écouta de nouveau avec une attention soutenue, m'interrompant à plusieurs reprises pour se faire préciser tel ou tel détail, poussant ça et là des exclamations de satisfaction ou au contraire de dépit. Lorsque j'eus fini mon récit, j'estimai que mon tour était venu de poser quelques questions.
- Maintenant, Holmes, si vous m'expliquiez ?
Je ne sais si mon compagnon était d'humeur à me répondre ; il s'apprêtait en tout cas à dire quelque chose lorsqu'on frappa de nouveau à la porte du salon. Je jouais décidément de malchance.
- Entrez ! s'écria Sherlock Holmes.
Nous vîmes alors apparaître dans l'entrebâillure de la porte le visage parcheminé d'Edward Niels, l'air contrit et embarrassé.
- Veuillez m'excuser de vous interrompre, messieurs...
- Mais pas du tout, monsieur Niels, répondit cordialement mon ami. Ne vous excusez pas. Que désirez-vous ?
- C'est, monsieur, que j'ai cru entendre du bruit dans les souterrains...
Le visage de Holmes refléta une vive contrariété.
- Dans les souterrains ? répéta-t-il, incrédule.
- Oui, monsieur. Je suis descendu tout à l'heure à la cave, et j'ai entendu comme des bruits de pas qui provenaient des souterrains.
- Etes-vous allé voir ?
- Jusqu'à la première pièce, monsieur. Tout m'a semblé normal, mais j'ai pensé qu'il était préférable de vous prévenir.
- Vous avez fort bien fait, monsieur Niels. Je vais y jeter un coup d'oeil, avec votre permission.
Le digne majordome s'effaça pour laisser passer mon ami. Je lui emboîtai le pas, bien décidé à ne plus rester en arrière. Lorsque je repense aux événements de cette journée, je ne peux que remercier le ciel de m'avoir inspiré la pensée de suivre Holmes, alors que ces souterrains exerçaient sur moi une étrange répulsion et que, cependant, de façon contradictoire, je n'imaginais pas un seul instant qu'un danger réel pût nous y menacer.
M. Niels alluma une bougie qu'il plaça dans une lanterne et nous ouvrit la porte de la cave. Nous descendîmes avec précautions l'escalier humide et glissant, encadré de deux murs glacés. Les murs suintaient une eau visqueuse et de larges plaques de moisissure s'étendaient de part et d'autre de l'escalier aux degrés inégaux. La salle aux hautes voûtes était muette et vide, mais les ombres vacillantes que projetait sur les murs la lanterne tenue par le détective avaient quelque chose de fantomatique. Je frissonnai. Holmes haussa les épaules et fit un pas vers le souterrain de droite. Machinalement, je jetai un coup d'oeil à la voie de gauche. On n'entendait d'autre son que le bruit léger d'une goutte d'eau invisible.
Je m'apprêtais à proposer un retour au monde des vivants lorsque mon regard fut soudain attiré par un reflet métallique dans le couloir de gauche.
Je crois que je ne pris même pas le temps de réfléchir un instant : je me précipitai vers mon ami en criant :
- Holmes ! Attention ! Reculez-vous !
Surpris, il se retourna vers moi ; je le poussai violemment tandis que se faisait entendre le claquement sec d'un coup de feu. Je trébuchai sur une aspérité du sol, entraînant Holmes dans ma chute. La lanterne, jetée à terre, se brisa dans un bruit cristallin, la bougie s'éteignit, et je me retrouvai dans le noir le plus complet.
J'avais glissé sur les genoux, mais je me redressai aussitôt, sur le qui-vive, prêt à affronter un adversaire qui ne pouvait manquer, voyant son coup raté, de réitérer son attaque. Le silence était absolu. La goutte d'eau elle-même s'était tue.
Je restai quelques secondes immobile, attentif au moindre bruit, au moindre mouvement. Rien ne bougea, rien ne se fit entendre. N'y tenant plus, je risquai un murmure bien imprudent, car je savais que notre ennemi invisible était toujours proche :
- Holmes ?
Je n'obtins pour toute réponse que le bruit d'une course précipitée, quelque part sur ma gauche. Il me sembla que l'on montait quatre à quatre des escaliers, puis le silence retomba. J'avalai péniblement ma salive. L'obscurité était totale et je ne voyais même pas où je mettais les pieds.
- Holmes !
J'étais trop inquiet pour prendre des précautions qui, de plus, me semblaient inutiles, à présent que notre agresseur avait filé. Je fis un pas précautionneux, puis un autre, et me heurtai au corps de mon ami. Je m'agenouillai à ses côtés, appliquai la main sur son cou. Le pouls était faible, mais régulier. Je ne pus retenir un soupir de soulagement.
- Watson ? murmura le détective.
Je sentis ralentir le rythme de mon propre coeur.
- Vous m'avez fait une belle peur, répondis-je. Je n'y vois rien. Où avez-vous été touché ?
- A l'épaule, répondit Holmes faiblement. J'ai dû perdre connaissance l'espace d'un instant.
Il fit un mouvement pour se mettre debout.
- Ne bougez pas, je vais chercher Niels, déclarai-je en me relevant.
Alors que j'avançais à tâtons vers l'endroit où j'imaginais que se trouvait l'escalier, j'entendis une rumeur confuse au-dessus de ma tête. Peu de temps après, une faible lueur apparaissait en haut des marches. Le maître d'hôtel, après avoir entendu le coup de feu, avait été chercher du secours, et nous le vîmes bientôt apparaître, accompagné de Martha Swann.
- Ce n'est rien, mademoiselle Swann, affirma Holmes avec un sourire forcé.
La jeune femme, pâle et muette, s'avança pour m'aider à soutenir le détective. A la lueur de la bougie que tenait M. Niels d'une main tremblante, je pus évaluer d'un bref coup d'oeil la gravité de la blessure. Rien de sérieux, en effet, mais l'hémorragie devait être immédiatement stoppée. Le calme de Mlle Swann m'impressionna autant que la veille : elle ne poussa pas un cri et me fut d'un grand secours pour soutenir Holmes jusqu'à sa chambre, malgré les protestations de ce dernier. Le bruit avait fini par attirer Sebastian Swann et Livia. La femme de chambre poussa un grand cri et se signa à plusieurs reprises lorsqu'elle vit le sang qui tachait l'épaule de Holmes et la robe de notre hôtesse. Quant à M. Swann, il s'élança pour aider sa soeur, mais cette dernière refusa de céder sa place.
Tout s'était déroulé si rapidement que je n'avais même pas pris le temps de réfléchir à l'identité de la personne qui avait tiré. Une idée me traversa l'esprit : il avait fui non par les souterrains mais par les escaliers. Ce pouvait être Sebastian Swann, ou même sa soeur, ou Livia, n'importe qui ! N'importe qui sauf le majordome qui nous avait accompagnés jusqu'à l'entrée des souterrains... mais qui n'avait pas donné l'alerte immédiatement, alors qu'il avait dû apercevoir le coupable se faufiler hors de la cave...
Holmes était d'une pâleur qui m'inquiéta. Je le forçai à s'allonger et demandai de l'eau chaude à notre hôtesse, qui partit immédiatement donner des ordres à Mme Niels ou à Livia. Dès qu'elle eut quitté la chambre, Holmes se redressa :
- Watson, il faut absolument que vous fassiez très exactement ce que je vais vous dire.
- Une fois que je me serai occupé de votre blessure, répondis-je avec peut-être une pointe de brusquerie.
Le détective me sourit.
- Bien sûr, mon cher Watson. Mais avant toute chose, je voudrais vous recommander de dire que ma blessure est plus grave qu'elle ne l'est en réalité.
Il s'interrompit avec une grimace de douleur. Je l'obligeai à s'allonger de nouveau.
- Votre blessure aurait pu effectivement être autrement plus sérieuse qu'elle ne l'est, déclarai-je. Vous avez eu de la chance. Quelques centimètres de plus à droite, et...
- De la chance... répéta Holmes pensivement. Vous semblez oublier que ce n'était pas de la chance, Watson. Sans vous...
Je savais que mon ami n'en dirait pas plus ; c'était sa façon à lui de manifester sa reconnaissance et son amitié. Une certaine émotion s'empara de moi, mais de nouveau retentit la voix de Holmes, redevenue incisive :
- Avez-vous vu qui a tiré sur moi ?
- Non, je n'ai fait qu'apercevoir le canon de l'arme braqué sur vous, puis j'ai entendu le bruit d'une course dans le noir. Ensuite, je mettrais ma main au feu que quelqu'un a monté les escaliers...
C'est à ce moment que Mlle Swann entra précipitamment avec une cuvette emplie d'eau chaude. Je remerciai la jeune femme, puis je la priai de s'éloigner tandis que je soignerais le blessé. Il me sembla, l'espace d'un instant, qu'elle allait protester, mais elle se ravisa et quitta la chambre comme à regrets.
Tandis que je nettoyais la plaie avec de grandes précautions, Holmes continuait à me donner des instructions :
- Vous direz donc à Mlle Swann, à M. Swann, à Mlle Anderson et aux domestiques que j'ai été sérieusement touché. Je vous demande de bien observer leurs réactions face à cette nouvelle.
- Ne bougez pas, lui intimai-je en voyant qu'il essayait de faire de grands gestes pour appuyer son discours.
- Autre chose : personne ne doit entrer dans ma chambre. Vous-même, vous resterez avec moi jusqu'à ce soir, même pendant le dîner, que vous vous ferez monter ici même, et vous ne vous retirerez ostensiblement dans votre chambre que bien plus tard, affirmant qu'il me faut du repos avant toute chose. Mais vous reviendrez le plus rapidement et le plus discrètement possible, et là, nous attendrons notre coupable, qui ne peut manquer de venir nous rendre visite...
J'acquiesçais distraitement, tout en reportant mon attention sur les soins que je lui portais. Quand j'eus fini, Holmes posa sur moi un regard à la fois ironique et reconnaissant.
- Je sais ce que vous allez dire, docteur : je ne bouge pas de ce lit, je vous le promets !
Je souris à cette anticipation de mes recommandations et sortis afin de m'acquitter de la tâche qu'il m'avait confiée. La blessure de Holmes était loin d'être aussi sérieuse qu'il désirait que je le prétendisse, mais le détective avait tout de même perdu beaucoup de sang ; je n'étais pas fâché, en mon for intérieur, de ce repos qu'il s'était lui-même prescrit.
En refermant sans bruit la porte derrière moi, je me trouvai nez à nez avec Martha Swann, dont les doigts se crispaient nerveusement sur sa robe.
- Eh bien, docteur Watson ?
Sa voix se voulait calme, mais je perçus néanmoins l'angoisse derrière la fermeté apparente dont elle faisait preuve. Je me sentis pris de pitié pour elle, mais je me souvins de l'ordre que m'avait donné Holmes.
- La blessure est assez sérieuse, répondis-je en évitant le regard inquiet de la jeune femme. Il a perdu beaucoup de sang et il lui faut avant tout un repos absolu.
- Sa vie n'est pas en danger ?
Holmes ne m'avait pas recommandé de pousser le mensonge jusque là ; l'aurait-il fait que je n'aurais pu me conformer à ses ordres devant tant de sollicitude et de crainte volontairement contenues.
- Non, mademoiselle Swann, répondis-je avec toute la douceur possible, la blessure est sérieuse, mais non pas mortelle.
Elle poussa un soupir de soulagement avant de demander timidement :
- Puis-je le voir, docteur ?
- Il est préférable que non, mademoiselle. Demain, vous le pourrez si vous le souhaitez.
Mlle Swann hocha la tête et attendit quelques instants avant de reprendre d'une voix hésitante :
- M. Holmes devrait repartir immédiatement pour Londres. Sa vie est en danger ici.
- M. Holmes n'est pas en état de repartir.
Mon interlocutrice leva vers moi des yeux emplis de larmes.
- Tout est de ma faute, murmura-t-elle. Jamais je n'aurais dû faire venir M. Sigerson... M. Holmes à Limbrough Hall. Je suis responsable.
- Bien sûr que non, répondis-je avec chaleur. Vous ne pouviez deviner ce qui est arrivé.
- Mais j'aurais dû le prévoir ! J'aurais dû savoir, ce matin, que quelque chose de ce genre allait avoir lieu ! J'aurais dû vous obliger à retourner à Londres au lieu d'agir égoïstement. J'ai stupidement écouté... mon coeur...
Mlle Swann s'interrompit brusquement. Ses joues s'empourprèrent. Pour ma part, je restai interdit, stupide, sans savoir que dire.
Ce fut le bruit de la porte d'entrée qui mit fin à cette situation gênante : nous nous dirigeâmes, dans un accord tacite, vers l'escalier.
M. Niels et M. Swann rentraient d'une ronde qu'ils avaient effectuée jusqu'à l'extrémité des souterrains, mais ils n'avaient trouvé aucune trace de pas à l'endroit où ils débouchaient dans les bois. Le majordome m'interrogea sur l'état de santé de mon ami. Je lui répondis de façon vague, de telle sorte qu'il pût croire à la gravité de la blessure. Sebastian Swann tournait en rond comme un lion en cage ; lorsqu'il m'entendit raconter ce qui s'était passé, il ne se contint plus :
- Voilà une histoire insensée ! Quoi ? Un homme inconnu pénètre dans le manoir et tire sur M. Holmes, et nous sommes impuissants à l'arrêter ?
- Qui vous dit qu'il s'agisse d'un inconnu, monsieur Swann ?
La question avait jailli de mes lèvres presque malgré moi.
- Que voulez-vous dire ?
- N'avez-vous pas pensé qu'il puisse s'agir de l'un des habitants de ce manoir ?
Le jeune homme, les poings serrés, fit un pas vers moi.
- Qu'êtes-vous en train d'insinuer ?
- Sebastian ! s'exclama Mlle Swann avant de se retourner vers moi, tremblante : Vous pensez réellement que l'un d'entre nous a pu commettre un pareil acte?
- Je n'accusais personne, mademoiselle. Mais hier encore, personne ne croyait à l'existence d'un individu étranger à Limbrough Hall...
Le silence accueillit mes dernières paroles. Je me tournai vers le vieux majordome :
- Monsieur Niels, vous n'avez vu personne sortir de la cave, après avoir entendu la détonation ?
Le vieillard baissa piteusement la tête.
- A ma grande honte, monsieur, je dois vous avouer que le coup de feu m'a fait peur. Je suis resté un instant interdit, puis je suis monté chercher M. Sebastian, n'osant m'aventurer seul dans les souterrains. Je vous prie de m'excuser de ma faiblesse, monsieur.
- Ce n'est rien, monsieur Niels. Mais vous n'avez pas trouvé M. Swann, je suppose, puisque c'est accompagné de Mlle Swann que vous êtes revenu.
Le jeune homme, qui s'était retiré dans un coin pendant ce bref échange, bondit :
- Serait-ce une façon détournée de m'accuser, docteur ?
Je ne répondis rien ; M. Swann poursuivit, pâle de colère :
- J'étais au grenier, à rechercher de vieux cahiers que je pensais avoir mis là. Mme Niels peut témoigner, elle m'a vu alors qu'elle montait à l'étage pour nettoyer les meubles.
Je songeai un instant à cette femme étrange, privée de l'ouïe et presque de la parole, à laquelle personne ne semblait avoir prêté attention dans cette affaire, puis je revins à mon interlocuteur :
- Je vous ai déjà dit, monsieur, répliquai-je froidement, que je n'accusais personne.
Le jeune homme s'apprêtait à me lancer je ne sais quelle insulte, lorsque Mlle Swann intervint :
- M. Niels est alors venu me trouver. Je n'avais rien entendu et j'ignorais même que vous étiez descendus dans les souterrains.
J'acquiesçai d'un signe de tête et pris congé en prétextant la nécessité de retourner auprès du blessé.
Je remontai lentement le grand escalier, où je croisai Livia qui passa, droite, drapée dans sa dignité, sans m'adresser la parole. La chambre du blessé était baignée dans une clarté brumeuse ; lorsque j'entrai, je surpris un mouvement de Holmes, comme s'il redoutait l'intrusion dans la pièce d'une personne autre que moi. J'allumai une lampe posée sur la table de chevet et vins m'asseoir sur une chaise, à côté du lit.
- Et bien, Watson ?
Je relatai à Holmes la réaction de Sebastian Swann, qui ne sembla pas l'intéresser outre mesure, puis je passai à celle de sa soeur :
- Mlle Swann pense que vous êtes en danger, commençai-je avec prudence. Elle a insisté pour vous voir. Elle semblait extrêmement inquiète...
- Mlle Swann, trancha mon ami, a été pendant des années une excellente comédienne. Il ne doit pas lui être trop difficile de feindre l'inquiétude.
Je préférai garder pour moi les remarques qui s'apprêtaient à sortir toutes seules. Holmes s'en aperçut et ajouta dans un sourire :
- Vous désapprouvez ma conduite à l'égard de Mlle Swann, n'est-ce pas ?
Je ne pus plus me contenir plus longtemps : les six jours que j'avais passé dans l'incompréhension la plus totale de l'attitude contradictoire de mon ami envers sa cliente avaient accumulé en moi une série de reproches et de questions qui ne demandaient qu'à se faire jour.
- Puisqu'il faut parler franchement, Holmes, je vous dirai qu'en effet, je ne vous comprends pas. Je trouve choquant votre changement de comportement envers notre hôtesse. Vous étiez loin de vous montrer froid envers elle avant de partir pour je ne sais où hier matin, et voilà que vous refusez de la voir et que vous l'accusez de duplicité ! Permettez-moi de vous dire que je n'aime pas cette incohérence, Holmes !
Le sourire du détective se mua en une expression de gêne.
- Son incohérence n'est pas moins grande, Watson. Pourquoi venir me chercher, si c'est pour me faire quitter le pays avant que j'aie eu la chance de trouver le coupable ?
- Vous voulez dire que vous soupçonnez Mlle Swann d'être la complice...
Je m'arrêtai devant une telle incongruité. La jeune femme était la victime et non la coupable.
- Je ne soupçonne personne, répondit doucement mon ami.
- Dites-moi au moins ce que vous avez découvert et pourquoi ce comportement vis-à-vis de Mlle Swann !
Mon ami ne répondit que par une autre question :
- Et Mlle Anderson ?
- Elle était déjà partie à Oxford, dis-je avec mauvaise humeur.
- Lorsqu'elle reviendra, dit le détective d'un ton soucieux, j'aimerais que vous descendiez lui annoncer vous-même la nouvelle et que vous observiez bien sa réaction.
- Mais enfin, Holmes, m'écriai-je sans pouvoir me contenir davantage, vous n'imaginez tout de même pas que cette jeune fille puisse être notre coupable ! A vous entendre, la victime et sa cousine sont les principaux suspects !
- Je n'imagine rien, Watson. Je me contente d'observer les faits. Et il m'importe beaucoup de connaître les sentiments de Mlle Anderson à l'égard de cet accident.
- Pourquoi donc ?
Il y eut un silence, que je n'osai briser. Mais lorsque je me penchai vers le lit pour réitérer ma question, je m'aperçus que Holmes s'était tout simplement endormi.

Il devait être près de dix heures du soir lorsque le détective ouvrit les yeux. Suivant scrupuleusement ses injonctions, j'avais moi-même annoncé la nouvelle à Mlle Anderson lorsqu'elle était rentrée, puis j'avais demandé à M. Niels de monter mon dîner et celui de Holmes, au cas où il s'éveillât, dans la chambre du blessé. Enfin, je venais d'annoncer à Mlle Swann que je me retirais dans ma chambre et que Holmes ne devait être dérangé sous aucun prétexte, puis je m'étais glissé de nouveau dans celle de mon ami sans être vu de personne.
Incapable de lire, je ne cessais de retourner dans ma tête les événements de la journée. Toute l'affaire ne m'apparaissait que plus confuse encore après la tentative de meurtre sur mon ami. Avait-il découvert quelque chose d'important qui avait poussé le coupable à agir imprudemment ? L'avait-on surpris dans les souterrains, où il attendait le moment propice pour se manifester de nouveau, et n'avait-il tiré que par peur d'être découvert dans un endroit où il n'avait rien à faire ? Autant de questions auxquelles je ne trouvai aucune réponse. Aussi dus-je m'armer de patience pour attendre le réveil de Sherlock Holmes.
A peine ce dernier avait-il ouvert les yeux qu'il me posa la question :
- Avez-vous vu Mlle Anderson ?
Je hochai la tête. Holmes fit un geste d'impatience.
- Eh bien ?
- Comment vous sentez-vous ?
- Je vais très bien, répondit le détective avec un haussement d'épaules agacé. Comment a réagi Mlle Anderson ?
- Elle s'est évanouie, répondis-je froidement. Je crois que l'idée qu'une tentative de meurtre ait pu être commise à Limbrough Hall l'a bouleversée.
- Puis elle a insisté pour se retirer dans sa chambre ?
- C'est exact. Elle était réellement bouleversée, Holmes.
- Et Sebastian Swann a voulu l'accompagner, mais elle a refusé toute compagnie, même celle de sa cousine, et s'est enfermée à double tour ?
Je jetai vers mon ami un regard soupçonneux.
- Comment savez-vous cela ?
- Je ne le savais pas, mais je suis bien content de voir que les choses se sont passées ainsi. Au fait, avez-vous remarqué quel était son état d'esprit lorsqu'elle est rentrée d'Oxford ?
Je réfléchis un instant.
- Maintenant que vous me le dites, elle m'a semblé quelque peu agitée. Mais au nom du ciel, Holmes...
Mon compagnon m'arrêta dans mon élan inquisitoire.
- Mon cher Watson, je ne vous demande que quelques heures de patience. Tout sera bientôt révélé. Avez-vous votre revolver ?
- Non, je ne l'ai pas emporté. Mais allez-vous me dire...
- Dans ce cas, pourriez-vous aller demander à M. Swann de vous prêter le sien ? Je sais qu'il en a un en sa possession. Je l'ai vu l'autre jour.
Je ne pus retenir une exclamation. Holmes sourit.
- Vous persistez à croire ce pauvre jeune homme coupable ? Docteur, débarrassez-vous un instant de vos préjugés. Essayez de voir cette affaire avec un regard entièrement neutre.
- Figurez-vous, rétorquai-je assez sèchement, que j'ai déjà essayé !
- Du moins, utilisez la logique : si Sebastian Swann n'est pas coupable, comme je le pense, il n'y a aucun danger à le mettre dans la confidence, et s'il est coupable, comme vous le pensez, lui ôter son arme sur un prétexte plausible ne peut nous être que profitable !
Ce dernier argument me semblant imparable, je m'exécutai de mauvaise grâce. Je m'attendais à des réticences, mais le jeune homme ne fit aucune difficulté à me remettre son arme et me recommanda la prudence. J'ai déjà parlé de son caractère double, qui le faisait passer d'un état d'humeur à l'autre sans raison apparente et dans les délais les plus brefs. Il se montra aussi courtois envers moi qu'il avait été agressif quelques heures auparavant, et il me confia qu'il pensait, lui aussi, que l'assassin ne s'en tiendrait pas là et qu'il chercherait à réduire Holmes au silence, peut-être parce que ce dernier avait découvert trop de choses. Il m'offrit même de me relayer au milieu de la nuit ou de me seconder dans ma veille, mais je déclinai la proposition. Lorsque je rapportai cette circonstance à Holmes, je vis son visage se rembrunir.
- Qu'en pensez-vous ? me demanda-t-il. Selon vous, il s'agirait d'une ruse afin de m'assassiner plus facilement ?
- Je n'affirmerai rien, mais une chose est sûre : de toute la nuit, je ne sortirai pas de cette pièce, et je ne laisserai certainement pas M. Swann y entrer !
- Je pense en effet, murmura le détective comme s'il se parlait à lui-même, qu'il est préférable qu'il ne soit pas mis au courant immédiatement...
Je ne pus m'empêcher de prendre un air agacé, auquel Holmes répondit par un sourire.
- Je suis désolé, mon cher Watson, de garder le silence sur certaines découvertes...
- Certaines ? Vous ne m'avez rien dit depuis le début de cette affaire !
- C'est que je ne suis véritablement sûr de rien. Je connais le coupable, mais j'hésite encore quant au nombre de ses complices.
- De ses complices ? répétai-je machinalement.
- Oui, répondit le détective. Quelqu'un a fort ingénieusement imaginé un scénario auquel se sont prêtées au moins deux autres personnes...
- Des habitants de Limbrough Hall ?
- Oui.
- Vous êtes en train d'essayer de me dire que tous les habitants de ce manoir se sont ligués contre Mlle Swann ?
- Non, Watson, ce n'est pas du tout ce que je veux dire. Mais il est vrai qu'au moins trois personnes ont joué un rôle sans cette affaire. Reste à savoir si elles ont été manipulées ou si elles ont agi de leur plein gré.
Le ton de mon ami se fit plus grave.
- A présent, Watson, écoutez-moi. Notre coupable entrera dans cette chambre cette nuit. Je pense qu'il a l'intention de me tuer, mais je n'en suis pas absolument certain.
- Mais pourquoi vous tuer ? m'écriai-je. Il estime que vous en savez trop ?
Holmes fit un geste évasif de la main.
- Il importe que vous distinguiez parfaitement le moindre de ses mouvements ; nous laisserons allumée cette petite lampe qui nous permettra d'y voir à peu près clair. Il n'utilisera pas de revolver mais un moyen moins bruyant afin de n'éveiller personne. Si vous le voyez effectuer un geste hostile, n'hésitez pas à tirer. Visez l'épaule ou la cuisse si vous le pouvez.
J'acquiesçai d'un signe de tête. Holmes me serra la main et m'indiqua un recoin assez sombre d'où je pouvais voir à la fois la porte et le lit du blessé tout en demeurant moi-même invisible. J'essayai de m'y accommoder du mieux que je pus. Puis commença une attente interminable.

La nuit s'écoula lentement. Les heures, les minutes s'égrenaient, identiques aux précédentes, au milieu d'un silence de plomb. Je commençais à craindre - ou à espérer - en moi-même que le coupable, effrayé par les événements de la journée, ne se tînt tranquille durant la nuit, déjouant les prévisions de mon ami.
Soudain, mes oreilles, sans doute exercées par la tension que faisait naître en moi cette veille prolongée, perçurent un bruit inhabituel. Peu après, je vis s'abaisser doucement la poignée de la porte. Je serrai la crosse du revolver et écarquillai les yeux pour voir qui allait entrer dans la chambre. J'aperçus alors un homme, le visage dissimulé par une casquette et par le col d'une veste noire, de la taille de Sebastian Swann à peu près, mais qui me sembla plus mince, et dont je ne pouvais distinguer les traits. Il se dirigea sans hésiter vers le lit et tira quelque chose de la poche de sa veste. Je m'apprêtais à viser lorsque je me rendis compte que ce quelque chose n'était autre qu'une enveloppe, et nullement un poignard, comme je me l'étais imaginé. L'homme regarda pendant un instant Holmes qui semblait dormir, puis déposa l'enveloppe sur la table de nuit et, sans avoir effectué le moindre mouvement hostile contre le détective, se dirigea vers la porte.
C'est alors que retentit la voix de Sherlock Holmes :
- Je vous en prie, monsieur Lescault, ne partez pas immédiatement !
L'homme sursauta, et je dois avouer que je sursautai aussi. Puis, pensant que je serais plus utile visible que derrière mon rideau, je sortis de ma cachette tandis que mon ami allumait une seconde lampe. L'intrus resta un instant interdit, immobile, au milieu de la chambre, puis, lentement, il ôta sa casquette et rabattit le col de sa veste. Je vis apparaître un visage mince, glabre, pâle, encadré de cheveux d'un noir de jais. Les yeux, d'un brun intense, avaient l'éclat de la fièvre. Je reconnus alors le fiancé de Mlle Anderson, tel que je l'avais entr'aperçu l'avant-veille à Oxford.
- Je crois que vous avez quelques explications à nous fournir, reprit Holmes d'une voix calme.
L'homme partit d'un rire silencieux.
- Vous êtes encore plus fort que je ne le pensais, monsieur Holmes ! ma confession est à côté de vous, dans la lettre que j'ai déposée sur votre table de chevet. Je n'avais de toute façon pas l'intention de ma soustraire à la justice et je m'apprêtais à vous attendre dans la chambre d'Elis... de Mlle Anderson.
- Je vous crois, monsieur Lescault, déclara solennellement le détective.
De nouveau, un bruit se fit entendre en direction du couloir. Nous nous retournâmes machinalement tous trois. Mlle Anderson, dans l'encadrement de la porte, pâle mais l'air étrangement résolue, regardait fixement l'intrus.
- Elisabeth ! s'écria-t-il vivement. Je vous en prie...
- Je pensais bien, répondit la jeune fille d'une voix ferme, que vous ne dormiez pas, monsieur Holmes. Je pensais bien que vous attendiez M. Lescault de pied ferme.
Mlle Anderson jeta un bref coup d'oeil à mon revolver, que je n'avais pas lâché.
- Et vous êtes venue, je suppose, me demander la grâce de votre fiancé ? demanda mon ami.
- Mademoiselle Anderson, ceci est une affaire entre M. Holmes et moi-même, protesta le jeune Français.
- Je ne viens pas vous demander sa grâce, monsieur Holmes. J'étais à ses côtés avant que tout ceci n'arrive, je ne le laisserai pas seul à présent.
Holmes inclina la tête. Il était facile de voir que la voix calme de cette jeune fille, qui nous avait auparavant parue si frêle et si timide, avait fait impression sur lui.
- Veuillez vous asseoir, mademoiselle, après avoir refermé la porte derrière vous. Monsieur Lescault, j'aimerais que vous me racontiez votre version des faits. Peut-être pourrons-nous alors y voir un peu plus clair dans toute cette affaire. Docteur, je vous en prie, posez votre revolver et asseyez-vous.
Nous nous exécutâmes tous les trois. Pour ma part, j'attendais avec impatience le moment où Holmes me dirait enfin comment il avait trouvé l'identité de notre voleur, ainsi que son véritable motif. Le jeune homme resta un instant silencieux, la main dans la main de Mlle Anderson.
- Pour être franc, monsieur Holmes, finit-il par dire, j'aimerais bien, avant de parler, connaître votre version à vous. Je n'arrive pas à comprendre comment vous avez pu arriver à la conclusion que j'étais votre homme, alors que jamais mon nom n'est apparu nulle part.
- Je dois vous avouer, répondit courtoisement le détective, que sans mon ami, le docteur Watson, qui a fortuitement appris l'existence d'un jeune homme, secrètement fiancé à Mlle Anderson, jamais je n'aurais pensé à vous.
Mlle Anderson me jeta un regard lourd de reproches, tandis que son fiancé esquissait un sourire étrange.
- J'imaginais, monsieur Holmes, que vous m'aviez oublié.
- Je vous avais en effet oublié. Mais il ne m'a pas été très difficile, dès que j'ai compris que j'étais bel et bien la véritable cible de tout ce stratagème, de remonter jusqu'à vous. Je dois cependant vous avouer que je ne pensais pas que vous vous préoccupiez de moi.
Le Français haussa les épaules.
- Ma foi, vous avez raison, je ne me préoccupais pas de vous, jusqu'au jour où j'ai de nouveau entendu parler de vous. Mais je préfère vous laisser la parole. Je suis curieux de savoir comment vous êtes remonté jusqu'à moi.
- Soit. Comme je vous le disais, le docteur Watson vous a aperçu à Oxford en compagnie de Mlle Anderson.
Je tâchai de dissimuler ma rougeur en détournant la tête.
- C'est son récit qui m'a fourni l'élément qui me manquait pour que la chaîne soit complète... Je m'attendais à ce qu'un homme étranger à Limbrough Hall soit impliqué dans l'affaire ; lorsque j'ai su que vous aviez été malade, j'ai compris que c'était cette maladie inopinée qui vous avait empêché de vous rendre à Abernott et d'exécuter ce que vous aviez résolu. Il me manquait votre nom, il n'a pas été très difficile de l'obtenir à l'hôtel où vous logiez. Mais je vais essayer de reprendre l'histoire dès son commencement...
« Sans doute, voilà déjà quelques mois de cela, Mlle Anderson a-t-elle évoqué devant vous une connaissance de sa cousine, un détective bien connu, M. Sherlock Holmes...
- C'est parfaitement exact, monsieur Holmes. Ce nom, que je croyais enterré à tout jamais - j'avais appris votre mort quelques mois après le procès de mon frère et je ne savais pas que vous aviez miraculeusement ressuscité - ce nom a ressurgi du passé. Il m'a été d'autant plus impossible de l'oublier que Mlle Swann, la cousine de la femme que j'aime (ici, M. Lescault resserra un peu plus la pression de sa main sur celle de Mlle Anderson), l'avait connu en France. Dès lors, je n'ai plus eu qu'une seule idée en tête : venger la mort de mon frère.
Je me risquai à intervenir.
- Excusez-moi, mais il me manque un élément pour comprendre votre propos...
Le jeune homme poussa un soupir.
- Vous n'avez jamais entendu parler de l'affaire Lescault, docteur ?
Je hochai négativement la tête. Holmes encouragea notre coupable à prendre la parole.
- Il y a quelques années, commença-t-il, mon frère, Emmanuel Lescault, suite à une histoire qui n'a pas sa place ici, a commis à Paris un meurtre que je n'essayerai pas d'excuser ni même de justifier. Mais il était mon frère, et nous étions très proches. Je l'ai soutenu envers et contre tout. Il a su déjouer la police et je commençais à me sentir soulagé, pensant qu'on ne le retrouverait jamais et qu'il pourrait recommencer une vie plus honorable, lorsque me parvint la nouvelle de son arrestation. Un certain Sherlock Holmes avait, en cinq jours, mis la main sur lui, et l'avait livré à la police française. Jugez de ma stupéfaction et de ma crainte lorsque j'appris la nouvelle ! Je me précipitai à la prison où je savais qu'il avait été incarcéré. On ne m'autorisa pas à aller le voir. Il fut condamné à mort et exécuté sans que j'eusse pu faire quoi que ce soit pour l'aider.
Un silence lourd s'installa. M. Lescault reprit, la voix étouffée :
- J'étais anéanti. Mon frère était la seule famille qui me restait. Pendant un temps, je fus incapable de rien faire, puis la haine prit le dessus sur tous les sentiments de tristesse et d'abattement. Je décidai de venger Emmanuel. Ma haine se reporta tout naturellement sur le détective londonien qui l'avait découvert. Je vins en Angleterre afin d'exécuter mon projet, mais j'appris que le dénommé Sherlock Holmes était mort à Reichenbach, peu de temps auparavant. Retourner en France, y retrouver des souvenirs douloureux, revoir des lieux désagréablement familiers me semblait impossible. Je parlais assez bien l'anglais ; je décidai de m'installer en Angleterre, et je quittai Londres pour une ville moins peuplée, Oxford, où je fis la connaissance d'Elisabeth...
Le jeune homme se tut et lança un bref regard à Holmes afin qu'il continuât le récit qu'il avait commencé.
- Ainsi donc, reprit le détective, Mlle Anderson vous parla d'un certain Sherlock Holmes comme d'une connaissance de sa cousine, et votre haine s'en trouva ravivée. Vous pensiez - à juste titre d'ailleurs - que le meurtre d'une personnalité somme toute connue dans la capitale ne serait pas aisé à réaliser, aussi avez-vous cherché à m'attirer jusqu'à Limbrough Hall, endroit idéal pour commettre un crime : désert, éloigné du reste du monde... Il ne manquait plus que le prétexte pour m'y faire venir. Ce prétexte, Mlle Swann, dont vous connaissiez la vie passée par les récits que vous en avait fait sa cousine, vous l'a fourni. Une histoire d'amour lointaine, parfaitement invérifiable, des disparitions mystérieuses, voire inexplicables, un voleur qui passe par les portes, et par-dessus le marché, aucune trace ! Vous saviez qu'une telle affaire ne pouvait que m'attirer.
- Mais comment a-t-il fait, Holmes ? m'écriai-je. Comment pouvait-il dérober ces objets sans laisser d'empreintes, sans être vu des habitants du manoir ?
- Mon cher Watson, M. Lescault n'avait pas besoin de pénétrer dans le manoir : Mlle Swann et Mlle Anderson se chargeaient elles-mêmes des « vols » perpétrés à l'intérieur de ces murs !
Je restai un instant stupéfait. La main de Mlle Anderson se crispa dans celle du jeune homme, tandis que celui-ci esquissait un geste qui était moins de protestation que d'impuissance.
- Vous voulez dire, articulai-je sans véritablement pouvoir croire à ce que je disais, que Mlle Swann nous a joué la comédie depuis le début ?
Holmes haussa les épaules sans rien répondre.
- Votre ami a raison, docteur, acquiesça le jeune homme d'une voix altérée, où perçait un léger accent français. Cependant, sachez, monsieur Holmes, que jamais Elisabeth ni sa cousine n'ont su quels étaient mes véritables projets.
- Je suis heureux de l'apprendre, monsieur, répondit ironiquement le détective.
Mlle Anderson et M. Lescault échangèrent un regard que Holmes sembla ne pas remarquer mais qui ne m'échappa pas.
- Quoi qu'il en soit, vous aviez décidé de venger votre frère en faisant peser le meurtre sur les épaules d'un Frank Ryder revenu d'entre les morts. Mon ami, le docteur Watson, ainsi que tous les habitants de Limbrough Hall, auraient témoigné en faveur de cette étrange histoire. Le jeune Sebastian, peut-être, qui n'était pas dans la confidence, aurait émis quelque doute, mais jamais il n'aurait dénoncé ni sa soeur ni sa cousine, quand bien même les aurait-il soupçonnés...
Le jeune Français s'apprêta à dire quelque chose, mais il se ravisa et laissa la parole à mon ami.
- Ainsi, tout semblait se dérouler selon vos plans, mais, pour comble de malchance, vous êtes malheureusement tombé malade la semaine de mon arrivée, ce qui a perturbé vos projets. Incapable de vous lever, vous n'avez pu vous rendre à Limbrough Hall afin d'exécuter votre vengeance. Et lorsque vous avez enfin repris des forces, Mlle Anderson vous a annoncé que j'étais parti et que sa cousine ne semblait pas avoir l'intention de prolonger davantage cette mascarade. J'ignore pourquoi, mais sans doute nous l'expliquerez-vous lorsque j'aurai achevé ce récit. Toujours est-il que Mlle Anderson s'est passé de la permission de sa cousine et a glissé, la nuit dernière, ce dernier message sous la porte de Mlle Swann.
« Puis vous avez vu le docteur Watson se rendre au bureau de télégraphe et vous en avez déduit que j'arriverais dans la journée ; cela vous a suffi, vous vous êtes précipité à Limbrough Hall, introduit dans le manoir par la porte de service et dissimulé dans les souterrains.
« Mon erreur a été de croire que vous étiez monté chez Mlle Anderson et que vous alliez y rester caché jusqu'à la tombée de la nuit. Je savais que vous étiez dans la demeure, mais je n'imaginais pas que vous pussiez vous trouver autre part que chez celle que je croyais votre complice. Je suis descendu dans les souterrains sans me méfier, pensant que le mystère avait quelque peu troublé l'esprit de ce bon M. Niels et que son imagination auditive lui jouait des tours... Sans le docteur Watson, il y a fort à parier que vous n'auriez pas manqué votre but, monsieur Lescault...
De nouveau, le silence retomba dans la chambre. Le regard du jeune homme évitait celui de mon ami, le mien et celui de sa fiancée. Elisabeth Anderson, de son côté, conservait une attitude calme et digne. Peut-être était-elle un peu plus pâle qu'auparavant. Quant à Holmes, il tenait notre coupable sous son regard perçant.
Enfin, M. Lescault releva la tête.
- Je ne peux que m'incliner, monsieur Holmes. Vous avez parfaitement résumé la situation. Je vous demanderai cependant de me laisser raconter les choses à ma manière, afin que vous compreniez bien ce qui m'a poussé à agir ainsi. Je souhaiterais également réhabiliter à vos yeux à la fois Elisabeth, qui est parfaitement innocente de tout ce qui s'est passé dans ce manoir, et Mlle Swann, qui ne l'est pas moins. Vos propos envers elles ont été durs. Certes, je ne puis nier qu'elles aient été mes complices, mais ce fut bien involontairement. Elisabeth m'a obéi hier soir par amour, sans savoir quelles seraient les conséquences de son acte. Ce n'est que tout à l'heure, lorsque je me suis réfugié dans sa chambre, que je lui ai confié tout ce que je viens de vous dire. Je vous jure sur tout ce que j'ai de plus sacré au monde que Mlle Anderson est innocente.
Holmes considéra un instant la jeune fille, qui rougit mais ne détourna pas la tête.
- Je vous crois, monsieur Lescault.
- Quant à Mlle Swann, je vous assure que jamais je ne l'ai vue et qu'elle ignorait tout de mes projets. Elle avait ses propres raisons pour...
- Jean ! s'écria Mlle Anderson.
Le jeune homme se tourna vers elle.
- Voulez-vous que je me taise, Elisabeth ?
La jeune fille voulut parler, mais elle ne put se résoudre à répondre. Holmes intervint :
- Puisque vous avez commencé votre récit, monsieur Lescault, il me semble juste que vous l'acheviez. Puisque, selon toute apparence, il s'agit de disculper Mlle Swann, vous ne sauriez agir dans de meilleures intentions.
De nouveau, Jean Lescault consulta sa fiancée du regard.
- Vous avez raison, répondit-elle avec un faible sourire. Martha ne voudrait pas que M. Holmes puisse la croire coupable.
- Avant toute chose, monsieur Holmes, dit le jeune homme, je vous prie de me laisser raconter mon histoire d'un bout à l'autre, sans m'interrompre.
- Voilà bien des précautions oratoires ! s'exclama mon ami en souriant.
Je ne sais pourquoi, une sorte de pressentiment confus s'éleva en moi, comme si j'avais su par avance ce que M. Lescault s'apprêtait à nous dire, après tant d'hésitations, tandis que Mlle Anderson fixait obstinément le plancher. Il me semblait étrange que Holmes n'eusse point compris la seule chose qui m'apparaissait comme évidente depuis le début de cette affaire.
Le jeune homme, après un dernier regard à Elisabeth Anderson, prit une profonde inspiration et commença son récit.


Chapitre 5
Le fin de mes interprétations


- C'est bien Elisabeth, comme vous l'avez compris, qui me parla un jour de vous. Votre nom arriva par hasard, au détour d'une conversation, et celle qui le lança ne pouvait imaginer ce qu'il produirait en moi. Je n'avais parlé de mon frère à quiconque, pas même à Mlle Anderson. Il s'agissait pour moi du passé, et je voulais construire un avenir.
« Jamais je n'ai rencontré Mlle Swann. Elisabeth me parlait souvent de cette cousine qu'elle considérait comme sa meilleure amie, partie pour l'étranger quelques années auparavant, et qui lui manquait dans la solitude de Limbrough Hall. Le major Swann était un homme sévère, taciturne et d'une discipline de fer. Il n'aurait certainement pas approuvé notre amour et aurait défendu à Elisabeth de me revoir, aussi avions-nous décidé de ne le révéler à personne, pas même à Mlle Swann, qui aurait pu nous trahir involontairement auprès de son père, ou tenter de dissuader sa cousine de faire un mariage aussi peu raisonnable. Voyez-vous, monsieur Holmes, ajouta M. Lescault avec un sourire amer, je n'ai que peu de bien, pas de titre, pas de terre. Elisabeth et moi nous voyions en cachette, rarement, lorsqu'elle avait la permission de venir à Oxford. J'étais tenté de parler à son tuteur, mais elle le connaissait mieux que moi et savait que rien ne pouvait le faire fléchir. Je me suis tu. Nous nous sommes fiancés il y a un peu plus d'un an. Personne ne fut mis au courant.
« Puis M. Swann mourut et sa fille revint au pays. Pendant deux mois, Elisabeth resta à Limbrough Hall : le chagrin, le deuil, les retrouvailles des deux cousines nous empêchaient de nous voir. Lorsque nous nous retrouvâmes enfin, en septembre, je fis part à Elisabeth de mon envie de faire éclater notre amour au grand jour, mais je la trouvai réticente. Je finis par comprendre qu'il n'était peut-être pas décent de proclamer nos fiançailles si peu de temps après la mort d'un homme qui s'y serait opposé. Nous décidâmes d'attendre encore quelque temps pour l'annoncer à Mlle Swann et à son frère. Sans cela, il y a fort à parier que les choses se seraient passées différemment.
« Elisabeth me parla plus longuement de sa cousine et me raconta sa vie à l'étranger : comment elle était subvenue aux besoins de sa mère, comment elle avait parcouru plusieurs pays à la mort de cette dernière, comment elle avait fini par échouer dans le sud de la France, où elle avait fait la connaissance d'un Norvégien du nom de Sigerson...
Je vis Holmes froncer les sourcils, comme s'il ne s'attendait pas à ce que Mlle Swann eût parlé de lui à sa cousine, et encore moins que Mlle Anderson l'eût mentionné devant son fiancé. Quant à moi, le pressentiment que j'avais de la suite du récit de M. Lescault me mettait d'autant plus mal à l'aise que mon ami ne semblait absolument pas l'anticiper.
- Je compris alors une chose : Elisabeth était redevenue la confidente de sa cousine, comme si elles ne s'étaient jamais quittées, et elle avait compris que les raisons de sa tristesse provenaient davantage d'une blessure amoureuse que de la mort de son père. C'était une des raisons pour lesquelles elle souhaitait attendre un peu avant de parler à Mlle Swann de nos fiançailles, par un excès de délicatesse et la crainte d'attrister encore davantage sa cousine en lui faisant valoir son propre bonheur. D'autant plus que les sentiments de Mlle Swann venaient d'être ravivés : l'homme dont elle était amoureuse, après avoir brusquement disparu, sans une explication, sans même un mot d'adieu, une année auparavant, venait de ressusciter en la personne de M. Sherlock Holmes...
Je tournai malgré moi les yeux vers mon compagnon, qui ne bougeait pas plus qu'une statue ; seulement, il avait pâli malgré lui et je crus vois une goutte de sueur perler sur son front. J'avalai péniblement ma salive. J'aurais voulu dire quelque chose, mais il me sembla que ma langue était collée à mon palais. Le jeune homme, qui n'avait pas relevé les yeux, poursuivit son récit, tandis que Mlle Anderson, après un bref regard vers le détective, baissait la tête.
- Ce simple nom me glaça le sang. Je vous croyais mort et enterré, monsieur Holmes, et mon désir de vengeance depuis longtemps disparu, mais savoir que vous étiez en vie le ralluma aussitôt. Je ne sais pas comment je parvins à rester maître de moi. Mille idées m'assaillaient en même temps. Et je dois vous avouer que la première fut une pulsion meurtrière.
« Je laissai parler Elisabeth afin de reprendre mes esprits. Dans la semi-conscience où je me trouvais, je parvins à comprendre que Mlle Swann avait mis au point pour vous revoir, en même temps, peut-être, que pour prendre sur vous une sorte de revanche, un plan étrange : vous proposer un problème insoluble qui vous attirerait à Limbrough Hall et vous tiendrait peut-être en échec - mais qui, de toute façon, amènerait vos chemins à se croiser de nouveau.
« Je ne l'écoutais qu'à demi, mais l'imagination de Mlle Swann me faisait entrevoir des possibilités de vengeance : il m'était beaucoup plus facile de venger mon frère ici qu'en plein centre de Londres, que je ne connaissais pas, où vous étiez connu mais où, pour ma part, je ne vous aurais peut-être pas reconnu, peut-être manqué, où j'aurais été pris à coup sûr. A Abernott, vous attirer hors du manoir ou bien y pénétrer serait bien plus facile. De plus, la familiarité des lieux me rassurait. Je voyais tout ce que je pouvais tirer d'un tel appât.
« Je décidai donc d'entrer dans le jeu de Mlle Swann. Elisabeth, qui ne demandait pas mieux que de venir en aide à sa cousine, bien qu'elle ne sache guère mentir, s'y prêterait volontiers. Vous voyez bien, monsieur Holmes, qu'elles n'étaient en rien mes complices : l'une agissait par amour, et l'autre par amitié.
Sherlock Holmes passa la main sur son front dans un geste rapide et nerveux qui n'échappa ni à Mlle Anderson ni à moi, mais que M. Lescault, tout à sa narration, ne vit pas.
- C'est alors qu'une autre pensée se glissa en moi : une fois devenu meurtrier, peut-être obligé de fuir, je devenais indigne d'Elisabeth. C'est ce qui faillit m'arrêter. Mais en fin de compte, la haine fut la plus forte. Je crois bien que pendant ces quelques mois, j'avais perdu la tête. Je ne cessais de penser à mon frère et ce souvenir ravivait ma colère et mon désir de vengeance.
Le jeune homme soupira.
- Je ne sais comment de telles idées se sont immiscées en moi. Je ne peux pas comprendre ce qu'il se passa dans mon esprit à ce moment. Je voyais mon amour pour Elisabeth condamné, ma réputation entachée à jamais, ma vie en danger peut-être, mais Emmanuel serait vengé. Toutes mes pensées, toutes mes actions tournaient autour de cela.
Le jeune homme lança un regard timide vers Mlle Anderson.
- J'approuvai Elisabeth dans sa volonté de retarder de quelques mois l'aveu de nos fiançailles. J'invoquai, puisqu'elle l'avait elle-même mentionné, le prétexte du chagrin amoureux de Mlle Swann et de la gêne qu'il y aurait à révéler notre amour dans un moment tel que celui-là. Elle me promit le silence jusqu'à ce que soit réglée ce qu'elle appelait « l'affaire Sherlock Holmes ». Pour moi, la conclusion de cette affaire avait un sens bien différent : j'avais l'intention de quitter le pays en laissant à Elisabeth une lettre pour lui expliquer mon attitude. Je ne voulais pas qu'elle épouse un assassin.
La petite main d'Elisabeth Anderson tremblait légèrement dans celle de son fiancé.
- L'intrigue, telle que vous l'avez vue se dérouler sous vos yeux, fut entièrement élaborée par Mlle Swann.
- Jean ! s'écria Mlle Anderson d'un air de reproche.
- Je crois que ce détail n'a plus guère d'importance, Elisabeth, murmura doucement M. Lescault. N'est-ce pas, monsieur Holmes ?
- Non, en effet, répondit mon ami d'une voix qui sonna étrangement creuse.
- Mlle Swann est, paraît-il, une excellente comédienne. J'ajouterai qu'elle a une imagination débordante et un véritable talent de mise en scène. Le scénario romanesque qu'elle avait imaginé pouvait manquer de vous intriguer. Livia était, de mauvaise grâce si j'ai bien compris, sa complice, et Elisabeth leur apportait tout son secours.
- Je n'y voyais pas de mal, monsieur Holmes, s'écria la jeune fille au bord des larmes. Je ne voulais qu'aider Martha. Livia avait peur. Elle a toujours été superstitieuse. Elle croyait qu'utiliser le nom de M. Ryder, qui était mort depuis des années, c'était l'offenser. Pour ma part, je n'y voyais qu'un tour innocent qui ne pouvait faire de mal à personne.
Le détective tourna son regard vers elle et ébaucha un sourire.
- Je ne doute pas de votre bonne foi, mademoiselle. Reprenez, monsieur Lescault, je vous prie. Qui a eu l'idée du premier billet ?
Le jeune homme se mit à rire.
- Ah, oui, le billet ! Quelle idée stupide ! C'est ce qui vous a mis la puce à l'oreille, n'est-ce pas ? Je vous l'ai dit, j'étais comme fou. Pendant ces quatre mois, je ne me suis pas senti vivre. Je ne parviens pas à comprendre comment je ne suis pas devenu réellement fou. Je voulais écrire ce billet. C'était comme un défi de ma part. Elisabeth avait dit à Mlle Swann qu'elle avait offert de l'argent à un inconnu pour l'écrire, afin que l'on ne puisse pas retrouver celui qui l'avait rédigé.
« Mais reprenons le fil chronologique. Tout se passa comme prévu : Mlle Swann se rendit à Londres, et, le lendemain, vous étiez à Limbrough Hall.
« Je crois que c'est l'émotion extrême que me causait toute cette histoire, me mettant dans un état de surexcitation intense, qui m'empêcha de mener à bien mon projet. Je tombai malade le jour même de votre arrivée. Maintenant, j'y vois la main de la Providence, qui m'a par là même empêché de commettre un meurtre. La semaine dernière, j'étais dans l'incapacité de faire trois pas dans ma chambre. J'enrageais.
« Enfin, au moment où je commençais à me sentir mieux, Elisabeth vint m'annoncer que vous étiez reparti pour Londres. Selon toute apparence, Mlle Swann ne souhaitait plus vous retenir au manoir.
- Le procédé lui apparaissait soudain trop malhonnête, expliqua Mlle Anderson. Elle avait peur que vous ne soupçonniez Sebastian...
La jeune femme s'interrompit ; elle rougit légèrement.
- Ou, peut-être, que vous ne découvriez la vérité...
Il y eut un silence embarrassé. Sherlock Holmes détourna les yeux vers M. Lescault qui reprit la parole :
- Je ne pouvais me résoudre à voir ma vengeance me filer ainsi entre les doigts. Elisabeth était d'accord avec sa cousine ; pour elle, le jeu n'avait jamais été amusant, et si elle l'avait aidée, cela n'avait été que par pure amitié. Elle désapprouvait de tels procédés. Il me fallut avoir recours à toute la force de persuasion que j'étais capable de déployer pour la convaincre de placer un dernier billet, que j'avais rédigé, sous la porte de la chambre de Mlle Swann. Et afin qu'Elisabeth ne se doute pas des raisons profondes de mon insistance, je lui fis valoir combien nous étions plus libres de nous voir depuis que vous étiez arrivé à Limbrough Hall.
« Puisque personne n'était au courant des liens qui nous unissent, Elisabeth venait me voir en cachette, et ces derniers mois ont été assez difficiles : des absences prolongées auraient été remarquées, aussi nous voyions-nous très peu. Cela, je dois bien l'avouer, m'arrangeait, car je n'osais pas regarder Elisabeth en face depuis que j'avais conçu mon plan. Votre présence a permis qu'elle vienne me voir tous les jours, la semaine dernière, lorsque j'étais malade, puisque Mlle Swann passait le plus clair de ses journées en votre compagnie. Prolonger votre séjour à Limbrough Hall nous permettait de nous voir plus librement.
« Ainsi, Elisabeth finit par accepter et glissa le fameux billet sous la porte de sa cousine, la nuit dernière. Pour elle, ce n'était qu'un moyen de vous faire revenir et de jouir d'une certaine indépendance ; pour moi, c'était un défi que je vous lançais. Je m'étais arrangé pour que vous vous sentiez visé par les termes employés...
- Vous avez touché juste, monsieur, répondit Holmes.
- Lorsque j'ai vu l'état de bouleversement dans lequel était ma cousine, interrompit précipitamment Mlle Anderson, j'ai été prise de remords et j'ai failli tout lui avouer, mais...
La jeune fille rougit.
- J'ai été lâche, reprit-elle d'une voix tremblante. Martha et moi sommes très proches, mais elle a toujours eu un caractère très affirmé, alors que j'étais - et suis toujours - d'une timidité maladive. J'ai eu peur de sa réaction. Depuis que nous sommes enfants, je suis sa confidente. Elle a été la mienne, mais lorsque j'ai rencontré Jean, je vous l'ai dit, Martha était loin et je n'ai pu me résoudre à lui confier nos fiançailles par écrit. Je n'ai pas réussi à lui avouer hier matin ni mon amour pour Jean ni ma part de culpabilité dans ce nouveau billet qui la terrifiait...
- Ce qu'Elisabeth ne vous dit pas, monsieur Holmes, docteur Watson, dit M. Lescault avec un regard tendre à sa fiancée, c'est que sa cousine aurait elle aussi mal accueilli nos fiançailles. Tout d'abord, peut-être, par fidélité à la mémoire de son père. Ensuite parce que Mlle Swann, plus âgée qu'Elisabeth, n'aurait sans doute pas apprécié de voir sa cousine se marier avant elle, de surcroît avec l'homme qu'elle aime.
- Jean ! s'écria Elisabeth Anderson pour la troisième fois.
Le jeune homme ne s'interrompit pas.
- Elisabeth est donc partie pour Oxford afin de me dire que nous devions cesser ce jeu cruel envers sa cousine, la mettre au courant de tout, jouer la carte de la sincérité. Si elle m'avait trouvé chez moi, sans doute nous serions-nous expliqué et peut-être la suite des événements aurait-elle été différente. Mais les évènements en ont décidé autrement : je vous avais vu, le matin, aborder le docteur Watson à Abernott. Je savais que vous étiez de retour.
« Je ne sais quelle folie s'est alors emparée de moi. J'ai couru jusqu'à Limbrough Hall dans le but de me cacher dans la maison et d'y attendre la nuit. J'avais un revolver, j'étais prêt à tout. Je n'avais même pas pensé que le bruit attirerait l'attention de tout le monde. J'étais tout à ma haine et je n'avais pas même conscience de ce que je faisais. J'avais même oublié mon rendez-vous quotidien avec Elisabeth. J'ai forcé la porte de service et je me suis glissé jusque dans les souterrains dont elle m'avait déjà parlé. Après quelques heures d'une attente que je n'essayerai pas de vous décrire, j'ai eu la surprise d'entendre des pas et de vous voir arriver - il faut que je vous précise que je suis nyctalope. Je ne me possédais plus, j'ai tiré...
« Effrayé par ce que j'avais fait, sans savoir ce que je faisais, au lieu de m'enfuir par les souterrains, je suis remonté dans la maison jusqu'à la chambre d'Elisabeth, où j'étais déjà venu une fois, dans la plus grande clandestinité, et où je me suis enfermé en l'attendant. Par chance, je n'ai croisé personne.
- M. Niels devait être au premier étage, pour chercher M. Swann, suggérai-je.
Le jeune homme acquiesça et encouragea Mlle Anderson à prendre de nouveau la parole, ce qu'elle fit d'une voix qu'elle cherchait à rendre ferme, mais qui tremblait malgré elle.
- Je suis rentrée après avoir erré dans les rues d'Oxford à la recherche de Jean. Je pressentais un malheur. Lorsque vous m'avez annoncé que M. Holmes avait été gravement blessé, j'ai immédiatement compris qui était le coupable. Tout s'est instantanément mis en place dans mon esprit et j'ai deviné que Jean ne pouvait être que dans ma chambre. Je m'y suis enfermée, et M. Lescault m'a tout raconté.
- J'étais bouleversé, je ne comprenais plus mon geste. Préméditer la mort d'un homme est une chose, et passer à l'acte en est une autre. J'étais anéanti par ce que j'avais osé faire. Certes, j'avais voulu venger mon frère, mais ce faisant, j'étais devenu, comme lui, un meurtrier. Je ne sais toujours pas comment j'ai pu oser faire ce que j'ai fait pendant ces derniers mois. Je ne peux l'expliquer que par la folie. Je sais bien qu'une telle justification est absurde, puisque j'avais prévu toutes les étapes de mon crime. Je ne cherche pas à me soustraire à la justice. J'essaye juste de vous expliquer ce qu'il s'est passé en moi...
Le jeune Français attacha son regard sur Mlle Anderson, qui s'était reprise et dont l'expression me parut, une fois encore, étrangement décidée.
- Elisabeth a fait preuve d'un courage dont je ne la remercierai jamais assez. Elle m'a écouté calmement et nous avons délibéré ensemble de ce qu'il convenait de faire. Nous en avons conclu qu'une confession écrite - celle-là même qui est posée sur votre table de chevet - serait moins pénible qu'une confession orale. Mon devoir était de me dénoncer afin qu'un innocent ne soit pas accusé à ma place. Mais vous m'avez devancé et posé devant le fait accompli, et je suis heureux d'avoir pu parler devant vous. Je remercie la Providence qui vous a sauvé la vie et m'a permis de ne pas devenir un assassin. A présent, je suis prêt à me constituer prisonnier. Je ne souhaite plus votre mort. La journée d'hier m'a fait comprendre bien des choses. Je suis en paix avec moi-même pour la première fois depuis des mois et peut-être même des années.
M. Lescault avait prononcé ces derniers mots d'une voix émue mais parfaitement ferme, tandis que la jeune fille lui serrait la main. Il était évident que le repentir de notre coupable était tout à fait sincère. Holmes hocha la tête :
- Monsieur Lescault, ce que vous venez de faire est unique dans les annales du crime. Jamais je n'ai assisté à des aveux complets dirigés à l'homme qui avait manqué d'être assassiné. J'ignore si je fais bien, mais je n'estime pas qu'il soit de mon devoir de vous arrêter.
Un sourire radieux illumina le visage de Mlle Anderson, tandis que son fiancé fixait le détective avec incrédulité.
- Mais, monsieur Holmes... parvint-il à articuler.
- Si vous tenez vraiment à être mis en état d'arrestation, je puis vous rendre ce service, sourit le détective, mais je n'en vois pas, pour ma part, l'utilité. Je ne doute pas un instant de votre bonne foi et je pense en effet que l'attentat que vous avez perpétré contre moi n'était dû qu'à une crise de folie. Je pense que si vous étiez venu cette nuit dans ma chambre pour venger votre frère, comme vous en aviez l'intention, vous n'auriez pas pu passer à l'acte. Comme vous l'avez très justement dit vous-même, il y a un abîme entre la préparation et l'exécution d'un meurtre de sang-froid...
Mon ami se tourna vers moi :
- Qu'en pensez-vous, Watson ? Votre silence est-il approbateur ? Ce n'est pas la première fois que je sollicite votre avis dans des cas que je qualifierai de litigieux. Celui-ci est-il du ressort de la police ?
- Je ne le pense pas, répondis-je lentement. M. Lescault a prouvé, cette nuit, qu'il ne voulait plus attenter à votre vie. Je ne sais si nous pouvons, médicalement parlant, qualifier de folie la préparation d'un assassinat, mais je pense, en tout cas, que M. Lescault a connu le seul châtiment qui puisse faire changer les intentions d'un homme : sa condamnation par sa propre conscience, à côté desquelles les lois humaines ne sont rien.
J'avais parlé en toute sincérité, quoique je n'eusse pu retenir un frisson en songeant que l'homme qui se tenait en face de moi avait failli tuer mon ami quelques heures auparavant. Mais je sentais que son repentir était sincère ; l'envoyer en prison n'aurait servi qu'à briser deux bonheurs naissants.
M. Lescault se leva alors et alla serrer sans un mot la main du détective, puis la mienne. Puis ce fut au tour de Mlle Anderson de s'approcher timidement.
- Comment pourrai-je jamais vous remercier, monsieur Holmes ?
Mon ami ne répondit rien, mais le sourire s'accentua sur ses lèvres. La jeune fille sembla hésiter un instant, mais Holmes arrêta d'un regard les mots qui allaient sortir de ses lèvres. Elle se tourna vers moi.
- Docteur Watson, je ne sais comment vous exprimer ma gratitude.
- Soyez heureuse, mademoiselle.
Elisabeth Anderson me répondit par un sourire et tous deux quittèrent la pièce. A peine avaient-ils refermé la porte que mon ami repoussa la couverture :
- Nous partons, Watson.
Je restai un instant abasourdi avant de pouvoir articuler un mot :
- Holmes, votre blessure...
- Balivernes ! Allez préparer vos affaires, ordonna-t-il d'un ton qui n'admettait pas de réplique.
- Mais enfin, le jour se lève à peine, que va penser Mlle Swann...
Je m'interrompis net et me mordis les lèvres. Holmes posa sur moi son regard tranchant comme l'acier et répondit froidement :
- Mlle Swann pensera ce qu'elle voudra.
Je quittai la pièce sans même essayer de protester. J'avais compris, à la voix de Holmes, que toute tentative de le fléchir serait vaine : il ne resterait pas une minute de plus dans cette demeure. Je me sentais mal à l'aise. Certes, le récit de M. Lescault devait avoir plongé mon ami dans des abîmes d'embarras, je le comprenais fort bien, mais ce départ précipité ressemblait trop à une fuite pour que je pusse l'approuver.
Tandis que j'entassais à la hâte mes vêtements dans ma valise, je compris que ce que je ne pouvais m'empêcher de considérer comme une lâcheté n'était que l'incapacité totale du détective à faire face à ce genre de situations. Holmes avait été confronté, au cours de sa vie, à de dangereux criminels qui n'auraient certainement pas reculé devant un meurtre de plus. Il avait lutté contre le professeur Moriarty et était sorti victorieux de ce combat à mort, il avait arrêté le colonel Moran au moment où ce dernier pensait l'assassiner de sang-froid, il était venu à bout de Stapleton, du docteur Roylott, il venait d'échapper de justesse à une autre tentative de meurtre, et voilà qu'il ne pouvait regarder en face une femme qui n'avait commis d'autre crime que celui de l'aimer... Sans nul doute, il eût mille fois préféré la haine de Mlle Swann et sa véritable culpabilité.
Mais comment aurait-il pu réagir autrement, lui dont l'implacable logique avait réduit le sentiment amoureux à un simple facteur qu'il prenait en ligne de compte, au cours d'une enquête, parmi les mobiles des criminels ; lui qui peut-être - l'ignorance totale que j'avais du passé de mon ami m'apparut ce matin-là avec plus de force que jamais - n'avait jamais connu, auparavant, ce genre de situation ? Il me sembla, tout à coup, que je le comprenais. Il n'aurait su que dire à Mlle Swann, aurait aggravé les choses. Partir comme un voleur, avant l'aurore, était pour lui la seule solution acceptable, peut-être même honorable.

Nous franchîmes donc le seuil de Limbrough Hall par un matin d'hiver glacé, huit jours après l'irruption de Mlle Swann dans notre salon de Baker Street. Le ciel était d'un bleu presque blanc, et la ligne rose de l'horizon entrecoupée des branches noires et grises des chênes qui entouraient le manoir. C'aurait été une belle matinée sans la tension que je sentais dans l'air froid et piquant. J'avais de nouveau le pressentiment que quelque chose allait se produire, quelque chose que le détective n'avait pas prévu.
J'allai réveiller George, le cocher, qui s'empressa d'atteler les chevaux, un peu étonné de ce départ matinal et peu cérémonieux. Holmes semblait bouillir d'impatience. Le moindre faux mouvement du cocher, tandis qu'il préparait la voiture, arrachait à mon ami des soupirs d'exaspération.
Enfin, tout fut prêt. Je m'approchais de la voiture, dans laquelle George chargeait les bagages, lorsqu'une voix retentit derrière nous :
- Monsieur Holmes !
Je me retournai involontairement, et mon ami, qui, de pâle qu'il était, était soudain devenu livide, m'imita alors même qu'il s'apprêtait à monter dans la voiture.
Mlle Swann était debout sur le seuil du manoir, drapée dans un long manteau gris perle. Sa pâleur n'avait rien à envier à celle de Sherlock Holmes, qui, après avoir considéré un instant la jeune femme, marcha lentement, comme à regrets, jusqu'en bas du perron.
- Avez-vous vu Mlle Anderson ? demanda-t-il d'une voix mal assurée.
Mlle Swann acquiesça sans articuler un seul mot.
Je sais bien que je n'aurais pas dû être témoin de cette dernière scène. J'aurais dû monter dans la voiture et attendre mon ami, en me plongeant dans la muette et intense contemplation de mes chaussures. Mais je ne fis rien de tout cela. Je restai à côté de George, pétrifié, les yeux fixés sur Mlle Swann. Mais elle ne me voyait pas. Son regard était fixé sur mon ami, qui baissa les yeux.
- Je voudrais... commença-t-elle.
Holmes l'interrompit d'un geste de la main.
- Je ne crois pas qu'une explication supplémentaire soit nécessaire, mademoiselle Swann, dit-il avec une douceur qui me surprit. Je vous demande humblement pardon.
- Pardon de quoi ?
La jeune femme avait employé un ton presque agressif.
- Je vous croyais coupable et j'ai agi en conséquence, de façon à ce que vous n'ayez aucune méfiance, de façon à ce que vous me croyiez totalement votre dupe. Je n'avais pas compris. Je vous croyais une parfaite actrice. Je ne voulais pas...
Ce fut au tour du détective de s'interrompre. Je vis trembler légèrement les lèvres de Martha Swann, tandis que sa main se crispait sur son manteau. Holmes articula lentement :
- Mademoiselle Swann, vous avez rencontré, il y a quelques années, un certain Sigerson, de passage à Florence. Je crois que vous devriez l'oublier et considérer qu'il a trouvé la mort dans son pays natal.
De nouveau, la jeune femme voulut dire quelque chose, mais Holmes s'inclina respectueusement devant elle et se retourna vers moi. Je la saluai à mon tour, sans trop savoir ce que je faisais, tout aussi embarrassé que mon ami. Puis nous montâmes dans la voiture au milieu d'un silence que ne venait pas même rompre le bruissement des branches dans le vent. Au moment de partir, mon regard fut attiré une dernière fois vers Limbrough Hall. Mlle Swann n'avait pas bougé. Seulement, son long manteau était tombé à terre et elle apparaissait à présent vêtue d'une simple chemise de nuit, les bras et les épaules nus, terriblement belle et vulnérable à la fois.
Holmes ne tourna pas la tête.
Les chevaux partirent au trot et le manoir fut bientôt dissimulé par les arbres. Mon compagnon gardait le regard fixé devant lui ; je n'osais l'aborder, par crainte d'une réaction violente, à en juger par l'état de tension extrême dans lequel il se trouvait. Ni lui ni moi ne prononçâmes un mot jusqu'à Oxford. Nous attendîmes le train dans le silence le plus total, et ce n'est qu'une fois que nous fûmes installés dans un compartiment que Sherlock Holmes se décida à parler.
- Watson, commença-t-il d'une voix neutre, je vais vous demander un immense service.
- Bien sûr.
- Cette affaire doit rester strictement... confidentielle. Tout ce qui s'est passé à Limbrough Hall durant ces derniers jours resteront entre vous et moi.
J'acquiesçai. Les derniers évènements m'avaient presque ôté la parole. La fin de cette aventure me semblait aussi incroyable qu'absurde, et je n'avais vécu les dernières heures que dans un état de semi-conscience brumeuse que notre veille nocturne ne contribuait pas à éclaircir. De plus, j'aurais été bien incapable de trouver les mots justes ; comment parler des mystères de l'amour avec un homme qui, bien qu'il fût mon ami le plus proche, demeurait à mes yeux la plus indéchiffrable énigme et la personne la plus indifférente au sentiment amoureux qu'il m'a été donné de connaître tout au long de ma vie ? J'ignorais totalement ce que Holmes pouvait bien ressentir à ce moment précis. La seule chose que je comprenais confusément était qu'il s'en voulait d'avoir pu, par son comportement amical qui pour lui n'était qu'un rôle destiné à endormir la confiance de celle qu'il croyait coupable, entretenir une illusion dans l'esprit de la jeune femme. Mis à part cela, je ne savais rien ; le visage fermé de mon ami ne pouvait rien m'apprendre, et une question n'eût pas, j'en avais la certitude, entraîné de réponse.
Un sourire crispé apparut sur les lèvres du détective.
- Je vous demande pardon, Watson. Je risque de n'être guère bavard aujourd'hui.

Nous arrivâmes à Baker Street en début d'après-midi et la première chose que je m'empressai de faire fut de renouveler le bandage de mon ami dont la blessure avait mauvais aspect. J'en fis la remarque à Holmes qui se contenta de hausser les épaules et alla s'enfermer dans sa chambre, où Mme Hudson lui apporta son repas sans qu'il daignât même la remercier, comme elle me le dit à voix basse, sur un ton où l'irritation le disputait à l'inquiétude. Je ne vis réapparaître le détective que le soir, le visage plus détendu mais l'air toujours sombre, au moment où, las d'attendre, je m'apprêtais moi-même à aller me coucher. Je cherchai désespérément que dire, mais il me devança :
- Pardonnez mon attitude d'aujourd'hui, Watson, je vous en prie. J'avais besoin d'un peu de silence et de solitude.
- Je comprends.
Holmes poussa un soupir et se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit dans un fauteuil. Je vis, non sans inquiétude, son regard errer du côté de la cheminée. Tout se passait comme si nous en étions revenus au point de départ, à l'inaction totale ; et cette affaire, censée aider mon ami à sortir de l'état de prostration nerveuse auquel il était sujet, n'avait fait qu'aggraver les choses...
- Non, Watson, pas aujourd'hui, me dit-il avec un sourire, rassurez-vous.
Holmes s'empara de sa pipe et l'alluma avant de déclarer :
- Vous avez été d'une patience à toute épreuve, mon ami. Le moins que je puisse faire est de lever les dernières questions qui pourraient subsister dans votre esprit au sujet de cette affaire...
- J'ai entendu comme vous le récit de M. Lescault, répondis-je, mais je n'arrive toujours pas à comprendre comment vous en étiez arrivé à la conclusion de sa culpabilité, ni surtout à la complicité involontaire de Mlle Anderson et de Mlle Swann.
A la mention de ce dernier nom, je vis un léger nuage passer sur le front de Sherlock Holmes, mais il se reprit instantanément :
- Dès le début, je me suis méfié de Mlle Swann. L'écriture de la lettre que l'on avait soi-disant « remplacée » était une imitation trop parfaite de celle de notre cliente. Mes soupçons étaient éveillés, mais je n'étais pas en mesure de les exprimer avec précision. Ce n'est qu'une fois à Limbrough Hall qu'ils ont commencé à se faire plus concrets.
- L'encre ? proposai-je.
- Parfaitement, Watson ! Vous avez remarqué cela ?
- Sur le moment, je me suis demandé ce qui pouvait bien vous intéresser sur le bureau de Mlle Swann, le soir où nous sommes arrivés au manoir. Je comprends à présent.
- Non seulement l'encre était de la même teinte violette que nous avions déjà remarquée, mais le papier à lettres était lui aussi strictement identique. L'hypothèse d'un voleur totalement extérieur au manoir, déjà fortement réduite en raison de l'absence d'empreintes, devenait de moins en moins plausible. Certes, on pouvait avoir poussé le vice jusqu'à venir écrire la « fausse » lettre sur le bureau même de Mlle Swann, mais à quoi cela servait-il, à part à prouver que le coupable avait tout pouvoir sur son univers quotidien ? Je me suis alors interrogé sur l'intérêt d'avoir remplacé la « vraie » lettre par une autre identique en tous points, excepté la signature. Cela ne faisait qu'amener Mlle Swann à nous parler de M. Ryder, et nous laisser entrevoir une seule piste possible, et peut-être du danger, afin de nous attirer à Limbrough Hall. Et j'ai marché, Watson, stupidement, sans me poser la moindre question !
« Seulement, après avoir vu cette encre, ce papier, mes soupçons ont été éveillés. Je me suis alors souvenu d'une chose pour le moins étrange : lors de la première visite de Mlle Swann à Baker Street, elle ne semblait pas redouter de danger véritable, alors que l'on s'était tout de même introduit dans sa chambre, durant son sommeil ! Je veux bien que notre cliente soit une femme d'une trempe exceptionnelle, Watson, mais il me semble que la crainte aurait dû la retenir chez nous, quand bien même nous serions-nous livrés à quelque indiscrétion à ses dépens. Mais le lendemain, sa peur était bien visible. Trop visible, même. Il y avait là une contradiction. Je n'ai pu m'empêcher de me souvenir de la pièce de théâtre dans laquelle j'ai vu jouer Mlle Swann. L'idée m'est venue qu'elle pouvait jouer la comédie, mais j'ignorais dans quel but...
« Une des hypothèses plausibles était que Mlle Swann souhaitait accuser un des habitants de Limbrough Hall - je penchais pour son frère, d'un tempérament colérique, avec qui elle s'était disputée, qui lui réclamait fréquemment de l'argent - afin de l'éloigner en en faisant un suspect idéal pour la police ainsi que pour moi. Je crus, le lendemain matin, que cette hypothèse était la bonne, puisque l'événement nocturne renforçait les soupçons autour de l'un des habitants du manoir, personne n'ayant pu s'introduire à l'intérieur sans être doué du pouvoir de passer à travers les murs. Et nous étions, Watson, vous et moi, les témoins impartiaux, les garants de cette nouvelle impossibilité qui avait eu lieu sous nos yeux...
« Je m'attendais donc à ce qu'un faisceau d'indices finisse par converger vers l'un des suspects. Mais rien n'apparaissait, rien ne se passait. Notre voleur semblait avoir complètement disparu. Mais si quelqu'un voulait véritablement faire chanter Mlle Swann, pourquoi ne pas se manifester, pourquoi ne rien réclamer ? J'ai donc cru qu'il me suffisait d'attendre pour obtenir des éléments nouveaux qui me conforteraient dans mes doutes, sans laisser croire à Mlle Swann que je la soupçonnais d'être l'instigatrice de cette manipulation.
« Mais, vous l'avez constaté aussi bien que moi, rien ne s'est produit pendant quatre jours. Si notre cliente voulait se débarrasser de son frère, pourquoi laisser passer tant de temps alors qu'elle avait réuni les témoins nécessaires ? J'avoue que je ne comprenais plus... Or, vous le savez, Watson, la patience ne fait partie de mes qualités que lorsque je suis absolument certain qu'elle sera récompensée. D'autant plus que rien n'était vérifiable, rien ne pouvait prouver que les objets avaient bel et bien disparu, ni que l'anneau de Mlle Swann ne lui avait pas été rendu au moment de la rupture des fiançailles - ce qui était d'ailleurs le cas : elle s'est contenté de ressortir cet anneau afin d'embrouiller encore davantage les choses. Je ne pouvais être sûr de rien. J'ai soudainement pensé que l'on cherchait à m'attirer à Limbrough Hall, pour une raison que j'ignorais, ou peut-être à m'éloigner de Londres ; la seule solution pour le savoir était alors de feindre mon départ. J'étais persuadé que, si la véritable raison de ce scénario était de me retenir au manoir, très rapidement un nouvel événement aurait lieu - ce qui n'a pas manqué de se produire, d'ailleurs.
« J'ai profité de cette petite escapade pour me rendre à St James Cross, le petit village d'où étaient originaires les Ryder. Il ne m'a pas été trop difficile, en faisant valoir mon titre de détective, quoique non officiel, de consulter un certain nombre de documents normalement confidentiels, parmi lesquels j'ai trouvé une lettre de M. Frank Ryder, adressée au vicaire de la paroisse, dont le contenu, vous l'imaginez bien, m'importait peu. Ce qui m'a davantage intéressé a été de constater que l'écriture du fiancé de Mlle Swann n'avait absolument rien à voir avec celle du billet trouvé dans sa chambre. On peut certes ne pas reconnaître une écriture, mais oublier celle de l'homme avec qui l'on a été fiancée m'a semblé quelque peu invraisemblable, d'autant plus que Mlle Swann m'avait affirmé catégoriquement que le billet était bel et bien de M. Ryder.
« Vous comprendrez mieux, dès lors, mon attitude envers Mlle Swann, que vous avez dû juger désinvolte : j'avais la preuve qu'elle nous mentait, je savais donc qu'elle ne risquait rien... Si j'avais vu que l'écriture de M. Ryder coïncidait avec celle du billet, je serais revenu à Abernott immédiatement. J'avais la preuve de la culpabilité de notre cliente, sans parvenir à percer à jour son mobile profond. Bien entendu, pas un instant je ne m'étais imaginé que Holmes s'interrompit, visiblement embarrassé, avant de reprendre d'une voix moins assurée :
- Bref, ce n'est que lorsque vous m'avez parlé du fiancé de Mlle Anderson que j'ai compris que la raison venait de là : cet homme était tombé malade à peu près le jour de notre arrivée, et n'avait pu sortir de chez lui. Il souhaitait donc me faire revenir pour tenter de nouveau sa chance. De toute évidence, l'apparition de ce nouveau billet pendant la nuit qui a suivi mon départ m'était indirectement destiné. Mais pourquoi souhaiter me retenir à Limbrough Hall ? J'avais télégraphié à Scotland Yard : rien ne s'était passé à Londres. Si Mlle Swann ne cherchait pas à faire retomber les soupçons sur son frère, une seule possibilité restait : c'était moi qui étais visé.
« Il ne m'a pas été très difficile, en me rendant à l'hôtel que vous m'aviez indiqué, à Oxford, d'obtenir le nom du mystérieux fiancé de Mlle Anderson. Ce n'est qu'à ce moment que j'ai eu la confirmation des mobiles de notre étrange voleur. Lescault... Je m'étais occupé de l'affaire, il y a de cela quelques années, alors que j'étais en France - vous devez vous souvenir que j'y ai passé quelques temps...
- Oui, c'était au début de l'année 1891, précisai-je.
- Exactement. Le reste coulait de source : un membre de la famille de l'homme que j'avais contribué à faire arrêter avait décidé de venger sa mort. Lorsque vous êtes reparti pour Limbrough Hall hier matin, je suis allé à pieds jusqu'au manoir pour constater qu'un homme m'y avait précédé. Je voyais distinctement vos empreintes, qu'il m'a été aisé d'identifier, mais d'autres pas se dessinaient clairement sur le chemin. J'ai pris alors toutes mes précautions. L'intrus pouvait m'attendre au détour d'un arbre, après tout. Mais il n'en était rien : j'ai vu, aux traces qu'il avait laissées, qu'il avait attendu avec impatience pendant quelques temps dans un fossé qui borde la propriété. J'imagine que vous étiez en train d'effectuer votre petite inspection extérieure, vous et M. Swann.
- Mon Dieu, Holmes ! m'exclamai-je. Vous voulez dire que, pendant que nous vérifiions minutieusement les abords du manoir, cet homme était caché dans un fossé, à quelques mètres de nous ?
Mon ami esquissa un sourire.
- Bien sûr, Watson, voilà pourquoi l'absence de traces a de nouveau été un mystère pour tout le monde. La question posée n'était pas la bonne : il ne fallait pas se demander comment il était entré dans le manoir, mais quand il y avait pénétré... Il est entré par la porte de derrière, dont il a forcé la serrure avec un canif. Les éraflures étaient très nettes. Mais par la suite, l'accident dont j'ai été victime, dans les souterrains, a quelque peu distrait l'attention générale, et personne n'a songé à vérifier les abords immédiats de Limbrough Hall à ce moment-là.
« La conversation que vous avez surprise entre notre cliente, sa cousine et la femme de chambre laissait supposer que Mlle Swann ne s'attendait pas à recevoir un nouveau billet. Pour moi, cela ne pouvait signifier qu'une chose : elle s'était désolidarisée de son complice, et Mlle Anderson avait pris la relève - ce qui était confirmé par le fait que le papier avait été glissé sous la porte, et non découvert, comme la fois précédente, sur le bureau. Cela ôtait beaucoup de fantastique à l'affaire... Je m'imaginais stupidement que M. Lescault n'avait pas immédiatement fait part à Mlle Swann de ses projets réels, et qu'une fois qu'elle les avait appris, elle avait refusé de continuer le jeu qu'il lui demandait.
« En réalité, elle ignorait tout, y compris la culpabilité involontaire de sa cousine, y compris même l'existence de Lescault ; mais elle avait dû comprendre que j'étais visé, puisqu'elle a refusé de me rappeler alors que le danger commençait véritablement pour elle - après tout, l'inconnu qui avait glissé ce nouveau billet sous sa porte pouvait bien chercher à la faire chanter - et qu'elle m'a par la suite instamment prié de partir. Mais elle ne pouvait rien dire, car il lui aurait fallu expliquer pourquoi elle avait monté tout ce scénario romanesque...
« Comme Mlle Anderson, au contraire, avait insisté pour me faire revenir à Limbrough Hall, mes soupçons se sont reportés sur elle ; j'ai donc cru que le coupable se cacherait dans sa chambre. Et cette erreur a bien failli me coûter la vie ! Je pensais que Lescault attendrait la nuit pour agir, aussi ne me suis-je absolument pas méfié lorsque M. Niels m'a affirmé avoir entendu du bruit à la cave. Pourtant, j'aurais dû me poser des questions lorsque Mlle Anderson est tout de même partie pour Oxford. Je pensais que, son complice étant dans la place, elle s'empresserait au contraire de prétexter je ne sais quoi afin de rester avec lui et d'empêcher toute fouille de sa chambre. Mais après tout, elle pouvait bien, elle aussi, jouer la comédie...
- Enfin, Holmes, protestai-je, comment avez-vous pu, pendant une seule seconde, croire Mlle Anderson capable d'une telle duplicité ?
- En vertu de ma première règle, Watson, me répondit froidement le détective : ne jamais juger qui que ce soit sur les apparences, pas même la jeune fille la plus charmante et la plus innocente qui soit. Mais il est vrai, ajouta-t-il avec ce rire silencieux qui n'appartenait qu'à lui, que le sexe faible est votre spécialité, non la mienne. L'erreur monumentale que j'ai commise au cours de cette enquête qui aurait dû être ridiculement simple en est la preuve !
Je ne trouvai rien à répondre. Holmes laissa un instant errer son regard, puis reprit :
- En un mot, je soupçonnais toute la maisonnée, à l'exception de Sebastian Swann, sur qui se concentraient tous les indices, mais qui aurait eu tout le temps de me chercher à me tuer durant les quatre jours que nous avons passé à Limbrough Hall, s'il avait été complice de Lescault. Restaient les femmes, qui pouvaient me retenir afin de laisser le champ libre au jeune Français : Mlle Anderson parce qu'elle était sa maîtresse, ou plutôt sa fiancée, Mlle Swann parce qu'elle avait tout fait pour m'attirer au manoir, Livia et M. Niels par fidélité envers la maîtresse de maison ou sa cousine, ou bien encore pour reporter les soupçons sur M. Swann.
« Et je me suis trompé sur toute la ligne, Watson...
Je ne pus me retenir et posai la question qui me brûlait les lèvres :
- Mais enfin, Holmes, comment se fait-il que vous n'ayez pas vu la seule chose qui sautait aux yeux de tout le monde ?
A peine avais-je prononcé ces paroles que je les regrettai, en voyant mon compagnon se renfrogner. Je voulus m'excuser, mais Holmes esquissa un sourire et répondit lentement :
- Avez-vous lu le Don Quichotte, Watson ?
Je ne compris pas immédiatement la question. Puis, étonné de cette sortie aussi inattendue qu'inadéquate à la situation, je répondis machinalement :
- Oui, mais je ne vois pas...
- Vous souvenez-vous, poursuivit Holmes sur le même ton posé, d'une aventure arrivée au Chevalier à la Triste Figure à la fin du roman, une aventure dans laquelle apparaît une certaine Altisidore ?
Je regardai le détective avec une certaine inquiétude. Ce genre de propos ne lui était pas habituel et je ne comprenais toujours pas où il voulait en venir, mes souvenirs littéraires étant quelque peu rouillés. « Le Chevalier à la Triste Figure », avait-il dit. L'idée que ce surnom convenait parfaitement à mon ami lui-même me frappa à cet instant et, incapable de me concentrer sur le récit du Quichotte, je hochai négativement la tête.
- Non, je crains de ne pas me le rappeler.
Holmes poussa un soupir.
- Don Quichotte, après je ne sais combien de pages d'errance, est magnifiquement accueilli par un duc et une duchesse, qui ont lu le récit de ses premières aventures et feignent de le traiter en véritable héros de la chevalerie afin de se divertir à ses dépens. Au milieu de nombreuses histoires burlesques auxquelles ils le font participer - et auxquelles il croit dur comme fer -, ils font jouer à une demoiselle de la cour, jeune, belle et excellente comédienne, le rôle de l'amoureuse éperdue... A moins que cette demoiselle ne décide d'elle-même de jouer un tour à ce chevalier si grotesque, ajouta lentement le détective, comme s'il cherchait dans sa mémoire. Oui, ce doit être cela. Toujours est-il qu'elle feint pour lui un amour sans limites, dans le seul but de le ridiculiser.
Il y eut un silence que je n'osai rompre.
- Comme je vous l'ai dit tout à l'heure, Watson, le beau sexe est davantage votre domaine que le mien. Vous avez parfaitement compris, et je n'ai rien vu... Etant aussi peu initié que notre chevalier errant à ce sentiment que l'on appelle l'amour, je n'ai pas imaginé une seule seconde que ce que je croyais être un piège ait pu être la vérité. Je me suis cru plus malin que Don Quichotte, murmura Holmes avec un sourire quelque peu amer, et j'ai voulu répondre à Mlle Swann...
Il me sembla que ce nom franchissait difficilement le seuil de ses lèvres.
- J'ai voulu lui répondre, disais-je, sur le même ton. J'ai feint de ne pas la croire coupable, j'ai feint...
Mon ami se leva brusquement, et le geste presque violent qu'il fit lui arracha un gémissement. Il porta la main à son épaule, dans un réflexe douloureux, et se dirigea vers la porte de sa chambre.
- Même vous, Watson, vous m'avez cru amoureux d'elle, n'est-ce pas ?
Je sursautai. Holmes s'était retourné vers moi et me dévisageait de son regard si profondément scrutateur. Je ne pus m'empêcher de rougir et balbutiai une vague réponse.
- Je croyais que vous me connaissiez mieux que cela, mon ami. Cela prouve du moins que je ne suis pas un si mauvais comédien...
Le détective ouvrit la porte de sa chambre et s'arrêta un instant sur le seuil.
- Watson...
La voix de mon ami tremblait un peu.
- J'aimerais, s'il est possible, que nous enterrions ce sujet à tout jamais.

Mais il était écrit que Mlle Swann ferait de nouveau, par deux fois, irruption dans la vie de Sherlock Holmes.
Quelques jours après l'aventure de Limbrough Hall, alors que la neige venait frapper à nos carreaux, je reçus une lettre provenant de Plymouth. L'écriture sur l'enveloppe m'était totalement inconnue. Intrigué, je l'ouvris pour constater qu'elle était de Sebastian Swann.
Le fait qu'elle me fût adressée plutôt qu'à mon ami m'embarrassa, mais je fis tout de même part à Holmes, qui me fixait de son regard scrutateur depuis le canapé où il était assis, de l'auteur de cette lettre. Le détective, en constatant mon trouble, m'adressa un sourire bienveillant :
- Allons, mon cher ami, ne faites donc pas cette tête-là ! Je m'y attendais. Tout ceci est dans l'ordre des choses. Lisez donc cette lettre sans gêne, et si vous estimez que je dois à mon tour avoir connaissance de son contenu, vous m'en ferez part.
Je reportai donc mon attention sur les deux pages noircies d'une écriture quelque peu malhabile mais volontaire :
« Plymouth, le 12 février 1896.
« Cher docteur Watson,
« Pardonnez-moi de prendre la liberté de vous écrire afin de mettre un point final à l'histoire qui nous a réunis pendant quelques jours à Limbrough Hall. J'aurais souhaité envoyer cette lettre à M. Holmes, mais je n'ai pas réussi à poser le premier mot en haut de la page. Il m'a semblé plus facile, je ne sais pourquoi, de m'adresser à vous.
« Mlle Anderson m'a fourni des explications à propos des événements qui ont bouleversé Limbrough Hall il y a peu, et dont, m'a-t-elle dit, M. Holmes avait découvert, je ne sais comment, les véritables raisons et enjeux. J'étais le seul à n'avoir rien compris à ce qui se jouait autour de moi. A présent que Mlle Anderson m'a éclairé, je suis plus à même de faire la part des choses et de vous remercier, vous et votre ami.
« La vie au manoir a considérablement changé depuis votre venue. Je ne savais, la semaine dernière, si je devais m'en irriter ou m'en réjouir, mais j'ai depuis pris conscience de la nécessité, à laquelle se trouve un jour confronté tout homme, d'affronter son destin au lieu de le fuir. Ce jour est venu pour moi, et j'en suis presque heureux. Voilà bien longtemps déjà que j'aurais dû quitter cette vieille demeure familiale où le passé m'empêchait de me construire un quelconque avenir. Je vous en avais déjà fait la confidence. Vous m'aviez incité à partir mais je n'étais pas en mesure de vous écouter.
« A présent, les choses ont changé. Je me suis décidé. Demain, un bateau fait voile vers l'Amérique, où je vais tâcher de me rendre digne de mon père. Si je ne sers pas ma patrie avec autant de gloire qu'il ne l'a fait, du moins mènerai-je une vie plus libre et plus honorable que celle que j'ai menée jusqu'à présent.
« Mlle Anderson et moi avons eu une longue explication qui a le mérite d'avoir mis les choses au clair. Ma cousine et M. Lescault ont annoncé leurs fiançailles le lendemain de votre départ. Pour moi, qui étais ignorant des évènements de la nuit, cette nouvelle était la plus inattendue et la plus accablante qui pouvait arriver. Ne vous avais-je pas dit, docteur, que ma soeur et moi partagions une malédiction amoureuse ?
« M. Lescault va bientôt épouser Mlle Anderson, et tous deux envisagent d'aller habiter à Londres, où le talent d'orfèvre de M. Lescault pourra être reconnu selon ce qu'il mérite. Vous imaginerez sans peine que cette nouvelle m'a profondément affecté. Les deux jours qui ont suivi toutes ces révélations ont été difficiles pour tous. Mais je me sens à présent comme régénéré : ma vie vient de prendre un sens nouveau, qui n'est plus prisonnier de sentiments morts avant même d'avoir pu exister, et ce grâce à vous et à M. Holmes, que je vous prie de remercier en mon nom et place.
« Ma cousine - c'est le nom que je lui donnerai à présent - me prie de joindre sa gratitude et celle de M. Lescault à la mienne. Eux aussi ont finalement pris en main leur destin, débarrassés tout comme moi de certains fantômes qui empêchent de vivre véritablement, libres grâce à la magnanimité de M. Holmes. Je vous le répète, je n'ai point osé écrire à votre ami, me sentant véritablement intimidé après les événements qui ont eu lieu au manoir. Mais j'aimerais qu'il sache à quel point je lui suis reconnaissant, ainsi qu'à vous.
« Veuillez me croire, docteur Watson,
« Très sincèrement vôtre,
« Sebastian Swann. »
Je relevai la tête. Mon ami m'observait en silence, derrière les volutes de fumée qui sortaient de sa pipe malodorante, le visage impénétrable. Sans l'ombre d'une hésitation, je lui tendis la lettre du jeune homme, qu'il parcourut sans mot dire, avant de retomber dans une apathie complète.
Depuis l'épisode de Limbrough Hall, Sherlock Holmes avait à peine bougé du canapé de notre salon de Baker Street, et cette inactivité totale, bien qu'elle ne fût pas ponctuée par les injections de cocaïne dont je ne pouvais supporter le spectacle, commençait à m'oppresser. Je ressentais le besoin d'un changement qui n'arrivait pas. J'en arrivais presque à souhaiter qu'un meurtre eût lieu sur le pas de notre porte. Holmes esquissa un sourire ; sans nul doute avait-il suivi, par je ne sais quel mouvement involontaire ou regard dirigé vers la rue, le fil de mes pensées. Ce sourire ironique ne fit qu'augmenter mon irritation.
- Puis-je savoir le motif de cette soudaine joie, Holmes ?
- Ce n'était pas de la joie, Watson. Je pensais aux habitants de Limbrough Hall. J'aurais mieux fait de ne jamais aller là-bas.
Pendant un bref instant, j'hésitai à répondre. Il m'avait bien fait comprendre, quelques jours auparavant, que le sujet était définitivement clos, et voilà qu'il le relançait de lui-même, la lettre de Sebastian Swann aidant.
- Pourquoi dites-vous cela, Holmes ? Vous avez permis à ces gens de vivre selon leur coeur, d'affronter une vérité qu'ils s'ingéniaient à fuir. Cela ne se fait jamais sans heurts et sans grincements de dents, mais la situation actuelle vaut mieux pour tout le monde.
- Oui, répéta-t-il pensivement, sans doute mon intervention a-t-elle été bénéfique. M. Lescault et Mlle Anderson vont connaître les joies du mariage et M. Swann celles des voyages...
Le détective arrêta d'un geste les paroles de protestation qui allaient jaillir de mes lèvres.
- Je sais ce que vous allez dire, Watson : mon cynisme est tout à fait déplacé. C'est qu'il m'est difficile d'avouer que ce que vous venez de me dire me réconforte grandement.
- Vous réconforte ? demandai-je, incrédule.
- Peut-être fallait-il en effet cette épreuve ultime à Jean Lescault pour être enfin en paix avec lui-même et pour épouser Mlle Anderson, peut-être M. Swann avait-il besoin d'être confronté à la réalité pour prendre les choses en main, et peut-être ai-je contribué, quoique involontairement, à rendre ces gens heureux...
- Bien sûr ! Pourquoi minimisez-vous le rôle que vous avez joué dans cette affaire ?
Holmes poursuivit sans prêter attention à mon intervention :
- Mon ami, relisez cette lettre. M. Swann n'oublie-t-il rien - ou personne ?
Je me sentis stupidement rougir. Je n'étais cependant pour rien dans cette étrange omission, ce silence sans aucun doute volontaire qu'observait Sebastian Swann à propos de sa soeur, mais il me sembla pendant un instant que le regard du détective qui pesait sur moi était clairement accusateur.
Si le jeune homme avait évoqué de façon allusive la « malédiction amoureuse » qui avait frappé leur famille, il ne disait rien de sa soeur, de son devenir, de ses sentiments. Le souvenir d'une jeune femme, vêtue d'une longue chemise de nuit, un manteau froissé à ses pieds, seule en haut des marches d'un perron comme sur une scène de théâtre au moment où le rideau va tomber, le souvenir d'une jeune femme dont la larme qui coulait le long de sa joue venait rehausser la beauté s'empara de mon esprit. Comme ces héroïnes tragiques emportées par leur inéluctable destin, elle s'était laissée prendre à son propre piège. Et celle que l'on avait oubliée dans la liste des éventuels coupables était de même écartée des rangs des victimes, où elle se trouvait pourtant seule à présent.
Holmes n'ajouta pas un mot ; il se leva brusquement, jeta un coup d'oeil à la petite fiole posée sur la cheminée, haussa les épaules et alla à la fenêtre.
- Je ne serais pas surpris, Watson, que cette maussade journée ne nous apporte un client. Voilà un jeune homme qui, sans nul doute, vient me remettre un télégramme urgent...

L'affaire Swann n'eut donc aucune suite. Elle avait même complètement déserté ma mémoire lorsque, deux ou trois ans plus tard, Holmes rentra un soir dans notre appartement de Baker Street de fort mauvaise humeur - une mauvaise humeur dont la pauvre Mme Hudson fit les frais. Aux questions que je me hasardai à lui poser, il se contenta de hausser les épaules en signe d'agacement, puis finit par me répondre sèchement que ses affaires ne me regardaient en rien. quelque peu vexé par sa remarque acerbe, je m'efforçai de reporter toute mon attention sur la lecture d'un traité médical. Holmes, quant à lui, se dirigea vers la bibliothèque et en tira un gros livre qu'il contempla un instant avant de le feuilleter lentement, comme à regrets. Soudain, sa voix s'éleva, lointaine et presque triste :
- Que vouliez-vous que je fasse, Watson ? Mlle Swann est une jeune femme charmante, accomplie, intelligente, mais je n'ai jamais éprouvé, vous le savez, ce sentiment que l'on appelle l'amour... Et Mlle Swann ne fait pas exception à la règle... Trouvez-vous que ce soit une idée bien raisonnable de s'éprendre de quelqu'un comme moi ?
Je m'attendais tellement peu à de telles paroles que je faillis en lâcher mon livre. Je restai un instant sans rien dire, les yeux grand ouverts, cherchant à me convaincre que c'était bien mon ami, M. Sherlock Holmes, qui venait de prononcer ces mots. Il haussa les épaules avec un sourire fatigué, posa doucement le livre sur la table et se retira dans sa chambre après m'avoir souhaité une bonne nuit. Je n'avais pas pu articuler un mot, et lorsque la faculté de parler me revint, Holmes avait refermé la porte. Je m'approchai alors de la table et m'emparai de l'ouvrage qu'avait feuilleté mon ami.
Il s'agissait du deuxième tome de Don Quichotte, que Holmes n'avait probablement pas ouvert depuis des années.
Que s'était-il donc passé ? Holmes avait-t-il croisé Martha Swann au théâtre où il s'était rendu ? Lui avait-il parlé ? Que s'étaient-ils dit ? A l'instant où l'écris ces lignes, je l'ignore encore, et je l'ignorerai probablement toujours. En vertu du silence que je lui avais promis, jamais je ne posai à mon ami la moindre question. Je me contentai, ce soir-là, de lire les premiers mots de la page à laquelle le Don Quichotte était resté ouvert sur la table:
« Le duc et la duchesse, avec les rois Minos et Rhadamanthe, se levèrent, et tous ensemble avec Don Quichotte et Sancho allèrent vers Altisidore, et la firent descendre de son catafalque. Elle, contrefaisant la pâmée, fit une grande révérence au duc, à la duchesse et aux deux rois, puis elle jeta les yeux sur Don Quichotte, et, en le regardant de travers, lui dit : "Dieu te pardonne, chevalier sans amour, puisque c'est par toi que j'ai demeuré en l'autre monde, à ce qu'il m'a semblé, plus de mille ans." »
Jamais je ne reçus d'autres confidences de la part de mon ami. Jamais plus nous n'évoquâmes le souvenir de Limbrough Hall, ni celui d'aucun de ses habitants. Mais je sais que l'amour que lui avait porté Mlle Swann a longtemps pesé sur les épaules de Holmes plus que toute autre chose. Il s'en voulait de n'avoir pas su voir l'essentiel. Peut-être avait-il relevé avec brio le défi lancé par M. Lescault, mais il avait fait souffrir une jeune femme, sans le vouloir et même sans en être conscient. Sherlock Holmes, qui avait triomphé des plus grands criminels de cette terre, qui n'avait jamais craint de mettre les hommes en face de leurs contradictions, de leurs vices et de leurs méfaits, qui se passait de la loi pour rendre sa propre justice, avait été forcé de s'incliner devant l'amour d'une femme. Pour la première fois, il s'était senti en tort, peut-être même coupable, et n'avait rien eu à répondre - et le Chevalier à la Triste Figure avait dû fuir devant les véritables sentiments que nourrissait envers lui celle qu'il avait eu tort d'appeler Altisidore.



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