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Accueil » Fictions » Usine à rêves
par
Jean-Claude Mornard
Ses autres fictions
Usine à rêves Juillet 25, 2006
Illustrations © Lysander


Hollywood. Les palmiers, le Grauman Chinese Theatre, le ciel de carte postale, les excès en tout genre, le culte des Stars, les studios, les scénaristes au chômage qui s'accrochent comme des morpions à n'importe quelle partie plus ou moins velue de l'anatomie des producteurs moumoutés arborant un gros cigare au coin du bec, les orgies au bord des piscines, le King, Clark Gable, en perte de vitesse, les starlettes prêtes à tout pour bénéficier d'une ligne de dialogue dans le moindre B Movie, fut-il produit par Monogram. Hollywood, quoi !
Dans le pacifique, des petits gars du Michigan, de Milwaukee, du Kansas ou de Bled-sur-Trou, sont partis, les oreilles pleines de "Remember Pearl Harbor", pour botter le cul personnellement à Tojo.
Au pays, des mères qui pleurent, des fiancées qui finissent par se consoler dans les bras du meilleur ami de Frank, Joe, celui qui a été réformé à cause de son souffle au coeur , des fiancées qui, une fois le moment de fièvre passé, pleurent aussi, la bouche emplie d'un goût amer à la suite de ce qu'il est difficile de considérer comme une aventure, en songeant au pauvre Frank, se faufilant entre le déluge de balles nippones, quelque part sur le sable blanc d'une île au nom imprononçable.
Et puis l'effort de guerre de l'industrie cinématographique, Capra ou Hawks qui font des petits films destinés à édifier les foules et à donner un moral d'acier aux braves petits gars du Michigan, de Milwaukee, du Kansas ou de Bled-sur-Trou. Les grands héros de la péllicule qui se mettent casser du jap' ou du Nazi. Superman, Tarzan, Captain América et même Sherlock Holmes ont été réquisitionnés pour cette grande entreprise patriotique, cette" défense à l'arrière".
Ce jour-là, Samuel Goldfarb, une grosse liasse de papiers sous le bras, fait le pied de grue devant le majestueux portique se dressant à l'entrée des studios Universal.
Il est prêt à jouer sa dernière carte.
Pour se donner du courage, il a éclusé quatre laits-fraise au Drugstore Schwab, le rendez-vous des scénaristes au chômage qui s'accrochent comme des morpions à n'importe quel partie plus ou moins velues de l'anatomie des gros producteurs moumoutés arborant un gros cigare au coin du bec ou des starlettes prêtes à tout pour bénéficier d'une ligne de dialogue dans le moindre B Movie, fut-il produit par Monogram.
A présent il le regrette: le soleil tape dur, et les laits-fraise rejouent l'attaque de Pearl Harbor dans son estomac.
De temps à autres, le gardien, un type d'une cinquantaine d'années, coiffé d'une casquette et bâti comme un catcheur, sort de sa loge et soulève la barrière pour laisser le passage à un de ces paquebots sur roues affectionnés par les gens en vue à Hollywood...histoire d'être encore plus en vue probablement !
Soudain, Samuel, dont le corps maigre commençait à s'affaisser suite aux attaques conjuguées du soleil et des laits de fraises, se redresse et couve d'un regard fiévreux un des gros paquebots sur roues qui vient de se présenter à la grille, direction la sortie.
C'est lui.
Samuel serre très fort entre ses bras la précieuse liasse de papiers.
Le conducteur de la voiture échange quelques mots avec le gardien.
Probablement une quelconque plaisanterie car le vieux catcheur fatigué part d'un bref éclat de rire avant de lever la barrière.
Le moment crucial est enfin arrivé.
Le paquebot démarre.
Samuel, christ dégingandé, le nez chaussé de lunettes réparées avec de l'adhésif, se dresse, les bras en croix, l'air d'un martyr, devant le capot du paquebot.
Crissements de pneus, juron étouffé, le vieux gardien se précipite.
Il a déja empoigné Samuel par le revers de son léger veston imprégné de transpiration quand la portière du paquebot, côté conducteur, s'ouvre pour livrer passage à un grand type athlétique, le visage en lame de couteau.
- Laissez, Flint ! déclare Basil Rathbone de sa voix inimitable. Ce jeune écervelé a du avoir la frousse de sa vie !
- Voulez que j'appelle la sécurité ? laisse tomber le vieux gardien.
Rathbone considère longuement le jeune homme aux lunettes réparées à l'adhésif et arrive manifestement à la conclusion que c'est un type inoffensif.
- Laissez tomber, Flint. Je m'occupe de tout. Si ce garçon a vraiment l'intention de se suicider, il lui faudra trouver un moyen plus éfficace. Et s'il en veut à l'intégrité de ma personne, je pense être de taille à me défendre.
Le ton n'a rien de menaçant mais tout dans l'attitude de Rathbone, son regard flamboyant, ses mouvements empreints d'une souplesse féline rappelant l'escrimeur émérite qu'il est et qui a toujours refusé de se faire doubler dans les grandes scènes de duel émaillant sa carrière, dans "Les aventures de Robin des Bois" ou le "Signe de Zorro" par exemple, où il jouait avec distinction les méchants de service, prouve qu'il ne plaisante pas.
- Il faut absolument que je vous parle, Mr Rathbone !
- C'est ce que j'ai cru comprendre, jeune homme. Curieuse façon d'obtenir un rendez-vous, si vous voulez mon avis. Peu orthodoxe mais diablement éfficace, je dois le reconnaître !
- Vous ne voulez vraiment pas que j'appelle la sécurité ? répéte Flint.
Rathbone le renvoie dans sa loge d'un geste de la main accompagné d'un sourire.
- C'est très important, ce que j'ai à vous dire, Mr Rathbone ! Vous ne regretterez pas de m'avoir écouté !
Le comédien soupire en secouant la tête.
- Soit. Montez dans ma voiture, je vous emmène boire un verre, vu que vous me semblez en avoir rudement besoin. Et vous me raconterez votre histoire.
Samuel sent ses jambes lui manquer mais il se reprend et grimpe dans le paquebot en vitesse , profitant de l'aubaine avant que Rathbone ne change d'avis.

Quelques instants plus tard, les deux hommes sont attablés dans un coin tranquille au fond d'un bar assez quelconque dont le seul avantage est d'être situé à deux pas des studios Universal.
Samuel ne sait plus trop par où commencer. Il cherche le bon angle d'attaque. Ses lunettes glissent sur son nez. Il ouvre la bouche mais Basil Rathbone l'interrompt.
- Permettez ? Je vais vous faciliter la tâche. Je déduis de cette liasse de feuillets que vous serrez contre votre poitrine comme s'il s'agissait d'un original des manuscrits de la mer morte, que vous êtes un jeune scénariste. Un scénariste dans le besoin, à en juger par vos vêtements défraîchis et vos étranges lunettes. J'ajoute que, votre manoeuvre désespérée devant le capot de ma voiture, prouve que le scénario qui semble vous tenir tellement à coeur a été refusé par les studios. Comme il s'agit probablement d'une aventure de ce maudit Sherlock Holmes - oui, l'exemplaire écorné du "Signe des Quatre qui dépasse de votre poche de veston me démontre que vous êtes certainement un de ces "holmésiens" enragés qui me mènent la vie dure - vous avez décidé, en désepoir de cause, de...comment dire ? D'en parler à Sherlock Holmes en personne !
Samuel Golfarb regarde son vis-à-vis avec un curieux mélange d'admiration et d'étonnement sans bornes.
- Ca alors ! laisse t'il échapper en s'emparant du verre de whisky que le garçon a posé devant lui.
Il boit une longue gorgé et manque de s'étouffer. Fasciné par les déductions du comédien, il en a oublié que ce n'était pas du lait-fraise !
- J'ajoute, poursuit Rathbone, que, bien que cela n'a strictement rien à voir avec le sujet qui nous occupe, vous avez été réformé du fait de ce fort boitillement dont vous êtes victime.
- Un accident quand j'étais gamin, explique Samuel subjugué. Mon père était boucher et j'avais la sale habitude de jouer avec son couperet quand il avait le dos tourné. Un jour ou j'étais pieds nus, cette saloperie m'a échappé et... depuis , mon pied gauche est dépourvu d'orteils .
Rathbone semble se retenir de pouffer malgré le côté dramatique de cette histoire grotesque.
- Pourquoi avez-vous parlé de "ce maudit Sherlock Holmes" ? demande le jeune homme.
Le regard du comédien se fait rêveur, ses doigts longs et fins font tournoyer le verre de whisky et s'entrechoquer les glaçons.
- Entre les films et les feuilletons radiophoniques, il n'y en a plus que pour lui. Il me mine, il phagocyte ma carrière. Bientôt plus personne ne se souviendra de Basil Rathbone en tant qu'acteur. Uniquement de ce maudit Sherlock Holmes ! Vous savez, il y a des moments où je comprends parfaitement l'état d'esprit de Conan Doyle quand il a tenté de se débarrasser de cet encombrant personnage !
Un long silence suit cette déclaration pleine d'amertume.
- Et pourtant, reprend Basil Rathbone en se passant une main sur le front, c'est pour me parler de Sherlock Holmes que vous vous êtes pour ainsi dire jeté sous les roues de ma voiture ! La journée a été longue aussi je vous serais reconnaissant de dire ce que vous avez à dire afin que nous en finissions rapidement avec cette histoire.
Derrière son comptoir, le barman, un gaillard gominé et moustachu, de type français, tourne le bouton de la radio et les premières mesures de Nightmare, par Artie Shaw et son orchestre, se font entendre en sourdine.
Samuel rassemble son courage.
- Vos films sont plutôt mauvais, Mr Rathbone...
L'acteur éclate de rire.
- Ca fait toujours plaisir ! Mais je me dois d'avouer que je ne peux vous donner tort à cent pour cent !
- Les scénarios sont indigents et indignes de Sherlock Holmes ! Non mais, franchement ! Passe encore de les moderniser et de les situer à l'époque actuelle par manque de moyens, mais faire de Holmes un instrument de propagande dans de vagues histoires d'espionnage où il est confronté à des nazis !
- La cause est bonne, jeune homme !
- Les films moins ! Et puis cette façon de ridiculiser Watson à travers l'interprétation de Nigel Bruce, qui en fait un vieux bouffon, c'est carrément de la haute trahison !
Rathbone fait une légère grimace et lève la main pour interrompre le jeune scénariste au veston défraichi.
- Je vous arrête tout de suite ! Nigel est un excellent comédien, d'une grande finesse ! Les scénaristes ont décidé de faire de Watson l'élément comique de notre duo et Nigel assume ce rôle avec énormément d'intelligence. Certes, ce n'est pas le Watson décrit par Conan Doyle mais l'approche adoptée, héritée du vaudeville, a fait ses preuves et est plébiscitée par le public. De plus, je vous signale que ce "vieux bouffon" est mon cadet de plusieurs années !
Enhardi par le whisky, Samuel balaie l'objection d'un mouvement arrogant du menton.
Il donne une petite tape sur son précieux manuscrit posé sur la table.
- Personne n'en a voulu, comme vous l'avez si bien déduit, mais voici un scénario qui rend à Holmes et Watson leur véritable dimension ! J'y ai travaillé pendant des mois ! Il s'agit d'une adaptation fidèle mais considérablement "gonflée" pour atteindre un métrage d'une soixantaine de minutes de "Son dernier coup d'archet ". Holmes y affronte un espion allemand à la veille de la Grande Guerre. Ca reste donc dans l'esprit plutôt propagandiste de vos derniers films mais présente l'avantage d'être beaucoup plus fidèle à la lettre et à l'esprit du canon.
Rathbone soupire bruyamment.
- Le sacro-saint canon, pas vrai ?
A la radio, les Andrew Sisters ont remplacé Artie Shaw, et chantent "Rhum and Coca Cola" de leurs voix miaulantes.
- Vous savez, jeune homme...à propos, quel est votre nom ?
- Samuel Goldfarb.
- Et bien, Samuel, vous me semblez bien naïf. La Universal possède sa propre équipe de scénaristes "holmésiens", Bertram Milhauser et les autres. De plus, je ne pense vraiment pas que le studio ait envie de saborder une franchise qui fonctionne bien, c'est aussi sûr que la présence de Roosevelt à la Maison Blanche! Qu'attendez-vous de moi exactement?
- Simplement que vous lisiez mon scénario et, si vous le trouvez bon, ce dont je ne doute pas un seul instant, que vous en parliez aux responsables comme étant le film de Sherlock Holmes que vous avez toujours eu envie de jouer !
Nouvel éclat de rire du comédien.
- Vous êtes un sacré numéro, Samuel ! Mais, pour des raisons qui m'échappent, vous m'êtes sympathique. Vous avez une petite amie ? Des amis ? De la famille ?
Ahuri par le changement de sujet, le jeune homme rougit violement.
- Pourquoi ces questions ?
- Parce que, ne le prenez pas mal, mais vous avez l'air fort seul. Pas très heureux si je puis me permettre.
Samuel garde le silence.
- Soit, je n'insiste pas, poursuit Rathbone. En tout cas, je peux vous vous dire que vous surestimez grandement mon influence sur les "décideurs" du studio ! Il ne faudrait pas vous imaginer que j'ai mon mot à dire !
Toujours le silence.
Rathbone s'empare du tas de feuilles dactylographiées et se lève brusquement .
- Que les choses soient claires, je ne vous promets rien !!! Où puis-je vous joindre quand j'aurai terminé cette édifiante lecture ?
Samuel se secoue enfin et, sortant de sa poche un carnet et un crayon, il griffonne le numéro de téléphone de la pension où il occupe une pièce miteuse, à Glendale.
Il arrache le feuillet et le tend à Basil Rathbone.
- Je vous dépose ? demande aimablement celui-ci.
Samuel hoche négativement la tête.
- Lisez seulement le scénario et passez moi un coup de fil.
Le comédien lui serre rapidement la main et, le scénario sous le bras, quitte l'établissement sans se retourner tandis que la radio égrenne une pub pour la bière Hires.

Le lendemain, un mercredi, Samuel est couché sur son lit de fer, dans la chambre sinistre qu'il loue pour une somme astronomique à Glendale.
Il tente de relire "La vallée de la peur", dont il espère tirer un nouveau scénario, encore meilleur que le précédent, mais en réalité il guette la sonnerie du téléphone accroché dans le hall d'entrée, près de la loge du concierge.
Les murs lépreux de son "antre" sont décorés d'affiches de films holmésiens: Le chien des Baskerville, Les aventures de Sherlock Holmes (les deux films avec Rathbone produits par la puissante MGM, la légendaire compagnie du lion, avant que la franchise ne passe entre les mains de la Universal pour des aventures beaucoup plus fauchées et terriblement moins fidèles à Conan Doyle) mais aussi des images évoquant des productions plus anciennes telle la version du "Signe des Quatre" avec Arthur Wontner et même le film muet avec John Barrymore. Une unique étagère croule sous le poids d'une armada de livres en édition bon marché: les oeuvres complètes de Sir Arthur Conan Doyle.
Dans un coin, une table de camping sur laquelle trône une machine à écrire et une rame de papier.
A peu près tout l'avoir de Samuel Goldfarb.
Il a tout quitté pour ce trou miteux près de La Mecque du cinéma.
Son emploi de journaliste au "Clairon de Coffeyville" le petit bled du Kansas où il est né vingt six ans plus tôt et où, en 1891, les frères Dalton se sont fait dégommer en essayant d'attaquer de front les deux banques de l'endroit. Sa fiancée, Edna, une grande fille rousse un peu trop maigre, amie d'enfance, pour laquelle il n'avait jamais ressenti de sentiments particuliers. Sa mère, la veuve du boucher, le cliché vivant de la "Môman" surprotectrice, tarte aux pommes le dimanche , Edgar Bergen et Charly Mc Carthy à la radio, le linge qui sèche derrière la maison.
A seize heures le téléphone n'a toujours pas sonné.
Samuel est de plus en plus fébrile.
Le découragement s'empare de lui vers dix-huit heures.
Puis, c'est un bref moment d'euphorie ! C'est Hollywood ici, que diable ! Humphrey Bogart a supplanté Georges Raft dans les rôles de gangsters romantiques, Joan Crawford, qui a pourtant passé l'âge, joue les petites vendeuses qui réussissent à sortir du lot à la force du poignet, le soleil brille, les talents éclosent, les carrières démarrent sur les chapeaux de roues, les étoiles sont plus nombreuses que dans le ciel...et les starlettes sont prêtes à tout pour obtenir une ligne de dialogue dans n'importe quel B Movie, fut-il produit par Monogram et les scénaristes au chômage s'accrochent comme des morpions à n'importe quelle partie plus ou moins velue de l'anatomie des producteurs moumoutés arborant un gros cigare au coin du bec !
Lait-fraise au Drugstore Schwab.
L'échec a un goût de Milk Shake.
Noir désespoir.

Deux semaines se sont écoulées.
Samuel Goldfarb, lassé de se ronger les ongles dans son coin, fait le pied de grue devant le monumental portail des studios Universal.
Il fait chaud. Caniculaire même.
Le jeune homme guette un certain paquebot sur roues, un paquebot qui refuse d'apparaître.
Flint, le gardien au physique de vieux catcheur l'a repéré et le tient à l'oeil depuis un moment.
Pas de paquebot ni de Rathbone.
Samuel attend jusqu'au crépuscule.
Un jeune type, l'air pas très éveillé, a remplacé Flint. Ce dernier , à l'intention de son collègue, a pointé un doigt menaçant vers Samuel avant de se retirer dans sa vie privée. Quel genre de vie, d'ailleurs ? Samuel joue avec cette question pendant quelques minutes.
La nuit est là.
Rathbone ne viendra plus.
Le jeune scénariste décide enfin de s'éloigner des studios.
Hollywood. La Mecque du cinéma.
Sans même s'en aperçevoir , Samuel se retrouve bientôt au fond du bar où, deux semaines plus tôt, il a eu cette conversation avec Basil Rathbone, cette conversation qui aurait pu changer toute sa vie.
Il commande un whisky.
La radio passe du Harry James qui, malgré son unique poumon, souffle comme un beau diable dans sa trompette.
Derrière son comptoir, le barman qui ressemble à un français regarde Samuel d'un air insistant. Il semble, contre toute attente, l'avoir reconnu.
Le début de la gloire ?
La voix sucrée de Tony Martin remplace " Trumpet Blues et Cantabile" .
Le "français" fait un léger signe de la main en direction de Samuel.
Un signe qui semble vouloir dire " approche un peu, petit, je ne vais pas te manger" ou " arrive ici, gamin, je dois te remettre d'urgence les plans d'invasion de la Californie par les japs' , plans que j'ai obtenu au péril de ma vie et que tu vas aller apporter au Pentagone de ma part vu que j'ai des trucs à faire ici".
Samuel se lève et rejoint le bar d'une démarche de somnambule.
Quand il se met à parler, le barman "français" s'exprime avec un fort accent mexicain.
- Je pense que j'ai ici quelque chose qui vous appartient.
Il se penche sous le comptoir.
La batterie magique de Gene Kruppa chasse Tony Martin.
Samuel sait déjà ce que le barman va lui montrer.
- Le monsieur qui était avec vous l'autre jour, vous vous souvenez ? C'était Cary Grant n'est-ce pas , je l'ai bien reconnu même s'il est mieux dans ses films qu'en réalité ! En tout cas, il a laissé tomber ceci dans la poubelle avant de s'en aller. Je crois que c'est à vous, non ? Pardonnez mon indiscrétion mais je l'ai lu et c'est une vachement bonne histoire ! Moi, j'adore pas Sherlock Holmes, je préfère Charlie Chan ! Ah ! Warner Oland ! Quel acteur ! C'est quand même dingue de se dire qu'il joue ce détective chinois alors qu'il est d'origine suédoise, non ?
Samuel est comme changé en statue de sel.
Il dit la première chose qui lui passe par la tête.
- Boris Karloff joue très bien la créature de Frankenstein alors qu'il n'est pas mort !
Le barman regarde le jeune homme sans comprendre puis, finalement éclate de rire.
- Alors qu'il n'est pas mort ! Elle est bonne celle-là ! Vous êtes un rigolo, vous !
Sans répondre, Samuel s'empare de son scénario et , après avoir mécaniquement lancé une poignée de pièces sur le comptoir, quitte l'établissement.
Dehors c'est Hollywood. La nuit. Les stars sont plus nombreuses que dans le ciel. L'air est étouffant.

C'est une pièce miteuse. Un lit de fer , des vieilles affiches aux murs, une machine à écrire posée sur une table de camping et un jeune homme pendu au plafond.
Hollywood.
L'Usine à Rêves.
Et pendant ce temps là, dans le pacifique, des petits gars du Kansas, de Milwaukee, de l'Illinois et de Bled-sur-Trou, sont partis avec l'intention de botter le cul personnellement à Tojo.



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