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Accueil » Fictions » Les enfants de Sherlock Holmes
par
Jean-Claude Mornard
Ses autres fictions
Les enfants de Sherlock Holmes Juin 16, 2006
Illustrations © Lysander


L'homme recule d'un pas et pose la main sur le revêtement métallique du vaisseau encastré dans la roche.
Il pousse un petit cri: la carcasse est encore brûlante.
Ses yeux parcourent le paysage désolé, volcanique, symphonie de rouge et de jaune soufre battue par un vent abrasif comme du papier de verre, éclairée par deux petits soleils plus ou moins orangés.
Pendant un bref instant, l'homme a l'impression, peut-être pas si saugrenue, de s'être transformé en une alumette aux proportions humaines, sur le point de s'embraser.
Une bouffée de panique lui lamine le thorax comme le ferait la lame d'un équarisseur.
Secouant la tête pour chasser les chimères, tout en doutant sérieusement de l'éfficacité de la méthode, il se met en marche vers l'ombre relativement accueillante accrochée au pied d'une sorte d'épi de roches plus élevées que les autres.
La gourde d'eau bat contre sa jambe blessée.
Splock. Splock. Splock.
Vu la gravité du crash de son petit vaisseau sur cette planète apparement aussi joyeuse qu'un bal de retraîtés du service des eaux et forêts, cette écorchure à la jambe n'est qu'un faible tribut à payer.
- La gravité ! ricane-t'il pour la forme, avant de jeter des regards allentour au cas ou quelqu'un l'aurait entendu.
Quelqu'un ou quelque chose... une bestiole affamée, le front ceint de trois cornes engluées du sang de son dernier adversaire, la bouche garnie de crocs éffilés comme des lames de rasoir, mille yeux brillant d'un feu vorace piqués dans sa face porcine.
Ou alors, un de ces extra-terrestres à grosse tête ...un vieux bonze sentencieux vêtu d'une toge rose fluo créant un contraste bien dégeu avec son teint cadavérique. Un de ces "martiens" comme on en dénombrait des centaines sur les images des vieux films , dans les années cinquante.
- 1950, précise à voix haute le naufragé, au cas où l' éventuel auditeur eut nourrit quelque doute quant à sa culture générale.
Il se laisse tomber au pied des rochers roussâtres et boit une petite gorgée d'eau afin de reprendre des forces.
Surtout ne pas boire trop d'eau d'un seul coup: d'abord parce-qu'il a lu quelque part que ce " n'est pas indiqué" et, surtout, parce que cette gourde constitue toute sa réserve. Les tonneaux étanches ont éclaté sous l'impact quand le vaisseau a percuté le sol de cette sympathique et lumineuse contrée.
A cinquante mètres, ledit vaisseau se dresse, quille en l'air, semblable à une de ces sculptures que l'on eut qualifiée de "moderne" en une époque où ce terme signifiait encore quelque chose.
L'homme se maudit en silence pour avoir, en dépit de toute prudence, gagné ce coin pourri, cette banlieue sinistre d'une galaxie -vachement- quelconque , ce bout d'univers rallongé avec des planches.
Mais, il doit s'avouer que la transaction à accomplir (et, tout particulièrement, les bénéfices subsentiels qu'il espérait bien en tirer ) avait constitué un excellent motif pour se lancer dans cette aventure contre laquelle le plus abruti de Shbirds, ces joyeux lurons originaires de Tara IV, dont le seul but dans la vie est de manger du Gniark grillé en faisant des ronds dans l'eau avec des cailloux , aurait pu le mettre en garde.
Âpre appât du gain !
Il maudit également cette saloperie de radar antédiluvien qui n'a pas été fichu de repérér à temps le champ d'astéroïdes au milieu duquel son vaisseau a obligement laissé un aileron.
C'est un miracle si la vieille bécane n'a pas explosé en vol, transformant son pilote en un genre de Hachis Parmentier sidéral !
En lieu et place, il risque de se transformer en pizza sous la cuisson des deux soleils de cet endroit charmant entre tous.
Après avoir récupéré un peu d'énergie, l'homme se livre à quelques allers-retours entre la carcasse du vaisseau et l'ombre chiche des rochers rouges.
A l'issue de ces expéditions répétées, il se trouve à la tête d'un maigre butin.
Une trousse de premiers secours (grâce à laquelle il s'occupe séance tenante de son estafilade à la jambe), quelques packs de nourriture synthétique emballée sous vide et un vieux colt 45 au barillet garni accompagné d'une boîte contenant une dizaine de cartouches.
- Ca pourrait être pire...et ça pourrait aller mieux, se dit l'homme en apercevant un petit groupe de silhouettes décharnées qui vient de faire irruption à l'orée de son champ de vision.
A tout hasard il ôte le cran de sûreté de son colt.
On ne sait jamais à qui on a affaire, comme aurait dit sa vieille nourrice.
Il hésite, sa longue expérience lui a appris que les gentils extra-terrestres sont une foutue légende créée par des écrivains barbus et chevelus, portant des sandales aux pieds et des fleurs dans les cheveux.
Neuf fois sur dix, il s'est retrouvé face à des peuplades hostiles, fort désireuses de lui couper l'un ou l'autre membre, de le brûler vif ou, plus prosaiquement, de le bouffer pour le brunch.
En descendre un maintenant, juste comme ça, pour l'exemple, pour prendre immédiatement l'avantage, ne serait peut-être pas une mauvaise idée.
Il lève le revolver en direction de la petite troupe qui s'immobilise aussitôt.
L'homme pousse un petit cri , qui tient à la fois de la plainte et du ricanement.
Cette avant-garde du désert est entièrement formée de gosses d'une dizaine d'années, apparement humains pour autant que les croûtes de crasse dont ils sont recouverts puissent en laisser juger, déguenillés ... innofensifs ?
Un vague bruit sur la droite du naufragé le fait pivoter brusquement.
- Bon sang, il y en a d'autres ! Ces petits salopiauds m'ont pris en tenaille !
Son arme n'a pas le temps d'entamer de bruyants discours aux accents définitifs.
Une grosse pierre fend l'air asséché et une douleur fulgurante broie le crâne de l'homme comme dans un étau.
Un rideau rouge tombe devant ses yeux . Puis c'est le noir absolu.

Quand il revient a lui, sa tête lui fait l'effet d'une enclume sur laquelle se promèneraient des crabes ou des araignées.
Ses mains, attachées dans son dos, le font souffrir.
Ses genoux, remontés sous son menton, le font souffrir.
Sa situation, pour le moins ridicule, le fait souffrir.
Et, pire que tout, la disparition de son revolver, le fait souffrir.
L'homme est "installé", en position foetale, au fond d'une espèce de petite cage faite de branches entrelacées, dressée au centre de ce qui ressemble à la grand place d'une cité préhistorique aux heures de pointe.
Les habitations sont creusées à même les rochers, comme des trous dans le Gruyère; une foule nombreuse, composée de personnages des deux sexes se presse autour de la cage. Les femmes, vêtues de "robes" longues, grossièrement taillées dans le cuir d'un animal quelconque, portent des espèces d'ombrelles en papier afin de se protéger des ravages des soleils. Les hommes, coiffés de ridicules couvre-chefs, en papier également, s'appuyent sur de noueux bâtons de bois avec une élégance guindée de nouveaux riches et triturent leurs moustaches en jetant au prisonnier des regards empreints de mépris.
La bande de gamins qui est si facilement venue à bout de la résistance du naufragé, danse une sarabande autour de la cage, s'interrompant de temps à autres pour balancer des espèces de fruits pourris à travers les barreaux archaiques.
- Joli coup, Wiggins ! claironne soudain une voix au timbre félé.
Presque soulagé d'entendre quelqu'un s'exprimer en anglais , touche de normalité ô combien inattendue au milieu de ce cauchemar éveillé, le prisonnier tourne la tête dans la direction d'où s'est élevée la voix.
Ce soulagement est de courte durée.
L'homme qui vient d'entrer en scène présente aux regards une apparence tellement étrange, tellement excentrique, que le naufragé de l'espace ne peux hésiter une seconde quant à la santé mentale du nouvel arrivant.
Grand, maigre, le regard halluciné, le nez en bec d'aigle, il tire des bouffées gourmandes d'un étrange objet qui évoque très lointainement une pipe en terre grossièrement façonnée sur un banc d'école par les mains potelées d'un gamin réjoui à l'idée de faire cette jolie surprise à son père à l'occasion de sa fête.
La sarabande des morveux s'est arrêtée net à l'arrivée de cette apparition, vêtue d'une espèce de cape verdâtre, coupée apparement dans le cuir d'une sorte de reptile et coiffée d'une étrange casquette à double visière , manifestement confectionnée à base de feuillage tressé.
- Êtes-vous un espion de Moriarty ? demande l'énergumène à l'adresse du prisonnier.
Celui-ci sursaute violement , comme piqué par un insecte ou gifllé par un nain bossu.
- Un espion de Moriarty ? Bon, écoutez les gars, on a bien rigolé, vous êtes sympas et toutes ces sortes de choses, mais vous allez me faire le plaisir de me libérer pas plus tard que tout de suite ou ça risque de chauffer pour vos fesses !
L'habitude du poker sans doute, le bon vieux petit coup de bluff des familles qui ne peut faire de mal à personne.
- Êtes-vous un espion de Moriarty ? répète son tourmenteur, son Torquémada personnel.
- Je ne pige rien à vos histoires d' espion, soupire l'homme encagé, mais, et du diable si je comprends comment vous pouvez le savoir, mon nom est bel et bien Moriarty. Robert Moriarty. Mon vaisseau s'est écrasé quelque part dans votre foutu désert et je...
Un concert de hurlements hystériques interrompt le brillant orateur. Les hommes cessent de jouer avec leurs moustaches, les enfants filent se cacher sous les robes des femmes. Tout ce joli monde semble frappé de stupeur, une stupeur aux limites de la panique. Un vieillard ôte son chapeau et se met à frapper son front avec un caillou pointu tout en sanglotant. Même les quelques chiens errants qui traînent sur la place s'éloignent avec prudence, la queue entre les pattes, l'oreille basse.
Seul l'illuminé à la casquette demeure stoïque, l'air tout à fait réjoui.
- Je le savais, hurle t'il . C'était dans les Saintes Ecritures ! Nos chemins devaient finir par se croiser afin que le destin s'accomplisse !
A cet instant un homme d'apparence insignifiante s'approche à pas prudents du fou furieux.
- Vous aviez bien deviné, Holmes. Depuis toujours, vous nous avez dit que Moriarty finirait par tomber entre nos mains.
- Je ne devine jamais, Watson, rétorque l'autre d'un ton suffisant. J'étudie les Saintes Ecritures avec attention, c'est tout !
Du fond de sa cage, Robert Moriarty, se sent gagner par une rage bourdonnante: qu'est-ce que c'est que ces abrutis !?
- Sortez moi de là, nom de Dieu ! Je ne sais pas de quoi vous parlez, et je ne suis pas sûr que vous le sachiez vous mêmes !
- Fermez-là, lance sèchement le nommé Watson. On n'interrompt pas le Maître !
A cet instant, un des gamins qui ont capturé Moriarty, se glisse auprès du grand flandrin adepte des "Saintes Ecritures".
Robert s'aperçoit avec horreur qu'il tient maladroitement son propre revolver.
- Il a pointé ce truc sur nous, Maître. Je pense que c'est une espèce d'arme.
Holmes lance un regard méprisant vers le colt 45.
- Je vois ce que c'est, Wiggins, les "Saintes Ecritures" y font fréquement allusion: il s'agit d'une arme à feu.
- Holmes ! vous êtes un sorcier ! s'exclame Watson.
L'interpellé fait , de la main, un geste agacé.
- Vous devriez vraiment relire plus attentivement les "Saintes Ecritures", Watson. Après tout, dans une autre vie, vous avez participé à leur rédaction...maladroitement, certes, comme à votre habitude, mais de manière indiscutable !
- C'est pourtant étrange, je ne me souviens de rien de ce genre.
- Peut-être vous souviendrez vous du maniement de cette chose. Je pense que vous étiez le spécialiste de la question.
Et, arrachant le revolver des mains du gamin, il le place de force entre celles de Watson.
Celui se met à retourner l'étrange objet dans tous les sens.
Robert Moriarty pousse un cri.
- Attention, abruti ! Le cran de sûreté est ôté et vous tenez ce flingue à l' envers !
Un coup de feu émiette le silence.
Comme un gros sac de farine glissant de l'épaule d'un meunier fatigué, Watson, frappé à mort, s'écroule face contre terre.
- Purée ! Mais quelle bande de cons ! hurle le prisonnier en secouant les barreaux de sa cage.
Une pluie de cailloux, lancés par les gamins, le fait se tenir tranquille.
- Vous avez tué Watson, articule lentement le cinglé à la casquette. Certes ce n'est pas une grosse perte mais...rien de ce genre ne figure dans les "Saintes Ecritures". Et ça ! c'est très choquant !
- Je n'ai tué personne, marmonne Moriarty. Je n'ai pas demandé à ce que ma chignole s'écrase sur votre planète de cintrés ! Moi, je fais dans le trafic d'alcool , et attention, rien que de la qualité,, tranquille, sans emmerder le monde, à part quelques flics.
- Ca suffit, s'emporte Holmes. Demain, nous nous affronterons en combat singulier à Reichenbach, ainsi que ça a été prévu depuis si longtemps. Et, je vous jure que vous n'en sortirez pas vivant, Moriarty !
Il donne ensuite quelques ordres rapides à la bande de Wiggins.
Aussitôt, le prisonnier est extirpé de sa cage et mené sans ménagement, à travers la foule qui le bombarde de projectiles divers, plus ou moins solides, plus ou moins puants, vers une grotte dont l'entrée est flanquée de deux gardes armés de lances rudimentaires.
Moriarty, toujours entravé, est jeté au fond de ce trou obscur avec une délicatesse toute relative.
Lorsqu'il redresse la tête, il aperçoit l'improbable silhouette de Holmes, bras croisés, qui se découpe à l'entrée de la grotte.
- Demain à l'aube Moriarty , vous terminerez votre sinistre carrière au fond du cratère du Reichenbach ! là dessus, ajoute le fou en tournant les talons, je vous souhaite une bonne nuit.
Le prisonnier se retrouve seul , ce qui n'est pas pour lui déplaire !
La vue de cette bande d'illuminés commençait à le rendre nauséeux, c'est rien de le dire.
Malgré les circonstances et les élancements émanant de sa blessure à la jambe, il s'endort rapidement. Après tout, il est un des ces foutus aventuriers qui parcourent l'univers de long en large, toujours plus ou moins en danger de mort, durs, tatoués, avec un menton carré, des yeux gris acier et tout ce que ça implique. Il est de ce genre d'individus n'ont rien en commun avec un toiletteur pour chiens ou un marchand de crèmes glacées.
Et comme il n'est pas non plus du genre à se poser trop de questions à propos des raisons de la présence sur cette étrange planète d'une société de joyeux drilles vouant manifestement un culte à on ne sait trop quoi, non content de s'endormir, il se met à ronfler bruyement.
Une main lui secoue l'épaule.
Il grogne comme un vieux chien malade.
- C'est pas encore l'heure de l'école !
La main le secoue plus violement.
- Vous ne pouvez pas rester ici, chuchote une voix féminine.
Robert, tout à fait réveillé à présent, contemple une jeune femme penchée sur lui.
C'est une fille assez quelconque, aux longs cheveux noirs et mats, vêtue, comme les autres femmes aperçues plus tôt, d'une longue robe en peau de bête.
On diable les auteurs de science-fiction vont-ils pêcher leurs créatures éthérées, blondes et simplement revêtues d'un minuscule bikini ? songe le prisonnier.
- Qui êtes vous ? Et qui sont ces allumés, là, dehors ?
- Mon nom est Irene Adler. Enfin, c'est le nom que l'on me donne ici, je ne me souviens pas en avoir jamais porté un autre. Il vous faut fuir car Sherlock Holmes est bien décidé à vous tuer demain matin.
Robert secoue la tête comme une enfant mécontent.
- Racontez moi ce qui se passe ici.
La jeune fille soupire, puis, toujours en chuchotant afin de ne pas attirer l'attention des gardes armés, entame un curieux récit.
- Je ne peux pas vous dire au juste. Tout ce que je sais, c'est que, à quelques kilomètres d'ici, se trouve la carcasse d'un étrange navire. Certains anciens disent que c'est lui qui nous a ammenés ici, à la suite d'un accident. Mais Holmes est intransigeant avec les Saintes Ecritures, et ceux qui professent trop haut ce genre d'opinion sont discrètement mis à mort ou disparaissent, tout simplement.
- C'est quoi, ces fameuses Ecritures Sacrées.
La jeune femme s'énerve un peu.
- Les Saintes Ecritures ! Vous ne savez vraiment rien alors ? dans la carcasse de ce navire, reposait une caisse contenant une série de livres. Ils racontent les exploits du détective Sherlock Holmes...nul ne sait depuis combien de temps cela dure et chacun accepte cet état de fait mais toute notre société s'est organisée autour de ces textes. De tout temps nous avons eu un Sherlock Holmes pour chef. Quand il meurt, un volontaire est désigné (Moriarty ne peut retenir un sourire) pour passer une série d'épreuves et le remplacer. Sans Sherlock Holmes, nous perdrions tous nos repères...enfin, je crois.
- C'est une histoire de fou ! jure le naufragé de l'espace.
- Je n'en sais pas plus.
- C'est assez simple à comprendre, jeune fille. Vous et vos petits camarades êtes les descendants de naufragés, comme je le suis moi même. Au fil du temps, les seuls livres ayant survécu à la catastrophe sont devenus pour vous une espèce de bible autour de laquelle vous avez créé votre religion. Mais, pour parler d'autre chose, comment voulez vous me faire sortir d'ici et pourquoi m'aidez vous ?
La fille sourit doucement, un étrange sourire, bien plus vieux qu'elle.
- C'est mon rôle. Ca fait partie du jeu... Sherlock Holmes est mon adversaire. Par tous les moyens je dois tenter de le contrer. Les choses sont ainsi faites et je ne puis rien y changer.
- Et si vous vous faites prendre ?
Irene Adler baisse les yeux.
- Holmes me tuera..ou alors, il me fera disparaitre, je ne sais pas. Mais le danger est grand en tout cas.
Robert se secoue tandis que la jeune femme détache les liens qui l'entravent.
- Pour ce qui est de sortir d'ici, poursuit-elle, il y a un passage, assez peu aisé, qui creuse son chemin dans les rochers, au fond de la grotte, là, derrière ce python . Je pense être la seule à en connaître l'existence , ce qui fait très bien notre affaire non ?
Quelques minutes plus tard, après une progression difficile, rendue plus malaisée encore par la blessure de Robert, les deux jeunes gens se retrouvent à l'air libre, au milieu d'un bosquet de fougères rousses et sechées.
- Tenez, dit la fille en tendant à Robert un objet que celui-ci reconnait aussitôt.
- Mon revolver, comment avez-vous fait pour... ?
- Je l'ai ramassé pendant le petit mouvement de foule provoqué par la mort de Watson, tout simplement.
Robert glisse l'arme dans sa ceinture.
- Et maintenant, fuyez ! poursuit Irene Adler. Vous voyez ce volcan, là bas, au nord-ouest ?
La lueur d'une petite lune rouge est amplement suffisante pour que Robert distingue la silhouette imposante et déchiquetée que la jeune femme lui désigne du doigt.
- C'est le Reichenbach. Dans les Saintes Ecritures, "Reichenbach" désigne une chute d'eau au fond de laquelle vous...enfin, au fond de laquelle Moriarty a trouvé la mort ! Mais il n'y a pas de chutes d'eau dans notre monde, aussi les Holmes successifs ayant présidé à la destinée de notre société ont désigné ce volcan pour être, un jour, le théâtre de La Grande Bataille Finale si vous...enfin, si Moriarty faisait son apparition. Holmes pense vous y affronter demain matin: c'est bien le dernier endroit où il songera à allez vous chercher ! Tenez, voici encore un sac de nourriture et une gourde que j'avais laissé dans ce bosquet. Bonne chance ! Et surtout, faites attention au Chien...
- Le chien ? Quel chien ?
- Le Chien des Baskerville ! Il rôde dans les parages; plusieurs enfants ont été découverts à moitié dévorés.
Sans plus de réaction face à cette nouvelle fable, l'homme pose un léger baiser sur les lèvres d' Irene Adler, qui ne dit mot, et s'enfonce dans la nuit sans se retourner.
Quelle histoire de fou ! se répète t'il en allongeant sa foulée malgré les élancements de sa jambe.

L'aube le surprend alors qu'il se repose , adossé à un rocher, à deux kilomètres environ du pied du gigantesque volcan.
Les deux soleils dardent déja des rayons particulièrement violents et la chaleur est intense.
Robert reprend sa marche, espérant trouver un abri, un oasis de fraîcheur, peut-être une grotte creusée dans le flan du volcan.
Il s'est remis en marche depuis une bonne heure et le volcan, pourtant tout proche à présent, semble vouloir s'éloigner au fur et à mesure de ses enjambées vers la masse cyclopéenne.
- Purée ! Je ne vais donc jamais arriver au pied de ce foutu cracheur de feu à la retraîte.
Soudain un bruit étrange déchire le silence.
Une sorte de feulement.
- Y'aurait t'il des tigres dans cette charmante région ?
Robert laisse son regard errer en direction des quatre points cardinaux mais les deux soleils sont à ce point aveuglants qu'il a été obligé de déchirer un pan de sa chemise pour se confectionner une sorte de bandeau qui lui couvre la moité des yeux. Le tout rend sa perception visuelle particulièrement malaisée.
Le feulement se fait entendre à nouveau, plus proche, semble-t-il.
Et soudain, une masse gigantesque, jaillie d'on ne sait où, se précipite sur l'homme.
Instinctivement, et bien que la bête ne présente aucune ressemblance avec un chien, aussi monstrueux fut-il, Robert sait qu'il se trouve face à ce fameux Chien des Baskerville contre les attaques duquel Irene Adler l'a mis en garde.
Deux rangées de crocs terrifiants se plantent dans le bras de Robert avant qu'il ne puisse saisir le revolver passé dans sa ceinture.
Homme et animal roulent sur le sol.
La bête, une sorte d'ours mâtiné de félin, nanti de six pattes griffues, ne lâche pas prise.
Quelle mort idiote, songe Robert.
Son bras est un incendie de douleur.
Une des énormes pattes, terminée par des griffes aussi longues que des poignards, se dresse vers le ciel couleur de soufre...elle va s'abbattre sur le visage de Robert, le déchiquetant d'un seul coup.
Et puis, en une fraction de seconde, l'animal s'immobilise, il frissonne et laisse échapper une filet de bave sanglante à travers sa hideuse gueule hérissée de lames de rasoir.
Robert a juste le temps de rouler sur le côté pour n'être pas écrasé.
Longtemps, très longtemps, il reste prostré, tout à sa douleur.
Quand, enfin, ses yeux se posent sur le cadavre de la bête, il aperçoit , dépassant du dos, la hampe d'une longue flèche dont la pointe acérée, faite de pierre taillée, a profondément pénétré la chair.
Il se lève, muselant sa souffrance.
- Faut croire que j'ai un ange gardien, marmonne t'il non sans inquiétude.
Après avoir nettoyé sa blessure à l'eau claire de la gourde et s'être fait un vague pansement à l'aide d'un autre long ruban de tissu arraché à sa chemise, Robert reprend sa marche vers le volcan.
Il sait que c'est une erreur.
La flèche meurtrière a manifestement été tirée de cette direction.
Quelqu'un l'attend.
Et vu la délicieuse atmosphère de franche camaraderie et de joyeux pique-nique paroissial qui règne sur ce monde hostile, ce n'est certainement pas un ami, malgré son tir salvateur.

- Je vous attendais, énonce tranquillement Sherlock Holmes, assis sur un rocher bas, l'arc posé sur ses genoux, lorsque Robert arrive enfin à la base du volcan.
- C'est ce que j'avais cru comprendre.
- Je dois vous remercier, Moriarty; grâce à vous j'ai enfin pu tuer le Chien des Baskerville. Je me demande comment l'idée d'utiliser un appât vivant ne m'a jamais traversé l'esprit !
Robert se laisse tomber aux côtés du détective.
- On fait quoi, maintenant ?
- Nous n'avons pas le choix, Moriarty. Il nous faut grimper au sommet de ce volcan et nous battre. Et, à l'issue de ce combat, il me faudra vous jeter dans le cratère... c'est écrit, vous savez. Enfin, à quelques variantes près.
- Comment m'avez vous devancé ?
- Je suis détective , ne l'oubliez pas ! Et puis, surtout, j'ai chargé cette chère Irene de vous envoyer ici. Les Saintes Ecritures le disent bien...nous devons nous affronter dans la solitude absolue. Je ne voulais pas d'une foule de curieux pour assister à notre duel.
Robert hausse les épaules.
- Vous y tenez vraiment à vos Saintes Ecritures, pas vrai ?
- La tradition, c'est la tradition. Et il faut bien s'accrocher à quelque chose, sinon c'est la porte ouverte au chaos. Vous êtes prêt ? Je ne pense pas que l'escalade des pentes du Reichenbach vous soit un exercice facile étant donné vos blessure mais il va bien falloir y aller.
D'un oeil morne, Robert parcourt du regard la pente particulièrement abrupte.
Là haut, au bord du cratère, une lutte à mort l'attend, une lutte qui se terminera par une interminable chute dans les entrailles de la terre pour l'un ou l'autre des protagonistes. Lui même , plus que probablement, étant donné son état de faiblesse et la confiance quasi mystique de son adversaire en son triomphe final.
- Non, je ne vous accompagnerai pas là haut, Holmes, c'est parfaitement inutile.
- Il va falloir trouver de sérieux arguments, Moriarty. Ce combat doit être... et il sera !
Robert laisse un pâle sourire errer sur ses lèvres minces.
- Irene Adler ne vous a pas tout dit, Holmes. Je peux même avancer, sans trop de craintes de me tromper, qu'elle vous a doublé, mon vieux.
Sherlock Holmes tique légèrement.
Robert fait surgir le revolver de sa ceinture et pointe sa gueule menaçante vers le détective.
- Je suis désolé, Holmes . A mon avis, miss Adler et pas mal d'autres en ont assez de votre mainmise, de votre dictature.
- Ne faites jamais confiance aux femmes, pas même aux meilleures d'entre elles. Ceci-dit , si vous me tuez, un autre Holmes me remplacera. Il en a été ainsi de tout temps et il en sera toujours ains...
Le colt fait entendre sa voix de tonnerre et Sherlock Holmes s'écroule, frappé à mort.
Le sang jaillit à gros bouillons de sa poitrine.
- Vous...vous n'êtes pas un Gentleman, Moriarty !
- Je n'ai pas de ces prétentions.
Et, les yeux déja fixés sur des horizons que nul vivant ne connaît, le détective pousse un dernier soupir.
Robert reste assis sur le rocher pendant un long moment.
Que faire à présent ?
Où aller ?
Le naufragé de l'espace entrevoit soudain une possibilité.
Lentement, il se remet en route en direction de la ville creusée dans la roche.
Londres.
Il n'y a plus de Holmes.
Il n'y en aura plus d'autres.
Le règne de Moriarty est tout proche.
Dans son colt il n'y a plus que quatre cartouches mais nul ne le sait.
Ce sera suffisant pour imposer ses vues... dans un premier temps.



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