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Accueil » Fictions » L'affaire du prêtre converti
par
Paul Andreu
Ses autres fictions
L'affaire du prêtre converti Juin 12, 2006
Illustrations © Lysander


Rennes le Château est un lieu très prisé par les occultistes de tout genre, et le battage fait autour d'un « Best Seller » mondial que je ne nommerai pas ici, n'a fait qu'augmenter le nombre de touristes dans cette localité minuscule de l'Aude. Les « chercheurs » affluent vers cette ancienne cité Wisigothe, à la recherche du secret de l'abbé Béranger Saunière. S'ils savaient la vérité, quelle ne serait pas leur surprise.
Bon nombre d'entre nous savent combien il est difficile, après le décès d'un parent, de faire du tri dans les papiers du défunt. On y découvre parfois des choses étonnantes. La plupart du temps ce sont quelques carnets soigneusement tenus, vestiges de ces soirées d'autrefois où pour passer le temps nos arrière grands-mères ; enfin celles qui avaient appris à écrire ; racontaient leur journée, mais on y découvre parfois des documents beaucoup plus importants.
L'arrière-grand-tante Claire n'avait pas eu une vie trépidante, loin s'en faut. Fiancée en 1914, elle avait perdu, comme beaucoup de femmes de sa génération, son promis pendant la première guerre mondiale. N'ayant jamais voulu se marier après ce deuil, elle était entrée comme dame de compagnie dans une vieille famille ; noblesse de robe ; du Biterrois. Elle avait cessé ses activités vers 1970, peu de temps avant ma naissance, occupant seule une petite maison de village à Vendres, village ou la plus grande partie de sa famille s'était installée, fuyant les rigueurs des hivers dans la haute vallée de l'Aude. Elle s'occupait un peu de moi, me faisait saluer la photo délavée et colorisée d'un vieux militaire moustachu, au képi orné de feuilles de chêne, dont je ne connaîtrais le nom que quelques années plus tard, en étudiant le régime de Vichy. Elle me montrait aussi ses collections de timbres, seul souvenir de son ancienne patronne qui lui en avait fait don, comme seul salaire pour près de soixante ans de bons et loyaux services. Alors comme j'étais le seul à connaître tout ça, c'est à moi qu'échut à sa mort le soin de classer tous les papiers de la grand-tante Claire.
Je repassais un à un ces albums aux images colorées, ces vestiges d'une correspondance qui n'était même pas la sienne, il y avait même quelques lettres qu'elle avait gardées, vieilles lettres d'amour, cartes postales jaunies' et au milieu, une enveloppe intacte, portant le monogramme J.H.W. et écrit à l'encre violette la mention en Anglais « Ne pas ouvrir avant 1987 ». Cela tombait bien, nous étions en 1992.
Comment cette lettre était venue en possession de mon Arrière grand-tante, je ne le saurai jamais, mais je vais vous restituer aujourd'hui son contenu.


Chapitre 1

Je n'avais pas revu mon ami Sherlock Holmes depuis l'affaire de l'espion Von Bork, et ce n'est pas sans une certaine joie que je vis sa grande silhouette franchir la porte de mon cabinet. Nous étions le 15 Janvier 1917, il était sept heures du matin.
- Watson ; me demanda-t-il d'emblée ; que penseriez-vous d'une petite visite à un de nos vieux amis, dans le sud de la France.

Je ne me souvenais pas qu'une de nos connaissances se fût installé dans ces contrées inhospitalières, mais je n'avais rien de mieux à faire depuis que j'avais pris ma retraite. Le temps de faire mon bagage pour une bonne semaine et nous partions.
Les gares étaient pleines de soldats en uniformes, un jeune officier tenta même de nous interdire l'accès aux quais, sous prétexte de sécurité nationale. Le laissez-passer que lui exhiba Holmes suffit à le radoucir. J'aurais dû me douter que malgré le décès de son frère, Holmes avait conservé des appuis importants dans les ministères.

Holmes resta silencieux tout le temps que dura le voyage jusqu'à Douvres, puis la traversée pour Calais. N'y tenant plus, une fois parvenu sur le continent, je lui demandai :
- Mais enfin Holmes, allez vous vous décider à me faire part de ce qui vous tracasse, et qui est donc cette connaissance que nous allons visiter ?
Pour toute réponse, il me tendit un télégramme sur lequel je lus ce message sibyllin :
« Monsieur Holmes ? Le professeur Moriarty vous demande à son chevet rapidement »
- Mais voyons Holmes, ce message est absurde, Moriarty est mort depuis plus de quinze ans !
- Watson, parfois vous m'étonnez ; me répondit-il goguenard ; vous m'avez vu ressusciter et vous vous étonnez que mon double négatif puisse faire de même ? ? j'étais stupéfait, mais il continua ? Il est certainement temps que je vous raconte toute la vérité. Non, Moriarty n'est pas mort en tombant dans les chutes du Reichenbach, nous avions conclu un accord tous les deux, nous devions disparaître un moment, nous faire oublier et recommencer une autre vie. Lui d'ailleurs avait déjà commencé sa nouvelle carrière. Vous vous souvenez certainement de cette lettre que je vous avais fait parvenir de Narbonne quelques jours avant mon retour de France ?
- Le 24 avril, dis-je à voie basse.
Vous vous souvenez même de la date ?
- Bien entendu, vous oubliez que pendant trois années je vous ai cru mort ; hurlai-je ; je me rappelle de chaque détail lié à cette affaire Holmes.
- Et vous ne vous êtes jamais demandé ce que je pouvais rechercher dans un département Français aussi rural que l'Aude ?
- Je dois bien vous avouer, cher ami, que la géographie française n'est pas un de mes points forts.
- Pour votre instruction, donc, Narbonne est une sous-préfecture du département de l'Aude, département essentiellement rural, comme une bonne partie du territoire français d'ailleurs.
- Je suis ravi de l'apprendre, dis-je d'un ton grinçant.
- Vous apprendrez aussi, que j'avais retrouvé la trace de Moriarty non loin de là, dans un petit village portant le doux nom de Rennes le Château.
- L'arrivée d'un citoyen britannique a dû être une véritable révolution.
- Mais Watson, je ne vous ai jamais dit qu'il s'y cachait sous son nom. En fait, il était intégré au village depuis 1885, prévoyant certainement qu'il aurait un jour à se faire oublier.
- Mais comment camoufler un professeur de science anglais dans un village agricole français ?
- Il s'est fait ordonner prêtre papiste du village sous le nom de Bérenger Saunière.

Chapitre 2

Bérenger saunière, Rennes le Château, le sud de la France, les morceaux du puzzle se remettaient en place dans ma tête. Depuis 1891, les agissements d'un prêtre français avaient soulevé un certain émoi dans le landerneau politique français, et les bruits les plus fous couraient sur ce personnage, qui malgré son faible salaire menait grand train, finançant sur ses deniers propres la construction de bâtiments luxueux dans son village, donnait des fêtes somptueuses ou l'on pouvait entendre des récitals de la cantatrice Emma Calvé, qui enchantait les oreilles de la reine Victoria dès 1887.
Le plus étrange dans cette affaire c'est que l'évêque de tutelle de ce Bérenger Saunière ; un certain Monseigneur Billard ; n'avait jamais donné l'air de s'inquiéter de ces dépenses somptuaires, bien au contraire il l'avait même soutenu après que celui-ci eut soulevé les ires des édiles villageois en demandant aux femmes, qui constituaient essentiellement son auditoire, de faire voter leur mari pour les royalistes lors des élections de 1885. Il n'avait rien dit non plus lorsque Saunière se dota d'une bonne, âgée d'à peine dix huit ans, bien loin de l'age « canonique » recommandé par la hiérarchie ecclésiastique qui est de quarante ans pour une gouvernante.
Les bruits les plus fantasques courraient donc au sujet du curé de Rennes le Château. Pour certains, l'abbé Saunière avait découvert un trésor Wisigoth, dans lequel il puisait pour assouvir ses passions, d'autres penchaient pour un trésor caché par Blanche de Castille lors de la révolte des pastoureaux, ou par le prédécesseur de Saunière pendant la révolution. Mais pour d'autres esprits plus occultistes, il aurait découvert les preuves d'une filiation du Christ qui se rattacherait aux mérovingiens et à la famille du comte de Chambord ; ce qui expliquerait les mille francs que lui avait baillés la comtesse en 1885.
- Je vois que vous connaissez bien cette affaire Watson.
- En effet Holmes je me suis' mais bon sang, comment avez-vous fait pour deviner que j'essayais de me remémorer les faits liés à cette affaire ?
- Une bonne fois pour toute Watson, je ne devine rien, je déduis, me dit-il d'un ton courroucé, où perçait cependant une pointe d'auto satisfaction. Vous n'avez quasiment rien dit depuis notre départ de la gare de Lyon ; et Dieu sait que le silence ne fait pas parti de vos habitudes. De plus vous regardez alternativement ce journal qui nous apprend l'état de l'abbé Saunière ? Moriarty et le message que j'ai reçu en provenance de Rennes le Château. De plus je sens monter votre agitation depuis Nîmes, puisque nous approchons de Narbonne. Vu la durée de votre réflexion, j'en ai déduit que vous connaissiez bien cette affaire. Rien de sorcier là-dedans.
C'était ma fois vrai ; quel pays étrange que la France ; où le chemin de fer, pour vous amener de Calais à Narbonne vous fait passer par Paris puis Lyon et la vallée du Rhône, avant de bifurquer vers l'ouest à partir de Nîmes pour atteindre enfin notre destination. La longueur de notre parcours m'avait mis au supplice, alors qu'un train qui serait passé par la côte atlantique aurait diminué notre parcours de moitié, « mais aurait pris trois fois plus de temps » m'avait répondu Holmes lorsque je lui avais posé la question « les français sont très fier de leur Parisianocentrisme, ils conçoivent leur capitale comme le centre de l'univers, alors tous les chemins y mènent, comme autrefois ils menaient à Rome » avait-il rajouté.
Mais Holmes, quand allez vous vous décider à me donner le fin mot de l'histoire, je n'y comprends rien.
C'est une histoire compliquée Watson, et qui fait intervenir pas mal d'éléments historiques, je me proposais de vous la raconter dans le train qui nous mènera de Narbonne à Espéraza via les Corbières.

Chapitre 3

La ville de Narbonne est étrange pour un sujet de sa gracieuse majesté, habitué au confort moderne que nous ont apporté les progrès de la science depuis la fin du dix-neuvième siècle. Le temps semble s'y être arrêté au dix-huitième siècle, période de grandeur de la cité, regroupée autour de ses remparts médiévaux et de son étonnante cathédrale, dont seul le choeur a été construit, mais dont les plans prévoyaient qu'elle s'étende jusqu'à l'actuelle gare, distante d'au moins un mille. « La cité a perdu de son importance économique au profit de sa voisine Béziers, et de son importance Administrative puisque c'est Carcassonne qui a été choisie en tant que préfecture de l'Aude » m'avait dit Holmes « La seule activité ici, c'est la culture de la vigne, et le vin a connu une crise gravissime en 1907 » ajouta-t-il. Je me souvenais en effet du soulèvement des vignerons qui avait culminé à Béziers, lorsque les conscrits du 17ème régiment d'infanterie ; tous enfants du pays ; s'étaient révoltés et avaient pris les armes pour défendre les quelques cent vingt mille manifestants après que la troupe eut tiré sur la foule quelques jours plus tôt à Carcassonne.

- Mais enfin, Holmes, qu'a bien pu chercher ici celui que vous avez appelé le Napoléon du crime ? Cherchait-il dans les monts désolés des Corbières son Ile d'Elbe ?
- Non Watson, plutôt son Saint Hélène, il n'a jamais pensé à en revenir, et c'est d'ailleurs ce qui m'a convaincu à accepter le marché qu'il m'a proposé en ce début d'année 1891. Mais, voilà notre train mon ami, montons et je vous raconterai toute l'affaire par le menu. Je peux cependant déjà vous dire qu'il avait préparé sa sortie depuis très longtemps' et moi je pensais faire la mienne au même moment.

Le train des Corbières entrait dans la gare de Narbonne, et moi j'allais entrer dans un monde que je ne soupçonnais même pas, un monde où le Politique se mêlait intimement au Religieux et où l'histoire de l'Europe depuis ces vingt derniers siècles semblait n'être dictée que par la folie de quelques dirigeants. Dire que pendant ce temps-là des hommes mouraient tous les jours dans les combats du nord de la France. Je me souviens de tous les évènements qui ont marqué cette année 1917, de l'abdication de Nicolas II en Russie à la mi-mars suivie quelques mois plus tard par la révolution Bolchevique, de la boucherie du Chemin des Dames en Avril, de l'histoire de ces enfants qui auraient parlé à la vierge au Portugal à Fatima et des hallucinations collectives qui ont suivi cet évènement, je me souviens aussi de l'arrestation de l'Espionne Mata Hari dans laquelle Holmes devait jouer un si grand rôle ; même s'il s'indigna de son exécution ; mais rien ne saurait égaler la stupeur qui fut la mienne lorsque Holmes me mit au courant de cette affaire.

Chapitre 4

Dans la charrette qui nous menait de la gare d'Espéraza jusqu'à Rennes le Château, j'essayais vainement de remettre mes idées en place suite aux déclaration que venait de me faire Holmes' heureusement que notre wagon était vide.
- Alors, cette histoire, est-ce que vous allez enfin me la raconter, m'impatientai-je ?
- Ne soyez pas trop pressé Watson, vous verrez que cette affaire est de loin la plus étonnante de mes aventures.
- Et vous me dites ça pour que je sois moins impatient ?
- Non' simplement pour préparer mon auditoire, vous savez bien que j'ai un goût inconsidéré pour les effets théâtraux.
- Dépêchez vous Holmes' le public s'impatiente.
- Je vais commencer par un petit résumé d'histoire de France. Vous savez qu'en 1871, l'empereur Napoléon III avait dû abandonner le pouvoir, suite à la défaite de ses armées face à la Prusse. La république fut alors mise en place. Cependant, beaucoup espéraient un retour de la monarchie, et ce sont les monarchistes qui remportèrent les élections de 1871, cependant, ils préférèrent laisser la république endosser la responsabilité de la défaite militaire, et chargèrent Adolphe Thiers d'organiser l'état avant le retour d'un monarque sur le trône de France.
- Je sais tout ça, les provocations de Thiers à l'égard des parisiens conduisirent à l'insurrection de la commune?
- Et l'insurrection pris fin dans le sang? S'ensuivit une période ou l'assemblée se préoccupa simplement de choisir un nouveau monarque pour la France, partagée qu'elle était entre légitimistes, tenants d'Henri d'Artois et Orléanistes, dont le favoris était Philippe d'Orléans. Mais finalement, contre toute attente, la république fut définitivement instaurée en 1875.
- Holmes, je ne nie pas l'intérêt historique de cette affaire ; l'interrompis-je ; mais je ne vois ici aucun rapport avec notre « ami » Moriarty !
- J'y viens' toutes ces péripéties, et celles qui suivirent firent de la France de la fin du dix-neuvième siècle un paradis pour ceux qui désiraient changer de vie. Or, comme je vous l'ai déjà signalé, Moriarty pressentait qu'un jour il devrait quitter l'Angleterre. Il prit la place d'un jeune séminariste du nom de Bérenger Saunière, et fut affecté en 1885 sur la Paroisse de Rennes le Château, en sous main, il menait donc une double vie. Ensuite, je ne sais si c'était par réelles sympathie royalistes, ou s'il désirait simplement maintenir ce climat délétère dans les hauts cantons de l'Aude ; éminemment radical-socialiste ; il prit fait et cause dès ses premiers prêches pour la cause monarchiste, ce qui lui vaut une suspension par le ministère des cultes. Ce voyant, la comtesse d'Artois ; son époux ex-candidat à la couronne de France était décédé en 1883 ; lui alloue mille francs pour subvenir à ses besoins. Sa bienfaitrice décède un an plus tard, mais la décision de Moriarty est prise, la politique peut rapporter gros.
- Il voulait se lancer en politique ?
- Non, juste s'en servir. Il continua cependant à mener sa double vie. Cependant, en 1891, voyant que j'étais entrain de démanteler son organisation criminelle, il me fit parvenir une missive, m'enjoignant de le rejoindre dans les Corbières pour signer sa capitulation.
- Et vous y êtes allé !
- Bien entendu? en empruntant le même itinéraire qu'aujourd'hui, c'est à ce moment là que vous avez reçu mes courriers de Nîmes et de Narbonne. Il m'accueillit à ma descente du train et m'expliqua le parcours que je viens de vous narrer. Il m'expliqua qu'il avait un plan pour ne jamais manquer de fonds, et ce en toute légalité. Il me donnait toutes les ramifications de son organisation en échange de son impunité.
- Et vous avez accepté ?
- Bien entendu? finir de détruire cette organisation m'aurait pris des mois, voire des années, et là on me l'offrait sur un tapis'
- Mais c'est parfaitement immoral Holmes !
- Pourriez-vous me dire ce que la morale vient faire ici ? Je sauvais des vies Watson'
- Dont celle du plus grand génie criminel de tous les temps.
- Et la mienne aussi?

Je n'avais jamais vraiment réalisé l'importance des menaces qui pesaient sur sa personne. Je me doutais que certains de ses adversaires pouvaient en vouloir à sa vie, mais j'ai dû attendre les évènements tragiques ; enfin que je croyais tragiques ; des chutes du Reichenbach pour le voir comme un être mortel, il avait échappé à tellement de pièges' vous imaginez donc qu'après sa « résurrection », j'en ai fait une sorte de héros immortel. Et mon héros avait peur?

Chapitre 5

Plus nous approchions de la demeure de son « meilleur ennemi », plus je sentais Holmes se raidir, ses mâchoires se crispaient, ce qui rendait son visage ascétique encore plus dur. Dans ces moments là, je comprenais la terreur qu'il avait pu inspirer à certains de ses ennemis.
Devant la porte de la villa de Béthanie, un homme assez jeune nous attendait, vêtu d'une soutane noire. Il s'approcha de nous.
- Messieurs Holmes et Watson je suppose, je me présente, je suis l'abbé Rivière, je suis en charge de la paroisse d'Espéraza. C'est moi qui vous ai fait parvenir le câble vous annonçant que le l'abbé Saunière vous demandait sur son lit de mort.
- Vous êtes bien sur qu'il va mourir cette fois-ci ; m'écriai-je !
- Il n'en a que pour quelques heures' un jour ou deux tout au plus, c'est le docteur qui l'a dit.
La personne qui venait de s'exprimer en ces termes était une femme entre deux ages, pas très jolie, petite, les cheveux dressés en un chignon, coiffure typique des femmes dans ces régions méridionales.
- Bonjour Marie, je vois que vous n'avez pas tellement changé depuis le temps.
- Vous n'êtes qu'un vil flatteur Monsieur Sigerson' ou dois-je vous appeler Holmes ?
- Comme il vous plaira très chère.
- La dernière fois où nous nous sommes vus je n'avais que 19 ans, et j'étais plutôt jolie ma fois ; Holmes parut acquiescer ; aujourd'hui? le temps a fait son ouvrage.
Apparemment, ces deux là se connaissaient et l'abbé Rivière parut surpris.
- Mon cher Watson, je vous présente Mademoiselle Marie Denarnaud' ou dois-je vous appeler Saunière ?
- Non Monsieur Holmes, il ne m'a jamais épousé? et pour cause? non, vous pouvez me donner mon véritable nom' Moriarty.
Holmes parut étonné, mais que dire du prêtre, j'ai cru un moment qu'il allait s'évanouir.
- Et oui, je suis sa fille? vous paressez surpris'
- Un peu quand même ; dis-je tout à coup, coupant de ce fait la parole à Holmes ; quand à moi je pensais ne plus rencontrer un seul Moriarty de ma vie? alors deux !
- Voyons Watson, vos bonnes manières semblent s'être quelque peu distendues. Est-ce de cette manière que l'on s'adresse à une dame sous le toit paternel ?
- Désolé Holmes, mais c'est beaucoup trop m'en demander dans cette affaire.
- Alors, vous êtes venu? comment avez-vous su ? demanda-t-elle sans s'émouvoir outre mesure.
- C'est moi qui l'ai prévenu ; c'était la voix de Rivière ; votre père s'est confessé à moi le jour de sa crise. En entendant le nom de Moriarty, j'ai jugé bon de chercher à vous joindre Monsieur Holmes, j'ai lu quelques-unes de vos aventures' j'ai pensé que vous voudriez le voir, peut être pourrez-vous lui pardonner, moi je n'y arrive pas' et lui non plus d'ailleurs.
Marie Dénarnaud fondit en sanglots.
- Trêve de bavardages Watson' nous avons un mourrant à soulager.
Nous avons alors franchi la porte de la villa.

Chapitre 6

Moriarty était là, dans sa chambre, allongé sur son lit, un tas d'oreiller lui servant de banquette pour appuyer son dos. Quand nous avons franchi la porte de sa chambre, il n'a pas eu l'air surpris, j'ai même cru voir s'afficher brièvement un large sourire sur son visage.
- Bonjour Monsieur Holmes' Docteur? je suis ravi de vous voir ; dit-il dans un souffle.
- Le plaisir n'est pas partagé ; lui répondis-je ; le regard froid et la mâchoire serrée, j'avais devant moi l'homme qui avait envoyé mon meilleur ami terminer ses jours au fond des chutes du Reichenbach ; enfin, du moins l'avais-je cru pendant un moment.
La réaction de Holmes fut quant à elle étonnante :
- Watson, cessez de faire l'enfant, je ne suis pas venu régler des comptes aujourd'hui, mais pour recevoir le dernier témoignage de celui qui fut mon ennemi.
Moriarty souffla sur son lit :
- Merci Monsieur Holmes, je savais que je pouvais compter sur vous' Docteur, je ne vous demande pas de me pardonner, ça, seul Dieu le Père peut le faire, je vous demande juste de m'écouter un moment? Vous croyez que vous pourrez le faire ?
- Oui ; lui répondis-je presque malgré moi.
- Serriez-vous devenu mystique ? demanda Holmes.
- Comme tout bon mégalomane qui se respecte monsieur Holmes' vous y compris. Le sentiment de supériorité que nous développons tend à nous rapprocher de l'essence divine, puisque nous nous jugeons supérieur au commun des Mortels'
- Je suis un homme de science ; m'entendis-je lui répondre tout à coup ; et je n'entends pas vos sornettes, je suis agnostique.
- Mais personne ne peut l'être vraiment Docteur ; me répondit-il ; vous croyez en la science, c'est une divinité comme une autre, elle a ses lois que l'on ne peut outrepasser?
- Moi, je ne crois qu'en l'homme ; l'interrompit Holmes.
- Encore mieux cher ami, qui croit en l'homme croit en Dieu? Dieu c'est l'homme, ou plutôt ce qu'il tend à vouloir être, ma philosophie c'est que la preuve irréfutable que Dieu existe, c'est que l'homme l'a créé à son image.
- Théorie très intéressante mon cher, mais je présume que vous ne m'avez pas fait venir pour parler théologie? puisque vous m'avez fait venir volontairement ??je me trompe ?
Un sourire furtif illumina le visage de l'homme que j'ai le plus haï au monde.
- Non monsieur Holmes, vous ne vous trompez pas, c'est moi qui ai fait lire le récit de vos aventures à mon camarade Rivière, pour que le jour où j'aurais besoin de vous il vous le fasse savoir? inconsciemment bien sur? mon goût pour la dissimulation, vous comprenez? on ne peut jamais vraiment se refaire. Non je ne vous ai pas fait venir pour parler théologie, j'ai un service à vous demander.

Nous restâmes abasourdis Holmes et moi-même.

- Vous allez m'aider à rendre Sion à ses véritables propriétaires, Israël doit revenir au peuple juif.

Nous étions le 21 janvier 1917, il était sept heures du soir, et dans ces terres baignées par l'hérésie cathare, j'ai cru un moment voir rassemblés les deux Dieux, le bon et le mauvais.

Chapitre 7

Moriarty ? Saunière est mort le 22 janvier 1917 à sept heures du matin. Pendant les douze heures qui précédèrent, nous reçûmes, Holmes et moi-même, un des plus grands secrets de l'histoire du monde. Un secret pourtant si simple?

Comme Holmes me l'avait expliqué, Moriarty avait été nommé à la tête de la paroisse dès 1885. L'épisode de la comtesse de Chambord lui avait appris quelque chose : il n'était pas obligé de prendre des risques pour obtenir de l'argent de certaines personnes' dans le cas particulier, il n'était même pas besoin d'en faire la demande. Alors, il avait monté de toute pièce un scénario tellement abracadabrant? que tout le monde y a cru.

En 1887, il fit réaliser des travaux dans l'église Sainte Marie-Madeleine, travaux financés à ses frais' il est vrai qu'il ne manquait pas de fonds. Lors de ces travaux, furent mis à jour deux piliers romans qui soutenaient l'autel, dans l'un d'eux, les ouvriers découvrirent des parchemins anciens ; en fait des reliques et la dédicace de consécration de la chapelle ; mais tout de suite cette découverte attira l'attention de Monseigneur Billard, évêque de Carcassonne dont dépend la paroisse de Rennes le Château. L'évêque avait semble-t-il un faible pour ce curé qui s'opposait aux radicaux-socialistes, et qui dépensait sur ses deniers pour reconstruire une église laissée quasiment à l'abandon. Moriarty en profita et plaça un faux document dans une des balustres de l'église, placés dans une fiole, et il s'arrangea pour que Captier, le carillonneur le découvre et le lui remette. Ce document, parfaitement illisible éveilla l'intérêt de l'évêque qui confia à Saunière le soin de le faire traduire par des spécialistes. C'est lors de ce voyage qu'il fit la connaissance de la cantatrice Emma Calvé, alors à l'apogée de son art. Séduite par le personnage, elle l'introduisit dans les milieux de l'occultisme, fort à la mode à cette époque là. Ces gens étaient attente de mystères' il leur en donna? ou plutôt il leur en vendit.

Mon but n'est pas ici de donner une explication à ce que l'on appelle désormais le mystère de l'Abbé Saunière, il suffira au lecteur de savoir que c'est Moriarty qui a monté cette Histoire de toute pièce, il n'a jamais trouvé de trésor mérovingien, ni la trace des descendants Mérovingiens, il s'est contenté de ne jamais répondre aux question, et en premier lieu à celle de Monseigneur de Beauséjour qui succède à Monseigneur Billard à la mort de ce dernier en décembre 1901. Le nouvel évêque ne partageait pas le goût du mystère de son prédécesseur. C'était bien la chance de Saunière? un ecclésiastique rationaliste? on aurait tout vu. Les ennuis commencèrent donc pour Moriarty, ennuis qui le conduisirent à une « suspens a divinis » pour trafic de messe. Monseigneur de Beauséjour dira plus tard qu'« il fallait bien trouver quelque chose pour le faire condamner ».

On était en 1910, et c'était un coup dur pour Saunière. Malgré sa rouerie, il était devenu très croyant. C'est à ce moment là qu'il prit sa décision concernant Israël, à sa mort, la plus grande partie de sa fortune ; l'autre, celle qui était montrable, revenant à sa fille Marie ; devait servir à réparer l'erreur séculaire contre le peuple juif. Non pas qu'il fût pro sioniste, non, son cerveau lui avait fait échafauder une nouvelle théorie.
Pour lui, la réussite de la religion chrétienne venait de la mort du Christ, mort jeune, sa parole ne s'était pas essoufflée. Mort pour racheter nos péchés, et ressuscité trois jours plus tard, Jésus affirmait sa nature divine? en fait pour Saunière, il fallait remercier les juifs pour ce qu'ils avaient fait. Et il avait choisi Holmes comme exécuteur testamentaire.

Épilogue

Le 2 novembre 1917, Lord Balfour ; alors ministre des affaires étrangères ; adressa une lettre au Baron de Rotschild, vice-président du comité des députés juifs. Dans ce courrier, il indique que le gouvernement britannique était disposé à créer en Palestine un « foyer national juif », répondant ainsi aux disciples de Théodor Herzl, qui réclamaient la création d'un état juif indépendant, seule manière selon eux pour mettre fin à l'antisémitisme.
Beaucoup ont vu dans cette lettre une man'uvre politique dans le but d'obtenir des fonds des banquiers juifs pour soutenir l'effort de guerre. Holmes et moi, nous savons qu'il n'en est rien, les sommes remises par l'intermédiaire de Holmes au gouvernement couvraient largement les dépenses qu'il engageait pour financer la guerre.

Non, le rêve de Moriarty allait pouvoir voir le jour... et j'en étais heureux.



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