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Accueil » Fictions » Un chat est un chat
par
Jean-Claude Mornard
Ses autres fictions
Un chat est un chat Mai 21, 2006
Illustrations © Lysander


Une pluie fine tombait sur la ville lorsque Michel rentra chez lui, après une journée comme tant d'autres , passée à trier des dossiers, à répondre au téléphone à des gens plus ou moins énervés, à subir les remontrances de son chef de service, à observer à la dérobée ses collègues féminines et à manger seul ses sandwiches au fromage dans l'espace exigu de son bureau sans fenêtre.

Pleins feux sur la médiocrité.

La pluie était douce, une pluie de printemps, comme une caresse, comme des rubans de soie accrochés aux nuages.

Michel ne possédait pas de voiture. Demeurant dans un petit appartement à quelques pâtés de maisons de son lieu de travail, il n'en avait pas l'utilité. Du moins se plaisait'il à le croire, malgré les remarques répétées, ironiques, cinglantes, empreintes, allez savoir pourquoi, de vagues sous-entendus à connotation sexuelle, de la part de ses collègues, de ses rares amis voire, parfois, d'un client de l'agence, forcé à une attente pourtant relativement courte, gêné par le silence et empressé d'emplir celui-ci par les miasmes fétides d'une "conversation" portant sur le foot ou les bagnoles. Plus rarement, sur les femmes.

Michel n'aimait pas le foot, n'avait pas de voiture et ses relations avec les femmes, hors les regards obliques qu'il lançait à ses collègues du beau sexe, se limitaient à de brefs échanges du type " bonjour-bonsoir" . A Trente-quatre ans il n'avait jamais connu les bras d'une femme, ni les bras ni le reste d'ailleurs.

L'envie ne manquait pas. Mais Michel sentait bien que quelque chose tournait un peu carré avec ces créatures étranges, avec cette partie du genre humain tellement complexe, tellement différente, cette partie du genre humain incapable d'apprécier un bon film de karaté, une boîte de raviolis froids ou une aventure de Sherlock Holmes.

Sherlock Holmes et son chat étaient, si l'on ose dire, les deux seules personnes qu'il avait autorisées à partager son existence, chacune à sa façon, plus ou moins proche, plus ou moins lointaine, plus ou moins vivante.

Ni l'une ni l'autre ne posaient de questions idiotes, ne pérorait sur le nombre de chevaux contenus sous le capot rouge chromé d'une voiture, ne faisait de blagues nauséabondes à propos de certaines parties de l'anatomie féminine. Chacune d' elles jouait son rôle dans la vie de Michel sans sortir du cadre strict que lui-même leur avait assigné. Un chat est un chat. Tout était bien, à ce niveau là du moins.

Sherlock Holmes avait fait irruption dans sa vie en période d'adolesence, à peu près au même moment que les boutons d'acné avaient fait irruption sur son visage chiffonné aux traits encore mal dessinés.

En quelles circonstances exactement le détective de Baker Street, sagement misogyne, avait-il débarqué dans le morne quotidien de Michel ? Un film en noir et blanc, au son nasillard, aux images surexposées. Une adaptation du "Chien des Baskerville" probablement. Et puis un cochon en faïence écrasé à coups de marteau, des pièces comptés avidement avant de changer de mains par dessus le comptoir de la petite librairie du coin de la rue des Tanneurs. Le retour chez ses parents avec le livre bon marché pesant lourd du poid des rêves au fond de la poche de son blouson.

" 7 aventures de Sherlock Holmes", éditions Marabout, traduction de chez Robert Laffont.

Edition tronquée mais qu'importe.

Depuis lors, beaucoup d'autres livres, beaucoup d'autres rêves.

Le chat, quant à lui, s'était installé deux ans auparavant, au mois de juin. Un chat malingre , l'air intelligent, pas assez intelligent toutefois pour retrouver le chemin de son "chez lui", le chemin de sa gamelle habituelle. Un chat égaré. Un chat abandonné, qui sait ? Michel l'avait nourri et le chat l'avait adopté.

Une vie sans histoire. Pas de femme, Sherlock Holmes et un chat.

Michel rentra chez lui et passa directement à la salle de bains afin de s'essuyer les cheveux avec un grand drap de bain. Le chat miaulait, mais qu'aurait-il fait d'autre, pour faire comprendre à son valet-nourricier que l'heure de la soupe était arrivée.

Ces formalités accomplies Michel s' approcha de la table de la cuisine, recouverte d'une vieille nappe de toile cirée, où il déposait son paquet de cigarettes hebdomadaire. Pour une raison mystérieuse, mais plus que propbablement liée à sa mère, Michel ne fumait jamais en public. L'idée ne l'aurait même pas effleuré . Mais, une fois chez lui, au calme, loin des regards lourds de sous-entendus et des plaisanteries grasses, il se permettait quelques cigarettes en regardant la télévision ou en dévorant, pour la millième fois, une aventure de Sherlock Holmes.

Il constata aussitôt que plusieurs cigarettes manquaient. Le phénomène devenait de plus en plus en plus fréquent ces derniers temps.

Au début il avait songé à faire remplacer la serrure de la porte d'entrée . Puis, après réflexion, il s'était dit que le mal n'était pas bien grand si quelqu'un s'introduisait chez lui durant son absence uniquement pour soustraire quelques cigarettes à sa maigre réserve. De toute façon, cette hypothèse était absurde. Ce devait être lui qui les fumait sans en avoir conscience, machinalement, transgressant sans y penser les règles strictes qu'il avait établies. Pourtant...

Pourtant il était persuadé que ce n'était pas la bonne explication. Au fond de lui, il savait très bien qui le taxait régulièrement de quelques cigarettes, il connaissait le coupable, il était, depuis un moment déja, arrivé à la seule conclusion possible.

Eliminer l'impossible ! Quoique, dans ce cas...

Un faisceau d'indices, d'indices implacables, convergeait vers le coupable.

Et puis, il n'y avait pas que les cigarettes, loin s'en faut.

Tandis que le chat se frottait contre ses jambes il décrocha le téléphone et composa le numéro de sa mère.

La conversation ne dura pas deux minutes. Semblable en tous points à celle d'hier, d'avant-hier, de tous les autres jours.

- Allo, c'est moi .

- Ah, c'est toi, Michel . Tu vas bien ?

- Ca va et toi ? Tu as pensé à tes médicaments ?

- Et au travail ça va ?

- Bof. Ca va . Tu as pensé à tes médicaments ?

- Il pleut, j'espère que tu n'es pas allé travailler nu tête, tu tombes si facilement malade !

- Maman, je n'ai pas attrappé un simple rhume depuis des années ! As-tu pensé à tes...

- Oui ! Ne m'embête pas avec ça, tu parles comme feu ton père. Plus le temps passe plus tu lui ressemble !

- Pas du tout, maman. Pas de danger de ce côté là . Et à part ça, rien de neuf ?

- Rien. Et toi ? Tu me le dirais , n'est-ce pas, si quelque-chose n'allait pas ? De toute façon , je l'entends à ta voix quand ça ne va pas.

- C'est ça, maman, à demain.

- A dix-huit heures trente ?

- Comme d'habitude, à demain.

Le rite habituel, la comédie du quotidien, le grand cinéma de Michel et sa mère, le Hollywwod téléphonique, l'art du faux semblant.

Michel s'installa aussi confortablement que possible sur le canapé après s'être emparé de son exemplaire écorné de "La vallée de la peur" sur une étagère de la bibliothèque.

Il fit semblant de lire pendant plusieurs minutes.

En réalité il observait le chat.

L'animal jouait sur le parquet. Parfaitement dans son personnage. Un chat est un chat.

Pourtant...

Les cigarettes...

Et s'il n'y avait que les cigarettes !

Le regard de Michel revint sur son livre et, pour la centième fois depuis des semaines, considéra les nombreuses phrases sauvagement raturées à la pointe bic. Les inscriptions rageuses dans la marge. Les pages arrachées.

Tous ses livres semblaient avoir subi le même traîtement iconoclaste.

"Le chien des Baskerville" avait même complètement disparu.

Les cigarettes, les livres. Un chat est un chat.

Une phrase, rajouté à l'encre bleue, barrait la page que Michel avait sous les yeux. Tracée d'une écriture sauvage.

Tissu de mensonges, exagération flagrante.

Michel avait-il écrit cela lui même ?
Peut-être en fumant machinalement une de ces cigarettes dont la disparition l'intriguait pourtant ?
Et en sirotant un verre de porto, tant qu'à faire, puisqu'il avait remarqué que le niveau de liqueur baissait étrangement dans la bouteille posée sur le plan de travail de la cuisine.

Le chat sauta sur le canapé et vint se blottir contre la hanche de Michel.

Il darda sur lui ce regard si humain, si intelligent.

Une petite farandole de mots tournoyait dans la tête de Michel, une ritournelle enfantine, un genre de comptine.

Une petite chanson étrange où il était question de Sherlock Holmes, d'un voyage en Extrême Orient et d'un chat.

Un autre mot se mêlait à la petite ribambelle, un mot aux consonnances étranges, au parfum de mystère.
Un joli mot que Michel avait lu dans une revue qui traînait dans la salle d'attente de son dentiste, quelques semaines plus tôt, quand un des ses plombages avait sauté , en guise de punition pour avoir mordu trop avidement dans la chair d' une pomme.

Métempsycose.

Au bout d'un moment, Michel, vaincu par la médiocrité de sa journée au bureau, s'endormit.

Le chat se secoua, sauta sur le sol et se dirigea vers la cuisine.

Un chat est un chat.



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