Société Sherlock Holmes de France Encyclopédie de l'oeuvre de Conan Doyle

L'Association
Qui sommes-nous ?
Statuts
Inscription
Historique
Publications
Réunions
Expositions
Boutique
Dons
Contact

Forums

Travaux
Articles (90)
Critiques (581)
Fictions (118)

Outils
Bibliographie (3613)
DVDthèque (211)
Encyclopedia (4385)
Argus (2184)
Recherche canonique


Et en anglais...
Encyclopedia (4385)
Arthur Conan Doyle
   Biography
   Chronology
   Complete Works
Sherlock Holmes
   Canonical search
   Stories
   Characters
   Sherlockiana
     Definition
     Studies
     Scholars
   Adaptations
     on Paper
     on Screen
     on Stage
     on Radio
   Sherlockian FAQ
Search Encyclopedia



Accueil » Fictions » Le mystère des cadavres sans yeux
par
Jean-Claude Mornard
Ses autres fictions
Le mystère des cadavres sans yeux Mai 2, 2006
Illustrations © Lysander


L'aube du XXème siècle se lève sur Londres, capitale de l'Empire Britannique, douloureusement défigurée par la récente guerre contre les Martiens.

L' homme qui vient d'émerger du Diogène 's Club ne perd pas de temps à contempler le spectacle offert par une troupe de militaires occupée, une centaine de mètres plus loin, à tenter de dégager des ruines d'une église, la gigantesque masse métallique et luisante d'un tripode Martien rendu innofensif.

L'affaissement de ses épaules et le pli amer des ses lèvres en disent long sur son état d'esprit : une tâche désagréable l'attend. Une démarche à accomplir auprès d'un individu qu'il ne porte pas dans son coeur, c'est le moins que l'on puisse dire.

Il hèle un cab en maraude, après avoir laissé filer sous son nez plusieurs de ces nouveaux véhicules automobilles, sortes de gros insectes montée sur six roues de bois (dont il a entendu dire, sans y prêter une attention particulière, que les quatre premières sont simplement porteuses alors que les deux situées à l'arrière sont motrices), produisant un tintamarre épouvantable , empuantissant l'air d'émanations de gaz, et destinés, selon certains esprits portés à négliger les solides valeurs de la vieille Britannia et à se laisser guider par une vison utopique de l'avenir, à remplacer définitivement les bons vieux fiacres dans un laps de temps plus ou moins bref .

- 129 Wilde Street, lance notre homme au cocher avant de s'installer sur la banquette, non sans certaines difficultés inhérentes à sa forte corpulence.

Durant le trajet, l' homme du Diogène's Club, n' accorde aucune attention au désolant panorama défilant de l'autre côté des vitres: files de pauvres hères, où le bourgeois du West End cotoie le proxénète de Whittechappel, zigue-zaguant en de pathétiques éclairs, étrangement arrondis aux angles, devant les offices de distribution de pain ; bâtiments dévastés, écrasés sous les redoutables jambes articulées des tripodes ou réduits en poussières par le mystérieux "Rayon Ardent" ( sacrés journalistes ! ) fusant des canons Martiens ; chaussées éventrées, balafrées de profondes crevasses, semblables à des cicatrices laissées par le scalpel d'un émule gigantesque de Jack l'éventreur...

Le passager du cab est saturé de ces horreurs. En tant que membre du gouvernement, ils les a vécues depuis les premières loges, faisant face à une situation de crise telle que le monde n'en avait jamais connue et, il l'espère de tout son trop gros coeur ( au sens propre car notre homme , la chose est est si évidente qu'elle ne peut que sauter aux yeux des plus naïfs sujets de Sa Très Gracieuse Majesté, est tout sauf un sentimental. Par contre il souffre de cette très rare malformation du muscle cardiaque et, s'il était croyant, il ne manquerait pas de penser qu' un miracle le maintient toujours en vie malgré cette anomalie anatomique et son âge relativement avancé), n'en connaîtra plus jamais.

Un affaire beaucoup plus terre à terre ( si vous nous pardonnez ce jeu de mot facile ) que le tout récent conflit interplanétaire, l'a arraché à son confortable bureau, une affaire de meurtres en série, selon une formule qui, par l'intermédiaire ( encore ! ) des journalistes, toujours à l'affût de titres sensationnels, commence à faire son chemin.

Il n' y a pas si longtemps, son frère se serait delecté de cette histoire sordide et l' aurait résolue, fort de son statut de premier détective conseil au monde, en moins de temps qu'il n'en faut à une escouade de Martiens pour rayer un comté entier de la carte de Britannia.

Mais son frère n'est plus que l'ombre de lui même: ravagé par la cocaïne , une sale habitude (doux euphémisme ! ) qu'il a contractée dans sa jeunesse et qui, suite aux premères attaques venues du ciel, a pris des proportions carrément effrayantes.
Il faut dire que le grand détective a toujours détesté les situations sans issues, de ces situations où la logique est mise à mal et contre lesquelles ses propres facultés de déductions, pourtant largement hors du commun, ne peuvent rien. En conséquence de quoi, son frère l' a envoyé en cure de désintoxication, dans une clinique fort éloignée de Londres, quelque part sur les contreforts des montagnes millénaires, en Suisse.

++++++++++++++

Le ministre de la justice en personne a chargé le passager du cab d'entrer en contact avec la personne la plus apte, selon lui, à l' aider dans cette sombre affaire de meurtres en série.

Foutaises !

Qu' est donc au juste ce Justin Case, cet intriguant, cet arriviste prêt à trucider père et mère pour faire sa publicité dans les quotidiens ? Cet homme, surgit de nulle part, peu avant le déclenchement des hostilités par les habitants de la planète rouge, qui s'est fait un nom dans le cercle - de moins en moins- restreint des férus d'occultisme, de phénomènes extra-sensoriels et autres billevesées -pour ne pas employer de terme plus fort- du même accabit ? Pour d'aucun, c'est une sorte de "super" voyant extra-lucide , laissant loin derrière tout ce qui " s'est fait dans ce domaine depuis des siècles"! (sic)
D'autres y voient une sorte de démiurge, un magicien, une sorte de Merlin l' enchanteur des temps modernes, capable de commander aux éléments, de plier le cours des évènements à sa volonté.

En quelques semaines, Justin Case est devenu la coqueluche du " tout Londres" (bien qu'il y ait fort à parier que, par exemple, une de ces femmes infortunées arpentant L'East End afin d'accueillir entre ses cuisses l' oblong passeport pour son pain quotidien, se fiche comme d' une guigne de ce maudit charlatan et des minauderies qu'il provoque parmi les dames "de la haute" ) et, en cette occurence précise, même le ministre de la justice semble se gargariser de son nom.

- Bon sang ! laisse échapper Mycroft Holmes à voix haute. Où va Britannia ?

Il tâte ses poches et fait surgir un cigare qu'il allume d'un geste rageur, poursuivant le cours de sa pensée:

- C'est à se demander ce qui se passe dans la tête de nos contemporains. Le professeur Cavor a permit à l'homme de poser le pied sur la lune et des ignorants , des crétinoïdes absolus, accordent encore leur confiance à des...des fils de leur mère comme ce profiteur, ce...cet espèce de " voyant "!

Mycroft émet un ricanement à peine esquissé.

- Cet espèce de " voyant " non-voyant ! Mais où va Britannia ?

En effet, un des aspects pitoresques, si l'on ose dire, du personnage de Justin Case consiste dans le fait qu' il est aveugle !

Curieusement, cette infirmité, terrifiante entre toutes, participe beaucoup à son succès auprès du public. Cela lui confère une aura de mystère, un "petit plus" ( encore ces journalistes ! ) qui le rend , en quelque sorte, inimitable, donc , selon la logique des salons, indispensable.

Et pourtant, on sait si peu de lui, de son passé. Le bruit court qu' il s'agit d'un prince russe en exil, chassé de la cour des tsars pour avoir fait un mauvais usage de la magie noire et être indirectement la cause de la révolution d'octobre 1897. On murmure aussi, de façon plus avisée, que c'est un habitant d'une autre planète, moins belliqueuse que Mars au nom prédestiné, venu sur terre afin d'alléger les souffrances de l'humanité.

En bref, personne ne sait qui est ce type !

- Où va Britannia ? répete le gros homme pour la troisième fois.

La voix grasseyante du cocher arrache Mycroft à sa rêverie ( quoique, si nous ne redoutions le néologisme gratuit, l'on pourrait, avec d'avantage d 'à propos, qualifier le vagabondage mental de l'aîné des frères Holmes de "cauchemarderie" )...

- On est arrivé, gov'nor.


++++++++++++++


Un bref coup de sonnette plus tard, Mycroft Holmes est introduit, par un groom qu'il soupçonne immédiatement , du fait d'un renflement suspect au niveau du thorax, d'être une jeune femme ainsi déguisée pour de mystérieuses raisons, dans le cabinet de travail de Justin Case.

L'aspect de la pièce a de quoi surprendre, en ce sens qu'il est des plus banals ! Là où Mycroft attendait un fatras de symboles ésotériques, des chouettes empaillées ou des nourissons baignant dans des bocaux remplis de formol ( " Pourquoi diable des nourissons trempés dans le formol ?" se demande aussitôt le gros homme, ahuri par l'incongruité de l'image) il n'y a qu'une pièce aux murs blancs, pourvue d'un éclairage plutôt chiche et au milieu de laquelle trône un vieux bureau tout ce qu'il y a de plus fonctionnel.

Deux personnages, des plus excentriques, se tiennent dans ce cabinet de travail.

Le premier est une demoiselle aux longs cheveux blonds relevés sur la nuque, présentant aux regards de Mycroft Holmes, en même temps qu' une nudité aussi totale qu'incongrue, une plastique de statue grecque.

Le second est le maître des lieux, le mystérieux, l'étonnant Justin Case.

Assis sur l'extrême bord de son bureau , il termine de reboutonner son pantalon avec des gestes précis et fluides qui ne trahissent en rien son infirmité.
Très grand et émacié, il ressemble, n'étaient ses cheveux "aile de corbeau" retombant jusqu'aux épaules, à une momie parcheminée. Mycroft sait pourtant que son âge n'excède pas trente ans.
Son nez, un peu court, est chaussé de petites lunettes noires ovales.
Un sourire, mince comme une coupure de rasoir, barre le bas de son visage sans y apporter nulle expression de joie.

Sans le moindre tâtonnement, Justin Case s'empare d'un étui à cigarette posé sur un coin du bureau et en allume une , toujours avec des gestes d' une remarquable précision.

- Mr Holmes je présume. Je vous attendais.

La voix est basse et comme légèrement voilée, le timbre est envoûtant et Mycroft, d'un seul coup, comprend mieux l'ascendent de son vis-à-vis sur les vieilles Ladies ou les Pairs cacochymes et adipeux de la cour d' Angleterre. Il ne va pas jusqu'à approuver, non, mais il comprend...un peu.

La jeune femme (qui a, elle aussi, allumé une cigarette et ne manifeste apparement pas la moindre intention de se rhabiller) désigne Mycroft d'un geste désinvolte du pouce.

- Qui c'est , ce gros tas ?

Mycroft lui lance un regard foudroyant mais reste muet: les femmes l'ont toujours paralysé. Il n'a jamais réeussi à prendre parti entre deux pulsions opposées, la première consistant à les couvrir de baisers ( option particulièrement vivace au cours de rêveries allanguies dans la moiteur de ses draps trop épais - comme son coeur - survenant la plupart du temps avec le retour du printemps ) et la seconde à les battre comme plâtre ( option particulièrement vivace tout le reste du temps ! ). Aucune solution intermédiaire ne s'est jamais présentée à son esprit, aussi préfère-t'il se tenir sagement éloigné de ces créatures.

La cicatrice s'élargit sur le visage de Justin Case jusqu'à se transformer en une ombre de vrai sourire .

- Ce gros tas, ma chère...pardon, ce corpulent gentleman est monsieur Mycroft Holmes, envoyé spécial du gouvernement auprès de mon immodeste personne. Monsieur Holmes, je vous présente mon assistante, miss King.

Mycroft, les oreilles brûlantes, esquisse à l'adresse de l'impudique créature un vague salut militaire qu'il juge aussitôt, non sans raison, parfaitement ridicule.
Pour dissiper sa gêne, il décide d'entrer directement dans le vif de sujet mais, à peine ouvre-t'il la bouche que Justin Case lève une de ses longues mains osseuses.

- Je sais pourquoi vous êtes ici, monsieur Holmes, ne perdons pas notre temps en préambules inutiles et oiseux. L' Affaire des Cadavres sans Yeux, n'est-ce pas ? J'ai lu dans les entrailles d'un petit yorkshire - une très sale bête entre parenthèse, à l'image de tous ses congénères - qu'il y avait une nouvelle victime.

- Un petit yorkshire? laisse échapper Mycroft avec un dédain mal dissimulé. Sans compter que tous les journaux de la capitale ont parlé du meurtre de Basil Hallward !

Justin Case balaye l'objection - si toutefois c'en est vraiment une- d'un geste de la main.

- Je ne lis pas la presse. Je suis aveugle, vous vous souvenez ?

Mycroft, subjugué malgré lui par cette implacable logique de l'illogisme, ravale une réplique cinglante qui, de toute façons, peine à se formuler clairement dans son esprit.

Justin Case, rapide comme un renard traqué par une meute de chiens, s'empare d'une redingotte suspendue au dossier d'une chaise.

- Je veux me rendre sur les lieux du crime. Nous utiliserons mon Planogaz, si vous le voulez bien ?

Mycroft sent distinctement une couleuvre ramper dans son oesophage. Monter dans l'un de ces maudits engins volants lui répugne encore d'avantage que d'utilser une automobile ! Et, dans ce cas précis, sa répugnance n'est pas dictée uniquement par un conservatisme qu'il juge de bon aloi, mais par une crainte, disons le mot: une trouille, bien légitime.

- Mais vous...commence-t'il d'une voix sans timbre.

- Ne craignez rien, monsieur Holmes. Parmi de nombreux talents, miss King présente la caractéristique d' être un excellent pilote.

La jeune femme, avec un aplomb terrifiant, rend à Mycroft l' ébauche de salut militaire dont celui-ci l'a gratifiée un peu plus tôt.


++++++++++++++


Le lourd ciel londonien est strié par les sillons des machines volantes propulsées au gaz. Ca et là, pourtant, un antédiluvien dirigeable de poche, dont les hélices sont mues à la force du poignet - du mollet plutôt, car ces engins sont actionnés par un pédalier - fait tache dans ce tableau vivant de la modernité et du triomphe de la science.

Le Planogaz dans lequel ont pris place Mycroft et Justin Case (et aux commandes duquel s'est assise miss King) est un modèle particulier, déployant de grandes ailes , noires et membraneuses, évoquant celles d'une chauve-souris gigantesque. L'appareil semble très maniable et se fraye, sans grandes difficultés, un passage au milieu du trafic aérien , fort important en cette heure de pointe.

Sanglés sur d'incofortables chaises rivées à l'arrière de l'appareil, les deux hommes sont murés dans un silence si pesant que Mycroft, dérogeant à ses principes les plus stricts, décide de le rompre par un discret toussotement.

Parler ( même avec ce sombre individu ) présente l'avantage de ne pas trop penser à la couleuvre tapie à présent dans son estomac.

Justin Case, sans raison apparente, part d'un bref éclat de rire.

- C'est tout de même amusant, fait-il de sa voix si particulière ( " si les chacals parlaient", songe Mycroft ), je veux dire...c'est amusant d'avoir fait appel à moi pour résoudre cette affaire de "Cadavres sans Yeux"...non ? Vous pratiquez l'humour absurde, monsieur Holmes ?

Sur le siège du pilote, miss King, engoncée dans une lourde combinaison de cuir, la tête recouverte d'un casque de la même matière, émet à son tour un léger ricanement.

- Avais-je le choix, s'emporte soudain Mycroft, bien décidé à laisser une saine colère terrasser sa peur d'avoir les pieds aussi loin du plancher des vaches. Un ignoble individu s'amuse à crever les yeux des plus grands peintres de l' Empire ! Et, pendant ce temps là, heureusement pour vous d'ailleurs, mon frère Sherlock est à ce point "Stoned" qu'il peut à peine compter ses orteils !

Justin Case, à l'énoncé du nom de Sherlock Holmes, retrouve aussitôt son sérieux et, méprisant, lance une redoutable saillie.

- Bah ! De toutes façons, votre bien aimé frère se serait contenté d'accuser son épouvantail habituel: le toujours utile professeur Moriarty ! Ah, non, pourtant ! Le professeur est mort au cours de cette sordide affaire des chutes du Reichenbach !

Mycroft serre les poings mais demeure muet . Même pour faire passer son mal de l'air, même sous l'effet d'une rage salutaire, pas question d'aller avouer à ce détestable individu que Moriarty n'a jamais mis les pieds en Suisse ! Le brave docteur Watson, aujourd'hui engagé dans les services médicaux constitués d'urgence pour aider les victimes des raids Martiens, ne pouvait tout de même pas raconter à son fidèle lectorat que le "Napoléon du Crime", juste au moment ou Sherlock Holmes allait mettre la main sur lui et dissoudre à jamais sa redoutable organisation, s'était bêtement étouffé en mangeant trop goulument de la nourriture chinoise !

Cependant, l'appareil est arrivé à la verticale d'une grande bâtisse de style Georgien qui se dresse au milieu d'un paysage campagnard dévasté, encore recouvert ça et là de cette espèce de moisissure rouge que les Martiens laissaient sur leur passage, à l'instar des limaces glissant sur leur traînée de bave.

- Nous sommes rendus, voici la propriété de feu Basil Hallward, annonce miss King sur un ton étrangement...professionnel, Mycroft ne trouve pas d'autre mot.


++++++++++++++


Les pas des deux hommes et de miss King résonnent d'un écho caverneux dans la maison vide de Basil Hallward.

- On a retrouvé le corps de Hallward, affreusement mutilé , ainsi que vous le savez, au pied du grand escalier qui mène aux étages.

- Faites silence, monsieur Holmes. Laissez moi m'imprégner. Laissez moi...voir !

Mycroft hausse ses larges épaules et s'éloigne de quelques pas.

Dans le grand hall du manoir ( car on peut réellement parler de manoir à propos de la demeure de Basil Hallward, peintre pompier s'il en est, peintre d'arrière garde, mais peintre riche...les deux allant souvent main dans la main d'ailleurs ! ), l'aveugle, à plat ventre, se met à palper les marches et la rampe sculptée de l'escalier.

- C'est ridicule, marmonne Mycroft plus haut qu'il ne l'aurait voulu. Où va Britannia ?

Miss King, toujours vêtue de sa combinaison de cuir, lui lance un regard noir comme le fond d'un caveau.

- Fermez-la ! Justin va avoir une vision. Je le sens.

Le gros homme ne sait que répondre. Il voudrait en rire mais la situation est vraiment trop inhabituelle: un aveugle qui va avoir une vision et une femme qui lui intime, à lui, Mycroft Holmes, de la fermer !

Comme s'il obeissait à l'injonction de miss King, et pour le peu que Mycroft en savait à propos de leurs relations intimes, cela pouvait aussi bien être le cas, l'aveugle redresse sa longue carcasse et demeure immobile, les bras tendus de chaque côté du corps, comme un gosse qui joue au Planogaz.

Mycroft, comme malgré lui, est subjugué par le spectacle de cet étrange personnage dont les lunettes noires semblent soudain flamboyer.

Tout n'est plus que silence dans la vaste demeure ( "Les maisons sont un peu les tombeaux des vivants" songe Mycroft sans pouvoir préciser d'où a surgit cette idée absurde ni ce que son subconscent entend exactement par là )...Justin Case ne bouge absolument pas, même sa respiration semble s'être arrêtée. De grosse gouttes de sueurs perlent à son front et ses joues creuses, sa crinière noire semble un corbeau mort ayant élu domicile sur son crâne. ( "Les morts, fussent-ils des volatiles à la voix de crécelle, élisent-ils domicile ?" tente timidement le subconscient de Mycroft, poursuivant sur sa lancée, avant que ce dernier ne l'envoie définitivement aux choux ! )

Soudain, l'aveugle laisse retomber ses bras le long de son corps, dans un grand flap d'ailes qui se replient.

Un seul mot franchit la cicatrice de sa bouche, un nom, un nom que Mycroft connait vaguement:

- Van Gogh.

Miss King s'approche de l'aveugle et lui pose une main sur l'épaule.

- C'est bien Justin. Mais, que diable vient faire ce gros lard de Hollandais, ce peintre du dimanche, ce mangeur de patates, dans cette histoire ?

- Je sens sa présence ici. Il venait souvent, semble-t' il. En tout cas, il sait quelque-chose...

La mémoire de Mycroft se désengourdit quelque peu.

- Vincent Van Gogh ? Je ne vois pas ce que ce barbouilleur peut avoir en commun avec un génie comme Basil Hallward ? On dit que Hallward a jadis fait un portrait, le portrait d'un nommé Dorian Gray - un sale individu entre parenthèses - et que c'était ce qu'il est convenu d'appeler un chef d'oeuvre * ! ( * en français dans le texte.NDT. )

Justin Case s'essuye le visage avec un grand mouchoir qu'il a fait surgir de sa poche. Un mouchoir assez vulgaire qui, Mycroft doit bien l'admettre à son corps défendant, contraste avec la grâce naturelle, quoiqu' inhabituelle, du personnage.

- Van Gogh a été un génie, monsieur Holmes, un authentique génie, laissant loin derrière lui l' oeuvre, par trop académique, d'un Hallward ! Mais il était incompris...et maigre ! Il tenté de se suicider, il y a une dizaine d'années, à Auvers-sur- Oise, en France, où il suivait une cure de repos forcé après différents excès suivis de ce que l'on a nommé des "crises de démence" faute d'un vocable plus approprié. Mais, quand il a pressé la détente du revolver appuyé sur sa tempe, il s'est lamentablement raté, arrivant tout juste à s'arracher une d'oreille ! Quelle situation ridicule !

Justin Case, manifestement épuisé par sa petite séance de transe, fait une courte pause et, signe évident de son trouble, farfouille maladroitement dans ses poches à la recherche de ses cigarettes... sans les trouver. C'est , assez curieusement, à cet instant précis que Mycroft réalise vraiment que l' homme en face de lui est aveugle.
Miss King, d'un geste empli d'une solicitude que l'on devine rare, extirpe une cigarette de son propre étui, l'allume et la tend à son employeur ...si, toutefois, c'est bien le terme qui convient ?

- Après cet "incident", poursuit Case en inhalant la fumée, Van Gogh semble avoir perdu tout génie. Sa peinture est devenue bassement commerciale et...il a grossit . Je propose que nous allions lui rendre une petite visite.

Mycroft sursaute: que Van Gogh ne soit pas mort ainsi qu'il le croyait , c'est une chose, mais qu' on puisse lui rendre visite, ici, à Londres- ou du moins ce qui reste de Londres- voilà qui est fort !

L'aveugle semble lire dans la pensée du gros homme.

- Van Gogh a toujours eu des attaches de famille, ici, en Angleterre. Il vit dans Wells Street, dans un bel atelier remplis de croûtes , en l'ignoble compagnie d'une ancienne prostituée, Mary Kelly, celle là même qui a manqué d'un cheveu devenir la dernière victime de Jack l'éventreur, il y à une douzaine d'années, juste avant que votre cher frère ne mette la main sur ce monstre et ne révèle sa surprenante identité à la face du monde. Très joli coup publicitaire par ailleurs...Mais, pour en revenir à notre affaire, nous serons à Wells Street en deux battements d'ailes, si j'ose ainsi m'exprimer.

Bientôt, le Planogaz découpe son improbable silhouette sombre sur le fond du ciel couleur de muraille.

Londres apparait bientôt à l'horizon, comme un décor fané , laissé à l'abandon après une mauvaise pièce de théâtre, ou, plus justement, un jeu de construction inachevé autour duquel bourdonnerait une multitude d'insectes formée par les machines volantes de toutes sortes.


++++++++++++++


Wells Street est située dans un de ces quartiers qualifiés de "huppés" par ceux qui n'y habitent pas et de "tranquilles" par leurs riverains.

Etant donné que le monde est ce qu'il est, ce quartier favorisé a été comme miraculeusement épargné par les attaques martiennes.

A côté de la porte d'entré de la maison de Van Gogh est accrochée une plaque de cuivre poli, porteuse d'une inscription incroyablement naïve: Vincent Van Gogh, Peintre Paysagiste et Portraitiste ( Scènes mythologiques à la demande ).

Mycroft tire la sonnette , non sans une brève pensée émue pour son bureau du Diogène's Club.

Justin Case et miss King, à ses côtés, demeurent aussi silencieux que durant le bref voyage en Planogaz.

Au bout d'un temps indéterminé mais qui semble terriblement long au pauvre Mycroft, l'imposante porte s'ouvre pour livrer passage à un individu court sur pattes et gras à lard, le crâne surmonté d'une brousaille de cheveux rouges.

Ses yeux bleus délavés glissent sur l'étrange trio et le regard du peintre s'arrête sur Justin Case.

- Bonjour Vincent, fait ce dernier en accompagnant ses paroles d'un sourire tranchant comme une arme blanche.

Le gros peintre s'anime, fait de grands gestes avec les bras ( " Il est expensif, songe Mycroft. Et il connait mon compagnon décidément bien mystérieux.") tout en se lançant dans une véritable loghorrée, colorée de beaucoup plus qu' un soupçon d'accent hollandais.

- Justine ! Justine ! Te viens tu voir mes peintures ? Entre, entre ! Et ta compagnie avec ! Ca me fait très joyeux de te voir ! Un long temps s'est passé depuis la dernière fois, ne trouves tu pas, non ? C'était avant cette attaque des trépieds venus de Mars, non ?

A cet instant, un Planogaz passe en vrombissant dans le ciel bas.

- Entrez vite, fait le peintre en poussant littéralement ses visiteurs vers l'intérieur. Ces engins je déteste !!! Ils me font souvenir de ces noir corbeaux que j'ai un jour peint ! Des ombres de mort sur un champ de blé ...une toile peinte un peu avant de...

Il laisse errer sa main à l'endroit où devrait se trouver son oreille mais où l'on ne distingue qu'un trou cicatrisé, entourré de petits bourrelets de chair informes.

Justin Case , Mycroft et miss King sont introduits dans un vaste atelier où règne un incroyable désordre...des pinceaux sechés, des tubes de couleur éventrés, jonchent le sol, des toiles de toutes dimensions sont empilées jusque sur les fauteuils.

- Mes derniers tableaux sont fait à la manière de Charles Strickland, annonce fièrement le peintre en déblayant un canapé afin que le trio puisse s'asseoir. Pauvre Strickland, j'ai appris comment il a été mort ! Quelle horreur ! Personne ne mérite un sort pareil...même si Strickland était...n'était pas gentil. Tu te souviens-tu de Mary, Justine ? Elle m'a quitté pour Strickland ! Pas même un "au revoir" ! Elle est partie en laissant le lait chauffer sur le feu, te rends-tu compte, Justine ? Et quand Strickland est trépassé , elle est retournée sur le trottoir ! J'ai pleuré, je l'ai supplié de revenir prendre sa place dans notre foyer mais elle a dit qu'elle préfére encore le trottoir. C'est une histoire horrible. Mais je ne lui en veux pas, à Mary, je suis seulement triste pour elle : comment peut-il y avoir une seule femme sur terre qui ne connaisse pas l'amour, pas vrai monsieur ?

Ainsi apostrophé, Mycroft rougit et baisse les yeux vers ses chaussures sans répondre. Que pourrait il répondre ? Et d'ailleurs, est-ce vraiment une question de la part du peintre hollandais ?

Soudain, alors que Van Gogh s'approche d'une grande toile retournée face contre le mur, Justin Case lève la main.

- Inutile de te précipiter pour nous montrer tes pâles imitations de Strickland, Vincent. Ton génie est mort en même temps que ton oreille, tu le sais parfaitement. Nous sommes ici pour que tu nous dises ce que tu sais à propos de l'Affaire des Cadavres sans Yeux.

Le peintre hollandais se fige , ses bajoues tremblent, son regard se voile, une unique larme coule le long de sa joue barbue.

Il se laisse tomber sur une chaise maculée de peinture jaune.

- Oh, Justine ! S'exclame-t'il d'une voix geignarde. Toi, tu me parles comme ça, à moi ! Toi, le débauché, toi qui fut l'ami de Dorian Gray, l'amant de...

- Assez de jérémiades, Vincent ! coupe sèchement l'aveugle.

- Tu me parles méchament, Justine ! Tu me parles méchament à moi, un ancien serviteur de Dieu...

Mycroft voudrait être ailleurs, il déteste cette situation, il déteste ces gens, il déteste cette histoire de peintres énucléés. Une poussé d'acidité lui déchire l'estomac; c'est fulgurant, la douleur est intense mais brève.

- Tu sais qui est le coupable, poursuit Justin Case à l'adresse de Van Gogh, tu sais qui commet ces atrocités. Et tu sais que je sais que tu sais...parce-que je l'ai vu !!!

Le peintre se prend la tête entre les mains et entreprend de s'arracher des touffes de cheveux rouges, méthodiquement, avec application .

Justin Case désigne miss King d'un mouvement de menton.

- Tu veux que notre amie te délie la langue, Vincent ? Elle est très douée pour ça.

Sous le regard ahuri de Mycroft, la jeune femme esquisse une moue gourmande tout en caressant le manche d'un long scalpel qu'elle a fait surgir d'une de ses bottes de cuir. Le gros homme manque s'évanouir lorsque, avec un regard égrillard à son adresse, elle se met à lècher lentement la lame étincellante en ronronnant comme un chat.

- Bon sang ! Mais où va Britannia ?

Justin Case s'est levé et, d'un pas très sûr, il franchit la distance qui le sépare du peintre avachi sur sa chaise.

Il lui pose la main sur le front, en un geste que l'on pourrait prendre pour appaisant au premier regard, n'était l'attitude glacée et la voix dure de l'aveugle.

- Calme toi, Vincent. Il y a d'autres moyens de te faire parler. Dis moi une petite chose: qui est Erik ?

Van Gogh s'agite mollement comme une grosse feuille morte bercée par le vent.

- Erik ? Toi tu connais Erik, ce...ce méchant homme ! Ah, bah, d'un homme impie comme tu l'es, Justine, ça ne devrait pas m'étonner ! Non, pas vraiment !

La voix de l'aveugle se fait caressante.

- Parles moi de lui, parles moi de cet Erik dont le nom est imprimé dans ta tête en lettres de feu...sois sage. Sois sage et, peut-être, je dis bien "peut-être", que... Oui, je les regarderai ! Je regarderai tes nouvelles toiles, et je te donnerai mon avis...tu connais la valeur de mon avis, pas vrai Vincent ?


++++++++++++++


Van Gogh se verse un grand verre d'eau de vie sans en proposer à ses invités mais nul ne songe à lui en faire le reproche.

Il l'avale d'un trait, manquant de s'étouffer.

Les larmes aux yeux il commence son récit.

Trois mois plus tôt, peu avant la subite attaque des Martiens, Van Gogh a retrouvé plusieurs de ses collègues au cours d'un vernissage à la galerie Babcock.

Il y avait là, entre autres, la fine fleur du "cynisme de salon" de l'époque.

Charles Strickland, bien sûr, certainement la langue de vipère la plus acérée du moment, peintre de génie mais homme sans scrupules, égoïste autant que condescendant. Ce snobinard de Basil Hallward, dont tout un chacun sait qu'il n'a réalisé qu'une seule peinture valable de toute sa vie. Et bien sûr, comme ces petits poissons qui se nourissent des restes que leur abandonnent les requins, il y avait ce morveux de Lysander , ce gaillard qui ne faisait même pas l'effort d'avoir un nom de famille ou qui, s'il en avait un, s'était arrangé depuis longtemps pour que tout le monde l'oublie. Un peintre médiocre mais un génie de la méchanceté.

Babcock avait fait tout un mystère autour de cette exposition: nul ne connaissait l'identité de son nouveau "poulain". Le bruit avait vaguement couru que c'était un français. Lysander, qui se targuait toujours de savoir tout mieux que tout le monde, prétendait qu'il s'agissait "d'une sorte d'ancien chanteur de l' Opéra de Paris ayant eu des ennuis avec la justice de son pays et, réfugié à Londres, s'était mis à la peinture pour des raisons inexpliquées". Nul ne sut jamais d'où il tirait ses renseignements plus que douteux.

L'artiste, en accord avec Babcock, n'était pas présent à son propre vernissage, poussant jusqu'à l'absurde le parti pris de mystère planant sur toute cette histoire.

L'exposition en elle même était des plus médiocres: toutes les peintures, de facture très naïve, signées "Erik", seule concession à la transparence faite par l'artiste inconnu, étaient des portraits de la même jeune fille et portaient le même titre: " Christine".


++++++++++++++


- Bon sang, s'exclame Mycroft en interrompant le récit du gros peintre hollandais. Mais c'est le fameux Fantôme de l' Opéra, votre Erik ! Ce criminel défiguré, amoureux d'une cantatrice nommée Christine Daaé et qui vivait caché dans les sous-sols du Palais Garnier !

Justin Case pousse un soupir bruyant.

- Tout le monde avait compris, monsieur Holmes, mais merci de ces éclaircissements. Et maintenant, laissons Vincent terminer son récit si vous le voulez bien...


++++++++++++++


Strickland, Hallward, Lysander, et même l'innofensif Van Gogh, sans doute plus que légèrement ivre, n'avaient pas pu résister au besoin de brocarder les peintures exposées. Et ce avec d'autant plus de facilité que leur auteur n'était, en apparence du moins, pas là pour se défendre.

Lysander fit un de ces jeux de mots vulgaires dont il avait le secret...quelque chose, semble-t'il, ayant un rapport avec "croûtes" et "crottes", mais la postérité n'a pas retenu ce "bon mot". Puis il sortit dans la rue et ne fit sa réapparition qu'une demie-heure plus tard, accompagné d'une cohorte de clochards, braillant que l' "exposition avait trouvé son public".

Hallward s'amusa à dessiner des moustaches sur les portraits et Strickland, fort de sa réputation de "Prince de la démesure", décrocha plusieurs tableaux et, les ayant alignés, entreprit d'uriner dessus. Plus posé, Van Gogh se contenta d'émettre des commentaires acerbes.

A un moment donné, juste après la petite démonstration de Strickland, le peintre hollandais crut apercevoir au milieu de la foule, "une tête de mort grimaçant de rage et de haine" selon ses propres termes.

Durant la nuit qui suivit cet étrange vernissage, la galerie Babcock, fait connu, brûla !

Lysander et Strickland prétendirent que le nommé Erik avait, par dépit et sous l'emprise d'une prise de conscience subite de sa propre médiocrité, allumé l'incendie.


++++++++++++++


- Voila, achève Vincent Van Gogh en se versant un second grand verre d'eau de vie. La suite, tu connais, Justine ! Strickland, Lysander et Hallward...tous tués...les yeux crevés...tués par ce fou, cet Erik, pas besoin d'être Sherlock Holmes pour comprendre une chose aussi enfantine, ne crois-tu pas non ? Et pas besoin non plus d'être Sherlock Holmes pour savoir ce qui va se passer, non ? N'est-ce pas ?

Mycroft se sent empli d'une immense lassitude, comme si tout le poid des années écoulées lui tombait dessus d'un seul coup, ainsi qu'une chape de plomb. Il voudrait être ailleurs, prendre sa retraîte, réaliser ce vieux rêve, ce rêve qu'il partage avec son frère, ce rêve de devenir apiculteur dans un coin retiré du monde, loin de la folie de ce XXème siècle à peine né et qui lui semble déja étranger.

Il s'aperçoit que la pièce est plongée depuis un moment dans un silence sépulcral.

- N'est-ce pas, Justine ? hurle soudainement Van Gogh. N'est-ce pas que nous savons, nous tous dans cette pièce, ce qui va arriver au pauvre Vincent ? Pas les yeux ! Pas les yeux !

Et le pauvre type s'accroche à la redingotte de Justin Case comme un naufragé se cramponnerait à une planche de salut.

- Mon Dieu, gémit-il. Qu'allons nous faire ?

L'aveugle lève une main apaisante et ébouriffe les cheveux rouges du gros hollandais.

- Calme, mon ami, calme...pour commencer je vais regarder tes nouvelles toiles!

Mycroft pousse un petit cri étouffé, un tout petit cri qui contient pourtant toutes les peurs du monde, qui est le reflet de toutes les certitudes envolées... la logique en déroute, l'anarchie, le chaos ! Où va Britannia ?!?

L'aveugle se dirige, d'un pas majestueux, vers les toiles retournées contre le mur du fond. Il les empoigne et les retourne face à l'atelier.

Van Gogh semble avoir repris du poil de la bête, il ne va pas jusqu'à se remettre debout, mais il traîne à quatre pattes dans le sillage de Case, quémandant un avis sur son oeuvre dévoilée. Des scènes mythologiques, médiocrement peintes, emplies de faunes ventripotants coursant des nymphes aux larges pieds de paysannes.

Comme dans la maison de Hallward, Justin Case écarte les bras ( toujours cette image du gosse qui joue au Planogaz! ) et demeure immobile, silencieux, monolithique.

Mycroft sait ce qui va se passer, du moins croit-il le savoir car il est loin d'imaginer le déroulement tragique, tout proche à présent.

Il échafaude déja un plan pour établir une souricière en utilisant Van Gogh, prochaine victime potentielle, en guise d' appat.

Pourtant, rien ne se passe comme il le voudrait.

Après une brève periode de transe, face aux peintures ( que Mycroft a tendance à ne pas trouver si mauvaises que ça, non ? ), Justin Case, le visage en sueur comme lors de la séance du même accabit chez Basil Hallward, se tourne vers le gros peintre hollandais, toujours à quatre pattes.

La voix de l'aveugle coule comme le poison dans l'oreille du père de Hamlet.

- Sans vouloir me montrer méchant, Vincent, tu aurais du te suicider, ou, en tout cas, ne pas te rater, il y a dix ans ! Ces peintures sont aussi médiocres qu'impersonnelles! De la bouillie pour chat ! Pire ! De l' "art de salon", Vincent, de l'art bourgeois...Ce coup de feu malheureux ne t'as pas coupé que l'oreille mon pauvre ami !

Van Gogh pousse un hurlement aigu, un cri d'éléphant blessée qui résonne dans la vaste pièce et vrille les oreilles des trois spectateurs de sa déchéance.

Et soudain, une scène aussi rapide qu 'irréelle se déroule, comme au ralenti mais cependant à la vitesse de l'éclair, sous le regard ébahi de Mycroft.

Justin Case a ôté ses lunettes, son regard de poisson mort plonge dans les yeux trop bleus du peintre.

Ce regard est insoutenable, inhumain, il défie toute description.

Avant que Mycroft puisse réagir, Case fait surgir un pistolet de sa poche et le tend, dans une sinistre parodie d'eucharistie, à Van Gogh, à présent agenouillé devant lui.

- Il n'est jamais trop tard, Vincent ! Accomplis ton destin .

Le hollandais, dépourvu de toute volonté propre, le visage hagard, les bajoues tremblantes, s'empare de l'arme et...

Le coup de feu déchire le silence de l'atelier.

Il y a des éclaboussures, du sang et de la matière grisâtre, quelques esquilles d'os également, et la tête de Van Gogh n'est plus qu'un masque de carton dont un gosse facétieux aurait arraché la moitié.

Avec un bruit mou, qui fait frissoner Mycroft, le corps du peintre s'affale face au sol, immobile à jamais.

- Votre problème est reglé, monsieur Holmes!

Chaque mot prononcé par l'aveugle est comme un couperet de guillotine exécutant sa sinistre plongée vers le cou enserré de sa victime.

- La logique de la situation ne doit pas vous échapper: plus de victime, plus d'assassin !

Mycroft secoue ses mille ans , s'empare de la bouteille d'eau de vie abandonnée par Van Gogh et, symbole vivant du déclin de l' Empire Britannique , boit longuement à même le goulot.

- Nous aurions pu le sauver, balbutie-t'il sans reconnaitre sa propre voix. Et capturer l'assassin par la même occasion.

Sans même se rendre compte de ce qu'il fait, il se précipite vers la sortie en titubant, il veut fuir ce cauchemar, il veut rentrer chez lui, oublier ce siècle qui s'annonce riche en horreurs.

La voix ironique de Justin Case le poursuit.

- Il n'y a plus d'assassin, monsieur Holmes. D'ailleurs, y'en a t'il jamais eu ? Erik est juste un fantoche, un épouvantail sans corbeaux à faire fuir...pire, un amoureux éconduit, un faible, une marionnette de l'amour. Sa vengeance n'ayant plus d'objet, je vous garanti que vous n'entendrez plus jamais parler de lui. Quant à Van Gogh, il était déja mort depuis dix ans, en même temps que son oeuvre...et les autres, n'en parlons même pas: des médiocres, des besogneux de l' Art, des beaux parleurs à la mode. Pas une grande perte.

- Laissons ce gros abruti, Justin, entend encore Mycroft avant de retrouver l 'air empuanti de la rue. Cette affaire m'a drôlement excitée. Tu as déja fait la chose dans un Planogaz ?


Mycroft marche comme un aveugle ( Un aveugle! Bon sang ! ) dans le labyrinthe des rues londoniennes, comme surveillé d'en haut par le vol incessant des machines volantes, une seule pensée l'obsède, le taraude, une formule qu'il répète comme un leitmotiv:

- Mais où va Britannia ?


++++++++++++++


Plus tard, alors que la lune ronde brille dans le ciel nocturne, telle une gigantesque pièce de monnaie accrochée à quelque cyclopéenne chaîne de montre, une silhouette drappée dans une longue cape, un chapeau à large bord rabaissé sur son visage masqué, se glisse furtivement dans la maison de Vincent Van Gogh.

En apercevant le cadavre du peintre, l'homme pousse un cri.

Le visage de Vincent est tourné vers le plafond qu'il fixe de ses orbites vides.

Justin Case n'a pas même laissé à Erik cette derniere satisfaction, le flouant de sa vengeance jusqu'au bout.

Erik, le Fantôme, l'ombre sans visage, se met à pleurer doucement.

L'aube du XXème siècle se lève sur Londres, douloureusement défigurée par la récente guerre contre les Martiens.



---

© Société Sherlock Holmes de France
Toute reproduction interdite