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Accueil » Fictions » Le savant assassiné
par
Baranovsky Manu - Honoré Éric
Ses autres fictions
Le savant assassiné Avril 26, 2006
Illustrations © Lysander


Août 1887

Il aurait fallu être un rapace !
Il aurait fallu être une chouette ou un grand duc, pour voir, du dessus, la silhouette de l'homme se détacher sur le toit de ce hangar.

Complet gris, sale, déchiré. Et pourtant de bonne facture.
Autant que l'obscurité aurait pu permettre d'en juger à des yeux adaptés, l'immobilité de l'homme, allongé sur le ventre, le souffle court, ne suffisait pas à effacer le masque d'angoisse et les yeux effarés d'un regard qu'il portait vingt mètres en dessous. Vingt mètres qui le séparaient du sol, mélange, à cette distance, de pontons, de Tamise et surtout de vase, une vase dont la puanteur exacerbée par la moiteur de cette fin d'été Londonien, associée à l'état de fébrilité de notre homme... le fit dans un vertige se voir tomber et s'écraser tout net. La fin de ses problèmes... Il se ressaisit quand l'autre silhouette, en bas, celle du détective, leva la tête. Il ne pouvait pas le voir, il en était certain. Son c'ur s'arrêta, qui en était moins sûr...

"Bon sang ! Il ne me laissera pas en paix !"

Après une pause, le détective rebroussa chemin vers la rue.

"Il n'est pas ici Lestrade, allez voir au quai suivant !"

"Très bien monsieur Holmes" répondit après un temps une voix claire et nasillarde, là-bas, vers la rue et les réverbères.

"Quant à moi, je retourne chez moi, au 221 b Baker Street. Vous pourrez m'y trouver toute la nuit au besoin". La voix se perdit ensuite dans la nuit...

L'homme souffla lentement. Son c'ur repartait, difficilement. Se pouvait-il, se dit-il, que le détective ait annoncé son adresse pour l'inviter, lui, à venir le trouver cette nuit-même ? Folie !
L'homme resta ainsi perché sur le toit, vingt minutes à tenter de calmer sa respiration, à se persuader que tout cela ne devait être qu'un cauchemar, vingt minutes qui lui parurent vingt siècles...
Et le détective n'était pas revenu sur ses pas. L'homme pouvait désormais descendre en toute sécurité, sans voir le risque d'être pris. Cet homme à la réputation de fin limier, ce Sherlock Holmes, ne devait sûrement pas être resté là, tapi dans l'ombre pendant vingt minutes, à lui tendre un piège.
L'homme descendit donc ! Il ne se souvenait plus comment il s'était retrouvé dans cette situation, comment il avait pu en arriver là !
Megan ! Megan devait savoir ! Tout avait commencé le soir où il lui avait rendu visite. Il voyait maintenant le visage de sa s'ur bien-aimée sortir timidement du brouillard qui emplissait sa tête.
Megan pourrait sûrement l'aider, tout expliquer, le sortir de toute cette confusion qui avait atteint sa mémoire, plongé son c'ur dans l'angoisse... et taché ses mains de sang !

Arrivé au pied du hangar, la tête lui tourna : il était tellement épuisé qu'il en aurait pleuré si ses yeux n'avaient pas déjà été si douloureux ! Toute cette tension ! Toute cette fatigue ! Il sentait maintenant chaque battement de c'ur, là, sous le front, derrière la barrière de ses yeux secs, qu'il dut fermer pour tenter de réguler la douleur. Il lui sembla que la folie le guettait peut-être de près ! C'est dans cette vision palpitante qu'il regagna tout d'abord la rue, réussissant à adopter une allure calme, qui lui permit de déboucher dignement dans la clarté du premier lampadaire. Pas de bruit. Pas un mouvement. Personne.
Il pressa le pas pour laisser les rues miséreuses derrière lui et regagner des quartiers plus favorisés. Dans une heure tout au plus, il serait chez Megan. Même s'il ressentait confusément que ce qu'il y trouverait ne lui plairait pas, au moins, il avait un but qui n'était pas de se rendre au détective.

*** *** ***

Cela faisait maintenant trois jours que j'étais rentré à Londres. Bien que pris par mes affaires, je rentrais plusieurs fois quotidiennement chez nous, c'est à dire chez mon ami et moi, sans jamais rien trouver au 221 B qu'un fatras insupportable. Notre logeuse consentait toujours à nous louer ce meublé, bien que les désagréments d'héberger un locataire comme Sherlock Holmes lui apparaissaient plus que jamais. Juste avant les quelques jours de vacances que je venais de m'octroyer, j'arrivais, peu ou prou, à faire tenir dans notre salon un semblant d'ordre ? même si en réalité c'était plus souvent à moi qu'à mon ami qu'il arrivait de fournir les efforts en ce sens. Mais en quelques jours de mon absence, Holmes avait repris des habitudes déplorables. Je ne décrirai pas le capharnaüm que je trouvai là, ni l'odeur qui alourdissait sa tanière de célibataire ; toujours est-il qu'après avoir tiré le rideau et ouvert la fenêtre du salon, je ne pus manquer de remarquer le tiroir ouvert.
Ce tiroir dans lequel mon ami rangeait l'outil de sa destruction, je le contemplais maintenant. Assis dans mon fauteuil, j'avais décidé de passer cette nuit au salon, et au moins, si Sherlock Holmes ne rentrait pas, je mettrais un peu d'ordre dans la pièce, lui rappelant ainsi l'existence et le secours possible d'un ami dévoué.

Le salon avait repris un aspect plus décent et je contemplais depuis presque une heure la diabolique pompe, instrument qui lui servait à injecter dans son corps cette solution de cocaïne grâce à laquelle il trouvait réconfort et stimulation intellectuelle, disait-il. Je sentais la colère me gagner, mêlée d'un sentiment de? compassion, et je crois bien que j'aurais pu briser la seringue. Quand j'entendis dans l'escalier les pas de mon vieil ami.

- Bonjour, Watson, heureux de vous revoir !
- Holmes ! lançai-je aussitôt, furieux. Vous avez encore replongé dans ce vice destructeur !
- Ne vous occupez pas de cela, Watson ! rétorqua Holmes sur le même ton. Mon cerveau a besoin d'être en permanence en activité, et vous ne pouvez rien contre cela !
- Holmes ! Vous...
- Et je suis actuellement sur une bien curieuse affaire.
Suffoqué par ce changement de sujet, je dus me taire pour aspirer une gorgée d'air?
- De quoi s'agit-il, qui puisse justifier votre destruction certaine par ce mélange à sept pour cent ?
- Savez-vous qui est le Pr. Richard Fenkins ?
- Oui, il s'agissait d'un des plus éminents scientifiques de notre pays. Depuis plusieurs années, on n'entend plus parler de lui : il doit avoir pris sa retraite dans quelque campagne?Pourquoi son nom vous intéresse-t-il ?
- Ce matin, Scotland Yard a reçu un billet anonyme annonçant que le professeur était en danger de mort. Lestrade a interrogé Fenkins cet après-midi mais celui-ci semblait n'être au courant de rien. Je m'intéresse à l'affaire car moi aussi, j'ai reçu le même billet.
- Et alors ?
- Cette nuit, pressentant un drame, je suis parvenu à convaincre Lestrade de surveiller la demeure du Pr Fenkins, qui est une villa Londonienne, Watson. A deux heures du matin, un cri retentit à l'intérieur de la maison... Le policier et moi avons alors pénétré à l'intérieur.
- Vous avez retrouvé le cadavre du Pr Fenkins ?
- Oui, il a été poignardé plus d'une quinzaine de fois, trahissant la violence du meurtre. Dans une pièce voisine, Walter Cox, le secrétaire du professeur, a lui-même été retrouvé assassiné. Celui-ci a eu le crâne défoncé.
- Pas de trace de l'assassin ?
- Le crime me semble étrange car, à première vue, le meurtrier semblait tourmenté. J'en étais à cette analyse lorsque l'un des hommes de Lestrade a aperçu une ombre s'enfuir. Nous nous sommes lancés à sa poursuite, mais il est parvenu à nous semer.
Holmes s'interrompit avant de poursuivre :
- Et j'ai de plus en plus l'impression que notre mystérieux fuyard est en réalité une autre victime que nous devons absolument aider.
Les traces étaient on ne peut plus lisibles : c'est Cox, l'assistant de Fenkins, qui a porté les coups de couteau au professeur. Quelle folie l'y a poussé, je pense que nous le découvrirons bientôt. Puis, dans le couloir, le choix peu approprié par notre troisième personne d'un buste -une piètre reproduction de Napoléon, Watson- comme arme, ainsi que l'angle avec lequel elle a porté son coup, de bas en haut, dans un geste tournant, montre que cette tierce personne se défendait contre Cox, qui était l'agresseur. Car enfin, vous viendrait-il l'idée de préméditer d'assommer ou de tuer quelqu'un par un geste aussi peu approprié, et avec une arme aussi inadéquate ?

Joeimaginais le geste, et effectivement, je ne pouvais que donner raison à mon ami. Toutefois, cela n'excluait pas que le troisième larron soit un complice de Walter Cox, et que celui-ci l'ait attaqué pour garder tout le butin. Je fis part de cette remarque à mon ami.
- Cette remarque serait valable, Watson, si butin il y avait. Mais deux complices se battent-ils à mort pour une prise nulle ? Rien ne semble avoir disparu de la maison. Non, j'ai retourné les hypothèses dans tous les sens, et la plus probable est que notre troisième homme venait pour empêcher Cox d'agir, et que ce dernier s'est retourné contre lui. Mais alors pourquoi s'enfuir ?

*** *** ***

A mesure qu'il approchait de la demeure du professeur Richard Fenkins, des images troublantes perçaient sa conscience palpitante, des images de violence et de sang. Dans ses visions, le professeur était déchiqueté dans un éclair de fer, puis c'était Walter Cox, l'assistant du professeur, et mari de Megan, dont le regard le transperçait par sa démence. Le fil refusait de se dérouler plus avant dans sa mémoire. Sa s'ur n'apparaissait pas davantage dans ses visions, entrecoupées de celle de ses mains, rouges. Il commençait aussi à craindre pour la vie de Megan.
Arrivé dans le West Hampstead, il prit soin de parvenir à la maison par l'arrière, évitant ainsi le planton, dont la présence le conforta dans ses craintes.

Il entra par l'appentis et s'assura rapidement qu'il était seul dans la bâtisse : un congé sanitaire avait été donné au couple de domestiques, vieux serviteurs dont les nerfs avaient été ébranlés par la découverte des corps. Ils avaient heureusement ensuite ouvert très vite à la police, n'ayant pas à subir davantage la vision du massacre.
La chambre de Richard Fenkins n'avait pas été dérangée. Hormis l'absence de corps et la couleur mat, caractéristique, du sang séché, on aurait pu penser, dans cette pénombre, que le meurtre venait d'être commis. Il revint dans le couloir de l'étage, passa devant quelques pièces fermées et deux fenêtres, pour arriver directement là où le corps de Walter? Là où il avait assassiné Walter Cox, le mari de sa s'ur ! Loeimage de furie, de haine et de sang lui en revenait clairement à la conscience : il avait frappé la tête de Walter avec le premier objet venu, un buste en bronze d'une trentaine de centimètres de hauteur? Il n'aurait su dire quel homme illustre représentait l'arme du crime. Le liquide rouge sur ses mains, ainsi que le cri de Cox, se mêlaient dans sa conscience. Incroyable, comme un son et une image peuvent vous prendre en étau ! Ses jambes se dérobèrent. Le misérable n'avait plus qu'à se livrer, selon ses propres critères moraux?
Seule la pensée que sa s'ur pouvait avoir besoin de lui l'empêcha de sortir par l'avant, où il se serait livré à l'agent.

« 221 B. Il a dit 221 B ».

Il repartit par l'appentis.

*** *** ***

Les choses semblaient en ordre dans le salon de Baker Street. J'avais somnolé, dans mon fauteuil, une bonne partie du reste de cette courte nuit, pendant que Sherlock Holmes alternait des temps d'allées et venues nerveuses, et des phases assises et tabagiques. C'est sur sa pipe en merisier qu'avait porté sa préférence : il songeait, c'était certain, à un plan de bataille pour le lendemain. Comme d'habitude, il n'avait pas voulu m'en dire davantage.
Quitte à délaisser mes affaires, j'avais décidé de rester avec mon vieil ami au moins pour la journée suivante, tant son état de délabrement physique m'inquiétait. Tout au moins, j'escomptais bien lui faire prendre, de gré ou contraint, un breakfast digne de ce nom.

A six heures trente à peine, nous entendîmes sonner à l'entrée. Déjà, Mrs Hudson, levée depuis peu, allait ouvrir.

- Si je ne me trompe pas Watson, voici notre assassin, où celui que nous croyons tel, qui vient. Non mon ami, inutile de vous armer, préparez plutôt quelques remèdes contre l'épuisement, et peut-être un tranquillisant.

J'allai préparer un bien matinal verre de cognac, ce qui laissa le temps à Holmes d'affirmer à sa logeuse qu'elle pouvait permettre à l'homme, « au regard effaré » disait-elle, de monter. Le temps de vérifier mon attirail médical, et l'homme paraissait sur le seuil du salon.

Devant nous, vacillait une personne de 25 ans tout au plus, au costume gris déchiré, sali de boue et de tâches de sang. C'était, au-delà de la faiblesse évidente de son état général révélée par ses tremblements nerveux, son regard qui trahissait le plus la souffrance de cet homme. Ses yeux portaient en eux ce mélange d'infinie lassitude et de terreur que j'avais jusqu'ici connu uniquement chez les soldats réchappés miraculeusement d'une bataille désespérée.

- Seigneur ! m'étouffai-je. Cet homme a besoin d'aide, Holmes.

Tous deux nous dirigeâmes vers lui au moment où ses jambes fléchissaient. Notre rapidité nous permit heureusement d'interrompre sa chute.
Nous l'installâmes dans un fauteuil, et, s'il ne se débattait pas pour autant contre nous, son agitation fébrile nous donna pourtant quelque peine. Dans son effondrement, l'homme pleurait sans énergie.

- Il faut que cet homme mange et dorme, Watson' Madame Hudson !

Je lui portai directement aux lèvres le verre de cognac, tandis que Holmes étendait les jambes de notre visiteur sur un coussin. L'homme aurait voulu parler, mais dans son état d'épuisement et dans sa fébrilité, il n'arrivait à prononcer faiblement que quelques mots. Le nom de « Megan » revenait le plus, puis « Walter », « assassin », « misérable », « ma s'ur »? L'homme ne délirait pas à proprement parler, il montrait une intention claire d'expliquer, contrecarrée par la confusion d'expression d'un homme aux facultés amoindries.
Nous rapprochâmes un guéridon pour y poser le plateau monté par la logeuse, et l'homme put avaler quelque nourriture pendant que -ô miracle !- Sherlock Holmes mangeait, lui, de bon appétit. Sans doute au fond de lui le limier flairait-il un écheveau à démêler pour lequel de l'énergie serait désormais indispensable.

- Après avoir repris des forces, monsieur Harbird, vous pourrez vous reposer ici sans craintes.
Entendre prononcer son nom sembla encore plus soulager l'homme.
- Holmes ! Comment avez vous deviné le nom de ce monsieur ? ? j'avais lancé mon ami sur un de ses sujets favoris.
- Allons Watson, vous savez bien que je ne devine jamais : c'est une détestable habitude que je laisse aux enfants et à Lestrade. Je vous ai déjà expliqué que d'un faisceau de faits, nous pouvons inférer quelques possibilités logiques, que les faits suivants viennent confirmer ou non.
Passée la ritournelle, Holmes, dans l'expression rassurante que je lui avais déjà vue prendre souvent, posa la main sur l'avant-bras de notre hôte. C'est là seulement que je remarquais les nombreuses blessures. Des traces de piqûres. Cela expliquait-il la sympathie de mon ami pour cet homme ?

- Monsieur Harbird, dit Holmes, nous nous rendons compte, mon ami le docteur Watson et moi même, que vous n'êtes pas dans votre état habituel. J'ai quelques questions essentielles à vous poser, auxquelles vous pourrez répondre par oui ou par non. Puis le docteur vous prescrira le sommeil qui semble vous avoir fait défaut depuis plusieurs jours. Ensuite, seulement, je pense que vous serez en état de nous conter en détail votre histoire. Êtes-vous d'accord ?

L'homme tenta une phrase, mais dut finalement se contenter de répondre par l'affirmative. Je remarquais que le moindre bruit de la rue ou du voisinage le faisait sursauter.

- Voyez-vous Watson, très tard hier soir, ou plus exactement, tôt ce matin, l'inspecteur Lestrade et moi avons interrogés les Adams, le couple de domestiques de feu le professeur Fenkins. Nous n'avons rien appris sur la nature, tenue secrète par lui-même, des travaux du professeur. La seule chose inhabituelle qui soit advenue ces derniers temps autour de notre affaire est le départ soudain, voilà dix jours, de son assistant Walter Cox. Ce départ précipité a été expliqué au professeur Fenkins quand il a reçu une lettre de la femme de Cox, Megan Harbird Cox. Elle lui annonçait qu'ils s'absentaient tous deux pour régler une affaire familiale urgente. La lettre est bien des mains d'une femme très préoccupée ; l'enveloppe, malheureusement, a été détruite. Sans cette habitude négligente du professeur Fenkins, nous aurions pu savoir d'où la lettre avait été postée !
Walter Cox n'avait aucune famille, selon ce que nous ont rapporté les Adams. La famille en question devait donc être celle de Megan Cox : la famille Harbird, selon madame Adams.

Notre visiteur s'agita mollement en gémissant. La tension qu'il avait subie cédait quelque peu à l'épuisement.
- Megan, trouvez Megan ! Pitié?
- Nous ferons tout pour la retrouver, mon ami et moi, monsieur Harbird. Car vous êtes bien David Harbird, le jeune frère de Megan. Madame Adams n'a pas fait secret de votre très grand attachement à votre s'ur. Vous êtes d'ailleurs la seule famille qu'elle lui connaît.
Je vais être direct, monsieur Harbird, après quoi vous pourrez dormir.
Je pense que vous avez tué Walter Cox, qui menaçait votre vie après s'en être pris à celle du professeur. Est-ce exact ?

David Harbird acquiesça en même temps que ses yeux s'emplissaient de larmes.

- Sous vos chaussures, il y a plusieurs couches de boues du bord de la Tamise, à l'endroit où je vous ai permis d'échapper à Scotland Yard, tôt ce matin' Savez-vous pourquoi votre beau-frère s'en est pris au professeur ?
Harbird hésita.
- Les travaux. Ils voulaient qu'il les vole.
- Qui, David ? Qui ?
- Les mêmes' Ils ont Megan. Sauvez Mégan !
- Vous avez été séquestré et vous vous êtes évadé, c'est cela ?
- Harbird opina : Je ne sais plus où? Megan doit y être ! Où ?!

- Evidemment ! bondit Holmes ! Vous avez été drogué pendant plusieurs jours. Watson, vous voyez-bien que l'axe des traces d'aiguilles, sur ses bras, montre que c'est une personne tierce qui l'a piqué. Et sa confusion ne peut résulter seulement de la fatigue. Monsieur Harbird, vous allez vous reposer maintenant : nous ne préviendrons le Yard de votre présence que lorsque la lumière sera faite sur cette affaire. Le docteur Watson va vous donner un sédatif, et madame Hudson restera pour veiller sur votre repos. Pour votre s'ur, monsieur, il faut que vous récupériez !

Après avoir opté pour un sédatif oral (la vue d'une seringue lui aurait rappelé les tortures subies), j'aidai le jeune homme à se coucher dans le lit de Holmes. Il s'endormit très rapidement. Lorsque je regagnais le salon, Holmes était prêt à partir en chasse.

- Vous venez Watson ? La partie est ouverte !
J'enfilais ma veste.
- Où, Holmes ?
Nous étions déjà dans la rue.
- Examiner les corps, Watson ! Voyons si Fenkins et, surtout, Walter Cox, ont quelque chose à nous apprendre? Lestrade est averti de mon intention d'aller observer les victimes.
Holmes héla le premier cab.
- Puis nous retournerons chez le professeur. Lestrade m'a assuré hier soir que rien ne serait dérangé avant ma visite. Je pense d'ailleurs qu'en haut lieu on l'incite à faciliter ma collaboration à cette affaire? C'est, certainement, un élément du problème que nous devons prendre en compte.

Après cette remarque et l'éclair d'un sourire, Sherlock Holmes ne dit plus un mot de tout le trajet.

Une quinzaine de minutes plus tard, nous arrivâmes à la Morgue. Sherlock Holmes se présenta à l'employé de garde qui, informé de cette visite par Lestrade, nous conduisit immédiatement dans la salle où les cadavres de Richard Fenkins et Walter Cox avaient été rangés.
Loupe en main, Holmes se pencha tout d'abord sur le corps du scientifique. Après plusieurs minutes, il ne releva rien d'anormal. Il choisit ensuite d'examiner Walter Cox, l'assistant du professeur, et beau-frère du jeune David Harbird.

- Oh ! Oh ! Watson ! Qu'avons-nous là ? !
Holmes avait abandonné le crâne de Cox, qui avait explosé sous le coup du buste asséné par Harbird durant la nuit tragique. Désormais, il étudiait sa gorge, sur laquelle apparaissait une petite cicatrice.
- Vous voyez, Watson, cette marque ? ! Il semblerait que M. Cox a eu tout récemment un objet tranchant appuyé contre sa gorge, comme un couteau ou une dague... Et là, sur son bras droit, vous pouvez voir quelques marques bleuâtres. Quelques heures avant d'assassiner le Pr Fenkins, Cox a été confronté à quelqu'un qui l'a violemment attrapé par le bras... Et je suis persuadé que c'est la même personne qui lui a présenté le couteau sous la gorge.
Puis Holmes attira mon attention sur les bras du corps de l'assistant.
- Vous voyez, Watson : les mêmes traces de piqûres que pour Harbird. Mais beaucoup plus nombreuses ! Cox aussi a été torturé, empoisonné de drogue contre son consentement, certainement dans le but d'annihiler sa volonté. Le résultat en est ce carnage?

Les corps ne nous apprirent rien de plus. Par contre, examinant les vêtement de Walter Cox, Sherlock Holmes releva des traces de boue.
- Il s'agit de la même boue que pour Harbird, Watson. Ce peut être normal, si les deux hommes ont été séquestrés au même endroit.
Ces nouvelles informations en tête, nous reprîmes un fiacre, et partîmes pour le domicile de Richard Fenkins. Le trajet se fit dans le silence.
La villa Fenkins parut enfin devant nous. Descendant du fiacre, nous nous dirigions vers la porte d'entrée lorsque mon ami, d'un geste de la main, m'arrêta net.
- Qu'avez-vous Holmes'
- Le planton chargé de garder la porte, il a disparu ! Vite ! Ils sont peut-être encore là !

Je me maudissais de n'avoir pas emporté mon revolver d'ordonnance. Nous pénétrâmes dans le hall de la résidence pour y trouver immédiatement le corps du policier, gisant sur le ventre. Je portai la main sur sa veine jugulaire pour n'y déceler qu'un pouls très faible. Un examen rapide me permit d'en déterminer la cause.
- Holmes. Le pauvre homme a été poignardé à l'abdomen. Je vais le panser et chercher du secours.
- Chut Watson ! Je pense que nos hommes sont encore dans les lieux.
Je regardai, inquiet, autour de moi tout en nouant un pansement de fortune sur le ventre du policier inconscient. Cela me prit deux ou trois minutes. Puis, je sortis dans la rue pour trouver de l'aide.

Je revins dans le hall après avoir envoyé chercher une civière et fait prévenir Scotland Yard. J'y retrouvai Holmes, dépité.
- Je suis stupide Watson ! Nos hommes, trois hommes, se sont enfuis ! Je suis allé tout d'abord sous les combles au bureau et au laboratoire du professeur, il a été saccagé depuis ma visite de cette nuit. Et je me suis arrêté là, à tenter de voir ce qui avait pu disparaître. Pendant ce temps, il y a deux minutes encore, nos lascars étaient dans la chambre de Fenkins, fouillant à l'étage en dessous, de l'autre côté du bâtiment. C'est en traversant le couloir que, par la fenêtre, j'ai aperçu leurs trois silhouettes encapées qui fuyaient par l'arrière du bâtiment. Il sont ressortis par l'appentis qui donne sur la cuisine. Watson ! C'est un échec lamentable, je suis un imbécile !

Je dois à la vérité d'écrire que le policier blessé succomba, toujours inconscient, pendant le trajet vers Saint-Barth?s hospital. Je l'appris de Lestrade, qui arriva près d'une heure après ce nouveau drame. Il avait été appelé juste avant pour un repêchage de corps, dans la Tamise. Pourtant? Etait-ce l'idée d'un échec de Holmes qui mettait Lestrade de cette humeur sautillante ?

- Alors, docteur Watson ? Que s'est-il passé ici ? Et où est votre ami ?
Je désignai la porte du salon, où Sherlock Holmes avait tenu à rester seul pour attendre le Yard.
Ce n'est qu'une fois les explications échangées, que Lestrade, Holmes et moi fîmes le tour complet des lieux. Nous fûmes d'accord pour constater qu'une grande partie des notes du professeur avait disparu de son bureau. Le laboratoire avait été saccagé, mais au-delà de la rage qui en transparaissait, nous n'aurions pu dire si nos hommes avaient trouvé, ou non, ce qu'il cherchaient.
Nous nous dirigeâmes ensuite vers la chambre de Fenkins, qui avait, elle aussi, été mise sens dessus-dessous.

Nous y fûmes rejoints'
- Tiens ! Le chien de Fenkins ! Les Adams voulaient le confier à des voisins. Il se sera sans doute échappé.
Lestrade, qui venait de parler, s'en allait saisir l'animal par le collier quand celui-ci sauta par la fenêtre. Je m'exclamai :
- Mon dieu mais c'est une maison de fous ! Un chien qui se suicide maintenant !
L'ouverture donnait en réalité un peu plus bas sur l'appentis qui faisait office d'entrée arrière, vers la cuisine.
- C'est par ici que nos bandits sont passés pour s'enfuir, Watson.
Holmes passa lui aussi par la fenêtre, pour y retrouver le chien qui, bizarrement, était assis sur le toit, face au mur.
Le détective s'accroupit, puis triompha !
- Fantastique ! Watson ! Lestrade ! Nous avons là un animal qui est bien meilleur enquêteur que nous trois réunis !

Passant la tête par la fenêtre, nous vîmes donc le détective, accroupi, qui descellait sans grande peine deux briques de ce mur extérieur, près de la gouttière, pour en extraire une boîte en fer blanc, un peu piquée de rouille.
Pendant ce temps, le chien était venu se figer juste devant moi, et, chers lecteurs, je vous assure solennellement que jamais je n'aurais pensé écrire cela : je fus convaincu que l'animal qui me tendait sa patte avant, que je saisis, et qui me regardait, pleurait la mort de son maître et m'engageait à retrouver son assassin. Lestrade et Holmes flattèrent l'animal, qui sauta vers la pelouse sans demander de récompense.
Mon trouble, cher lecteur, mit si longtemps à se dissiper, que plus tard dans l'après-midi, et malgré la honte d'une telle identification, je devais en évoquer la cause avec mon ami. Et, comme je m'y attendais, il me mit en garde contre mes trop fréquents débordements de sentiments. Sherlock Holmes' restait Sherlock Holmes.


*** *** ***


Je quittai rassuré la chambre de Holmes, où le jeune Harbird dormait toujours. Il avait dû être privé de sommeil depuis vraiment très longtemps pour nécessiter un tel repos, et réussir maintenant à dormir malgré le souci de sa s'ur, depuis bientôt douze heures. Le jeune homme s'en remettrait, au moins physiquement. Quant à son état mental' le repos, le temps, et un dénouement heureux pour sa s'ur y contribueraient certainement. C'est ce dernier point, pourtant, qui ne laissait de m'inquiéter. Nos criminels ne reculaient devant aucune vilenie : quelle raison auraient-ils eue désormais de laisser Megan Harbird en vie ?

Sherlock Holmes était penché sur la paillasse de son laboratoire de salon. Depuis notre retour, il testait divers réactifs et procédés sur la substance trouvée chez Fenkins. En effet, la boîte que recelait le mur extérieur de la chambre du professeur, contenait elle-même deux flacons sans étiquette emplis chacun du même liquide vert clair. Holmes et Lestrade en avaient emportés chacun un pour en analyser le contenu. Comme souvent, les tests de mon ami s'avéraient fumigènes et malodorants.

- Cette affaire me met en échec sur toute le ligne Watson ! Ce qu'il reste des notes du professeur Fenkins, ainsi que ce que nous savons par les Adams de ses travaux, permet de comprendre qu'il travaillait sur le règne animal et végétal. Plus précisément sur ce qui constitue la trame même et commune de la matière vivante. C'est un champ de recherche pour nos investigations aussi vaste que tous les océans pour une sardine, j'en ai peur.
Nous pouvons également induire du secret dont il entourait ses travaux que ceux-ci revêtent une importance telle que nous ne pouvons certainement pas l'appréhender en l'état actuel de notre enquête. D'autres l'appréhendent certainement, par ailleurs, sinon pourquoi aurions-nous reçu, Lestrade et moi, une lettre anonyme tentant de nous prévenir de ce qui se tramait ?
Nous savons aussi que nos assassins usent de méthodes ignobles pour pousser leurs victimes à agir contre leurs propres consciences et intérêts. La privation de sommeil, d'aliments, l'injection de drogues, la menace? et peut-être, mais ce n'est qu'une conjecture, le mesmérisme et le conditionnement, en sont certainement quelques aspects.
Enfin, Watson, nous savons surtout que nos criminels, qui ne reculent devant aucune horreur, n'ont pas trouvé tout ce qu'ils cherchaient. Cette substance, dont nous ignorons les effets, est forcément le complément indispensable des notes dérobées au bureau du professeur Fenkins. Mes essais ont montré qu'il s'agissait d'un extrait végétal, d'une plante nécessairement exotique, sans quoi nous en aurions déjà précisément déterminé l'espèce. Le fait que le professeur ait concentré ses voyages de recherche jusqu'il y a trois ans dans la région de Sumatra nous donne un indice quant à sa provenance. Bien sûr, tout cela ne nous avance pas d'un iota, tant que nous ne savons pas à quoi sert cette essence.

J'avais pris sur moi pour laisser mon ami terminer de brosser le tableau d'état de notre enquête.
- Ce qui m'inquiète le plus, Holmes, c'est la survie plus qu'hypothétique de la s'ur de notre pensionnaire ! Nos hommes n'ont jusqu'ici reculé devant rien ! Comment pouvons-nous imaginer que ces démons, que ces ignobles représentants de la fange de l'humanité, laisseront vivre une innocente ?

Comment pouvait-on rire de cette perspective ? Pourtant, Sherlock Holmes éclata d'un rire incroyable ! J'en fus estomaqué !
- Holmes ! Vous perdez la raison, il n'y a vraiment pas de quoi rire ! Je vous dis que la vie de?
- La fange ! La fange ! Watson ? La fange ! Watson ! Quel pourvoyeur de lumière vous faites ! Ah, mon cher vieil ami, vous êtes dix fois, que dis-je ! cent fois plus malin que le pauvre détective prétentieux qui vous sert d'ami !
J'étais stupéfait et contrit. Déjà, Holmes bondissait dans sa chambre et en rapportait les chaussures de David Harbird. Il m'en colla les semelles devant le visage.
- « Plusieurs couches de boues de la Tamise ». C'est ce que nous avons remarqué à propos de ces chaussures, ce matin. « Plusieurs couches » !
- Et bien ! Quoi donc Holmes ! m'énervai-je, car je me demandais si mon ami n'avait pas, lui aussi perdu la raison.
- « Plusieurs couches » Watson ! Il y a la couche de boue que Harbird a ramassée lorsque je l'ai poursuivi avec Lestrade, mais il y a aussi une couche plus sèche et plus ancienne ! De la même boue !
Holmes s'était levé vers le porte-manteau. Cela me laissa le temps de comprendre l'immense portée de sa remarque.
- Bon sang Holmes ! Il n'y a pas une minute à perdre !
Déjà je bondissais sur mon manteau et y enfournais mon revolver. Sherlock Holmes avait déjà franchi le seuil du salon.

*** *** ***

La nuit allait tomber. Holmes, l'inspecteur Lestrade -averti par télégramme- et moi, nous dissimulions derrière un amas de caisses en bois, à l'entrée du ponton où, m'avait précisé en a parte le détective, il avait pris le risque de laisser s'enfuir David Harbird. Les hommes de Scotland Yard se déployaient maintenant sur un signal de leur supérieur et nous nous dirigeâmes tous, via le ponton, vers le hangar.

Lestrade rechignait.
- Vous ne m'avez toujours pas expliqué, monsieur Holmes, comment vous avez deviné (et le policier insistait sur ce mot, connaissant la susceptibilité du détective quant à son emploi) que le repaire de nos brigands devait être ici.
Bien sûr, nous n'avions toujours pas révélé à Lestrade que David Harbird était abrité à Baker Street, et par conséquent ses chaussures et la boue maculant leurs semelles aussi. Holmes ne vacilla pas.
- Plus tard les explications, Lestrade ! Vos hommes ont bien reçu pour consigne de nous suivre et d'éviter de produire le moindre bruit ?
Lestrade acquiesça, l'air pincé.
- Parfait ! Alors allons-y !

Tous trois marchâmes droit au hangar. Lestrade faisait signe à huit hommes, déjà briefés dans ce sens et équipés de bottes, d'occuper, deux à chaque angle, l'extérieur du bâtiment.
Dans le hangar, Holmes soupira et jura.
- Je relève des traces de pas très récentes ! Un homme est venu en courant, et quatre personnes, dont une femme, sont partis dans une confusion certaine.
Même Lestrade et moi voyions les traces au sol, mais leur interprétation, bien que je connus les méthodes de mon ami, me stupéfiait.
- Comment ont-ils su que nous arrivions, Holmes ?
- Bravo Watson ! C'est exactement cela ! Et bien nous avons négligé depuis le départ le machiavélisme de nos hommes. Il est dans leurs méthodes, j'en suis désormais certain, de faire suivre ou surveiller ce qui pourrait faire entrave à leurs plans. Ainsi, j'en suis maintenant convaincu, si le jeune David Harbird a disparu (il s'agit du jeune frère de Megan Cox, Lestrade), c'est que nos malfaisants surveillaient la demeure des Cox. C'est parce qu'ils craignaient pour leur entreprise, voyant le jeune homme rechercher avec trop d'insistance sa s'ur, qu'ils l'ont, lui aussi enlevé.
Et nous aussi avons été surveillés !

Lestrade tombait des nues. Le détective poursuivit, pendant que les policiers se déployaient au sous-sol, par la trappe laissée ouverte qui donnait sur les cachots et le laboratoire.
- Seulement, David Harbird, après avoir subi je ne sais quels horribles sévices, a réussi à s'enfuir le soir du crime. Car au commencement, il ne devait y avoir qu'un meurtre, Lestrade, celui du professeur Fenkins, dans le but de lui dérober discrètement le fruit de ses recherches. Un incendie aurait ensuite dissimulé le crime. Mais c'était compter sans le courageux frère de Megan Cox. Loeintervention de Harbird n'a pas suffit à empêcher l'horrible carnage perpétré par l'assistant du professeur, un homme qui n'avait plus de raison, mentalement détruit et commandé par l'âme noire qui détenait sa femme et qui se cache derrière cette diabolique machination. Pis, Harbird, lui-même à bout de résistance et proche de perdre la raison, se défendant contre son beau-frère? a dû le tuer.
Après cela, Harbird, fou, poursuivi par nous, est revenu sans même en avoir conscience sur le lieu où il avait été détenu, sans doute avec l'espoir de nous guider vers sa s'ur?
Mais le délire du jeune frère ne lui permit pas d'aller au bout de son intention.

Pendant l'explication de Holmes, nous suivions les policiers dans le petit dédale souterrain qui abritait des cachots, un laboratoire, un bureau et des chambres. L'humidité permanente nous rappelait la proximité de la Tamise.

- C'est tout Lestrade. Nous avons eu affaire à trop forte partie. Nous ne trouverons rien d'important ici, croyez-moi. Le seul élément positif de notre investigation de ce soir est que nos hommes ont emmené Megan Harbird. Si nous avions trouvé son corps'
Ils doivent estimer qu'elle protègera leur fuite.
Ou bien'

Ahuris, nous regardâmes le détective griffonner sur un morceau de papier, qu'il tendit à l'inspecteur Lestrade.
- Lestrade, voulez-vous bien faire diffuser ce message dans les annonces de toute la presse du matin ? En vue, prêt de l'article qui relatera le fiasco de ce soir. Je pense que ce sera notre dernière chance de revoir Mme Cox en vie.
Lestrade me tendit le billet sur lequel était écrit ce qui suit.

« L'élixir du professeur F., à base de plantes »
« Cet élixir, découvert au plus secret de notre laboratoire, permettra de libérer l'oiseau qui sommeille chez vous. Parole de l'inventeur, vous en repartirez libre. Signalez-vous par billet clos auprès du journal, qui transmettra ».

- Très bien monsieur Holmes, aboya Lestrade. Mais même si mon esprit n'est pas aussi brillant que celui d'un fin détective qui se joue de la loi, j'ai bien compris que vous me devez encore des explications.

*** *** ***

Ce soir là, je réglai quelques courriers professionnels, et comme j'avais peu de clientèle en cette période de l'année, je passai également demander au docteur Cabsyton de bien vouloir accepter de prendre mes consultations du lendemain. Il ne fit aucun problème, et je pus profiter de ma soirée à mon club même si mes craintes pour Megan Harbird Cox étaient loin d'être éteintes. Le lendemain, tout se jouerait certainement.
Ce fut assez tôt le lendemain matin que je descendais au salon, où mon ami Sherlock Holmes était attablé au petit déjeuner avec David Harbird. Je remarquai la pile de journaux du jour sur le bureau de Holmes. Je les rejoignis à table : madame Hudson avait préparé un somptueux breakfast.

Je m'enquis de la santé de notre hôte.
- Je suis content de voir que vous commencez à vous rétablir, monsieur Harbird ! Comment vous sentez-vous ce matin ?
- Bien mieux, je vous remercie monsieur Watson. Je crois bien que je commence à comprendre que je n'étais pas tout à fait responsable? La gorge du jeune homme se serra.
- Bien sûr que non !, m'empressai-je d'ajouter. Vous n'avez même fait qu'assumer votre devoir, et avec un courage hors du commun ! Je vous l'assure. Quelques jours de repos et vous serez tout à fait rétabli, j'en suis certain.
Holmes commenta :
- A commencer par ce jour même, monsieur Harbird. Le docteur Watson et moi allons devoir nous absenter, et nous comptons sur vous pour continuer à récupérer aussi bien. Nous ne voulons pas qu'à son retour, votre s'ur vous trouve trop affaibli : elle penserait que je nous vous avons mal reçu.
J'avais déjà vu Holmes rire avec plus d'entrain. Il ajouta :
- Plus sérieusement, mon jeune ami, nous pensons avoir une bonne chance de libérer votre s'ur des griffes des inconnus qui l'ont enlevée. Nous ne pouvons vous en dire davantage, aussi vous devez vous reposer. Car vous êtes encore faible, et nous pourrions bien avoir besoin de votre courage pour la suite de cette affaire.
Cette perspective permit à monsieur Harbird d'accepter l'inaction, et de retourner se coucher. Son repos avait un peu régénéré ses capacités, mais il demeurait affaibli. Je lui administrai un soporifique et il s'endormit très rapidement.

Après s'être à nouveau assuré du sommeil de son hôte, mon ami s'adressa à moi d'une voix découragée.
- Watson, nous n'avons aucune réponse à notre annonce. J'ai bien peur que nous ne puissions rien de plus si les ravisseurs de madame Cox ne se manifestent pas ! Et si cela était? Elle n'est peut-être déjà plus de ce monde, Watson. Cette affaire est décidément un jeu de massacre et un fiasco total !
- Avez-vous songé à demander à votre frère?
Je réalisai que je risquais de vexer l'incroyable susceptibilité de mon ami.
- Et bien Watson ?
- Vous m'avez dit hier que les enjeux de cette affaire dépassaient certainement ce que nous imaginions. Je me disais que votre frère, dans les fonctions qu'il occupe, avec les intérêts de sécurité nationale qu'il défend'
- Mon frère ne peut rien faire Watson. Pour agir, Mycroft a besoin d'un minimum de conditions : l'aval de ses collègues et de ses rares supérieurs, par exemple. Le meurtre d'un hurluberlu de savant, qui travaille sans rien promettre à la reine de ses découvertes, et qui, certainement, aura même refusé de travailler pour la couronne, ne vaut pas qu'on mobilise des services plus efficaces que le Yard. Pourquoi croyez-vous que Mycroft se soit donné la peine de nous prévenir par message anonyme de ce qu'il pensait se tramer chez Fenkins ? Si ses hommes ont remarqué la surveillance dont Fenkins ou Cox faisaient l'objet par nos ennemis, il n'en a pas davantage obtenu les moyens de les faire protéger. Décidément, mon vieil ami, le pays et ses raisons valent toeils qu'on les serve s'ils ne savent reconnaître l'importance de votre jugement dans les situations les plus graves ? Et si Mycroft me surpasse largement en perspicacité, j'aime quand même cent fois mieux ma place indépendante et la liberté qu'elle me confère !
Après un silence, Holmes ajouta :
- Avec l'aide de mon frère, il est vrai, qui a au moins pu faire commander au Yard de nous laisser toute latitude dans cette affaire.
Holmes alluma sa pipe en merisier.

L'ampleur des propos de mon ami alimentait encore mes réflexions quand on sonna à la porte, en bas. Holmes et moi nous regardâmes anxieux pendant que madame Hudson gravissait les dix-sept marches qui menaient à nous, et mon ami, d'un geste preste, alla ouvrir à la logeuse, qui n'eut pas le temps de frapper. Il lui prit le message des mains et commença à le décacheter fébrilement.
- Merci madame Hudson ! Vous pouvez débarrasser. Et bravo pour ce somptueux petit-déjeuner, je crois que nous avons bien fait d'en profiter. Déjà mon ami fermait la porte sur la sortie de sa logeuse.

- Ha ha ! Watson ! C'est pour ce midi même ! Nous n'avons pas un instant à perdre. Je vous lis le message qu'on a fait porter au « Times » il y a une heure à peine.

« A l'inventeur. Avons confiance en votre réputation et votre parole. Nous échangerons l'oiseau contre l'élixir avec vous, seul, ce jour avant midi, derrière la Taverne du borgne? » s'ensuit l'adresse, Watson' « Soyez-y seul, et ne faites pas prévenir l'imbécile du Yard. Nous surveillons vos gestes et ceux de votre ami. Pas de stupidités, vous êtes prévenu. »

Me première réaction fut égoïste.
- Holmes ! Vous n'allez tout de même pas y aller seul ?
- Et quelle autre possibilité avons-nous Watson ? Depuis le début, nous ne sommes que des pantins dans cette affaire, toujours avec une lieue de retard sur ces démons. Leurs plans machiavéliques démontrent nettement les capacités de ces hommes, et nous savons que leur chef est un brillant cerveau. Un savant pervers, pour qui la vie d'autrui n'a qu'une valeur marchande. C'est bien d'un marchandage qu'il s'agit encore, et je n'ai pas l'intention de faire courir un risque supplémentaire à Megan Harbird. Je ferai exactement ce que j'ai annoncé, et je prierai pour que ces monstres ne trouvent pas un intérêt nouveau à la disparition de leur otage.

Je n'avais rien à ajouter.
Holmes partit aussitôt, non sans emporter le précieux flacon. Les lignes qui vont suivre, je les tiens de la bouche même de mon ami. Cela doit rassurer le lecteur quant à l'issue, pour mon ami au moins, de l'entrevue qui eut lieu ce jour là derrière « La taverne du borgne ». Cela ne laissera pas de m'inquiéter, quant à moi, pour l'avenir de l'espèce humaine toute entière.

Le cab déposa Holmes devant la taverne à 10 heures. La rue était calme, le ciel déjà bleu, et la taverne fermée. Elle n'ouvrait qu'à douze heures. Les deux passages vers la cour du bâtiment étaient gardés chacun par une brute. L'homme devant lequel le détective passa lui laissa volontairement voir la crosse de l'arme à feu qu'il portait à la ceinture. Mon ami lui assura qu'il n'était pas armé. Il dut quand même, fiole en main, passer par la fouille brutale du rustre. Puis, seulement, on le laissa atteindre l'arrière de la Taverne. Les deux brutes continuaient de garder les issues, mains sur leurs armes.

Holmes s'avança sous l'arcade boisée de la cour intérieure. Là, deux sièges étaient dressés autour d'un tonneau levé, qui faisait office de table. Une bouteille de vin et deux verres ornaient l'ensemble. Lui faisant face, un homme blond, élégant, âgé d'une quarantaine d'années, le pria de se joindre à lui pour, dit-il « fêter le dénouement proche de l'affaire qui les opposait ».

- Monsieur Sherlock Holmes. C'est un grand honneur que de pouvoir traiter avec vous, et dans des conditions aussi agréables.
- Monsieur. Vous savez que j'ai l'intention de tenir ma parole, et de ne rien tenter contre vous après que vous aurez libéré Megan Harbird Cox. Voilà votre produit. Tenez, vous aussi, votre parole.

Le ton était sec. Sherlock Holmes posa l'extrait de plante sur le tonneau, devant le verre de son interlocuteur. Un éclair passa dans le regard de celui-ci. L'homme réprima un sourire.
- M'assurez-vous, monsieur Holmes, qu'il s'agit bien ici du principe découvert par Fenkins, que j'ai cherché sans succès en son domicile ?
- Celui pour lequel vous avez commis ou fait commettre pas moins de deux crimes, je vous en donne ma parole de gentleman, monsieur.

L'homme eut à nouveau un rictus.
- Savez-vous, monsieur Holmes, ce qu'est ce principe ? Avez-vous la moindre idée de l'intérêt de ce que vous avez eu en votre possession ?
Le détective n'avait pas envie de jouer. Pourtant, cette fois la curiosité l'emportait sur l'orgueil.
- Je pense savoir que cet extrait d'une plante de la région de Sumatra présente un intérêt dans les recherches que menait le professeur Fenkins. Je sais aussi que ces recherches touchaient au c'ur même du vivant. Je reconnais ne pouvoir dresser ensuite que des conjectures, tant le temps a manqué pour analyser plus avant les caractéristiques de cet extrait végétal. Je ne disposais pas non-plus des notes que vous avez dérobées dans le bureau du professeur.

En face, l'homme gardait son rictus victorieux. Il commençait pourtant à marquer des signes d'impatience.
- Mais cela est très bien. Pour un simple policier amateur, vous m'impressionnez réellement. Enfin, j'étais averti contre vous et contre vos méthodes par les écrits de votre ami. Pensez-y, d'ailleurs, monsieur Holmes. La publicité que vous faites autour de vos succès aide vos ennemis à mieux vous connaître, cela n'est pas très' malin, de votre part.
Oh, je vois bien votre curiosité ! Et je vais vous expliquer en termes communs l'intérêt, tout simple, de l'extrait de? Bien sûr, je ne vous révèlerai pas le nom de cette plante. Le secret n'est partagé avec personne depuis la disparition de ce remarquable chercheur qu'était Fenkins. Et il ne le sera pas davantage. Cette plante monsieur Holmes, possède la remarquable caractéristique, encore aléatoire mais dont l'efficacité s'accroît au fil des expériences, de rendre instable le principe même de reproduction. En d'autres termes, monsieur Holmes, grâce à cet extrait, nous sommes aujourd'hui en mesure de rassembler en un être vivant, animal ou plante, les caractéristiques de deux être différents par l'espèce. Et demain nous pourrons peut-être rassembler les qualités de trois espèces dans le même corps. Ce fou de professeur avait déjà réussi de tels croisements contre-nature. Fenkins, dans ses voyages de recherches, avait fait le rapprochement entre la présence de cette plante, unique dans la région de Sumatra, et l'existence d'espèces animales monstrueuses, géantes et agressives. Mélangée aux semences des espèces, l'essence de la plante en rend instables les principes mêmes, et tolérants à l'acceptation de principes éloignés. Très efficace pour les plantes, cela reste encore faible statistiquement sur le monde animal, mais cela fonctionne ! Fenkins a ainsi pu croiser un rat et un lézard d'asie. Ce qui a peu d'intérêt? Un chien et un singe, alliant intelligence et fidélité? Et autres essais' Mais les prototypes ainsi créés restent le plus souvent instables, ils vieillissent vite et ont une humeur changeante ; ils sont agressifs. Nous remédierons à cela, monsieur Holmes.
Fenkins, l'imbécile, voulait oeuvrer au bien de l'humanité ; ses rêves de vieux fou apparaissent en préambule de ses notes : le singe fidèle pour accomplir des travaux qui dégradent l'humain, le cheval amélioré, sans cocher, qui retiendrait les trajets' Des rêves de vieil humaniste stupide.
Nous, nous y voyons une source de pouvoir : doter des humains de la fidélité du chien, en alliant mesmérisme et croisements des principes de vie, ou encore de l'agilité du singe, de la furtivité du caméléon' Des perspectives qui ne manqueront pas d'intéresser plusieurs pays de tous les continents, monsieur Holmes. Car tous n'ont pas le tempérament pacifique d'un vieux savant imbécile.

Holmes avait écouté, effaré, les délires du monstre. Tout cela se tenait. Le discours et les données en sa possession étaient cohérent. Il demanda.
- Comment avez-vous appris la nature des recherches du professeur Fenkins ? Vous avez été son assistant lors de ses voyages ?

L'homme haussa la voix.
- Vous cherchez à m'offenser monsieur ! Avec mes qualités scientifiques, jamais un poste d'assistant n'aurait pu me convenir ! Non, c'est Walter Cox... J'ai suivi une partie de mes études avec Cox, et j'ai conservé l'habitude, lors de certains de mes passages à Londres, de lui rendre visite. Ce bon vieux Walter -un piètre chercheur, qui ne pouvait que rester assistant- avait commencé, l'an passé, à comprendre la nature des travaux de son maître. Il les désapprouvait et s'en était ouvert à moi, en octobre dernier, peut-être au nom de nos années communes d'études. Pour un esprit comme celui de ce cher Walt, on ne devait pas toucher aux créatures de la nature? Walter ignorait, bien sûr, que je mettais déjà mes qualités scientifiques au service du plus offrant. Savez-vous, monsieur Holmes, que le plus offrant est rarement du côté de la loi ? J'en ai pris mon parti voilà déjà bien longtemps.
Ce que vous savez de cette affaire n'est que la suite du plan qui a germé ensuite.
Et vous n'en connaîtrez pas non plus les suites, puisque vous allez tenir votre parole, votre parole de gentleman (il insista sur ce mot), monsieur le détective.

Ecoutant l'ignoble récit, Sherlock Holmes se contraignait à n'avoir en tête qu'une idée : la vie sauve de Megan Harbird Cox.
- C'est très bien, monsieur, dont je ne connaîtrai pas le nom. Vous avez gagné. Mais vous aussi devez tenir vos engagements.
L'homme se leva tranquillement. Il remit ses gants de daim.
- Oui, je me suis engagé, monsieur Holmes. Et je vais tenir parole.

A l'extrémité de la deuxième ruelle, le passage opposé à celui que Holmes avait emprunté pour atteindre la cour, un fiacre s'avança alors. Le scientifique fit trois pas dans la direction de cette sortie. Dans l'autre ruelle, celle que le détective avait emprunté quelques temps plus tôt, la brute s'avançait, soutenant cette fois une femme bâillonnée. L'état de faiblesse de Megan Harbird alarma aussitôt mon ami, qui se dirigea vers elle. Le sbire lâcha aussitôt la victime, que mon ami dut soutenir. La brute, traversant la cour, rejoignit le monstre blond qui ne put réprimer une dernière pique :
- Eh bien, monsieur le détective ; je ne pense pas que nous nous reverrons. Adieu donc, Sherlock Holmes.
Tous deux grimpèrent dans le cab, conduit par le second rustaud, et disparurent à jamais.

*** *** ***

Il était un peu plus de quatorze heures quand mon ami revint à Baker Street. Malgré son état d'abattement évident, devant notre surprise au jeune Harbird et à moi de le voir arriver seul, il nous rassura aussitôt franchi le seuil du salon.
- Ne vous inquiétez pas, monsieur Harbird. Votre s'ur est sauve. Je l'ai conduite à l'hôpital Saint-James avant de rapidement faire part à l'inspecteur Lestrade de la fin de notre affaire.
- Oh merci monsieur Holmes ! Je vous serai infiniment reconnaissant ! Vous avez risqué votre vie, et vous aussi docteur Watson, pour ma s'ur ! Je ne possède rien de bien important ; toutefois, je suis prêt à vous signer immédiatement une reconnaissance?
Holmes interrompit son pensionnaire.
- Allons monsieur Harbird. La meilleure récompense sera pour moi de voir votre rétablissement profiter à votre s'ur : la jeune femme aura besoin de votre soutien dans les jours qui viennent. Vous aurez certainement beaucoup de choses à vous dire. Je puis vous assurer, à ce sujet, que le docteur Watson et moi certifierons autant qu'il le faudra à votre s'ur comme au Yard, que vous avez été une victime de la plus diabolique machination qu'il nous ait été donné de rencontrer. Je vous promet également, monsieur Harbird, qu'en haut lieu, on aura intérêt à favoriser un moindre bruit autour de cette affaire. Allez retrouver votre s'ur, et soyez patient et courageux : il lui faudra plus de temps qu'à vous pour se reconstituer après les tragiques évènements de ces derniers jours.

Holmes soupira et n'ajouta rien. Il s'assit à côté de la cheminée, l'air toujours aussi abattu. Si le sentiment du proche retour à l'inaction pesait certainement sur le moral de mon ami, je savais que son orgueil sortait particulièrement blessé de cette aventure. Je craignais que son souci d'évasion artificielle le reprenne d'autant plus vite que l'outrage qu'il avait subi dans cette affaire était irréparable.
Joeinsistai pour accompagner le jeune Harbird à l'hopital. Le laissant partir devant pour remercier madame Hudson, et arrêter une calèche, je restai dans le dos de mon ami, la gorge serrée, ne sachant que dire d'un tant soit peu réconfortant. Finalement, c'est lui qui sourit, et sans même se retourner voulut me rassurer.
- Allons Watson' La jeune femme est en vie. C'est le plus important. Je vous raconterai le déroulement surprenant de ce ?dénouement. Encore que je crains bien que tout cela ne soit en réalité que le début d'autres ennuis. Certaines forces subtiles dont nous ne savons rien ne sont-elles pas entrées en action ? Nous en reparlerons demain, si vous le voulez bien. Doeici là, je vous assure, mon vieil ami, que je n'abuserai pas de l'objet de vos craintes.
Le ton de sa voix restait apathique. Toutefois, je le connaissais suffisamment pour admettre sans réserve la promesse de Holmes. Cette pensée desserra ma gorge, et je pus mettre toute la chaleur voulue dans mon congé, avant de rejoindre Harbird.
- A plus tard, mon ami.

*** *** ***

Quelques semaines plus tard, je voulus surprendre Sherlock Holmes pour l'emmener dîner. Pour cela, je quittais plus tôt mes patients, et quelle fût ma surprise, pénétrant dans le salon du détective, d'y trouver au coin du feu, dans mon fauteuil, le chien de Fenkins. Holmes savourait un tabac léger, assis en tailleur dans son propre fauteuil. L'animal se leva aussitôt et vint fêter joyeusement mon entrée. Ces jappements ravivèrent le sentiment étrange que j'avais ressenti dans la chambre du professeur.
- Vous voyez Holmes ? Il me remercie de vous avoir aidé dans l'enquête. Cette bête possède vraiment une intelligence?
L'espace d'un instant, un doute, comme un immense vide, effleura ma conscience. Mon vieil ami sourit. Et je crus bien voir le chien en faire autant et hausser un sourcil.
- Peut-être Watson, peut-être? Mais nous ne le saurons jamais, n'est-ce pas ? Les Adams ont -et c'est sage- décidé de prendre une retraite bien méritée à la campagne. Le voisin de Fenkins ne pouvait garder l'animal, et les Harbird sont en voyage sur le continent pour se refaire une santé. Aussi les vieux domestiques m'ont-ils fait confiance pour décider du sort de l'animal. Dès demain (Holmes s'adressa au chien) je te confierai à une de mes connaissances qui adore littéralement les membres de ton espèce, et qui sait stimuler pour le mieux leurs capacités ; et je te promet que le docteur Watson et moi, mon bon Toby, viendrons te rendre visite dans ta nouvelle vie.


Epilogue

L'après-midi. Une auberge calme, au c'ur d'un village du Devonshire.
L'homme blond est élégant. Ses gants de daim sont posés sur la table brute. Au centre trône une bouteille de vin. Les deux hommes n'ont pas encore touché au contenu couleur rubis. Le scientifique arbore un rictus rieur : une affaire est en cours. Lui fait face un homme solide, au regard dur et perçant, qui questionne :
- Qui m'assure que je peux vous faire confiance, Mordecaye ?
Le dandy blond étudie un ton ni sec ni mielleux. Il est franc et veut le montrer.
- Je vous le dis, mon ami, n'avons-nous pas poursuivi quelques études en commun ? Nous avions alors confiance l'un en l'autre, non ? C'est pour moi une sorte d'investissement, c'est aussi simple que cela : qu'avez-vous à perdre ?
L'autre homme se réserva deux minutes de réflexion, dégustant une gorgée de ce très bon vin pendant que le blond laissait son regard étudier le décor rustique de l'établissement. Posément, il parla :
- Et si je ne parviens pas à récupérer mon bien ?
- Je vous l'ai dit : si vous ne récupérez pas votre dû, vous ne me serez comptable rien du tout. Par contre, si vous atteignez votre but, je sais que vous honorerez votre dette : la moitié de vos gains me reviendra, et de la manière qui me sierra, quand cela me conviendra. C'est une affaire d'entente entre deux hommes de parole.
Le dandy blond prit dans sa poche un minuscule flacon, empli d'un liquide vert clair, qu'il posa devant lui.
Il lui laissa le temps de la réflexion. Une minute de petites gorgées chaudes, lourdes et fruitées, savourées des deux côtés. En face, l'autre se détendit soudainement, signe qu'il avait prit sa décision. Le dandy blond sourit, et leur versa un autre verre.
- Ah je suis content. Ni vous ni moi n'aurons à le regretter, Stapleton.



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