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Accueil » Fictions » Un destin
par
Hermès Van Horne
Ses autres fictions
Un destin Mars 23, 2006

A Hugo ROMAGNAN.

« Oh ! Petits détails amers dont dépend le destin d'une âme,
ainsi que tout l'univers connu de cette âme. »
Anne RICE ? « Le violon »


Les inconditionnels des aventures de Sherlock Holmes se rappelleront sans doute de l'affaire du « rituel Musgrave » qui devait occuper le célèbre enquêteur au tout début de sa carrière. C'est en relisant cette nouvelle que j'avais écrite il y a bien des années que l'envie me prit de joindre à nouveau Sir Reginald Musgrave, qui avait le même âge que Holmes et qui l'avait connu dans sa prime jeunesse. Depuis sa mort, j'étais assiégé de demandes de journaux britanniques et américains exigeant que je leur livre de nouvelles aventures mais je leur faisais invariablement la même réponse, à savoir qu'il m'était impossible de relater des enquêtes sur lesquelles je ne disposais d'aucun élément. A les entendre, on eut pu croire que Sherlock Holmes était un personnage de fiction.
Sur un registre personnel cependant, il restait un point sur lequel je restais fasciné, le mystère de ses origines. Jusqu'au dernier moment, Holmes ne m'avait livré que des éléments épars et trop rares pour en tirer quelque conclusion que ce soit. Son frère Mycroft était le pire des interlocuteurs. Il n'était pas plus prolixe que son cadet, redoutait plus que toute autre chose la publicité le concernant et finissait presque toujours par s'endormir au bout de quelques minutes d'entretien, me laissant entre les mains des domestiques silencieux du Diogène Club qu'il ne quittait pratiquement plus. Il me fallait, afin de satisfaire ma curiosité, chercher par moi-même si des anciens compagnons pouvaient m'apporter quelques lumières à son sujet. Malheureusement, mon âge me rendait incapable de me lancer dans une investigation de longue haleine. J'envoyais donc un télégramme à Sir Reginald Musgrave, dont j'avais lu quelque part et il y a peu, qu'il vivait toujours retiré dans son manoir, n'ayant conservé en charge que son mandat de député. Je lui indiquais que je cherchais à le rencontrer dans le but de réunir des informations sur les jeunes années de Holmes. Sa réponse me parvint le surlendemain et m'indiquait que ses affaires lui laissant quelques jours de repos, il serait ravi de me recevoir pour le week-end. Il précisait qu'il inviterait un ami qui avait bien connu Holmes à Cambridge. A la fin de la semaine, j'étais en route pour le manoir de Hurlstone que j'avais peine à me représenter, sur les seuls renseignements que Holmes m'avait confié.
J'arrivais en début de soirée à la petite gare de Shoreham où la voiture du baronnet m'attendait et en moins d'une demi-heure, je fus au manoir où la silhouette fine et aristocratique de Musgrave se tenait sur le perron pour m'accueillir. Je fus saisi par l'exactitude de la description qu'Holmes m'en avait faite. Il ressemblait en tous points au portrait que j'avais réalisé, sans l'avoir jamais rencontré de mon existence. Le port souverain, les sourcils hauts et arqués, la bouche sévère et la tenue impeccable, l'homme me reçut avec beaucoup d'égards et m'invita à demeurer chez lui autant qu'il me plairait. Il m'avisa de ce que la visite de son ami Sir Artus James Qwell, qui résidait comme lui dans l'Ouest du Sussex, était confirmée mais qu'il arriverait un peu plus tard dans la soirée.
Je m'aperçus bien vite que l'homme vouait à Holmes une curiosité et une admiration supérieure ou du moins égale à la mienne. Nous soupâmes fort agréablement et Sir Reginald me posa mille questions sur les enquêtes auxquelles j'avais participé et sur mes projets. Homme très affable, il occupait une position importante en tant que député de sa circonscription et propriétaire d'un domaine terrien considérable. Je ne tardai pas à évoquer la raison de ma visite.
- Je ne sais que très peu de choses sur lui. Il est né le 6 janvier 1854, fils cadet d'un père propriétaire fermier et d'une mère d'origine française, puisque sa grand-mère était une fille du peintre paysagiste Horace Vernet. Cela est bien mince. Les lèvres de son frère sont scellées et hormis vous Sir Reginald, personne ou presque ne le connaît intimement.
- C'est bien pour cette raison que je suis aussi impatient que vous de recevoir Sir Artus James Qwell. C'est un baronnet de la région, nous nous sommes rencontrés il y a quelques semaines et au fil de la discussion, il me fit part de votre récit qui a rendu Hurlstone célèbre dans le monde entier et qui a plus fait pour la célébrité du nom des Musgrave que près de mille ans d'existence de notre maison, dit-il en riant. Il m'apprit alors que Holmes et lui avaient été camarades à Cambridge et qu'ils y avaient vécu de sombres moments. Je n'eus pas le temps d'en apprendre plus de sa bouche mais nous nous promîmes de nous revoir afin qu'il me livra le fin mot de l'histoire. Sur ces entrefaites, votre message me parvenant, j'ai jugé que le moment était tout choisi.
- Il fut donc étudiant à Cambridge, dis-je à voix basse en notant les informations que Sir Reginald venait de me donner.
- Oui, c'est tout à fait singulier, surtout si l'on considère l'université qu'il a fréquentée par la suite et où nous nous sommes connus, la London Guildhall University et qui est loin de jouir de la même réputation. Pourquoi diable avoir quitté Cambridge ?
- C'est en effet une petite énigme à laquelle je l'espère, notre invité pourra trouver une explication.

Pour tuer le temps, Sir Reginald me fit visiter la salle d'armes de Hurlstone qu'il venait d'achever de restaurer, nous jouâmes une longue partie de billard, quand le majordome vint nous annoncer l'arrivée de Qwell. Nous le rejoignîmes avec hâte. Dans le grand hall aux colonnades de style gothique, se tenait un petit homme au crâne dégarni. Tandis qu'il se débarrassait de sa cape, confiait au domestique sa lourde canne à pommeau d'argent et que Musgrave s'avançait vers lui en se livrant aux civilités d'usage, je m'efforçai de tirer de son observation le plus d'informations possible, à la manière de Holmes lui-même. Un teint légèrement halé m'apprit que l'homme affectionnait les travaux de plein air mais ne dédaignait pas non plus l'écriture, comme en témoignait la bosse sur le doigt médian de sa main droite. La marque encore nette de petites lunettes de lecture sur la pointe de son nez témoignait avec son doigt d'une pratique assidue de l'étude. Sa main gauche laissait apparaître une belle estafilade d'apparence ancienne, l'homme avait donc été soldat. Enfin le petit compas d'argent que retenait la chaîne de sa montre prouvait indubitablement qu'il était franc-maçon.
Nous nous rendîmes dans le grand salon où Sir Reginald nous offrit un de ses cigares qu'il faisait venir d'Inde.

- J'affectionne tout particulièrement sa fumée douce et légère, nous dit-il. Les « Gurkha » révèlent des aromes torréfiés, des senteurs grillées qui me rappellent mon service en Inde.
- Ce tabac a une histoire mes amis, dit Sir Artus, les soldats britanniques en régiment près de Khartoum avaient pris l'habitude de rouler eux-mêmes leurs cigares avec du tabac local. Loeimmense respect qu'ils avaient pour les guerriers légendaires du Népal est à l'origine de cette appellation. Les Gurkhas sont une peuplade farouche qui vit dans les régions basses du Népal. Ils constituent une aristocratie militaire qui fournit depuis les premiers temps de l'empire des soldats d'élite à la couronne britannique.
- Oui et j'imagine que c'est là l'historien et érudit spécialiste des écritures anciennes qui parle en fin connaisseur, dis-je d'un air entendu.
- Ma foi oui, me répondit-il, visiblement surpris, Musgrave, se pourrait-il que vous ayez indiqué à votre ami le Dr. Watson la nature de mes travaux ?
- J'aurais été bien en peine de le faire Sir Artus, je l'ignorais jusqu'à maintenant.
- Gentlemen, dis-je en riant, vous semblez oublier que j'ai partagé un grand nombre d'aventures avec le plus grand des enquêteurs-consultants, il fallait bien qu'il m'en restât quelque chose. La nature halée du teint de notre ami semble indiquer que sa peau a été accoutumée à la morsure du soleil et comme il étudie encore assidument, comme en témoigne la bosse caractéristique de son majeur et la marque de lunettes de lecture sur son nez, il ne m'a pas été difficile d'en déduire qu'il a connu l'Inde et que ses connaissances encyclopédiques sur les Gurkhas sont le fait d'études en Histoire et particulièrement de textes originaux, sanscrits peut-être. L'estafilade de votre main gauche a achevé de me convaincre que vous aviez connu la vie de soldat.
- C'est tout à fait remarquable Dr. Watson, dit Qwell qui le regardait avec admiration. Je crois entendre feu monsieur Sherlock Holmes en train d'énoncer une de ses déductions qui ont tant contribué à sa renommée. Cependant votre raisonnement n'est que partiellement exact puisque je n'ai pas été soldat mais correspondant en Inde pour le Northern Star. Il se trouve que cette cicatrice est en partie liée aux souvenirs dont l'évocation nous réunit ce soir.

Je pris mon carnet, posai avec rapidité mes lunettes sur mon nez et m'emparai de mon stylographe, attendant la suite avec anxiété. Musgrave arbora l'air le plus concentré du monde et devant le silence de son interlocuteur, dit avec vigueur :

- Au nom du ciel Sir Artus, cela fait des années que Watson et moi attendons les informations que vous possédez sur Holmes, ne nous faites pas languir plus longtemps.

Voilà donc, et pour ce que j'en sais, la toute première enquête qui révéla les exceptionnelles aptitudes de Sherlock Holmes et dut infléchir son destin afin d'en faire le plus grand amateur que le monde ait jamais connu. Je dois à l'aimable autorisation de Sir Artus James Qwell de pouvoir porter à la connaissance du public l'intégralité des propos qu'il voulut bien nous confier. Quoeil en soit ici chaleureusement remercié.

« Je fis connaissance avec Sherlock Holmes à la fin de l'année 1869. Nous logions ensemble dans la petite chambre qui nous était allouée au Trinity College de Cambridge. L'histoire que je m'apprête à vous narrer pourrait bien s'intituler « Quand tout a commencé » ou bien « Un destin » tant elle eut manifestement des conséquences sur le caractère et les inclinations de notre ami commun. J'ai suivi depuis tous vos écrits au fur et à mesure que vous les faisiez paraître et il me semble donc, en lecteur assidu, que cette aventure met si bien en évidence les qualités et le tempérament de Holmes, qu'elle constitue presque parfaitement un préambule à toutes les autres énigmes qu'il eut à résoudre par la suite. Combien de fois ne suis-je pas passé par la suite non loin de Baker Street en pensant à lui, mais je n'aurais jamais pris le risque de le visiter à l'impromptu ? Je ne connaissais que trop les traits de caractère que vous avez si bien décrit dans vos écrits, Docteur Watson, et je craignais que cette entrevue soit désastreuse et ravive chez lui un souvenir désagréable. Je me suis donc abstenu et je ne peux m'empêcher de le regretter.
J'arrivai donc au début du mois d'Octobre 1859 à Cambridge, accompagné de ma mère. J'appartiens à une famille ancienne et qui jouit d'une grande réputation dans la région où elle s'est enracinée depuis des générations, non loin de Swansea dans le pays de Galles. Mon père, colonel à la retraite avait décidé que j'accomplirais mes études dans l'université et le collège qui avaient vu ses premiers pas en société, au Trinity College. Vous connaissez tous la haute considération dans laquelle est portée cette institution. Comme beaucoup d'autres avant moi, j'étais très impatient de connaître la vie d'un étudiant à Cambridge. J'étais rêveur, relativement dispersé dans mes aspirations et l'une de mes caractéristiques était sans doute que je répugnais à toutes les effusions viriles et sportives qui sont d'ordinaire l'apanage des jeunes gens de cet âge. Je vous livre ce détail car il n'est pas étranger au premier contact que j'eus avec Holmes.
Vous connaissez tous le Trinity College, ne serait-ce que pour en avoir déjà observé l'architecture remarquable sur une gravure et je vous en épargnerais donc la description. Quoeil vous suffise de savoir que l'une des traditions de cet établissement est que les étudiants se défient, en tout début d'année, d'arriver à faire le tour de la grande cour entre le premier et le dernier coup de l'horloge à midi, soit 367 mètres à courir en moins de 43 secondes. Je venais de prendre mes quartiers et l'on me présenta mon compagnon de chambrée comme un gentleman distingué mais peu prolixe et assez introverti. Je vous avoue que ma première impulsion fut de regretter amèrement cette proximité. Il me semblait alors que pour découvrir les lieux et tisser des amitiés, il m'aurait fallu un compagnon plus sociable et mieux au fait des traditions de ce collège. Comme je ne le voyais pas arriver et que je venais de quitter ma mère, je résolus de rejoindre la grande cour où j'entendais des cris d'exclamation saluer la course de mes condisciples. Sur le coté, non loin de la King's Gate où se trouve la fameuse horloge près de laquelle nous logions, j'aperçus un jeune homme à l'écart, contemplatif autant que statique. Il avait un physique étonnant. Plus jeune, il était naturellement moins grand que la description que vous en faîtes dans vos nouvelles, cher Docteur, mais il était déjà mince et d'allure athlétique. Son visage était étroit, son front large et ses cheveux tenus assez longs, noirs et bouclés. Ses sourcils étaient sombres et épais. Ses yeux étaient noirs, singulièrement vifs et scrutateurs derrière de fines lunettes de métal. Son nez fin terminait sur des narines frémissantes qui compensaient cette impression de dureté. Il était étrangement vêtu d'une immense robe de chambre grise. Un coureur s'approcha de lui et l'apostropha :
- Alors Holmes, vous ne participez pas ?
- Non mon cher, lui répondit-il, l'enjeu est sans intérêt d'aucune sorte, mais la course à pied est une manie intéressante, ne brisez pas votre élan.

Le coureur reprit sa course et haussa les épaules. Je devais apprendre plus tard que Holmes était un fanatique de boxe et qu'il était l'élève le plus assidu et le plus brillant des cours d'escrime de l'université. Il aimait le duel comme entreprise solitaire et aurait considéré comme singulièrement vulgaire de courir à perdre haleine autour d'une cour, fut-ce pour acquérir une gloire éternelle auprès de ses camarades. Le plus souvent, ce type d'attitude lui valait le mépris de ses contemporains, mais ces derniers se gardaient bien de se montrer hostiles. Cela tenait sans doute à quelque chose de dangereux dans son regard. Pour retenir son attention, le sport se devait de relever de l'entreprise intellectuelle ou de la chasse à l'homme, deux conditions qui sont généralement absentes des stades. Holmes pouvait donc paraître assez lymphatique à première vue, mais il n'en était rien.
Alors que j'étais absorbé par la course annuelle, je sentis son regard se poser sur moi. Au bout de quelques secondes, il s'approcha à grandes enjambées et me tendit la main tout en me regardant franchement.

- Enchanté de faire votre connaissance, je suis Sherlock Holmes, et vous devez être mon camarade de chambrée gallois si je ne m'abuse.

Je sentis une lueur d'amusement dans ses yeux tandis que je le regardais, éberlué. Il reprit :

- Oui c'est évident, vous portez cette jaquette si typique du pays de Galles, vous avez l'air perdu et feignez même de vous intéresser à cette course ridicule alors que votre léger embonpoint m'apprend que vous n'êtes pas naturellement porté vers les activités de plein air. Lorsque vous êtes descendus, venant de la direction de notre chambre, vous m'avez regardé avec attention, vous demandant manifestement si j'étais ce Holmes dont on a sans doute pas manqué de vous signaler les bizarreries. On m'a fait prévenir que vous arriviez aujourd'hui, je dirais que c'est vous. Maintenant si ce n'est que votre famille appartient à une assez ancienne extraction comme votre chevalière armoriée en atteste, que vous venez de déjeuner et que vous êtes d'un caractère distrait, je ne sais à peu près rien de vous. Laissez-moi vous offrir une tasse de thé au réfectoire. Comme nous devrons partager notre espace, il est nécessaire que nous fassions plus ample connaissance.
- Artus James Qwell, enchanté de faire votre connaissance. C'est tout à fait étonnant Monsieur Holmes, vos remarques sont rigoureusement exactes. Mais comment pouvez-vous donc savoir que?
- que vous venez de vous restaurer et que vous êtes d'une nature distraite ??

Il baissa alors son regard vers ma jaquette, pointant son doigt vers les miettes qui le recouvrait et vers une énorme tache de sauce sur le revers de ma veste. Puis il tourna les talons en me faisant signe de le suivre. Il poursuivit :

- Naturellement, en soulignant les faits qui m'amènent à fonder mes raisonnements, je rends plus intelligible qu'il n'y parait le raisonnement que j'ai tenu et il est vrai qu'il est à la portée de tout esprit capable de penser vite et de procéder par éliminations. Mais nous ne voyons pas ce qui est essentiel ou ce qui nous parle mon cher Qwell, obnubilés que nous sommes par des apparences aveugles. La simplicité, c'est la qualité principale selon Marc-Aurèle, je suis d'accord avec lui. Parlez- moi un peu de vous à présent.

Et c'est ainsi que le hasard le plus complet me mit en présence de Sherlock Holmes. Ne le prenez surtout pas en mal Dr. Watson, mais je crois que nous sommes de ces personnes qui lui convenaient, non parce qu'il ressentait le besoin d'évoluer en compagnie d'individus incapables de se hisser au niveau de son intellect, il avait d'ailleurs souvent la manie de reléguer trop facilement ses capacités au rang du commun, mais parce qu'il savait que sa personne était trop hors des cadres pour convenir au plus grand nombre. Il fuyait les réunions de toutes sortes ou les activités collectives, leur préférant les comités restreints. Il affectionnait chez les autres l'intelligence du c'ur et leur caractère accommodant.
Pour toutes ces raisons, nous nous entendîmes très bien. Je trouvais dès les premiers jours un compagnon assez étrange pour aiguiser ma curiosité, il connaissait tout du lieu où je me trouvais pensionnaire et sa faible sociabilité s'accordait à merveille avec mon tempérament réservé. Nous ne tardâmes pas à être inséparables. Mais Holmes trouvait un autre agrément à mon existence, je lui permettais de prendre connaissance du contenu de nos cours le soir venu. Son esprit était incapable de se concentrer plus de dix minutes sur les leçons magistrales de nos professeurs et quoique généralement impassible durant ces longues heures, je voyais bien qu'il n'était pas avec nous et que son esprit vagabondait ailleurs, parfois dans une partition de musique qu'il avait entendu la veille et qu'il était capable de restituer dans son intégralité, pour le seul agrément de son esprit. Je crois pouvoir dire en toute modestie que cette année là, j'ai largement contribué à lui assurer des résultats honorables, même si je ne doute pas qu'il aurait trouvé quelque autre moyen pour parvenir au même résultat. L'enseignement à Cambridge n'était pour lui qu'un passage obligé, dont il aurait souhaité composer le contenu sur la base de ses intérêts particuliers. Il pratiqua toujours quoiqu'il en soit cette fronde intellectuelle avec un art très consommé. Les professeurs parmi les plus perspicaces se gardaient bien d'ailleurs de le provoquer ou de tenter de le faire sortir contre son gré de ce retrait, car chaque tentative leur valait des réparties soigneusement choisies pour ne pas nuire trop gravement à leur auteur, mais qui plongeaient immanquablement ceux qui en étaient l'objet dans le plus grand des embarras. En somme, les autres semblaient le fuir et je m'étonnais toujours de ce qu'ils ne parvenaient pas à le voir comme je pouvais le faire, car il fut pour moi, outre le plus stimulant des compagnons, le meilleur des camarades.
Un soir donc, que nous discutions des mérites comparés de Saint-Saëns et Bizet, un éclat de verres fracassant se fit entendre, venant manifestement d'un des étages supérieurs, suivi d'un long cri et d'un silence de mort.
- Par Saint-Georges, m'exclamai-je en me levant d'un bond, cela vient de l'horloge, j'en gagerais.
On entendit les portes des chambrées s'ouvrir lentement une à une et les murmures des étudiants emprunter le couloir qui descendit jusqu'au pied de l'horloge. J'étais déjà sorti et tentais vainement de fendre la foule pour m'informer quand Holmes, demeuré seul dans la chambre, sentit monter distinctement en lui une indicible angoisse dont il ne sut se rendre maitre de toute la soirée. Il devait me confier plus tard qu'il savait ce soir par je ne sais quelle prémonition, qu'il serait étroitement et funestement lié aux événements qui suivraient.
Des générations d'étudiants ont franchi la King?s Gate du Trinity College, certains très fameux, tels que le philosophe Francis Bacon, le naturaliste Francis Willoughby, le grand Isaac Newton, jusqu'au chancelier de l'Échiquier, le regretté Charles Pepys. Non loin de ce lieu, au pied de l'horloge en dessous de laquelle une grande fenêtre littéralement arrachée baillait au vent, se tenait le corps sans vie de l'honorable John Geoffrins, professeur de Littérature à Cambridge et auteur de petits traités philosophiques sur les relations humaines qui l'avaient rendu populaire. Holmes fut un des derniers à rejoindre l'attroupement silencieux qui entourait sa dépouille. Geoffrins tenait entre ses doigts crispés un exemplaire relié en cuir souple du Dom Juan de Byron. Son visage était figé dans une expression d'horreur insoutenable. Holmes fendit la foule vigoureusement et inspecta le corps sous toutes les coutures puis son regard se porta sur la fenêtre depuis laquelle il avait chuté. On ne tarda pas à nous disperser et bientôt, les lieux grouillèrent d'inspecteurs de Scotland Yard.
Dans les jours qui suivirent, les cours reprirent tant bien que mal et le Chancelier de l'Université lui-même, Edward Thomas arpenta les amphithéâtres en appelant au calme et exhortant chacun à reprendre le travail. Son épouse Miss Margaret Thomas, qui occupait des fonctions importantes dans l'administration du College était également omniprésente, veillant à faire se disperser les attroupements où l'on commentait la mort de Geoffrins et foudroyant du regard ceux qui avaient le malheur de s'attarder sur les lieux de l'incident. Toutefois, un indicible malaise s'était propagé comme une vilaine épidémie et je n'avais jamais vu Holmes dans un tel état d'excitation. Pour tuer le temps, il se saisissait de son violon dont il tirait des notes stridentes et saccadées qui mettaient mes nerfs à rude épreuve.
La disparition de Geoffrins ne pouvait pas passer inaperçue. L'homme avait en effet une cour d'admirateurs qui ne se remettait pas de sa mort. De son vivant, ses comportements comme ses paroles trahissaient une certaine fatuité. Il distillait à des disciples choisis ses théories sur l'homme ou glosait dans la cour, entouré d'une nuée d'admirateurs, sur le récit de ses récentes gloires littéraires. Il faut bien reconnaître qu'il avait un physique très remarquable. Massif, grand et taillé comme un lutteur de foires, son visage était très agréable. Toujours coiffé d'une casquette en tweed qui émergeait immanquablement de la foule, son regard bleu charmait ou fascinait tour à tour et les boucles dorées de son épaisse chevelure lui donnait des airs de dieu grec. Une somme incroyable d'histoires circulait à son sujet. On disait notamment qu'une dizaine d'années auparavant, un élève qui l'avait provoqué en duel s'était vu infliger une rude correction. Romanesque, érudit, mystérieux et bretteur, tout cela lui avait valu une réputation éternelle que venait parachever sa mort spectaculaire. Demeuraient en suspens dans l'esprit de tous, les circonstances énigmatiques de sa fin et l'image terrible que chaque élève présent ce soir là aux pieds de l'horloge gardait dans sa mémoire, celle du visage de cet homme, d'ordinaire sévère et ombrageux, déformé par un rictus terrifié. Holmes porta le plus vif intérêt à cette affaire dès son commencement. Il semblait trouver dans cette tortueuse énigme une satisfaction personnelle et son intellect se plaisait à tenter d'en défaire les n'uds. Bien qu'il se tenait relativement silencieux à ce sujet, je voyais bien à de nombreux indices qu'il ne manquait jamais de s'intéresser à tous les détails qui pouvaient lui parvenir.
Je vais sans doute vous décevoir, mais après quelques mois passés en sa compagnie, je ne connaissais que très peu de choses sur Holmes. Malgré mes questions, il ne se livrait toujours qu'avec une grande réserve et au moment qu'il choisissait. Il me confia cependant quelques éléments. Il était originaire du Sussex, où son père possédait un domaine qu'il administrait seul depuis la mort de son épouse, française d'origine. Le père de Holmes ne s'était jamais vraiment remis de cette disparition et il avait laissé à ses fils une grande liberté. En âge d'étudier, il avait veillé à ce que la meilleure éducation leur soit donnée. Mycroft, son frère aîné, étudiait à Eton, tandis que Sherlock avait rejoint Cambridge.
De cette enfance triste et solitaire, il conservait une certaine dureté qui transparaissait jusque dans ses traits carrés et sa mâchoire prononcée. Il faisait souvent preuve d'un cynisme parfois gênant qui s'accordait à merveille avec un esprit d'une vive acuité. Je l'ai déjà dit, il pouvait paraître de prime abord assez désordonné mais lorsqu'il s'attaquait sérieusement à un problème, il devenait alors l'analyste le plus méticuleux qu'il m'ait été donné de connaitre. Cet attrait pour les détails le poussa jusqu'à la bibliothèque du collège afin d'y consulter les quelques livres que Sir Geoffrins avait commis. Il me rejoignit dans notre chambre juste après que j'eus dîné seul au réfectoire. Il arborait alors un air triomphant.

- Holmes, où diable étiez-vous donc passé et pensez-vous que c'est en jeûnant de la sorte que vous parviendrez à résoudre cette énigme ?
- Mon cher Qwell, répondit Holmes en s'emparant d'un pot de confiture et d'une longue cuillère, le jeûne est un exercice très stimulant pour l'esprit. Il plonge la conscience du sujet qui le pratique dans un état de tension très favorable à l'analyse. Le corps repu est inapte aux idées. J'étais à la bibliothèque, une visite que je qualifierais d'édifiante.
- Et qu'en avez-vous retiré ?
- Quoeil vaut mieux relire les antiques lorsqu'il s'agit de philosophie. Le style est lourd, les quelques pensées qui émaillent ces oeuvres sont empruntées à d'autres, bref, Geoffrins écrivait comme il vivait, avec légèreté mais vous en jugerez vous-même si ces livres réintègrent un jour leurs rayons.
- Holmes, vous ne les avez tout de même pas dérobés ?
- Non, du tout mon ami, quelle idée ? De si piètres ouvrages, non mais figurez-vous qu'alors que je m'apprêtais à sortir après les avoir consulté puis remis à leur place, j'ai été pour le moins surpris d'apercevoir la bibliothécaire, Miss Mary Braddock, s'en emparer en regardant autour d'elle pour s'assurer que personne ne l'observait. Elle est ensuite partie dans une arrière-salle où je n'ai pu la suivre. Il n'est pas étonnant de voir les femmes agir sans logique ni discernement, c'est même là l'un des traits malheureux de leur sexe, mais il y a sans nul doute une raison objective pour ce comportement ci, dit-il en engouffrent une cuillérée de confiture.
- C'est ma foi très curieux, lui dis-je, en effet, il s'agissait peut-être d'une de ses nombreuses admiratrices, vous savez l'attrait qu'il exerçait sur le sexe faible.
- Oui Qwell, très probablement mais il y a autre chose, je le sens jusque dans mes os et je le découvrirai. J'ajoute que durant ma lecture, je l'ai vue parler avec Miss Parrish, l'épouse du gardien qui n'a pourtant pas pour habitude de hanter la bibliothèque, surtout à cette heure où de nombreux élèves sont à l'étude. C'est en outre fort peu conventionnel pour cette femme simple mais dont les atours attirent forcément la concupiscence de nos jeunes condisciples, vous connaissez comme moi les charmes de la dame. Tandis que je laissais paraître que j'étais tout entier absorbé par ma lecture, ce qui je vous l'assure n'était pas une mince affaire, je jetai un oeil de coté et les vis m'observer toutes les deux avec la même impression d'inquiétude sur le visage. J'ai donc touché bien innocemment à un territoire sensible que ces dames préfèreraient me voir ignorer.
- Fort bien, j'admets que tout cela est déroutant mais de grâce, ne me dîtes pas que vous allez vous atteler à cette sombre affaire, je le redoutais justement et je constate malheureusement que mes craintes étaient fondées. Vous n'ignorez pas que l'administration du collège souhaite que nous ne nous en occupions pas.
- Mais justement Qwell, il me semble à moi que cet empressement à nous faire taire est très curieux. En outre, la dépression me guette si les seules énigmes que je m'efforce de résoudre sont les équations dont notre cher professeur de Mathématiques nous gratifie chaque semaine. Mon cerveau, dit-il en me regardant la bouche affectée par une moue hautaine, répugne à demeurer sans intrigues à sa mesure.

Ce gout pour le morbide chez mon camarade, qui le faisait commenter en lecteur assidu les affaires criminelles et les exactions les plus sanglantes que relataient les journaux, m'inquiétait alors au plus haut point. Si je pouvais passer aisément sur les contradictions et autres bizarreries de son caractère, il me semblait qu'il nous exposait inutilement à une dangereuse situation mais je savais déjà qu'il me serait impossible d'ébranler sa décision. Le pire était sans doute qu'il avait le don de vous entrainer en douceur dans ses aventures, parvenant par je ne sais quel stratagème à les faire paraître naturelles. Je pensais qu'il me faudrait l'assister dans cette sombre affaire et cette perspective était bien loin de m'enchanter.

- S'il n'y avait que cette affaire de bibliothèque, mais j'ai d'autres éléments plus substantiels encore, reprit-il. Il ne vous aura pas échappé que j'ai tardé hier soir à vous rejoindre après que vous fussiez descendu dans la cour près du corps de la victime. Et bien c'est que pour ma part, je m'étais dirigé vers les étages au grenier qui surplombe la grande horloge et d'où provenaient, je vous le rappelle, le hurlement et les bris de vitres. Je peux vous confesser que je n'étais pas rassuré le moins du monde mais il fallait que je sois sur les lieux le plus vite possible. C'est une chose connue que les traces laissées par d'éventuels criminels ne subsistent que peu de temps, surtout dans un lieu public. Et que croyez-vous que j'y vis ?
-
Il me regarda d'un air interrogateur derrière ces petites lunettes métalliques et voyant que je demeurais interdit, poursuivit :

- Personne, vous pensez bien que si j'avais croisé l'assassin, je vous l'aurais fait savoir plus tôt. Il n'y avait personne mais la porte baillait et sur la première marche, tout à fait à gauche et non loin des gonds, je découvrais une empreinte de semelle si bien inscrite dans la fine couche de poussière et de salpêtre qu'on pouvait parfaitement y lire la marque, des chaussures d'un homme de taille respectable apparemment, de chez Hortley, dit-il avec nonchalance.
-
Et joignant le geste à la parole, Holmes leva la jambe en l'air et me désigna sa propre chaussure en rajoutant sur sa pointe deux doigts pour en signifier les dimensions.

- Mon dieu, vous tenez sans doute là un élément décisif de cette affaire et très vraisemblablement l'empreinte du meurtrier, dis-je avec excitation.
- Cela m'étonnerait fort, me dit-il en baillant, la pointe était tout contre les murs dans une position invraisemblable. En outre j'ai pu observer les autres marches avec mon briquet, et il n'y avait aucune trace. Donc à moins que notre meurtrier soit un unijambiste marchant en canard et capable de sauter une dizaine de marches d'une seule impulsion, il parait évident que le propriétaire de cette élégant soulier n'est pas impliqué personnellement dans l'affaire.
- Et si le meurtrier avait pris le soin d'effacer ses traces ?
- S'il avait effacé ses traces, il n'aurait pu laisser une telle empreinte, sur la première marche, si visible je vous le répète que c'est la première chose qui saute aux yeux lorsque l'on pousse la porte, non votre théorie ne tient pas.
- Et alors qu'en déduisez-vous, dis-je agacé par les arguments imparables de mon ami ?
- Mais enfin Qwell, l'évidence, l'élémentaire évidence, j'en déduis qu'on a intentionnellement disposé cette trace afin d'induire en erreur les enquêteurs et d'incriminer quelqu'un. On mésestime la stupidité de nombreux enquêteurs officiels, croyez-moi, j'ai souvent résolu des affaires ou entrevu la solution à la seule lecture d'articles de la presse, là où Scotland Yard perdait de longues semaines en pistes erronées. Je ne serais pas surpris du tout qu'ils aient mordu à l'hameçon'
- Il nous suffit de nous rendre à la boutique Hortley la plus proche, je sais où elle se trouve et l'on pourra peut-être obtenir quelques renseignements.
- Mais je rêve Artus ou vous commencez à enquêter à votre tour ? Merci pour cette initiative mais j'y avais songé. Je me suis fait passer pour le coursier de Cambridge et j'ai prétendu qu'on m'envoyait vérifier si une paire de chaussures ne s'était pas égarée entre la boutique et le Collège. Il ne m'a pas été très difficile d'apprendre que hier matin, c'est-à-dire quelques heures seulement avant le crime, notez le bien Qwell, on avait bien fait ressemeler une chaussure, correspondant aux dimensions que je vous ai indiqué, apportée par la lingère de Cambridge, Miss Agatha Plink, agissant là pour le compte d'un des membres du corps professoral.
- Je ne suis plus du tout sur de vous suivre, Holmes'
- C'est pourtant limpide. Tout indique que notre chaussure appartenait à un professeur qui ne savait peut-être même pas qu'elle lui faisait défaut le soir du meurtre de Geoffrins. Cela en fait potentiellement un meurtrier parfait, si comme je le pense les inspecteurs chargés de l'affaire se dirigent vers cette piste. Aujourd'hui donc, après ma visite chez Hortley, je suis allé questionner cette bonne vieille Agatha qui m'a répondu avec une grande méfiance en tentant de me faire déguerpir. J'ai soutenu que j'avais surpris deux policiers en tenue s'entretenir d'une empreinte de chaussure et que des vérifications étaient faites sur les effets personnels des professeurs de Cambridge. Elle a soudain parue toute rassérénée, et a fini par me glisser sur le ton de la confidence qu'elle était au courant de l'affaire et que selon elle, le mystérieux possesseur de cette chaussure était Vernon Gradmond, le professeur d'Histoire.
- Gradmond, mais c'est un vieillard, il serait incapable d'avoir raison d'un homme comme Geoffrins.
- Précisément mon cher Qwell, et comme je ne pouvais m'arrêter en si bon chemin, j'ai filé jusqu'au bureau de Gradmond. Par chance il s'y trouvait et j'ai du trouver mille stratagèmes pour l'interroger et l'amener finalement à me parler de ses chaussures. L'affaire n'était pas chose aisée, Gramond est le plus invétéré bavard et sa conversation est positivement intolérable. Je m'étais muni de mes vieilles bottines qui sont en fort piteux état et j'ai du presque les lui mettre sous le nez pour qu'il en vienne enfin à me conseiller de les confier à Hortley. Bien entendu, il a fini par me dire qu'il y a une semaine, c'est la lingère qui s'était occupé pour lui d'une de ses paires de chaussures et qu'elle ne les lui avait d'ailleurs toujours pas ramené. L'empreinte sur la marche, le comportement de la bibliothécaire, la boutique Hortley, le témoignage de la vieille Plink et les soucis pédieux de Gradmond, la boucle est bouclée. Tout cela prouve indubitablement en tout cas que le vieux Gradmond n'a pas pu laisser son empreinte le soir de la mort de Geoffrins, qu'il ne marche pas en canard, n'effectue pas plus de bonds prodigieux dans les escaliers et qu'il n'est pas le moins du monde impliqué dans ces faits, ce qui malheureusement n'est pas le cas de ses chaussures.

Holmes m'avait captivé, il semblait tenir entre ses mains l'ensemble des fils de cette bien étrange affaire et ses yeux brillaient d'excitation tandis qu'il me dévoilait, étapes par étapes, l'intégralité de son cheminement.

- Attendez Holmes, Gradmond peut avoir en sa possession d'autres paires ressemelées de la sorte et il se peut très bien que quelqu'un d'autre dans ce collège soit un client de Hortley, dis-je persuadé d'avoir trouvé une faille dans son raisonnement.
- Impossible mon ami, par un coup du hasard, la boutique Hortley ne s'est ouverte à proximité du collège que depuis trois mois et son propriétaire, un homme très précis et méticuleux qui connaît fort bien sa clientèle pour s'employer activement à la fidéliser, m'a assuré qu'il s'agissait de la première paire qu'il recevait de la lingère de Cambridge et qu'à sa connaissance, aucun professeur ne fréquentait encore son établissement. La disposition de l'empreinte, totalement de biais, vient à l'appui de ma théorie. On a appliqué dans la poussière cette chaussure intentionnellement, pour faire accuser quelqu'un. Les auteurs de ce forfait ont même fait en sorte que l'empreinte soit parfaitement reconnaissable puisque faite avec une semelle neuve. En outre, une marque circulaire d'un centimètre de diamètre a attiré mon attention, placée tout près de l'empreinte de la chaussure. Voyez-vous Qwell, le criminel a malencontreusement posé son doigt par terre tandis qu'il accomplissait son forfait. Que peut-on déduire d'autre selon vous ?
Je réfléchis intensément à tous les éléments qui se trouvaient en notre possession.
- Et bien si l'on suit votre logique, le meurtrier est un membre de ce collège, dis-je alors, non sans hésitation.
- Très juste en effet, les portes d'accès aux lieux du crime sont toujours soigneusement verrouillées la nuit venue, y compris pour les élèves.
- Vous pensez qu'il s'agit d'un professeur ?
- Pourquoi pas, n'importe quel membre du personnel ou des familiers du lieu. Ce qui m'intrigue tout particulièrement, c'est l'omniprésence des femmes dans tous ces éléments.

Holmes alluma sa pipe et croisa ses jambes en tailleur en se recouvrant plus encore sous son épaisse robe de chambre. Je tirai ma montre et constatai qu'il était plus d'une heure du matin. Aussi intéressants que fussent les éléments de cette enquête, je tombais de sommeil et en fit part à Holmes.

- Attendez, me dit-il, il vous manque un ultime petit détail qui vient s'ajouter à la longue liste d'indices que j'ai déjà récolté. Il serait dommage que vous n'en preniez pas connaissance. Tout à l'heure et tandis que je rejoignais notre chambrée ou j'espérais vous trouver, je fus alerté par des bruits étouffés derrière une porte de service. Une personne pleurait et une autre tentait de la raisonner. Il n'y avait personne dans le couloir et aussi discrètement que possible, je collai mon oreille contre la porte pour saisir des bribes de cette discussion. Je reconnus la voix franche et volontaire de Miss Parrish qui demandait à Miss Braddock de reprendre ses esprits, que tout était bien fini et qu'elle n'avait rien à craindre. Entre deux larmes Miss Braddock lui parla finalement de moi.
- Et que disait-elle Holmes, vous commencez vraiment à me faire peur ?
- Elle lui disait qu'elle était sure que je l'avais observé et que mes questions à la lingère trahissaient mon intérêt pour cette affaire. Miss Parrish lui répondit que j'avais l'attrait qu'ont les jeunes gens pour le sensationnel et qu'il fallait s'en tenir à leur ligne de conduite. Je suis parti avant qu'elles ne découvrent ma présence.
-
Holmes se frotta longuement le visage, puis les tempes, de ses longues mains maigres. Il reprit enfin :

- Nous tenons nos coupables Qwell, ou du moins certains d'entre eux. Ce qui est plus inquiétant et qui ne présage rien de bon, c'est que tout semble indiquer qu'il ne s'agit pas d'un crime de passion ou d'un accident malheureux que l'on cherche à couvrir, mais bien plutôt d'une entreprise concertée, ourdie par un groupe d'individus déterminés et calculateurs. Ils ne se laisseront pas confondre facilement, se protégeront mutuellement et je ne dispose de rien de tangible qui me permette d'avancer à visage découvert. Dans ma détermination à vouloir avancer vite, je me suis compromis trop avant. Il me faut à présent agir avec discrétion, nos criminels ne manqueront pas de se communiquer leurs observations et ce qui leur sera rapporté. Votre proximité avec moi vous met, de ce point de vue, dans une position délicate. Je vous conjure de faire attention. Des personnes capables de mettre à exécution leurs plans meurtriers dans un environnement si peuplé sont dangereux, n'en doutez pas un seul instant. Je crois pouvoir vous dire qu'ils n'hésiteront pas à recourir à certaines extrémités pour nous empêcher de les démasquer. A présent, il nous faut dormir et nous remettre d'une journée chargée en émotions. Je vous entretiendrais à nouveau de cette affaire demain et il se peut bien que j'aie besoin de votre aide d'ici peu.

Holmes se coucha de tout son long sur son lit, encore emmitouflé dans sa robe de chambre et en quelques secondes, je vis qu'il dormait profondément. J'étais pour ma part incapable de rester tranquille et j'admirais la façon avec laquelle il pouvait passer en quelques secondes d'une intense activité de l'esprit à la quiétude la plus totale. Un léger sourire se promenait sur ses lèvres tandis qu'il dormait. Dehors le silence régnait en maître sur le collège qui me semblait soudainement plein de dangers.

Miss Margaret Thomas, la respectable épouse du Chancelier, était une femme d'un âge respectable au visage revêche et anguleux, qui faisait trembler tous ceux qui l'approchaient. Sa simple apparition au détour d'un couloir faisait taire les plus indisciplinés et ses colères retentissantes étaient aussi redoutées que la foudre. Officiellement, Miss Thomas occupait une fonction d'administratrice au sein de l'Université mais il était évident qu'elle avait autant de pouvoir, si ce n'est plus, que son époux qu'on ne voyait qu'en de très rares occasions. Il était en tous les cas communément admis qu'elle disposait d'une très large latitude pour organiser la vie universitaire. Le lendemain de notre longue discussion, où nous avions résolument quittés le domaine de l'hypothétique pour celui des faits tangibles, les élèves volontaires avaient été autorisés à assister au cortège funèbre de Sir Geoffrins tout l'après-midi et Holmes et moi l'avions suivi quelques temps, nous tenant soigneusement en retrait, avant de nous installer au chaud dans un pub de la ville. Durant la procession, Holmes avait été comme absent, scrutant intensément les visages sous les grands chapeaux et les hauts de forme, s'efforçant de pénétrer derrière les regards en quête des éléments qui semblaient lui faire si cruellement défaut. Il m'avait silencieusement indiqué, aux abords du cortège, les inspecteurs de Scotland Yard conversant entre eux d'un air entendu.
La nuit à peine tombée, Miss Thomas vint taper à la porte de notre chambre, quelques heures avant le souper. Ce fut Holmes qui ouvrit la porte. Je le vis s'incliner et comprit à l'éclat de ses yeux que nous recevions un hôte inhabituel. Miss Thomas se tint sur le seuil, nous toisant avec dureté. Elle se tourna ensuite vers Holmes qui soutint son regard sévère avec une sereine indifférence. Pour ma part, j'étais pétrifié et sentais mon visage s'empourprer au fil des secondes. Je me maudis intérieurement d'avoir si peu de contenance. Holmes brisa enfin le silence, invitant d'une voix courtoise la présidente à entrer. J'eus l'inquiétant sentiment qu'il avait mis une subtile dose d'ironie dans son intonation. Il était tout à fait inconvenant que Miss Thomas s'entretienne avec nous dans nos appartements et il ne pouvait évidemment l'ignorer.

- Je vous recommande de m'écouter très attentivement M. Holmes, car je suis très sérieuse et n'aurais aucune indulgence si vous me contraignez à vous rappeler à l'ordre à ce sujet une seconde fois. Je ne souhaite pas que vous jouiez au détective en interrogeant le personnel de cette université comme vous le faîtes. La police, qui est mille fois plus compétente que deux jeunes gens de votre âge, mobilise de nombreux agents et aboutira très prochainement à faire éclater la vérité à ce sujet. En agissant de la sorte, vous semez le trouble dans notre communauté, déjà très affectée par la perte de Sir Geoffrins, et vous comprendrez bien que je ne peux le tolérer.
- J'en prends bonne note Madame, lui répondit-il calmement. Mais permettez-moi de vous poser la question suivante. Que se passerait-il s'il venait à notre connaissance, par un fortuit hasard, quelque élément susceptible d'aider la police dans son enquête ? Quelle devrait être alors notre conduite ?
- Il vous faudrait immédiatement m'en avertir Holmes.
- Pas la police, ni Monsieur le Chancelier ?
- Je viens de vous le dire, il m'est très désagréable de me répéter. Vos impertinences sont peut-être tolérées par vos professeurs, trop enclins à une grande mansuétude à votre égard, mais ce n'est pas mon cas. Prenez garde de ne pas frapper votre nom ou pire, votre personne, du sceau de la disgrâce, pour avoir voulu fourrer votre nez ailleurs que dans vos livres d'études Sherlock Holmes !

Miss Thomas prononça ces derniers mots avec une violence soudaine et tourna promptement les talons. Je me laissais tomber sur mon lit, imaginant déjà le pire, mon retour prématuré chez mes parents ou plus grave encore, notre intégrité même menacée au sein de l'Université. Il me semblait alors que notre situation était désespérée. Comme toujours en pareil cas, Holmes adopta une impassibilité qui forçait le respect. Il se saisit nonchalamment de son violon et gratta quelques temps les cordes en cherchant mon regard. Il savait déjà ce que j'allais lui dire et je craignais déjà d'entendre sa réponse.

- Ils ont vu clair dans notre jeu Holmes, nous sommes à présent en danger. Si vous avez vu juste, ils ne reculeront devant rien pour nous empêcher de leur nuire. Ne croyez-vous pas que?
- Non précisément mon ami, répondit-il avec le calme d'un condamné à mort, je ne le crois pas et je ressens ce que vous me dîtes comme un affront. Je me suis découvert et nos adversaires ont beau jeu de vouloir m'intimider, cela me force seulement à agir plus vite que je n'escomptais. Je me rendrais ce soir au grenier d'où Geoffrins est tombé. Je dois m'y rendre et chercher encore, dit-il l'air absorbé.
Puis il me regarda alors avec une froide détermination.
- C'est complètement suicidaire, lui dis-je. Après l'avertissement qui vous a été donné, risquer le soir même de vous compromettre. Je vous conjure de différer cette visite et d'attendre que tout cela se soit tassé.
- Ce serait risquer de perdre de précieux indices. Le temps joue contre nous Qwell et nous n'avons toujours rien de décisif pour étayer notre théorie. Je vous fais remarquer en outre que c'est justement ce soir que personne ne m'attendra là-bas alors que je viens de subir les menaces très peu subtiles de la Chancelière.

Il se mura alors dans un long silence méditatif et ferma les yeux. Pourtant, il ne dormait pas et tout son esprit était en alerte. Derrière ses paupières closes, je pouvais distinguer une extraordinaire tension intérieure, de celle qui précède les grandes man'uvres. Manifestement, il s'employait à faire se confronter entre eux les différents éléments qu'il possédait et tachait d'imaginer quel avait pu être le mode opératoire des criminels, selon sa technique si personnelle qu'il éprouva à bien des reprises par la suite et dont vous avez si bien rendu compte dans vos récits cher Docteur Watson. Je dus m'assoupir et ce fut Holmes qui me réveilla d'une main énergique.

- Il est plus de onze heures mon ami, tenez-vous prêt. Le surveillant va faire sa petite inspection et il y a fort à parier qu'il ait reçu des consignes strictes de surveillance nous concernant. Je vous suggère donc de vous glisser sous vos draps et de vous tenir immobile. Quand il sera parti, je m'en irais pour ma petite expédition.
- Vous avez donc décidé d'être déraisonnable dis-je en grommelant. Je vous accompagnerais, vous aurez besoin de moi pour être attentif à votre sécurité.

L'espace d'un instant, je vis luire dans ses yeux un profond sentiment de reconnaissance. Holmes était ainsi fait qu'il n'aurait jamais sollicité ma présence à ses cotés dans une situation dangereuse sans que je lui en fasse d'abord la proposition. A peine avait-il prononcé ces quelques mots que nous entendîmes tout près le grincement d'un loquet et des pas s'approcher dans le couloir. Holmes souffla la bougie qui restait allumé et fut dans son lit en quelques secondes. Une clef tourna alors dans la serrure et notre porte s'ouvrit lentement. Nous sentîmes l'odeur de tabac froid qui ne quittait jamais le sillage du vieux surveillant d'étage. Après quelques secondes, il referma lentement la porte derrière lui et nous l'entendîmes s'éloigner de son pas pesant. Pendant quelques minutes, je me demandai si j'avais bien fait de me proposer d'accompagner mon bouillant camarade mais il ne me laissa pas le temps de m'appesantir sur notre situation. Il gratta une allumette dans l'obscurité, alluma notre lampe à huile qui éclaira la chambre d'une lumière incertaine. Tandis que j'enfilai une redingote, je le vis fouiller dans une vieille valise qu'il venait d'extirper du haut de notre armoire. Il mit quelques temps à trouver ce qu'il cherchait quand soudain, je l'entendis pousser un soupir de contentement. A ma grande stupeur, il en sortit alors un révolver très long qu'il me montra avec une apparente satisfaction, tenu négligemment par la crosse entre le pouce et l'index.
- Vous avez perdu la raison, ne pus-je que bafouiller.
Il s'approcha de moi et me montra d'un doigt impérieux que la gâchette était manquante. L'arme était inutilisable.
- De plus, il n'est pas chargé, rajouta toeil, et je vous dirais même que je serais bien incapable de vous dire quel est le calibre de cette arme
- Je préfère de loin qu'il en soit ainsi. Je ne vous apprendrais pas ce que vous risquez en introduisant un tel outil dans l'enceinte de l'Université.
- Il me semble cependant que vous oubliez que toutes nos conclusions nous fondent à croire qu'il y a eu un meurtre. Pensez-vous vraiment que ceux qui ont commis un crime sur la personne d'un distingué professeur d'Université s'embarrasseront de scrupules pour se débarrasser de deux élèves anonymes et isolés ?
Je ne pus qu'acquiescer à ce qu'il me disait et comme pour être plus démonstratif, il rajouta, en jetant un oeil sinistre sur le révolver qu'il tenait entre les mains :

- Il faut non seulement se pénétrer de la mentalité criminelle pour résoudre efficacement une affaire de ce genre, mais aussi être apte à user de moyens très contestables. On combat toujours le crime à la frontière entre le bien et le mal et résolument en marge de la société. C'est sans doute ce qui fait que la majeure partie des individus n'est pas en mesure de soutenir un tel engagement.

Nous sortîmes précautionneusement dans le couloir, et à la lumière de notre petite lampe aux trois quarts occultée, nous nous dirigeâmes vers le grenier de notre bâtiment. Holmes ouvrait le cortège en se retournant de temps à autre dans ma direction en m'adressant un sourire narquois. Nous passâmes notamment devant les appartements de Miss Braddock et finîmes par arriver devant la porte qui conduisait au grenier. Détail auquel je n'avais pas prêté attention avant de me lancer dans cette aventure, il était évident qu'elle se trouvait verrouillée.

- Et bien il me semble que nous allons devoir rejoindre nos appartements, dis-je à Holmes à voix basse et sans trop y croire, nous n'allons tout de même pas enfoncer cette porte.
- Qwell, vous faites insulte à mon esprit en suggérant que je puisse avoir omis ce détail. Avez-vous lu le remarquable ouvrage du canadien Fithmore, « Et cèdent les serrures' » ? Il se trouve que l'auteur est un ingénieur de chez Chubb & Son, une firme qui a beaucoup innové en la matière. Il s'agissait en fait d'un cousin de mon père qui écrivait sous ce pseudonyme, me dit-il en sortant de sa poche un trombone et un petit canif.
-
Il examina quelques secondes la serrure à la lumière de la lampe, introduisit son canif puis, précautionneusement, la tige tordue du trombone. Il ferma les yeux et commença son travail.

- J'ai lu ce livre une bonne quinzaine de fois avant de m'en aller rencontrer son auteur. Mon père n'aurait jamais souffert que son fils s'entraîne à crocheter les serrures, ce qui peut pourtant se révéler très utile dans bien des situations. J'ai eu déjà bien des occasions d'apprécier l'intérêt de ce savoir.

Dans un dernier cliquetis, la serrure céda et la porte s'ouvrit avec un grincement désagréable. Nous fûmes très vite en haut des marches où nous vîmes que le grenier était un véritable capharnaüm. On y avait déposé pêle-mêle vieilles cartes géographiques, mappes-mondes brisées, de lourdes malles, quelques éléments de mobilier et un vieux squelette jauni sur pieds, dont la moitié des côtes était manquante et qui avait dû faire une belle carrière dans l'amphithéâtre de biologie. On y trouvait aussi toutes sortes d'objets qui constituaient en certains endroits des tas informes qui menaçaient à chaque instant de s'écrouler.

- Evidemment, dit Holmes agenouillé au sol, l'examen de ce parquet ne nous apprendra plus rien. Une foule d'inspecteurs et de policiers a afflué ici et je doute qu'ils aient seulement pris le temps d'examiner toutes les traces qui s'y trouvaient. C'est une désagréable manie des autorités que de perdre de précieux éléments au moment précis où il est le plus aisé de le recueillir, au tout début, lorsque l'enquêteur se rend pour la première fois sur les lieux vierges du crime. Combien d'affaires auraient pu être résolues si une inspection exhaustive des lieux avait été systématiquement faite ?

Tandis que Holmes poursuivait son examen du sol en maugréant, je m'approchai de la grande fenêtre d'où Geoffrins avait chuté et qui n'avait toujours pas été réparée. Un vent piquant s'engouffrait à l'intérieur de la pièce et l'on voyait parfois, dans les ténèbres du ciel, apparaître puis disparaître la lune que les nuages masquaient puis dévoilaient au fil de leur course.

- Des amateurs, s'exclama Holmes à voix haute. Nos meurtriers, car je crois pouvoir dire à présent qu'il ne s'agit pas de l'oeuvre d'un individu isolé, sont de véritables amateurs.

Désignant une empreinte bien nette dans la poussière du sol, Holmes me fit signe de le rejoindre. La marque était en tout point similaire à celle qu'il avait déjà trouvé sur la marche et portait elle aussi l'emblème du chausseur Hortley. Trop évidente, elle semblait s'être superposée sur d'autres traces plus anciennes. Holmes reprit sa démonstration :

- Pour aller voir ce qu'il y a derrière ces malles, il faut fatalement passer par l'endroit où je me trouve, un amas de chaises de l'autre coté nous y oblige. Les inspecteurs de Scotland Yard ont donc nécessairement marché à cet endroit, le passage est ici plutôt étroit. Et pourtant, nous retrouvons cette empreinte, si fraiche qu'il ne m'étonnerait pas qu'elle ait été déposée ici il y a quelques heures à peine. Tout n'a pas du se passer comme prévu et les auteurs de ce crime auront jugé bon d'ajouter de nouvelles traces pour accuser Gradmond.
-
A quatre pattes, Holmes bondit vers un recoin de la pièce, se saisissant avec une infinie précaution d'un mégot de cigarettes se trouvant au sol.

- Il s'agit d'une « Philip Morris », voyez le petit écusson caractéristique avec les initiales et la devise césarienne, « Veni, Vidi, Vici », je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu. Maxime particulièrement appropriée, n'est-il pas ?
Devant mon air interdit, Holmes leva les yeux au ciel et me tendit le mégot.
- Il s'agit du cigarettier favori de Gradmond. C'est une marque assez rare, la boutique se trouve sur Bond Street à Londres. Je serais très surpris qu'il y ait beaucoup d'autres fumeurs de ces cigarettes à Cambridge. Il n'y a qu'un seul petit problème. Observez ce mégot mon ami, il a été clairement foulé aux pieds pour être éteint, mais pas ici. Une cigarette qui se consume atteint des températures qui dépassent plusieurs centaines de degrés. Elles laissent toujours lorsqu'elles sont écrasées au sol, une patine très reconnaissable sur le bois, parfois quelques petites bulles qui ne sont observables qu'à la loupe se forment sur la surface du vernis. Or, il y avait de la poussière sous ce mégot et je ne distingue alentours aucune autre trace. Avec beaucoup de machiavélisme, il a été là aussi déposé pour faire accuser notre vieux professeur.
- Mais comment diable possédez-vous cette science étrange, Holmes ?
- Je vous l'ai déjà dit, nous n'observons rien des choses qui nous entourent. Je possède cette étrange faculté de me souvenir de détails qui peuvent paraître insignifiants de prime abord mais qui se révèlent parfois cruciaux lorsqu'il s'agit de reconstituer la vérité à partir des lambeaux qu'elle veut bien laisser derrière elle. Ne me demandez pas les causes d'une telle affection, je les ignore complètement. Le tabac particulièrement laisse des traces bien distinctes et tous les enquêteurs devraient connaître leurs fondamentaux à ce sujet. Il y aurait d'ailleurs assurément une étude à conduire en la matière. Allons Qwell, descendons à présent, je sais ce qui s'est passé et il ne me reste plus qu'à confondre les coupables.
- Attendez demandai-je, si les marques et le mégot n'ont pas été découverts, cela signifie que celui que nos meurtriers souhaitent faire accuser ne craint rien. Pourquoi la police ne se serait-elle pas saisie de ces indices ?
- Peut-être les a-t-elle laissé à dessein, peut-être qu'un inspecteur reviendra sur les lieux une fois la théorie du suicide résolument écartée, peut-être que nous ne connaissons pas toutes les preuves disséminées par les auteurs de ce crime pour faire accuser Gradmond ? Je ne sais que répondre Qwell, mais il y a fort à parier que notre vieux professeur d'Histoire vit ses derniers jours de liberté si nous ne parvenons pas à confondre nos adversaires.

Dès que nous eûmes réintégré notre chambre, je me mis en devoir de l'interroger et le pressai de mille questions qu'il écarta de mille autres façons. Pour Holmes, à chaque jour suffisait sa peine et il se contenta de me promettre d'en dire beaucoup plus le lendemain. J'étais partagé entre le fait de croire qu'il avait agi avec vanité en m'annonçant qu'il connaissait la vérité sur cette affaire, et la certitude que la puissance de son intellect avait pu saisir l'enchainement des faits avant tout le monde. Il y avait chez lui un fâcheux penchant pour une certaine forme de théâtralité qui lui faisait ménager ses effets, à moins qu'il ne répugnât tout simplement, au risque de la dénaturer, à mettre des mots sur une logique qui n'appartenait qu'à lui-même. Il me laissa donc ce soir là avec mes doutes et en proie à de lancinantes questions. Les différents éléments de cette affaire à laquelle j'avais pourtant été associé, s'entrechoquaient sans faire sens dans mon esprit. Evidemment, le comportement à la bibliothèque de Miss Parish et Miss Braddock était plus qu'équivoque. De même, il paraissait évident que la lingère Agatha Plink était manipulée et avait agi sous l'emprise d'un fort caractère, sa simplicité et sa justesse d'esprit l'écartant des rangs des « têtes pensantes » de cette conspiration. La Chancelière, Miss Thomas, venant nous menacer jusque dans notre chambre avait elle aussi fait montre d'une fébrilité très inhabituelle mais sa position au sein du collège, sa sévérité naturelle, m'empêchaient de la voir autrement que sous les traits d'une mégère seulement soucieuse de faire taire les rumeurs et de rétablir l'ordre. Je passai toute la nuit en proie à une singulière agitation, et finis par m'assoupir au petit matin, bercé par le souffle régulier de Holmes dormant du sommeil du juste.

Le lendemain matin, Sherlock Holmes se montra d'humeur fort joviale et tandis que je m'efforçai de tenir mes yeux ouverts toute la journée, il força le respect de nos camarades en cours de Géologie par ses remarques très pertinentes sur la haute teneur en fer des terres des environs et je le surpris, chantant l'opéra, au détour d'un couloir. Il déjeuna de bon appétit, m'engageant à prendre des forces en me regardant d'un air entendu et me quitta l'après-midi pour son cours d'escrime. Il n'avait manifestement toujours pas décidé de me tenir au courant de ses plans et cette attitude aurait pu me fâcher, si je n'avais pas été accablé par les conséquences de ma nuit blanche. Je rentrai donc dans notre chambre où je m'endormis comme une masse, incapable de penser à quoi que ce fut et particulièrement aux inextricables éléments de notre affaire. Il me sembla dormir de longues heures, lorsque je fus réveillé par le contact désagréable d'un point froid se promenant sur mon front. Je vis Holmes se tenant fendu et encore en tenue d'épéiste, brandissant vers moi son arme d'entrainement, l'estoc se baladant devant mes yeux.

- Je me suis permis de vous tirer de votre lit, me dit-il sur un ton joyeux, car notre affaire a avancé, je viens à l'instant de l'apprendre, dans un sens qui valide une partie de notre théorie.
- Et que s'est-il passé lui demandai-je, en feignant de ne pas m'y intéresser.
- Vernon Gradmond vient d'être arrêté pour le meurtre de Sir John Geoffrins et ces messieurs de la police sont en ce moment même en train de fouiller son bureau. J'ai questionné un policier en faction devant notre collège. Il m'a confié que la police avait découvert aujourd'hui même un mouchoir brodé aux initiales du suspect, et dont il a été établi sans aucun doute possible qu'il lui appartenait bel et bien, non loin de la fenêtre par laquelle Geoffrins a chuté. L'étoffe du mouchoir était encore tâchée du sang de la victime. Le témoignage de Miss Thomas, faisant état de vieilles querelles entre les deux hommes, a pesé lourd contre le vieux Gradmond. Vous n'ignorez pas que les époux Thomas ont les oreilles du ministère de l'Instruction, personne n'a mis en doute son témoignage, évidemment.
- Mais c'est ignoble Holmes, et pouvez-vous cesser d'arborer cette mine triomphante !
- Oui c'est parfaitement ignoble et ce pauvre Gradmond moisit dans une sombre geôle, ignorant du fait que son seul et unique espoir réside dans deux jeunes étudiants qui ont su ne pas se laisser abuser par tous ces indices accablants. Songez mon cher Qwell, que l'ensemble de nos théories se trouve une fois de plus validé par les faits. Il est parfaitement réjouissant de constater qu'il est possible de mener à bien une enquête avec les seules ressources de l'empirisme et de la logique. Un ultime renseignement qui achèvera de vous convaincre de ce que vous refusez toujours de croire malgré l'évidence. Je viens de m'entretenir à l'instant avec James Bedell, mon professeur d'escrime. Il m'a confié que Geoffrins était un bourreau des c'urs qui multipliait les conquêtes et se débarrassait sans ménagement de ses maitresses. Il m'a révélé le nom de deux d'entre elles, Miss Parrish et Braddock, me dit-il avec gravité, guettant la surprise sur mon visage.
- Il nous faut agir, dis-je sans trop y réfléchir, je refuse de laisser se réaliser une telle infamie. Joignons sans tarder les inspecteurs. Nous disposons d'assez d'éléments substantiels à présent, ils ne pourront pas ne pas nous écouter.

Holmes planta son regard noir dans le mien. Je compris qu'il avait déjà agi. Il m'adressa en se levant quelques tapes dans le dos, comme pour s'en excuser et m'expliqua qu'il venait d'adresser une lettre à Miss Thomas, lui enjoignant de se rendre au grenier ce soir à minuit.

- Vous apprécierez le procédé, j'ai signé cette missive du nom de Geoffrins. Il y a tout lieu de croire que nos adversaires vont à présent se révéler au grand jour et tomber dans le piège que nous allons leur tendre. Si tel n'est pas le cas Qwell, je ne sais vraiment pas ce qu'il adviendra de nous, il faudra surement? Fuir.

Il avait prononcé ces quelques mots avec une grande froideur mais il ne tarda pas à retrouver le petit air amusé qui ne le quittait pas depuis le matin. Pour ma part, il me semblait que nous nous trouvions dans la pire des situations. Terrassé par le choc de cette nouvelle, je ne ressentais plus rien et me demandais quel rôle allais-je finalement devoir jouer. Holmes achevait de se changer avec décontraction, en regardant le soleil qui s'étirait encore sur la pelouse de la grande cour. Puis, il se drapa dans sa grande robe de chambre et s'installa sur son fauteuil, les jambes en tailleur et sa pipe prête à l'emploi. Il se tenait souvent de cette manière lorsqu'il méditait ou s'apprêtait à tenir un discours murement réfléchi. Mais il ne parla plus, se contentant de regarder à l'horizon ou de tenter de se distraire en lisant le journal. A un moment, il ferma les yeux mais je devinais qu'il ne dormait pas. Vers onze heures du soir, il consulta une dernière fois sa montre et se leva pour se préparer. Je sortis alors de la torpeur dans laquelle je me trouvais plongé.

- Holmes, allez-vous enfin daigner me dire ce que je dois faire pour vous assister, dis-je d'une voix faussement détendue ?
- Etes-vous certain de vouloir m'accompagner sur ce terrain Artus ? Il se peut que nous mettions ce soir nos vies en péril ce soir, vous n'êtes tenus à rien, je crois pouvoir me débrouiller tout seul.
- Je vous accompagne depuis le début, n'est-ce pas ? J'ajoute que j'en sais trop et que je ne parviendrais pas à fermer l'oeil de la nuit. Je suis sur de pouvoir vous être utile et nous ne serons pas trop de deux pour les pousser à l'erreur.
Holmes me regarda d'un air ému et reprit :
- Soit mon ami, j'admets que votre présence me faciliterait grandement les choses. Je crains que nos meurtrières ne tentent un dernier coup d'éclat, se sentant découvertes. C'est pourquoi je vous serais reconnaissant d'alerter le policier qui se trouve de faction devant le collège, dès que vous les verrez se diriger vers le grenier. Je doute fort en effet que Miss Thomas ne se rende seule au rendez-vous de ce soir. J'ose espérer qu'il vous suivra sans peine, montrez-vous persuasif Qwell, mon salut en dépend et je crains de devoir vous le dire, celui du professeur Gradmond également. Il nous faut un témoin assermenté, dites bien au policier de se tenir dans un premier temps derrière la porte et de ne rien manquer de ce qu'il devrait entendre si tout se passe comme je l'escompte. J'aurais pu et du attendre encore et trouver les moyens de les confondre par un autre biais mais il se peut bien que cette occasion n'arrive jamais et l'arrestation de Gradmond me presse, l'opinion et l'université attendent un coupable.
- Alors allons-y, dis-je d'une voix gutturale. Je vais me poster dans le placard qui donne sur le couloir, elles devront forcément passer devant moi.

Nous sortîmes en mesurant chacun de nos pas et en grimaçant à chacun des craquements que le sol lambrissé laissait échapper. Les couloirs étaient déserts et nous nous dirigeâmes en longeant silencieusement le mur, éclairés seulement par la lumière de la lune traversant les fenêtres à meneaux. Par chance, la pièce de service qui se trouvait à l'angle du couloir qui menait au grenier était ouverte et j'y pris place dans le plus grand des silences entre quelques balais et les produits d'entretien. Je pris grand soin de laisser la porte à peine entrouverte pour ne pas les manquer et je m'assis par terre, les bras noués autour de mes genoux. Bientôt, mes yeux se firent à l'obscurité et je n'entendis plus rien. Je peux confesser aujourd'hui que les longues minutes passées dans cette position inconfortable, imaginant mon compagnon tapi lui aussi dans l'ombre quelque part au-dessus de me tête, furent parmi les plus terrifiantes de mon existence. Alors que je commençai à peine à maitriser ma peur et que le froid engourdissait chacun de mes membres, j'entendis des chuchotements, puis des pas silencieux se rapprocher. Mes cheveux se dressèrent sur la tête et je retins ma respiration. Bientôt, le détour du couloir fut éclairé par une faible lumière qui grandissait peu à peu et j'aperçus les quatre femmes avancer lentement vers le grenier, Miss Braddock grelottant aux bras de Miss Parish, Miss Thomas ouvrant la marche et brandissant une lampe suivie de Miss Plink la suivant, craintive et quelques pas en retrait. Dès que j'entendis la porte du grenier se refermer derrière elles, je bondis hors de ma cachette et courus rejoindre l'entrée se situant à l'autre bout de la grande cour, où j'apercevais une lumière se déplaçant derrière les colonnes. Le policier fut convaincu par mon agitation sincère, je ne disposais que peu de temps et j'ignorais complètement ce qu'il pouvait advenir de Holmes durant ces quelques minutes. Il me fallait le convaincre de me suivre et pour ce faire de quitter son poste. Il dut trouver mon agitation sincère, et je dois dire que je ne la feignais pas car il me suivit sans émettre d'objections, se saisissant de son arme de service et vérifiant qu'elle se trouvait bien chargée. Sur le chemin et à grands pas, je lui expliquai le piège que nous avions tendu aux coupables, lui promettant d'entendre leurs confessions s'il daignait bien attendre quelque peu derrière la porte avant d'intervenir, selon les consignes de Holmes. Le policier eut des mots sévères à notre encontre qui me glacèrent les sangs et il me promit la pire des sanctions si un innocent avait à pâtir de notre initiative. Je sentis le sol se dérober sous mes pieds et ma résolution laisser la place à une peur terrible mais en quelques minutes tout au plus, nous fûmes en bas des escaliers qui conduisaient au grenier et le policier s'avança en premier en me faisant signe de le suivre. Ce fut la voix calme et assurée de Holmes que nous entendîmes en premier.

- Chacune d'entre vous a ses propres raisons, mais c'est l'intelligence collective dont vous avez fait preuve qui est tout à fait remarquable. Tout d'abord, et cela est chose connue de tout le monde, Miss Braddock et vous Miss Parish, avez entretenu par le passé une liaison avec Sir Geoffrins. Mais l'homme était volage et vous fûtes éconduites toutes les deux à peu de temps d'intervalle.
Miss Braddock poussa quelques gémissements puis ce fut la voix dure de Miss Parish qui se fit entendre :
- Vous n'avez aucune preuve de ce que vous avancez jeune homme. Cesse donc de pleurer Frances, ce freluquet est bien loin d'avoir les atouts en main pour nous battre.

Miss Parish s'efforça de rire mais ce furent comme des sanglots convulsifs qui s'échappèrent de sa gorge, sonnant sinistrement dans l'écrasant silence de cette nuit. Le ton de Holmes se fit plus ironique et il me semblait le voir, planté avec son aplomb coutumier face à ses adversaires.

- Madame, vous faîtes trop peu de cas de la vanité des hommes et des ragots des gens de maison. Je n'ai pas eu grand peine à apprendre la nouvelle moi-même et vous verrez que nombreux seront les témoins qui viendront confirmer ce que je dis. Le plus délicat a été de trouver un mobile pour Miss Plink et plus encore pour vous, Miss Thomas. La première s'est stupidement compromise en venant rajouter une empreinte par dessus toutes celles des gens de Scotland Yard qui se trouvaient depuis sur les lieux du crime, ce qui vint conforter mon idée initiale selon laquelle le professeur Gradmond ne pouvait pas se trouver, le soir du crime, chaussé des fameux souliers ressemelés par les bons soins de la boutique Hortley. Loeinclinaison de l'empreinte trouvée sur la première marche de l'escalier, grossièrement disposée de la sorte par une personne de peu d'esprit et qui était destinée à tromper la police, ne m'a pas échappé. Je peux tenir le même raisonnement pour l'empreinte sur la marche de l'escalier près de laquelle on distinguait une trace de doigt. Vous ne m'en voudrez pas de garder pour la police une foule d'autres petites curiosités qui parleront à n'en pas douter contre vous toutes. Mais de vous quatre, Miss Plink est sans nul doute la moins coupable car si elle dut agir comme vous par dépit amoureux, c'est sous l'emprise de Miss Thomas qu'elle a opéré pour incriminer un innocent. Sans votre fébrilité à vouloir me voir arrêter mon enquête, j'aurais pu passer à coté de votre culpabilité mais il vous fallait suivre de très près toute cette affaire, quitte à vous compromettre?
- Je le savais, gémit Miss Braddock, je savais qu'il était au courant de tout. Oh mon Dieu, dit-elle en sanglotant, nous sommes perdues.
- Taisez-vous Frances, lança sèchement miss Thomas, ou je vous jette à votre tour par la fenêtre !
On entendit plus qu'un sanglot étouffé, le bruit de bottines marchant de long en large et la voix laconique de Holmes :
- Vous ne pourrez tout de même pas passer tout Cambridge par les fenêtres, Madame la Chancelière.
- Vous n'avez aucune idée de ce que je suis capable de faire Monsieur Holmes. Je dois reconnaître que vos déductions sont brillantes, malgré tous nos avertissements, vous avez persisté dans votre ridicule petite enquête, accumulé des une foule d'indices très intéressants mais qui ne peuvent fonder une culpabilité. Qui croira t?on d'après vous, l'épouse d'un grand serviteur de l'Etat ou le ridicule Sherlock Holmes ? Je suis curieux de le savoir, est-ce que votre père daignera sortir de la retraite dans laquelle il se trouve depuis la mort de votre mère ou devrons-nous lui faire parvenir votre corps dans le Sussex ?
On entendit distinctement le bruit d'une lame sortant de son fourreau et Miss Thomas, hystérique, reprit :
- Un jour viendra prochainement où les hommes tels que Geoffrins, qui se jouent du c'ur des femmes et les abusent pour mieux les briser, ne seront plus qu'un odieux souvenir. Malgré toute votre intelligence, vous avez été bien incapable de trouver les moyens de nous confondre.
- C'est que je ne bénéficiais pas des moyens de la police Madame, mais de l'appui d'un seul homme?
- Taisez-vous Holmes, nous savons tout. Nous nous occuperons de l'insignifiant petit Qwell plus tard mais à présent vous allez rédiger une lettre d'adieu, à votre père Holmes et vous sauterez par la fenêtre ou je vous passerais tant de fois par le fil de cette épée que vous me supplierez de vous achever !
- Je suis bien forcé de le reconnaître Madame, vous avez raison. Les femmes sont naturellement plus adroites et intelligentes que les hommes. Le monde vous oblige à dissimuler vos sentiments et la nature de vos aspirations les plus intimes dès le plus jeune âge. Si l'on rajoute tous les bons sentiments qui se trouvent traditionnellement attachés à votre sexe, j'ai toujours considéré que cela faisait de vous les créatures les mieux armées pour commettre les actes les plus abominables. Mais un crime laisse toujours des traces et si les coupables ne commettent aucune erreur durant leur forfait, il est toujours possible de les pousser à la faute, après coup. C'est pourquoi j'ai pris la précaution de faire placer derrière cette porte un policier que Qwell a eu la bonté d'amener jusqu'à nous et qui doit selon toute logique s'y trouver depuis quelques minutes maintenant.
- Adieu Sherlock Holmes !

Doeun geste vif, le policier enfonça la porte et se précipita à l'intérieur. Holmes se tenait dos à la fenêtre et me regarda avec intensité. Au moment où nous avions ouvert la porte je l'avais vu sortir son pistolet de derrière son dos. Face à lui, armée d'une longue épée, Miss Thomas hésita une seconde en contemplant le noir canon de l'arme de Holmes puis se jeta vers nous et me blessa très sérieusement la main. C'est là la seule blessure de guerre dont j'eus jamais à souffrir. Holmes se jeta sur elle au moment où le policier faisait feu et je crois pouvoir dire qu'il lui sauva vraisemblablement la vie. Touchée à l'épaule, elle perdit connaissance, tandis que ses complices, pleurant et hurlant, s'effondraient dans un coin de la pièce. Quelques heures plus tard, le collège grouillait d'inspecteurs et nous fûmes emmenés au loin et interrogés des heures durant.

- Le monde est peuplé d'ingrats mes amis, reprit Sir Artus James Qwell, bien des aventures parmi celles que vous avez rapporté cher docteur Watson, se terminent sur une injustice, celle faite à Holmes lui-même. On ne parla pas de lui dans la presse. Scotland Yard fut mortifié d'avoir été dépassé par un jeune étudiant sans moyens et l'institution universitaire ne lui pardonna pas d'avoir découvert un ver dans le plus beau de ses fruits. Il fut sommé de quitter Cambridge dans la semaine qui suivit. Son père ne vint pas le chercher. C'est seul que je le vis pour la dernière fois s'engouffrer dans un cab et quitter l'université sans qu'un seul de ses condisciples ne soit là pour lui dire au revoir. Pas même moi, on m'avait déplacé dans une autre chambre et le Chancelier me donna une retenue le jour du départ de Holmes. C'est donc par la fenêtre de la bibliothèque que je lui fis en moi-même mes adieux. J'étais devenu un homme en quelques mois à son contact et confronté à cette ténébreuse affaire qu'il avait résolue en quelques jours seulement, là où les autorités s'apprêtaient à faire condamner un innocent. Vous comprendrez sans doute mieux la défiance qu'il eut depuis pour les femmes et pour les inspecteurs de Scotland Yard. Il ne s'agissait pas d'une manifestation fâcheuse de son caractère, mais des vestiges d'un passé douloureux. Il me confia quelques jours avant de quitter Cambridge qu'il avait toujours rêvé d'être violoniste, mais qu'il allait à présent s'employer à détruire implacablement le crime sous toutes ses formes. Qu'a-t-il gagné en suivant son destin à compter de ce jour ? Une matière à la mesure de son cerveau, un ami fidèle, des ennemis redoutables, mais aussi une vie marquée définitivement du sceau de la solitude. On ne choisit pas d'être aussi seul assurément, il faut une existence et des événements taillés à la mesure de ce destin.
- Vous oubliez quelque chose, dis-je, il a tout changé. On est plus policier de la même manière depuis Holmes. Il a sauvé un nombre considérable d'existences et empêché des crimes horribles d'être perpétrés. Il en avait conscience.
- Oui, sans doute Docteur Watson, me répondit Qwell d'une voix lugubre, et lui seul connaît la rançon d'une telle satisfaction.



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