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Accueil » Fictions » L'aventure de l'épicier superstitieux
par
Jean-Claude Mornard
Ses autres fictions
L'aventure de l'épicier superstitieux Janvier 16, 2006
Illustrations © Lysander


Sous le regard perçant de Sherlock Holmes, notre visiteur , un homme massif d'apparence négligée assis sur l'extrême bord du fauteuil, triturait nerveusement entre ses doigts boudinés un chapeau melon qui avait connu des jours meilleurs.

- Je dois avouer, monsieur Ballander, que l'affaire que vous me proposez compte parmi les plus singulières jamais soumises à ma sagacité.

Puis, se tournant dans ma direction:

- N'est-ce pas votre avis, Watson ?

- Vous avez maintes fois eu maille à partir avec des maîtres chanteurs, Holmes, mais j'avoue que le cas de monsieur Ballander est sans précédant .

Le détective, dans un geste familier, joignit l'extrémité de ses doigts sous son menton et laissa errer son regard vers le plafond.

-Récapitulons, dit-il à l'intention de notre client. Vous êtes épicier sur Hobbs Street et vous recevez, depuis plusieurs semaines, des lettres anonymes vous accusant du meurtre de votre concurrent direct, le sieur Wembley. La boutique de ce dernier est sise à deux pas de chez vous, sur Merrison Court Road . Le dépit et la jalousie de voir cet homme détourner une partie de votre clientèle constitueraient votre mobile. Et votre mystérieux maître chanteur menace de vous livrer à la justice à moins que vous ne déposiez une malette, contenant une certaine somme d'argent, sur un banc de Hyde Park, lundi prochain à vingt-trois heures. C'est bien cela ?

Ballander s'agita nerveusement sur son siège et se mit à triturer une patte de lapin qu'il avait fait surgir de sa poche.

- C'est exactement cela, monsieur Holmes.

- Cependant, poursuivit mon vieil ami, selon vos propres dires, le nommé Wembley se porte comme un charme . Le chantage dont vous êtes victime me semble de ce fait totalement sans objet !

Le gros épicier soupira et, quand il reprit la parole, ce fut sur le ton d'un enseigant s'adressant à des élèves légèrement obtus.

- Je vous ai pourtant expliqué mon problème le plus clairement possible, messieurs. Madame Lipinska s'est montrée formelle ! Elle a clairement vu le meurtre de Wembley dans sa boule de cristal...Et le visage de l'assassin n'était autre que le mien !

L'ombre d'un sourire flotta brièvement sur les lèvres de Sherlock Holmes.

- En d'autres termes, votre persécuteur ne vous accuse pas d'avoir commis un meurtre mais d'être sur le point d'en commettre un ? C'est assez tiré par les cheveux !

Ballander se rengorgea.

- Madame Lipinska ne s'est jamais trompée dans ses prédictions ! Depuis plusieurs mois que je fréquente son cabinet de voyante, chaque dimanche après-midi, tout ce qu'elle a prédit grâce à sa boule de cristal ou à ses cartes s'est réalisé !

- Donc, vous avez l'intention de trucider votre concurrent ?

- Mais pas du tout, monsieur Holmes ! Je suis le plus pacifique des hommes ! Je pense toutefois que, si madame Lipinska a vu le meurtre c'est que meurtre il y aura ! Je crois aux forces invisibles , à la prédestination...Je n'ai pas tué, monsieur Holmes, mais il n'en est pas moins vrai que je suis un meurtrier en puissance !

Je toussotai.

- Votre affaire, bien qu'assez extraordinaire dans sa forme, me semble assez simple, fis-je. Cette voyante profite de votre crédulité pour vous faire avaler des couleuvres et vous faire chanter.

- C'est en effet la première chose qui vient à l'esprit, Watson ! lança holmes d'une voix songeuse. Mais méfions nous des évidences.

- Madame Lipinska est l'honnêteté personnifiée, intervint Ballander. Elle refuse même d'accepter des émoluements en échange de ses services !

Sherlock Holmes sursauta comme si un serpent l'avait mordu.

- Voila qui est très instructif ! J'entrevoyais sept solutions possibles à votre problème, cher monsieur, mais vous venez de réduire considérablement ce champ de possibilités ! Pouvez-vous simplement me dire comment vous en êtes arrivé à entrer en contact avec cette voyante ?

L'épicier se tirailla machinalement le lobe de l'oreille.

- C'est mon commis, le jeune Ian Mc Robben, un garçon fort débrouillard, à mon service depuis un peu moins d'un an et bien plus éfficace que ce vieil ivrogne de Stratton, mon ancien employé, qui a attiré mon attention sur une annonce dans le journal.

-Il sait donc votre fascination pour tout ce qui touche aux mystères de la destinée ? Ou plutôt, si vous me permettez cette formulation un peu brutale, il sait que vous êtes redoutablement superstitieux ?

Ballander redressa ses deux mentons qui tremblaient d'indignation.

- Je n'approuve pas le choix de vos termes, monsieur Holmes , mais, pour répondre à votre question, si toutefois c'en est vraiment une, oui il le sait. Je n'en fais pas mystère.

Holmes se leva, comme s'il étit monté sur ressort.

- Vous allez regagner votre boutique, monsieur Ballander, et vous débrouiller pour que votre commis ne la quitte pas avant notre arrivée d'ici quelques heures.

- Mais il y a pas mal de livraisons à effectuer et...

- Faites ce que je vous demande et toute cette histoire sera reglée très rapidement.

Après le départ du gros homme, Holmes enfila son manteau et coiffa son chapeau.

- Venez Watson, nous avons une petite visiste de courtoisie à rendre au dénommé Wembley.

- Etrange personnage, ce Ballander, remarquai-je quelques minutes plus tard dans le cab qui nous conduisait à Merrison Court Road.

- Un idiot de la pire espèce, Watson, répondit Holmes avec une grimace expressive . Son concurrent devrait nous fournir la clé de l'énigme en un temps reccord. L'affaire est singulière mais d'une simplicité enfantine !

L'entrevue avec Wembley fut de courte durée et se déroula exactement de la façon prévue par le détective.

Il ne devait pas être plus de seize heures lorsque nous pénétrâmes dans l'épicerie de monsieur Ballander.

Nous fûmes accueillis par un jeune homme d'apparence assez frêle mais à l'air dégourdi, occupé à disposer artistiquement des pyramides de conserves sur le comptoir.

- Que puis-je pour vous, messieurs ? demanda-t'il d'une voix douce , presque féminine .

- Nous voudrions voir votre patron, déclara Holmes tout en embrassant le magasin du regard.

Ballander, ayant vraissemblablement entendu nos voix, surgit de l'arrière boutique.

- Alors, monsieur Holmes, avez vous du nouveau ?

Je ne pus m'empêcher de remarquer le tressaillement qui parcourut le corps du jeune Mc Robben à l'énoncé du nom de mon légendaire ami.

Le mouvement furtif du commis n'avait pas échappé à Holmes.

- Monsieur Mc Robben, je vous demande de bien vouloir accrocher le pannonceau " Closed" à la porte et de donner un tour de clé.

Comme hypnotisé, le commis s'exécuta .

- Passons dans l'arrière boutique, poursuivit le détective. Je pense que nous y serons plus à l'aise pour parler.

Nous nous trouvâmes bientôt installés tous les quatre sur des chaises inconfortables, dans une petite pièce encombrée de denrées alimentaires diverses.

Mc Robben, le menton posé sur la poitrine, semblait prêt à pleurer.

- Nous revenons de chez votre concurrent, monsieur Ballander . Mon nom et ma réputation lui ont rapidement délié la langue et il s'est empressé de confirmer ce que j'avais déja déduit sur la base de votre récit de ce matin.

Le gros épicier semblait suspendu aux lèvres de Sherlock Holmes.

- L'affaire, malgré ses aspects assez farfelus et tout le fatras folklorique dont elle se pare - voyante, meurtre prévu à l'avance, prédictions apparement sans failles- est d'une banalité affligeante ! Résumons nous... Nous avons deux épiciers installés dans le même quartier, deux hommes qui se livrent depuis un certain temps à une petite guerre de concurrence. Or, l'un de ces deux individus, vous même, monsieur Ballander, ne fait pas mystère de son caractère naïf et terriblement superstistieux.

Ballander voulut prendre la parole mais Holmes l'interrompit du geste.

- Wembley a rapidement compris le parti à tirer de cet état d'esprit particulier. Dans un premier temps, alors que vous étiez à la recherche d'un nouveau commis du fait de l'alcoolisme de l'ancien, il vous a dépêché ce jeune homme qui n'est autre que son neveu. Efficace et de mine avenante, il vous a immédiatement conquis et vous l'avez engagé.

Mc Robben semblait changé en statue de sel.

- Un jour, votre nouveau commis si sympathique a attiré votre attention sur l'annonce publiée par une certaine Madame Lipinska, voyante de son état. Il savait pertinement que vous seriez prodigieusement intérêssé. Et en effet, vous avez commencé à rendre des visites fréquentes à...Cette dame .

Le détective avait lâché ce dernier mot sur un ton d'une cinglante ironie tout en coulant des regards en coin au pauvre Ian Mc Robben qui se décomposait à vue d'oeil.

- Curieuse voyante, qui ne reçoit que le dimanche -jour de fermeture de votre boutique- et, contrairement aux autres charlatans de la même eau, ne se fait pas payer pour les consultations.

Le jeune commis déglutit avec peine.

- Ce fut votre erreur, à Wembley et à vous, monsieur Mc Robben. Vous saviez que, en plus d'être superstitieux, votre patron est quelque peu avare (ainsi que me l'avait déja indiqué l'état déplorable de son chapeau melon qui aurait bien besoin d'être remplacé par un modèle neuf mais ne l'a jamais été) et que la gratuité des séances était une bonne garantie de leur suivi régulier par Monsieur Ballander.

- Le portrait que vous dressez de moi est, une fois de plus, des moins flatteurs, fit Ballander d'un ton de dignité outragée.

- Il n'en est pas moins fidèle !!! Mais, permettez que je poursuive mon petit exposé des faits. Madame Lipinska n'était autre que Ian Mc Robben, dont l'apparence fragile et la voix douce lui permettait aisément de se faire passer pour une femme...Pendant des mois, la pseudo voyante vous a prédit diverses petites choses qui, toutes, se sont réalisées. Ce n'était pas bien difficile: Mc Robben-Madame Lipinska vous annonçait, par exemple, une grosse vente de telle ou telle denrée pour le lendemain et il suffisait aux deux complices de payer un quelconque quidam pour qu'il vienne dans votre boutique et fasse en sorte que "la prédiction" se réalise.

Holmes savoura le regard de merlan frit dont l'épicier le gratifiait.

- Une fois que vous avez été sérieusement conditionné, "Madame Lipinska" vous a prédit un évènement horrible: dans un futur proche vous alliez commettre un meurtre sur la personne de votre concurrent direct ! Bien entendu vous y avez cru et nos deux gaillards, dont c'était le but depuis le départ, se sont mis à vous faire chanter afin de vous soutirer un maximum d'argent ce qui aurait pour effet, non seulement de les enrichir, mais aussi de vous mettre sur la paille et de les débarasser d'un rival encombrant.

Soudain, avec une rapidité dont nul ne l'aurait cru capable, Ballander se rua sur le jeune Mc Robben dans l'intention manifeste de l'étrangler.

Le commis fit jaillir de sa poche un couteau à cran d'arrêt.

Mon vieux revolver d'ordonnance tonna et Mc Robben, le poignet fracassé, s'écroula en gémissant.

- Bravo Watson, joli coup !

Ainsi s'acheva cette étrange aventure. Mc Robben fut remis aux mains de la police, tout comme cela avait été le cas pour son oncle quelques heures plus tôt. Monsieur Ballander se trouva un autre commis...Et aussi une nouvelle voyante. Cette dernière lui prédit un mariage proche avec "une fort belle femme brune" et, détail amusant,cette prédiction se réalisa puisqu'il épousa sa cartomancienne dans l'année !



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