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Accueil » Fictions » Le monstre de Crowborough
par
Alexis Barquin
Ses autres fictions
Le monstre de Crowborough Mai 1, 1993
Illustrations © Lysander


INTRODUCTION

La réouverture du Grand dépôt de Paris de la quincaillerie Franco-Midland, le 14 janvier 1993, après quelques années d'inactivité, a permis une découverte extraordinaire. Un de nos quincailliers, en vidant une vieille caisse, expédiée en 1914 par notre bureau de Birmingham et, depuis, oubliée au fond d'un entrepôt, contenant des pièces de porcelaine anglaise sans grande valeur, a mis au jour un document qui éclaire une facette jusqu'alors inconnue de la vie de Sir Arthur Conan Doyle.
La caisse contenait divers objets vendus en vrac par la famille Doyle à Arthur Pinner-Beddington, en juillet 1914. L'ensemble fut envoyé directement à Paris, sans être déballé, pour être ensuite dispersé dans les succursales de province. Malheureusement, la déclaration de guerre avec l'Allemagne est venue interrompre la livraison. Cette caisse fut rangée et oubliée. La demande pressante qui suivit la reprise de nos activités nous a conduits à faire un inventaire complet de nos produits. Le contenu de la fameuse caisse fit le bonheur des amateurs de porcelaine. Cependant, ces objets ne constituaient pas l'essentiel de la découverte. En déballant les pièces soigneusement enveloppées dans du papier par la famille Doyle, un de nos quincailliers s'attarda sur quelques pages du Times de l'époque qui relataient la montée vers la guerre. Pris au jeu, notre homme décida de reconstituer l'exemplaire du quotidien, page par page. Ce faisant, il prit un soin tout particulier à défroisser les papiers d'emballage et épargna quelques feuillets qui n'avaient rien à voir avec le journal. Il s'agissait de pages d'écriture en anglais. Un autographe de Sir Arthur Conan Doyle ?
Non ! Notre quincaillier le crut jusqu'à la lecture du dernier feuillet, signé par John H. Watson et daté du 26 juin 1911. Il s'agissait d'un original du fameux docteur, compagnon de Sherlock Holmes. Mais comment ce document avait-il pu se retrouver autour d'une théière ébréchée ? Souvenons-nous que Sir Arthur Conan Doyle a longtemps entretenu des relations avec le docteur Watson. Elles lui procurèrent une place privilégiée dans le cercle restreint des amis de Sherlock Holmes. Entre 1887 et 1927, il fut même l'agent littéraire du médecin-biographe. Il permit ainsi la parution de soixante relations d'enquêtes et put s'enorgueillir d'avoir contribué à la renommée du plus grand détective de tous les temps. Conan Doyle était lui-même un écrivain. Il donna de nombreuses nouvelles et quelques romans historiques, fantastiques ou aventureux. Les plus célèbres sont La Tragédie du Korosko, La Compagnie blanche, Micah Clarke et Le Monde perdu.
Ce dernier récit a pour sujet la découverte d'une région où subsistent depuis des millions d'années quelques spécimens d'espèces animales préhistoriques. On a longtemps cru que cette histoire lui avait été inspirée par la découverte en 1909 d'une empreinte de pied de dinosaure dans la petite ville de Crowborough, dans le Sussex. Le document retrouvé par nos soins donne une autre interprétation. Après une traduction sommaire, effectuée par un de nos chefs de rayon, il apparaît que l'empreinte de dinosaure n'était pas liée à une découverte paléontologique mais à un meurtre mystérieux que Sherlock Holmes avait eu à élucider...


L'AVENTURE DU MONSTRE DE CROWBOROUGH

Pour avoir côtoyé mon ami Sherlock Holmes durant de longues années et l'avoir suivi dans de si nombreuses investigations, je pensais être à mon tour initié à cet art de l'observation et de la déduction qui l'avait rendu célèbre. Cependant, un jour d'octobre 1910, je pus constater combien il est vain de présumer de ses capacités.
J'arrivai peu après l'heure du déjeuner dans la petite maison du Sussex où mon ami avait choisi de prendre sa retraite. Nous étions convenus de nous voir régulièrement, en dépit de la distance qui nous séparait, pour entretenir cette vieille amitié qui nous unissait. Je trouvai Holmes dans son salon, plongé dans la lecture des journaux du matin. En posant mon sac de voyage près du bureau, je vis que l'échiquier était sorti. Les pièces n'étaient plus à leur position initiale et un roi était couché. Un enchaînement d'idées me parcourut l'esprit et j'osai affirmer :
- Bonjour Holmes, je vois que vous avez reçu la visite de votre frère !
- Absolument pas, mon cher Watson. Vous êtes la première personne à me visiter aujourd'hui. Et Mycroft, qui, vous le savez, déteste sortir de sa routine quotidienne, n'est encore jamais venu me voir dans ma tanière.
- Pourtant, les faits affirment le contraire ! insistai-je.
Holmes posa son journal.
- Je vous écoute.
- J'ai remarqué que l'échiquier était sorti. Les blancs ont été matés. Or, c'est vous qui aviez les blancs, à en juger par la disposition caractéristique des pièces noires que vous avez capturées et que vous disposez toujours de cette manière. Mais comme votre femme de charge ne sait pas jouer aux échecs, cela suppose que vous avez joué avec quelqu'un d'autre. Votre défaite indique que votre adversaire était un esprit fort. Et comme vous n'êtes pas habillé, je déduis que l'homme devait être un proche. Il s'agit sans aucun doute de votre frère Mycroft !
- Intéressant en effet, mon cher ami ! Votre raisonnement est d'une implacable rigueur et je vous en félicite. Je constate que vous avez, l'âge aidant, ajouté à vos nombreux talents ceux de l'observation et de la déduction. Cependant ne trouvez-vous pas étrange qu'il n'y ait qu'un seul siège ?
- Il aura été simplement déplacé.
- Ou qu'un seul verre sur la table ?
- Votre frère n'a pas souhaité boire.
- Donc, selon vous, je dois me rendre à l'évidence. Mon frère est bien venu ici. Pourtant je vous jure que tel n'est pas le cas.
- J'ai néanmoins tenu un raisonnement logique...
- C'est ce que vous croyez. Mais vous avez commis une petite erreur et voyez où cela mène : on fait apparaître des fantômes. Un roi couché indique qu'il a été battu, nous sommes d'accord, mais cela n'implique pas forcément que deux adversaires viennent de s'affronter. J'étudiais une ancienne partie, récoltée, il y a quelques années, en France. Lorsque mes abeilles m'en laissent le temps, je prépare quelques notes pour la rédaction d'un article sur la psychologie du jeu d'échecs.
Du temps où Holmes exerçait, il s'était beaucoup investi dans le jeu d'échecs, qui lui fournissait l'exaltation mentale nécessaire à son équilibre, au même titre que la cocaïne.
- Le caractère d'un individu se calque toujours sur son style de jeu. Le pessimiste est voué aux abandons prématurés, l'audacieux ne pense qu'à l'attaque alors que le timide vise d'abord la nullité. Les sacrifices conviennent au prodigue tandis que l'avare prend le pion empoisonné. Les exemples sont multiples. On distingue très nettement dans cette partie que les deux esprits en opposition ont des traits de caractère commun : l'obstination et l'agressivité. Il s'agissait de Mr. Hennessy et de Mr. Guibert, qui furent mêlés à ce qu'on a appelé " l'Affaire du monstre de Crowborough ", que j'ai résolue assez rapidement malgré la singularité de certains faits. Vous pourrez trouver les coupures de presse la concernant dans le classeur de 1909, au mois d'avril, il me semble.
Il me fallut peu de temps pour mettre la main sur les articles et les lire rapidement.
- Je me souviens de cette affaire mais j'ignorais que vous y aviez été mêlé.
- J'ai dû omettre de mentionner cette histoire... Ce fut l'unique fois où je tins une place des plus particulières au sein de la police, puisque j'y fus nommé suppléant à titre exceptionnel. Vous savez, Watson, que l'année 1909 fut une année noire pour Scotland Yard. Leur effectif réduit et une montée de la criminalité contribuèrent en partie à me conférer ce titre provisoire. Le Yard ne disposant pas d'inspecteur pour étudier le cas du monstre, j'eus le douteux privilège de me voir attribuer l'affaire. Bien entendu, je devais rendre compte de mes moindres faits et gestes, mais je pouvais agir seul. Tout ceci fut complètement officieux, naturellement. Toutefois, je reçus un petit pécule pour mes heures de travail.
- C'est bien la seule fois que la police vous ait engagé, Holmes ! Auriez-vous le temps, aujourd'hui, de me raconter dans les détails cette affaire de Crowborough ?
- Soit. Le 9 avril 1909, je fus réveillé par l'inspecteur Bardle de la police du Sussex. Il m'annonça, non sans réticence, que la police avait besoin de moi d'une manière tout à fait inhabituelle. Il m'expliqua ce que vous savez déjà et, sans attendre, m'emmena à la gare. Nous arrivâmes dans la petite ville de Crowborough en début d'après-midi. Au bout d'un large chemin de terre, qui délimitait la cuvette de Wealden Beds, se trouvait l'habituel rassemblement qui se constitue autour d'un cadavre : un agent de police, un gentleman qui devait être un docteur, plus quelques autochtones intarissables. L'inspecteur me présenta :
- Voici Mr. Sherlock Holmes, dit-il. Il va s'occuper de cette affaire. Il a été assermenté et tout le monde se doit de coopérer avec lui comme vous le feriez avec moi. Ceci étant dit, je vous quitte. J'ai de mon côté une enquête alambiquée à résoudre.
A peine était-il parti que l'assemblée s'écarta pour me permettre d'examiner le sol près du corps. Partout, la terre avait séché, hormis quelques parcelles boueuses, témoignant de la dernière pluie. Sur une partie humide, je distinguai une curieuse empreinte. Approchant les soixante-dix centimètres, elle s'apparentait à une sorte de patte munie de trois doigts énormes ! Malgré l'importante collection d'empreintes animales que j'avais répertoriée durant ma carrière, aucune ne ressemblait à celle-ci. Entre deux de ses doigts, je remarquai un petit caillou blanc, incrusté de taches brunes, que je ne reconnus pas sur le moment. Je le ramassai, car il n'appartenait pas à la géologie du terrain. Derrière moi, les paysans évoquaient de vieilles légendes locales relatant les hauts faits d'un monstre merveilleux. Interrompant ces intéressantes considérations sur le folklore vernaculaire, j'envoyai l'un d'eux chercher quelques livres de plâtre de Paris afin d'effectuer un moulage de l'empreinte. Vous savez, Watson, que je préfère ce procédé aux croquis souvent imprécis ou à la photographie aux résultats aléatoires. Je m'approchai alors du corps de la victime et le docteur commença son exposé, aussi clair que concis :
- Il a dû se fracasser le crâne sur la grosse pierre que vous voyez là. A mon avis, il est tombé. Un homme si jeune ! Remarquez Mr. Holmes, il n'a pas souffert. Il est mort sur le coup. La victime était un homme approchant la trentaine, robuste, sans doute sportif. Rasé de près, la moustache avantageuse, il portait une tenue de soirée, un haut-de-forme, qui avait roulé lors du choc, et une canne gravée à ses initiales : " A G ". D'après la coupe de sa veste et l'élégance de ses chaussures, je compris que l'homme était français. Seuls son visage et ses bras étaient recouverts d'un hâle léger indiquant qu'il avait bénéficié récemment d'un séjour au soleil. D'autre part, son avant-bras gauche était zébré de plusieurs longues et fines cicatrices, si peu perceptibles qu'elles laissaient présumer des blessures soignées par un médecin aux honoraires proportionnels à ses talents. Accessoirement, parmi son trousseau, je notai une grosse clé, typique des portails de villas. Ses papiers confirmèrent qu'il habitait à Paris, et vous savez que les villas parisiennes ne sont pas à la portée de toutes les bourses. Ces différentes observations laissaient à penser que le malheureux jouissait d'une certaine fortune personnelle. L'ouverture du portefeuille nous apprit peu de choses. La victime s'appelait André Guibert. Sa carte de visite ne mentionnait aucune profession et, hormis une carte de membre d'un club d'échecs, le reste était inintéressant. Toutefois, le contenu de ses poches fut plus instructif. Il y avait une importante somme d'argent en billets de banque et deux tickets de train. Ils excitèrent davantage ma curiosité. Le premier avait été acheté à Paris, gare du Nord, à destination de Dunkerque. Le second l'avait été à Douvres, pour Crowborough. L'heure et la date figurant sur le billet français indiquaient " 5 heures du matin, le 8 avril ". La mort était survenue approximativement dans la soirée du 8. Ainsi Mr. Guibert avait voyagé toute la journée de Paris à Crowborough pour finalement mourir à son arrivée. L'absence de bagages à main près du cadavre laissait supposer un court séjour en Angleterre. Cette hypothèse fut confirmée en constatant que ses billets de banque étaient tous français. Aucune pièce ne les accompagnait. Cet homme avait payé son passage avec une extrême rapidité sans récupérer sa monnaie. Imaginez Watson, un homme pressé par on ne sait quel événement achetant en hâte son billet à Paris puis arrivant à Dunkerque, faisant de même pour le ferry et imaginez-le à Douvres, changeant ses francs contre des livres pour acheter un billet pour Crowborough toujours avec cette hâte obsédante. Quelles pouvaient être les motivations de cet homme ? Fuyait-il un danger qui eut raison de lui à Wealden Beds ? Toutes ces questions réveillèrent en moi les vieux instincts de chasseur que je croyais définitivement endormis. Rentré à Londres, je fis expertiser l'empreinte de plâtre par un professeur du British Museum. Cachant difficilement son intérêt, il pensait, après examen rapide, reconnaître la patte postérieure d'un jeune iguanodon de la période crétacée.
Je fis un premier rapport à Scotland Yard annonçant ma décision de partir pour Paris le lendemain. Plus rien ne me retenait ici. Je devais me rendre là où tout avait commencé. Le voyage fut long et fatigant. Cependant, sans perdre de temps à contacter la Sûreté, je me rendis à la villa de Mr. Guibert. La maison était située près du Champ de Mars avec une jolie vue sur la Tour Eiffel. Vivant seule mais aimant l'ordre, la victime avait amassé une foule d'objets aussi hétéroclites qu'anciens. Face à la porte, sur un piédestal, trônait une céramique de la Tène surplombée d'un bas-relief égyptien. Plus loin, un petit squelette animal incomplet fixait, de ses orbites vides, un bouclier persan. La disposition soigneuse et la propreté du lieu contrastaient vivement avec ce désordre anachronique. Cette pièce me rappelait en tout point le salon de Mr. Nathan Garrideb, souvenez-vous... Quelques papiers suffirent à confirmer ce dont je me doutais déjà. Mr. Guibert était chercheur au laboratoire de paléontologie du Muséum d'Histoire naturelle de Paris. Quand je sortis, le soleil s'apprêtait à disparaître, aussi dus-je remettre au lendemain ma visite au musée. Pour ne pas perdre ma soirée, je décidai, après un rapide repas, de me rendre au club d'échecs où Mr. Guibert avait une inscription. Liant l'utile à l'agréable, j'escomptais m'informer sur la victime en me distrayant.
La salle de jeu se trouvait non loin du restaurant, face au ministère de la Guerre. Le directeur me reçut chaleureusement et il accepta l'entretien que je lui réclamais. Mon nom lui était familier mais il ne montra guère de surprise à ma venue. Attitude typique dans un lieu que fréquentait l'élite intellectuelle. Il fut désolé d'apprendre la mort de Mr. Guibert, qui était un fidèle de la première heure.
- J'ai le souvenir de nombreuses soirées où il fut le centre d'intérêt de nos réunions. Il en imposait par son savoir et son éloquence, par son humour aussi. Sapristi ! ses parties provoquaient à coup sûr des querelles mouvementées. Non pas qu'il fût mauvais joueur, monsieur Holmes, mais il jouait pour l'argent et de gros paris se tenaient autour de sa table.
- Avait-il des dettes ? demandai-je.
- Certes non ! Peu de joueurs peuvent prétendre jouer à son niveau. Le seul homme qui lui ait tenu tête est un de vos compatriotes de ses amis, un scientifique de son acabit avec lequel il était très lié. Lorsqu'ils venaient ensemble, la salle était plus calme car ils jouaient entre eux dans leur coin et discutaient.
- A quand remonte sa dernière rencontre avec ce gentleman ?
- Laissez-moi consulter le classeur des parties, je vous prie.
Le directeur en tira quelques feuilles.
- Voici celles que M. Guibert a eu la bonté de laisser à la disposition des autres joueurs souhaitant en tirer leçon... Là ! Hennessy, c'est le nom de ce monsieur. Les dernières feuilles datent d'il y a deux mois. Du 15 février pour être exact... Voilà le classeur. Je vous laisse chercher.
- Cet Anglais apparaissait-il uniquement avec Mr. Guibert ?
- Oui, ce n'est pas un habitué du club. Il n'est même pas membre. Nous tolérions sa présence en tant qu'invité de M. Guibert mais nous n'avions que peu de rapports avec lui.
- Permettez, monsieur, que je recopie certaines de ces parties.
- Naturellement, c'est fait pour cela.
Quand j'eus terminé, je posai une dernière question.
- La dernière fois que vous avez rencontré Mr. Guibert, il vous a semblé un peu préoccupé ou inquiet, n'est-ce pas ?
- C'était il y a quelques jours. En effet, il est reparti assez tôt et ne fut pas très loquace. Comment diable savez-vous cela ?
- Je viens de le lire.
Sur cet effet de style, je quittai le directeur pour rejoindre la salle de jeu et passai le restant de la soirée à évaluer ma force avec les gentlemen présents...
- Comment aviez-vous deviné l'état de Mr. Guibert, Holmes ?
- Tut ! Vous avez le don de choisir les mots qui blessent, Watson. En recopiant la partie que vous avez devant vous, je la rejouais dans ma tête. Je constatai la différence de jeu entre la dernière et les précédentes. Beaucoup moins claire, cette partie ! Parsemée de petites erreurs. Lorsqu'un joueur fort n'est plus concentré, cela veut dire qu'il a des problèmes.
- Reprenons.
- Vers 23 heures, fatigué, je quittai le club. J'avais loué une chambre à l'Hôtel du Louvre, qui présentait alors le meilleur service de la capitale. Malgré l'affaire qui me préoccupait, je m'endormis sans problèmes. L'unique perspective qui s'offrait à moi, le lendemain, était de me rendre au musée de Paléontologie, où travaillait Mr. Guibert. Le grand bâtiment fait face à la récente gare d'Austerlitz et longe le jardin des Plantes. Je fus reçu par le directeur, Mr. Sevestre, qui ne m'était plus inconnu depuis que j'avais lu le compte rendu de ses travaux sur l'anatomie humaine et des mammifères. Derrière ses petites lunettes rondes, le vieil homme avait le regard malicieux mais empreint de sagesse de l'érudit.
- Quelle chance de rencontrer un homme tel que vous, monsieur Holmes !
- Le compliment est réciproque monsieur, je vous assure.
- Non, non, ma pauvre petite réputation n'est pas comparable à la vôtre. Contrairement aux miennes, vos méthodes d'analyse sont utilisées par bon nombre de scientifiques français et étrangers.
- Croyez-vous ? Il est vrai que je les ai utilisées dans un but bien précis et qui m'est cher mais toute science peut bénéficier de ses avantages.
- Mon Dieu, mon Dieu ! Mon Dieu, mon Dieu ! Comme tout cela est étrange. Dites-moi quelles circonstances vous amènent ici ? Le résultat de déductions compliquées ou une simple visite touristique ?
- Je viens pour obtenir des informations sur M. Guibert qui travaillait ici, m'a-t-on dit.
- En effet, il s'agit de notre meilleur paléontologue, mais vous utilisez le passé monsieur...
- J'ai bien peur d'être le messager d'une triste nouvelle.
- Laquelle s'il vous plaît ?
- M. Guibert est mort en Angleterre avant-hier soir. Les circonstances étranges qui entourent son décès ne permettent pas de conclure d'emblée à un accident.
- Grands dieux ! Aurait-il été assassiné ?
- C'est hélas à envisager.
Mr. Sevestre demeura immobile quelques instants, bredouillant plusieurs mots à mi-voix qui restèrent incompréhensibles pour moi.
- Je vois que vous étiez très lié à M. Guibert, dis-je. Sans doute pourriez-vous m'aider en me parlant de lui et de son travail.
- Que vous dire ? Depuis plus de quatre ans, il travaillait pour le musée. Son travail était des plus productifs. Je lui confiai vite un atelier personnel où il put étudier tranquillement ce qu'il découvrait. Il avait un tempérament de solitaire et ne tolérait pas d'être assisté ou aidé par des collaborateurs, aussi éminents fussent-ils. La seule exception à cette règle était le professeur Hennessy, l'archéologue anglais, avec lequel il participait à de nombreux voyages de recherches. C'était sans doute leur amitié qui avait permis cela. De mon point de vue, peu importait sa méthode de travail pourvu que le résultat fût satisfaisant.
- Je comprends. Sur quoi travaillait-il ces derniers jours ?
- Je n'en ai aucune idée. Parfois il s'absentait plusieurs jours sans prevenir qui que ce fût et, à son retour, il s'enfermait dans son atelier des jours et des nuits entiers. Lorsque ses recherches, finalement, aboutissaient, nous le voyions en fête et il racontait tous les détails du cheminement de son raisonnement. Mais s'il tombait sur un os, comme il me plaît à dire, il devenait morose et associal. Il y a moins d'une semaine, il reçut une grande caisse en provenance d'un site africain. Nous le vîmes très peu mais il nous sembla préoccupé par cet arrivage. Cependant, il était dans son tempérament cyclothymique d'agir ainsi, aussi nous ne nous inquiétâmes point.
- Serait-il possible de voir cet arrivage ? Cela pourrait m'aider à reconstituer les événements qui précédèrent son décès.
- Rendons-nous dans son atelier. Moi-même, je n'ai aucune idée de ce que peut contenir la caisse. Plusieurs fois la curiosité me cjkonduisit à tenter de voir sur quoi il travaillait mais, à chaque fois, je trouvais la porte fermée à clef. Même s'il se trouvait à l'intérieur. Non pas qu'il étudiât des choses secrètes mais il ne tenait pas à être dérangé. Tiens...
Le directeur, qui avait posé la main sur la poignée de la porte de l'atelier, fut surpris de constater que, pour une fois, la porte était ouverte.
- Ce n'est pas normal. D'habitude, il prend grand soin à verrouiller la serrure.
La pièce était à l'image du salon de Mr. Guibert. Grande à l'origine mais encombrée de nombreuses étagères et bibliothèques soutenant des livres et des boites débordant de membres fossilisés et d'os. Mais l'aspect austère de ce lieu voué à l'étude cédait le pas devant l'éclairage intense du soleil à travers la fenêtre qui rendait la pièce presque agréable. Face à nous une lourde porte en chêne communiquait avec le jardin des Plantes. Force fut de constater qu'elle n'était pas verrouillée non plus.
Par réflexe, je jetai un ?il sur le carrelage devant la porte. Plusieurs empreintes de pas s'y décelaient, visibles uniquement sous un certain angle car elles s'étaient imprimées grâce à la fine couche d'humidité qui régnait sur l'herbe. Il s'agissait de chaussures de marche, aux semelles crénelées et de pointure moyenne. Apparemment, un homme, qui n'était pas Mr. Guibert, était entré dans l'atelier récemment.
Un seul mur était vierge de tout encombrement car il surplombait le bureau et l'établi où de gros objets se trouvaient souvent posés.
C'est au bord de celui-ci que nous trouvâmes la caisse. Le tampon d'expédition datait du 10 mars et émanait de Tunis. Il n'y avait pas de nom d'expéditeur. Le nom du destinataire et l'adresse du musée étaient inscrits par deux fois.
Vue la taille de la caisse, son contenu devait être de grande dimension. Toutefois, l'intérieur était divisé en deux parties. L'une, occupant environ le cinquième du volume, n'avait pas fait l'objet de protection particulière et j'y trouvai un grand sac en toile qui avait dû contenir des fossiles ou des ossements. Dans la seconde partie, les parois étaient protégées par un matelas de paille, de chiffons et de coton. Une couche de sable avait été déposée au fond pour éviter toutfrottement. Malgré ces protections, je trouvai dans le sable un petit caillou. Or, ce caillou, Watson, était du même type que celui que j'avais cueilli à Crowborough.
Mr. Sevestre aussi avait remarqué un détail qui le turlupina.
- Tunis, Tunis. On m'en parlait encore récemment. Je crois qu'il y a un important site de recherche près de cette ville. Si vous restez ici, je vais consulter mon secrétaire à ce sujet.
Après une fouille rapide de la pièce, je dus constater la disparition du contenu de la caisse. Jusqu'ici, tous les indices étaient importants, il est vrai, mais ce que me révéla l'examen de l'établi fut primordial, pour ne pas dire décisif. A quelques centimètres de la caisse, il était recouvert de plâtre. Mr. Guibert en avait manipulé une grande quantité. Le contour de l'objet qu'il avait moulé, était encore visible sur la couche qui restait sur la table et ce que je distinguais, cher ami, je vous le donne en mille : une empreinte de dinosaure identique à la première.
A son retour Mr. Sevestre accouru dans l'atelier en criant.
- M. Holmes ! M. Holmes ! C'est Hennessy ! C'est lui !
- C'est lui... quoi ?
- Lui qui dirige un site paléontologique à Remada, au sud de Tunis, en ce moment même.
- Par Jupiter ! voilà qui est significatif. Pouvez-vous obtenir, s'il vous plaît, de plus amples informations sur ce gentleman ? demandai-je.
L'occasion d'envoyer encore l'aimable conservateur en quête d'autres détails n'était pas à négliger. Vous savez, Watson, que rien ne m'est plus pénible, au moment de la réflexion, que de subir la présence d'un bavard. Croyez que je mis à profit ce répit. Il revint néanmoins au bout d'une demi-heure agitant un papier avec enthousiasme. Dès la lecture des premières lignes, un détail me sauta aux yeux. La coïncidence était trop frappante pour qu'il s'agisse d'un hasard. L'adresse du professeur Hennessy était Dunbury Manor, Poundfield, Crowborough ! Voyez-vous comme le destin est capricieux et que ce qui paraît lointain, à première vue, peut être à portée de main. L'affaire s'éclaircissait mais il restait un détail à vérifier pour qu'elle soit tout à fait limpide. Je devais maintenant trouver un objet en plâtre qui obligatoirement se trouvait dans le muséum. Je me mis donc en chasse.
Près de l'entrée principale du musée, une porte conduit vers un petit amphithéâtre sobrement décoré de fresques de Cormon. Une conférence était en cours. Au centre de la pièce, une haute table panelée de bois surplombe les gradins. En la contournant, je distinguai sur son flanc gauche une petite porte camouflée dans la boiserie. J'avais là une cachette possible à explorer. Tirant la porte, je me glissais par l'ouverture et, dans l'obscurité poussiéreuse, je fouillai l'étroit réduit. Les étudiants furent bien surpris de me voir débouler au milieu d'eux et, dans mon euphorie, brandir au dessus de ma tête une étrange forme en plâtre.
Mr. Sevestre, qui m'avait suivi, s'excusa auprès de l'assemblée et, me présentant, déclencha un sérieux brouhaha. Le maître de conférence nous retint et sollicita que je racontasse les circonstances de mon apparition en ces lieux. Il prétexta l'opportunité pour ses étudiants de rencontrer un homme remarquable. Aussi futile que fût sa supplique, je cédai, ma modestie naturelle dût-elle en pâtir. Je résumai donc ce que je viens de vous raconter puis en vins à la forme en plâtre.
- Dès le départ, je savais, messieurs, que l'empreinte ne provenait pas d'un être vivant. Je pensais qu'elle avait été placée là pour brouiller l'esprit des gens. En utilisant un bâti de bois habillé de cuir, l'effet pouvait être convaincant. Mais tout ne concordait pas. D'abord l'examen du professeur au British Museum (il aurait sûrement décelé la fraude si l'empreinte n'avait été qu'une grossière imitation). Puis ce petit caillou blanc et brun, mélange de plâtre et de résine, qui provenait forcément de l'objet ayant marqué la terre. Non, il ne s'agissait ni d'un monstre ni d'une mystification. J'étais persuadé que le plâtre et la résine avait servi à reconstituer une patte de dinosaure. Lorsque je trouvai un caillou de même composition dans la caisse de l'atelier, je compris que la statue avait voyagé de Tunis à Paris. Puis de Paris à Crowborough, sur les lieux du crime, et avait disparu.
- Mais comment a-t-elle disparu, M. Holmes ? s'exclama un jeune homme du haut des gradins.
- Elémentaire ! La mort de M. Guibert avait eu un témoin. L'empreinte dans le plâtre qui demeurait sur l'établi m'apprit que M. Guibert avait moulé un double de la statue. Or ni celle-ci, ni les ossements qui l'accompagnaient, pas plus que ce double, n'étaient dans l'atelier. De plus, laisser les portes déverrouillées était si peu dans les habitudes de M. Guibert, selon M. Sevestre, que j'avais l'intime conviction qu'un intrus s'était introduit, sûrement de nuit, dans l'atelier pour s'emparer des objets. Mais l'homme était seul et n'avait pas de moyen de locomotion privé.
Je le savais grâce aux empreintes sur le carrelage. Elles indiquaient que l'homme venait directement d'une gare car ce type de chaussures crénelées, qui laissent de telles marques, ne s'utilise qu'en régions montagneuses ou sauvages. Pour en revenir à mon hypothèse, le voleur ne pouvait à lui seul emporter les trois objets, trop lourds et trop volumineux. Alors que fit-il ?
Pour le savoir, il fallait comprendre pourquoi il tenait à s'approprier tout cela. Ce n'était pas pour l'appât du gain. D'autres objets plus précieux et moins encombrants trônaient, bien en vue, sur les étagères. Non, il accordait une importance particulière autant aux ossements qu'aux moulages. Donc ce qui l'attirait était un détail physique qui présentait peut-être un intérêt paléontologique. Il ne pouvait tout emporter mais ne voulait rien laisser. La seule possibilité était la destruction ou la dissimulation de l'objet le moins important : le double en plâtre.
La première solution n'était pas envisageable. Le bruit aurait inévitablement alerté le gardien. Il choisit la seconde. Impossible de le cacher dans l'atelier, ou à l'extérieur, car il aurait été vite découvert. Il entra alors dans la principale salle d'exposition. Mais l'endroit ne recelant aucune cachette, il s'enfonça plus avant. Le gardien était-il endormi ou faisait-il sa ronde ? Quoi qu'il en soit, il arriva devant la sortie du musée. Deux choix s'offraient à lui, l'amphithéâtre ou l'escalier menant à l'étage. Comme je le pensais, il choisit le moins risqué, c'est-à-dire l'amphithéâtre. L'endroit le plus sûr qu'il trouva pour cacher le double en plâtre fut ce petit placard situé au flanc de la table centrale que je viens d'inspecter devant vous.
L'ovation qui suivit ma démonstration fut relayée par un assaut de questions, pertinentes ou saugrenues. Je me devais de continuer, même si je n'avais pas encore de preuves de mes affirmations.
- Oui, je sais qui est le voleur. Mais peut-on parler de vol lorsque vous récupérez votre bien ! L'homme, dont j'ai retracé les faits et gestes, est loin d'être un inconnu. Il s'agit du professeur...
- Moriarty ! lança un étudiant.
- Non monsieur ! J'allais dire Hennessy. Celui-là même qui envoya la caisse. Il était le seul à connaître son contenu car M. Guibert était plutôt avare de confidences. Je pense que le professeur arriva directement de Tunisie car il ne s'était pas changé. Il cacha le moulage que vous avez sous les yeux, récupéra les ossements et la statue, puis quitta immédiatement Paris pour rejoindre sa maison dans le Sussex. Là, il eut une violente dispute avec M. Guibert qui l'avait sans doute rejoint. Durant l'altercation, la statue tomba sur le sol humide, y imprimant l'étrange empreinte. A mon avis M. Guibert est mort par accident car les deux hommes étaient amis et ne se haïssaient pas. Devant ce drame, le professeur Hennessy rentra chez lui comme il l'avait envisagé depuis le début. Ces hypothèses deviendront certitudes quand je reprendrai mon investigation à Crowborough. Voilà messieurs, j'espère que vous avez eu autant de plaisir à m'écouter que j'en ai eu à vous parler...
Mes derniers mots se perdirent au milieu d'une seconde ovation que je n'encourageai pas afin de sortir plus vite. Je télégraphiai mon second rapport à Scotland Yard puis quittai Paris le lendemain. A mon arrivée, l'inspecteur Bardle avait arrêté le professeur Hennessy, qui avait immédiatement reconnu sa présence lors de la mort de Mr. Guibert. Pour la police, j'avais résolu l'affaire du monstre de Crowborough mais il existait encore quelques points sombres que seul le professeur pouvait éclaircir. Il m'expliqua dans les détails les circonstances de sa querelle avec son ami.
- Tout débuta à Remada, au pied de la falaise du Dahar, près des chutes de Gabès, où nous avions découvert un gisement important de fossiles pré-jurassiques. C'est là que je découvris les fameux ossements qui causèrent la perte de mon ami.
En étudiant plus attentivement ces restes d'iguanodon, en l'occurence une patte postérieure, je remarquais un détail anatomique jusqu'alors jamais rencontré chez ce reptile. Je vous fais grâce, Mister Holmes, des théories paléontologiques. Mais je savais que j'étais en présence d'un type tout à fait nouveau. Cette découverte pouvait m'apporter la reconnaissance admirative de mes pairs. Verra-t-on un jour dans une vitrine un squelette portant cette appelation : Iguanodon Hennessiensis ? Durant des jours, je m'attelais à reconstituer tant bien que mal, avec du plâtre et de la résine, le membre tel qu'il était du vivant de l'animal. Malgré l'intérêt que je portais à l'étude de cette patte, je ne disposais pas sur place, en Tunisie, du matériel perfectionné de mon laboratoire londonien. Je me résolus donc à avoir recours à mon seul ami compétent en la matière, Mr. Guibert. Nous avions fait connaissance en Egypte, dans de singulières circonstances. Nous travaillions à l'époque sur deux sites voisins, au sud de la dépression de Kattara. Une nuit, nous fûmes attaqués par une bande de cavaliers-brigands qui aurait eu raison de nous si l'équipe de Mr. Guibert n'était intervenue en renfort. De ce jour, nous nous liâmes d'amitié comme deux vétérans ayant partagé les mêmes horreurs. Durant quatre années, nous participâmes à des projets communs et nous échangions nos connaissances sans équivoque. La seule ombre qui ait pu planer autour du caractère de mon ami était la suspicion que lui portèrent, l'année dernière, quelques collègues qui l'accusaient de s'approprier sans vergogne des découvertes ne lui appartenant pas. Je ne donnais guère d'importance à ces ragots, engendrés peut-être par la jalousie de scientifiques médiocres. Cependant, il y a huit jours, je reçus un télégramme de Paris confirmant les accusations de ses collègues : nanti de ma trouvaille, Guibert préparait une thèse sur cette ramification inconnue de la gent iguanodon. Thèse avec laquelle, il espérait sans doute asseoir sa réputation. Je m'embarquai en hâte sur le premier vapeur et, arrivant à Marseille, me jetai dans le premier train qui me déposa enfin à Paris.
Tout ce que vous avez découvert, Mister, sur mon passage au musée, est exact. Sortant avec ma patte et mes ossements sous le bras, je décidai de rentrer chez moi, à Crowborough, obsédé pendant toute la durée du voyage par la trahison de mon vieil ami. Mais malgré ce qu'il m'avait fait, je ne parvenais pas à le haïr. Je suis peut-être obstiné mais pas rancunier pour autant. A mon arrivée, toutes ces heures de malaise et d'inquiétude se dissipèrent à la vue du paysage accueillant de notre Sussex. J'empruntai le sentier qui mène à Poundfield lorsque Mr. Guibert, qui m'avait suivi, m'accosta brutalement.
- Que faites-vous là, André ? Demandai-je.
- Je vous ai vu sortir du musée ! Je vous ai filé jusqu'à la gare du Nord. Sur le ferry, j'étais juste derrière vous. Sans la foule de voyageurs, vous ne seriez jamais arrivé à Douvres ! Vous avez volé ma découverte ! Canaille !
- Etes-vous devenu fou ? C'est vous...
Il ne me laissa pas finir ma phrase et agrippa le sac qui contenait la statue. J'essayai de le calmer mais il semblait avoir perdu toute forme de raison. Il tira si fort que le sac céda et la patte tomba à terre. Il eut alors un tel accès de fureur qu'il tenta de me frapper. Maladroitement, il glissa et en tombant se heurta la tête contre un caillou. Lorsque du sang commença à s'écouler le long de son visage, pris de panique, je m'enfuis avec mes biens. Je ne suis ni un voleur ni un assassin, Mister Holmes. A cause de la folle ambition d'un homme qui mûrissait des rêves d'une gloire injustifiée, je suis maintenant suspecté d'un crime que je n'ai pas commis. La bonne foi du professeur Hennessy parut évidente à l'inspecteur Bardle. Elle le fut tout autant au coroner qui n'approfondit pas son enquête et rendit un verdict de mort par accident. Ainsi s'est terminée, mon cher Watson, ma petite incursion dans les arcanes de la paléontologie. Certains détails pourront paraître obscurs mais la bonne renommée d'un si éminent scientifique est à considérer. De plus, mes notes concernant cette affaire ne sont pas encore en ordre. Et je n'ai plus mon Boswell sous la main pour répertorier et clarifier le fruit de mes recherches. Voilà Watson, je vous ai tout dit. Je suis sûr qu'après m'avoir écouté si patiemment, vous avez besoin de vous dégourdir les jambes. Allons rendre visite à mes abeilles et si une empreinte géante défigure les allées de mon jardinet, faisons comme si nous n'avions rien vu.



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