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Accueil » Fictions » L'aventure de la Glendale Company
par
Jean-Claude Mornard
Ses autres fictions
L'aventure de la Glendale Company Novembre 27, 2005
Illustrations © Lysander


Chapitre premier :
Le gnôme au chapeau jaune

Cette affaire, qui fut une des plus sombres parmi les nombreuses enquêtes de mon ami, Mr Sherlock Holmes, débuta , comme tant d'autres, dans notre douillet appartement de Baker Street.
Cela se passait, si ma mémoire est bonne, à la fin de l'automne 1901.
Depuis quelques temps, Holmes se trouvait dans un état de nervosité extrême. Ce jour là, il n'avait pas déserré les dents , excepté pour tancer la pauvre Mrs Hudson à propos de "la déplorable absence de marmelade d'orange au petit déjeuner".
Ensuite, la journée s'était déroulée dans un silence pesant.
Ce silence ne fut rompu qu'au crépuscule, lorsque le détective avait entrepris de se livrer à un de ses dérivatifs favoris: le tir au revolver en chambre.
Pour commencer, il alligna sur le manteau de la cheminée, une série de flacons en verre qu'il fracassa méthodiquement. Ensuite, pris d'une subite impulsion artistique, il entama la réalisation d'une vaste fresque sur le seul mur du living encore vierge de traces de sa créativité.
Il me sembla reconnaître, entre autres, le portrait du premier ministre, une ébauche de la façade du parlement qui, vu les médiocres qualités de Holmes comme dessinateur, aurait tout aussi bien pû passer pour celle de la cathédrale St Paul, et un vague profil qui ressemblait lointainement à celui de son frère Mycroft affublé d'un bonnet d'âne.
En règle générale, quand Holmes se livre à ce genre d'activités, je me contente d'enfiler mon manteau et de me réfugier à mon club.
Ce soir là pourtant, j'étais d'humeur querelleuse. La trop grande quantité de Bourgogne ingurgitée durant notre silencieux dîner n'était sûrement pas totalement étrangère à cet état d'esprit.
-Nom de Dieu! m'entendis-je soudain glapir. Cet appartement ressemblera bientôt à ce que j'ai vu de plus atroce sur les champs de bataille d'Afghanistan !
Sans répondre, le détective m'adressa un de ses sourires horripilants et pointa le revolver sur le portrait du général Gordon.
-Ca suffit, Holmes ! Si vous ne cessez pas ce massacre, je vous défonce le crâne avec le tisonnier !!!
Cette fois, mon argumentation sembla porter. Holmes jeta un regard vaguement inquiet en direction de la cheminée.
Il haussa les épaules et lança le revolver dans un coin de la pièce.
-Vraiment désolé, fit-il d'un ton aussi peu désolé que possible. Je suis en ce moment sur une affaire qui justifie mille fois ma nervosité, vous pouvez me croire !
-Une affaire ? Quel genre d'affaire peut vous obliger à rester enfermé ici à saccager l'appartement au lieu d'aller ramasser des mégots dans les jardins et des poils de barbe sur les nappes des restaurants ?
-Une affaire d'une incroyable importance, Watson! Vous allez sans doute me croire fou mais...
Il fut interrompu par la sonnette de la porte d'entrée.
-Enfin! s'écria mon viel ami.
Quelques instants plus tard, Billy, le groom, introduisait dans la pièce l'individu le plus répugnant qu'il me fut jamais donné de voir !
-Monsieur Travers demande à vous voir, m'sieur Holmes.
Le personnage en question était un homme de petite taille, vêtu d'un costume à carreaux trop grand pour lui et coiffé d'un melon jaune. Oui, oui ! JAUNE !
De grosses touffes de poils s'échappaient de ses larges narines et de ses grandes oreilles. Ses yeux bleus délavés fuyaient le regard et il arborait un sourire à moitié édenté.
Pour parfaire le tableau, il était auréolé d'un parfum étrange, subtil mélange de lavande et de crotte de chien.
-Bonsoir Gentlemen, grasseya-t'il d'une voix qui me revulsa autant que son aspect physique.
Holmes fit signe à Billy de se retirer, ce que le groom fit de bonne grâce, non sans une dernière grimace de dégoût à l'égard de notre repoussant visiteur.
-Watson, allez donc chercher nos manteaux et nos chapeaux pendant que j'échange quelques mots avec mon ami.
J'étais stupéfait ! "Son ami"?
-Holmes , vous...
-Les manteaux et les chapeaux, Watson.
Le ton était sans réplique , aussi sortis-je de la pièce en grognant.
La voix de Holmes retentit dans mon dos.
-N'oubliez pas de fermer la fenêtre de votre chambre avant de partir...Le temps se gâte !
C'était évidement un code me signifiant qu'il était préférable d'emporter un revolver. Comme si je n'y avais pas songé !


Chapitre II :
Limehouse

Le cab filait dans la nuit vers une destination mystérieuse.
Au moment où notre étrange guide avait donné ses instructions au cocher, Holmes m'avait poussé dans la voiture et je n'avais rien entendu.
Cela ne contribuait pas à améliorer mon humeur, ni à dissiper mes craintes.
Toutefois ma curiosité fut rapidement appaisée car le fiacre s'engagea bientôt dans le sinistre labyrinthe des docks de Limehouse.
J'aperçus par la portière un enchevêtrement de grues et de cheminées, noyé par la pluie et la brume. Au loin mugissait de temps à autres la sirène d'un navire.
Un coin idéal pour un traquenard !
La présence de mon revolver d'ordonnance me rassurait quelque peu mais c'était vraiment peu de choses en regard de la menace que je sentais confusément planer sur nos têtes.
Holmes, quant à lui, était d'un calme olympien. Dès le début du voyage, il avait allumé une pipe invraissemblablement puante et il tirait dessus d'un air satisfait.
L'affreux gnôme se tenait ratatiné dans un coin. Son visage était empreint d'une telle expression de bassesse et de traîtrise que j'avais envie de lui arracher son improbable chapeau jaune et de le lui faire manger!
Soudain, le cab s'arrêta dans une ruelle obscure où règnaient d'abominables relents d'urine.
Holmes sauta sur le pavé et me fit signe de descendre.
Travers resta dans la voiture.
-Voilà m'sieur Holmes, c'est là ! fit-il en désignant de son index crasseux une lugubre bâtisse désaffectée.
Mon ami hocha la tête et fit surgir de sa poche une liasse de billets plus épaisse qu'une brique.
-La somme convenue, Travers. Je vous conseille d'utiliser cet argent pour commencer une nouvelle vie, le plus loin possible de Londres.
-Z'inquiétez pas, Gov'nor. Je vais filer sur le continent et installer un petit commerce genre serrurerie...Après tout, les serrures, ça me connait !
Holmes serra rapidement la main du nabot avant que la voiture ne s'ébranle et disparaisse dans la nuit.
-Quel affreux marmouset !
-Affreux ? Certes ! Mais bien utile...Suivez moi, Watson.
Le vent soufflait avec violence dans la sinistre ruelle, mais la pluie avait cessé.
-Par Saint Georges, Holmes ! Allez vous enfin vous décider à me donner trois mots d'explication ? Je suis votre biographe après tout et...
Sherlock Holmes leva la main pour me faire taire.
Ensuite il gagna l' une des fenêtres du vieil entrepôt indiqué par Travers.
Un panneau, rongé par les ans, indiquait à l'éventuel curieux qu'il se trouvait devant le siège de la "Glendale Company".
Holmes suivit mon regard et perçut mon expression.
-Je vous accorde que cette compagnie maritime a connu des jours meilleurs, Watson.
Ce disant, il se glissa avec une souplesse de chat par la fenêtre aux vitres brisées.
-Venez me rejoindre, mon cher ami, nous n'avons pas de temps à perdre.
Tant bien que mal, à cause de ma vieille blessure, je me faufilais à l'intérieur en faisant attention à ne pas me couper aux débris de vitres.
-Holmes ! Si vous ne m'expliquez pas immédiatement de quoi il retourne, je vous jure que je rends publique la vérité sur vos relations avec Irene Adler !!!
-Gardez vous bien d'une telle initiative Watson ! Le monde n'est pas encore prêt ! Et puis, ne parlez pas aussi fort, nous ne sommes pas au marché aux poissons !
Je ravalais la réplique cinglante qui me brûlait les lèvres.
Holmes alluma une petite lampe électrique, cadeau sophistiqué de son frère.
Nous nous trouvions dans une vaste pièce vide où règnait une odeur plus épouvantable que celle qu'auraient pu produire toutes les pipes de Holmes réeunies !!!
Pourtant, celui-ci, et pour cause, n'en semblait pas le moins du monde incommodé.

Nous traversâmes rapidement la salle et le détective s'arrêta devant une porte en fer, mangée de rouille.
-Par ici, Watson.
Bientôt nous nous trouvâmes face à un escalier métallique en colimaçon s'enfonçant dans les profondeurs de la terre.
Tout ça me plaisait de moins en moins.
J'en fis, à voix basse, la remarque à mon ami mais il se contenta de hausser les épaules et s'engagea sur les marches branlantes.
Après une descente interminable, nous prîmes pied sur un sol de terre battue .
Un corridor s'ouvrait devant nous. Au fond brillait une faible lueur. Comme un rai de lumière filtrant sous une porte.
-C'est là, chuchota Holmes. Vous êtes prêt ?
-Je suppose que oui! Aussi prêt que les circonstances le permettent! Cependant je n'y comprends...
-Occupez vous juste de...Pardonnez-moi cette expression une peu triviale...De tirer dans le tas si les choses tournent mal !!!
Sans me laisser le temps de répliquer , il se précipita dans le couloir et ouvrit la porte d'un violent coup de pied.
Quelle folie !
J'ai déja dit et redit que mon vieil ami comptait parmi les mortels les plus intelligents qu'il me fut donné de renconter, mais quelle tête de mule quand il avait décidé de se montrer borné !!!
Je me lançai à sa suite, revolver au poing.
-Haut les mains, hurlai-je à la cantonnade avant même qu' Holmes put ouvrir la bouche.


Chapitre III :
La jeune Siamoise

Les quatre personnes présentes s'emprèsserent d'obéir à mon injonction.
Holmes me gratifia d' un sourire narquois.
Puis il s'inclina poliment devant les occupants de la pièce.
-Excusez, je vous prie, mon ami Watson. Il est très impulsif...Trop de viande rouge, je le lui répete sans cesse !
Comme s'il avait perçu un signal invisible, un des hommes, un grand flandrin vêtu de noir, produisit un couteau à lame courbe et se prépara à le lancer vers moi.
Mon revolver tonna et la tête du gaillard se transforma en bouillie sanguinolante.
-Bravo Watson, joli "coup de semonce" ! railla Holmes. Vous pouviez aussi viser le bras !
-Et bien, dans ces cas là, vous savez...
-Soit. Il faut à présent trouver une corde solide pour ôter aux rescapés l'envie de se livrer à d'autres exercices violents à l'arme blanche.
Mon regard erra dans la pièce et soudain, je sursautais.
Dans un coin obscur, a demi dissimulée par une poutrelle pourrie, une jeune femme était attachée sur une chaise bancale.
C'était une asiatique et, ma foi, une fort belle personne: des pomettes saillantes, des yeux délicieusement bridés et une longue chevelure noire cascadant sur ses épaules.
Cette vision imprévue me plongea un court instant dans une dangereuse torpeur mais la voix brutale de Holmes m'en fit sortir à temps.
-Donnez-moi le revolver Watson, je vais tenir ces canailles en respect tandis que vous libérez miss Wong.
LE revolver ?
Je me mis à pester. Dans le feu de l'action, j' avais oublié que Holmes n'était même pas armé ! A croire que, pour lui, les armes à feu étaient juste bonnes pour réaliser des "oeuvres d'art" sur les murs de notre salon !!!
De toutes façons, pour ce qui est de cibles vivantes, il raterait une vache dans un couloir, mais tout de même !
Je lui tendis l'arme et m'approchai avec prudence de la jeune prisonnière.
Tout à coup, l'affaire s'éclaira d'un jour nouveau et les brumes de mon esprit se dissipèrent quelque peu.
Cette jeune femme, miss Wong, faisait les gros titres des quotidiens depuis plusieurs jours.
Il s'agissait d'une authentique princesse Siamoise, sejournant pour quelques temps dans la capitale de l'Empire.
Or, peu après son arrivée, elle avait été enlevée et une demande de rançon ahurissante était parvenue au gouvernement.
-Allons Watson, nous n'avons pas toute la nuit. Débarassez miss Wong de ses liens. Nous les utiliserons pour entraver ces forbans.
A cet instant précis, une voix vaguement familière retentit.
-Assez rigolé, lachez cette arme, m'sieur Holmes !
D'un bond , je me retournais pour faire face à ce nouveau danger mais, avant d'avoir pu esquisser le moindre geste, je sentis une douleur soudaine dans mon dos et fus projeté en avant.
Miss Wong venait de me lancer un terrible coup de pied !
Je me répendis de tout mon long sur le sol.
-Pour la dernière fois, lachez votre arme, m'sieur Holmes !
Levant la tête, je vis mon ami s'exécuter.
Aussitôt, les kidnappers se précipitèrent sur nous et, en moins de temps qu'il n'en faut pour dire" Reichenbach", nous étions réduits à l'impuissance, ficellés et jetés dans un coin de la pièce.
Le dernier arrivant éclata d'un rire gras et je reconnus enfin Travers.
Cependant, il avait grandi et était à présent vêtu avec une certaine élégance.
Son sourire n'était plus édenté mais pas moins menaçant pour la cause.
-C'est presque trop facile d'attirer le grand Sherlock Holmes dans un piège, ricana-t'il. Il suffit d'agiter une carotte sous son nez...Du moment que cette carotte a pour nom Moriarty !
J'en eu le souffle coupé.
-Eh, oui Watson, souffla Holmes d'une voix éteinte, mon aveuglement nous a entraîné dans une sitation des plus inconfortables!
-Inconfortable ?!? Si je n'étais pas si bien éduqué, je dirais que vous nous avez mis dans la m...
-WATSON ! Nous sommes britanniques, je vous en prie !
Travers, jambes écartées dans une attitude crâne, se campa devant nous.
Miss Wong se tenait à son côté, imperturbable.
-Désolé d'interrompre cette charmante querelle d'amoureux, messieurs. Je suis ravi à un point que vous pouvez difficilement imaginer. Enfin, le grand Holmes est à mes pieds. Et il a suffit pour cela que je lui fasse croire que Moriarty était à l'origine de l'enlèvement de miss Wong ! Moriarty qu'il a pourtant vu mourir de ses propres yeux ! Bel exemple de logique !
Holmes baissa la tête comme un enfant surpris dans le placard à confitures.


Chapitre IV :
Pris au piège

Travers partit d' un grand rire théâtral.
-J'avoue que depuis quelques mois j'ai accompli une série de forfaits portant la marque de mon illustre devancier, série de forfaits qui constituait autant d'appâts pour vous prendre dans mon filet, Holmes. Je savais que vous reconnaîtriez la "patte" (En français dans le texte) de votre vieil ennemi...Et puis ,après tout, avec un homme pareil, on ne sait jamais: vous êtes revenu d'entre les morts, pourquoi pas lui ?
Le bandit s'arrêta un court instant, comme pour savourer son triomphe.
-L'enlèvement de miss Wong a été le couronnement de ces forfaits...De cette piste vous menant directement à moi comme la limaille de fer va à l'aimant.
Holmes se redressa brusquement.
-Cette femme n'est pas plus miss Wong que Watson et moi ne sommes Gilbert et Sullivan ! lança-t'il d'un ton ayant retrouvé tout son mordant. La vraie miss Wong a été tuée par vos sbires, avant même son arrivée sur le sol britannique, et remplacée par votre jeune complice ici présente.
-Bravo, Holmes. Content de vous voir reprendre si rapidement du poil de la bête.
-Enlever miss Wong puis prendre contact avec moi sous la défroque de Travers, le bougre qui trahit son patron pour de l'argent, était fort bien trouvé. Je ne vous connais qu'un rival dans l'art du déguisement !
-Je crois deviner de qui il s'agit.
Soudain, je sentis une bouffée de colère m'empourprer les joues.
-Cessons ce petit jeu! dis-je en ignorant Holmes pour m'adresser directement à Travers. Une seule chose m'intéresse: QUI ÊTES VOUS EN REALITE ?
-Je ne suis qu'un criminel ambitieux, docteur Watson. Avant d'entamer une carrière digne de mon illustre prédécesseur, j'ai décidé de faire disparaître le grand Sherlock Holmes. Une fois Londres débarassée de son encombrante présence, la ville m'appartiendra !
-Vous êtes une ignoble crapule, siffla Holmes.
-Vous vous trompez sur mon compte, ennemi très cher.
Et, comme pour prouver que, de fait, il n'était pas une ignoble crapule, Travers frappa Holmes avec une telle violence que mon ami tourna de l'oeil !
Je poussais un hurlement de rage.
-Lâche ! Scélérat ! Je vous tuerai pour ça, vous m'entendez ? Je vous tuerai !
-Oh, fermez-la, docteur ! Vous êtes encore plus casse-pieds que votre petit camarade !
Ce disant, il me gratifia à mon tour d'un formidable coup de poing sur la tempe qui m'envoya rejoindre Holmes au pays des songes.

Je dois à présent interrompre mon récit.
En effet, après notre évanouissement réciproque, Holmes et moi nous sommes trouvés séparés par les évenements.
Tandis que je gisais ligoté dans cette cave obscure, mon ami fut mêlé à une série d'aventures en tous points extraordinaires.
Nous avons convenu ensemble qu'il était préférable de le laisser prendre lui même la plume afin de les coucher par écrit.
Quand je dis "nous avons convenu", imaginez les trésors de patience dont j'ai du faire preuve pour pousser Holmes à écrire... Et éviter toute forme de représailles à mon égard !
Mais trève de digression: la parole est à Sherlock Holmes.


Chapitre V :
Le récit de Holmes

Drôle de sensation !
Jamais encore je n'avais relaté moi même une de mes aventures.
On sait que j'ai toujours trouvé déplorable l'habitude qu' a Watson de mêler du mélodrame de quatre sous au récit mes enquêtes. Donc, puisque ce cher vieil ami souhaite me passer le flambeau de la narration, je vais procéder à ma façon: rigoureuse, mathématique, sans atermoiements excessifs !
Je conseille aux lecteurs friands de sombres drames de se plonger dans un livre d' Edgar Poe et de passer leur chemin.
Or donc, après avoir été mis K.O par Travers, je me suis réveillé dans une pièce étrange.
Complètement nue, ronde et lisse. Plancher et plafond métalliques. Aucune ouverture visible.
Exception faite d'un petit trou dans le plafond. Circonférence: 8,5cm.
Par cet orifice minuscule me parvint la voix de Travers.
-J'espère que vous vous plaisez dans votre nouveau salon?
Une interruption de sept secondes et deux dixièmes, puis:
-Vous allez recevoir un visiteur de marque cher ami.
Trois secondes six dixièmes.
-Tâchez de vous montrer sociable, pour une fois !
Retour au silence.
Rien ne se passa pendant quatre minutes précises.
Je mis ce laps de temps à profit pour imaginer un moyen de sortir de là.
Le problème était simple: il n'y en avait pas !
Soudain, mes cogitations furent interrompues par un bourdonnement.
Un des murs était en train de coulisser.
J'allais me précipiter dans l'ouverture ainsi pratiquée lorsque, à ma grande stupéfaction je dois l'avouer, un gorille mâle en surgit !!!
Oui, je sais ce que vous pensez ! Une telle scène, décrite par Watson, aurait eu une toute autre ampleur.
Soit ! Juste par jeu, je vais vous la décrire à la manière de ce cher docteur.
"Du puit de ténèbres jaillit une créature monstrueuse que je ne parvins pas à indentifier immédiatement.
On eut dit quelque démon vomi par l'enfer, un monstre noir et velu, au mufle bestial.
Un être gigantesque dont les yeux luisaient d'une fièvre intense , dont la gueule béante s'ouvrait sur des crocs tranchants comme des lames de rasoir.
Un gorille! Un énorme gorille mâle !"
Voilà ce que Watson aurait écrit.
En ce qui me concerne, je me contenterais de signaler que la bête mesurait un mètre quatre vingt deux, pesait cent quatre vingt cinq kilos à vue d'oeil.
Il se peut que je me trompe de quelques grammes ,mais c'est peu probable.
Manifestement cet animal avait envie de manger un détective-conseil et, afin de mettre ce projet à exécution, il se jeta sur moi et m'étreignit dans ses bras puissants
La lutte qui suivit s'avéra fort inégale.
Tout costaud qu'il fut, ce gorille était un imbécile.
Au lieu de lutter, je fis le mort et, presqu' instantanément, l'animal relâcha légerement son étreinte...Ce fut sa perte !
En une seconde et six dixièmes, je fus sur son dos .
Etrange rodéo que celui -la !
Secoué comme le roseau de la fable, je parvins tant bien que mal à saisir le couteau caché dans ma bottine et le plantai de toutes mes forces dans la nuque du gorille !
Il tomba comme une masse et j'eus à peine le temps de sauter afin de n'être pas écrasé.
Sans perdre de temps je me précipitais dans l'ouverture restée béante.
Je marchais pendant deux minutes et quarante cinq secondes le long d'un couloir sombre.
Soudain, la voix de Travers me parvint à nouveau, provenant selon toute vraissemblance d'un orifice situé sur ma gauche, à exactement deux mètres dix-huit du sol, soit douze centimètres du plafond.
-Bravo, Holmes ! Vous avez échappé à Rex...Mais vous ne sortirez pas d'ici vivant !

( J'ouvre ici une petite parenthèse: Est-ce vraiment "fair play "de ma part de révéler le véritable nom de ce gorille ? Watson évite toujours de compromettre les personnages importants mêlés à mes enquêtes en travestissant les noms et traficotant les dates. Or qui peut dire si, dans la société des gorilles, ma victime n'avait pas été une sorte de roi ou de premier ministre ? Voire même simplement une célèbre vedette de Music Hall ? Bah...)

A cet instant précis, une silhouette noire se rua sur moi.
Le temps de voir briller la lame d'un couteau et je mis mon adversaire hors de combat à l'aide d'une habile prise de Baritsu.
C'était la fausse miss Wong.
Cette femme était d'une force peu commune, il me faut l'admettre ! Si je ne craignais d'être une fois de plus taxé de misogynie, je dirais qu'elle était plus forte que le singe!
Rapidement, après m'être emparé de son couteau, je la forçais à se remettre debout et à m'indiquer une sortie.
Elle s'exécuta en maugréant.
Voilà. Je pense qu'il est plus que temps de laisser ce cher Watson reprendre le fil de ce récit.


Chapitre VI :
Compte à rebours

Pendant que mon compagnon risquait sa vie quelque part dans le labyrinthe de couloirs et de tunnels constituant l'ex-entrepôt de la "Glendale C°", j'étais toujours prisonnier dans la pièce où nous avions découvert les complices de Travers.
Seul ce dernier me " tenait compagnie ".
Plusieurs fois, je l'avais vu parler dans un curieux appareil acoustique, un peu comme ceux que l'on utilise sur les navires.
-Votre ami a la vie dure, docteur Watson ! Mais, pas plus que vous, il ne sortira d'ici en un seul morceau. Dans sept minutes exactement, pas une seconde de plus, pas une seconde de moins, le bâtiment sautera !
-Misérable cloporte !
-La flatterie n'a pas d'effet sur moi, ricana Travers. Nous avons un peu de temps devant nous, je vais vous donnez une petite explication afin que vous ne mouriez pas idiot...Si la chose est possible.
-Vous parlez trop !
-Je sais... Cela me perdra. Voyez vous, nous sommes ici dans un repaire spécialement aménagé sous le niveau de la Tamise. Quand tout explosera, mes hommes et moi auront filé grâce à un submersible de mon invention.
J'étais abasourdi.
-Mais bon sang qui êtes vous réellement ,Travers ?
-C'est pourtant vrai que vous avez la détente un peu lente, docteur ! Je suis le seul, l'unique Napoléon du Crime ! Et bientôt, le monde sera à mes pieds ! Moriarty n'était qu'un amateur !
Il approcha son visage du mien.
-Mon nom est Gurn. Non, ne cherchez pas, ça ne vous dit rien ! D'ailleurs je préfère qu'on m'appelle Fantômas...Oui c'est un peu mélodramatique mais ça se retient ! Un jour ce nom sera connu comme étant celui du plus grand génie criminel de tous les temps !!! Mais vous ne serez plus là pour profiter du spectacle !!!
Sur ce, il tourna les talons et quitta la pièce.
Aussitôt, je me sentis oppressé par le silence.
Gurn avait dit que le bâtiment allait sauter dans sept minutes !
Mais combien de temps s'était écoulé depuis ?
Avec l'énergie qu'engendre le désespoir, je tentais de me défaire des liens qui m'entravaient.
Rien à faire.
La panique me gagna, inexorable.
Soudain, un bruit sourd me fit sursauter.
-Holmes !
La porte venait de s'ouvrir à l'arrachée et mon ami fit irruption dans la pièce.
La pseudo "miss Wong" était avec lui, l'air affolé.
J'appris plus tard que le détective, après son bref combat contre la jeune femme, avait forcé celle-ci à lui indiquer une sortie.
En passant devant le bassin du submersible, l'asiatique avait constaté la disparition de ce dernier .
-Il faut fuir immédiatement, hurla-t'elle en comprenant que ses complices l'avaient lâchement abandonnée.
-Pas question, avait rétorqué Holmes. Jamais nous ne partirons sans Watson !
-Mais vous êtes fou ! Il ne nous reste que quelques minutes ! Peut-être même pas !
-Raison de plus pour ne pas perdre de temps, passez devant !
"Miss Wong" avait conduit mon ami jusqu'à ma prison mais il était peut-être déja trop tard.
Holmes me détacha le plus rapidement possible et nous nous mîmes à courir derrière la jeune Siamoise...Si toutefois elle était vraiment Siamoise !
Ma vieille blessure à la jambe me faisait atrocement souffrir et je craignais de ne pas tenir le coup bien longtemps.
-On a pas le temps de remonter par où vous êtes venus, haleta la jeune femme, il faut fuir à la nage par le tunnel du sous-marin !
Bientôt, nous nous retrouvâmes dans les eaux glacées de la Tamise.
J'étais épuisé et aveuglé, la poitrine me brûlait horriblement.
Après Dieu sait combien de temps, nos têtes crevèrent simultanément la surface de l'eau noire.
-Attention, cria Sherlock Holmes.
Une lueur aveuglante peignit le ciel en orange tandis que retentissait l'explosion la plus assourdissante qui se puisse imaginer.
La "Glendale Company" n'était plus.
Nous plongeâmes à nouveau afin d'éviter les débris incandescents.
Enfin, après ce qui me sembla un siècle, nous pûmes nous hisser, pantelants, sur la berge du fleuve.


Epilogue

Quelques heures plus tard nous étions de retour à Baker Street.
Mrs Hudson nous avait préparé des grogs brûlants.
Notre séjour dans l'eau glacée, pour bref qu'il fut, m'avait occasionné un solide rhume et, par trois ou quatre fois, pendant que Holmes faisait le rapport des évenements à l'Inspecteur Hopkins, de Scotland Yard, j'avais éternué intempestivement.
Le policier avait été enchanté de mettre la main sur la pseudo "miss Wong".
Holmes, quant à lui, était songeur et inquiet, pour des raisons que l'on devine aisément.
Assis en tailleur sur le canapé, il buvait son grog à petites gorgées, les yeux perdus dans le vague.
-Ca va être terrible, le Napoléon du Crime est de retour!
-Allons Holmes! Le vrai Moriarty est mort! Ce...Fantômus? Fantômas? n'est qu'une pâle copie que vous aurez tôt fait d'envoyer au gibet!
-Cher vieux Watson. Ne soyez pas si affirmatif. Vous avez vu comme moi les énormes moyens dont cet individu dispose ?
-Mais alors, que comptez vous faire ?
-Pour l'instant ? Rien ! Ou plutôt, vous demander de me passer mon violon. Nous ne pouvons plus rien faire ce soir. Mais demain, Watson, demain ! Demain, la lutte reprend !
Au ton de la voix du détective, je fus pris d'un léger tremblement. Et, cette fois, le froid n'avait rien à y voir.



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