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Accueil » Fictions » Une étude en cramoisi
par
Alexis Barquin
Ses autres fictions
Une étude en cramoisi Janvier 1, 1992
Illustrations © Lysander


Lorsque je cohabitais avec mon ami Sherlock Holmes au 221b Baker Street, mes talents de médecin étaient rarement mis à contribution car nombreuses étaient les occasions où j'assistais le détective dans ses enquêtes. Toutefois, au printemps 1888, mon ami connut une période creuse où il ne put exercer son précieux talent. J'avais donc eu le temps de m'occuper d'une petite fille atteinte de tuberculose. Et, si j'en crois mon agenda, ce fut le matin du 8 mai que j'achevai son traitement, augurant pour son avenir de meilleurs auspices. Je rentrai donc le coeur léger et le moral remonté pour plusieurs jours.
En arrivant devant la porte du 221b, je fus interpellé par un inconnu. L'homme avait l'air anxieux et demanda si c'était bien la maison de Sherlock Holmes. J'acquiescai et le priai d'entrer. Dans le hall, Mrs Hudson nous prévint que nous trouverions mon colocataire dans le petit square de Portman Street. L'inconnu insista pour aller à la rencontre de Holmes plutôt que d'attendre son retour dans le salon, prétextant l'urgence de sa situation.
Ainsi, tandis nous descendions la rue, je fis connaissance avec ce qui semblait être un futur client. L'homme s'appelait Noah Steinhauer. Majordome de sa profession, il était au service d'un homme de science réputé. Il avait prouvé sa loyauté et son sérieux en demeurant au même service durant douze années et espérait y rester encore après l'événement incroyable qui s'était déroulé chez son maître ces derniers jours.
Nous arrivâmes dans le square et trouvâmes rapidement Holmes qui se reposait sur un banc, à l'ombre d'un marronnier. Il avait l'air abattu. Son esprit tournait à vide. Il lui manquait le combustible nécessaire au bon fonctionnement de son cerveau : un problème à résoudre. Notre arrivée lui insuffla un peu de vie. Il considéra Mr Steinhauer des pieds à la tête avant de le saluer, puis l'invita à s'asseoir.
- Il doit s'agir d'une affaire urgente, Watson, pour qu'une fois arrivé à Baker Street vous soyez reparti immédiatement avec ce monsieur !
- Voyons ! Qu'ai-je laissé paraître qui vous ait donné une indication ? demandais-je en observant mes vêtements.
- La bosse formée par votre stéthoscope ! Vous n'avez pas eu le temps de le ranger après avoir posé votre trousse médicale.
- Voilà qui confirme votre réputation, dit Mr Steinhauer. Je suis heureux d'avoir affaire à vous car il paraît que vous êtes un des meilleurs enquêteurs de Londres. Je dois vous avouer qu'avant de venir vous voir, j'ai déjà consulté un homme d'église, un exorciseur, pour tenter d'enrayer l'incroyable phénomène qui a lieu dans le manoir de mon maître. Mais rien n'y fit.
- Bien, je vous propose de rester ici, le coin est calme et le temps clément.
Il sortit sa pipe et ajouta :
- Commencez, je vous écoute.
- Voilà. Il y a deux semaines, mon maître, Sir Compton, est parti pour le congrès national de la chimie à Oxford, afin d'y exposer ses nouvelles découvertes. Ce qui a permis au personnel de partir en congé pour trois semaines, je me suis retrouvé ainsi le seul occupant du manoir.
" Je veille à entretenir la maison du mieux possible. Et, il y a cinq jours, en époussetant les tableaux du petit salon, je ressentis une étrange sensation devant le portrait du grand-oncle de Sir Compton. Quelque chose m'intriguait comme si un détail avait changé. Je n'y prêtai guère attention sur le moment et je retournai à mes taches journalières.
" Le lendemain, passant à nouveau près du portrait, je fus saisi d'effroi devant le spectacle qui s'offrît à moi. La peau du grand-oncle, d'habitude si blanche, avait viré au rouge ! Je frottai mes yeux mais je ne rêvais pas, les mains et le visage avaient bien perdu leur couleur originale.
" Et le plus surprenant, monsieur Holmes, c'est que le reste du tableau est intact !
" La coloration est très fine et très claire, laissant transparaître les traits originaux, comment vous dire ? Imaginez une tache de vin colorant le motif d'une nappe, voyez-vous, sans en cacher le dessin.
" Depuis ce jour, il est passé du rouge au rouge foncé puis au rouge violacé ce matin.
- Vraiment ? Cette affaire présente plusieurs points intéressants. Avant de donner mon avis, j'aimerais voir ce fameux tableau. Votre manoir est-il loin ?
- Une demi-heure de train.
- Soit, allons-y ! Watson, serais-je honoré de votre présence ?
- Tout à fait.

Durant le trajet nous conversâmes de chose et d'autre. Holmes ne tint pas à se concentrer sur les faits avant d'être arrivé sur les lieux, aussi, il devisa avec nous.
Nous descendîmes à Brentwood. Le manoir, situé près de la gare, était construit dans le style français à la mode du siècle dernier. Une grande allée de gravier séparait la rue de la porte d'entrée. Arrivé devant celle-ci, Mr. Steinhauer chercha la clef correspondante dans le trousseau qui contenait toutes les clefs du domaine. Lorsqu'il ouvrit la porte et entra, je tins à faire une remarque à Holmes, mais il avait disparu.
- Holmes ?
- Watson ! Mr. Steinhauer ! Par ici !
Holmes avait choisi de faire le tour de la maison pour inspecter les fenêtres.
- Aviez-vous déjà remarqué ces marques, monsieur ? demanda-t-il en montrant des éraflures sur le montant d'une fenêtre et des fragments de bois en dessous.
- Non, en vérité c'est la première fois que je les vois.
- Pourtant elles ne sont pas récentes. Je dirais une semaine, environ.
- Que cela signifie-t-il ?
- Cette fenêtre a été forcée de manière à pouvoir manipuler le loquet de l'extérieur. Remarquez ce trou juste assez large pour introduire un fil de fer. Il ne s'agit pas d'un travail d'amateur.
- Ceci n'a aucun rapport avec notre affaire, Mr Holmes ! Je ne comprends pas que vous vous embarrassiez de tels détails. Il s'agit sans doute d'un de ces vers qui grouille dans les boiseries.
Holmes me lança un regard significatif, exprimant le peu de cas qu'il prêtait à l'affirmation de notre client.
- Bien, voyons ce tableau maintenant.

Nous entrâmes dans le manoir. Mr. Steinhauer nous guida jusqu'à la pièce contenant le grand-oncle cramoisi. C'était un petit salon décoré d'une généalogie picturale de la famille des Compton. Le portrait, situé face à la fenêtre, faisait tache au milieu de cet imposant rassemblement.
- En effet, la coloration se situe uniquement sur les mains et le visage. Sans déborder. Je ne m'attendais pas à un pigment si précis, dit Holmes en observant la toile.
- Vous pouvez comparer avec le tableau d'à-côté, les couleurs de la chair étaient identiques il y a moins d'une semaine.
- Watson, aidez-moi à décrocher le tableau, s'il-vous-plaît !
Je m'exécutai. Holmes inspecta le dos de la peinture. Je le vis sourire à diverses reprises lorsqu'il promena son verre grossissant le long du cadre.
- Nous sommes sur la bonne voie, Mr Steinhauer, dit-il.
Le majordome pour la première fois depuis notre rencontre à Baker Street esquissa un sourire. Holmes entama une inspection générale, où il l'examina plus longuement les issues de la pièce. Il prit la poignée de la porte qui faisait face à celle par laquelle nous étions entrés et demanda :
- Vous permettez ?
Le majordome acquiesça, mais tout comme moi, il ne suivait pas du tout le raisonnement de Sherlock Holmes. La pièce où était entré mon ami semblait avoir été aménagée pour accueillir tout le matériel nécessaire au chimiste. Matériel familier à Holmes puisqu'il était très investi dans ce domaine. Il déboucha quelques bouteilles sans étiquettes et respira furtivement au dessus de leur goulot. Puis il se mit en quête de quelque chose qu'il trouva sans mal dans le coin le plus proche de la porte. Alors il se mit à rire et me lança :
- Je crois avoir battu mon record de rapidité aujourd'hui Watson !
Puis vers Mr Steinhauer, toujours en riant :
- Voilà le trouble-fête mon cher monsieur !
- Comment ? Ce réservoir ? Je vous en prie, cessez de me tenir dans le secret si vous avez la solution de cette énigme.
- Soit ! Mais je crains que la solution ne fasse surgir un autre problème plus douloureux.
- C'est préférable à l'incertitude.
- Vous avez été victime d'un cambriolage. Pour Dieu sait quelles raisons les voleurs se sont emparés du portrait du grand-oncle de Sir Compton. Si vous le voyez ici c'est parce qu'il s'agit d'une copie, certainement très fidèle à l'original, puisque vous n'y avez vu aucune différence. Pour les voleurs, le scénario devait s'arrêter là. Mais voilà qu'un allié inattendu vous a gentiment averti de la substitution.
- Qui donc ?
- L'arsenal de produits chimiques de Sir Compton, et le réservoir de bichromate plus particulièrement.
- Tout ceci est encore très confus, Mr Holmes.
- La copie que vous avez devant vous a été peinte en grande partie avec de la vulgaire peinture à l'huile, sauf pour la couleur chair, qui je pense, a été un mélange de peinture à l'huile et de peinture à l'oxyde de plomb ou d'antimoine. Ainsi l'atmosphère de la pièce voisine, très chargé en oxydant par les gaz latents, provenant notamment du bichromate, a réagi avec le portrait provoquant cette coloration progressive et datant avec certitude le moment où s'est effectué l'échange des tableaux.
- Toute cette inexplicable histoire ne reposerait que sur une simple réaction chimique !
- Absolument !
- Mais dites-moi, pourriez-vous retrouver l'original et éventuellement démasquer les voleurs, maintenant ?
- Le vol date d'une semaine environ, ils doivent être loin à l'heure qu'il est. Toutefois si vous insistez, c'est à la police que vous devriez porter plainte. Mais je suis certain que vous ne le retrouverez jamais. Peut-être le portrait cachait-il une toile de maître, allez savoir !
Lorsque nous quittâmes Mr Steinhauer, il semblait perplexe, hésitant entre la joie d'en avoir fini avec cette énigme et la tristesse d'avoir été victime d'un cambriolage.
Dans le train du retour, je questionnai Holmes sur les détails de son raisonnement. Il expliqua tout avec évidence :
- J'ai toujours eu l'idée que quelqu'un s'était introduit dans le manoir à l'insu du majordome. Toutefois au départ, je pensais qu'un individu pénétrait chaque nuit pour colorer le tableau avec de la peinture ou un colorant. Mais en constatant à quel point la couleur était uniformément appliquée, je compris qu'il ne s'agissait pas d'une oeuvre humaine. Comme les traces sur la fenêtre correspondaient à peu près au commencement de la coloration, je compris que ceux (admettons qu'ils étaient plusieurs) qui s'étaient introduits avaient changé quelque chose qui amorça le phénomène. La seule solution sérieuse était l'échange original-copie. J'en eus le coeur net lorsque je vis le dos de la peinture. Les voleurs possédaient peut-être une copie de la toile mais pas du cadre, aussi ils durent défaire l'original et replacer la copie, mais ils n'eurent pas le temps de la fixer avec tout le soin que prendrait un cadreur professionnel, c'est pour cette raison que vous avez vu des attaches provisoires entre le cadre et la toile.
" Ce problème réglé, il restait la coloration du grand-oncle. Une fois encore j'ai appliqué ma règle fétiche : " Eliminez l'impossible... " Puisqu'il ne s'agissait ni d'une oeuvre humaine, ni d'une oeuvre fantastique, il s'agissait d'un phénomène naturel. Et par là-même, chimique. Là encore les faits sautaient aux yeux. Sur la table du salon, je remarquai que la bague en argent d'une pipe possédait des taches d'oxydation, différente de la rouille puisque l'argent ne rouille pas. La poignée de la porte donnant sur le laboratoire de Sir Compton présentait les mêmes traces de corrosion. Je savais que j'approchais du but. Une fois dans la pièce voisine, je n'eus aucun mal à trouver toutes sortes d'oxydants. Et surtout le bichromate bien connu des chimistes pour ses réactions spécifiques avec certains métaux lourds, comme l'oxyde de plomb contenu dans certaines peintures.
- Vous vous êtes surpassé une fois de plus, Holmes !
- J'ai juste eu la chance d'avoir les connaissances appropriées, dit Holmes modestement. Pour le logicien, cette affaire n'offre pas un grand intérêt, toutefois, j'avoue que la présentation des faits révèle un caractère surprenant qui ravira vos lecteurs, mon cher Watson.



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