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Accueil » Fictions » Le révolté de Béthléhem
par
Alexis Barquin
Ses autres fictions
Le révolté de Béthléhem Novembre 1, 1991

CHAPÎTRE 1

En 1895, l'été fut des plus détestables. La chaleur accablante, appuyée par la totale absence de vent, maintenait une atmosphère suffocante sur Londres. Le moindre effort semblait consommer toute l'energie dont nous disposions à paresser, car la moiteur collante s'insinuait partout et le plus léger vêtement devenait insupportable à porter. Les nuits s'allongeaient, interminables, tant le sommeil se faisait attendre. Et je me souviens, c'était exactement la mi-août. J'occupais pour un mois ma chambre de Baker Street. Dans mon lit, incommodé par cet air pesant, je me réveillais à intervalles réguliers. Me tournant et me retournant, cherchant une éventuelle position où je finirais par m'endormir, la sonnette de la maison retentit avec insistance. Je décochai un regard sur ma montre, il était cinq heures quinze.
En enfilant ma robe de chambre je vis traverser une ombre dans le filet de lumiére que diffusait le bas de ma porte. Ce devait être mon ami Sherlock Holmes car il avait décidé de passer la nuit à méditer sur une petite affaire, nécessitant selon lui seulement un paquet de tabac. Je le rejoignis dans le hall lorsque madame Hudson allait ouvrir.
- Laissez, madame Hudson, dit Holmes en se dirigeant vers la porte, il s'agit sans doute d'un représentant de la loi. Il n'y a qu'eux pour n'avoir aucun scrupule à déranger les gens de si bonne heure.
Holmes avait raison. Le policier qui se tenait sur le pas de la porte était Bruce Phillips, le second de Lestrade. Le vieux limier de Scotland Yard serait-il géné de demander une nouvelle fois l'aide de Holmes pour envoyer ainsi son subordonné ? Ce fut ma première pensée en voyant Phillips, mais en fait, la raison était bien plus grave.
Ce jeune homme à l'allure sympathique était vétu de l'uniforme standard, celui qui indique que l'on est encore au bas de l'échelle. Son visage, peu marqué par l'usure du temps, dégageait un enthousiasme naturel qui rendait sa personne toujours agréable à côtoyer. Holmes l'appréciait. Plusieurs fois, par ses remarques pertinentes, il avait dévoilé un esprit imaginatif et déductif rare pour sa jeunesse. Mais ses brillantes facultés étaient souvent étouffées par son supérieur vaniteux. Je crois que si Holmes avait pris un disciple, il aurait choisi Phillips.
Malheureusement, la chance n'avait pas l'habitude de se ranger de son coté, car il fut abattu, quelques mois plus tard, au cours d'une fusillade l'opposant à une bande d'anarchistes qui terrorisait l'East-End.
- Bonjour Mr Holmes, je suis content de ne pas vous réveiller à cette heure-ci...
- A quoi voyez-vous cela ? Répliqua Holmes pour le tester.
- J'ai d'abord vu de la lumière à travers les volets de votre chambre, et vous avez ouvert la porte trop rapidemment pour avoir été surpris dans votre sommeil.
- Excellent ! Vous auriez aussi pu remarquer que c'est la logeuse qui ouvre habituellement, ce qui peut impliquer plusieurs hypothèses, mais je vous laisse le soin de les trouver vous-même lorsque vous aurez un moment.
- Je n'y manquerai pas, monsieur.
Holmes entraina le jeune policier dans le salon et nous nous installâmes dans les fauteuils.
- Maintenant, vous allez me dire la raison de votre visite. Je suppose que ce bon vieux Lestrade est encore empêtré dans une incroyable affaire, et mon avis serait le bienvenu pour confirmer ses présomptions. Mais n'est-ce-pas un peu tôt ? Le soleil n'est même pas levé.
- Non, Il en est tout autrement. Je dois vous dire que Lestrade voulait de tout coeur venir vous annoncer cela lui-même, mais il dût assister à une réunion importante avec ses supérieurs, à laquelle il lui aurait été difficile de s'absenter sans créer des dérangements.
- Bien, venez-en au fait, s'il vous plaît ! Demanda Holmes avec son impatience habituelle.
- Voilà, j'y viens. Vous n'êtes pas sans savoir que récemment ont été tuées trois personnalités importantes dans le monde de la justice : le procureur général Sir Andrew Hartcastle, bien connu pour ses plaidoiries impitoyables. L'inspecteur en chef, James Lynch, moins célèbre, mais qui remporta de vifs succés grâce à ses nouvelles méthodes de réorganisation de la police londonienne. Puis finalement, le criminologiste Henry MacKie. Les trois assassinats n'avait apparemment aucun lien. Les causes de leur mort n'ont pas de points communs : le premier, a été asphyxié dans son appartement, le second, a chuté dans les escaliers, quant au dernier, trois balles se sont logées dans son ventre.
- Quatre balles, rectifia Holmes qui semblait être au courant.
- Bref, les enquêtes furent confiées à trois inspecteurs différents. Lestrade se vit confier celle du troisième homme, MacKie. Notre enquête, à l'image des deux autres, piétinait car le peu d'indices dont nous disposions ne suffisait pas à faire avancer les choses.
"Mais une chance inattendue survint au moment où nous perdions tout espoir. Avant hier soir, ... jeudi, l'inspecteur Roy Dobson, le deuxième de Scotland Yard, arrêta à lui seul l'homme qui tentait de l'étrangler dans la chambre de sa propre maison. Le meurtrier ne savait sans doute pas que Dobson avait été boxeur dans sa jeunesse et avait participé avec succés à de nombreux tournois interdépartementaux. Bref, toujours est-il qu'il nous ramena le lascar, menottes aux poignets.
"Il n'avait pas l'air commode, ses grands yeux ronds, trés ouverts, sortant anormalement des orbites, montraient un caractère machiavélique et fourbe. Très semblable à certains fanatiques hindous, ou du même acabit. Ses seules possessions se bornaient à un carnet (vierge), une montre sans chaine, une cordelette à noeud, et un poing américain de boucher, vous savez ceux en os de boeuf.
"En fait, aucun moyen ne nous permettait de l'identifier. L'homme, plus silencieux qu'une tombe, résista aux interrogatoires poussés et même aux quelques débordements physiques. Nous n'obtînmes rien de lui, ni son nom, ni ses mobiles, rien.
"Nous le laissâmes donc un instant avec un agent, pour discuter de son cas dans la pièce contigüe. Mais au bout de quelques minutes, l'agent cria à l'aide. Quand nous arrivâmes il était déjà trop tard. L'agent tenait l'homme, inanimé, dans ses bras. Tout bête, il expliqua que son prisonnier avait avalé à son insu quelque poison et s'était mis à courir dans tous les sens. Sans doute pour accélérer sa mort.
"J'en viens maintenant aux faits essentiels et qui vous touchent personnellement monsieur Holmes.
"Le corps fut transporté à la morgue, déshabillé et lavé selon le processus habituel. L'un des internes qui effectuait l'inventaire des vêtements remarqua une petite fente, maintenue fermée par une épingle, dérrière le col de la veste. Il fouilla l'interstice et en sortit un petit papier de quatre pouces de coté. Bien que le texte qu'il contenait lui fut totalement incompréhensible, il jugea bon de le remettre à nos services. Un expert examina le papier et ne tarda pas à découvrir sa signification exacte. Il s'agit d'une liste de douze noms. La voici reproduite ici.
"Phillips sortit le papier de son portefeuille et le passa à Holmes, qui le considéra avec légèreté. D'un rapide coup d'oeil, il prit connaissance du contenu de la liste, et ne put s'empêcher d'esquisser un sourire en me la passant. Impatient de partager la même impression que lui, j'examinai les noms qui y figuraient.
En tête de liste se trouvait logiquement A. Hartcastle, puis J. Lynch, H. MacKie, R. Dobson, et en cinquième position, à ma grande surprise, était inscrit S. Holmes. Surprise d'autant plus grande que Holmes semblait ne pas s'en soucier une seconde.
- Ces temps-ci, je me laissais aller, et voilà le résultat : la cinquième place.
- Holmes ! Répondis-je avec indignation. Vous ne semblez pas saisir la gravité de la situation. Si l'inspecteur Dobson avait succombé devant son agresseur, vous ne seriez peut-être pas ici pour rire de bon coeur...
- Et il se pourrait aussi que vous ne puissiez plus rire demain ! Interrompit Phillips.
- Que voulez vous dire ? Je pensais que nous étions hors de danger à l'heure qu'il est !
- Vous auriez tout à fait raison, docteur Watson, si un fait nouveau et dramatique ne s'était produit cette nuit au Grand Hôtel. Vers minuit, l'employé chargé de monter les bagages des clients nocturnes, entendit des bruits de lutte dans une chambre du troisième étage. Il frappa à la porte, mais n'obtenant aucune réponse, il décida de l'enfoncer sans tarder. Lorsqu'il y parvint, un homme s'échappait par la fenêtre, tandis qu'un autre était étendu sur le sol dans une mare de sang. L'employé se précipita vers la fenêtre mais l'assassin avait déjà disparu. L'alarme fut alors donnée.
"L'inspecteur Lestrade et moi (de service cette nuit là) nous rendîmes sur place. Mais partis pour un travail de routine, nous fûmes vite dépassés par les événements. Le corps sanguinolent qui gisait devant nous appartenait à l'inspecteur Dobson Sa tête avait heurté le coin d'une commode et le choc avait mis fin à ses jours instantanément.
"La vision de ce cadavre nous fit plus d'effet que d'accoutumée. Car nous revint en tête la liste des hommes à abattre dressée par le premier agresseur de Dobson. Après quelques réflexions, l'inspecteur Lestrade fut alors devant un grand dilemme. La mort de Dobson était-elle une coïncidence, ou faisait-elle suite à l'acharnement de tueurs professionnels ? Pratiquement, devait-il mettre tout Scotland Yard en alerte, afin de fournir, dans un court délai, assez d'hommes capables de protéger les futures victimes ? ou devait-il attendre la suite des événements, risquant dans le doute, de mettre leur vie en danger ?
"Je fus soulagé d'apprendre qu'il prit la décision d'avertir et de protéger chaque victime potentielle.
"Ainsi, lorsque les différentes mesures vis-à-vis du meurtre de Dobson furent réglées, nous dûmes convaincre nos supérieurs de débloquer une vingtaine d'hommes. Ce qui ne fut pas chose simple, puisqu'il fallut tirer la plupart d'entre eux de leur lit.
"Finalement, me voilà avec deux policiers spécialisés dans la protection rapprochée et prêt à recevoir vos consignes pour commencer leur service. Ils attendent en bas, ce sont de bons hommes, et qui n'en sont pas à leur premier travail.
Holmes ne réagit pas, il ne semblait ni effrayé ni inquiet. Il se leva sans dire un mot et se dirigea vers la fenêtre. Là, il écarta légèrement le rideau avec deux doigts pour inspecter les deux hommes. Il paraissait en proie à une réflexion profonde, pesant le pour et le contre de la situation, cherchant certainement comment introduire ces deux hommes dans ses activités habituelles. Il brisa le silence au bout de quelques minutes :
- La sagesse m'oblige à m'accomoder de vos collègues, bien que leur présence aura pour effet de limiter au maximum mon champ d'investigation. Mais puisqu'ils sont au courant de tout, je ne dois pas craindre qu'ils me retardent énormement; car vous pourrez dire à Lestrade que je prends l'affaire en main. Etant directement concerné, et menacé de mort, vous feriez cause commune avec les assassins en me faisant attendre ici benoîtement.
Holmes était plus résolu que jamais.
- Voici donc ce que j'ai décidé pour aujourd'hui : moi et mes gardes du corps iront au Grand Hôtel compléter le travail de la police. Ce serait bien le diable si je ne trouvais rien à me mettre sous la dent. Puis nous interrogerons tous les témoins dont nous disposerons là-bas, et si besoin est, nous nous rendrons ensuite à la morgue nous informer des résultats de l'autopsie. A ce moment là, j'évaluerais la situation pour savoir si il y a danger ou pas. Maintenant Phillips, faites monter vos hommes.
Phillips s'exécuta.
- Vous savez mon cher ami, me dit Holmes, je n'aimerais pas que le danger qui plane au dessus de ma tête puisse vous atteindre d'une manière ou d'une autre. Je suis le seul responsable de mes actes, par conséquent il serait préférable pour vous de ne pas m'accompagner. Mais, je dois avouer que votre présence à mes cotés et vos remarques toujours empreintes de rationalité ont pour effet de stimuler mes facultés mentales. Naturellement, je ne saurais vous blâmer si vous décidiez de rester ici. Ce serait tout à fait compréhensible.
- Il n'en est pas question. Si je ne vous accompagnais pas, qui donc prendrait soin de vous ? Avec moi, vos assassins auront du fil à retordre. Ils apprendront qu'on ne menaçe pas impu-nément mon meilleur ami. Le nom de John Hamish Watson sera a jamais gravé dans leur mémoire et ils trembleront en l'entendant !
Holmes et moi rîmes de bon coeur, mais au fond l'inquiétude me rongeait.
Phillips revint avec les deux hommes. Ils étaient jeunes, bien batis, et leurs gestes vifs et précis trahissaient leur grande dextérité. Ils portaient des vêtements d'une banalité à toute épreuve qui rendait leur personne insignifiante. Toutefois un examen approfondi eut démontré le contraire. Phillips nous apprit qu'ils se nommaient : Mr Decker et Mr Simpson. Je n'ai nul besoin ici de rapporter au lecteur le dialogue entre Holmes et ces messieurs, qui ne fut que details techniques de filatures et autres procédés.
Leur service commença immédiatement. Ils quittèrent la pièce, mais Holmes retint Phillips par la manche.
- Je dois vous remercier, pour votre admirable travail. Si tous les inspecteurs de Scotland Yard vous ressemblaient, je n'aurais qu'à mettre la clef sous la porte.
- Entre nous, à voir mes supérieurs ce n'est pas demain la veille que vous serez chômeur, répondit Phillips sérieusement.
- Toutefois, en rentrant, n'oubliez pas de transmettre mes félicitations à Lestrade.
Phillips nous serra la main et quitta la pièce, soulagé, avec le sentiment du devoir accompli.
Trois quarts d'heure plus tard, nous étions lavés, habillés, rassasiés, et fin prêts à sortir.
- Allons-y ! fit Holmes.


CHAPÎTRE 2

Il était près de huit heures lorsque nous quittâmes la maison. La rue n'était pas trés encombrée. En ce jour de repos, la plupart des londoniens dormaient encore, hormis quelques ouvriers du gaz travaillant sur le trottoir, et certains boutiquiers qui levaient leurs stores.
- Je ne vois pas vos gardes du corps ! dis-je après avoir rapidement inspecté la rue.
- En effet, ils sont très discrets... ou alors ils ne sont plus là !
Comme nous ne vîmes aucun fiacre à héler ; nous décidâmes de descendre Baker Street jusqu'à l'intersection avec Marylebone Road, où se trouvait une station de cabs.
En traversant la rue nous croisâmes un ivrogne qui titubait au milieu de la chaussée ; ses jambes vacillantes utilisaient les dernières parcelles d'énergie pour maintenir le reste du corps à la verticale. Il semblait que nous avions été choisis pour assister au terme de son errance car il s'éffondra à nos pieds dans un râle peu commun.
Aucun docteur n'aurait pu ignorer ce pauvre homme, aussi, je demandai à Holmes de lui redresser le dos tandis que je tentai d'établir un diagnostic.
Son pouls battait normalement, sa respiration n'était ni encombrée ni bruyante et il n'avait rien perdu de sa sensibilité. Je sus alors que l'homme que j'avais d'abord pris pour un ivrogne était en parfaite santé. Je fis part de mes observations à Holmes qui, étonné, évoqua l'odeur piquante de vin qui se dégageait de ses vétements.
- Je veux bien être radié de l'ordre si je me trompe ! dis-je. Cet homme n'a pas bu d'alcool durant ces dernières heures.
Sur mes dernières paroles, nous vîmes une voiture à quatre chevaux surgir soudain du haut de Baker Street. Le fracas des roues sur les pavés produisait un bruit assourdissant tant son allure était rapide. Rien n'aurait pu l'arrêter. J'eus le réflexe immédiat de rejoindre le trottoir, mais Holmes ne me suivait pas. Il se débattait avec l'homme, apparemment sorti de son inconscience, qui le retenait mordicus par les bras. Malgré la force et le courage que l'on connait à Holmes, il ne parvint pas à s'en détacher. Il tenta de le tirer vers le trottoir, mais il était trop tard, le choc s'annonçait imminent. Je pensai à utiliser le pistolet, dont je m'étais muni avant de partir, pour abattre le conducteur, mais cela n'aurait pas arrêté les chevaux emballés. Je dus donc me résigner à la passivité. Holmes avait maintenant un genou à terre, semblant se soumettre à son inévitable bourreau. Il me semblait déjà entendre le fracas de l'accident et les gargouillis des agonisants ; mais fou que j'étais de douter en la bonne étoile de Sherlock Holmes. A l'instant où la voiture aurait dut le frapper de plein fouet, Decker, fendait l'air comme une flèche empoignant Holmes sur son passage, et obligeant l'étranger à lacher prise. Ils retombèrent négligeamment sur la chaussée tandis que la voiture filait déjà vers Marylebone Road, abandonnant le cadavre du pauvre bougre sur le pavé.
- Vite ! cria Holmes en se relevant d'un bond, ne perdons pas une seconde !
Il courut vers la voiture qui avait stoppé au croisement. Simpson le suivit et j'en eus fait autant si Decker ne s'était plaint d'une blessure au pied. Rien de grave toutefois, aussi le confiais-je à deux gentlemen qui acceptèrent de l'accompagner jusqu'au 221b, et rejoignis mon ami au plus vite. Holmes et Simpson inspectèrent brièvement les rues alentours avant de revenir vers la voiture.
- Introuvable ! Il a filé sans nous attendre, la crapule. Heureusement, nous avons la voiture. Voyons si dans son empressement il n'a pas laissé son adresse. Watson, fouillez l'intérieur, je m'occuperais du haut.
A en juger par le décor intérieur, la voiture devait appartenir à un riche propriétaire. Le sol et les vitres étaient propres, aucune trace de terre, toutefois je parvins au bout de plusieurs minutes à trouver quelquechose.
- Holmes ! Holmes ! J'ai trouvé un indice ! M'empressai-je de crier en tirant un peigne coincé entre deux banquettes.
- Bravo, mais...
- Non, ne dites rien, je vais appliquer vos méthodes. Voyons ... ce peigne appartenait à un vieil homme, aux cheveux courts, ...
- Trés bien, continuez, ordonna Holmes.
- Puis-je oser supposer que l'homme était gaucher et probablement pauvre ?
- Vous pouvez même l'affirmer. Maintenant pouvez-vous trouver un lien entre cet objet et l'homme qui s'est enfui ?
- ... A vrai dire, non.
- Tout simplement parce qu'il n'y en a pas, cette voiture est volée et notre chauffard n'a probablement jamais mis les pieds à l'intérieur. Excusez-moi Watson, mais c'est pour cela que je me suis réservé l'inspection de la place du conducteur.
- A voir ce que vous tenez dans la main, je constate que vos recherches n'ont pas été vaines.
- En effet, ce journal n'est pas dénué d'intêret. Contrairement à votre peigne, je sais que ces quelques pages sont passées dans les mains de notre homme. J'en suis sûr car cet exemplaire date d'aujourd'hui, et à voir l'état des chevaux je pense que la voiture a été volée hier. Mais ce qui le rend plus intérressant ce sont ces taches.
- Des traces de doigts n'est-ce pas ?
- Oui et non. Des doigts tachés, d'encre par exemple, laissent souvent apparaitre plus ou moins nettement des fragments d'empreintes digitales. Or, ici nous n'en voyons pas.
Là, Holmes marqua un temps de réflexion, puis reprit :
- A mon avis le conducteur portait des gants, mais pas des gants de ville, ils devaient être trés sales pour marquer le journal ainsi. Je dirais plutôt des gants de travail. Pour en savoir plus, il me faudra analyser ces traces.
Au cours de notre discussion, Simpson avait eut toutes les peines à exposer la situation a un policeman zélé. Avide d'arrestation, il ambitionnait de nous embarquer au poste séance tenante. Il dut montrer son insigne et prononcer le nom d'un supérieur influent pour enfin le persuader de nos bonnes intentions.
- Que fait-on Holmes ? demandais-je.
- On continue ce que j'ai prévu, il me faut plus d'indices, nous en trouverons au Grand Hotel.
- Et l'homme que la voiture a écrasé ? questionna Simpson.
- Que la morgue fasse son office ! lança séchement Holmes.
Nous trouvâmes un fiacre à la station, et nous nous mîmes immédiatement en route, suivi par Simpson privé de son collègue.
Holmes était pensif, mais à voir son visage je sus qu'il n'était pas en proie à ces crises de réflexion profonde.
- Holmes ? Depuis la dislocation du réseau de Moriarty, avez-vous eut vent de la formation d'une nouvelle organisation criminelle ?
- Non, pas vraiment, mais c'est normal. Voyez-vous, l'organisation de Moriarty contrôlait toute la criminalité londonienne, du plus petit pickpocket au plus dangereux des assassins. Le dessein ambitieux du professeur fut le même que celui des empereurs romains : créer le plus puissant des empires. Mais comme l'histoire l'a montré, plus un empire est vaste plus il possède de points faibles. Moriarty ne pouvait controler totalement les derniers maillons de sa chaine. Il me fut donc simple de les exploiter et glaner des informations précises révélant une présence criminelle de grande envergure.
"Par contre, lorsque plusieurs professionnels du crime se rassemblent pour former non pas une organisation mais plutôt un groupuscule, comme ce doit être le cas en ce moment, les fuites sont inexistantes. Pour lors, le mieux est...
- ... est quoi ?
- ... est d'attendre qu'ils répétent leurs attentats ! Plus ils se découvriront, plus nous en saurons sur eux.
- C'est la plus facheuse méthode que nous ayons eu à employer !
- Certes.
Le fiacre s'arrêta à Trafalgar Square où se dressait majestueusement le Grand Hotel. Lestrade ayant laissé des instructions, le receptionniste nous laissa compulser son registre. La chambre avait été retenue par un certain Mr Smith, et personne ne sut fournir une description exacte de l'homme. On nous indiqua un groom qui nous montra le chemin à suivre pour nous trouver sur les lieux du crime. Holmes entra le premier dans la chambre et se dirigea directement vers la fenêtre. Il fut tout de suite étonné. Puis il chercha l'endroit où Dobson gisait mais il ne trouva aucune traces de luttes ni de sang.
- Watson, rapellez le groom, s'il vous plait.
Le jeune homme retournait déjà à ses occupations. Mais sur mon ordre, il revint sur ses pas.
- Etes-vous sûr que cette chambre est la bonne ? Questionna Holmes embarassé.
- Oui monsieur.
- Bon, restons calme. Qui a ordonné de nettoyer la chambre ?
- Je ne sais pas, monsieur. Certainement le directeur.
- Je suppose alors que le directeur est trés myope?
- Non monsieur, fit le groom en fronçant les sourcils.
- Alors, comment diable a-t-il pu ignoré les scellés ?
- Mais, il n'y a jamais eut aucun scellés à cette porte, monsieur.
- Bon sang, Lestrade, vous n'en ratez pas une, fit Holmes en l'air. Voilà Watson, si vous n'avez plus rien à faire ici je propose que nous partions.
- Je vous suis, dis-je, mais pour aller où ?
- Nous allons interroger le garçon qui a découvert le corps.
Le groom nous conduisit alors dans le hall et nous présenta le porteur, témoin de toute l'histoire. Il avait les traits tirés et de larges poches sous les yeux.
- Bonjour messieurs, je vous demanderai de faire vite car il y a longtemps que je devrais être couché, moi !
- Oui, dit Holmes. Si j'ai bien été informé, vous n'avez pas vu l'assassin ?
- Non, enfin si, juste la silhouette.
- Pourriez-vous la décrire ?
- Non, je ne l'ai pas vu assez longtemps.
- Savez-vous comment il est entré dans l'hôtel ?
- Surement pas par la porte de devant en tout cas !
- Pourquoi ?
- Parce que le portier, c'est un as de la mémoire, il remporte même des concours, et il repére tous les gens qu'il ne connait pas. Il arrive à savoir qui est entré et qui est encore dans l'hôtel. Alors, quand on a besoin d'un renseignement, devinez qui on va voir ?
- Le portier, dit Holmes.
- Tout juste. Et cette nuit là, il était de service et il a dit à la police que tous les gens qu'il ne connaissait pas avaient fini par sortir.
- Mais l'assassin pouvait être une de ces connaissances, dis-je.
- Ah monsieur, si les gens de bonne famille se mettent à tuer maintenant, où allons-nous ?
- Merci mon brave, nous vous laissons tranquille maintenant.
Holmes me tira par la manche, et nous quittâmes l'hôtel.
- Vous avez appris quelquechose docteur ? me demanda Holmes.
- Non !
- Moi non plus !
Nous reprîmes le fiacre en direction de l'Hopital St-Barthélémy pour y rencontrer le médecin légiste en chef du Coroner, Sir Jasper Meeks.
Nous évitâmes l'entrée principale et prîmes Dukes Street où se dressait l'entrée de service, moins encombrée et plus proche du complexe médico-légal.
On nous fit entrer dans la salle où Sir Meeks travaillait. Il lavait ses mains, rougies par le sang, dans une bassine de cuivre. Les trois corps étalés devant nous avaient été étudiés en priorité pour les besoins de notre enquête. Sir Meeks était impressionnant par son calme et son impassibilité devant un tel spectacle. Il n'hésita pas à poser une moitié de sandwich sur le drap qui recouvrait un corps et mordit dans l'autre moitié à pleines dents.
- Bonjour messieurs ! Permettez-moi de manger maintenant, je n'ai pas eu une minute à moi ce matin. Mais peut-être êtes vous dans le même cas ? fit-il en nous tendant un bout de son repas.
- Non merci, dis-je.
- Vous êtes trés aimable, fit Holmes, mais je préférerais que nous passions tout de suite aux résultats de vos examens.
- Soit ! Le premier homme est l'agresseur de l'inspecteur Dobson ; celui qui s'est suicidé au poison. L'analyse gastrique a révélé une faible mais suffisante quantité de cyanure, pouvant provenir indifférement d'acide prussique ou de cyanure de potassium, le plus foudroyant des poisons et aussi le plus facile à se procurer dans le commerce. D'un autre coté, l'analyse du sang a montré un leger taux de tranquilisants, comme de l'opium, qui, à mon avis avait entrainé une dépendance naissante.
- L'homme était toxicomane ? demandais-je.
- Non, dit Holmes avant Sir Meeks. Regardez, il présente des marques de piqûres sur les deux bras. Un toxicomane est droitier ou gaucher, par conséquent il se pique toujours du même côté. Ici, cela signifie que quelqu'un s'occupait de lui, le piquant d'un côté ou de l'autre, au gré du jour.
- De plus, ajouta Sir Meeks, les doses injectées étaient assez faibles. Suffisantes pour calmer, mais insuffisantes pour partir au royaume de l'illusion. Mon opinion est déjà arrétée, cet homme vient soit d'un hôpital, soit d'un asile.
- Bravo, dit Holmes.
- En fait, Je triche, l'homme a été identifié. On m'a envoyé un papier tout à l'heure. Il était interné à l'asile d'aliénés de Béthlehem, comme récidiviste chevronné. Sa spécialité était le vol, mais il bénéficiait à chaque arrestation de l'internement psychiatrique. Sa libération n'était pas prévue avant quelques années de traitement.
Sir Meeks souleva le drap du deuxième cadavre.
"Le second corps appartient, ou appartenait, à Roy Dobson. Drôlement amoché, le pauvre ; j'ai relevé trois ecchymoses au visage et deux sur la poitrine, indiquant les impacts des coups de poings reçus. De même, les écchymoses sur le dessus des phalanges montrent que l'inspecteur a eu lui aussi l'occasion de frapper violement. Les marques entourant le cou sont typiques de la strangulation. Toutefois, il n'est pas mort étranglé. Ce qui a causé la mort, c'est le choc reçu par le lobe pariétal. La plaie s'enfonce jusqu'à trois centimêtres. Une belle plaie en vérité, bien nette, bien carrée, comme on aimerait en voir plus souvent ... si j'ose dire.
- Rien d'autre ?
- Si, son visage et son cou portaient plusieurs traces noires trés diluées par le sang, notament au niveau des ecchymoses.
- Mais pas la poitrine ?
- Non, en effet.
- Et le troisième homme ?
Sir Meeks se dirigea vers la troisième table et lut la carte d'identification noué au gros orteil.
- Celui-ci n'a pas encore été identifié. Salement amoché aussi ; il a été renversé par une grosse voiture.
- Oui, nous y étions.
- Je n'ai pas poussé l'examen trés loin, la prise de sang n'a rien révélé d'alarmant et les blessures sont normales si on considère ce qu'il lui est arrivé. Mon expérience, disons plutôt mon intuition, me dit qu'on ne trouvera pas grand chose de plus sur cet homme.
Holmes tint à examiner ce troisième corps de plus prés; il commenca par le visage, plus particulièrement les dents, les oreilles et les yeux. Son inspection minutieuse n'était pas dû au hasard, il cherchait un indice découlant d'un raisonnement que lui seul était apte à élaborer. Moi-même, à ce moment de l'enquête, trouvait les éléments trop insuffisants pour déduire quoique ce fut. Aprés avoir examiné les doigts de la victime, il parut satisfait et recouvrit le corps du drap blanc. Puis Holmes demanda à voir les vétements des trois hommes. Il examina plus particulièrement les souliers, toutefois, je ne saurais dire quel objet lui en apprit le plus.
- Voilà, dit Sir Meeks, vous en savez autant que moi !
- Sinon plus ! rétorqua Holmes. Merci pour votre patience et votre dévouement. Je vous suis redevable d'un service que vous pourrez réclamer quand bon vous semblera.
- Je m'en souviendrai, au revoir.
De retour dans la rue je m'apprêtais à arrêter un fiacre qui passait devant nous, quand Holmes me retint.
- Nous allons nous séparer pour gagner du temps. Je dois faire un tour chez les Dobson. Par contre, mon cher docteur, vous irez faire les courses pour moi.
- Les courses ?
- Je vais dresser une liste de produits chimiques qui me serviront pour l'analyse des traces du journal. Vous irez les acheter chez Dexter & Cie de Gower Street.
- Vous ne devriez pas rester seul, le danger plane toujours sur vous, dis-je tandis que Holmes dressait sa liste.
- Ne vous inquiétez pas, Simpson veille sur moi. Allez, tout ira bien. Rendez-vous dans une heure ou deux à Baker Street.


CHAPÎTRE 3

Je n'eus aucun mal à m'acquitter de ma tâche et j'étais rentré depuis longtemps lorsque Holmes revint. Il paraissait en proie à une légére inquiétude ; il marchait lentement, fronçait les sourcils et ses yeux fixaient le plancher.
- Tout va bien, Holmes, vous semblez embarrassé ? demandais-je.
- Je reviens de chez Dobson. Ce que j'ai découvert me turlupine un peu.
"Comme vous vous en doutiez, il ne s'est pas rendu au Grand Hôtel par hasard. Il avait reçu un message le conviant à s'y rendre. J'ai subtilisé cette note à la pauvre femme de charge, un peu dépassée pour opposer la moindre objection. C'est cette note qui me procure quelques tourments. Tenez.
Je lus :

"Si vous voulez en savoir plus sur votre agresseur rendez vous au Grand Hôtel, chambre 315 ; il est impératif que vous soyez seul. Un ami de la police."

- Pourquoi n'a-t-il pas soupçonné un piège, c'était gros comme une maison ?
- Vous dites cela, mon cher, car vous connaissez toute la suite. Mais à sa place vous n'eûtes pas fait mieux. Qui se douterait qu'en pénétrant dans le Grand Hôtel, de renommée nationale, il risquerait la mort ? Et vous semblez oublier qu'à ce moment là Roy Dobson ignorait la présence d'une organisation de criminels et que son agresseur mort, il n'avait plus de raison de s'inquiéter.
Je maudis mon esprit décidément incapable de raisonner convenablement et reconsidérai la missive.
- Ce message est inquétant, dites-vous ? Je ne vois pourtant qu'une seule phrase, vide de toute indication.
- En effet, les mots n'apportent rien, mais l'étude graphologique est lourde de conséquence.
- Que nous apprend-t-elle ?
- Remarquez toutes les lettres absolument couchées, les jambages inférieurs traversant deux lignes et l'aspect échévelé de toute l'écriture. Ceci ne laisse aucun doute sur l'état mental du scripteur. C'est un homme à l'esprit déséquilibré, qui, s'il n'est pas encore arrivé au stade de la folie, est sur le bon chemin.
- Où est le problème ? dis-je. Les meurtriers ne sont pas toujours sains d'esprit.
Holmes continua, ignorant ma remarque.
- Ce fait vient s'ajouter aux autres et le tout n'est pas clair. Primo, le premier agresseur de Dobson se voit impliqué dans une série de meurtres alors que sa spécialité est le vol, le vol obsessionnel. Secundo, il venait de l'asile de Béthléhem. Tertio, l'auteur du message est assez détraqué pour être interné dans le même asile. N'y a-t-il pas là matière à réfléchir ?
- Peut-être vous trompez-vous, la graphologie n'est pas une science exacte !
- Cette fois, vous avez raison. Evitons de conjecturer sur des bases faibles.
- Venez donc manger, nous y réflechirons aprés être rassasiés, suggérais-je.
- La digestion a le don de bloquer mes facultés cérébrales ; toute l'energie dépensée dans l'estomac sera autant de moins pour ma réflexion. Où avez-vous mis mes produits?
- Sur votre table de travail.
- Allez manger, je vais commencer l'analyse tout de suite. Allez, allez.
Parfois, quand le temps libre le lui permettait, Holmes m'inculquait quelques notions de chimie minérale afin que je puisse à mon tour tenter de découvrir la composition de substances inconnues. Toutefois, il ne m'aurait pas permis de le remplacer dans une manipulation de l'importance de celle-ci, où la matière à analyser était trop petite pour risquer d'en gacher une partie. Il émergea de ses tubes à essais plus de deux heures aprés midi, et pour une fois, aucune odeur piquante ou nauséabonde ne planait dans le salon.
- Qu'avez-vous trouvé, Holmes ?
Il sortit une petite feuille de sa poche où étaient griffonées quelques notes et lut.
- J'ai décelé en premier lieu une abondance de carbone, disséminé dans un corps huileux dont le nom barbare est aujourd'hui : huile empyreumatique. Puis en plus petite quantité, de l'acide acétique, plusieurs sels ammoniacaux et les résidus habituels.
- Comment pouvez-vous être si précis ?
- J'avais déjà une petite idée derrière la tête.
- De quelle substance s'agit-il ?
- Exactement de la suie.
- De la suie ? Le conducteur était donc ramoneur, affirmais-je en toute logique.
- Oui, à première vue, on pourrait le penser, mais cela ne colle pas avec les faits. A la morgue, toutes les chaussures, sauf celles de Dobson, présentaient sur les bords ces traces grasses, brunes-noires de la suie. Les blessures de Dobson portaient des marques noires uniquement sur le visage indiquant que le second agresseur avait les poings trés sales. Je serais prêt à parier qu'il s'agit de suie, bien qu'aucun moyen ne nous permet de le vérifier.
- Pourquoi seulement sur le visage ?
- Les vétements, Watson, fit Holmes avec évidence.
- Nous aurions donc affaire à une organisation de ramoneurs meurtriers ! dis-je fasciné.
Holmes explosa de rire.
- Par cette remarque, vous venez de montrer la forte improbabilité de cette hypothèse.
- Mais s'il ne s'agit pas de ramoneurs. Pourquoi tous ces gens sont-ils couvert de suie ?
- D'abord il ne sont pas couvert de suie. Seules les mains et les chaussures sont en contact avec cette substance. Et pour votre gouverne Watson, sachez que le dernier homme, l'écrasé, avait les mains propres. Seuls ses ongles étaient sales, mais impossible d'affirmer quoique ce soit sur ce fait. A ce stade de l'enquête, nous ne pouvons pas encore nous prononcer avec certitude. Mais sur cette suie, j'ai quelques idées. La plus vraisemblable tendrait à montrer que des membres de cette organisation passent par les tunnels du métro ; soit pour semer des poursuivants, soit par mesure de discrétion vis à vis de la police, soit il s'agit d'ouvriers, soit ... Non, je vais trop loin. Attendons de meilleures informations.
- C'est trés interessant pourtant, dis-je, et je viens de penser qu'un tunnel de chemin de fer est aussi l'endroit idéal pour se salir avec de la suie.
- Oui, mais passer dans un tel tunnel ne salit pas celui qui le traverse, alors que les tunnels plus étroits du métro et les passages plus fréquents des trains obligent à se plaquer contre les parois ; les méandres des couloirs de service reliant le tout obligent à gravir des échelles, à tourner des poignées de portes, etc... Notez quand même que vous n'avez pas tort.
- Quelle piste allons nous suivre, le métro ?
- Non, l'hypothèse du métro est trop aléatoire. Par contre, le directeur de l'asile de Bethléhem nous livrera certainement des précisions sur son ancien pensionnaire.
Nous prîmes nos manteaux, et quittâmes la maison. Sur le trottoir d'en face nous vîmes Simpson dans son cab, qui, surpris renversa son sandwich sur ses genoux.
Cette fois-ci nous eûmes la chance d'avoir un fiacre juste en sortant. Le conducteur avait une drôle de tête, et je réalisai, qu'après tout, ce fiacre n'était peut-être pas venu par hasard devant chez nous. J'allais faire part de mes soupçons à Holmes, lorsqu'il salua l'homme. Visiblement ils se connaissaient.
- A l'asile de Lambeth Road, lança Holmes.
Une heure trente de course nous mena devant l'impressionant édifice. Grand comme deux fois la gare de Waterloo, l'asile pouvait contenir à l'époque plus de mille malades.
Nous fûmes conduit dans le bureau du directeur. Il était grand et se tenait bien droit pour se donner un air de respectabilité. Son teint frolait le livide et trahissait une grande inquiètude.
- Bonjour, messieurs, dit-il en nous accueillant. Que puis-je pour vous ?
- Mon nom est Sherlock Holmes et voici mon ami, le docteur Watson. Nous enquêtons avec la police sur le meurtre de l'inspecteur Roy Dobson.
- Ah oui, on m'a télégraphié ce matin. Il parait que Hill a tenté de tuer cet inspecteur ; c'est vraiment surprenant.
- Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ce Hill a été libéré avant la fin de son traitement, qui, selon nos informations devait se prolonger encore quelques années.
Le directeur eut du mal à trouver ses mots. Deux gouttes de sueur coulaient sur son front, et il envoya deux doigts desserrer le noeud de sa cravate. Holmes remarquant son embarras reprit :
- Ne vous inquiétez pas, je ne représente pas la police. Si vous avez commis une faute professionnelle quelconque, sachez qu'une faute avouée est à moitié pardonnée.
- Hill..., balbutia le directeur, Hill s'est évadé il y a deux semaines... lors de la promenade.
- Pourquoi ne pas l'avoir signalé en temps utile ?
- Parce que d'habitude on les retrouve nous-mêmes. La plupart des fugitifs rentrent chez eux ou dans des endroits qui leurs sont familiers.
L'homme assis devant nous émis un petit sourire, victorieux d'avoir prononcé deux phrases sans faillir. Mais il sembla qu'il les avait dites machinalement, comme apprises par coeur. Holmes l'avait remarqué.
- Comment s'est-il échappé ?
- Euh... il a frappé un gardien et... il a couru de toutes ses jambes vers la porte de la salle de visite... de là il put escalader le mur et sortir. Oui, c'est comme ça qu'il est parti.
- Quelle heure était-il ?
- Je... je ne me rappelle plus.
- Les promenades se font pourtant à heures fixes, non ?
- Oui, ah oui, cela me revient maintenant, c'était à trois heures.
Holmes se tut quelques instants pour réfléchir. J'en profitai pour questionner le directeur.
- Comment expliquez vous que Hill, dont l'obsession est le vol, puisse devenir un assassin?
- Pour le cas de Hill, je ne l'aurais pas cru si les faits n'étaient là pour le confirmer, son obsession était mineure. Toutefois, avec les maladies du comportement, on est jamais sûr à cent pour cent. Peut-être Hill avait-il des instincts meurtriers refoulés. Si c'était le cas, n'importe quel événement a pu les réveiller.
Le directeur avait retrouvé son calme depuis que Holmes demeurait silencieux. Lorsque mon ami reprit la parole, ce fut pour le rassurer et le saluer.
Dans le couloir Holmes me fit part de ses pensées.
- Cet homme nous cache quelquechose. Il a menti à propos de l'évasion de ce Hill. Vous avez certainement remarqué ces hésitations.
- Oui, mais n'était-ce pas la peur d'avoir mal agi qui le rendait nerveux ?
- Que craignait-il puisqu'il est habituel de ne pas prévenir la police, et de rechercher les fugitifs par leurs propres moyens ?
A cet instant résonna derrière nous la voix d'un petit homme que nous n'avions pas vu arriver. Il portait un large pyjama à rayures et avançait pieds nus.
- L'aile ! L'aile ! dit-il en tirant ma manche et pointant son doigt vers une fenêtre. L'aile ! Envolés ! Partis !
- Allons calmez-vous mon vieux, je ne suis pas un oiseau, dis-je, géné.
Un interne se précipita vers nous et ordonna brutalement au pauvre homme de retourner dans sa chambre. Il s'excusa pour lui et le traina à travers le couloir pendant que l'autre prononcait les mêmes mots en penchant la tête en arrière pour nous voir.
Cet incident avait coupé court à notre conversation et Holmes ne parut pas vouloir la reprendre. Nous nous dirigeâmes donc vers la sortie. Mon compagnon décida de couper par le parc, situé au centre du complexe. Ses yeux se baladaient d'un point à l'autre de l'enceinte mais ne prêtaient aucune attention aux malades qui passaient prés de lui.
- Vous cherchez quelquechose, Holmes ? demandais-je.
- Non, à vrai dire je compte sur le hasard... Oui, vous avez bien entendu, et aucun commentaire ne serait justifié.
Je me tus donc.
- Avez-vous remarqué cette partie du bâtiment ? Tous les volets sont fermés. Seraient-ce des chambres inoccuppées, Watson ?
- Non, il est de notoriété publique que l'hôpital manque constamment de place. Il parait même que les cas mineurs se voient orientés vers des hopitaux de province.
- Peut-être à cause du soleil alors ?
- Cela m'étonnerait, le soleil est un facteur thérapeutique pour les malades mentaux, et beaucoup d'entre eux sont claustrophobes.
- Cela fait beaucoup d'interrogations en trop peu de temps. Je suppose que le directeur ne nous autorisera pas à inspecter son établissement. Je propose donc de passer à Scotland Yard, Lestrade pourra peut-être nous aider.
- Lestrade, nous aider ?
- Oui, vous verrez


CHAPÎTRE 4

Nous dûmes refaire le tour de l'établissement par l'extérieur pour ne pas semer Simpson, et nous prîmes le chemin du Yard. Ce ne fut pas long car nous n'avions que Westminster Bridge a traverser.
Lestrade, derrière son bureau, nous acceuilla avec enthousiasme.
- Alors, messieurs les théoriciens ! On vient chercher de l'aide chez ces andouilles de policiers ? fit-il avec un sourire insolent.
- Je viens réclamer l'aide de l'état, dit Holmes, pas des policiers ! Nous avons besoin d'un mandat pour pénétrer dans l'asile de Bethlehem.
- Je crois que vous n'en aurez pas besoin pour y être admis, monsieur Holmes, lança Lestrade en explosant de rire.
Holmes et moi rîmes aussi.
- D'accord, mon cher ami, dit Holmes, vous m'avez eu. Mais restons sérieux, est-ce possible?
- Quelles raisons motivent cette visite dans l'asile ?
- J'ai quelques présomptions...
- Non non non, si vous voulez un mandat, il faut plus que quelques présomptions.
- Je suis certain que mon enquête, et par conséquent la vôtre aussi, progresserait d'un grand pas si nous arrivions à pénétrer certaines parties de l'asile.
- Ce n'est pas moi qui délivre les mandats, c'est l'attorney général. Et si on ne lui fournit rien de consistant, c'est inutile. Expliquez moi un peu tout ca.
Holmes me fit signe de raconter tout ce que nous savions, puis il se dirigea vers une fenêtre. Je fis de mon mieux pour rester fidèle aux déductions de mon ami, et lorsque j'eus fini, Lestrade n'en demordit pas :
- C'est bien ce que je disais, vous n'avez rien de concret, seulement des hypothèses.
- D'accord, dit Holmes, alors aidez-nous à infiltrer quelqu'un à l'intérieur. Je sais que des médecins de la police s'occupent des malades condamnés ; il vous sera facile de faire entrer un prétendu malade et de le repécher en temps voulu. Il ne sera pas en danger car toujours en contact avec un de vos médecins.
Holmes attendait la réaction de Lestrade. Lorsque le policier fit la moue, Holmes lui rappela les nombreuses fois où son aide avait été précieuse.
- Bon, d'accord, dit l'inspecteur, mais débrouillez-vous pour trouver celui qui entrera dans l'asile. En ce moment, je ne dispose pas d'assez d'hommes pour ce genre de travail.
- Je connais quelqu'un qui fera trés bien l'affaire, dit Holmes en prenant son chapeau.
Puis vers Lestrade :
- Je vous contacterai tout à l'heure pour vous présenter l'homme.
Holmes nous mena, Simpson et moi, dans un pub qui ne méritait pas un tel nom. Le délabrement de l'établissement était à l'image de ses clients, sales et croulants. Holmes nous désigna un drôle d'invidu qui somnolait dans le fond. Seul, il s'approcha de lui tandis que nous prîmes une bière au comptoir. Lorsque l'homme se réveilla, il s'exposa en partie à la lumière, et nous vîmes son visage de hareng saur. Ils conversèrent une demi-heure et finirent par se serrer la main. L'homme quitta la salle et Holmes nous rejoignit en commandant à boire.
- Voilà ! dit-il. C'est arrangé, il va retrouver Lestrade avec mes consignes. J'espére avoir de ses nouvelles avant longtemps.
- Qui est cet homme à face de poisson ? demandai-je.
- Un pauvre homme qui a évité la corde grâce à mes services. A l'époque, la police voyait en lui le coupable idéal, à cause de son visage peu avenant. Peut-être en parlerons-nous un jour pour enrichir vos archives, mon cher.
- J'en serais ravi ! dis-je.
Nous finîmes nos verres et prîmes le chemin de Baker Street.
Le soir venu, Holmes invita Simpson à diner pour le remercier de sa journée de travail. Puis le policier nous présenta son frêre qui le remplacerait un jour sur deux. Le manque d'effectif de la police ne permettait pas d'octroyer un remplaçant pour Decker.


CHAPÎTRE 5

Durant toute la journée du lendemain, dimanche, nous ne reçûmes aucune visite au grand dam de mon ami. Il détestait dépendre du temps ou du hasard, et lorsque cela arrivait, il devenait trés nerveux. Son irascibilité empirait généralement au fil des jours et la première victime était madame Hudson. Soit il balancait la tasse que la logeuse lui apportait gentiment, soit il l'accusait, à tort, du désordre qui régnait dans la maison.
Lundi n'apporta pas plus de nouvelles. Je décidai donc de sortir un peu pour profiter du soleil de l'été. Holmes ne voulut pas me suivre, il épluchait tous les journaux de la matinée cherchant à combler son inactivité par la réflexion.
Vers cinq heures, je remontais doucement Baker Street, pensant à mon ami qui se morfondait dans son fauteuil, lorsqu'une impressionante explosion retentit plus haut dans la rue. Je courus aussi vite que possible priant qu'il ne s'agisse pas de notre maison. Malheureusement, c'était le cas. Un attroupement s'était formé devant le 221bis où une épaisse fumée se dégageait de la fenêtre pulvérisée de notre salon.
Je perdis ma canne en courant à travers la foule et je me précipitai dans le hall en même temps que Simpson. madame Hudson, affolée, ne savait que faire. Elle pleurait et balbutiait à qui voulait l'entendre. Nous gravîmes les escaliers et pénétrâmes dans le salon. Nous ne vîmes pas Holmes tout de suite à cause de la fumée, mais il gisait sur le sol devant la cheminée. Mes réflexes de médecin dominèrent la panique et je m'inquiétai de la santé de mon vieil ami. Ses blessures étaient superficielles, il avait du perdre connaissance en tombant sous l'effet du souffle. Nous l'étendîmes délicatement sur son lit et il reprit peu à peu ses esprits.
- Peste soit de ma distraction, murmura-t-il, j'ai laissé décanter à chaud.
En effet, aprés examen, nous vîmes que l'explosion provenait de sa table de travail. Ce n'était pas la première fois que sautaient ses tubes à essais, mais les circonstances particulières à cette époque avaient accentué ma peur.
Holmes se remit bien vite, et le lendemain rien n'y parut, si ce ne fut l'état du salon qu'il fallait refaire. Toutefois le grand détective, d'habitude si matinal, ne se leva qu'aux environs de midi. Les nouvelles ne se firent pas attendre, vers quatre heures, Lestrade, accompagné d'un homme que nous ne connaissions pas, fut introduit dans le salon.
L'inspecteur émit un sifflement de surprise en découvrant l'état pitoyable de la pièce ; mais Holmes convia quand même les visiteurs à s'asseoir.
- Asseyez-vous, je vous en prie. Monsieur ... ? demanda-t-il à l'inconnu.
- Hamilton, Patrick Hamilton, je suis médecin-psychiatre, à temps partiel à l'asile de Béthléhem. C'est moi qui suis en contact avec votre ami au visage étrange.
- Qu'a-t-il découvert ? Pourquoi n'est-il pas là ?
- Il doit rester là-bas encore quelques temps pour compléments d'enquêtes, dit Lestrade.
- Oui, il m'a tout raconté au sujet de l'aile B.
- Ah ! Je vous écoute.
- Son intégration au sein des malades fut parfaite. Il simule avec tant de vérité qu'il en devient effrayant. Le premier jour, il subit des examens, puis erra au hasard des rencontres. Il m'a dit qu'il avait eu du mal à faire le tri entre les différents témoignages de ses compagnons, mais il nota beaucoup d'allusions à l'aile B. Il lui semblait que la plupart des malades avaient été impréssionnés par quelquechose. Il tenta de s'approcher de l'aile en question mais ne put y pénétrer. Je fus moi-même interdit d'accés, pour des raisons de quarantaine, m'a-t-on dit. A ce moment là, je ne doutai pas de cet état de fait.
- C'était quand ?
- Il y a une ou deux semaines.
Holmes lui fit signe de continuer.
- Le deuxième jour, il chercha plutôt à découvrir ce qui avait marqué les malades. Ce qui ne fut pas commode car beaucoup devenaient hystériques et attiraient l'attention des infirmiers. Et c'est dès qu'il apprit le pot aux roses qu'il vint me voir, ce matin.
"L'aile B est vide. Tous ses occupants sont partis, ou devrais-je plutôt dire enfuis, car la plupart étaient bien loin de la guérison. Il parait qu'ils furent dirigés par un seul homme, un malade à l'esprit fort, mais dont je ne sais rien. Nous ne savons pas non plus comment ils ont pu ainsi s'échapper, mais le fait est qu'ils sont maintenant en liberté dans la ville. Cette nouvelle est catastrophique car l'aile B est réservé aux dangereux, aux criminels, ou aux malades nécessitant des soins intensifs.
- Avez-vous vu le directeur avant de venir ?
- Non, je suis allé directement à Scotland Yard.
- Bien, dit Holmes, si il savait que nous sommes au courant il pourrait s'affoler et compromettre le déroulement de notre enquête. Je compte aussi sur vous, Lestrade, pour ne rien dire aux journalistes. Pas un mot avant quelques jours.
- Mais dites-moi, Holmes, dit Lestrade, quel est pour vous le rôle exact de cette bande de fous furieux dans votre raisonnement. J'aimerais comparer nos hypothèses.
-Voyons ! Cette bande, comme vous dites, est à l'origine des meurtres dont vous vous occupez en partie. Ses membres sont dirigés par un homme à l'intelligence dominant la leur et qui trouve en eux des serviteurs idéaux, loyaux et déterminés, frôlant le fanatisme. Voyez l'homme qui se sacrifia pour me tenir au milieu de la chaussée, l'autre jour. Vous pourrez vérifier qu'il faisait bien partie de l'asile, d'ailleurs. Je ne connais pas encore leurs mobiles, mais pour l'instant, il s'agit de les stopper rapidement sans chercher le pourquoi du comment.
- Nous avions bien les mêmes idées, dit l'inspecteur sans scrupules.
- Vous savez certainement où les trouver alors ? demanda Holmes.
- J'avoue qu'il me manque encore quelques éléments ...
- Si vous réfléchissiez un peu plus, vous en sauriez autant que moi, cher ami. Remarquez qu'aucune plainte concernant une bande de gens bizarres n'a été signalée à la police. Pourtant en plein Londres, qui ne remarquerait pas une telle troupe ?
- Ils auraient quitté la capitale ? émit Lestrade.
- Mais non, le problème serait le même en banlieue ou en province. Personne n'a remarqué leur départ, tout simplement parcequ'ils ne sont jamais sortis dans la rue.
- Ils sont encore dans l'asile ?
- Cher inspecteur, cessez de m'interrompre s'il vous plaît. Le seul refuge sûr pour eux était les égouts. L'asile est un grand batiment, il doit y avoir des connexions avec les souterrains de la ville. A partir de là, je ne vois que trois hypothèses possibles dont une seule est valable en considérant les indices que nous avons pu glaner, le docteur et moi.
"D'abord ils peuvent avoir trouvé une usine ou une bâtisse abandonnée pour s'abriter, mais cela implique qu'elles doivent communiquer avec les égouts, cela ne doit pas être si courant.
"Ensuite, ils auraient pu trouver refuge dans le métropolitain, mais cette hypothèse est tout aussi légère à cause de la présence quasi-permanente d'ouvriers ou de mécaniciens dans les locaux importants.
"Il semble donc évident qu'ils sont toujours dans les égouts, sous réserve que les autres hypothèses soient fausses comme je le pense. De plus, les égouts sont peu fréquentés et par conséquent plus sûrs.
Nous demeurâmes stupéfaits de la perspicacité de Sherlock Holmes. Il remarqua notre admiration et comme personne ne réagit, il continua :
- Lestrade, lorsque vous retournerez à Scotland Yard, vous chercherez à infirmer ma première hypothèse, en fouillant tous les batiments abandonnés du Sud-Est, ayant une communication avec les égouts. Puis à confirmer la troisième en compulsant les plaintes de ces trois dernières semaines. Il est probable que des disparitions ont été signalées chez les égoutiers. Ainsi nous aurons une idée exacte du secteur où se trouvent ces énergumènes. Vous n'aurez qu'à me télégraphier vos résultats ce soir et je vous tiendrai au courant.
- Vous savez, c'est bien l'idée générale que je me faisais de l'affaire, fit Lestrade en se levant.
- Je n'en doute pas, dit Holmes avec courtoisie.
Nous saluâmes Mr Hamilton puis je raccompagnai Lestrade jusqu'à la porte. Devant la fenêtre, Holmes alluma une pipe en regardant l'inspecteur traverser la rue.
- C'est un phénomène cet homme là ! dit mon compagnon en riant.


CHAPÎTRE 6

Holmes et moi passâmes la soirée à jouer aux échecs. Mon ami affectionnait ce jeu car il ne fait pas appel au hasard et confronte deux esprits en mettant leurs potentiels de réflexion, de logique et de stratégie, en opposition. Neuf fois sur dix je perdais, mais les conseils de mon adversaire amélioraient beaucoup mon jeu.
Vers onze heures, nous reçûmes des nouvelles de l'inspecteur par le télégramme suivant :

"Première hypothèse infirmée, troisième confirmée : deux disparitions dans le secteur SE 17 Nord. Attendons vos instructions pour assaut final. Lestrade"

- Dites moi Holmes, dis-je, la disparition de ces égoutiers ne pourrait-elle pas être accidentelle ou pourrait-il s'agir d'hommes qui ont abandonné leur travail pour n'importe quelles raisons ?
- Oui, c'est possible, mais avant de passer tout Londres au peigne fin il est plus logique de commençer par le secteur SE 17 Nord. Car franchement, je doute que vos idées soient valables. Les égoutiers travaillent en paire. Si les deux disparus étaient ensemble, il n'est pas probable du tout qu'ils aient été victimes du même accident et encore moins d'un accident différent chacun. Si ils n'étaient pas en binôme, il reste deux témoins, et il n'y aurait pas de plainte de disparition.
"De même, pourquoi deux ouvriers partiraient-ils durant leur service, pour ne plus donner de nouvelles ? S'ils étaient en danger, je doute qu'ils aient fui si loin qu'on ne les revit jamais. Croyez-moi, je crois avoir déjà pensé à tout. Dans la situation actuelle, il est certain qu'ils ont rencontré le repère des malades mentaux et n'en revinrent jamais.
- Alors vous allez ordonner l'assaut général du secteur ?
- Non, il faut d'abord localiser l'endroit exact où ils se trouvent. Une opération prématurée pourrait tout faire rater. Ils sont peut-être tous fous mais loin d'être idiots, du moins pour la partie dirigeante. Si vous ne faites rien demain, vous aurez sûrement le courage de m'accompagner avec Simpson en reconnaissance dans ce secteur.
- Cela risque d'être long et dangereux..., dis-je feignant l'hésitation, mais j'accepte !
- Parfait, nous partirons demain matin.
Aprés une bonne nuit de sommeil, nous nous réveillâmes frais et dispos, prêts à affronter le pire. Nous nous vêtîmes pour la circonstance, c'est-à-dire chaussés de bottes montantes, et recouverts de vêtements usés. Si ma femme m'avait vu, fagoté de la sorte, elle ne m'aurait sans doute pas reconnu.
Nous nous contentâmes d'une lampe sourde chacun en guise de matériel et nous commençâmes l'expédition. Nous prîmes tout deux le même cab que Simpson. Durant le trajet, je vérifiai le bon fonctionnement de mon pistolet trahissant une légére tension nerveuse. A l'inverse, Holmes paraissait serein. Arrivés sur place, nous fûmes aussi discrets que possible et nous nous enfoncâmes dans le complexe souterrain par une bouche d'égout de Bronti Close.
C'était la première fois que j'y pénétrais et je pensais voir fourmiller des rats à mes pieds, or nous n'en vîmes que quelques uns. Par contre, j'avais sous-estimé l'odeur qui se dégageait du canal boueux. Exposé pendant dix minutes toutefois mon nez s'en accommoda.
- Ne parlons que si cela est nécessaire et à voix basse, dit Holmes, le son se propage loin dans ces conduites.
Les rebords étroits et humides longeant le flot d'immondices ne nous permettait pas d'y marcher d'un pied sûr, aussi nous devions avancer l'un derrière l'autre et éviter d'aller trop vite. Holmes prit la tête et nous suivîmes, tels des petits canards suivant leur mère.
Au bout de deux heures de recherches au gré des bifurcations et des culs-de-sacs, nous entendîmes des voix, d'abord diffuses et lointaines, puis de plus en plus claires, approchant de nous rapidement. Holmes nous fit signe d'avancer vers un large boyau d'évacuation situé à un mètre du sol. Il y grimpa sans se préoccuper de l'eau sale qui imprégnait ses vétements et nous invita à le suivre. Dans notre cachette nos yeux s'habituèrent à l'obscurité. Ainsi, lorsque nous aperçûmes l'éclat des lanternes des deux hommes qui passaient de l'autre coté du canal, nous ne pûmes voir leur visage. Les voix venaient de leur conversation dont nous ne saisîmes que quelques bribes. Un troisième homme suivait en silence. A voir sa silhouette, il devait facilement atteindre les sept pieds, et sa carrure égaler celle d'un taureau. Il portait une grande caisse en bois dont je ne pus deviner la contenance.
Quand le halo de leur lanterne jeta un peu de clarté sur nos visages, le géant s'arrêta net et préssentit sans doute notre présence. Il orienta sa tête dans plusieurs directions tel un prédateur à l'affût, cherchant peut-être un bruit, une odeur ou un mouvement furtif. Je restai sans bouger, osant à peine respirer, de peur de dévoiler ma présence. Si l'homme avait été un tigre blanc du Pendjab, il ne m'eut pas fait plus d'impression. Pendant un instant je crus être complétement seul face à cet homme des cavernes, mais je sentis la présence rassurante de mes compagnons à mes côtés.
Le géant fut rappelé à l'ordre par les deux hommes aux lanternes qui avaient continué leur marche et nous pûmes respirer à pleins poumons cet air vicié, certes, mais acceuilli avec joie. Holmes se précipita vers le bout du boyau pour voir par où se dirigeaient ces hommes. Ils avaient bifurqué vers la gauche dans une conduite plus étroite puis les voix s'étaient tues. Nous prîmes le même chemin qu'eux mais la conduite était vide. Holmes nous fit comprendre qu'ils étaient entrés dans un couloir perpendiculaire d'où émanait une lueur jaune vacillante. Nous redoublâmes de prudence. A voir les torches placées à intervalles réguliers, nous sûmes que là commencait le domaine des déments de l'aile B.
Au fond, le couloir tournait vers la droite et comme personne ne semblait venir, nous nous y engageâmes. Devenues inutiles, nous laissâmes nos lampes dans un petit renfoncement du mur. L'angoisse me nouait le ventre mais Holmes aimait cette situation qui excitait sa curiosité et éclipsait la banalité de son quotidien. Avant de tourner à droite, nous penchâmes nos têtes pour voir si la voie était libre. On ne voyait pas le bout du couloir car la série de torches s'arrêtait au dessus d'une ouverture sans porte. Devant, un homme immobile faisait le planton.
Simpson proposa de l'attirer et de l'assomer. Personnellement, je trouvais que nous avions poussé la recherche assez loin et que nous en savions assez pour lancer une attaque avec la police. Mais Holmes voulut aller plus loin. Il lança une petite pierre sur le mur, puis une deuxième. L'homme ne réagit pas, il fixait sans cesse la paroi qui lui faisait face.
- Il dort ? demandais-je.
- Non, ses paupiéres bougent.
Il lança une troisième pierre plus bruyamment, mais sans effet.
- Il s'agit-il surement d'un idiot, dit Simpson, il est parti dans ses rêves.
- Allons-y, fit Holmes.
Mon compagnon avanca doucement vers l'homme. Celui-ci était encore en pyjama, indiquant qu'il n'avait pas eu l'occasion de sortir au grand jour. Lorsque Holmes arriva si près qu'il aurait pu le toucher, l'homme sortit de sa stupeur en tournant la tête dans sa direction et ne le reconnaissant probablement pas comme un des siens, il hurla avec force intensité des sons assourdissants modulant aléatoirement du grave à l'aigü.
Nous prîmes nos jambes à nos cous comme des voleurs surpris dans leurs forfaits. L'homme ne nous suivait pas, il se bornait à crier sans cesse. Par contre, nous entendîmes un remue ménage derrière nous, des voix, des cris, et des pas résonnaient à travers le couloir. Lorsque nous allions nous réengager dans la conduite des égouts, le géant apparu, bloquant le passage de sa présence.
- Oh, non ! D'où sort-il celui là ! fit Holmes.
Simpson sortit son pistolet, mais le géant fut aussi rapide en décochant un coup de poing fracassant sur son bras. Le pistolet tomba. Holmes lança son poing vers le géant tandis que je prenais mon arme. Il l'avait touché mais pas blessé. Lorsque je pointai le bout de mon canon vers la tête du gorille, une voix résonna dans notre dos :
- Rangez votre arme, monsieur, où je tire dans le tas.
Une dizaine d'hommes à l'allure étrange barraient l'autre bout du couloir. Au milieu, tenant un revolver, se tenait un curieux personnage. Son physique frolait le maladif, il était maigre, pâle, avec des yeux enfoncés comme par déshydratation. Toutefois, sa grande taille, son visage lisse et imperturbable, lui octroyait une supériorité naturelle, semblant maitrîser chaque élément qui l'entourait. Je ne doutais pas qu'il fut le meneur de la troupe.
- Regardez, mes amis, dit-il calmement, le mouton vient s'offrir au loup.
Lorsqu'il parlait, seul la bouche remuait. Ses yeux vous fixaient sans ciller et s'enfonçaient jusqu'au plus profond de vous-même.
- Suivez-moi, reprit-il en nous cédant le passage.
Plus je l'observai, plus j'avais une impression de déjà-vu.
Il nous amena un peu plus loin dans une grande salle qui reliait plusieurs couloirs de raccordements du secteur. Là, résidait la totalité des occupants de l'aile B. Le spectacle était surprenant. La plupart étaient assis ; certains se taisaient, d'autres murmuraient ou déliraient ; une partie déambulaient. Des cris, des plaintes, des râles résonnaient parfois, nous donnant l'impression d'avoir atteint la Géhenne.
Au centre de la salle avaient été installées de grandes caisses inégales faisant office de tables et de sièges. Le meneur s'installa à un bout, et cinq malades, formant l'élite, s'assirent autour de lui. C'était à peu prés les seuls en habits de ville et je me demandais si l'assassin de Roy Dobson figurait parmi eux. Nous étions face à ce conseil de fous comme devant un tribunal de fortune.
- Nous ne ferons pas de parodie de justice, monsieur Holmes, vous avez déjà été jugé... et comdamné...
- Jugé par qui ? Pour quelles raisons ? interrompit mon ami.
- Je ne perdrais pas mon temps avec vous. Je sais le danger qu'il incombe à ceux qui s'éternisent en parole. A quoi servirait de tout vous dire puisque vous mourrez dans un instant. Vous n'aurez même pas le temps de regretter votre misérable existence.
Il fit un signe aux trois hommes assis à sa gauche et distribua un couteau à chacun.
- Vous ne pouvez pas, dit Holmes, la police sera là dans une minute, tout le secteur est quadrillé. Pensez que vous n'êtes pas impliqué dans les précédents meurtres, mais si le Yard retrouve nos corps ici, vous n'aurez aucune alternative.
- Ahahah ! Vous êtes habile, monsieur Holmes. Je sens que vous mentez, je le vois dans vos yeux. Malgré cela, je ne dois pas prendre de risque. Allez voir !
Les hommes aux couteaux s'en allèrent par des couloirs différents.
- Vous bénéficiez d'un sursis, mais cela ne sera d'aucune utilité si vous avez menti.
- Quels sont vos griefs contre nous ? demanda Holmes en observant la salle pour trouver une échappatoire.
- Vous et vos complices de Scotland Yard vous êtes toujours ligués contre mon frêre, le plus brillant personnage de cette époque. Un génie qui méritait l'admiration de tous. Mais par habitude, vous cherchez à détruire ceux qui vous dépassent. Votre orgueil n'a pas supporté cette supériorité, alors vous l'avez tué. Depuis la chute de James dans les eaux de Reichenbach, je ne rêve que de vengeance.
- Vous êtes Edward Moriarty ? demanda Holmes.
- Vous me connaissez donc. Peu de gens peuvent en dire autant. Mais l'ennui avec vous, c'est que vous savez toujours trop de choses. Votre disparition en contentera plus d'un. Moi et mes amis, ici présents, pourront continuer notre lutte en paix.
- Une bande de fous à moitié conscients de leur sort.
On pouvait lire du mépris dans les yeux de Moriarty. Il continua à parler en contemplant ses compagnons, et partit sur le thème du jugement de la folie, considérant que la majorité n'avait pas forçément raison et que ce devrait être nous qui devrions être enfermés.
Holmes avait conçu un plan d'évasion, certes audacieux, mais dans le cas présent il fallait tenter le tout pour le tout. Les trois sbires aux couteaux allaient revenir et, notre arrêt de mort confirmé, nous n'aurions plus aucune chance. Il nous en fit part à voix basse. Celui qui agirait en premier serait Simpson, il attendit donc le signal.
Le géant silencieux se tenait derrière nous, devant la seule issue que nous connaissions, la plus proche et la moins encombrée : le couloir où nous avions été pris.
Lorsque Moriarty nous eut, en discourant, tourné le dos, Holmes fit un signe a Simpson. Aussitôt, il se retourna et donna le plus violent coup de pied qu'on put envoyer, dans le bas-ventre du géant. Celui-ci, surpris, reçu le coup en hurlant et se courba sous la douleur. Holmes, de toute sa puissance, le poussa sur le côté pour dégager le passage. Le géant s'effondra sur un groupe de malades assis contre le mur et la voie était libre ; mais Moriarty ne perdit pas de temps :
- Rattrapez-les ! Vite ! Rattrapez-les !
Nous fonçâmes comme des flèches dans le couloir. Je fus plus lent car ma jambe souffrait de l'humidité de l'endroit. Parvenus à quelques mêtres de la conduite nous entendîmes une détonnation. Un dixième de seconde plus tard, une douleur lancinante me paralysait l'épaule gauche. Sous le choc, mes jambes se dérobèrent et je m'effondrai dans la poussière. Mes forces me quittèrent peu à peu, je vis Holmes et Simpson plonger dans l'eau de l'égout, puis je perdis connaissance.


CHAPÎTRE 7

Lorsque je m'éveillai, je me retrouvai seul au milieu d'une grande salle ; vide de tout meubles, éclairée par la lumière du jour que filtrait une fenêtre poussiéreuse. Apparement, je n'étais plus dans les égouts. Devant moi se dressait une haute porte en bois à deux battants. Au-dessus, un demi étage, accessible par un escalier fixé au mur, portait quelques fûts et quelques caisses depuis longtemps laissés à l'abandon. A première vue j'étais dans une partie d'un vieil entrepôt.
Je n'avais aucune idée du temps écoulé depuis notre fuite. Je voulus me lever pour m'informer davantage de mon état, mais j'étais pieds et poings liés. Les élancements reprirent dans mon épaule car on m'avait attaché les mains dans le dos sans se soucier de la douleur que cela me causerait. Néanmoins, je remarquai que j'étais entouré d'un bandage de fortune. On avait pris soin de moi alors qu'il aurait été si simple de finir le travail de celui qui m'avait blessé.
Durant mon inconscience, je n'avais pas restauré mes forces et je me sentais encore trés faible. Mais ma volonté, elle, était assez forte pour me commander d'agir. Je ne pouvais pas défaire le noeud qui serrait le lien de mes mains, mais en me contorsionnant de manière appropriée, je pus élargir la corde qui entourait mes pieds et les libérer. Je me levai non sans mal.
La porte était solidement verrouillée. Je concentrai mon attention vers l'extérieur mais aucun bruit ne parvint à mes oreilles. La fenêtre était trop haute pour y grimper, alors je gravis quelques marches de l'escalier et jetai un oeil au dehors. Je vis une ruelle étroite. En face, se dressait un grand mur de briques uniforme, si bien que je ne pus pas situer l'endroit où je me trouvais.
Je cherchai un moyen de sortir lorsque des pas et des voix résonnèrent de l'autre côté de la porte. J'étais décidé à ne pas me laisser faire et s'ils voulaient me tuer j'en emporterais quelque uns avec moi. Je montai sur le demi étage, m'appuyai le dos au mur, placai mes jambes devant un grand tonneau et attendis qu'ils entrent. Pendant quelques secondes on s'affaira derrière la porte, je perçus des cliquetis métalliques, puis le grincement des battants qui s'ouvraient. Je comptai deux secondes pour leur laisser le temps d'entrer et poussai le tonneau dans le vide.
- Attention ! cria une voix juste avant le fracas du bois brisé.
- Descendez de là ! Vous n'avez aucune chance !
C'était la voix de Lestrade. Je me trainai à travers deux caisses et passai la tête par dessus le bord de l'étage. Une demi douzaine de policiers braquaient leur pistolet dans ma direction. Holmes était aux côtés de l'inspecteur. Je vis sur son visage de l'anxiété jusqu'à ce qu'il m'aperçoive.
- Watson ! cria-t-il.
Il grimpa les escaliers et me saisit avec enthousiasme.
- J'avais peur que vous soyez mort à cause de mon entêtement stupide.
- Et si j'étais mort pour une autre raison, auriez-vous été soulagé ?
- Ahah ! Il a toujours son sens de l'humour, lança-t-il à Lestrade, il va bien !


CHAPÎTRE 8

Le lendemain, mon épaule était soignée mais ma curiosité n'était pas satisfaite. Je ne savais encore rien sur ce nouveau Moriarty et sur les événements qui s'était déroulés durant mon inconscience.
- Holmes, je crois me souvenir que le professeur Moriarty avait deux frêres, un colonel et un chef de gare, lequel est Edward Moriarty ?
- Aucun des deux, Edward était son troisième frêre. Et si je ne vous en ai jamais parlé, c'est parce que je n'avais pas pu confirmer ce qui à l'époque n'était qu'une rumeur. J'entendais parfois des allusions à ce propos : un hypothétique frêre du professeur frappé de folie avait été écarté du cercle famillial pour ne pas entacher la réputation des Moriarty. Je ne prétai pas beaucoup d'importance à ces racontards. C'était le cadet de mes soucis de connaître le nombre exact de frêres du professeur.
- Qu'est-il advenu de lui ? J'attends avec impatience le réçit de vos faits et gestes depuis votre évasion avec Simpson jusqu'à nos retrouvailles.
- Aprés notre plongeon dans les égouts... Quand on y pense vous n'avez pas eu le plus mauvais rôle, Watson. Aprés notre plongeon, disais-je, Simpson et moi pûmes regagner l'air libre dans East Street. Transis et puant, nous ne passâmes pas inaperçus aux yeux et aux nez des passants. Un policeman nous interpella et grâce à Simpson nous pûmes rejoindre Scotland Yard assez rapidement. Lestrade me prêta des vêtements propres et me sermonna avec son outrecuidance habituelle. Je lui demandai d'agir vite en déployant un filet de policiers sur le secteur d'où nous venions, car les occupants de l'aile B. ne resteraient pas longtemps au même endroit, et que notre ami commun, le docteur Watson, était en danger s'il n'était pas mort. J'ajoutai qu'il tirerait toute la gloire de l'opération lorsque la presse s'intéresserait à l'affaire.
"Une demi-heure plus tard, il avait relevé provisoirement de leurs activités une trentaine de policiers de différents commissariats et quelques infirmiers spécialisés pour rejoindre l'équipe qui donnerait la chasse aux fous.
"Je conduisis la police dans les égouts, puis à l'endroit où nous avions rencontré Moriarty. Mais, c'était prévisible, il n'y avait plus personne, mis à part quelques bougres abandonés là à cause de leur invalidité. Nous cherchâmes pendant prés de deux heures, en compulsant les plans détaillés que Lestrade s'était procurés, mais sans résultat. S'ils étaient sortis au grand jour, il serait facile de les retrouver. Une courte recherche dans les rues s'avéra stérile.
"Il ne restait plus que les batiments abandonnés que l'inspecteur avait déjà fait fouiller avant notre escapade dans les égouts, mais que la bande avait du investir en pensant que nous n'y songerions pas. Ils s'agissaient d'un dortoir, d'un abattoir, et de deux entrepôts, les seuls communiquant directement avec les égouts.
"Je suggérai à Lestrade d'assièger en premier lieu l'abattoir, situé au centre du secteur. Avant de donner un assaut général, on envoya deux observateurs, qui revinrent sans avoir décelés quoique ce soit. L'abattoir était vide. Idem pour le dortoir.
"Par contre, nous eûmes plus de chance la troisième fois. Le premier entrepôt que nous visitâmes présentait une activité humaine. Ils étaient là. Je laissai Lestrade organiser l'assaut à sa manière et nous entrâmes rondement, à la grande surprise des leaders qui pensaient nous avoir semés. Ils n'opposèrent qu'une faible résistance car ils ne possédaient que trois armes à feu.
"J'interrogeai Moriarty à votre sujet, et reçus, pour toute réponse, ses malédictions et ses délires paranoïaques. Les infimiers nous informèrent qu'il manquait une dizaine de malades. Nous entreprîmes la fouille de l'entrepôt, salle par salle, récupérant ça et là quelques égarés, puis nous arrivâmes devant une grande porte barrée par une lourde barre de fer. Une fois entré, un policier faillit se faire écraser par une barrique de vin... Vous connaissez la suite.
-Je ne comprends pas pourquoi ils m'ont gardé avec eux, il leur était simple de me laisser mourir dans les égouts.
- Je crois que cela aurait été le cas si j'avais été à votre place. Il est vrai qu'ils comptaient nous tuer tous les trois, mais aprés notre évasion la situation avait changé. Vous étiez plus précieux comme appât. Je vraiment suis désolé de vous avoir fait subir cette épreuve. Avec votre jambe et maintenant votre bras, vous devenez plus invalide chaque jour.
- La blessure est légère. D'ici quelques semaines je serais comme neuf.
-Tant mieux, j'aurais encore besoin de vous à l'avenir.
Edward Moriarty fut réintégré à l'asile d'aliénés de Bethléhem, dans un nouveau quartier de surveillance spécialement créé à la suite du scandale mené par la presse lorsque l'affaire fut rendue publique. Je pense qu'il n'a jamais su, ou n'a jamais voulu admettre, quelles étaient les véritables activités criminelles de son frêre. Holmes et moi, n'essayèrent même pas de lui faire comprendre tant son admiration était tenace.
Réçemment, un ami médecin me donna de funestes nouvelles à son sujet. Sa démence se serait confirmée progressivement par une forme catatonique. La moitié du temps figé dans la même attitude, il n'est désormais plus un danger pour personne.



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