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Accueil » Fictions » L'Aventure de la blanchisserie fantôme
par
Éric Honoré
Ses autres fictions
L'Aventure de la blanchisserie fantôme Septembre 17, 2004
Illustrations © Lysander


A Cédric G.

I

La singulière aventure de la blanchisserie fantôme fut sans aucun doute la plus étrange énigme que mon ami Sherlock Holmes eut à résoudre. Et sans le célèbre détective privé avec qui je partage l'appartement du 221 b Baker Street, que serait-il advenu du jeune homme qui fut la malheureuse victime de cette terrible affaire ?
Tout débuta par un glacial matin de novembre 1985. A travers les nappes de brouillard, je regardais par la fenêtre déambuler les quelques passants pressés par l'idée de regagner leur domicile. Je trouvais toujours un peu angoissant de voir comment le fog était capable de transformer une capitale animée en véritable ville fantôme. Mais j'étais également ravi de ne pas avoir à sortir sous un temps pareil.
Brusquement, je découvris une ombre filant à travers Baker Street en direction de la porte du 221. J'étais parvenu à reconnaître en cette ombre, par l'ample envergure d'une robe, la silhouette d'une jeune femme. La sonnette de la porte d'entrée fut agitée avec vigueur. Je me détachais de la fenêtre lorsque la porte de la chambre de Sherlock Holmes s'ouvrit. Mon ami apparut, nouant sa cravate.
" Bonjour, Watson ! J'espère que vous avez bien dormi ? A entendre le pas léger qui galope dans l'escalier, je suppose que cette jeune femme a une très sérieuse raison pour venir nous voir.
Sans doute, Holmes, acquiesçai-je, sans doute. Mais je me demande bien ce qui peut la faire sortir par un temps pareil. "
Sans même prendre le temps de frapper à la porte, la fameuse demoiselle déboula dans notre salon. Je devinais en elle une femme au joli visage, mais celui-ci était littéralement déformé par une terreur épouvantable et était devenu rouge par la course éreintante qui l'avait menée jusqu'à nous.
" Lequel d'entre vous est Mr Sherlock Holmes ?
C'est moi, se signala mon ami. Je vous présente mon associé, le docteur Watson ! "
Mais notre visiteuse n'entendit pas la suite. Elle se précipita sur Holmes et lui empoigna les mains en signe de détresse.
" Aidez-moi, Mr Holmes ! Je vous en supplie, il faut m'aider ! La vie d'Ev? "
La jeune femme ne put finir sa phrase et tomba dans les pommes. Elle se serait écroulée sur le tapis si Holmes ne l'avait pas retenu dans ses bras.
" Watson, vite ! "
Je me précipitai sur eux et aidai Holmes à étendre l'inconnue sur le canapé. Puis Holmes remplit un verre de whisky et versa le liquide doré entre les lèvres de la jeune fille. De rouge, la figure de cette dernière était passée à une pâleur inquiétante. Rapidement, elle reprit à la fois ses esprits et ses couleurs. Holmes se pencha au-dessus d'elle.
" Comment allez-vous, mademoiselle ?
Je? Mieux, merci? Mais? Mr Holmes, je vous en prie ! Vous devez sauver Evan ! Je vous en supplie.
Oui, oui ! la rassura Holmes. Mais reprenez votre souffle ! Vous n'êtes pour le moment pas en mesure de nous expliquer quoi que ce soit.
Qu'importe ma santé ! s'emporta-t-elle. Pendant ce temps, Evan risque sa tête !
Avant de poursuivre, interrompai-je, reprenez une gorgée de whisky ! "
Elle m'obéit sans dire mot. Elle finit son verre, reprit peu à peu son souffle et finit par passer de la position couchée à celle d'assise. Elle regarda machinalement le fond de son verre avant de nous dévisager attentivement. Des larmes commencèrent à lui couler le long des joues.
" Je tiens à vous remercier, messieurs, pour toutes vos intentions à mon égard !
Vous êtes toute excusée, mademoiselle ! D'après ce que nous avons compris, l'un de vos amis, sans doute votre fiancé, est en danger de mort.
Vous avez raison, Mr Holmes. Je m'appelle Jessica Haggins et je suis fiancée à Mr Evan Fry. Evan est représentant de commerce. Pour des raisons professionnelles, il s'est rendu à Kenworth, un petit village situé à une centaine de kilomètres de la frontière écossaise.
Et votre fiancé a disparu ? hasardai-je.
J'aurais préféré? Enfin, je crois? Actuellement, Evan se trouve au fond d'une cellule, sous la garde du chef de la police locale.
De fait, intervint Holmes, lorsque vous nous avez annoncé que Mr Fry risquait sa vie, vous voulez nous dire qu'il risque d'être condamné à mort pour meurtre ?
En effet, confirma Miss Haggins, s'agitant sur le canapé. Oh ! ce que je lui en veux !
De qui parlez-vous ?
D'Evan, bien sûr ! Pourquoi a-t-il inventé cette stupide histoire ?! "
Jessica Haggins n'en pouvait plus de rester à la même place. Elle bondit et se mit à faire les cent pas sur le tapis. Visiblement, elle était partagée entre la douleur et la colère à l'égard de son fiancé. Il était clair que Sherlock Holmes était son seul espoir.
" Quelle histoire ?
Cette ridicule histoire d'enlèvement. Dans la lettre qu'il m'a adressée, il me raconte qu'il s'est fait séquestrer. Mais c'est impossible !
Pourquoi en êtes-vous si sûre ?
Parce que l'établissement - une blanchisserie - dans lequel il prétend avoir été retenu prisonnier n'existe pas !



II

Au cours de l'après-midi, notre train arrivait enfin à destination du village de Kenworth. Et Miss Jessica Haggins ne tenait plus en place. Je devais avouer que je la comprenais : d'après la lettre qu'il lui avait envoyée, Evan Fry était plongé dans une drôle d'affaire. Mais je doutais que tout ce qu'il y avait d'écrit eût réellement un fond de vérité. Car il était clair que, à en juger par son écriture et ses syntaxes, Fry avait écrit cette lettre dans un moment de panique. Et Dieu sait ce que la panique peut nous faire raconter comme idioties !
En elle-même, la lettre était donc assez confuse. Cependant, Fry racontait avoir été enlevé par un être au costume étrange, dans une boutique tout aussi étrange puisque, lorsqu'il revint sur les lieux quelques minutes plus tard, accompagné d'un agent de police découvert par hasard, il ne trouva plus aucune trace de cette maison. Par contre, l'homme au costume étrange, lui, existait bel et bien car ce fut son cadavre que découvrit le policier, à l'endroit même où devait se trouver la fameuse blanchisserie fantôme.
" Que pensez-vous de cette affaire, Holmes ?
Pour le moment, pas grand-chose ! avoua mon compagnon. Fry écrit en proie à la plus vive des frayeurs, peinant à distinguer le réel de l'imaginaire. Mais je dois reconnaître que je suis impatient de voir l'endroit où a disparu cette prétendue maison.
Il vous faudra excuser Evan, intervint Miss Haggins, toujours aussi agitée. Je l'aime et même l'adore, mais il a la faiblesse d'être délicat et impressionnable. Songez donc ! Il est de ceux qui croient encore aux fantômes. Une maison, qu'elle soit une blanchisserie ou non, ne peut pas disparaître en cinq minutes !
Vous avez raison, mademoiselle, rétorqua Holmes, très grave. Seulement, il y a cette histoire de cadavre. Celle-ci est bien réelle puisque le policier l'a vu lui aussi. Qu'entend votre fiancé par costume étrange ? Ça aussi, je suis impatient de le savoir ! "
Le contrôleur annonça enfin la gare de Kenworth. Sur le quai, nous demandâmes au chef de gare la direction du poste de police. Une fois renseignés, nous traversâmes les rues de ce village qui, disons-le, était plutôt sinistre. Etait-il possible de garder sa joie de vivre dans un tel endroit ? Les rues semblaient oppressantes : les maisons, toutes en pierre grises, ne présentaient aucun auvent, aucune enseigne malmenée par le vent, pour casser la platitude de leurs façades tristes qui semblaient vouloir s'avancer vers le centre de la rue. J'avais l'impression angoissante que, d'un instant à l'autre, ces affreuses constructions allaient se rapprocher pour nous broyer et nous faire disparaître de la surface de la terre.
Dans un tel climat, moi-même aurait pu croire à l'existence d'une maison fantôme. Jessica Haggins, elle aussi, semblait mal à l'aise dans ce village sans bonheur. Quant à Holmes, il marchait de son pas inflexible, mais je devinai qu'il voulait rapidement gagner le poste de police, et pas uniquement pour connaître l'histoire de Fry plus en profondeur.
Son souhait fut bientôt exaucé. Nous arrivâmes en vue d'une bâtisse de briques sur le mur de laquelle était placée en travers une large enseigne qui nous indiquait qu'il s'agissait là du bureau du représentant local de la loi britannique. Fort heureusement, l'intérieur du bâtiment était plus accueillant que son extérieur. Il était décoré de manière simple mais agréable. Au fond de la pièce, on pouvait découvrir un large bureau au bois noble, momentanément abandonné par son occupant. Ce dernier se tenait dans un coin, près d'un lourd poêle noir ; apparemment, son seul souci était de se réchauffer les mains.
En nous entendant pousser la porte, l'homme se retourna sans aucune crainte. Il était âgé d'une quarantaine d'années et montrait une maigre silhouette, presque squelettique. Sa tête, d'où pointait un long nez disgracieux, arborait une couronne de cheveux bruns qui s'organisaient en de nombreux épis. Il attrapa une timbale posée sur le poêle et s'avança vers nous :
" Vous n'êtes pas d'ici, vous !
Vous avez là un magnifique sens de l'observation, plaisanta Holmes. En effet, nous venons de Londres. "
L'homme se mit à ricaner.
" De Londres ?... Tiens ! Comme le colporteur et l'autre ! "
Par le terme de colporteur, nous comprîmes qu'il parlait d'Evan Fry. Par contre, nous fûmes surpris d'apprendre qu'il y avait un autre Londonien dans ce trou perdu.
" L'autre ? demanda Holmes. Quel autre ?
Un type dont je ne me souviens plus du nom. D'après ce que j'ai compris, il avait justement rendez-vous avec McMagus.
Qui est McMagus ?
Oh ! Vous l'ignorez ?... A ce propos, qui êtes-vous ?
Je suis Sherlock Holmes, détective londonien. Voici mon confrère, le docteur Watson. Et cette jeune femme est Miss Jessica Haggins, la fiancée de Mr Evan Fry. Nous sommes là pour aider ce jeune homme.
Oh ! lança l'homme malingre en faisant de grands yeux ronds. Désolé de ce qui vous arrive, ma p'tite dame ! Cette situation ne doit pas vous faire rire.
Vous êtes le constable ? demandai-je, agacé par la familiarité de l'individu.
Qui ça ? Moi ? Oh ! non, mon brave monsieur ! Je suis juste son adjoint? et son cousin par la même occasion ! Lawrence Barkiss, pour vous servir ! Je me contente de recevoir les plaintes et de garder son bureau.
Enchanté, Mr Barkiss. Nous aimerions nous entretenir avec Mr Fry. "
Gêné, Barkiss se gratta la nuque. Sa bouche se déforma légèrement par son embarras.
" Par ma foi? Je suis désolé mais cette décision ne m'appartient pas. Vous devez en faire la demande à William. Le chef, c'est lui.
Savez-vous où nous pourrions le trouver ?
Mais il est là ! "
Cette fois-ci, la réponse ne vint pas devant nous, mais derrière nous. En nous retournant, nous vîmes apparaître sur le seuil de la porte d'entrée un solide gaillard aux larges épaules qui devait posséder une force herculéenne. L'absence totale de barbe nous montra un menton énergique. Des yeux bleus perçants nous détaillèrent des pieds à la tête. Son teint très bronzé et l'anneau doré qui pendait à son oreille gauche trahissaient incontestablement un ancien marin des mers du sud. Que venait faire un tel individu sous ce climat glacé ?
" Vous êtes William ? demanda Holmes.
Je suis le sergent de police William Aldridge ou, si vous préférez, Will le Rouge ! grogna le colosse. Et vous êtes? ?
Sherlock Holmes. Et voici le Dr Watson et Miss Jessica Haggins !
Et que nous veut Mr Sherlock Holmes ?... Larry ! As-tu proposé du café à nos visiteurs ? Ils doivent être frigorifiés avec un temps pareil !
Non ! ricana Barkiss. J'allais le faire lorsque tu es arrivé !
Alors amène des tasses ! Nous avons à parler !
Bien, Will ! "
Barkiss se dépêcha de s'exécuter. Aldridge s'installa confortablement derrière son bureau avant de nous inviter à nous asseoir d'un geste de la main.
" Mais prenez donc place !
Merci !... fit Holmes en s'exécutant. Voici la situation : vous avez mis en état d'arrestation Mr Evan Fry dont voici la fiancée, Miss Haggins? Oh ! Merci, Mr Barkiss !... Et d'après ce que je sais, Mr Fry est soupçonné de meurtre.
C'est exact, Mr Holmes ! grogna Aldridge. Et je dois vous avouer que je n'aime guère cette affaire. Et croyez-moi, j'ai du flair ! Je suis un ancien matelot et j'ai quasiment visité tous les pays, qu'ils soient africains, asiatiques ou européens. Et je vous pris de croire que tous ces voyages vous apprennent à connaître un homme. Le cas d'Evan Fry est loin d'être banal. "
Après avoir fait la distribution générale de café, Larry Barkiss se plaça debout à côté du siège d'Aldridge et but sans faillir une grande gorgée du liquide noir bouillant. Il ajouta ensuite à la remarque de son chef et cousin :
" Tout ça, c'est dommage ! Parce que Fry m'a l'air d'être un brave gamin qui ne mérite pas ce qui lui arrive. J'aurais préféré que cela tombe sur Victor !
Victor ? répétai-je inconsciemment.
Le libraire du village, Victor Gorfrow ! rétorqua le colosse. Larry ne l'aime pas beaucoup. A vrai dire, peu de personnes l'apprécient beaucoup. Mais vous aurez l'occasion de bientôt le connaître, si vous vous décidez à aider Fry.
Pourquoi ?
Parce que d'après Fry, la librairie des frères Gorfrow était l'une des deux maisons voisines de cette fameuse blanchisserie où il prétend avoir été séquestré.
J'aimerais voir Fry pour qu'il m'explique la situation?
C'est impossible, coupa sèchement William Aldridge.
Pourquoi donc ?
Parce que nous lui avons donné un puissant narcotique. Il est en ce moment même dans sa cellule en train de dormir. N'est-ce pas, Larry ?
Tout à fait, Will ! "
Jessica Haggins se figea aussitôt sur son siège. Quant à moi, scandalisé par ce que je venais d'entendre, je bondis :
" Quoi ?... Comment ? ! De quel droit vous êtes-vous permis de donner un somnifère à un prisonnier ? Le droit ne?
Calmez-vous, docteur ! Ce n'est pas parce que j'habite dans un petit village perdu que j'ignore tout de la loi. Seulement, je vous ferais remarquer que c'est peut-être grâce à moi que Mr Fry est toujours en vie.
Que voulez-vous dire ?
Tout simplement que l'état mental de Mr Fry m'inquiète énormément. C'est quelqu'un d'assez émotif. La gravité de son acte aurait pu avoir sur lui des conséquences désastreuses. Je pense notamment au suicide !
Vous n'êtes pas qualifié pour? "
Je sentis alors que l'on m'agrippait le bras. Il s'agissait de Miss Haggins. Dans son regard fiévreux, je pus lire la plus grande des détresses. Elle me murmura dans un souffle :
" Non ! Non ! Le sergent a bien fait? Il a raison ; Evan aurait pu en arriver jusque là. Le meurtre est le genre de choses qu'il ne supporterait pas.
Ecoutez donc la dame, docteur ! J'ai déjà un mort sur les bras, je ne veux pas en avoir un second.
Seulement, intervint Holmes, j'aurais voulu connaître l'histoire de Fry. "
Barkiss ricana avant d'avaler une autre gorgée de café. Aldridge poursuivit :
" Pour cela, vous n'avez rien à craindre ! Je la connais par c?ur, vu qu'Evan Fry a bien dû me la raconter une centaine de fois? Du moins, sa version à lui, avec cette stupide fable de blanchisserie fantôme.
Nous vous écoutons, sergent ! "
William Aldridge allait se lancer dans son récit lorsqu'une voix quasi-inhumaine surgit de nulle part, semblant venir de l'au-delà. Cette voix nous glaça le sang à tous. Même Aldridge n'en menait pas large.
" Aldridge ! Aldridge ! "
Entendant cela, les mains jointes, Jessica sauta sur ses pieds, comme touchée par une décharge électrique.
" Evan ! "



III

Dans le mur du fond s'encastrait une solide porte en bois, menant certainement aux cellules du poste de police. Par cette porte, Barkiss revint nous rejoindre, soutenant à ses côtés un jeune homme à la mine défaite. Ce dernier avait une vingtaine d'années, à peu près le même âge que Miss Haggins, et était de consistance plutôt fluette. Ses cheveux, qui d'ordinaire devaient être d'un blond couleur blé, avaient désormais une teinte bien terne. Son visage aux traits marqués était d'une pâleur effrayante. Ses yeux semblaient n'être plus que des billes qui roulaient au hasard.
Au centre de la pièce, aussi figée qu'un spectre, Jessica Haggins fixait son fiancé avec effroi. Elle ne s'imaginait pas que le drame eût pu autant changer physiquement un homme, en particulier son cher Evan.
En apercevant Miss Haggins, Fry s'arrêta net. Il se mit alors à bégayer le nom de sa bien-aimée. Il devait sans doute croire à une hallucination lorsque Jessica se précipita sur lui et le prit dans ses bras pour le couvrir de mille baisers.
Ils se mirent tous les deux à pleurer.
Lawrence Barkiss allait mettre un terme aux retrouvailles mais, sur un signe d'Aldridge, les laissa finalement faire.
Aldridge finit par se lever et se dirigea vers la fenêtre qu'il ouvrit brusquement pour interpeller quelqu'un dans la rue et lui ordonner quelque chose. Après avoir refermé la fenêtre, il se tourna vers mon ami et moi, tandis que Jessica consolait toujours son cher Evan. Nous comprîmes que seul Aldridge pouvait nous expliquer la situation de manière claire.
- Décidément, Mr Fry est plus costaud que je ne le pensais. Moi qui croyais lui avoir donné une dose de somnifère assez forte pour l'assommer, je pensais qu'il en avait encore pour deux heures? Mais vous devez attendre avec impatience l'histoire de Mr Fry.
Nous vous écoutons, rétorqua Holmes.
Evan Fry est arrivé à Kenworth il y a trois jours, au cours de l'après-midi, et occupa le reste de la journée à essayer de vendre sa marchandise auprès des habitants. Il s'installa dans l'unique auberge du village où il décida de passer la nuit. La suite du récit devient invraisemblable : Fry prétend avoir été assommé et, toujours selon lui, se retrouva emprisonné dans une pièce sombre. Il demeura dans cette pièce pendant toute la journée suivante. Lorsque le soir tomba, il entendit quelqu'un ouvrir la porte et il aperçut alors son ravisseur pour la première fois. Il fut surpris de le voir déguisé à la manière des anciens mandarins chinois, ce qui l'impressionna davantage. Mais sa volonté pour s'évader fut plus forte que tout et, tentant le tout pour le tout, fonça vers la porte que l'homme avait laissé ouverte. Au passage, Fry dut le pousser violemment pour passer. Du moins, il affirme n'avoir fait que le pousser !
- Il se retrouva dans la pièce principale d'une blanchisserie, facilement reconnaissable par sa boutique où il aperçut plusieurs bacs à laver et diverses piles de linge blanc qui attendaient là d'être nettoyées. Il parvint à sortir de la maison et se retrouva dans la rue. La nuit était tombée. Prenant les jambes à son cou, il s'éloigna rapidement et, une fois à bonne distance, se retourna pour vérifier si personne ne s'était lancé à sa poursuite. Sur ce point, il fut rassuré, mais découvrit du même coup la blanchisserie d'où il venait de sortir. Elle se trouvait entre la librairie des frères Gorfrow et l'épicerie de Maggie Perthkan. Craignant de voir son agresseur sortir de la boutique à sa suite, Fry reprit sa course... Je viens de vous faire part du récit précis de Fry. A partir de maintenant, je vais poursuivre avec ce que je vécus ce soir-là !
William Aldridge jeta un coup d'?il du côté des deux fiancés, tendrement entrelacés, avant de poursuivre :
- Comme je vous le disais, Fry reprit sa course et, deux cents mètres plus loin, tomba sur votre serviteur. Il fut ravi de rencontrer quelqu'un qui pouvait l'aider. Il me raconta sommairement son histoire. Je lui révélais quelle était ma fonction et, lorsqu'il apprit que j'étais policier, il faillit pleurer de joie. Il m'attrapa par le bras et m'entraîna jusque cette fameuse blanchisserie.
Brusquement, Evan Fry quitta les bras chaleureux de Miss Haggins et agrippa le bras de Holmes. Ses yeux fous se posèrent sur lui.
- Fort heureusement, le sergent Aldridge me suivit sans chercher à discuter. Mais en arrivant sur les lieux, je crus devenir fou. Ce que j'avais devant les yeux était tout bonnement impossible ! Vous m'entendez, monsieur ? Impossible ! J'avais perdu de vue cette foutue baraque pendant seulement cinq minutes, mais lorsque je revins avec le sergent, celle-ci avait disparu sans laisser aucune trace ! Devant moi s'ouvrait désormais l'embouchure d'une rue sombre. Plus aucune trace de cette façade lugubre, de ces fenêtres noires et du trottoir. Plus rien !
La mine d'Aldridge s'assombrit. Son regard se durcit.
- Par contre, ceci est faux, Mr Fry ! Il y avait bien quelque chose au milieu de cette rue et vous le savez bien puisque c'est à cause de çà que vous vous retrouvez en prison.
- Le cadavre, anticipa Holmes.
- Exact ! confirma le géant. Le cadavre revêtu de ce fameux costume de mandarin chinois.
- Cela ne vous a pas surpris de voir le corps avec un tel costume ?
- Le meurtre est d'habitude une chose inexistante dans notre petit village. C'est en le découvrant que je fus surpris. Par contre, tout le village connaissait ce costume. Il appartenait à la plus grosse fortune de la région : le fantasque et richissime Mr Adrian McMagus. Et le cadavre en question était justement Mr McMagus.
En entendant ce nom, Holmes et moi-même sursautâmes en même temps.
- McMagus ? souligna mon ami. Mais? si je ne m'abuse, ce nom a été prononcé tout à l'heure par Mr Barkiss. Selon lui, un homme venu de Londres avait justement rendez-vous avec ce McMagus.
- En effet, admit Aldridge. Vous vous rappelez tout à l'heure quand j'ai ouvert la fenêtre ?
- Oui.
C'était justement pour demander à un gamin qui passait par là d'aller me chercher ce type? et d'ailleurs, le voilà !
Nous nous tournâmes vers les fenêtres et nous vîmes une ombre défiler le long de la façade pour gagner la porte d'entrée. Celle-ci s'ouvrit enfin et nous découvrîmes sur le seuil la dernière personne que nous nous attendions à voir dans ce trou perdu.
- Vous, ici ? ! lançai-je à son encontre.
Mr Holmes ? ! Docteur Watson ? ! " partit l'autre sur le même ton.
Le mystérieux inconnu qui avait rendez-vous avec Adrian McMagus n'était autre que l'un de nos amis, l'inspecteur Lestrade de Scotland Yard. Tandis qu'il prenait peu à peu conscience de notre présence, Lestrade referma la porte et s'avança au centre de la pièce. Il continua à nous dévisager tour à tour lorsqu'il nous demanda :
- Mais enfin !... Que faites-vous ici ?
Miss Haggins ici présente nous a demandé d'aider son fiancé, Mr Evan Fry. Mr Fry est accusé du meurtre d'Adrian McMagus? Par contre, c'est nous qui sommes surpris de vous trouver si loin de Londres.
En réalité, McMagus avait demandé une protection auprès de Scotland Yard, qui m'envoya sur place. Il aurait soi-disant reçu plusieurs lettres de menaces de mort. Je suis arrivé ici il y trois jours mais, malheureusement, je n'ai pas eu l'occasion de le voir. Lorsque je me rendis à McMagus Hall, son majordome m'informa qu'il avait dû s'absenter pour la journée. Plus personne ne devait le revoir vivant.
Trois jours ? Vous avez donc sûrement pris le même train que Fry.
Je me rappelle effectivement avoir vu Fry, mais j'étais loin de m'imaginer qu'il venait pour commettre un assassinat.
Qui vous dit qu'il s'agit d'un assassinat ?
McMagus a reçu des menaces de mort et, quelques jours plus tard, on le retrouve mort. Et si Fry l'avait réellement tué accidentellement, comme il le prétend, pourquoi aurait-il imaginé cette ridicule histoire d'enlèvement et de blanchisserie fantôme ? Sans oublier qu'il y a eu préméditation puisque Fry a disparu la journée précédente pour nous faire croire qu'il aurait été enlevé. "
Je sursautai : Evan Fry reconnaissait donc avoir tué McMagus ? Curieusement, Holmes ne sembla pas avoir relevé ce détail. Il rétorqua à Lestrade :
" La question se pose même s'il était coupable. Une seconde nous apparaît également : si Fry a réellement inventé cette histoire, pourquoi a-t-il accouru immédiatement vers Aldridge qui, il devait bien s'en douter, ne le croirait pas. Pourquoi n'a-t-il pas fui ? "
La question pertinente fit hésiter Lestrade. J'en profitai pour faire remarquer :
" Un instant, Lestrade ! D'après ce que j'ai compris, Evan Fry aurait reconnu avoir tué McMagus ?
D'après son histoire, Fry a violemment bousculé McMagus. En outre, il l'a entendu se cogner contre quelque chose. Or, Adrian McMagus a été tué par un coup violent à la tête. De toute évidence, McMagus s'est tué en se cognant contre un meuble, sans doute, et cela lui a été fatal? Malheureusement, cela ne tient pas : la maison n'existe pas, donc le meuble n'existe pas. Et il n'y avait rien dans la rue qui puisse faire autant de dégâts si McMagus était vraiment tombé suite à une altercation avec Fry. Je ne crois pas à l'accident mais au meurtre, oui. Il est évident que Mr Fry connaissait McMagus et qu'ils avaient rendez-vous. Sinon, pourquoi expliquer leur présence à eux deux dehors à une heure aussi tardive ? "
Fry était vraiment livide. Il eut du mal à avaler sa salive et ce fut avec beaucoup de difficulté qu'il articula :
" Je sais que cette histoire est incroyable !... Et pourtant, je vous assure que cette blanchisserie m'a paru bien réelle ! Les murs qui m'entouraient étaient réels ! Le plancher sur lequel je courrais était réel ! La maison et la boutique qui l'occupait étaient réelles ! J'ai bien lu le mot " Blanchisserie " sur son enseigne ! Dans la rue, j'étais peut-être en état de panique, mais j'ai distinctement vu cette foutue baraque, dans laquelle je me trouvais quelques secondes avant, entre la librairie et l'épicerie ! C'est peut-être par ma faute que cet Adrian McMagus a trouvé la mort, mais je vous affirme qu'il est mort dans cette maison et non pas dans cette rue qui n'existait pas quand je suis parti !
Essayez-vous de nous faire croire, grinça Lestrade, que la blanchisserie a totalement disparu en cinq minutes, mais a oublié d'emporter avec elle le cadavre ? Ce conte est à dormir debout ! "
Holmes demanda à Aldridge :
" Avez-vous regardé de près s'il restait des traces visibles de cette prétendue maison ?
Bien que je ne croyais pas un mot de l'aventure de Mr Fry, j'ai examiné cette rue : il y avait aucun élément qui puisse m'indiquer qu'il y avait bien eu quelque chose quelques secondes avant? Bon Dieu ! A moins de croire à la sorcellerie, je ne vois pas comment on peut démonter une maison entière en seulement cinq petites minutes ! "
Comprenant que personne ne le croyait, Evan Fry s'écroula sur une chaise. Visiblement, il commençait lui-même à douter de ses propres sens. Comme si cela ne suffisait pas, Lestrade ajouta :
" D'ailleurs, Mr Fry prétend avoir été séquestré par McMagus. Pourquoi un riche propriétaire comme Adrian McMagus irait kidnapper un pauvre bougre de représentant de commerce ? Soyons lucides, messieurs, cela ne tient pas la route ! Je crains, Mr Holmes, que vous et le bon docteur Watson ne vous soyez déplacés pour rien.
Sait-on jamais ! sourit Holmes. J'ai l'impression que cette affaire va nous réserver bien des surprises.
Que voulez-vous dire ?
D'un côté, nous avons cette fameuse blanchisserie fantôme qui apparaît et disparaît comme par magie. De l'autre, nous avons comme victime un homme qui adorait se vêtir à la manière des mandarins chinois. En outre, Fry et McMagus ont tous deux disparu sans laisser de traces pendant la même période, avant de brusquement réapparaître au même moment. Le tout nous donne droit à un bien curieux mystère? Aldridge, avez-vous gardé l'habit de McMagus ?
Bien sûr ! "
William Aldridge se leva et se dirigea vers un large coffre en vieux bois. Il en sortit un ample costume de type chinois comme en possédaient jadis les hauts fonctionnaires de l'Empire du Milieu. Il était d'un bleu magnifique et se trouvait orné par de nombreuses arabesques de fil d'or. Aldridge nous montra également l'étrange couvre-chef de la victime qui complétait le déguisement de mandarin. Je demeurais émerveillé par le délicat chef-d'?uvre vestimentaire tandis que Fry se figeait de terreur sur son siège, se remémorant de bien désagréables souvenirs.
Holmes poursuivit :
" Et vous dites que McMagus portait souvent ce costume ?
Oui. Il en avait même plusieurs. Il faut dire qu'il vouait un véritable culte à tout ce qui avait trait à la Chine. Si vous pénétriez chez lui, vous croiriez aussitôt avoir fait sans vous rendre compte un voyage jusqu'en Asie. Il possédait d'ailleurs des milliers et des milliers d'ouvrages sur ce sujet. Je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi passionné.
Hm !? Curieux !
Adrian McMagus était effectivement un homme des plus étranges mais, avec la fortune qu'il possédait, il pouvait se le permettre.
Je me demande? "
Holmes ne pouvait toujours pas détourner son regard de l'habit bleu. Il eut sur le visage cet air songeur que je lui connaissais bien. Il sortit alors sa pipe, la bourra et l'alluma lentement. Il lança trois ronds de fumée vers le plafond lorsqu'il se tourna vers Aldridge :
" Oui, je me demande si en fin de compte Mr Fry n'a pas réellement vécu cette histoire.
Vous? vous dites ? ! s'exclama l'inspecteur Lestrade. Vous croyez Fry ?
Je dois effectivement vous avouer que je le crois de plus en plus. Cette blanchisserie fantôme m'intrigue énormément, tout comme ce costume. J'aimerais beaucoup voir l'endroit où elle aurait disparu.
Qu'à cela ne tienne ! " rétorqua le chef Aldridge d'un ton grave.



IV

Ce fut ainsi que nous nous retrouvâmes au croisement de Butcher Street et de Wood Street. Butcher Street était la rue principale du village de Kenworth. A l'endroit fatidique, elle formait un coude en angle droit qui tournait sur la droite. Après avoir dépassé le coude, nous découvrîmes la librairie Gorfrow, l'épicerie de Maggie Perthkan et, entre les deux boutiques, l'entrée de Wood Street. Comme le reste du village, l'endroit était sinistre et je me surpris à penser que la fameuse blanchisserie de Fry pouvait brusquement apparaître d'un moment à l'autre.
Holmes et moi étions accompagnés de Lestrade et du sergent Aldridge. Evan Fry était retourné dans sa cellule sous la surveillance de Larry Barkiss et il pouvait compter pour le soutenir sur la compagnie de sa fiancée, Miss Jessica Haggins.
Le ciel était gris et, pourtant, pas un souffle de vent ne vint nous frapper au visage. Holmes resta là à évaluer l'atmosphère de l'endroit tandis que Lestrade, Aldridge et moi observâmes le détective sans prononcer un seul mot.
Finalement, Holmes sortit sa loupe et, plié en deux, alla examiner attentivement l'embouchure de Wood Street, cette rue que Fry avait constaté à son retour, accompagné d'Aldridge. Personnellement, je ne voyais pas ce que pouvait chercher mon compagnon : tout ce qu'il y avait là était seulement de la poussière et quelques brins d'herbe sauvage qui couraient le long des murs de la librairie et de l'épicerie. Il était évident que rien n'avait pu être construit là.
Ensuite, Holmes se redressa, abandonna sa loupe et se mit à étudier les murs latéraux des deux commerces déjà existants. De notre côté, nous continuâmes à l'observer. Ce fut alors que je remarquais que nous étions observés à notre tour : derrière la vitrine de la librairie, un visage peu avenant nous fixait attentivement sans songer à se cacher. La face était rude et portait une épaisse moustache noire.
Du coude, j'attirais l'attention d'Aldridge qui comprit le message et remarqua l'homme.
" C'est Philip, le cadet des frères Gorfrow. Il est le moins antipathique des deux. L'aîné, Victor, prend facilement la mouche. Au moins, avec Philip, vous pouvez entamer une conservation convenable.
Vous croyez qu'ils ont pu être témoins de la mort de McMagus ?
Du meurtre à proprement parlé, non ! Il a été commis dans Wood Street, entre la librairie et l'épicerie de Maggie Perthkan. Or, comme vous pouvez le constater, aucune de ces maisons ne possède de fenêtres dans leur mur latéral. Par contre, ils ont peut-être vu Fry s'enfuir, mais ils ne m'ont rien dit à ce sujet. Ce qui est assez normal car, à l'heure du crime, ils étaient sûrement couchés. C'est comme ça dans les petits villages, la vie s'arrête une fois le soleil disparu. "
Philip Gorfrow continuait à nous observer. Il savait pourtant que nous l'avions remarqué, mais cela ne sembla pas le déranger. Soudain, son regard changea de direction : il venait de repérer Holmes qui sortait de Wood Street pour nous rejoindre. Holmes avait entendu notre conversation :
" Les Gorfrow ou Mrs Perthkan n'ont peut-être rien vu, mais qu'en est-il des occupants du trottoir d'en face ? Leurs fenêtres donnent, quant à elles, sur Wood Street. N'ont-ils rien pu voir ?
Impossible ! ricana Aldridge. Pour la bonne raison que ces maisons sont inoccupées depuis près d'un mois.
Pourquoi ?
Les locataires sont partis vivre à Edimbourg.
Qui est le propriétaire de ces baraques ? questionna Lestrade.
Ce cher McMagus. Il était d'ailleurs le propriétaire d'un peu plus de la moitié du village.
Le village possède-t-il déjà une blanchisserie ?
Oui, elle appartient à la vieille Cassie O'Flaherty. Mais elle se trouve à l'autre bout de Kenworth. Il n'existe aucune autre boutique de ce genre et, comme vous pouvez le constater, une seconde n'a pas pu s'implanter ici puisque la maison décrite par Fry n'existe pas. Et vous n'avez trouvé aucune trace qui vienne vous affirmer le contraire.
Hm ! " se contenta de grogner Holmes, songeur.
Personne ne parla pendant quelques instants. Sherlock Holmes finit par nous demander :
" En attendant, rendez-vous à la librairie Gorfrow et commencez à interroger les propriétaires. J'ai quelque chose à vérifier et je vous rejoins tout de suite après.
Vous avez une idée derrière la tête ?
Oh ! Je dois effectuer une simple vérification. "
Mais déjà, Aldridge marcha en direction de la boutique des frères Gorfrow, toujours sous l'?il peu avenant de Philip. Conformément aux ordres de Holmes, Lestrade et moi suivîmes le géant sans essayer de chercher à comprendre les agissements de notre ami. Nous savions qu'il était inutile de l'interroger puisque Holmes se livrait très rarement lorsqu'il avait une idée en tête. Alors qu'Aldridge avait déjà gagné le trottoir, la porte de la boutique s'ouvrit brusquement et Philip Gorfrow apparut sur le seuil. Mais il ne put placer un mot car déjà le solide sergent de police le força à regagner l'intérieur sans dire la moindre phrase. Nous entrâmes à notre tour.
Là, Lestrade et moi fûmes surpris par le contracte qui existait entre l'extérieur sale et malsain et l'intérieur plutôt rassurant. J'avais eu exactement la même impression lorsque j'avais découvert le poste de police. Je compris alors que ce constat devait sûrement s'appliquer à l'ensemble du village. Les habitants se consacraient énormément à leur intérieur en délaissant l'apparence lugubre de l'extérieur.
Ainsi, après avoir vu la façade et la face sombre de Philip Gorfrow, telle ne fut pas ma surprise d'être alors plongé dans un univers agréable et chaleureux. La boutique se divisait surtout en plusieurs rayons de cinq ou six étagères chacun, présentant de magnifiques ouvrages reliés en cuir en diverses catégories. Une grande partie du coin " Histoire " était consacrée à la culture chinoise. Cela ne fut pas sans me faire rappeler que McMagus était un fervent amoureux de ce beau pays.
Mais cela n'y changeait rien : Philip Gorfrow me semblait toujours aussi antipathique. Sa bouche cruelle était en partie masquée par une grosse moustache en guidon de bicyclette. Bien qu'il ne me parût pas athlétique, je devinai en lui un homme d'une force peu commune, taillé dans le roc.
" Que se passe-t-il, sergent ? Que me vaut votre visite ?
Simple visite de routine, Philip. Nous enquêtons sur le meurtre du vieux McMagus.
McMagus ? s'exclama Gorfrow en haussant les sourcils. J'avais cru entendre que vous aviez découvert le coupable. Encore un de ces maudits étrangers ! "
Son regard se porta sur Lestrade et moi, puis dévisagea de nouveau Aldridge lorsque celui-ci lui répondit :
" J'ai effectivement placé un suspect sous les verrous mais, pour être honnête, je doute qu'il soit coupable. L'homme n'a pas l'âme d'un assassin.
Mais? ne l'avez-vous pas pris en flagrant délit ?
Vous avez été mal renseigné. L'homme m'a mené jusqu'au cadavre d'Adrian McMagus, mais je ne l'ai pas surpris en train de le tuer.
Alors pourquoi avez-vous arrêté Fry ? ! "
Celui qui venait de répliquer n'était pas Philip Gorfrow, mais un second homme qui venait de sortir de l'arrière-boutique, portant une caisse remplie de fascicules d'une même collection. L'homme était un peu plus épais que Philip. Il portait une barbe taillée soigneusement et arborait lui aussi une figure peu accueillante.
" Bonjour, Victor ! Comment connaissez-vous le nom de Fry ?
Vous nous prenez pour des imbéciles, William ? Nous habitons un petit village. Tout se sait ici? et nous n'ignorons rien du petit merdeux que vous avez mis derrière les barreaux : il s'appelle Evan Fry, représentant de commerce. Et il s'est cru malin d'assassiner cet homme que nous adorions tous. Que va devenir le village sans Adrian McMagus ? Plus rien ! Laissez-moi ce sale gamin pendant seulement cinq minutes et vous verrez ce que j'en serais ! ! !
Et qu'en feriez-vous ? "
La question, lancée avec bonne humeur, venait d'être prononcée par mon ami Holmes qui venait nous rejoindre à l'intérieur de la boutique. Victor se mit à fulminer. Il me fit alors penser à un taureau furieux.
" Bon Dieu ! Qui êtes-vous, vous !
C'est curieux. Je croyais que tout se savait dans ce village. Mon nom est Sherlock Holmes et je suppose que vous êtes Victor Gorfrow ?
Sherlock Holmes, hein ? ! Connais pas !
Mr Sherlock Holmes est un célèbre détective de Londres, répondit Aldridge, et sa réputation n'est plus à faire.
Je vois, ricana Victor. Vous êtes de ces personnages qui ont l'habitude de sortir des petits lapins de leurs manches. Cela amuse peut-être les enfants, mais je vous garantis que vos petits tours de passe-passe ne prendront pas avec moi.
Je suis bien d'accord avec vous, Mr Gorfrow. Seulement, mes petits tours de passe-passe, comme vous dites, vont peut-être sauver la vie d'un homme.
De qui parlez-vous ? Pas d'Adrian McMagus, en tout cas ! Si vous voulez parler de cet enfant de putain de Fry, je vous garantis que vous aurez affaire à moi si vous le relâchez ! ! "
Le vocabulaire de Victor Gorfrow me rendait celui-ci de plus en plus antipathique. Et la façon qu'il avait d'agiter les bras dans tous les sens me laissait présager le pire à venir. Pendant ce temps, Holmes poursuivit :
" Vous le croyez donc coupable ?
Evidemment, qu'il est coupable ! Qui voulez-vous que ce soit d'autre ? Un habitant du village ? Balivernes ! Sachez que McMagus était la générosité même et que nous l'adorions tous ! Aucun de nous n'aurait voulu sa mort. Seul un étranger pouvait le faire. D'ailleurs, le sergent Aldridge fait ses rondes à heures régulières, et seul un étranger aurait commis l'erreur d'assassiner quelqu'un alors que le sergent n'était pas loin, puisqu'il ne connaissait pas ses habitudes.
C'est vrai, admit Aldridge.
Et je vous rappelle que c'est justement un étranger qui aurait soi-disant découvert son cadavre ! Vous voudriez nous faire croire que ceci n'est qu'une malheureuse coïncidence ? ! Mensonge ! Fry est coupable, un point, c'est tout ! Il ne mérite même pas la corde pour le pendre ! "
La face de Victor Gorfrow était effrayante à voir. On aurait pu le croire enragé, tant il se montrait mauvais.
Vous connaissiez bien Adrian McMagus ?
Bien ? Vous plaisantez ? Après Trent, son larbin, c'est moi qui le connaissais le mieux. Il passait souvent par chez moi pour acquérir de nombreux ouvrages sur la Chine, sa grande passion. Tenez ! Regardez par là ! Ce rayon est justement consacré entièrement à la Chine. Forcément, McMagus était mon meilleur client. Et j'avais sa confiance la plus totale : il passait toutes les semaines pour que je lui procure divers ouvrages rares, mais également certains objets. Maintenant, à cause de l'autre enfant de salaud, je me demande bien comment je vais faire pour maintenir ma boutique.
Si Mr McMagus et vous, vous vous connaissiez si bien que ça, vous allez peut-être pouvoir répondre à une question que j'aie en tête depuis un bon moment.
Quelle est-elle ?
Selon l'inspecteur Lestrade ici présent, Mr McMagus et Mr Fry se seraient donné rendez-vous à Wood Street, rendez-vous qui se serait achevé par le meurtre d'Adrian McMagus.
L'explication est valable, mais je ne?
Laissez-moi finir ! L'inspecteur Lestrade pense qu'il s'agit même d'un assassinat puisque des menaces de mort semblent prouver la préméditation. Dans ce cas, pourquoi le fameux rendez-vous s'est-il tenu ici, à Wood Street ? Pourquoi pas dans l'une des forêts avoisinantes ?
Je ne sais pas ! aboya Victor. Tout cela n'est que du détail. Adrian McMagus est mort et c'est Fry qui l'a tué. Un point, c'est tout !
De toute manière, ajouta Philip plus calmement, à l'heure du crime, tout le village dormait?
Non ! rétorqua Holmes. Ceci n'est pas une excuse. L'affaire aurait pu mal tourner et Mr McMagus aurait pu se mettre à crier? et ainsi vous réveiller. Si réellement Fry avait prévu d'assassiner McMagus dans Wood Street, il se serait montré bien imprudent.
Mais cela s'est produit ! lança Victor Gorfrow. Ce n'est pas impossible, puisque Mr McMagus y est mort.
Mais comme McMagus et vous étiez amis, il se rendait sans doute chez vous et Fry l'a peut-être suivi.
Je n'en sais rien, sauf une chose : ce n'est pas chez nous que Mr McMagus se rendait. Mais je ne suis pas le seul à bien le connaître dans le quartier : allez voir les Perthkan ! Mrs Perthkan est l'épicière du village et, en tant que tel, Mr McMagus se rendait régulièrement chez elle pour l'approvisionnement du manoir.
Vous avez sans doute raison ", sourit Holmes.



V

Quelques minutes plus tard, comme nous l'avait suggéré Victor Gorfrow, nous nous retrouvions donc à l'intérieur de l'épicerie Perthkan, qui se trouvait de l'autre côté de l'entrée de Wood Street. Comme pour la librairie, l'intérieur de la boutique était aménagé avec énormément de soin et donnait envie de flâner dans le magasin pour s'offrir quelques bonnes choses. Une jeune femme assez ronde au visage avenant se trouvait derrière le comptoir, prête à aider ses clients, tandis qu'à l'autre bout de la boutique un homme alimentait les rayons de diverses marchandises.
Aldridge s'approcha de la femme qui, à sa vue, sourit davantage.
" Bonsoir, sergent ! Qu'y a-t-il pour votre service ?
- Bonsoir, Maggie ! Je viens vous voir au sujet du meurtre de Mr McMagus. Ces messieurs de Londres auraient quelques questions à vous poser. Je vous présente Mr Sherlock Holmes, le Dr Watson et l'inspecteur Lestrade? Messieurs, voici Mrs Maggie Perthkan, la propriétaire. Et l'homme qui se trouve là-bas est Joseph, son mari. "
Le dénommé Joseph, ayant entendu décliner nos qualités, délaissa ses occupations pour se rapprocher de notre groupe, l'air curieux. Pendant ce temps, Maggie Perthkan demanda, surprise :
- Une enquête ? Mais? j'avais cru entendre que vous déteniez le coupable.
- Il y a de fortes probabilités pour que cet homme soit effectivement coupable et, d'ailleurs, lui-même le reconnaît. Cependant, Mr Holmes croit en son innocence. "
Maggie Perthkan haussa les sourcils.
" Je ne comprends pas ! Si votre homme déclare lui-même avoir tué Mr McMagus, qu'est-ce qui peut faire douter ce monsieur ?
- Disons que l'affaire est plus compliquée qu'il n'y paraît, répondit Holmes, et l'accusé se croit coupable à cause de cette confusion. "
Mais Maggie Perthkan demeurait sceptique.
" Je ne comprends toujours pas ! Il doit quand même se rendre compte s'il a tué ou non Mr McMagus.
- Il pense qu'il l'a tué, madame, mais, comme je vous l'ai dit, l'affaire s'avère des plus contextes.
- Et vous pensez que je peux vous aider à mieux la comprendre ?
- Sans doute, madame. Tout d'abord, madame, notre homme prétend que Mr McMagus l'a séquestré près d'ici. Qu'en pensez-vous ?
- Mr McMagus l'aurait séquestré, dites-vous ? répéta Maggie Perthkan, les yeux ronds comme des soucoupes. Laissez-moi vous dire une chose, monsieur, votre homme est un menteur. Tout le village vous le dira : Mr McMagus était la crème des hommes. Il aurait été incapable de faire une chose pareille.
- Autre détail, il aurait été emprisonné à l'intérieur d'une blanchisserie, laquelle, selon ses déclarations, se trouvait implantée entre votre boutique et la librairie Gorfrow.
- Vous vous? Vous vous moquez de nous ? bégaya Joseph Perthkan. Ceci est faux, monsieur. Vous avez dû vous rendre compte que votre blanchisserie n'existe pas. Entre notre boutique et celle des Gorfrow s'ouvre l'entrée de Wood Street.
- Nous l'avons constaté, en effet. Cependant, le soir du drame, n'avez-vous pas assisté à une scène inhabituelle ? "
Visiblement, le couple Perthkan comprenait de moins en moins la situation.
- Inhabituelle dans quel sens ? demanda Maggie. Vous voulez savoir si nous avons vu une personne construire une maison dans la journée pour la démolir pendant la nuit ? Je regrette, mais nous n'avons rien vu de tel.
- Je ne pensais pas à ça spécialement, mais à quelque chose qui vous aurait paru surprenant.
- Tout ce que nous savons, c'est que Mr McMagus a été assassiné pendant la nuit. Nous dormions donc, comme tous les honnêtes gens.
- La mort de Mr McMagus a eu lieu aux alentours des 23 heures, précisa le sergent Aldridge, à peu près au moment où j'effectuais ma ronde.
- Que dites-vous ? fit Maggie, haussant les sourcils. Vers 23 heures ? Mais? avez-vous pensé à interroger Andrews ? "
Le sergent Aldridge émit un petit sourire.
- Le petit Andrews ? Bon sang ! Vous avez raison, Maggie. Avec un peu de chance, il aura vu quelque chose.
- Qui est Andrews ? demanda Holmes. Pourquoi pensez-vous qu'il puisse nous aider ?
- Graham Andrews est un jeune homme du village. Il adore se promener une fois la nuit tombée pour faire prendre l'air à son chien. Cela lui permet de regarder les étoiles.
- Un rêveur, souris-je.
- On peut le qualifier comme ça, en effet. Il m'arrive quelques fois de le croiser pendant ma ronde de 23 heures. C'est un garçon très intelligent et très aimable.
- Vous avez raison, soupira Maggie Perthkan. Dommage qu'il soit marié à cette mégère d'Ann.
- Bien, sourit Holmes. Nous irons donc interroger ce Mr Andrews. Cependant, j'ai encore une question à vous poser. Comme vous l'a dit le sergent Aldridge, Adrian McMagus a été assassiné près d'ici une fois la nuit tombée. Savez-vous ce qu'il pouvait faire là ?
- Pas le moindre du monde, rétorqua Joseph Perthkan. A cette heure, Mr McMagus aurait dû se retrouver au fond de son lit. Il était certes original, mais pas au point de venir rôder dans le village une fois la nuit tombée.
- J'ai également appris que Mr McMagus venait approvisionner le manoir chez vous. Mais ce n'était pas plutôt son domestique qui venait passer commande ?
- Jervis Trent ? Non. Trent est l'unique domestique travaillant pour Mr McMagus. Il a donc déjà fort à faire pour s'occuper de l'entretien du manoir. Mr McMagus avait donc conclu avec lui de se charger personnellement de l'approvisionnement. En réalité, c'était pour lui une excuse de voir du monde. Mr McMagus avait un si grand c?ur qu'il ne manquait jamais une occasion de venir à la rencontre des autres. Malheureusement, ces derniers temps, il avait l'air un peu moins joyeux et espaçait ses visites. "
Il était miné par les lettres de menaces qu'il recevait, pensai-je aussitôt.
" Pourtant, Mr Trent prétend que Mr McMagus avait déjà disparu quelques jours avant sa mort.
- Oh ! On ne savait jamais ce qui se passait dans la tête de Mr McMagus. Il aurait très bien pu avoir l'idée de s'absenter pendant plusieurs jours sans laisser de nouvelles.
- Pourtant, notre homme et Mr McMagus ont disparu à peu près au même moment. Vous n'avez noté aucun comportement suspect durant la journée qui a précédé la nuit du crime ?
- Rien du tout, monsieur. Rien n'aurait pu présager l'affreux drame qui allait se dérouler.
- Bien, sourit Holmes. Vous nous remercions pour votre aide, madame.
- En tout cas, réagit Maggie Perthkan. J'espère que celui qui a assassiné notre bon Mr McMagus le paiera très cher.
Soyez sans crainte, nous l'aurons ! "



VI

Pour Evan Fry, la situation devenait désespérante. Personne, pas même les Gorfrow ou Mrs Perthkan et son mari, n'avait eu vent de cette fameuse blanchisserie. Tout confirmait l'idée que Fry était effectivement le coupable et qu'il avait tout inventé. Moi-même, je commençais à douter de son innocence.
Mais pourquoi avoir sorti une histoire aussi invraisemblable ?
Pendant que je ne cessais de me poser des questions sur l'affaire, le sergent Aldridge nous amena jusqu'à une petite maison qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à ses voisines. Décidément, je n'avais jamais vu un village aussi sinistre.
Aldridge frappa à la porte de la maison des Andrews. Bientôt, une jeune femme de petite taille, âgée d'une trentaine d'années, apparut sur le seuil. Sa physionomie m'impressionna immédiatement. Son visage aurait pu être joli s'il n'exprimait pas en permanence une telle sévérité. Je vis aussitôt que c'était le genre de personnes à qui il valait mieux éviter de marcher sur les pieds.
" Tiens donc ! Bonjour, sergent ! aboya-t-elle aussitôt. Quel bon vent vous amène ?
- Bonjour, Ann. Nous aimerions parler à votre mari.
- Pourquoi ? Qu'a-t-il encore fait ?
- Rien, n'ayez crainte ! Seulement, il pourrait nous aider à voir plus clair dans une affaire.
- Laquelle ?
- L'assassinat d'Adrian McMagus.
- Ah ! Celle-là ? ! Je pensais que vous aviez démasqué le coupable.
- Il subsiste encore quelques points d'ombre et votre mari pourrait peut-être les éclairer.
- Graham ? Ca m'étonnerait !... Enfin ! On ne pourra pas m'accuser de m'opposer à la justice? Graham ! Y'a le sergent Aldridge qui voudrait te parler.
- Nous pourrions peut-être entrer chez vous pour en discuter, suggéra Lestrade.
- Hors de question ! s'écria Mrs Ann Andrews en fusillant le malheureux policier du regard. Je viens de cirer à l'intérieur et je n'ai aucune envie de vous voir tout salir avec vos bottines pleines de boue? GRAHAM ! ! ! "
Indiscutablement, Ann Andrews était une femme d'autorité. Et ce n'était pas Lestrade qui aurait pu dire le contraire. Après s'être fait fustiger par elle, il tentait de se faire tout petit.
Bientôt arriva derrière Mrs Andrews un homme du même âge qu'elle, à la silhouette grande et mince et aux cheveux en bataille. Il serrait contre lui un petit chien jaune de race indéterminée.
Graham Andrews m'apparut beaucoup plus sympathique que son épouse. Ayant rejoint sa mégère de femme, il nous dévisagea attentivement de ses yeux bleus emplis de douceur.
" Bien le bonjour, cher sergent !
- Bonjour, Andrews. Je tiens tout d'abord à vous présenter à ces messieurs. Voici Mr Sherlock Holmes, accompagné du Dr Watson et de l'inspecteur Lestrade. Ils viennent de Londres.
- J'ignorais que notre village pouvait attirer des touristes? (Il ajouta brusquement :) Vous avez bien dit un inspecteur ? Un inspecteur de la police ?
- De Scotland Yard, pour être plus précis, compléta Lestrade.
- Scotland Yard ? fit Andrews, de plus en plus surpris. En quoi Scotland Yard s'intéresse-t-il à moi ?
- C'est au sujet de la mort d'Adrian McMagus, renseigna Holmes.
- Oh !... Ce triste événement nous affecte tous, Mr? Euh ! Rappelez-moi votre nom, s'il vous plait !
- Sherlock Holmes. Je suis détective privé.
- Que voulez-vous savoir, Mr Holmes ?
- Selon Mrs Perthkan, l'épicière, vous avez pour habitude de vous promener tard le soir.
- En effet, sourit timidement Andrews. Mon petit Falstaff adore prendre l'air sous les étoiles (Il se mit à embrasser son chien et à le faire sauter dans ses bras :) Pas vrai, Falstaff, que tu aimes bien voir les étoiles ? ! "
Le chien jaune poussa un petit jappement de joie avant de se mettre à tirer la langue. De son côté, Ann Andrews soupira de mépris.
" J'espère que cette sale bête n'a pas posé ses pattes sur mon parquet ciré.
- Allons, Ann ! réprima doucement Andrews. Ne sois pas aussi dur avec lui !
- Je te préviens, Graham ! A la moindre incartade de sa part, je le fiche dehors !
- Ne t'inquiète pas ! sourit le jeune homme. Je te l'ai déjà dit : Falstaff sait se tenir. "
De nouveau, il fit sauter le petit chien dans ses bras. Il reporta ensuite son regard sur mon ami :
" En quoi puis-je vous aider, Mr Holmes ?
- Le soir de la mort de McMagus, où vous trouviez-vous ?
- Comment ?... Euh ! Attendez que je me souvienne !... Oh ! Bien sûr ! J'étais justement avec Falstaff pour sa promenade.
- Au cours de votre promenade, êtes-vous passé devant la boutique des Gorfrow et l'épicerie Perthkan ?
- Bien sûr. Je dois vous avouer que l'itinéraire de mes promenades tard le soir ne varie guère. Elle passe effectivement par Butcher Street. "
Soudain, Mrs Ann Andrews lâcha un grognement de dédain. Surpris par sa réaction, nous nous tournâmes tous vers elle. Elle venait de se désintéresser de nous et regardait désormais dans une autre direction. En suivant son regard, nous découvrîmes à cinquante mètres de là que notre groupe était épié par une jeune femme d'environ vingt-cinq ans. Un panier en osier, rempli de victuailles, était accroché à son bras. Elle venait sans aucun doute de faire son marché chez Maggie Perthkan.
Lorsqu'elle comprit qu'on l'avait remarquée, elle disparut rapidement dans une rue adjacente.
" C'était cette peste de Sarah Maxton, cracha Ann Andrews. Cette petite dinde doit sûrement s'amuser à voir la police nous interroger. "
L'incident étant clos, nous revînmes à l'interrogatoire d'Andrews.
" Mr Andrews, demanda Holmes, au cours de votre promenade, n'auriez-vous pas aperçu un jeune homme qui n'est pas de votre village. Un jeune représentant de commerce ?... Mr Andrews !... Mr Andrews, vous m'écoutez ? "
Graham Andrews sursauta. Pendant quelques secondes, il paraissait être ailleurs, comme plongé dans un rêve. L'insistance de Holmes le ramena à la réalité.
" Hein ?... Quoi ? !... Comment ? ! fit-il, déboussolé.
- Je vous demandais si au cours de votre promenade, vous n'aviez pas remarqué un jeune homme étranger au village, aux abords du croisement de Butcher Street et Wood Street.
- Un? un jeune étranger ?... Oh oui ! Effectivement ! Je l'ai vu qui sortait de Wood Street. "
Aussitôt, l'intérêt d'Aldridge et Lestrade pour Andrews s'éveilla. Je devais avouer moi-même que le témoignage de ce jeune homme attisait de plus en plus ma curiosité. Andrews jeta un coup d'?il du côté de sa femme, comme pour vérifier s'il avait également son attention.
" De Wood Street ? poursuivit Holmes. Ne sortait-il pas plutôt d'une des boutiques de Butcher Street.
- Non !... Non, pas du tout ! Je m'en serais rendu compte. D'ailleurs, à cette heure, tous les commerçants avaient fermé leur magasin depuis pas mal de temps.
- Il était aux alentours de 23 heures, n'est-ce pas ?
- Oui, c'est cela, Mr Holmes. 23 heures.
- Hum ! Selon les déclarations de cet homme, il serait sorti d'une blanchisserie, située entre la librairie Gorfrow et l'épicerie Perthkan. Vous n'auriez pas vu cette blanchisserie, par hasard ? "
Ann Andrews se mit à dévisager Sherlock Holmes comme s'il venait de se mettre une tranche de pastèque sur la tête.
" Pardon ? ! Une blanchisserie dans Butcher Street ? Entre les Gorfrow et les Perthkan ? J'ai peur que l'air de la campagne ne soit néfaste à l'homme de la ville que vous êtes, Mr Holmes. La seule blanchisserie qui existe ici se trouve à l'autre bout du village. Et il n'y a rien entre ces deux boutiques, à part Wood Street.
- Veuillez m'excuser, Mrs Andrews, mais je parlais à votre mari? Alors, Mr Andrews ? N'avez-vous pas remarqué l'implantation d'une blanchisserie dans le quartier ?
- Mais non ! Comme vient de vous le dire ma femme, il n'y a rien entre la librairie et l'épicerie. Votre homme sortait bel et bien de Wood Street. "
Pour moi, cette phrase sonnait le glas pour Evan Fry. Quant à Lestrade, il était tout simplement aux anges.
" Le sergent Aldridge ici présent arrivait par le côté ouest de Butcher Street et n'avait pas encore atteint le coude que forme cette rue juste avant le croisement avec Wood Street. Je suppose que vous vous êtes alors éloigné vers l'autre bout de la rue, puisqu'il ne vous a pas vu.
- Hum ! C'est à croire que vous étiez là, Mr Holmes. Effectivement, j'avais dépassé le croisement avec Wood Street lorsque je vis votre homme et j'étais en train de me rendre vers la sortie du village, en direction du Pré aux Abeilles, mon coin préféré où j'aime venir admirer le ciel étoilé.
- Cela doit être un endroit magnifique, sourit Holmes. Hm ! Mr Andrews ! Mis à part cet homme, n'avez-vous rien remarqué d'autre ?
- Que voulez-vous dire ?
- Rien ne vous a paru curieux ?
- Euh? Non ! Pas cette nuit-là ! hésita Andrews, visiblement gêné de ne pouvoir nous en dire plus. Tout ce que j'ai vu, c'est cet homme qui sortait de Wood Street. (Il se pressa d'ajouter :) Malheureusement, je ne pourrais pas le reconnaître. Comme il n'y avait pas de lune pendant cette nuit, je n'ai pas pu voir son visage.
- Cela n'a pas d'importance, ricana Lestrade, puisque Fry a reconnu lui-même se trouver à cet endroit précis ce soir-là.
- Fry ? questionna Andrews. C'est le nom de votre homme ? "
Brusquement, je me surpris à réfléchir sur ce que venait de dire Andrews sur l'absence de lune. Je n'y avais pas songé jusqu'à maintenant, mais il avait raison : nous étions en pleine période de nouvelle lune. Et cela entrait en contradiction avec le récit de Fry, mais impossible de me rappeler à quel niveau.
Mais Holmes avait retenu un autre élément des déclarations de Graham Andrews :
" Pourquoi avez-vous dit " pas cette nuit-là " ?
- Je vous demande pardon ?
- Vous venez de nous déclarer que vous n'avez rien remarqué d'étrange cette nuit-là. Ce n'était pas le cas des autres nuits ?
- Eh bien, au cours de plusieurs nuits durant ces deux dernières semaines, j'ai effectivement entendu d'étranges bruits pendant mes promenades avec Falstaff. Mais je ne sais pas si cela a à voir avec votre affaire.
- Sait-on jamais ! rétorqua Holmes, vivement intéressé. Qu'avez-vous entendu ?
- Des bruits de pas. On aurait dit que quelqu'un courrait dans la rue en essayant d'être le plus discret possible.
- Où cela se passait-il ?
- Eh bien, au niveau de Wood Street, je crois. Mais c'était très rapide : ça ne durait que deux ou trois secondes à chaque fois.
- Vous avez entendu, mais vous n'avez jamais vu personne ?
- Non, personne. Lorsque je tournais le coude et que j'arrivais en vue de Wood Street, la rue était déserte.
- Je vois, fit Holmes. Je vous remercie beaucoup, Mr Andrews, vous nous avez été très utile et je ne tiens pas à vous déranger plus longtemps.
- Ce n'était rien, Mr Holmes. "
Après avoir salué les Andrews, nous nous éloignâmes. Ann Andrews n'était pas mécontente de nous voir enfin partir.
Le visage de Lestrade était rayonnant de joie.
" Je vous l'avais bien dit. Mr Fry est un fieffé menteur.
- Hm ! grommela Holmes, très grave. Le récit d'Andrews était très intéressant, en particulier cette histoire de bruits de course. Vraiment très intéressant.
- Vous n'avez retenu que ça ? ! s'étonna Lestrade. Vous êtes surprenant, Mr Holmes ! Vous n'avez donc pas entendu le reste. Andrews a vu Fry sortir de Wood Street et non pas d'une quelconque blanchisserie. Je vous accorde qu'Evan Fry est un bon acteur car il sait se montrer convaincant. Mais cette histoire de blanchisserie est tout simplement stupide. Les voisins n'ont rien entendu, et le sergent Aldridge et Graham Andrews n'ont rien vu alors qu'ils se trouvaient eux aussi sur les lieux. A part Fry, personne n'a remarqué la présence de cette fameuse blanchisserie. Absolument personne ! Et vous croyez toujours Evan Fry innocent ?
- Et plus que jamais, mon cher Lestrade.
- Vous croyez donc qu'Aldridge et Andrews ont tout manigancé ? "
William Aldridge, entendant cela, se rappela au bon souvenir de l'inspecteur de Scotland Yard. Il n'appréciait guère d'être traité de menteur.
" Oh là ! Doucement, inspecteur ! Je ne suis ni un menteur ni un assassin. Et je vous rappelle que Fry a déclaré lui-même que la blanchisserie avait bel et bien disparu lorsque je suis revenu avec lui. Quant au jeune Andrews, je le connais assez bien pour savoir qu'il n'a pas non plus l'âme d'un meurtrier.
- Calmez-vous, sergent ! rit bêtement Lestrade. Je sais très bien que ni vous ni Andrews êtes mêlés au meurtre d'Adrian McMagus. Je dis seulement que je suis surpris d'entendre Holmes nous déclarer toujours croire Fry innocent alors que tout nous montre qu'il a menti du début à la fin.
- Je vous assure, Lestrade, affirma Holmes, que Fry est innocent.
- Malgré ses mensonges aussi gros qu'un éléphant ?
- Non, au contraire ! Je le sais innocent parce qu'il n'a pas menti ! "
De désespoir, Lestrade leva les bras au ciel.
" Il est fou ! Cet homme est fou ! "
Je devais avouer que, pour une fois, j'étais plutôt de l'avis de Lestrade. Pourquoi Holmes persistait-il à être du côté de Fry alors que tout se montait contre lui. De plus, j'étais perturbé par les déclarations d'Andrews concernant la nouvelle lune. Je fis part à Holmes de ce point qui m'intriguait :
" A ce propos, Holmes, Andrews a déclaré tout à l'heure qu'à cause de la nouvelle lune, il n'avait pas pu voir le visage de Fry. Cependant, je suis persuadé que ce point de détail entre en contradiction avec le récit de Fry mais je n'arrive pas à dire comment. "
Aussitôt, Holmes me fixa avec intérêt. Ses yeux se mirent à briller comme des étoiles.
" Félicitations, Watson ! Vous êtes en net progrès. Vous commencez à discerner ce qui est important de ce qui ne l'est pas. En effet, Andrews avait raison : nous sommes en ce moment en période de nouvelle lune, à savoir que la lune n'apparaît pas dans la ciel. Or, selon ses propres déclarations, Fry a parfaitement vu la façade de la blanchisserie et son enseigne.
- J'ai compris ! s'exclama Aldridge. Comment Fry a-t-il pu la voir distinctement alors qu'il faisait nuit noire et que nous ne disposerons d'aucun système d'éclairage ?
- Je ne comprends toujours pas, ajouta Lestrade, dépité. Comment pouvez-vous oser prétendre que Fry est innocent alors que voici un nouvel élément qui infirme ses propos ?
- Malheureusement, Lestrade, vous prenez le problème dans le mauvais sens. En réalité, ce nouvel élément vient confirmer ma théorie.
- Votre théorie ? Et quelle est-elle ?
- Vous le saurez au moment venu. Pour l'instant, veuillez vous rendre chez Adrian McMagus avec Aldridge et le Dr Watson afin de vous renseigner sur les menaces de mort dont il a fait l'objet.
- Vous ne venez pas avec nous ?
- Non, je dois me rendre au bureau du télégraphiste. Je vais vous laisser des consignes à suivre lorsque vous aurez fini vos investigations chez McMagus. "
Ainsi, il écrivit plusieurs lignes sur son carnet avant d'en arracher une page et de la tendre à Lestrade.
Puis, sans plus attendre, il s'éloigna, nous laissant tous perplexes.



VII

L'intérieur de McMagus Hall était extraordinaire. Tout n'était que somptuosité et émerveillement. A croire que le simple fait d'avoir franchi la porte d'entrée nous avait transporté à des milliers et des milliers de kilomètres de l'Angleterre. Les colonnes du vestibule étincelaient d'or, les meubles étaient recouverts d'une laque riche qui faisait ressortir leur beauté naturelle, les vases qui se trouvaient disposés au bas de chacune des deux rampes de l'escalier étaient sans doute issus d'une ancienne dynastie chinoise.
Nous osions à peine respirer pour ne pas souiller cet endroit magique.
Seul Aldridge, qui était déjà venu plusieurs fois, garda les pieds sur terre face à cet environnement enchanteur. Lestrade et moi demeurions bouche bée devant de telles merveilles. Lorsqu'il s'était rendu à McMagus Hall pour la première fois, afin de s'entretenir avec le propriétaire des lieux, Lestrade n'avait pas dépassé le perron de l'entrée. Il n'avait pas imaginé une seule seconde que ce qui se trouvait derrière cette porte semblait sortir des livres de contes de fées.
L'homme qui nous avait accueillis s'amusa de nous voir aussi émerveillés. Il demeura muet, resta dans la même position, se tenant les mains d'une manière pleine de sérénité. Sachant que l'homme s'appelait Jervis Trent, je ne m'attendais pas à ce qu'il fût en réalité d'origine chinoise. Sa face jaune montrait des yeux noirs qui pétillaient d'intelligence et de sympathie. Les vêtements qu'il portait étaient ceux du modeste Chinois qu'il était et non ceux d'un domestique occidental. Ainsi, il était parfaitement assorti à l'atmosphère orientale qui l'entourait.
Lorsque enfin nous redescendîmes sur terre, Trent s'avança et s'exprima dans un anglais parfait, où son accent chinois résonnait à peine :
" Ravi de vous accueillir, sergent ! En quoi puis-je vous être utile ?
- Bonjour, Trent ! Vous connaissez déjà l'inspecteur Lestrade ici présent.
- En effet. L'inspecteur Lestrade voulait voir mon maître il y a quelques jours. Malheureusement, Mr McMagus avait déjà disparu. Qui aurait pu penser qu'on le retrouverait mort assassiné peu de temps après. "
La figure du Chinois s'assombrit. Quelque peu gêné par la tristesse de l'Asiatique, Aldridge ne put s'empêcher de tousser.
" Hum ! Par contre, vous ne connaissez pas le Dr Watson ! Le Dr Watson est ici pour découvrir ce qui s'est réellement passé.
- Que le ciel vous aide dans votre respectable mission, docteur !
- En réalité, le véritable enquêteur est l'un de mes amis, Mr Sherlock Holmes. Il prétend déjà connaître la solution de cette énigme.
- Je suis heureux de l'apprendre.
- Euh? Puis-je vous poser une question indiscrète ?
- Je vous en prie !
- Vous êtes bien de nationalité chinoise.
- Vous êtes très perspicace, docteur. C'est exact.
- Je trouve curieux qu'un Chinois porte un nom aussi britannique que Jervis Trent.
- En réalité, mon véritable nom est Djihr Win-Tran. Mais je ne sais pourquoi, vous autres, Occidentaux, avez toujours beaucoup de problèmes pour retenir les noms asiatiques. Quand j'ai suivi Mr McMagus jusqu'ici, les habitants du village n'ont pas compris la prononciation correcte de mon nom et l'ont inévitablement transformé en Jervis Trent. Ils sont persuadés que je m'appelle comme cela. J'ai fini par m'y habituer. Néanmoins, pour Mr McMagus, j'étais toujours Djihr Win-Tran. "
Djihr-Trent conclut par un léger sourire, en hommage à la mémoire de son défunt maître. Aldridge s'approcha de lui.
" Si nous venons vous voir, Trent, c'est pour que vous nous parliez plus en détails des lettres de menace qu'aurait reçu votre maître.
- J'espère que vous trouverez rapidement l'auteur de ces lettres, sergent. Le maître était le plus gentil des hommes que la Terre ait porté et imaginer que certaines personnes ne l'aimaient pas lui faisait mal. Vous imaginez donc ce qu'il a dû ressentir lorsqu'il a reçu ces lettres.
- Connaissant McMagus, j'imagine très bien sa réaction.
- Pendant un mois, le maître en a reçu une par semaine, annonçant qu'il allait bientôt mourir.
- D'où provenaient-elles ? demandai-je.
- Les Postes avaient indiqué sur l'enveloppe qu'elles venaient de Londres.
- Malheureusement pour lui, Fry est justement originaire de la région de Londres. "
Je plaignais une nouvelle fois Evan Fry : au fil des différents interrogatoires, toutes les preuves le désignaient comme coupable. Comment Holmes arriverait-il à le sauver de la peine de mort ?
" Au bout de la quatrième lettre, poursuivit Trent, Mr McMagus n'en pouvait plus et a fait appel à l'un de ses amis.
- L'ami en question, nous informa Lestrade, est Lord Maykins, un des plus hauts fonctionnaires de notre pays. McMagus vivait peut-être dans un petit village, mais il avait de hautes relations. Lord Maykins a alors informé le Haut Commissaire de Scotland Yard. On m'a confié la mission de rechercher l'auteur de ces lettres.
- Hélas ! ajouta Trent. Lorsque l'inspecteur Lestrade arriva à McMagus Hall, je n'avais pas vu Mr McMagus de la journée. Mais je ne me suis pas inquiété : le maître se livrait souvent à de longues absences. Il mettait ce temps à profit pour aller méditer dans quelques coins de la région, afin de renforcer son âme, comme il disait. Malheureusement, ce ne fut pas le cas.
- Inutile de vous sentir coupable, Trent, le rassura Aldridge. Vous ne pouviez pas savoir. Nous-même, gens du village, nous connaissions ses habitudes. Nous ne nous sommes pas inquiétés non plus lorsque McMagus n'ait pas paru au village pendant tout ce temps. Pour moi aussi, ce fut un choc de voir cette nuit-là son corps sans vie. "
Brusquement, Jervis Trent s'éloigna de nous en silence et s'avança vers une petite niche, creusée dans une colonne près de la porte. Il sortit comme par magie une longue allumette afin de réanimer la flamme d'une bougie qui s'y trouvait. Il s'agissait sans doute d'un geste symbolique en réponse à la disparition d'Adrian McMagus.
L'allumette disparut comme elle était apparue, mystérieusement.
Je croisai le regard de Lestrade. Inconsciemment, nous eûmes en même temps la même idée ridicule : ce qu'il venait de faire avec cette allumette, pouvait-il le faire avec une maison ? McMagus et Fry n'avaient-ils pas été tous deux victimes d'une quelconque magie orientale ?
Djihr-Trent revint nous rejoindre et rompit de nouveau le silence, coupant ainsi le fil de nos pensées.
" Cependant, la mort du maître m'a amené à me poser des questions.
- Quel genre de questions ? questionna le sergent Aldridge.
- Il est vrai que ces lettres de menace ont beaucoup affecté le maître. Mais je crois qu'il était préoccupé bien avant ça. Il mangeait moins, était moins gai. Il espaçait ses visites au village, en particulier à la librairie des Gorfrow. D'habitude, il s'arrangeait toujours pour leur demander de lui dénicher quelques objets de mon pays dont il pourrait se montrer acquéreur. Or, depuis deux mois, il ne leur a plus rien acheté, comme s'il avait tiré un trait sur tout ce qui était sa passion. "
En l'attendant, William Aldridge sursauta :
" Eh ! Cela me rappelle un incident que Larry, mon cousin et adjoint, m'a rapporté. Il y a un peu plus d'un mois, pendant que j'étais absent, McMagus est entré au poste de police et est tombé sur Larry.
- Que voulait McMagus ? demanda Lestrade.
- Aucune idée. Après être entré, il est resté planté devant Larry, sans rien dire. Il s'est ensuite excusé et est ressorti. Mais nous oubliâmes bien vite cette histoire. Après tout, McMagus était quelqu'un de plutôt original. Il n'en était plus à une excentricité près. Vous croyez que cela a à voir avec notre affaire ?
- Sans doute, répondis-je longuement. Je me demande ce que Holmes pensera de tout cela. "



VIII

La grande pendule du poste de police résonna, annonçant les 21 heures. Conformément aux instructions que mon ami Sherlock Holmes avait laissé à l'inspecteur Lestrade, nous nous retrouvâmes tous réunis dans le bureau du sergent Aldridge. La nuit était déjà tombée depuis quelques temps et nous attendions du monde.
Installé dans son fauteuil, la mine sombre, le géant William Aldridge jouait machinalement avec un crayon, le tenant par les deux bouts. Près du poêle, son cousin Lawrence Barkiss refaisait chauffer du café. La grande majorité des humains devaient boire de l'eau pour vivre. Certaines personnes marchaient plutôt à l'alcool. Larry Barkiss, lui, c'était le café !
Assis contre le mur, Mr Evan Fry et Miss Jessica Haggins, se tenaient enlacés, les yeux perdus dans le vague. Fry se demandait sûrement quand il allait sortir de ce cauchemar. Miss Haggins, elle, compatissait au malheur de son fiancé. Les deux amoureux ne disaient rien, ne bougeaient pas, tel deux statues de cire.
L'inspecteur Lestrade, près de la porte d'entrée, tournait en rond. Il était impatient de connaître la suite des événements. Il voulait savoir quelle explication Holmes allait donner à ce bien curieux mystère et, surtout, comment il allait démontrer qu'Evan Fry était innocent, malgré tous les éléments qui prouvaient le contraire. Moi-même, je devais reconnaître que je partageais son état d'esprit.
Enfin, Jervis Trent - de son vrai nom Djihr Win-Tran - attendait patiemment dans un coin, droit comme un i. Vraisemblablement, il était le plus calme, mais ce n'était sans doute qu'une apparence. Se habits chinois apportaient une petite touche d'exotisme parmi nous.
Ce fut alors que l'on frappa à la porte. Aussitôt, Lestrade se précipita et ouvrit. Mais ce n'était toujours pas Holmes.
Les frères Gorfrow, Victor l'aîné et Philip le cadet, firent leur entrée. Ils étaient immédiatement suivis par le couple d'épiciers, Maggie et Joseph Perthkan. Visiblement, Victor Gorfrow n'appréciait pas le fait d'avoir été tiré de chez lui au cours de la soirée. Mais il était tout de venu, sans doute parce qu'il avait été convoqué par le sergent Aldridge, représentant de la loi. Il était à préciser qu'Aldridge leur avait demandé de se rendre à son bureau à 21 heures sur la demande de Sherlock Holmes.
A peine entré, Victor demanda :
" Sergent ! Pourrais-je savoir ce que signifie tout cela ? !
- Calmez-vous, Victor ! Vous êtes ici à la demande de Mr Sherlock Holmes.
- Qui ça ? L'homme aux tours de passe-passe ?
- Il nous a demandé de convoquer plusieurs personnes, à savoir les Perthkan, Mr Trent, votre frère et vous-même.
- Pour quelle raison ?
- Holmes entend faire toute la lumière sur le meurtre d'Adrian McMagus.
- Vous vous moquez de moi ? (Plein de mépris, il désigna du pouce Evan Fry :) Je ne vous apprendrais rien en vous rappelant que vous détenez le coupable. A part lui, je ne vois pas qui aurait pu le tuer. Nous l'aimions tous !
- Calmez-vous, Victor ! répéta William Aldridge. Holmes va tout nous expliquer. Il ne va sûrement plus tarder.
- Je l'espère bien, souhaita Maggie Perthkan, car je déteste me coucher tard. "
Maggie Perthkan et Victor Gorfrow prirent les deux dernières places de libre. Le silence retomba dans la salle. Lawrence Barkiss nous proposa une nouvelle tournée de café, mais nous refusâmes tous, trop angoissés par l'approche de la vérité. Barkiss haussa les épaules et se reversa une bonne dose de liquide noir.
Les minutes passaient et Holmes ne se manifestait toujours pas. Au sein de notre groupe, l'ambiance était des plus tendues. Les bouches s'étaient fermées depuis un bon moment. Le plus actif d'entre nous était ce cher Lestrade. Toutes les cinq minutes, il venait se planter devant l'horloge. Il tirait ensuite sa montre pour constater si les deux donnaient toujours la même heure. Satisfait, il s'éloignait avant de recommencer le même manège cinq minutes après.
Bientôt, les 23 heures sonnèrent.
Brusquement, Victor Gorfrow se leva, furieux.
" Veuillez m'excuser, William ! Mais cela suffit !
- Ecoutez, Victor ! Je vous comprends, mais je suis sûr que Mr Holmes va arriver d'un instant à l'autre.
- Philip et moi avons déjà trop attendu. Deux heures se sont déjà écoulées et votre Mr Holmes n'est toujours pas là. Je n'en supporterai pas davantage? Tu viens, Philip ! "
Suivi par son frère, Victor Gorfrow gagna la porte et l'ouvrit en grand. Nous les suivîmes tous des yeux.
Alors que nous pensâmes qu'il allait sortir, Victor s'arrêta. Au bruit, j'en déduisis qu'il venait de heurter quelqu'un. Je pensais à mon ami, mais Gorfrow m'ôta rapidement cette idée.
" Bon sang ! Qu'est-ce tu fais encore dehors à une heure pareille, toi ? ! "
Entendant cela, Aldridge jeta sur son bureau le crayon avec lequel il jouait. La curiosité le força à se lever pour rejoindre le libraire.
" Que se passe-t-il, Victor ?
- Devinez qui est planté devant votre porte ! répondit le colosse barbu. C'est le petit Colin McDermott. "
Il s'écarta et nous pûmes alors voir sur le seuil de l'entrée un jeune garçon d'une douzaine d'années. Aldridge s'avança.
" Bonsoir, Colin ! Que me veux-tu ?
- Bonsoir, sergent Will ! C'est m'sieur Holmes qui m'envoie.
- Tu l'as vu ?
- Il y a tout juste cinq minutes. Il m'envoie vous chercher, vous et ceux qui se trouvent avec vous.
- Où se trouve-t-il ?
- Au carrefour de Butcher Street et Wood Street.
- Bien ! Dans ce cas, nous venons avec toi. "
Ainsi, le jeune Colin McDermott nous servit en quelque sorte de guide, même si nous connaissions déjà le chemin. A ses côtés, le sergent Aldridge ouvrait la marche. Aucun de nous ne resta au poste de police. Sans dire un mot, nous suivîmes tous le robuste sergent de police et le petit garçon. Parmi nous se trouvaient également Evan Fry et Jessica Haggins. Barkiss et moi-même entourâmes le couple, lui parce qu'il avait toujours la garde de Fry et moi parce que l'état de santé de ce dernier me causait quelques préoccupations.
Pendant toute la durée du trajet, pas un mot ne fut prononcé. Même Victor Gorfrow n'osait plus lever la moindre contestation. Chacun tentait d'imaginer quel pourrait être le discours de Sherlock Holmes sur toute cette affaire.
Nous arrivâmes enfin au coude de Butcher Street. Nous allions bientôt connaître la signification de tout cela. Nous commençâmes à aborder la courbe et, petit à petit, la seconde partie de Butcher Street nous apparut. Nous aperçûmes ensuite la librairie Gorfrow, puis la?
Comme un seul homme, nous nous arrêtâmes net, demeurant bouche bée et les yeux écarquillés.
" Mais? Qu'est-ce que?
- Ce? c'est impossible !
- Si je m'attendais à ça? "
L'apparition que venait de se manifester était si incroyable, si invraisemblable, que tous, nous nous mîmes à douter de notre état mental.
Entre la librairie Gorfrow et l'épicerie Perthkan, l'embouchure de Wood Street avait tout simplement disparu. A la place s'élevait une nouvelle maison de pierre. Entre le rez-de-chaussée et le premier étage, une immense enseigne indiquait qu'il s'agissait? d'une blanchisserie ! Venait-elle de sortir des enfers ? Quelle était cette magie ? Derrière moi, j'entendis la voix faible de Fry bégayer :
" Ras? Rassurez-moi et dites-moi que vous aussi, vous la voyez. Dites-moi que je ne suis pas le seul à pouvoir discerner sa présence.
- Vous? vous êtes peut-être fou, répondit Lestrade, devenu blême, mais dans ce cas, moi aussi ! "
Brusquement, tout alla très vite. Le sergent Aldridge cria quelque chose et s'élança. Aussitôt, Lestrade et moi le suivîmes. Nous vîmes alors qu'une ombre venait de pénétrer en l'espace d'une seconde par la porte de l'une des maisons inoccupées situées en face de l'ancienne Wood Street. Aldridge, Lestrade et moi-même y entrâmes à notre tour.
Un bruit de lutte provint du premier étage et, toujours accompagné des deux policiers, je gravis quatre à quatre les marches de l'escalier. Je déboulais dans une pièce et j'assistais alors à une scène en ombres chinoises. Un corps venait d'être étalé par terre, tandis que deux hommes s'empoignaient violemment. Brusquement, le plus mince des deux asséna au second un solide coup de coude dans le ventre. Le second homme s'effondra, se tenant le ventre de douleur. La voix d'Aldridge s'écria :
" Bon sang ! Mais que se passe-t-il ici ? !
- Vous tombez à point nommé, sergent ! rétorqua la voix de l'homme mince, qui s'avérait être Holmes. Veuillez arrêter ces deux hommes. Ce sont les assassins d'Adrian McMagus. "
Aldridge prit sa lanterne et éclaira le visage des deux ombres qui gisaient par terre.
Il s'agissait de Victor et Philip Gorfrow.



IX

Menottes aux poignets, les deux frères furent installés dans les deux chaises qui faisaient face au bureau du sergent Aldridge. Celui-ci se laissa tomber sur son fauteuil et, tour à tour, fusilla du regard Victor et Philip Gorfrow. Sherlock Holmes se tenait à côté d'eux, sourire aux lèvres, ravi d'avoir gagné. Les autres personnes qui étaient présentes étaient Barkiss, Lestrade, le charmant couple Fry-Haggins, et moi-même. Nous attendions tous avec impatience le récit de Holmes.
Aldridge se mit à dévisager Holmes :
" Mais enfin, quelle est cette magie ?
- Oh ! Mais il n'y a aucune magie là-dessus. Seulement, ces messieurs ont utilisé une technologie toute nouvelle qui va révolutionner le monde à venir : un projecteur d'images. C'était cet appareil que vous avez découvert à l'étage de cette maison inoccupée, située en face de Wood Street, après avoir arrêté ces deux assassins. Et voilà comment ils ont pu faire apparaître et disparaître une maison en seulement cinq minutes. Il suffisait justement de mettre en place entre les deux magasins déjà existants un grand morceau de toile sur lequel était projetée la photographie d'une blanchisserie.
- Incroyable ! s'exclamai-je. Je n'aurais jamais pensé à ça. Pourtant, je me souviens avoir lu il y a quelque temps un article sur cette nouvelle technologie.
- Il y a une bonne raison pour que personne n'y ait pensé : tout simplement parce que notre ami Evan Fry n'a pas cessé de proclamer haut et fort qu'il se trouvait à l'intérieur de cette blanchisserie quelques secondes avant. "
Fry s'avança afin de se défendre :
" Non seulement, je l'ai dit, mais en plus je le maintiens ! Je ne suis pas tout à fait convaincu par votre histoire d'image projetée. Je n'ai pas traversé cette toile. Je vous répète que je me trouvais bel et bien à l'intérieur et que j'en aie franchi la porte. Croyez-vous que j'ai pu mentir à ce point ?
- Pas du tout, Mr Fry ! rectifia Holmes. Vous n'avez menti à aucun moment !? Mais on vous a trompé. Le plan de ces messieurs était débordant d'habileté. Sans Sherlock Holmes, vous auriez été pendu tandis qu'eux auraient continué à vivre en toute impunité.
- Trompé ? Comment ça ?
- Je vais vous expliquer comment ils ont fait. (Il dévisagea ensuite les frères Gorfrow :) Ces messieurs pourront toujours confirmer.
- Hors de question ! grogna Victor entre les dents. Débrouillez-vous tout seul, puisque vous êtes si malin.
- Parfait !... Je vais commencer par le début, à savoir le mobile. Lorsque nous l'avons interrogé, Mr Victor Gorfrow m'a bien fait comprendre qu'il connaissait très bien Mr McMagus, lequel lui faisait entièrement confiance. De ce fait, monsieur, je suppose que vous avez eu très souvent entre les mains la signature de ce cher McMagus qui, entre parenthèse, avait la mauvaise habitude d'avoir confiance en tout le monde. Petit à petit, l'idée vous est venue de contrefaire sa signature afin de détourner de l'argent. Mais à force de jouer avec le feu, vous avez fini par vous brûler : McMagus a commencé à soupçonner qu'il se manigançait quelque chose derrière son dos.
- Hm ! grogna Victor.
- Selon Mr Trent, son domestique, Mr McMagus était plutôt quelqu'un de très sensible qui se sentait mal à l'aise lorsque quelqu'un avouait ne pas l'apprécier. J'imagine alors son état lorsqu'il découvrit que quelqu'un - à qui il faisait confiance, Mr Gorfrow - le volait. Cette affaire le minait et, par conséquence, il se rendait de moins en moins souvent au village, car il se doutait que son voleur y habitait. Mais McMagus était intelligent : bien vite, il soupçonna les Gorfrow. Il choisit alors de les éviter. "
Holmes se tourna vers Aldridge :
" Sur le chemin du retour, Watson m'a expliqué que McMagus s'était un jour rendu dans votre bureau, où il est tombé sur Mr Barkiss, mais qu'il en est reparti sans dire un mot.
- C'est exact.
- McMagus était prêt à porter plainte contre les frères Gorfrow. Cependant, il n'était pas encore tout à fait sûr de leur culpabilité et, lorsqu'il vit que vous n'étiez pas là, il préféra rebrousser chemin. Hélas ! Les Gorfrow eurent vent de sa tentative et décidèrent qu'il valait mieux désormais se débarrasser d'Adrian McMagus. Malheureusement, si celui-ci venait à être assassiné, une enquête serait ouverte et leur culpabilité pouvait rapidement être dévoilée. "
Holmes fit les cent pas, tandis qu'il poursuivait :
" Seulement, malgré sa brutalité, Victor Gorfrow est un homme très intelligent. Pour lui, la solution devenait évidente : face au meurtre d'Adrian McMagus, il fallait que la police tombe sur le coupable arrêté de manière irréfutable. Ainsi, ils ne seraient inquiétés en aucune façon. Victor choisit alors de " créer " un coupable qui viendrait de Londres. Il envoya sous enveloppe ces lettres toutes préparées à un complice - peut-être un membre de sa famille - qui habite près de Londres. Une fois l'enveloppe ouverte, ce dernier n'a plus qu'à adresser ces fameuses lettres à McMagus, une fois par semaine.
- Très malin, en effet ! commenta Aldridge en fusillant Victor Gorfrow du regard.
- En même temps, il parvint à se procurer le matériel nécessaire pour son crime : le projecteur d'images et la grande toile. Comme tout le monde savait qu'il dénichait souvent des objets pour le compte de McMagus, personne ne fut surpris de voir arriver chez lui de gros paquets.
- Mais comment ont-ils choisi Evan Fry ? demandai-je, accroissant du même coup l'attention du jeune homme.
- Fort simplement ! Depuis quelques jours, ils se rendaient à la gare et guettaient chaque voyageur qui descendait du train en provenance de Londres, afin de choisir le " candidat " idéal. Comme ce village ne comporte qu'une seule auberge, tous les candidats retenus descendaient inévitablement au même endroit. Victor ou Philip les suivaient discrètement et attendaient de les voir signer le registre. En effet, ils devaient être sûr que leur candidat provenait bien de Londres et non d'une autre gare intermédiaire sur la ligne entre Londres et Kenworth. Miss Haggins nous a décrit Mr Fry comme quelqu'un d'assez émotif et impressionnable. Pour les Gorfrow, il était ainsi le candidat idéal et leur choix se porta tout naturellement sur lui. "
Victor Gorfrow se mit à ricaner.
" En réalité, Fry était notre choix numéro deux. (Du menton, il désigna Lestrade :) Le premier était votre petit copain, là.
- Comment ? blêmit Lestrade. C'était à moi que vous vouliez faire porter le chapeau ? !
- Vous avez bien entendu. Seulement, quand on a su que vous étiez de Scotland Yard, on s'est rabattu sur Fry.
- Vous avez eu raison, grinça Lestrade, vexé. Je ne serais pas tombé dans le panneau, moi ! J'en ai vu d'autres dans ma carrière. "
Suite à la réponse de Lestrade, un ange passa, comme pour lui signifier que personne n'était dupe. Ensuite, Holmes poursuivit son exposé :
" Evidemment, ils ont dû choisir un jour où McMagus partait s'isoler en forêt afin de faire le point avec lui-même, ce qu'il devait faire souvent ces derniers jours, à cause de ces lettres. En forêt, les frères Gorfrow, n'eurent aucun mal à kidnapper le pauvre homme. Ils ont dû le ligoter solidement et le cacher dans un endroit où ils étaient sûrs que personne n'irait le trouver. La nuit venue, une fois le village désert, ils pouvaient le ramener sans crainte dans l'une des maisons vides en face de Wood Street. Ils ne risquaient pas non plus de tomber sur le sergent Aldridge dont ils connaissaient parfaitement les heures de ronde.
- Et cette nuit-là, lança Fry, je fus kidnappé à mon tour.
- En effet, Mr Fry? Le jour suivant, le petit village de Kenworth poursuivit son train-train habituel, sans savoir qu'à l'intérieur de l'une de ces maisons, deux hommes étaient solidement ligotés et bâillonnés, subissant le même sort à quelques mètres d'intervalles. Et personne ne s'inquiétait de leur absence : Evan Fry était un étranger et Adrian McMagus était coutumier à de longues absences mystérieuses.
- Puis vint la nuit ! annonçai-je.
- Là, tout fut mis en place. Ils ne risquaient pas d'être surpris par quelqu'un puisque, la nuit tombée, tout le monde dort. Ils placèrent une longue perche entre le toit de la librairie et celui de l'épicerie. De cette perche tombait une grande toile blanche qui masqua ainsi toute l'entrée de Wood Street. De l'autre côté, à l'étage de l'une des maisons inhabitées, ils avaient placé le fameux projecteur d'image, prêt à faire apparaître sur la toile la photo agrandie d'une blanchisserie. Le fait que ce fut une blanchisserie a son importance. "
Fry commença à s'agiter.
" Pourtant, je sais que c'est de cette blanchisserie que je me suis enfui. Je vous assure qu'elle était réelle. Ce n'était pas une image.
- C'est ce que l'on a voulu vous faire croire. Mais vous n'avez fait qu'une simple association d'idées. Je vous ai dit que le fait que ce fut une blanchisserie avait son importance. En effet, il est facile de recréer l'atmosphère d'une blanchisserie. Les Gorfrow ont rassemblé tout le linge qu'ils possédaient et en ont placé partout dans la librairie, masquant du même coup les étagères pleines de livres.
" Ce qui s'est passé est très simple : ils ont guetté l'arrivée du sergent Aldridge. Lorsqu'ils l'ont aperçu de loin, Philip a revêtu l'un des étranges habits de McMagus tandis que Victor a fait marcher le projecteur, faisant apparaître la fameuse blanchisserie fantôme en moins d'une seconde. Philip, de son côté, est entré dans la pièce où est séquestré Fry. Il s'arrange pour le libérer discrètement. Fry, sentant alors qu'il peut s'enfuir, ne sait pas qu'en le faisant il joue le jeu des deux frères. Il s'élance. Au passage, il faut bien qu'il pousse Philip. Ce dernier fait en tombant un raffut d'enfer, lui faisant croire qu'il s'est cogné contre un meuble.
- C'était risqué, fit remarquer Aldridge. Fry aurait pu revenir sur ses pas pour vérifier si Philip était mort.
- Jamais de la vie : les Gorfrow savaient que Fry, sitôt libéré, ne ferait qu'une seule chose : fuir le plus loin possible. Et c'est ce qu'il fit. Là, il débarque dans la boutique et voit qu'on y a entreposé du linge partout. Fry en déduit aussitôt qu'il se trouve dans une blanchisserie. Il sort ensuite dans la rue et s'élance vers la liberté. Une fois dehors, il fait un réflexe que tout le monde aurait fait : il se retourne pour s'assurer que personne ne l'a suivi.
" Il découvre alors son environnement. Derrière lui se trouvent trois boutiques : une librairie, une blanchisserie et une épicerie. Dans sa tête se forme une association d'idée : puisque l'intérieur était celui d'une blanchisserie, cela ne fait aucune doute qu'il vient de sortir de la blanchisserie. Ce qu'il ignorait, c'est qu'il sortait en réalité de la librairie. Au passage, je tiens à vous signaler que s'il arrive à lire les noms des boutiques, c'est que la rue est faiblement éclairée par la lumière émise par le projecteur. Une fois que Fry a repéré la blanchisserie, il se met à détaler à toute vitesse afin de ne pas être rattrapé.
- Et il me tombe dessus, interrompit Aldridge.
- Effectivement ! Mais ils savent qu'entre le moment où Fry disparaît et celui où il va revenir en votre compagnie, ils disposent d'environ cinq minutes.
- Comment peuvent-ils le savoir ? questionnai-je.
- Tout simplement parce qu'ils se sont entraînés les nuits précédentes à préparer leur crime dans les moindres détails.
- Hm ! fit Aldridge. Ce sont les fameux bruits de courses qu'a entendu Andrews pendant ces deux dernières semaines.
- Exactement. Je pense même qu'ils utilisaient Andrews à son insu dans le rôle du sergent Aldridge. Andrews est un rêveur : s'il les avait surpris, il ne se serait pas posé de questions et ils auraient pu alors recalculer leur plan. S'ils s'étaient entraînés " avec le vrai Aldridge ", celui-ci aurait pu faire à l'avenir le rapprochement avec le meurtre de McMagus. "
Lestrade tenait à participer au débat :
" Euh ! En parlant d'Andrews?
- Je sais ce que vous voulez dire, Lestrade. Ne craignez rien ! J'y viendrais plus tard? Poursuivons le récit : Fry s'enfuit et les Gorfrow savent qu'ils n'ont plus que cinq minutes. Pendant que Philip enlève la toile, Victor éteint le projecteur. Il s'approche ensuite de McMagus qui, comme Philip, est également revêtu d'une de ses tenues chinoises. Il le tue en lui donnant un grand coup sur la tête. Il va ensuite porter le cadavre jusqu'à le déposer à l'entrée de Wood Street et, avec son frère, regagne son domicile quelques secondes avant que n'apparaissent Fry et le sergent Aldridge. Ceux-ci découvrent le cadavre et Fry, apercevant le costume, fait une seconde association d'idée. Le cadavre et son agresseur portaient le même costume excentrique. Pour lui, cela ne fait aucun doute que ces deux-là ne sont qu'une seule et même personne.
- De ce fait, résumai-je, Fry devient le coupable idéal : il pense lui-même avoir tué McMagus et son histoire d'enlèvement apparaît trop farfelue pour être crédible.
- Vous avez tout compris, Watson.
- Mais comment avez-vous découvert tout ça ? interrogea Lestrade, encore stupéfait par une telle solution.
- Tout d'abord, cette histoire de blanchisserie fantôme. Elle apparaît tellement loufoque qu'il ne viendrait à l'idée de personne de la prendre au sérieux. Mais dans ce cas, pourquoi Fry aurait-il inventé toute cette histoire ? Quel était son intérêt ? Passer pour un fou ? Personne n'aurait été dupe. Si Fry avait vraiment tué McMagus de sang froid, ou même par accident, il aurait été beaucoup plus simple pour lui de fuir. Ainsi, personne ne l'aurait vu.
- C'est peut-être ce qu'il a voulu faire, suggéra Lestrade. Malheureusement, il serait tombé sur le sergent Aldridge par accident.
- A cet instant, Aldridge ignorait qu'il y avait un meurtre. Si Fry avait vraiment tué McMagus, il aurait marché normalement sur l'autre trottoir. Comme Kenworth ne dispose pas d'éclairage public, Aldridge l'aurait croisé sans distinguer ses traits. Au lieu de ça, que fait Fry ? Il se jette sur lui et le traîne jusqu'au lieu du crime. Pour moi, c'était évident : Fry disait la vérité mais il a été berné? Ensuite, il y eut le costume de mandarin.
- Le costume ? répéta Aldridge.
- En effet ! Vu son originalité, Adrian McMagus devait être le seul dans toute l'Angleterre à porter de tels costumes. Par exemple, si je voyais à Londres Watson déguisé de la sorte, puis si deux heures plus tard je vois à l'autre bout de la ville un homme de dos qui porte le même costume, mon premier réflexe serait de penser qu'il s'agit encore une fois de Watson. Dans notre affaire, tout le monde a pensé la même chose : Fry prétend avoir été séquestré par un homme portant ce costume. Vous avez alors tous admis que Fry mentait car vous saviez que McMagus était incapable de faire une telle chose. Mais à aucun moment, vous ne vous êtes demandé si l'homme au costume n'était pas finalement quelqu'un d'autre. Dès lors, pour moi, c'était clair : Evan Fry était victime d'une terrible machination.
" Puis tout alla très vite : en examinant Wood Street, je découvris que l'herbe qui court le long des murs latéraux se trouvait écrasée au niveau des façades, de chaque côté de la rue. Je pensais immédiatement au poids d'une toile que l'on avait pendue en travers de l'entrée de la rue, afin d'y projeter une image. C'est le moyen rapide de faire apparaître puis disparaître une maison en seulement quelques minutes. Les autres façades étant elles aussi plates et sans auvent, l'illusion était parfaite une fois la nuit tombée.
- Et concernant les frères Gorfrow ? demandai-je.
- A partir de ce moment, les Gorfrow devenaient logiquement les seuls coupables.
- Comment cela ?
- C'est évident : Fry n'était pas sorti de la blanchisserie. C'est donc qu'il venait d'une des deux maisons voisines. Laquelle ? La seule solution qui s'impose d'elle-même est la librairie Gorfrow. S'il était sorti de l'épicerie, il serait inévitablement passé devant cette fameuse blanchisserie pour atteindre le coude que formait Butcher Street. Il se serait aussitôt rendu compte de la supercherie? Lorsque j'avais terminé d'examiner Wood Street, je vous ai demandé de vous rendre chez les Gorfrow. Les deux frères ne pouvaient plus me voir, puisque j'étais masqué par vous. J'en ai alors profité pour jeter un coup d'?il à l'intérieur de la maison située en face de Wood Street. Ma théorie se confirmait : le manqua de poussière m'informa que la maison venait de servir.
- Vous avez également trouvé le projecteur et la toile ? demanda Aldridge.
- Non. Je les ai fait venir de la plus grande ville la plus proche, par télégramme. J'en ai également profité pour poser quelques questions à différentes banques de l'état des finances de McMagus. Il s'est avéré que depuis quelques temps, elles ont assisté à certaines opérations financières plutôt insolites. Je suppose qu'après le crime, les Gorfrow se sont débarrassés de leur propre matériel. "
Holmes finit par se taire. Une nouvelle fois, il venait de faire une forte impression sur l'assemblée. Il était sidérant de constater que le problème insoluble d'une blanchisserie fantôme avait en réalité une solution très simple. Après l'explication de Holmes, je me trouvais stupide de ne pas y avoir songer moi-même.
Tandis que Barkiss emmenait les deux frères, furieux, en direction des cellules, Holmes se planta devant eux.
" A ce propos, Mr Gorfrow, que pensez-vous de mes petits tours de passe-passe, maintenant ?
- Grr ! Espèce de sale? ! "
La suite de la réponse de Victor Gorfrow ne mérite pas de figurer sur ces pages.



Epilogue

Nous nous retrouvâmes enfin dans le train qui nous ramenait vers Londres. Holmes, Lestrade et moi-même étions ravis de quitter le sinistre village de Kenworth. Cependant, notre pensée allait tout de même en direction de ses habitants, sympathiques et attaquants, comme le sergent Aldridge et son cousin Larry Barkiss.
Dans un coin de notre compartiment, Evan Fry s'était écroulé sur sa banquette, mort de fatigue, dormant du sommeil du juste. Il serrait contre son c?ur sa bien-aimée, Miss Jessica Haggins. Ces deux-là venaient de passer des heures bien éprouvantes. Nous étions ravis d'avoir sauvé un jeune couple aussi charmant.
Brusquement, Lestrade se mit à dévisager Holmes :
" Oh ! Bon sang ! Holmes, vous avez oublié d'expliquer une dernière chose.
- Hm ! sourit Holmes. Vous voulez parler du témoignage de Graham Andrews, je suppose.
- Bien sûr ! Vous avez affirmé que Fry sortait de la librairie de Gorfrow. Or, Andrews a affirmé l'avoir vu sortir de Wood Street. Aurait-il eu une illusion d'optique ?
- Pas du tout. D'ailleurs, il se serait rendu compte de la présence de la toile et de cette " blanchisserie ".
- Vous? vous voulez dire que? ?
- Bien sûr ! Vous avez raison de souligner que les témoignages de Fry et d'Andrews sont tous les deux contradictoires. Il est donc évident que l'un des deux a menti. Dans votre tête, il était clair que le menteur était Fry. Selon vous, il n'avait pas arrêté de mentir depuis le début. De ce fait, les déclarations d'Andrews venaient confirmer votre théorie sur Fry. De plus, Andrews est une de ces personnes à qui l'on donnerait le bon Dieu sans confession. A aucun moment, personne ne pensa que le véritable menteur était non Fry, mais plutôt Andrews.
- Mais? soulignai-je. Pour quelle raison Andrews nous aurait-il menti ? Ne me dites pas qu'il était le complice des Gorfrow. "
Holmes éclata de rire.
" Ah ! Ah ! Ah ! Non. Pas le moins du monde. Graham Andrews n'a rien à voir avec le meurtre de McMagus, tout comme son mensonge.
- Mais pourquoi nous avoir menti ?
- Ce mensonge est tout ce qui a de plus innocent. Mais Andrews est avant tout un rêveur et, par conséquent, un distrait. Rappelez-vous l'entretien que nous avons eu avec lui. Nous venons lui parler du meurtre de McMagus et nous lui demandons où il se trouvait. Il nous répond alors qu'il promenait son chien.
- Poursuivez ! encouragea Lestrade.
- Puis nous lui demandons s'il a aperçu Fry.
- Et il nous répond qu'il l'a effectivement vu, complétai-je. Seulement, il affirme qu'il l'a vu sortir de Wood Street.
- Exactement ! Seulement, à ce moment-là, Andrews n'était plus avec nous. Ce que je veux dire, c'est qu'il n'avait plus du tout en tête le but de notre raison. Essayez de vous souvenir : avant de nous dire cela, il s'est passé quelque chose. Pendant une fraction de seconde, Andrews a complètement tout oublié : notre présence, le but de notre visite, sa femme à ses côtés.
- Pour quelle raison ?
- Pour cette même raison qui l'a poussé à mentir.
- Bon sang ! s'exclamai-je. Sarah Maxton !
- Qui ? interrogea Lestrade.
- Voyons, Lestrade, vous étiez avec nous. Notre interrogatoire fut interrompu par Mrs Andrews qui venait d'apercevoir au loin une jeune femme du nom de Sarah Maxton. Ce fut en la voyant qu'Andrews a tout oublié.
- Vous voulez dire qu'Andrews est amoureux de cette Sarah Maxton ? Remarquez, il aurait bien raison, avec son dragon de femme.
- Andrews est effectivement amoureux d'elle et c'est d'ailleurs réciproque. Seulement, il s'avère qu'ils sont l'un pour l'autre plus que cela : ils sont amants. Et certains soirs, Andrews ne se rend pas au Pré aux Abeilles, mais chez Miss Maxton.
- Tout s'explique, déclarai-je. Le soir du meurtre, Ann Andrews croyait son mari occupé à promener Falstaff. Il ne pouvait pas lui dire qu'il se trouvait en réalité chez Sarah Maxton. Il nous a donc affirmé qu'il était dehors ce soir-là.
- Tout à fait ! Seulement, Sarah Maxton fait bientôt son apparition et cela perturbe le romantique et très amoureux Andrews, à un tel point qu'il oublie le but de notre visite. Afin de " prouver " qu'il était bien dehors, il prétend qu'il a effectivement aperçu Fry. Nous lui avons affirmé que Fry se trouvait bien sur les lieux à ce moment-là. Il confirme donc ce fait afin de consolider son propre alibi. Si nous lui avions dit que Fry mesurait trois mètres de haut, il nous aurait sûrement affirmé qu'il avait été étonné par la taille gigantesque de notre homme. Mais pas un seul moment il ne pense que son témoignage risque de condamner un homme.
- Mais pourquoi avoir déclaré qu'il sortait de Wood Street ?
- Je dirais plutôt : pourquoi pas ? Nous allons parlé du croisement, alors Andrews a dû en déduire que Fry venait de Wood Street et non de Butcher Street, la rue principale. Pour lui, ce n'était qu'un mensonge bien innocent, sans conséquence? Et pendant tout son discours, que faisait-il ? Il regardait du côté de sa femme pour vérifier si elle écoutait tout ce qu'il racontait, à savoir la solidité de son alibi.
- Et, évidemment, il a nié la présence de la blanchisserie, puisqu'il savait qu'il n'y en avait pas à cet endroit du village.
- Vous allez tout compris, mon cher Watson. En outre, il nous a rappelé qu'il n'avait pas pu voir son visage. Ainsi, s'il était venu à le voir " une nouvelle fois ", il avait déjà une excuse pour ne pas pouvoir le reconnaître.
- Décidément, Holmes, rétorqua Lestrade, vous avez réponse à tout. Seulement, Aldridge n'a pas entendu votre explication et, à un moment ou un autre, il va aller demander des explications à Andrews.
- Je ne pense pas. Aldridge est quelqu'un de très intelligent et je crois qu'il a déjà compris le motif de son mensonge. Il ne songera pas à le mettre dans l'embarras. "
Soudain, Holmes se tourna vers moi :
" Et pour cette raison, je compte sur vous, Watson, pour ne jamais faire publier cette histoire ! "
Holmes pouvait compter sur moi. Seulement, cette histoire était trop extraordinaire pour qu'elle reste dans nos seuls souvenirs. Je suis alors soin d'en écrire le récit, lequel fut aussitôt enfermé dans ma vieille malle. S'il venait à s'offrir aux yeux de mes lecteurs, cela serait de la seule responsabilité de mes héritiers.



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