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Accueil » Fictions » La solution à 7% de cacao
par
Vincent May
Ses autres fictions
La solution à 7% de cacao Juin 29, 2004

Une histoire inédite de Sherlock Holmes en Suisse, narrée par son ami le docteur John Watson


1.
" Drérsévrouttrentéwatsrom?
- Vous dites Holmes ?
Cela faisait quelques minutes déjà, en fait depuis qu'il avait commencé sa collation, que la qualité phonétique de ses paroles était mise à rude épreuve par une articulation bien plus que hasardeuse, faute à des maxillaires encombrées. Conscient des inepties qu'il venait de m'énoncer, mon ami déglutit bruyamment, reprit son souffle comme s'il s'apprêtait à manoeuvrer en apnée, et poursuivit d'une voix plus posée :
" Vous devriez vous laisser tenter Watson, c'est un merveilleux produit. "
A ses mots, il plongea de nouveau la main dans le paquet et y ressortit une grosse poignée :
" Relaxant, euphorisant, continua-t-il de plus belle, les effets curatifs qu'il a sur le système nerveux sont un fait établi, croyez-moi. Et je ne vous parle pas des qualités gustatives, j'en prends à témoin l'effervescence de mes papilles. Saviez-vous qu'en pommade, les gens de la région l'utilisent pour soigner les migraines? "
Ne voulant point servir d'estrade à un nouvel exposé de ses connaissances - nombreuses et étendues, et qui apparemment incluaient un nouveau domaine dont je ne lui connaissais auparavant l'acquisition : l'art culinaire - ; je coupai sèchement la chique au pédagogue :
" Merci Holmes, mais une femme m'attend à Londres, et son acuité visuelle pour remarquer l'embonpoint masculin fait en haut lieu résonance à vos capacités d'observation. "
Cette dernière remarque eut autant d'importance sur Holmes que la brise sur le phare, c'est à dire nulle. Il s'était replongé dans son acte de gloutonnerie avec encore plus d'ardeur, déchirant à présent le reste de l'emballage qui finissait en lambeau sur l'étui vachette encore mouillé de son stradivarius, négligemment posé à ses pieds.
Je ne reconnaissais pas mon ami.
Où étaient donc passées ses manières d'homme éduqué ? Envolée son aura de gentleman ? Celle-ci même dont il faisait preuve lorsqu'il recevait dans nos modestes appartements du 221 b Baker Street les sollicitations du plus petit artisan au plus imminent membre de la famille royale.
Manifestement, sa retraite prématurée dans le Sussex l'avait transformé en un ermite asocial, et l'unique souvenir qu'il garderait à jamais de son périple suisse était en train de fondre dans sa bouche, ornant sa lèvre supérieure d'une moustache noire au passage? Si seulement il pouvait y trouver un puissant dérivatif à ses drogues ! C'était abandonner une dépendance pour un autre, certes, mais au combien moins vicieuse pour sa santé. Espoir futile.
Devant tant de sauvagerie, je me levai de la banquette et pris mon ulster pour sortir de la cabine. Si mon ami voulait se vautrer dans le pêché, c'était son affaire et je ne souhaitais en être témoin. J'ouvris la porte du compartiment et me dirigeai sur le pont avant du bateau.


2.

L'avant du bâtiment était quasiment désert. La récente averse avait fait fuir les plaisanciers dans les quartiers chauffés, et celle qui menaçait avait découragé les plus téméraires d'y revenir. Le vent glacial, qui vint mordre mon visage à ma sortie, faillit me faire opter pour la même attitude. Rabattant mon col sur le nez, je m'avançai timidement sur le plancher détrempé.
La seule présence humaine était trahie par un couple d'amoureux, à l'extrémité de la proue, à qui le temps menaçant avait offert un moment d'intimité. Même s'ils me faisaient dos à cet instant, il ne fallait point être grand devin pour connaître la chute de la scène qui se narrait sous mes yeux : le premier émoi. Les intentions de l'homme me donnèrent raison lorsque timidement, sa main gantée alla effleurer l'avant bras de sa partenaire. Une première fois, puis une seconde. Les attouchements initiaux laissant progressivement place à de langoureuses caresses. Nul doute qu'ils trouvaient ici, face au Leman sur les flots isolés, un endroit propice où exprimer leur sentiment au grand jour, trop souvent réprimandés par la pudeur de leur éducation sur les terres.
Je m'éclipsai discrètement, laissant les tourtereaux à leur romance, et contournai l'édifice pour rejoindre le pont arrière. J'arrivai à la poupe, vide d'hommes, les bronches grisées par les vapeurs sulfuriques de la cheminée principale ramenées par un vent mauvais, et que je n'avais pu éviter lors de mon cheminement.
Seule, l'immense roue à aube me faisait face, gigantesque, palettant d'un bruit sourd et régulier la surface des eaux. Le sillon d'écumes blanc qu'elle formait, tranchait avec la monotonie du lac, écho d'un ciel tout aussi triste et sombre, et formait, avec un brin d'imagination, un long chemin sinueux vers notre embarcadère : le port de Genève.
Ah Genève? Je n'oublierais pas de sitôt cette merveilleuse citée, patchwork aux milles influences, tiraillée entre ces deux religions depuis des centaines d'années. Alors que nous prenions le thé un après-midi dans nos quartiers londoniens, il y a fort longtemps. Holmes m'avait exposé une de ses théories concernant l'influence que peuvent exercer les villes sur le comportement des hommes qui la peuplent, par leur histoire, leur culture et même leur architecture. Les théorèmes de mon ami trouvant ici dans cette petite escale une application concrète, c'est avec un regard quasi-scientifique que j'étais venu confronter les hypothèses à la pratique. Il avait eut raison, une fois de plus. Les Genevois, hommes et femmes d'une extrême gentillesse et d'un sens de l'accueil surdéveloppé, présentaient les particularités inhérentes à la ville : l'extrême diversité des caractères. Comme si l'Allemagne, la France, l'Italie et tous les autres pays limitrophes à la ville avaient laissé leurs empreintes, façonnant les psychologies en une incroyable alchimie. A la limite même de l'excentricité pour certaines personnes ! Dont une plus précisément à qui je dois, par une frénésie holmésienne rarement rencontrée, la nature même de ce récit.
J'étais en proie à un étrange sentiment. Holmes et moi étions resté à peine deux jours à Genève, et cette courte escale devait, paradoxalement, rester gravée en moi pour l'éternité. Et l'heure du départ venant avait engendré son lot de tristesse, comme si natif de la ville, je devais quitter la terre de mes ancêtres pour ne plus jamais y revenir.
Je percevais encore, même si miniatures, les chaloupes des pêcheurs amarrées, les vielles battisses aux toits de chaume du quartier des Grottes, et l'immense geyser, symbole de la ville, me crachait un ultime au revoir. Blotti dans mon pardessus, à cet instant, mon coeur de nouvel immigré ne put retenir la larme qui coula sur ma joue.


3.

Comme ils le sont en général lorsque que vous voyagez avec Holmes, notre séjour dans le canton de Genève avait été riche en événement et sujet à une nouvelle affaire. Mon talent pour coucher les faits sur le papier avait été sollicité, et c'est avec une joie non dissimulée, en souvenir du bon vieux temps, que je m'attelai à la tâche au plus vite.
En ce début d'année 1908, je reçus un câble de mon ami rédigé avec sa légendaire concision qui me révélait l'endroit où sa nouvelle passion pour les abeilles l'avait mené.

Le 07.01,

Suis dans le Jura suisse. Recherche essence de pins noirs caractéristiques de cette région pour affiner fermentation de mon hydromel. Si vous tournez en rond dans vos nouveaux appartements du West End. Rejoignez-moi à Genève. Y serai début mars. Prière de passer chez Maclay&Son pour m'acheter un nouveau chevalet de violon. Celui de mon stradivarius ayant une fêlure à sa base. Je vous dédommagerai.

S.H.

Je retrouvais bien dans cette missive les principaux traits de caractères de mon ami et qui m'avaient, je l'avoue, douloureusement manqués. Son obstination, que dis-je son entêtement, qu'il le poussait à des miles de notre île pour percer les rouages d'un nouveau sujet d'étude. Ce caractère entier, rejetant toutes fioritures, qui lui dictait les chemins les plus courts pour atteindre les buts qu'il s'était fixés ; ou plus trivialement, la ponctualité avec laquelle il donnait de ses nouvelles.
Deux années entières s'étaient écoulées depuis notre dernière rencontre, lors de l'ultime affaire que j'avais eu le délice de résoudre à ses cotés concernant la mystérieuse mort du professeur Macpherson. Affaire comme à l'accoutumée brillamment résolue par Holmes et parue sous le titre la crinière du lion, au grand désolement de ce dernier qui n'y vit, encore une fois, que grossiers rebondissements et tournures littéraires pompeuses ; art dans lequel excellait, selon ses mots, mon agent littéraire Conan Doyle, " ce petit écrivain de quartier qui vendrait sa mère pour quelques grammes de sensationnel. "
Quant à moi, depuis sa retraite anticipée de la scène du crime londonien, et qui a fortiori, avait sonné le glas de la mienne, j'avais repris mon premier métier, celui de médecin, et mon cabinet ne désemplissait pas. Une telle absence, même si pour retrouver un vieil ami, ne pouvait être justifiée. Qu'en aurait penser ma clientèle ? Et ma seconde femme ? J'étais devenu un homme rangé, sérieux, et mon ancienne vie de détective, ou du moins d'assistant détective, était devenue un souvenir que je chérissais au plus profond de ma mémoire? Cependant, je brûlais d'envie de rejoindre mon acolyte.
Par chance, euh malheureusement, le décès imminent d'une grand-tante lyonnaise me fournit l'occasion d'échapper aux obligations professionnelles et familiales. Même si je ne l'avais pas revue depuis ma tendre enfance, le rôle de neveu préféré qu'elle m'avait arbitrairement attribué - je ne sais et ne saurais jamais pourquoi - incombait de courir à son chevet au plus vite. Une dernière bise à mon épouse, et à son ventre arrondi, et me voilà parti dans le premier fiacre à ma disposition, ma bible et mon complet noir sous le bras, direction le quai de la Tamise le plus proche, la France, Lyon, et bien évidemment Genève.
Une énième angine de poitrine, conjuguée à un grand âge, eut raison de la santé fragile de ma parente. Après la veillée et ses obsèques, j'embarquai cette fois-ci mes valises dans la péniche d'un commerçant qui devait remonter le Rhône, et continuer son périple sur le lac Leman afin de livrer ses rouleaux de soie et de coton à des tisserins lausannois. Genève y était une étape obligatoire. Moyennant une coquette somme d'argent, il m'accepta du voyage ; un long et pénible voyage qui prit fin deux nuitées plus tard, au grand soulagement de mon dos et de mes jambes - une soute n'est et ne sera jamais une suite princière - à l'embouchure du port de Genève le 3 avril au matin.
L'anonymat étant la meilleure carte de visite, Holmes, qui suivait toujours cet adage à la lettre, ne m'avait point fourni l'adresse de son logeur. Je décidai donc de m'octroyer une balade dans la ville pour me dégourdir, attendant paisiblement que les incommensurables capacités de mon ami à retrouver ma piste fasse oeuvre.
Malgré l'heure matinale, Genève était déjà bien réveillée. Je m'engageai sur le quai du Mont Blanc, en cette journée qui s'annonçait resplendissante, à la découverte des charmes cachés de la ville qui, par son étalage de splendeur, aurait pu confondre le voyageur en sa qualité de capitale du pays.
Ma route m'amena sur d'étroites ruelles, donnant quelques fois au détour d'un carrefour sur d'immenses esplanades largement animées d'odeurs et de bruits. Ici de poisson, par les femmes qui vantaient le mérite des plus belles prises pêchées par leur mari, me les posant littéralement sur le nez. De là, dans des contre-allées plus discrètes, par les cris des jeunes hommes qui s'empoignaient vigoureusement - des bergers m'apprît plus tard Holmes - se défiant dans un combat aux règles ancestrales nommé la lutte suisse.
Mon pas d'aventurier, et mon estomac de citadin, m'amenèrent à l'heure du déjeuner sur la place du Mollard, savourer un délicieux rösti dans l'une des petites auberges où les tonnelles procurent une ombre de tout repos. Le soleil était à son zénith et le plat que l'on m'apporta laissait présager, par les subtils parfums qu'il dégageait, un délicieux moment, jusqu'à ce que?


4.

J'étais plongé dans l'exercice difficile de saucer mon écuelle avec un minimum de pain, exercice dans lequel j'étais devenu expert par force d'un régime imposé par ma nouvelle compagne - à la limite de la dictature -, quand une vielle femme s'approcha de ma table. Je suivis son pénible cheminement jusqu'à mon emplacement, slalomant entre les tables de la terrasse, le dos voûté par une vie de dur labeur. Elle s'arrêta devant ma table :
" Monsieur Watson ? me dit-elle d'une voix chevrotante.
- Lui-même, répondis-je, cherchant désespérémentà mettre un nom sur le visage ridé qui ne m'avait rien de familier. "
Demandant un effort surhumain à ses lombaires, elle se pencha lentement vers moi, jusqu'à ce que son visage livide embrasse le mien. Je tournai la tête et renchéris pour casser la situation :
" Veuillez m'excuser madame, mais je n'arrive pas à vous resituer.
- Vous ne me reconnaissez point docteur? Pourtant sur l'oreiller, fit-elle d'un ton angélique, mon visage vous étiez doux et mon corps avait, selon vos bons mots, toutes les qualités requises pour légitimement postuler au titre de huitième merveille du monde. "
Un large sourire édenté vint conclure la fin de sa déclaration.
Une décharge d'adrénaline bloqua instantanément mon souffle, puis ma colonne, mon épaule, mon bras et finalement ma main, qui ne put retenir le croûton, le laissant choir dans la mare farineuse de mon assiette. Je la regardai, les yeux pris de stupeur. Qui était cette sorcière qui me prêtait une aventure avec elle? Elle fabulait, c'était certain, jamais de ma vie je ne l'avais vu, à moins que?Non ! je ne pouvais le concevoir. Aurai-je laissé échapper, par le passé, une pulsion malsaine qui m'aurait conduit à un acte de gérontophilie irréversible ? M'étais-je vautré dans cette poisseuse robe arc-en-ciel délavé, rapiécé de mille chiffons, moi le gentleman des beaux quartiers, pour m'adonner à la luxure en compagnie de cette femme ? Ma mémoire me faisait horriblement défaut. Si consommée soit-elle, quel poison m'avait-on fait ingérer pour commettre cette irréparable union ? A l'insu de mon consentement, je l'espérais.
Constatant mon désarroi, elle se redressa et déplia progressivement son dos qui ne la faisait apparemment plus souffrir, en une fière posture droite et menaçante, les deux mains sur les hanches. Ma couardise naturelle qui reprenait en général le dessus dans ce genre de situation délicate, le fit une nouvelle fois. Je fermai les yeux et baissai la tête, attendant les jurons de la mégère sur mon amnésie de Don Juan en papier, et la honte qui s'abattrait inévitablement sur moi, nourrie par les regards accusateurs et les sarcasmes des clients adjacents à ma tablée.
Elle se racla la gorge, et enchaîna d'une voie qui pris soudainement un timbre plus masculin :
" N'ayez peur Watson, vous êtes un homme fidèle.
- Holmes !!! hurlai-je
- Comment allez-vous cher ami ? continua-t-il imperturbablement alors qu'il enlevait sa prothèse dentaire.
- Décidémment, vos travestissements auront toujours l'effet escompté sur les balourds de mon espèce. "
Si l'on se fiait à la grosseur de la goutte qui commençait à perler sur ma joue comme baromètre à son interprétation, la supercherie de Holmes avait été de grande qualité.
" J'aurai du porter un regard plus que soupçonneux sur cette vielle femme qui me prêtait une histoire, poursuivais-je, connaissant cette manie qui est votre d'usurper des identités farfelues. Franchement, quel naïf fais-je, votre silhouette longiligne, même si courbée, aurait du m'interpeller à une enjambée ! "
Il ôta son jupon bariolé et s'assit en face de moi sur la chaise vacante. Les yeux encore ravis du coup qu'il venait de me faire, il étendit ses mains noueuses sur la table, qu'il rassembla ensuite :
" L'habit ne fait?
- ?Fait pas le moine, reprenais-je aussitôt derrière lui, je connais vos préceptes Holmes, et ai vu les conséquences pratiques qu'ils prenaient lors de nos investigations passées.
- apparemment ces belles leçons se sont évaporées comme neige au soleil Watson. "
Il sortit un mouchoir de sa poche à gousset, et commença méticuleusement à se frotter le menton pour enlever le maquillage blanc qu'il lui avait donné un teint si pale. Il poursuivit sur sa lancée :
" Voyez-vous mon cher, je me demande lequel de nous deux est le plus déguisé. Moi, sous cet accoutrement de vielle femme, qui par son réalisme, à en juger votre réaction, a failli vous confondre dans un crime que vous n'aviez pas commis. Ou vous, dans votre tenue du parfait petit britannique en vacance, Ulster et petit béret gris souris, qui m'a aisément permis de retrouver votre trace. "
Inconsciemment, je portai la main à ma casquette. Holmes avait fini de nettoyer la partie gauche de son visage, et retourna le tissu pour entamer du côté propre, le fard qui recouvrait encore son large front.
J'observais mon ami dans les gestes minutieux qu'il effectuait pour se débarrasser de sa seconde peau. Le regard médusé, les mécanismes de ma logique embrumée commencèrent doucement à percevoir le stratagème qui avait permis à ce fin limier de renifler ma piste.
A coup sûr, il avait du traîner sur le port et demandait aux commerçants s'il n'avait point remarqué de bonne heure un homme trapu, moustache fine, répondant aux critères qu'ils se faisaient du parfait sujet de Sa Majesté, stéréotype inhabituel en ces lieux. Les témoignages recueillis avaient aiguillé mon ami le long du quai du Mont Blanc, et les questions idiotes que j'avais posées aux différents genevois sur ma route, saupoudrées de mon fort accent anglais, l'avaient conforté dans son itinéraire. Pour finir, la psychologie grégaire du touriste qui m'anime, l'avait conduit ici, place du Mollard, bien connu des voyageurs pour ses restaurants.
" Vous avez fini votre repas? me demanda-t-il, se passant d'une main à l'autre le mouchoir sale, son visage propre.
- Si fait.
- Alors suivez-moi Watson, j'ai pris résidence dans un petit hôtel, quai Gustave Addor, vous y êtes invité pour le restant de votre séjour. "



5.

Arrivés devant l'imposante porte de sa chambrée, mon ami sortit une grosse clef en fer blanc qu'il introduisit dans la serrure. Il la tourna, les cliquetis du mécanisme tintèrent, et la porte s'entrebâillât. L'appel d'air m'envoya une pestilentielle odeur de cendre froide au visage. Pas de doutes, Holmes habitait bien ici. J'entrai dans son appartement.
Une grande table de chêne trônait au milieu du salon, et avait été réquisitionnée pour l'occasion en séchoir de fortune. En effet, sur des journaux reposaient des morceaux de mousses et de lichens grillés. J'aperçus aussi sur le marbre brisé de la cheminée de longs fragments d'écorce de pins séchés ; et quelques feuilles de la même espèce, plus d'autres dont je ne connaissais la provenance, dormaient à même le sol. Le lit, dans la même pièce, n'avait pas été défait, et je soupçonnais mon ami de passer ses nuits dans l'un des deux fauteuils, de part et d'autre de la table, défoncés, dont les ressorts pleins de bourre étaient visibles pour le plus abîmés des deux.
J'avançai dans le meublé, posai mes bagages au pied du lit, et m'installai sur un siège.
Mon ami, à peine entré, s'était immédiatement penché sur ses reliques végétales. Ses longs doigts se baladaient d'un journal à en autre : palpant, triturant, et grattant les résidus qu'ils contenaient ; puis brusquement, il amena son index sous ses narines, ferma les yeux, et le huma profondément. Il retint sa respiration. L'identification des arômes dura quelques secondes au bout desquelles il expira bruyamment, puis se tourna vers le mur jauni, le regard dans le vide :
" Excellent, se parlant à lui-même, la maturation arrive à terme?
- Holmes ! je suis ici.
- Milles excuses! sursauta-t-il, effectuant une volte face en ma direction. La monographie sur l'apiculture que je suis entrain de rédiger accapare toute mon attention, désolé Watson. Avez-vous fait bon voyage ? "
Il me scruta rapidement de haut en bas :
" J'en doute fort, la soute de ce négociant lyonnais n'a pas du être d'un grand confort, dormir entre les ballots de coton et de soie n'est pas une sinécure. Heureusement que votre voyage, à vous, se finissait à Genève. Vous prendrez le lit si ça vous chante. "
Comme un bon vin avec l'âge, Holmes avait atteint le niveau d'excellence dans le domaine de l'observation. En sa présence, le son de votre de voix n'était pas nécessaire pour présenter votre situation : les vêtements s'en chargeaient à votre place. M'octroyant le plaisir d'une démonstration de sa part, nostalgie des années passées à ses côtés, je lui tendit la perche :
" Diable Holmes! Dites-moi la vérité, où sont les espions que vous avez employés pour me filer depuis Lyon ? Et comment savez-vous que j'ai embarqué à bord d'une péniche transportant ces matériaux, et qui de plus ne s'arrêtait qu'épisodiquement au port? "
Sa pipe en merisier, complice de ses méditations, apparue subitement dans sa main gauche. Méticuleusement, il en bourra le foyer d'un tabac noir et gras qui laissait présager des odeurs les plus nauséabondes que la terre n'eut porté.
Il me lança un regard polisson :
" Vos ourlets Watson, vos ourlets. A en juger par les fibres cotonneuses qu'ils transportent, j'en déduis que vous avez passé la nuit dans une réserve qui en stockait. "
Il porta une flamme à sa pipe, en tira une bouffée qu'il expulsa par ses narines. Un halo bleuté vint l'entourer.
" Leur épaisseur m'indique qu'elles n'ont pas encore été travaillées par la main de l'homme, entendez par-là Watson, qu'elle provient d'un rouleau, d'un ballot, sortit tout droit d'une usine mère afin d'en approvisionner les artisans tisserands. "
Toujours debout, il avait maintenant accompagné sa réflexion d'une petite marche à travers la pièce.
" Je m'égare peu en disant que le coton provient de Lyon, n'est-ce pas ? La ville étant le siège des plus importantes fabriques d'Europe?étant descendu à Genève ce matin, il va de soi que vous venez de Lyon? par le Rhône qui plus est, voie d'accès empruntées par les péniches qui transportent ce coton. "
Il s'arrêta et s'assît lentement sur le fauteuil éventré qui émit sous son poids un plaintif gémissement de cuir. Il me lança un sourire amusé, tira une autre bouffée et renversa sa tête en arrière.
" Ce matin, lorsque je suis sorti pour vous rechercher, je n'ai pas vu l'ombre d'une péniche dans le quartier des docks. Or une demi-journée est largement nécessaire à son déchargement. Vous en conclurez avec moi que Genève était pour le transporteur qu'une simple escale, sans doute pour se réapprovisionner un charbon ; à l'heure qui l'est, le remorqueur doit se trouver en port de? "
Il renversa de nouveau la tête et me lança un intense regard, le sourcil circonflexe. Ses yeux d'aigle pygargue en alerte, il sonda le moindre battement de paupière et de mouvements intempestifs de mes lèvres afin de deviner sur mon visage l'élément qui lui manquait :
" ?De Nyon ? interrogea-t-il mon inconscient, de Morges ??De Lausanne ??De Ve?Lausanne évidemment. "
Mes muscles faciaux m'avaient trahi. Cependant un dernier point n'avait pas été éclairci par le logicien. Je m'empressai de le lui rappeler :
" Excellent Holmes?mais pas parfait. Votre raisonnement a omit d'éclaircir le point suivant : la soie. Vous avez brillamment trouvé l'endroit où j'ai passé la nuit : la soute d'une péniche qui contenait du coton, juste, que le marchand lyonnais était attendu à Lausanne, correct. Cependant, vous avez également soutenu, qu'en plus du coton, il y avait de la soie à son bord, des ballots de soie plus précisément. "
Le réduit empestait maintenant. De larges volutes de fumée tourbillonnaient au-des-sus de nos têtes, imprégnant le logis d'une atmosphère de fumoir.
" La probabilité Watson, les statiques. L'outil mathématique qui me conforte dans l'hypothèse qu'il y avait ou non avec vous cette marchandise, la chance sur deux de tendre vers la réalité des faits si vous voulez. "
En demi-sourire, il tourna la tête.
" Et depuis quand le grand Holmes, mondialement renommé des Carpates à l'Himalaya, ironisai-je, lance les dés pour résoudre ses énigmes ? "
Il ne me répondit pas.
Le petit cadre de la fenêtre, qui donnait sur la baie du lac, avait capté l'attention de mon ami. Paysage d'un bleu azur où des dizaines de petits points se croisaient, naviguant librement sur les vastes étendues. Holmes, absorbé par ce tableau, avait mis en suspens notre conversation. Je l'observai.
A quoi pouvait-il bien réfléchir ? Perdu dans ses méditations, j'aurais donné cher pour connaître, ne fusse même qu'une seconde, la nature des pensées qui agitaient son esprit à ce moment précis. Avais-je commis une erreur en l'incitant à prendre part à ce petit jeu ? Ce n'était pas mon intention première, mêmes si très maladroite je l'avoue, de lui jeter à la figure la mélancolie de ses activités passées, retiré qu'il était de la scène du crime. Au plus profond de lui peut-être, une frustration, un manque était né, qui se muait progressivement en désespoir, faute d'assouvir sa passion, sa raison de vivre : l'investigation.
D'un autre côté, cet état évasif pouvait tout aussi bien être justifié par son caractère d'homme érudit, en perpétuelle quête. Réfléchissait-il peut-être aux ingrédients secondaires qu'il allait intégrer dans la fabrication de son hydromel? Aux proportions idéales d'eau et de miel ? Qui sait ?
Le mystère Holmes s'étalait devant moi dans toute sa splendeur, la contradiction à l'état pur. Vingt-cinq années, dont presque quinze en étroite collaboration, ne m'avaient pas suffi à cerner le personnage, et les mécanismes nécessaires à la compréhension de son âme étaient encore profondément nimbés de mystère.
Comment dès lors interpréter ce regard perdu et cette mine déconfite ? Etait-ce de la dépression ? Un quelconque état de béatitude, inhérent au chercheur assouvi qu'il était ? Ne possédant pas les dons qu'il avait à lire sur les visages, je ne savais deviner l'état moral dans lequel il se trouvait.
Seule une vérité, négligemment posée sur l'étagère vermoulue derrière lui, était sûre. La petite fiole et la seringue qui y dormait, dans son étui persan, me confiaient avec l'extrême certitude que mon ami était en encore en prise à ses vieux démons?
je rompis le silence qui devenait, pour moi, pesant :
" Le mathématicien, rectification, l'astrologue Holmes pourrait-il me confirmer si oui ou non j'ai dormi la nuit dernière contre un ballot de soie ? "
Il tourna lentement la tête et répondit d'une voix détachée :
" Les filaments blancs sur votre épaule. "
J'y portai la main instinctivement, et retirai, à mon grand étonnement, les quelques longs cheveux de soie qui s'y trouvaient. Je le regardai tout penaud, admiratif de cette nouvelle prouesse. Il n'avait pas changé.
" Ca de la soie ? m'enquis-je le plus sérieusement du monde. Vous vous êtes fourvoyés Holmes, saviez-vous que j'avais le cheveu long avant ma venue? "
Un clin d'?il en guise d'épilogue vint conclure cette ultime boutade. Nous nous échangèrent un intense regard, immédiatement suivi d'un immense éclat de rire. C'était bon de revoir mon ami, et la lueur dans ses yeux confirmait la réciproque. Nous rîmes à gorge déployée durant un long moment, peut-être presque une demi-heure, mon gloussement entraînant de perpétuelles relances.



6.

Nous passâmes le reste de l'après-midi à nous raconter les grands faits et gestes qui avaient ponctué nos deux dernières années, endossant successivement à notre tour le rôle de narrateur puis celui d'oreille attentive.
Dans sa ferme du Sussex, plusieurs monographies avaient vu le jour, mon ami avait consacré la plus grande partie de son temps à leur rédaction. Il avait ainsi mis un point final à son Étude sur les écritures secrètes, dont j'avais pu lire le premier chapitre au temps de notre collocation ; et en avait achevé deux autres sobrement intitulées : Sur l'utilité des chiens dans l'investigation, et, Les traces de doigts, esquisse d'une nouvelle technique d'identification.
La dernière en date, sur l'apiculture - sujet fantaisie par rapport aux deux dernières mais qui révélait au combien l'attitude de mon ami de sauter du coq à l'âne - l'avait amené à se déplacer sur le continent entier, à la découverte de variétés d'abeilles typiques d'une région ou de techniques d'élevage inhérentes à une autre. Et c'est ici ! A Genève, qui l'avait fait halte avant sa prochaine destination : l'Autriche, ou plus précisément les plaines du Tyrol qui selon lui, représentaient le dernier sanctuaire de la narcissus pseudonarcissus botalia, variété rarissime de jonquille produisant un nectar d'une infinie richesse.
Je lui fit part, quant à moi, de mon retour à la médecine, et plus généralement, à une vie largement moins mouvementée. Je lui décris, non sans une certaine fierté, mon nouveau cabinet sur l'artère la plus fréquentée de Kesington, et lui parlai de ma nouvelle clientèle, composée en majeur partie de vieilles rombières de haute extraction venues chercher le produit miracle à leurs varices et de ventripotents aristocrates, à qui les aigreurs récurrentes d'estomac faisaient courir dans mon officine. Mon alliance dans la poche, l'existence de ma nouvelle compagne fut bien évidemment omise de mon monologue, ne souhaitant point raviver chez Holmes un relent de misogynie qui aurait pu ternir la fin du séjour.
Une corde entre les lèvres, mon ami ne prêtait qu'une demi-attention à l'exposé des nouveaux éléments de ma situation. Sa concentration était en effet accaparée au remplacement de l'organe défectueux de son instrument. Le luthier improvisé avait déjà remplacé l'ancien chevalet par le nouveau, et l'opération suivante consistait à retendre les cordes à l'aide des chevillettes qui ornaient le manche.
Une par une, délicatement, il les banda, l'oreille contre la table de son Stradivarius, vigilant au moindre crissement de bois qui sortait de son instrument ; et qui, par une rapide manipulation sur les chevillettes, lui permettait de soumettre l'effort nécessaire aux cordes pour qu'une fois vibrantes, elles puissent donner la note adéquate.
La manoeuvre accomplie, il tourna la tête en ma direction et attendit que je termine mon discours. Sa paupière gauche, en prise à de légères convulsions depuis que j'avais commencéle récit de ma nouvelle vie, témoignait du profond ennui que lui inspirait mes paroles ; et je ne devais qu'à sa délicate éducation, de ne pas avoir été coupé entre temps.
Mon sursis touchant à son terme, il me coupa brusquement :
" Dites-moi Watson, connaissez-vous Henry Nestlé ? "


7.

La singularité de la question me déconcerta sur le moment. Irrité de ne pas avoir attiré l'attention de mon ami sur ma nouvelle existence, certes banale en comparé de la sienne mais qui ne méritait pas ce mépris, même masquait fut-il, je me repris immédiatement et lui répondis sur un ton glacial :
" De réputation seulement. "
Ce nom ne m'était point étranger en effet. Mes lectures médicales en avaient déjà fait référence dans un article paru dans Le Lancet, mensuel destiné aux généralistes londoniens auquel je suis abonné depuis bientôt trente ans ; mais la justification d'une telle notoriété assez conséquente, si l'on juge par le fait que son nom fut mentionné dans un périodique anglais, assez chauvin de manière générale - ne me revenait point.
A quelle invention, quelle découverte pouvais-je rattacher ce nom? Henry Nestlé. Le poing sur la tempe à la manière du penseur de Rodin, le regard transparent, les verrous des tiroirs mnésiques de ma pensée cédaient progressivement sous le flot de questions auquel je soumettais ma mémoire : Nestlé?Suisse?Vevey?pharmacien?lait?PEDIATRIE ! Un éclair de souvenir vint enflammer mon cortex entier. J'avais la réponse :
" Évidement ! C'est ce pharmacien suisse qui à mis au point un produit de substitution au lait maternel, n'est-ce pas Holmes ?
- Si fait Watson, si fait, approuva mon ami. Et qui a sauvé de surcroît la vie d'un nombre conséquent de prématurés, leur organisme ne pouvant digérer le lait de leur mère. Pour information, nous lui devons aussi le perfectionnement et la commercialisation de l'eau de Seltz, dont vous raffolez mon cher, et de la peinture à base du plomb, qui nous entoure en ce moment, ornant les murs de cette couche si ocre. "
A ces mots, il passa doucement une main sur le pan jauni et en retira une fine pellicule de matière dont il jaugea la cohésion entre son index et son pouce :
" Notre homme a fondé une société éponyme nommée Farine Lactée Henry Nestlé dans la ville de Vevey, près de Montreux, afin d'y produire et d'y exploiter son mélange lacté. Fort de son succès, Nestlé s'est associé à une autre compagnie, d'origine américaine, la Anglo-Swiss Condensed Milk ; et leur production est actuellement concentrée sur la fabrication d'une nouvelle sucrerie à base de cacao.
- De cacao ? "
Ce mot se perdait aussi dans les méandres de ma mémoire.
Contrairement à Holmes qui en avait des connaissances encyclopédiques - surtout dans la branche des opiacés et des plantes utiles à l'élaboration des drogues et autres poisons - la botanique n'était pas une discipline dans laquelle j'excellais. En effet, mes connaissances en la matière se résumaient tout au plus à donner des noms aux jeunes bourgeons qui ornait nos anciens balcons de Baker Street, entretenus et bichonnés par Mme Hudson, et qui une fois le printemps venu, confirmait ou infirmait mes prédictions. Avec je l'avoue un taux de réussite avoisinant un pourcentage proche du zéro.
Je demandai de plus amples explications :
" Si je m'en fis à la phonétique du mot, il doit avoir une origine tropicale.
- Vous entendez juste Watson. Il provient du cacaoyer, arbre principalement cultivé en Amérique centrale, dont on extrait la fève pour la broyer et ainsi obtenir une poudre brune que l'on nomme cacao, ingrédient principal des friandises de notre commerçant suisse. Mais revenons plutôt à notre homme, ne nous égarons pas dans ces remarques purement culinaires? "
Voyant en cette dernière phrase le bâton avec lequel j'allais battre la verve de ce présomptueux de Holmes, et laver ainsi l'affront dont il avait fait preuve en ne montrant que peu d'intérêt à mes précédentes élocutions. Je pris ma revanche :
" Égaré? Le mot est lâché, je le suis en fait depuis que vous avez pris la parole - en me coupant au passage la mienne - pour me parler de cet Henry Nestlé. Pouvez-vous m'expliquer en quoi cet individu a un rapport direct ou indirect avec nous ! Et pour l'amour du ciel Holmes ! Soyez clair au moins une fois dans votre vie ! "
Comme une baudruche qui se dégonfle, Holmes s'étaient progressivement laissé glisser au fond de sa chaise au son de ma protestation. Il glissa une main dans sa babouche et en retira une nouvelle pincée de tabac qu'il enfourna dans sa pipe encore tiède. Nonchalamment, comme pour imprégner son geste d'un nouvel effet théâtral qu'il affectionnait tant, il apporta une allumette au foyer qu'il éteignit d'une bouffée goudronneuse ; puis, inséra sa main restée libre dans la poche intérieure de sa redingote et y sortit une longue enveloppe qu'il me balança sur les genoux :
" Tout simplement car cet Henry Nestlé a besoin de nos services ! "


8.

La curiosité est en vilain défaut, l'impatience encore plus. Ces deux vices faisant partie intégrante de mon tempérament, c'est avec une violence inouïe, proche de la frénésie, que je déchirai l'enveloppe sans même prendre le soin de décacheter le tampon de cire. Je dépliai le papier bulle, qui en filigrane portait le sceau de l'hôtel, un dauphin bardé d'étoiles.
Le manuscrit du correspondant était soigné. L'écriture très inclinée témoignait d'une personnalité forte, extravertie, probablement excentrique ; et les interminables barres des " p " et des " l " confirmaient ses premières impressions.
Je commençai la lecture de la missive à haute voie :

Monsieur Holmes,

je tiens premièrement à réitérer mes sentiments respectueux à la personne considérée, à juste titre, comme le plus grand détective de tous les temps. Notre rencontre furtive de la semaine passée à plus que justifiée cette renommée, et c'est l'espoir grandissant que je m'adresse à vous. Mais venons en, si vous le permettez, à l'objet de ma requête.
Ce matin, je suis venu à votre hôtel dans l'espoir de vous soumettre oralement l'épineux problème auquel je suis confronté depuis quelques jours, et dont la résolution fait défaut à notre bonne police genevoise. Constatant votre absence, c'est sur ce papier de mauvaise qualité que j'exposerai l'énigme auquel j'espère, vous trouverez une solution.
La manufacture que je dirige à Vevey à ses quartiers financiers ici même à Genève, centre économique du pays. En fin de semaine, les devises engendrées sont acheminées par train jusqu'à Genève où elles sont converties en or par la Royal Switzerland Bank. Le point faible du dispositif, comme vous l'avez sûrement déjà compris, réside dans son transport, la voie ferroviaire.
Dans un souci d'éviter tout " incident ", j'ai personnellement pris les mesures suivantes, mesures respectées par tous les trains en partance de la gare de Vevey pour celle de Genève, affectés par mon entreprise :

1- La banalisation de ces trains. En effet, même s'ils revêtent un blindage de presque un pouce d'épaisseur, rien dans leur aspect extérieur ne les différencient de simples trains de voyageurs.

2- Un itinéraire sans escales, longeant la côte Nord du Leman d'une traite, et toujours en plein jour.

3- Enfin, ils sont vides d'homme, à part bien évidement la présence du chauffeur et de mon homme de main : Alfred, qui veille, posté dans le dernier wagon la main sur le revolver, au magot disposé dans de vulgaires valises, énième disposition prise afin d'éviter toutes tentatives d'extorsion.

Je levai les yeux de la feuille :
" Précautions bien étranges, je suis persuadé que d'autres entreprises de la région ne prennent pas tant de mesures pour le transport de leurs fonds. Drôle de personnage cet Henry Nestlé. "
Holmes qui m'écoutait en silence, tirant de longues bouffées, sortit de son mutisme :
" A qui le dites-vous? une fumerolle grise s'échappant de sa bouche. La rencontre dont fait allusion Nestlé s'est produite la semaine précédant votre venue. Alors que je m'apprêtaisà sortir de l'hôtel pour ma balade matinale, un garçon de chambrée est venu à ma rencontre m'avertir qu'un homme m'attendait au bar depuis un long moment. Vous auriez du voir sa tête quand il m'a vu ! "
Il tapa du poing sur l'accoudoir déjà bien entamé de son siège. Un nuage de poussière en suspens vint se mélanger à l'atmosphère âcre de la chambrée.
" Je sais, reprit-il, pour avoir lu le moins mauvais d'entre eux, que les écrits publiés sur nos anciennes enquêtes par votre agent littéraire Conan Doyle sont truffés de rebondissements et d'invraisemblables pirouettes toutes droites sorties de son imagination de gratte-papier en mal de sensations fortes. Mais à ce point ! Vous auriez du voir l'état excitation dans lequel se trouvait cet homme lorsqu'il m'a vu pénétré dans le salon, il aurait aperçu la sainte Marie que son émerveillement n'aurait point été aussi fort. Croyez-moi Watson ! Prenez immédiatement contact avec votre avocat, ce Conan Doyle, dont vous surestimé le talent littéraire, a sublimé vos notes en des propos hagiographiques sur ma personne?Et plaidez en cela la trahison littéraire. "
Holmes s'était levé de son fauteuil éventré et commençait à arpenter la pièce, comme si le débit de ses paroles ne pouvait tolérer la position assise :
" Dès qu'il m'a vu, fit-il en mimant de ses mains deux gros yeux de chouettes, il a accouru en ma direction en me tendant un crayon et un papier pour que j'y appose ma signature, pour soi-disant compléter sa collection. Ma foi, si c'est sa marotte, je la respecte. Mais le pire est venu ensuite ! Non content de ma griffure, il a voulu soumettre mon esprit à un petit exercice de style, à l'image de ceux qui ornent les écrits de ce cabotin de Conan Doyle. Comme si la réussite à ce dernier attestait de mon identité ! "
Le pas de mon ami se faisait à présent de pus en plus pressant, signe de son énervement, et je n'osais pensé à la possibilité du sort qu'il réserverait à mon éditeur, si par une malchance insondable, ce dernier venait frapper à notre porte à cet instant.
Il reprit, serrant dans son poing le fourneau de sa pipe :
" Jamais je n'aurais du donner mon amont à la publication de ces récits ! En plus de déformer la réalité, en ne donnant qu'une description superficielle de mes techniques d'investigation, voilà que ce tas d'immondices me confère un rang de divinité, statut dont ma tranquillité se serait bien passée. "
Il pointa sa pipe vers ma valise qui contenait, il le savait pertinemment, un exemplaire de notre dernière enquête, l'homme qui grimpait, parue en librairie depuis peu et achetée le cas présent dans une petite boutique lyonnaise lors de mon périple français. Je lui souris bêtement, paratonnerre que j'espérai à l'épreuve de sa virulence, et qui le fut.
Holmes se calma, tapa le foyer de sa pipe contre le cendrier pour y faire tomber le contenu carbonisé, et se rassit :
" Passablement énervé par le comportement fanatique de Nestlé, reprit-il d'une voix maîtrisée, j'ai l'ai congédié sur-le-champ. Poursuivez le reste de la lettre Watson. Peut être que les soucis auquel il est exposé révéleront eux, un intérêt. "
Je retournai la feuille et commençai à en lire le verso.


9.

Malgré toutes mes précautions, un vol a été commis durant le dernier transfert. C'est ainsi qu'au départ de Vevey ce vendredi, mon comptable à déposer six valises de 2000 francs suisses chacune dans la dernière voiture. Or, seulement cinq ont été récupérées le dimanche soir à l'arrivée en gare par mon banquier genevois.
D'après Alfred, le larcin aurait été commis dans la nuit du samedi au dimanche, aux alentours d'une heure du matin alors qu'il effectuait un petit somme. Comme si un passager invisible avait aussi embarqué au départ, attendu que mon homme de main s'assoupisse pour subtiliser une des valises et se volatiliser comme par enchantement?

En espérant que cette affaire puisse éveiller en vous l'intérêt, et mettre en marche vos exceptionnelles capacités d'analyse. Pour l'heure, veuillez accepter mes salutations distinguées et une fois de plus, le profond respect qui incombe à un homme de votre envergure, bienfaiteur de nos civilisations modernes.
Je vous attendrai demain sur le quai ouest de la gare de Genève dès huit heures du matin pour soumettre à votre expertise le train, lieu du délit, si bien sûr, vous acceptez cette affaire.

PS : Votre dernière aventure, " l'homme qui grimpait ", m'a tenu éveillé une bonne partie de la nuit dernière. Que d'aventures monsieur Holmes ! Que de suspense?


Henry NESTLE, Genève.

Un juron étouffé de mon ami vint conclure ce post-scriptum, motivé de surcroît par l'inactivité criminelle qui comblait maintenant ses journées, les romans de Conan Doyle ayant toujours énormément d'années de retard sur les faits qu'ils relatent.
Je repliai le papier et l'y glissai grossièrement dans l'enveloppe déchiquetée :
" Qu'en pensez-vous ? "
Holmes, qui cette fois m'avait offert toute son attention, leva les yeux au plafond, attiré par une araignée qui y construisait sa toile :
" je pense à cet impondérable Watson, cet élément qui conforte, et qui confortera encore pour de longues décennies cette grande vérité qu'un crime n'est jamais parfait : le facteur humain. Le bunker sur rail de notre cher Nestlé est, si l'on se fie à la description qu'il nous en faite, quasi indécelable et imprenable de l'extérieur. Juxtaposé ces deux éléments mon cher, et vous en déduirez que l'homme, bien concret, qui a commis le vol se trouvait à l'intérieur du train. De là deux possibilités : soit le conducteur, soit le dénommé Alfred.
- Le premier occupé à diriger son bahut, poursuivais-je facilement maintenant que Holmes m'avait mis sur la voie. La présomption s'abat inévitablement sur les épaules du second, qui se trouvait de plus à proximité des coupures durant le périple Vevey-Genève.
- Vous progressez Watson, s'exclama Holmes, moqueur. Encore quelques démonstrations de ce style et c'est vos histoires que vous pourrez raconter à ce comique de Conan Doyle. "
Devant la remarque grinçante, je baissai les yeux.
" J'irai demain au rendez-vous que m'a fixé Nestlé, continua-t-il. Et tenter de confondre le criminel en preuve. Souhaitez-vous m'accompagner ? "
je répondis par l'affirmative d'un hochement de la tête confus.
Mon camarade se leva, et se dirigea vers la table de chevet près du lit. Il s'y accroupit et retira une petite bouteille du meuble qui faisait vraisemblablement office de mini-bar. Un tire-bouchon à la main, il me lança un regard complice.



10.

" Debout cher ami, il est l'heure ! "
Les paupières lourdes, la bouche pâteuse, le réveil fut difficile.
Le spiritueux qu'avait débouché Holmes en début de soirée avait eu raison du peu de force qui me restait, absorbée par les conditions précaires du voyage de l'avant-veille. Ajoutezà cela la cacophonie qui avait bercé mon sommeil, exécutée par un violoniste ivre à l'instrument décordé, et vous devinez le puzzle brouillon de mes souvenirs, dont j'essayai en vain de rassembler les pièces.
Je me levai du lit tout habillé, la tête pesant cent livres. Holmes, déjà toiletté, me fixait un petit sourire au coin des lèvres :
" Dépêchez-vous enfin ! Il est bientôt huit heures ! Nestlé nous attend. "
J'expirai bruyamment, l'haleine chargée, et me redressai difficilement. La perspective de la vétuste chambrée s'offrit à moi, tournant, virevoltant, comme filtrée par le cylindre d'un kaléidoscope. C'était trop, vraiment trop? je retombai sur le sommier de tout mon poids, un liquide nauséeux commençant à envahir ma bouche.
Irrité par cette apathie générale, Holmes s'approcha de la fenêtre et tira sur le tissu qui servait de rideau. Une lumière blanche vint irradier la chambrée. Les rétines brûlantes, je me relevai, sans trébucher cette fois-ci, et me dirigeai vers l'évier pour m'asperger le visage d'eau froide. J'enfilai mon Ulster sur une chemise criblée de mystérieuses tâches - une nouvelle affaire ? -, vestiges d'une soirée agitée et d'un sommeil à l'identique, et rejoignis mon complice qui m'attendait sur le seuil de la porte.
Nous sortîmes de l'hôtel et nous nous engageâmes sur le quai Gustave Addor. Mon ami, qui connaissait le quartier, foulait le pavé genevois avec la fougue d'un jeune garçonnet, enjambant les trottoirs avec un dynamisme difficilement imitable. Diable! Comment faisait-il ? Lui aussi avait pourtant ingurgité une forte quantité d'alcool, et de surcroît plus que moi vu qu'il avait continué à s'enivrer alors que mes limites éthyliques avaient été franchies.
Ses qualités physiques, le cas échéant de récupération, me forçaient une nouvelle fois à l'admiration. La fatigue et la boisson n'avaient apparemment eu aucunes fâcheuses répercussions sur son organisme, et c'est avec une douleur à la jambe - souvenir d'une balle jézaïle ramenée d'Afghanistan qui se rappelait lancinement les jours de grande faiblesse - que j'essayai de caler mon pas sur le sien.
Il tendit la main et héla un cocher. Un cab s'arrêta, nous y montâmes direction place de Mont Brillant.
Durant le bref voyage, un silence quasi religieux imprégna l'habitacle. J'eus droit à l'inspection minutieuse d'un Holmes soucieux de mon état physique, et répondis au regard inquisiteur par un sourire évasif, le vitreux rougi.
" Au fait Watson, toutes mes condoléances pour votre tante. "
De quel détail avait-il bien pu tirer cette information ? je ne cherchai pas - plus - à comprendre.
" Et toutes mes amitiés à votre nouvelle femme? "
Cette fois-ci, j'avais parfaitement compris. La marque blanche, circulaire, entourant mon annulaire gauche, lui avait fournit le renseignement de la déduction, résiliant ainsi le secret de mon mariage. Malgré l'échec, ce petit mensonge avait tout de même tenu plus d'une soirée, et de ce fait déjoué l'observation minutieuse auquel chaque objet qui entourait Holmes, par sa présence ou son absence, été soumis. Petite prouesse en soi mais surtout, pour la première fois de ma vie, j'avais presque mis en échec le grand Holmes.
Je repris mon anneau qui dormait dans ma poche, et le remis délicatement à mon doigt. Un sentiment de fierté vint illuminer les ruines de mon visage pour le reste du voyage, somnolant de satisfaction.
Hélas pour moi, le petit somme que j'espérai réparateur ne fut que de courte durée.
Le cocher avait du violemment tirer sur les harnais des chevaux, faisant piler net le cab. Faute à l'inertie de mon corps qui n'avait pu suivre les lois de décélération dont avait bénéficié le véhicule, s'arrêtant pile, c'est en véritable boulet de canon que j'avais du percuter Holmes sur la banquette en face. Telle est je pense, à mon réveil, la suite logique des évènements qui m'avaient fait atterrir sur les genoux de mon ami, le menton dans sa cage thoracique. Embarrassé, je levai la tête, marmonnai un mot d'excuse et me redressai.
Un vacarme métallique, réverbération d'un écho humain par des tôles, me parvint de l'extérieur ; comme si une population entière venait de se faire engloutir par un monstre de fer, leurs cris étouffaient par son estomac d'acier.
Intrigué, je passai la tête à travers la fenêtre, les yeux bouffis. De l'autre côté de la rue, la gare de Genève trônait de son imposante carrure. Nous étions arrivés.
Les architectes qui ont conçu les grandes gares européennes ont bien retenu les leçons inculquées par la révolution industrielle. La gare de Genève, comme celle de Victoria à Londres, présentait une ossature extérieure caractéristique aux cathédrales, afin d'optimiser l'espace intérieur, théâtre des échanges commerciaux. Sous cette immense verrière métallique se mélangeaient en une belle pagaille les costumes queue de pie des gentilshommes aux blouses bleues des ouvriers ferroviaires, déchargeant le fret à l'aide d'immenses grues. L'atmosphère y était aussi particulière et rappelait, par les vapeurs sulfuriques rejetées des locomotives, que l'énergie première de cette mutation, qui avait changé la face du monde en à peine une vingtaine d'années, provenait du charbon.
Nous rentrâmes dans l'édifice, un mouchoir sur le nez, afin de rejoindre le quai ouest.
La foule grouillante et agitée par les coups de sifflets rappelant les retardataires nous engloba à peine franchis la porte principale, et c'est tant que bien mal que nous nous faufilâmes jusqu'à notre point de rendez-vous, écrasant les pieds et jouant des coudes pour y parvenir.
Henry Nestlé nous attendait à l'extrémité du quai, endroit choisi pour la relative tranquillitéqui y régnait, accoudé contre l'automotrice avec à ses pieds, une grosse valise.
Dès qu'il nous aperçut, il bondit en notre direction :
" Quel honneur ! Sherlock Holmes et son acolyte, le Docteur John Watson ! hurla-t-il. Les deux légendes vivantes de la justice en face de moi, à portée de main ! Quel immense privilège ! "
Sa déclaration finie, il sauta dans les bras de mon ami, le serrant fort contre sa poitrine. D'une bonne tête plus petit, Nestlé blottit son visage au creux de son épaule, comme un enfant cherchant le réconfort auprès d'une mère.
Holmes, dont les joues commençaient à s'empourprer de honte par l'étreinte auquel il était assujetti, me lança un regard d'épagneul irlandais battu, sollicitant une quelconque aide de ma part et espérant surtout que les hommes et les femmes qui nous entouraient, à la vue de ces deux hommes dans une posture plus qu'équivoque, ne fassent pas d'amalgames sur ses m?urs sexuelles.
Une fois lâché l'objet de ses vénérations, Nestlé s'approcha de moi et me tendit une main que je serrai vigoureusement.
Ses yeux, profondément enfouis dans les orbites, donnaient à l'étranger qui le voyait pour la première fois le sentiment d'un homme à l'intelligence vive, qualité qu'il possédait sans aucun doute. Son visage longiligne, aux traits creusés, se terminait en une longue barbichette cotonneuse soigneusement peignée.
Paradoxalement, là on aurait du s'attendre à une tenue vestimentaire des plus classiques, au diapason de ses critères physiques : haut de forme et jaquette bien mise en plis ; Nestlé était affublé comme un clown.
Le commerçant suisse portait un costume vert olive, d'une taille bien en dessous de ses réelles mensurations. En effet, même si frêles, ses épaules remplissaient largement le plastron de sa jaquette, et je soupçonnais Nestlé d'avoir remonté ses manches à bras de chemise pour dissimuler leurs coupes bien trop petites. Son pantalon, ne pouvant bénéficier du même artifice, lui découvrait une bonne partie des chevilles, laissant entrevoir une paire de socquettes rose bonbon. Enfin, l'ultime accessoire de sa panoplie lui recouvrait le chef : canotier d'un rouge brique juste posée sur l'ogive de son crâne.
Les salutations faites, Nestlé s'approcha de la valise et la désigna d'un index accusateur :
" c'est une valise comme celle-ci monsieur Holmes qui a disparu. Comme vous pouvez le voir, elle assez volumineuse ! "
Il se pencha, chercha l'anse et souleva le bagage. Son visage se figea sous l'effort :
" Et faites-moi confiance, souffla-t-il, même vide, elle pèse un poids non négligeable?Imaginez la force que le criminel à du employer pour la subtiliser pleine ! "
Il lâcha le bagage qui se déforma violemment au sol et se dirigea vers la locomotive Embrassant d'une jambe le marchepied, il nous invita :
" Mais suivez-moi plutôt vers l'endroit du délit "
Après un regard échangé, nous nous approchâmes de la cabine?


11.

Je montai le premier, talonné de près par Holmes. A peine étais-je parvenu dans la locomotive que Nestlé fit soudainement volte face et bloqua mon ami dans son ascension, à genou devant lui :
" S'il vous plait monsieur, implora-t-il. Ne pourrais-je vraiment pas assister à l'une de vos déductions ? Vous savez monsieur, une de celles qui jalonnent vos fabuleux récits et dont vous m'avez injustement privé la dernière fois. S'il vous plait ? "
Confronté à une nouvelle crise de fanatisme de la part du confédéré, Holmes cette fois-ci s'exécuta, plus pour accéder dans le cagibi et poursuivre cette nouvelle affaire -même si minime soit-elle - que pour faire plaisir à son admirateur :
" D'induction, reprit-il gravement?d'induction, du particulier au général, jamais l'inverse. "
Il se cala dans l'embrasure de la cabine, en équilibre précaire entre le quai et le plancher du train :
" Primo, les tâches d'acides qui colorent le bout de vos doigts me confortent en votre qualité de pharmacien, emploi que vous exercez apparemment encore, malgré vos activités de commerçant. La pigmentation de votre orbite gauche, légèrement plus brune que votre orbite droite, me permet d'affirmer que vous souffrez de presbytie, mais uniquement de l'?il gauche notez bien. En effet, seule une réverbération lumineuse provenant d'une lentille convexe, un monocle, donne ce genre de teinte à un pourtour d'?il seulement? "
Même s'il était en train de satisfaire pleinement au caprice de Nestlé, qui dans sa position de pénitence, tremblé d'exaltation. Le tempérament d'Holmes, entier et qui plus est, en butte à l'attitude envahissante de Nestlé, n'allait pas tarder à reprendre le dessus. Les derniers exemples de son allocution confortèrent mon hypothèse :
" Pour finir monsieur Nestlé, serrant les dents. Le ruban de ce ridicule canotier, maladroitement ligoté, me révèle, outre la précipitation de l'homme qui l'a astreint, la main dominante qui a fixé l'attache. En l'occurrence, celle d'un droitier?Cela vous suffit-il ? Ou dois-je aussi parler de vos grotesques chaussures, dont le cirage m'apprend autant, si ce n'est plus qu'un relevé bancaire, le niveau de vie que vous menez? "
Le visage pétrifié d'émerveillement, Nestlé marmonna un " impressionnant " dans sa barbe de dieu grec. Ravi de la prestation, il se releva et ouvrit le chemin. Nous le suivîmes dans le périple qui devait nous mener jusqu'au dernier wagon, remontant ainsi tout le corps du train.
Comme le stipulait la lettre de Nestlé, rien de l'extérieur ne pouvait présager des modifications qu'avaient subi les compartiments du train. Toutes les voitures que nous traversâmes avaient été débarrassés des sièges et des tables, normalement présentes, et avaient été réaménagés selon le bon goût du suisse.
C'est ainsi que successivement, Holmes et moi rentrâmes dans le compartiment-bibliothèque : moquette rose saumon et belle tapisserie, cadre propice à la lecture vautré sur l'un des petits sofas, un livre sur les genoux. Le compartiment-détente, où ici la mosaïque reprenait ses droits et engloutissait le moindre centimètre carré, entourant une grande baignoire enfouis dans le plancher. Celui dédié à la musique, au cinématographe ainsi que toute une autre série de pièce toutes aussi fantastiques et dépaysantes les unes que les autres ; fruit de l'imagination débordante de Nestlé qui, à en croire la minutie qu'il avait employé à confectionner ces salles, devait passer une bonne partie de sa vie d'homme d'affaire sur le rail.
Autre fait marquant, le train entier disposait d'un système d'aération qui filtrait l'air et la réinjectait dans les cabines, refroidie auparavant par un complexe système de tuyauterie. La tempérisation - tel était le nom qu'avait donné Nestlé à sa merveilleuse invention - maintenait une température constante dans les subdivisions et nous épargnait la chaleur qui sévissait à ce moment même sur le quai, engendrée par l'immense serre de verre et d'acier de la gare.
Notre traversée s'achevant, nous parvîmes dans la dernière voiture, lieu du larcin, simplement composé à ma grande surprise d'une chaise sur laquelle avait du veiller le dénommé Alfred, et d'une vielle table bancale.
Les sens déjà aux aguets, le regard de Holmes se baladait dans toutes les directions, à la recherche du moindre indice. Il s'approcha de la table qu'il caressa lentement. Un détail venait apparemment d'attirer son attention.
Je décidai de m'en approcher afin de voir moi aussi le premier élément de l'enquête à partir duquel, comme une cascade de domino, les autres preuves se déduiraient logiquement quand subitement, mon échine dorsale se raidit, crispée par un bruit guttural qui venait de gronder derrière moi.
C'est bizarre comme certain souvenir, visuel ou auditif, reste gravé à jamais dans les méandres de votre mémoire, et cela, sans que l'on comprenne forcément les mécanismes qui justifient une telle durée dans le temps. Le bruit qui venait de grogner derrière moi, plus proche d'un animal qu'on égorge que d'une voie humaine, aller accompagner mes futurs cauchemars, j'en étais persuadé - et à l'heure ou j'écris ces lignes plus que sûr les nuits où je me réveille en sueur -, comme leur sinistre bande sonore.
Les épaules bloquées, je fis lentement pivoter mon bassin, le poing serré afin d'affronter le monstre qui venait de débouler dans mon dos?


12.

" Rentrez Alfred, ordonna Nestlé, ne restez pas bêtement planté là ! "
L'homme de main, qui nous avait discrètement suivis jusqu'à la queue du train, passa à son tour l'embrasure de la porte.
Malgré la précaution qu'il avait prise en baissant la tête, il ne put éviter une nouvelle fois le montant supérieur et se cogna violemment le front. Un rugissement roque, dans lequel je reconnus quelques mots d'allemand, accompagna le choc. Il se ressaisit, tendant de contrôler sa douleur, et avança timidement se poster derrière Nestlé tel un animal apeuré.
Convoyeur, chauffeur, et le cas présent, garde du corps, Alfred devait accomplir au service du commerçant suisse toute une série de fonctions. La terre sous ses ongles laissait deviner que de temps en temps, il devait même se baisser pour gratter le potager de son maître.
Du coin de l'?il, Holmes scruta le Cerbère puis se replongea immédiatement dans sa recherche de preuves, palpant de plus en plus l'étal.
Comme vous l'auriez sûrement deviné par vous-même, Alfred avait une particularité physique assez singulière et qui, à l'instar du regard que j'aurais pu lancer à une créature sortie tout droit d'un conte scandinave, attirée la curiosité de ceux qui croisaient son chemin. Attitude malsaine mais hautement compréhensible, en effet, ce n'est pas tous les jours que votre route croise celle un géant.
Si je me fiais à la hauteur du plafond et à la taille de Nestlé qu'il doublait quasiment posté derrière lui, Alfred dépassait largement sept pieds et demi. Gabarit extraordinaire au service du petit commerçant suisse, David avait apprivoisé Goliath.
D'un revers de la manche, comme si le geste lui était familier, Alfred épongea la fine goutte de sang qui commençait à perler à la base de son cuir chevelu, et me fronça méchamment les sourcils lorsque nos regards se croisèrent.
Tout dans sa physionomie rappelait ces ancêtres venus d'Europe du Nord qui jadis, avaient traversé les mers pour mettre à feu et à sang le continent. Les épaules larges, le buste dominant, les biceps gonflés et deux cuisses d'une insondable densité rappelaient sa filiation avec ses peuplades guerrières.
Son visage, pétri dans l'acier, n'offrait aux émotions qu'un piètre terrain où s'épanouir. Des traits tirés et inexpressifs lui creusaient les joues et durcissaient, paradoxalement, deux grands yeux bleus cachés derrière une frange blonde, taillée d'un ciseau maladroit.
" Les valises se trouvaient bien ici, n'est-ce pas monsieur Nestlé ? interrogea Holmes. "
Il tendit un index dans un coin de la pièce, juste derrière la table. Le Suisse approuva de la tête.
Mon ami fit quelque pas en direction d'Alfred, nullement impressionné par son immense taille, et pivota doucement, la main dans sa redingote à la recherche de son calumet, catalyseur de l'analyse qui allait suivre.
" Puis-je fumer ? demanda-t-il à Nestlé. "
Le Suisse réitérera son signe de la tête.
Il approcha une flamme près du fourneau et tira une profonde bouffée. C'était parti ! La machine était en marche. Il se posa doucement sur la table, leva la tête, et expulsa un panache de fumée qui tourbillonna rapidement en spirale, aspirée par le système d'aération révolutionnaire.
" Commençons par le commencement si vous le voulez bien. "


13.

" Comme chaque fin de semaine, monsieur Nestlé, votre homme de main Alfred veille sur le magot posté ici dans la dernière voiture de ce train, de la gare de Vevey à celle de Genève.
- c'est cela même monsieur Holmes.
- Or la semaine dernière, reprit-il du tac au tac, une des valises a mystérieusement disparue, soi disant aux alentours d'une heure du matin. Une valise qui, d'après la petite saynète que vous nous avez gratifiée tout à l'heure sur le quai, pèse en poids, remplie, qu'un homme d'une corpulence normale ne peut soulever
- je connais ces faits, coupa Nestlé, quelque peu irrité. C'est moi-même qui ai savamment mis en place cette procédure, et la lourdeur des bagages et une énième précaution prise pour éviter toute manipulation intempestive. J'aurai pu partager les billets dans une quinzaine de valises si j'avais voulu, mais non ! je souhaite qu'un minimum de personnes ait à les soulever. "
Comme l'aurait fait un comédien pour ménager son effet à l'approche de l'ultime réplique, Holmes cala sa pipe du bout des lèvres, enfonça la tête dans ses épaules, les mains dans le dos, il interpella le gorille:
" Auriez-vous l'heure mon cher ami ?
- Il ne sait pas la lire, s'initia Nestlé, défendant son poulain. La montre qu'il a à son poignet, et que vous avez repéré depuis longtemps, n'est pour lui qu'un simple gadget.
- pourtant votre lettre disait que le délit s'était commis à une heure du matin, information que seul votre garde du corps à pu vous fournir.
- Bien sûr monsieur Holmes. Le seul témoignage que j'ai recueilli, même si indirect fut-il, provient d'Alfred. Je lui ai appris à transcrire l'heure. Je vais vous montrer comment il procède. "
Le négociant se détacha du coin de la pièce dans lequel il était posté depuis le début de la conversion et se dirigea en direction de Holmes, découvrant ainsi Alfred qui paru soudainement beaucoup plus petit. Il sortit de son veston un crayon et une feuille sur laquelle était tracé un cercle, barré sur son périmètre de douze traits à égale distance, et posa ses fournitures sur la table.
" Avant chaque départ, je donne un schéma comme celui-ci à mon commis. Par simple mimétisme, il n'a plus qu'à reproduire sur la feuille l'inclinaison des aiguilles qu'il voit sur sa montre. "
Pour l'exemple, Nestlé sortit sa montre à gousset qu'il tenait par la chaîne à la manière d'un hypnotiseur, et la posa sous le nez du détective.
" Comment vous pouvez le voir monsieur Holmes, il est environ 8h30, décapuchonnant le stylo. Je dessine ici l'aiguille des minutes, verticale, et là celle des heures, regardez ! "
Deux longues lignes partaient du centre du cercle et le coupaient en deux points, l'horloge était faite.
" Voilà ! En suivant cette procédure et à l'aide un symbolisme connut de nous deux - je vous rappelle qu'Alfred ne sait ni lire ni écrire -, je peux connaître, en déchiffrant la feuille de route à l'arrivée, tous les faits marquants qui ont ponctué son voyage.
- Très astucieux, commenta Holmes. Je suppose que vous avez sur vous celle qui relate les évènements produits lors du dernier transport.
- Tout de suite monsieur, tendant la feuille à mon ami. "
Les bras tendus, Holmes décryptait minutieusement le manuscrit, son attention à l'affût du dernier indice que le papier pouvait lui révéler. Que pouvait-il bien voir à cette distance ? Vraisemblablement pas grand chose : il les plia jusqu'à ce que la feuille effleure son visage, et répéta ce va-et-vient une deuxième, puis une troisième fois. Irrité par un phénomène qui ne me parut pas évident sur le moment, il sortit de sa redingote une petite pochette en chamois dans laquelle il plongea une délicate main. Qu'allait-il en sortir ? je pariai fort sur un nouvel artifice dont le but était de magnifier sa prestation, lui qui chérissait tant les effets théâtraux de dernière minute.
Dieu me garde de n'avoir pas solder ma mise, Holmes y sorti simplement une banale paire de lorgnon qu'il ajusta sur le bout de son nez. Le Temps, que je croyais éternellement perdant face aux capacités physique de mon ami, avait tout de même réussi à trouver une faille.
Il se replongea de sitôt sur le morceau de papier :
" Dites-moi Nestlé, le carré là, à côté de cette configuration d'aiguilles, indique l'heure à laquelle il s'est couché, et ce triangle l'heure de son réveil n'est-ce pas ?
- Tout à fait. Alfred et moi avons mis en place une petite dizaine de symboles, représentant tous une action précise, afin de palier son illettrisme. Par exemple, le losange signifie que le?
- J'ai compris, coupa mon ami, poliment. "
Dans son coin en sueur, Alfred ne disait pas un mot, terrifié. Ses grands yeux bleus ne quittaient plus le futur bourreau de son innocence, Holmes, qui avait commencé à arpenter la pièce, phase préliminaire du verdict qui n'allait plus tarder, son pas se faisant de plus en plus pressant.
Le mastodonte recula dans l'angle de la cabine, victime d'une première émotion qui commençait doucement à déformer son visage : la peur. Mon compagnon s'approcha près de lui, tira une longue exhalaison de sa pipe qu'il retint dans ses poumons, et inclina sa tête pour orienter sa bouche vers son visage.
Il expulsa un rond de fumée qui vint se désintégrer sur le menton du géant, et murmura :
" Fugit irreparatible tempus? "


14.

" Le temps fuit irréparable monsieur Alfred ! se retournant brusquement vers Nestlé et moi. C'est par cette allocution que Virgile, dans ses Géorgiques, a conclue l'un de ses vers. Il entendait par-là que le temps laisse sur nous les traces irréversibles de son passage et que l'homme, cet animal prétentieux ! Dans sa course poursuite avec cette indomptable dimension, croyant la dresser comme les trois autres, resterait l'immuable second. "
Il tira une bouffée sur sa pipe en merisier, en vain, le fourneau étant froid. Il se tourna en ma direction :
" Dites-moi Watson, fumez-vous encore ces cigarettes turques au goût si fort ? "
je plongeai la main dans la poche costale de mon Ulster et lui en brandis une. Décide-ment, avoir quelque chose à fumer était un gage de réussite pour Holmes, comme si être en manque de tabac au moment crucial compromettait dangereusement le succès de l'affaire.
Il sortit un porte-cigarettes en ivoire sur lequel il coinça le cylindre, puis craqua une allumette.
" Je n'ose imaginer l'expression faciale du poète latin si entre ses mains se trouvait ce papier, qui fige les aiguilles, et par conséquent le temps du trajet effectué la semaine dernière? "
Il retira ses lorgnons et les rangea dans l'étui.
" D'après cette feuille de route, Alfred s'est couché, ici les bras croisés sur la table, vers minuit et demi et s'est réveillé environ une heure plus tard. Il estime, en toute logique, que le délit s'est produit vers une heure du matin, durant son sommeil, horaire qu'il a logiquement estimé par sa mi-distance entre son coucher et son lever. Il a moyenné l'heure du crime en d'autres mots. "
Il s'approcha de Nestlé et moi et nous percuta, comme si nous étions invisibles, pour accéder à la partie de la pièce où se trouvait la table.
" Lorsque nous sommes rentrés dans l'ultime wagon de votre train, reprit-il, un détail a particulièrement interpellé mon attention : cette rayure sur l'étal qui creuse un petit sillon dans le bois. Si je me fie à sa couleur, dans blanc crème, en contraste total avec le marron terne du plan, cette rainure est récente. Elle aurait été ancienne qu'elle se confondrait avec la teinte de la table : couleur bois, souillée par les poussières et l'humidité. "
Habitué à des systèmes d'inhalation qui contenaient d'habitude les cendres, la manche gauche de son pardessus, recouvrant la main qui tenait la cigarette, était entièrement salie par les escarbilles de son mégot.
" Les valises se trouvaient ici monsieur Nestlé, tendant l'index derrière la table. Inconsciemment, même si je soupçonne votre esprit cartésien d'avoir pris le dessus, vous avez disposé les bagages de telle manière qu'ils sont parfaitement alignés avec la table et la fenêtre."
Holmes se posta à la place où les valises avaient séjournées. Il surplombait la table, elle-même postée sous la fenêtre.
" A partir de là, lançant en regard accusateur à Alfred, en nage. Je vous laisse deviner les enchaînements logiques qui ont conduit au vol de l'argent.
- Croyez monsieur Holmes que j'y planche jour et nuit depuis une semaine, et les nouveauxéléments que vous avez soulevés, dont je niais l'existence auparavant, n'éclairent en rien mes lanternes.
- Bizarre qu'un esprit pétillant comme le vôtre n'ait pas aperçu avant ses éléments, que j'appelle moi, preuves à charge. Ma foi n'ayez de craintes, votre réputation n'en pâtira pas, je veillerai à ce que monsieur Watson n'en fasse point écho à son vampire d'éditeur, plus attiré par l'argent que par la véracité des faits qu'il relate. "
Ma couardise naturelle me fit une nouvelle fois baisser les yeux lorsque Holmes me fusilla du regard. Il enchaîna :
" Votre convoyeur, Alfred, a subtilisé une valise ici. Même si je, vous monsieur Nestlé et Watson ne pouvons le faire, lui, a pu soulevé la valise grâce à sa force Herculéenne ! cependant, l'effort à fournir a dû être tel qu'il a posé le bagage rempli sur la table pour reprendre son souffle et exécuter la deuxième partie de son machiavélique plan, l'ouverture de la fenêtre. "
Holmes contourna la table et s'approcha du battant fermé. Il se pencha vers l'ouverture, concentré comme un peintre sur une toile magistrale.
" Les mains libres, il a donc ouvert le vasistas. Il est revenu ensuite vers la valise, s'est penché, la soulevée pour la projeter à travers le hublot dans la campagne suisse à un complice, ou plus simplement à lui-même, entendez par-là pour la récupérer plus tard?Votre système d'aération, la tempérisation comme vous l'avez baptisée - et dont vous devriez breveter au plus vite l'invention - incombe à ce que tous les fenêtres du train soient fermées, votre mécanique de recyclage de l'air marchant en circuit fermé. Or sur celle qui se trouve devant moi, une empreinte de doigt? rectification, une énorme empreinte de doigt est encore visible sur la poignée. Quelqu'un à ouvert cette fenêtre normalement close. "
Pour illustrer ce dernier qualificatif, il joignit son index et son majeur qu'il posa sur la trace. En effet, l'homme qui l'avait laissé devait posséder de gigantesques mensurations, et à ma connaissance, une seule personne répondait à ce critère : Alfred.
" Je serai vous monsieur Nestlé, reprit-il tranquillement, assis sur la table. J'enverrai immédiatement un employé longer la voie ferrée. On ne sait jamais, il pourrait tomber sur quelque chose qui vous appartient?
- c'est trop facile monsieur Holmes! hurla Nestlé, tremblant de toute part. Vous faites injure à votre renommée ! Comment pouvez-vous inculper un innocent - fidèle parmi mes fidèles qui plus est - sur un alignement de meuble et une empreinte de doigt qui doit sans doute son existence à un attouchement vierge de tous soupçons ? "
Le canotier, qui ne put soutenir l'agitation de son porteur, vola aux pieds de Holmes qui, après un silence calculé, se baissa pour le ramasser. Un sourire au coin des lèvres, mon ami lança un coup d'?il au chapeau, puis à Nestlé. L'heure de mettre un point - d'exclamation - final à l'affaire était venu. Il ajusta le chapeau sur sa tête.
" Je vous le répète une seconde fois Alfred ! Auriez-vous l'heure mon cher ami ?
- Mais je vous ai dit que?
- je sais! coupa Holmes, virulent. Si votre serviteur ne peut me donner l'heure qu'il a à sa montre, alors faites-le!
Les yeux roulant dans leur orbite comme un enfant apeuré que l'on venait de gronder, Nestlé ravala sa salive et se dirigea vers son homme de main. Il lui prit le poignet et regarda l'heure sur le bracelet :
" Il est huit?Mais qu'est ce que ça signifie, cette montre ne marche pas. Elle affiche une heure du matin, je ne?.
- Heure à laquelle Alfred est revenu vers la table prendre la valise, une fois la fenêtre ouverte, continua Holmes. Le poids excessif du bagage l'a contraint à le prendre par-dessous, comme ceci! "
Il mima deux crochets avec ses bras.
" En le prenant ainsi, il y a eu forcément un frottement entre sa montre et le plan de la table. Un intense frottement ! Si on s'en remet à la longue et profonde estafilade que je vous ai montrée tout à l'heure et au choc qui a bloqué le mécanisme, figeant l'heure du crime : une heure du matin. Votre subordonné, monsieur Nestlé, vous a menti un truquant la feuille de route. A une heure du matin, durant le transfert de vos fonds, il ne dormait pas mais vous volait tout bonnement! "
Il prit le chapeau et le fit voler vers Nestlé qui ne bougeait plus, figé par un sentiment mêlé d'admiration et de confusion, suite à sa précédente intervention. Holmes, calmement, reprit :
" Fin de l'entretien. "
Il me fit signe de la tête pour le suivre hors du train, l'affaire était bouclée. Je saluai Nestlé et commençai à passer l'embrasure de la porte quand soudain, un rugissement, identique à celui que j'avais entendu quelques minutes auparavant, fit trembler les parois de la cabine.
Après la peur, lentement montée tandis que mon compagnon ménageait le suspens, une nouvelle émotion défigurait à présent le visage d'Alfred : la terreur. Comment allait-il réagir ? Tel le loup la patte prise dans le piège, sa réaction de défense allait être imprévisible, même si fortement emprise de bestialité. Je me retournai lentement vers le molosse, prêt à lui bondir dessus au moindre mouvement que j'estimerai menaçant, lui faisant partager par la même occasion mes talents de pugiliste.
Qui peut lire dans une personne comme dans un livre ouvert ? c'est ce précepte holmésien qui me vint immédiatement à l'esprit lorsque, une fois complètement retourné, je vis Alfred. Qui aurait pu croire que derrière cette carapace, ces muscles, se cachait un être d'une extrême sensibilité? En pleur comme une fillette privée de poney pour son dixième anniversaire, il s'était agenouillé devant son maître, implorant son pardon, et bégaya entre deux sanglots :
" Milles excuses Her Nestlé? Moi ne savoir ce qui est passé à travers mein kopf, tout cet argent devant Alfred, milles excuses Her Nestlé. "
Terrassé de chagrin, il s'écroula lourdement aux pieds de son Nestlé.


15.

" Je vais vous faire une confidence Watson? "
Reboutonnant mon pardessus pour couper une brise qui se faisait de plus en plus tranchante, je m'approchai du banc sur lequel était assis Holmes afin d'écouter sa confession.
Derrière nous, le brouhaha de la gare était encore perceptible, et le ciel bleu qui s'étendait sur les abords du lac se voyait à présent dangereusement menaçait par de tentaculaires nuages gris venus du large, prémisses à l'orage qui n'allait plus tarder maintenant.
Je pris place aux côtés de mon ami, ajustant mon calot sur les oreilles.
" Vous voyez Watson, commença-t-il. Il m'arrive quelque fois de languir mes anciennes activités de détective? "
Il se tut à la vue d'un chalutier qui passa près de nous, les filets pleins et les voiles nouvellement sorties. Nous le suivîmes du regard jusqu'à son débarcadère, zigzagant entre les autres rafiots amarrés, prêt à décharger leur pêche aux plus offrants.
" Non pas que ma nouvelle passion pour les abeilles ne soit dépourvue d'intérêt, reprit Holmes, détachant son attention du bâtiment. Au contraire! L'apiculture est un sujet riche et vaste en domaine d'études si bien que plusieurs vies me seraient aisément nécessaires à son exploration complète? "
Il me tourna la tête et m'offrit le même demi-sourire qu'il m'avait gratifié lors de notre discussion dans sa chambrée : la nostalgie commençait de nouveau à l'envahir. Il pivota le cou et bloqua son regard sur l'horizon qui partageait un ciel noir symétrique à des flots tout aussi agités.
" Vous devriez les voir Watson, se parlant à lui-même. Voir leur socialisation, leur hiérarchie, leur intelligence collective - ici l'individu n'est rien - est un modèle de société. Chacun des insectes est assimilé, intégrant un rôle déterminant pour le bon fonctionnement de la collectivité : la prospérité de la reine? et les stratégies d'attaque qu'elles élaborent lorsque moi, l'envahisseur, je récolte le miel, me laisse à penser que la perspicacité de certaines ruches pourrait facilement rivaliser avec certains esprits mal dégrossis que nous avons rencontré durant notre carrière. "
Il tira de sa babouche une nouvelle pincée de tabac qu'il enfourna dans le fourneau de sa pipe.
" Le problème n'est pas là Watson, dit-il gravement. Au sortir de notre petite aventure, c'est une personnalité de taille, un alter ego, se trouvant de l'autre côté du miroir de la justice auquel je puisse me confronter qui me manque le plus. "
Il amena sa pipe à ses lèvres puis, sans que je comprenne le mécanisme de dégoût qui en suivit, la saisi violemment par le tuyau et la projeta dans les eaux. D'un revers de la manche, il s'essuya les lèvres pour chasser les quelques particules de tabac qui aurait pu s'y trouver, et reprit ; après que la babouche et les allumettes aient connu la même fin :
" Rappelez-vous? N'arrivait-il pas qu'en de rares occasions, un esprit hors du commun s'élève de ce magma criminel, masse grouillante de bandits qui souillaient nos rues londoniennes et dont la stupidité n'avait d'égal que l'amateurisme de leurs forfaits. Je parle d'un génie Watson! Un Léonard De Vinci qui, comme un diamant surgit d'un filon charbonneux, sublimait le vol, le meurtre et le rapt en de singuliers exercices de style?et excellait dans cette noble discipline, cette science que j'appelle l'art du crime. "
MORIARTY ! c'est quelques mots, même si indirects, rendaient vigoureusement hommage à son ennemi d'antan, le professeur Moriarty.
Sur l'échelle de la loyauté, de l'honnêteté et de toutes ses valeurs qui garantissent l'essor et le développement de l'humanité, et au sommet de laquelle Holmes culminait ; le professeur Moriarty, lui, s'y était toujours trouvé insidieusement à l'autre extrémité, prêt à scier l'ultime barreau qui le préservait de l'animalité la plus complète.
Whitechapel, Newham, et tout l'East End de manière générale avait été le théâtre de leurs anciens affrontements. Un immense jeu du chat et de la souris s'y était déroulé durant plusieurs années entre les sbires du professeur et Holmes, qui était toujours sorti victorieux de ces chasses à l'homme.
Ne pensez surtout pas que Moriarty avait sous-estimé le facteur Holmes dans l'élaboration de ces diaboliques plans en déléguant la basse besogne de son assassinat. Mais l'immense machine qu'il avait mis au point, cette pieuvre du mal qui prenait dans ses tentacules de la corruption le plus humble commerçant au plus intègre magistrat, l'avait toujours sous-tiré d'une confrontation directe.
Et c'est ici ! A une centaine de kilomètres de Genève que l'ultime combat avait eu lieu, au sommet des chutes du Reichenbach. Comme si le destin, dans la cruelle ironie dont il fait souvent preuve, avait choisi cet idyllique endroit, à mille lieux des ordures et du smog de l'empire, pour écrire l'épilogue de leur destiné : la mort de Moriarty précipité dans les torrents, et celle moins physique de mon ami, perdant en cet adversaire sa raison de poursuivre ses investigations.
S'en est suivi après coup Le Grand Hiatus comme l'a si pompeusement baptisé Conan Doyle. Même si la pudeur de Holmes empêchait toute véritables confessions, ces trois années, qui auraient pu durer toute une vie, furent d'après moi, ni plus ou moins que l'errance d'un homme complètement déboussolé, vagabondant au rythme des saisons d'un pays à l'autre. Un sans domicile fixe, peut être même un clochard, qui avait suivi une route dont il ne connaissait la destination, aiguillée par une compagne toujours sûre de ses choix, la cocaïne.
Et puis comme çà un jour, par hasard, au détour d'une campagne dont il ne connaissait sûrement pas le nom, il était tombé sur elles?Elles qui l'avaient émerveillé par leur complexité. Elles qui étaient nées au temps des dinosaures et qui, par une pugnacité et des capacités d'adaptation et de survie rarement rencontrée dans le monde animal, avaient traversé les âges, nichant dans les arbres et les souches rocailleuses. Elles?Les abeilles.
Il s'était ensuite retiré dans sa ferme du Sussex, consacrant tout son temps à sa nouvelle passion, l'apiculture.
Il est certain que cette petite affaire, confondre le coupable le moins précautionneux que nous n'avions jamais rencontré, avait du frustrer d'avantage mon ami qui à cet instant, par son regard mélancolique au loin sur l'horizon, laissait deviner ses pensées les plus profondes : se retirer de la scène du crime comme il l'avait combattue, officieusement.
Je l'observai quelques secondes, et braquai moi aussi mon attention sur la grande baie du lac, contemplant le soleil qui se levait?et celui d'une vie de détective qui se couchait.


16.

" Messieurs Holmes et Watson ! Attendez-moi, ne partez pas ! "
je détachai mes yeux des flots et pivotai mon buste dans la direction opposée d'où nous étions venus quelques minutes auparavant, la gare de Genève.
Cherchant désespérément dans la foule agitée la personne qui nous avait appelés, je la trouvai en la silhouette bariolée qui venait de s'y détachée, le corps courbé comme les coureurs de demi-fond, Henry Nestlé accourait vers nous.
Holmes se tourna lentement, un sourire en croissant de lune, et virevolta de nouveau la tête sur les berges du Leman, plongé dans un silence qu'il ne rompit que lorsque le commerçant suisse, par son souffle coupé, fit remarquer sa présence.
" Monsieur Nestlé, quelle bonne surprise ! ironisa-t-il. Voyez-vous mon cher, je méditaisà l'instant sur une nouvelle maxime que toutes bonnes académies qui se respectent devraient inscrire dans ses dictionnaires. Ecoutez plutôt ! "
Il se leva du banc, sa main droite posé sur le coeur, et s'exclama :
" Le chapeau de Nestlé ? S'il eût été plus rouge, c'est toute la face du monde qui en aurait été changé ! alors qu'en dites-vous ? "
Le confédéré, qui ne compris pas le sens de la flèche grinçante que Holmes venait de lui décocher, sourit bêtement et répondis d'une voix blanche :
" ma foi? j'en apprécie la tournure historique. "
Cléopâtre, euh Nestlé, porta dès lors une main à son canotier qu'il fit pivoter d'un quart de tour pour le dévisser de son crâne. Il le tira d'une main et en sortit de l'autre le contenu caché : une petite boite en carton portant l'inscription Nestlé & Co sur le couvercle.
" En gratification pour le service que vous m'avez rendu messieurs, ajouta-t-il, me tendant la boite. Veuillez accepter ces quelques sucreries. "
Comme un automate, je la pris ne sachant que lui dire. Délicatement, je rabattis le couvercle et y découvris à ma grande surprise, du chocolat !
je ris aux éclats et relevai la tête pour le remercier, trop tard ! Il avait déjà rebroussé chemin et j'aperçus au loin comme un petit furet multicolore se diriger vers l'édifice métallique.
Les friandises entre les mains, je refermai le couvercle et murmurai dans ma barbe :
" c'est un comble?toute cette histoire est un comble. "
Holmes, qui n'avait point suivi la précédente intervention de Nestlé, son attention accaparé par l'immense bateau à aube qui venait de rentrer dans le port, rétorqua, hors propos :
" Vous dites Watson ?
- c'est un comble. Toute cette affaire est un comble ! Du chocolat, j'aurais du y penser ! A votre avis, de quelle manière peut vous remercier un Suisse qui a retrouvé son argent, aidé en cela par la montre du criminel?par du chocolat bien évidement!
Le traversier, frère jumeau de celui que nous avions pris lors de notre unique enquête sur le sol américain - une trépidante course poursuite sur le Mississipi - attirait de plus en plus l'attention de mon ami. Il tourna la tête en ma direction, les yeux pétillant de cette lueur qui laisse présager l'aventure, et lança une rapide main dans la boîte.
" Helvétiquement mon cher Watson, helvétiquement?"



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