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Accueil » Fictions » Le Rival de Manhattan
par
Éric Honoré
Ses autres fictions
Le Rival de Manhattan Janvier 31, 2004
Illustrations © Lysander


I

Tout commença un pâle matin du mois de juin 1898. En retour de ma promenade quotidienne, en regagnant notre appartement du 221 b Baker Street, je découvris un Sherlock Holmes au sourire radieux. Il avait écarté sur la table les restes de son petit déjeuner afin de procéder au classement de quelques affaires récentes.
« Oh ! Comment allez-vous, mon cher Watson ?
- Très bien, Holmes ! Vous aussi, à ce que je vois.
- N'est-ce pas ? Je crois que c'est la nouvelle confiture de fraises de Mrs Hudson qui doit nous faire cet effet-là. Nous en avons repris deux fois tous les deux, ce matin. »
Je ne pus m'empêcher de sursauter. Lorsque j'avais pris mon petit déjeuner, Holmes était supposé être en train de dormir. Quel détail avait pu le mettre sur la voie ?
« Mais comment? ?
- Simple ! Quiconque vous connaît sait que vous reprenez toujours deux fois d'un mets que vous trouvez délicieux.
- Et qui vous a dit que je trouvais la confiture de Mrs Hudson délicieuse ?
- Vous en avez encore un peu sur le menton ! » répondit tout simplement Holmes avec malice.
Je me mis à rire lorsqu'on frappa à la porte. Ce fut la bonne Mrs Hudson qui vint nous annoncer qu'une jeune femme désirait s'entretenir avec Holmes. Ce dernier autorisa à la faire entrer tandis que je m'essuyais rapidement le menton.
La personne qui pénétra dans notre appartement était âgée d'une vingtaine d'années. Son visage, qui ne manquait pas de charme bien qu'elle ne fût pas particulièrement belle, faisait transparaître la gêne qu'elle avait de se tenir en présence d'un personnage aussi énigmatique que Mr Sherlock Holmes. Je remarquais aussitôt que ses vêtements étaient de confection modeste.
Tandis que j'invitais la demoiselle à s'asseoir, Holmes eut la courtoisie d'éteindre sa pipe en s'apercevant que la fumée faisait tousser notre visiteuse.
« Je? j'espère que je ne vous dérange pas ! s'excusa-t-elle, rouge de confusion.
- Du tout, du tout ! m'empressais-je de répondre. Si nous pouvons vous être d'une quelconque aide?
- Désirez-vous quelque chose à boire ? m'enquit Holmes.
- Ma foi? Si vous avez juste de l'eau, je? j'en prendrais volontiers !
- Mais nous en avons ! »
Holmes se leva sous les yeux timides de la jeune femme, remplit un verre d'eau fraîche qu'il lui tendit ensuite. Il s'assit tranquillement, étendit ses longues jambes, joignit l'extrémité de ses doigts et déclara enfin :
« Maintenant, Miss Methbigger, mon ami le Dr Watson et moi-même sommes prêts à vous écouter. »
A l'écoute de son nom, la jeune femme le dévisagea, ahurie.
« Mais' comment connaissez-vous mon nom ?
- Par le même moyen qui me permet de dire que vous êtes étudiante dans un collège, que vous êtes sortie de chez vous précipitamment et que ce qui vous tracasse a recommencé il y a moins d'une heure.
- Vous' vous êtes extraordinaire ! s'exclama Miss Methbigger. Je n'aurais jamais cru que les récits du Dr Watson puissent s'avérer être aussi justes à votre égard.
- Oh ! fit Holmes modestement. Pourtant, je vous assure que le docteur a la manie de tout exagérer. Ma méthode consiste uniquement à faire l'analyse de tout ce que je vois.
- Mais' ! Pour tout ce que vous avez dit? !
- En vous apportant un verre d'eau, j'ai remarqué que sortait de votre manteau une étiquette sur laquelle était inscrit à la plume : « A. Methbigger », ce qui, de toute évidence, est votre nom.
- Effectivement, je m'appelle Aurelia Methbigger.
- Si vous avez éprouvé le besoin de coudre à ce manteau une étiquette avec votre nom, c'est que vous devez côtoyer à longueur d'année d'autres jeunes filles et que vous devez éviter de confondre votre manteau avec celui d'une autre personne. C'est donc que vous habitez habituellement dans un collège.
- C'est encore exact : je suis pensionnaire au collège de jeunes filles Sainte-Anne.
- Mais vous êtes originaire de Londres, d'après votre accent.
- En effet, j'habite en ce moment chez mon père, Mr Douglas Methbigger.
- En ce qui concerne notre affaire, je sais que vous vous êtes précipitée hors de chez vous justement parce que votre étiquette sort de votre manteau. Toute jeune femme qui se respecte prend un soin particulier à la disposition de sa garde-robe. Visiblement, cette fois-ci, vous n'avez pas eu le temps de vous apercevoir de cet « écart vestimentaire ». Puisque vous êtes étudiante dans un collège, vous avez sûrement appris à réfléchir avant d'agir. Le problème est donc survenu une nouvelle fois, mettant fin à vos doutes. Enfin, si vous venez à une heure aussi tardive de la matinée, c'est qu'un nouvel événement a eu lieu dans l'heure qui précède. »
Le raisonnement de Holmes laissa notre jeune amie bouche bée. Pour ma part, malgré ma longue connaissance de mon ami, je devais admettre que j'étais moi-même admiratif. Holmes, quant à lui, émit un petit sourire de satisfaction lorsque Aurelia Methbigger reprit enfin la parole :
« Eh bien, vous avez vu juste, Mr Holmes. Non seulement Mr Lessingvar a recommencé, mais il est passé à un degré au-dessus : la violence physique.
- Qui est Mr Lessingvar ?
- Mr Lessingvar est notre voisin d'en face. Un petit homme d'affaires, me semble-t-il. Mais je ne sais pas dans quelle branche il travaille précisément. Il est marié mais n'a pas d'enfants. Jusqu'à ce matin, je pensais qu'il les détestait du plus profond de son c'ur. Mais depuis, je me demande si ce n'est pas plus grave que cela? si plus grave il peut y avoir.
- Jusqu'à ce matin ? demandais-je. Vous voulez parler de l'événement ?
- Oui. Comme je vous l'ai dit, je croyais que Mr Lessingvar n'aimait pas les enfants. Tout le quartier pense la même chose que moi.
- Pourquoi pensiez-vous cela ?
- Beaucoup d'enfants vivent dans mon quartier, dont mes petits frère et s'ur, Christopher et Annie. Et à chaque fois que des enfants jouent près du domicile des Lessingvar, Mr Lessingvar est sorti précipitamment de chez lui et les a chassés à coup d'injures. Christopher et Annie en ont déjà fait l'expérience? Cependant, maintenant que j'y pense, je me demande s'il n'y avait pas dans sa voix autant de colère et de terreur.
- De la terreur ? ! s'exclamais-je. Les enfants lui feraient peur ?
- Sa femme et Mr Prittam, son secrétaire, affirment que Mr Lessingvar n'a rien contre les enfants. Ils nous ont affirmé qu'en réalité il ne supportait pas le bruit.
- Tiens ! Tiens ! Voilà qui est étrange ! commenta Holmes.
- Vous croyez cette explication valable ? lui demandais-je.
- Non ! Pas cela ! Mais le fait qu'il ait un secrétaire m'intrigue beaucoup.
- Comment cela ?
- Miss Lessingvar, dans quelle sorte de quartier vivez-vous ? Veuillez excuser mon manque de galanterie, mais la coupe de votre robe me suggère qu'il s'agit d'un quartier modeste.
- Vous avez raison, Mr Holmes.
- A la limite, un homme d'affaires peu doué pourrait y vivre, mais pourquoi un homme d'affaires aisé, preuve en est qu'il emploie un secrétaire, viendrait-il y emménager ? »
Pendant quelques secondes, un ange passa. Ce fut Miss Methbigger qui vint à rompre le silence :
« Je ne m'étais jamais posé la question, avoua-t-elle. Je n'en ai aucune idée.
- Depuis quand habite-t-il dans votre quartier ?
- Trois mois.
- Et il est venu accompagné de sa femme et de son secrétaire. Que savez-vous sur eux ?
- Je crois que Mrs Lessingvar se prénomme Elaine. Elle est entièrement dévouée à son mari, lequel ne cesse de la traîner dans son sillage. Quant au secrétaire, tout ce que je sais, c'est que c'est un homme aux traits inflexibles et qu'il se nomme Joey Prittam.
- Joey ? souligna Holmes. Un diminutif de Joseph ?
- Non, son véritable prénom est Joachim. C'est comme cela que l'appelle Mrs Lessingvar. Mais Mr Lessingvar préfère l'appeler Joey.
- Hum ! poussa Holmes. Et lorsque Mrs Lessingvar et Mr Prittam vous ont expliqué que Mr Lessingvar détestait le bruit, qu'en avez-vous passé ?
- Quoeils nous mentaient? Mr Lessingvar ne s'en prend qu'aux enfants. Il arrive quelque fois que des adultes se laissent aller à crier dans la rue, mais jamais alors Mr Lessingvar n'est intervenu.
- Vous avez parfaitement raison, Miss Methbigger, confirma Sherlock Holmes. Il serait stupide de penser que c'est bel et bien le bruit qui déplaît à Mr Lessingvar. Si cela avait été le cas, jamais il ne serait venu s'installer à Londres. On peut tout dire d'une capitale européenne, sauf qu'elle est paisible et silencieuse. Reste à savoir pourquoi il s'en prend aux enfants.
- Oh ! intervint brusquement Aurelia Methbigger. Mais désormais, les enfants ne sont plus ses seules victimes : ce matin, mon père jouait à la marelle avec Christopher et Annie. Au beau milieu de la partie, Mr Lessingvar a surgi hors de sa maison, s'est précipité sur mon père et lui a envoyé son poing en pleine face. Une bagarre aurait sûrement opposé Mr Lessingvar et mon père si Mr Prittam ne les avait pas séparés à temps. En voyant cela, je me suis dit que c'était plus qu'assez et je me suis précipitée chez vous.
- La police est-elle au courant ? demandais-je.
- Je doute, sourit Holmes, que la police ne vienne se déplacer pour un simple coup de poing.
- D'autant plus que mon père ne supporterait pas de voir la police se mêler de ses affaires. Question d'honneur !
- Pour ma part, poursuivit mon ami, je vais m'y attarder ! Cette affaire a l'air grotesque à première vue, mais le comportement de ce Lessingvar m'intrigue au plus haut point. »



II


Après le départ d'Aurelia Methbigger, Sherlock Holmes et moi partîmes pour Dawn Street, la rue dans laquelle se situait le domicile de Douglas Methbigger, le père de la jeune femme. Doeun commun accord, nous avions décidé avec Miss Methbigger d'agir comme si nous ne la connaissions pas afin de ne pas la mettre mal à l'aise vis-à-vis autant de son père que des Lessingvar.
La maison des Methbigger, au numéro 49, était agréable, à la façade blanche et aux fenêtres soulignées de bacs à fleurs garnis. La demeure des Lessingvar, le numéro 46, pratiquement située en face du numéro 49, en était la réplique exacte, comme d'ailleurs toutes les maisons avoisinantes. Cependant, celle des Lessingvar n'avait sûrement fait l'objet d'aucun entretien depuis l'installation de ses nouveaux locataires. En passant devant la demeure Methbigger, Holmes frappa le trottoir de sa canne afin d'attirer mon attention. Je découvris alors une piste de marelle dessinée à la craie, comprenant les cases « Enfer » et « Paradis » traditionnelles.
« Le lieu du crime ! plaisanta Holmes.
- Laquelle des deux parties allez-vous interroger en premier ? Douglas Methbigger ou l'étrange Mr Lessingvar ?
- Methbigger. J'aimerais connaître son opinion sur l'affaire et ce qu'il s'est réellement passé au cours de cette partie de marelle. Sa fille n'a peut-être pas pu nous rapporter tous les détails. Nous essayons ensuite d'entendre une explication de la part de Lessingvar. »
Nous frappâmes donc à la porte de Douglas Methbigger. Un homme d'une quarantaine d'années apparut bientôt à nos yeux. Il était vêtu d'un vieux pantalon noir et d'une veste beige. Un fouloir bleu clair était noué autour du cou ; lequel n'ud se trouvait masqué par une large barbe noire. Une casquette sale recouvrait ses cheveux raides. Près de son oeil gauche, une ecchymose bleue témoignait encore de sa rencontre avec Lessingvar. Holmes et moi devinions immédiatement s'il s'agissait là de Mr Douglas Methbigger : sa fille nous avait expliqué que la maisonnée était composée de son père et d'elle, ainsi que des deux enfants, Christopher et Annie. Aurelia s'étant rendue chez une camarade de collège sur les conseils de mon ami, afin de ne pas attirer les « soupçons » de son père, le seul adulte présent était Mr Methbigger lui-même. Maçon de son état, Methbigger devait garder la maison pendant une semaine, suite à un accident de travail.
« Ouais ? grogna l'homme.
- Mr Douglas Methbigger ?
- Et que lui voulez-vous, à Douglas Methbigger ?
- Simplement lui parler.
- Vous êtes de la police ? fit Methbigger, méfiant.
- Pas du tout. Je me nomme Sherlock Holmes. Loeune de vos voisines nous a contactés suite au comportement bizarre de Mr Lessingvar au sujet des enfants.
- Un comportement bizarre ? Dites plutôt qu'il est cinglé, oui ! (Il nous désigna son oeil) Regardez ce qu'il a fait ce matin ! Je voulais passer un peu de temps avec mes deux gamins lorsque ce fou a bondi hors de chez lui pour me cogner, et tout ça en hurlant : « Arrêtez ça ! Arrêtez ça immédiatement ! ». Croyez bien que je ne me serais pas laisser faire si Prittam, son secrétaire, ne m'avait pas proposé un dédommagement en argent. Qui sait ce qu'il pourrait désormais faire aux enfants du quartier si l'un d'eux aurait la mauvaise idée de lui déplaire.
- C'est la première fois que Lessingvar s'en est pris à vous ?
- Encore heureux ! Et la prochaine fois, plus question de me payer, ce sera directement mon poing à travers la figure ! Et s'il a le malheur de toucher à mes enfants, il regrettera d'être venu au monde.
- Mais vous n'allez rien fait qui puisse justifier la colère de Lessingvar ? demaidais-je.
- Moi ? Je jouais seulement à la marelle avec les petiots ! Voyez-vous un mal à cela ?
- Pas du tout !
- Ah ! Si ma brave Adelaïde était encore de ce monde, elle lui montrerait ce qu'il en coûte de s'en prendre à des enfants ! »
A l'intérieur de la demeure, une voix d'enfant se vit entendre, réclamant son père. Methbigger regarda machinalement derrière lui avant de nous dévisager de nouveau.
- Excusez-moi, messieurs, mais on m'appelle ! Si vous allez voir Lessingvar, je vous souhaite bon courage ! »
La porte se referma et nous nous rendîmes alors sur le trottoir d'en face, au numéro 46, sans commenter le récit de Douglas Methbigger. La porte blanche était assortie d'une sonnette qu'actionna Holmes. Quelques instants plus tard, un bel homme de corpulence maigre et haute vint nous ouvrir. Il était âgé environ de trente ans, avait les cheveux châtain coupé court et les favoris finement taillés. Son regard méfiant nous étudia l'un après l'autre. Derrière lui, une femme ravissante descendait l'escalier menant au premier et unique étage.
- Vous désirez, messieurs ? demanda sèchement l'homme.
- Nous aimerions nous entretenir avec Mr Lessingvar.
- Je ne sais pas si?
- Que veulent ces messieurs, Joachim ? intervint la femme parvenue au rez-de-chaussée.
- Je l'ignore, madame, répondit l'homme aux favoris, ces messieurs veulent voir monsieur.
- Bien !? Laissez-les entrer, Joachim ! »
L'homme s'écarta tandis que la femme s'avançait vers nous d'un pas léger, accompagnée d'un sourire charmant. Si nous apprîmes plus tard qu'elle avait quarante ans, il fallait admettre qu'elle paraissait en avoir dix de moins. Ses magnifiques cheveux noirs étaient remontés en chignon et ses yeux bleus scintillaient comme des étoiles. Une magnifique broche rouge ornait sa robe bleue en provenance de Paris. Je devais avouer que j'avais rarement vu une aussi belle femme.
En matière de femmes, je savais que Holmes se méfiait énormément d'elles. Aussi, je ne fus pas surpris de le voir jeter un long coup d'oeil circulaire au vestibule, ma foi ! magnifiquement décoré, n'accordant à notre hôtesse qu'un regard très court.
- Je suis Elaine Lessingvar, l'épouse de Mr Lessingvar. Pourrais-je connaître le motif de votre visite ?
- Je suis détective privé et mon nom est Sherlock Holmes. Voici mon associé, le Dr Watson. »
Aux mots « détective privé », Elaine Lessingvar ne perdit pas son délicieux sourire. Par contre, Joachim Prittam serra davantage les lèvres.
- Enchantée de vous connaître, Mr Holmes. Et vous aussi, Dr Watson. Mais que nous vaut la visite d'un détective privé sous notre toit ?
- Comme monsieur vous l'a révélé, répondit Holmes en désignant Prittam, nous désirons voir votre mari.
- Je ne comprends pas ! Pourquoi voulez-vous le voir ?
- Nous avons été contactés suite à l'agression dont a été victime l'un de vos voisins ?
En proie à la plus vive surprise, les yeux de Mrs Lessingvar s'arrondirent.
- Comment ? ! Paul aurait agressé quelqu'un ? J'ai peine à vous croire.
- Je crois, madame, rétorqua Prittam, que Mr Holmes veut parler du coup de poing que monsieur a donné à Douglas Methbigger.
- Oh ! C'est donc cela ? Mais' je ne comprends toujours pas. Vous dites que Mr Methbigger vous a engagé parce que mon mari lui aurait donné un simple coup de poing ? Voilà qui est étonnant. Un avocat, à la limite, j'aurais compris' mais un détective privé ! Eclairez-moi donc !
- Si vous le souhaitez, j'aimerais le faire en présence de votre mari.
- Soit ! Paul se trouve en ce moment dans son bureau, au premier.
- Madame, intervint aussitôt Prittam, croyez-vous vraiment que? ?
- Allons ! Allons, Joachim ! Je crois que cette affaire sera vite réglée? Mais j'y pense ; j'ai oublié de vous présenter Mr Prittam. Voici donc Mr Joachim Prittam, le secrétaire de mon mari.
Holmes et moi serrâmes donc la main nerveuse de Prittam. Puis Mrs Lessingvar nous demanda de la suivre. Prittam ferma la marche. Lorsque nous arrivâmes tous à l'étage, Mrs Lessingvar frappa de manière assez énergique sur l'une des quatre portes présentes sur le palier, tandis que Holmes passait négligemment le doigt sur un petit guéridon posé près de là. La suite, par contre, eut le don de me surprendre : Holmes examina son doigt et se mit à sourire. Je ne savais pas ce que cela pouvait signifier mais, heureusement, ni Mrs Lessingvar ni Prittam ne s'en aperçurent.
Lorsque nous pénétrâmes tous les quatre dans le bureau, nous fûmes mis en présence avec un homme du même âge que Mrs Lessingvar. Le haut du crâne dégarni, Paul Lessingvar était d'une taille légèrement en-dessous de la moyenne et pratiquement deux fois plus large que Prittam. Mais son caractère contrastait également avec ceux de son épouse et de son secrétaire car, si Mrs Lessingvar était de nature gaie et si Joachim Prittam, malgré son évidente antipathie à notre égard, restait plutôt inflexible, Mr Lessingvar, quant à lui, était du genre nerveux. Le nombre de mégots de cigarettes écrasés dans le cendrier posé sur le bureau pouvait d'abord en témoigner.
En nous découvrant, Holmes et moi, Lessingvar sursauta violemment.
« El' Elaine ! Du monde, ici ? ! Que? qui sont ces messieurs ?
- Paul, mon cher, tu n'as aucune crainte à avoir, tu m'entends !
- Qui? qui sont-ils ?
- Je te répète que tu n'as rien à craindre ! Comprends-tu ? »
Mon Dieu ! me dis-je en moi-même. Cet homme est mort de peur.
« Oui ! répliqua finalement Lessingvar, un ton plus bas.
- Bien ! Ces messieurs sont détectives privés'
- Dé? détectives privés ? ! ?
- Ils viennent de la part de Douglas Methbigger? coupa aussitôt son épouse. Tu sais bien : pour le coup de poing que tu lui as donné.
- En réalité, dévoila Holmes. Nous n'avons pas été engagés par Mr Methbigger. Personne n'engagerait un détective pour un coup de poing donné, et encore moins Mr Methbigger. »
Pendant une seconde, le regard d'Elaine se durcit tandis que les poings de Prittam se serraient.
« Comment ? ! Mais je pensais que?
- Veuillez m'excuser, madame, mais c'est vous qui en avez déduit que j'avais été engagé par Mr Methbigger. Je n'ai seulement pas nié, voilà tout !
- Mais alors' que faites-vous ici ? !
- Certaines personnes du quartier ont à se plaindre de Mr Lessingvar.
- De? de Paul ? Mais Paul est la crème des hommes.
- Je? je n'ai rien fait ! gémit Lessingvar. Quant à Mr Methbigger, je suis véritablement navré de l'avoir frappé? Je n'ai vraiment rien contre lui.
- Alors pourquoi l'avoir frappé ?
- Je? je l'ai pris pour quelqu'un d'autre?
- En plein jour ? Un homme que vous côtoyez depuis trois mois ? J'en doute? Que devait-il arrêter ?
- Je vous demande pardon ? blêmit Lessingvar.
- J'ai également interrogé Mr Methbigger. Il m'a affirmé que lorsque vous l'avez frappé, vous lui avez demandé d'arrêter. Mais arrêter quoi ?
- Je ne sais plus !? Oui, il faisait trop de bruit? Je déteste le bruit.
- Vous mentez, auquel cas vous ne seriez pas venu à Londres. Selon mes sources, vous ne vous êtes pris jusqu'à maintenant qu'à des enfants, mais non à des adultes. Et ce matin, lorsque vous affrontez un adulte, c'est en lui envoyant votre poing en pleine figure. Avouez que c'est surprenant, non ? Avec vous, je ne parvins pas à saisir la balle au bond. Joeignore ce qui vous pousse à agir de la sorte, mais je peux vous aider? »
Holmes s'arrêta brusquement, les yeux ronds. J'eus la même réaction que lui. Nous ne savions pas ce qui venait de se passer, mais cela avait visiblement fait son petit effet. Mrs Lessingvar et Prittam s'étaient aussitôt raidis, le visage devenu blanc comme un linge. Quant à Lessingvar, il bondit de son fauteuil et hurla :
« Hors de ma vue ! Misérables ! Hors de ma vue ou je? »
Il manqua de s'évanouir. En voyant le regard que Holmes me lançait, je compris que la situation le dépassait complètement. Il ignorait ce qu'il avait bien pu faire ou dire qui avait pu mettre Paul Lessingvar dans cet état.
Sur la prière d'Elaine Lessingvar, nous quittâmes leur demeure. Dans le fiacre qui nous reconduisait à Baker Street, je me lâchai enfin :
« Mais enfin, Holmes, Miss Methbigger a raison : cet homme est complètement fou? Il se met en colère pour aucune raison particulière !
- A première vue, vous avez raison : Paul Lessingvar ne serait pas un cas pour moi mais plutôt pour vous. Seulement, la colère de Lessingvar, aussi improbable est-elle, a une raison réelle.
- Mais laquelle ?
- Je l'ignore encore. Mais n'avez-vous pas remarqué le comportement de Mrs Lessingvar et Prittam ? Non seulement Lessingvar s'est fâché, mais les deux autres ont blanchi d'un coup. C'est donc qu'ils savaient que ce que je venais de faire ou de dire allait énerver Lessingvar. C'est donc que sa colère a une raison' Cependant, ce n'est pas uniquement la « folie » de Lessingvar qui mérite qu'on y réponde, mais également la question de la composition de la maisonnée. N'y voyez-vous rien d'étrange ?
- Un homme, sa femme et le secrétaire. Ma foi, non !
- Avant d'entrer dans le bureau de Lessingvar, j'ai passé mon index sur un des meubles. Savez-vous ce que j'y ai trouvé ?
- Non.
- De la poussière.
- Et alors ?
- Alors, c'est que Mrs Lessingvar ne doit pas passer le plumeau tous les jours.
- Peut-être n'aime-t-elle pas faire le ménage ! »
Holmes se mit à rire.
« Après une telle réflexion, vous ne trouvez toujours pas ce qui cloche dans la maisonnée Lessingvar ?
- Je vous assure que non' Oh ! Mais oui, c'est étrange !
- Enfin ! s'exclama Holmes en levant les bras. Je me demandais quand alliez-vous y penser !
- Pourquoi diable les Lessingvar n'ont-ils pas de domestiques, pas la moindre petite bonne ? Ce ne doit pas être les moyens qui manquent, la preuve en est la richesse de l'intérieur de la demeure et le fait que Paul Lessingvar emploie malgré tout un secrétaire.
- Et oui, pourquoi ?
- Peut-être le comportement de Lessingvar a-t-il effrayé toutes les candidates à ce poste. Le fait qu'il fasse toute la journée des crises capricieuses digne d'un enfant a peut-être définitivement fait renoncer à Mrs Lessingvar d'avoir une camériste? Mais, Holmes, qu'avez-vous ? ! »
Holmes s'était mis subitement à me dévisager, les yeux grands ouverts. Pendant le temps, le cocher du fiacre nous signala que nous étions arrivés. Comme mû par un ressort, Holmes bondit hors du véhicule et s'élança à l'intérieur de notre immeuble. Je le suivis après avoir payé notre course.
Dans notre appartement, je découvris un Holmes survolté, tournant en rond à en user le tapis.
« Mais enfin, Holmes, dites-moi ce que vous avez !
- Vous êtes génial, mon cher Watson ! Absolument génial ! Et moi, totalement stupide ! Pourquoi n'y ai-je pas songé plus tôt ?
- Mais songer à quoi ? insistais-je, sans même prendre conscience qu'il me considérait comme étant génial.
- Je vous ai souvent dit que vous étiez un véritable conducteur de lumière. Vous venez une nouvelle fois de me le prouver.
- Bon sang ! Expliquez-vous une fois pour toutes !
- Je sais maintenant ce qui fait sortir Paul Lessingvar de ses gongs.
- Les enfants ? hasardais-je.
- Pas vraiment ! Réfléchissez ! Que font les enfants que ne font pas les adultes ? Mais qu'a donc fait ce matin Douglas Methbigger, bien qu'il soit un adulte ?
- Eh bien ! Je ne sais pas. Tout ce que Methbigger nous a dit, c'est qu'il était en train de jouer à la marelle avec ses' »
Je m'arrêtai brusquement. Holmes hurla :
« Touché, Watson ! Vous avez mis dans le mille ! Lessingvar ne supporte tout simplement les jeux d'enfants !? qui, par définition, ne sont pratiqués que par les enfants. Et lorsqu'un adulte s'est consacré à ce type d'occupations, Lessingvar l'a encore moins supporté, a perdu la tête et a frappé Methbigger? Quant à notre conservation de tout à l'heure, vous rappelez-vous du moment où il est devenu furieux ?
- Oui. Maintenant, tout est clair ! C'est le mot « balle » qui l'a rendu fou.
- La balle, autre jeu d'enfants.
- Mais cela n'a aucun sens.
- Mon cher Watson, il nous reste désormais à savoir pourquoi Mr Paul Lessingvar a la phobie des jeux d'enfants !



III


Le lendemain matin, Holmes et moi nous retrouvâmes vers dix heures, autour du petit déjeuner. Je m'emparais du Times que Mrs Hudson nous avait apporté tandis que Holmes étalait sur une tartine de la délicieuse confiture de fraises. Soudain, je manquais de m'étouffer avec une gorgée de café.
« Que vous arrive-t-il, Watson ?
- Vous n'avez pas lu les journaux ?
- Pas encore.
- Paul Lessingvar a été assassiné cette nuit.
- Comment ? !
- D'après ce que je lis, le corps de Lessingvar a été retrouvé à sept heures dans une ruelle sombre, un couteau planté dans le c'ur.
- Qui est chargé de l'affaire ?
- Ce cher Lestrade. Je suggère de prendre contact avec lui afin d'en connaître les détails.
- Inutile ! C'est lui qui viendra.
- Que dites-vous ?
- J'entends son pas lourd dans l'escalier. Et il n'est pas seul. »
Comme Holmes l'avait prévu, la porte s'ouvrit et deux hommes apparurent. Le premier était effectivement l'inspecteur Lestrade, de Scotland Yard. Sa face de fouine affichait un large sourire. A ses côtes, Holmes et moi découvrîmes un homme que nous n'avions jamais vu. Grand, costaud, l'homme nous présenta son visage rond, semblant n'avoir jamais vieilli, ayant gardé son innocence enfantine. Ses vêtements n'avaient rien de luxueux, mais j'eus l'impression qu'ils n'étaient pas originaire d'Angleterre. En pénétrant dans notre appartement, il jeta un rapide coup d'oeil autour de lui. Il commit l'impolitesse d'émettre un long sifflement et de commenter :
« Mazette ! Quel désordre ! On se croirait dans mon bureau.
- Comment allez-vous, Mr Holmes ? s'enquerrait l'inspecteur Lestrade. Et vous, Dr Watson ?
- Très bien, mon cher Lestrade. Quel bon vent vous amène ?
- Vous n'avez pas lu les journaux ?
- Vous faites allusion au meurtre de Mr Paul Lessingvar ?
- Je vois que vous êtes au courant. Figurez-vous que c'est moi qui suis chargé de l'affaire !
- Nous le savons, dis-je. C'est également indiqué dans l'article.
- Hum ! fit Lestrade. Et selon mes sources, vous auriez rendu visite à Lessingvar la veille de sa mort.
- Vos sources sont dans le vrai, rétorqua mon ami en détaillant le compagnon de Lestrade. Mais vous avez oublié de nous présenter votre ami.
- J'allais y venir, se rattrapa Lestrade. Voici?
- Non ! coupa l'homme au visage d'enfant. J'aimerais savoir ce que Mr Holmes pourrait dire sur moi.
- Soit ! Je relève le défi ! Tout ce que je sais de votre nom est que ses initiales sont V.W. Vous venez de débarquer d'Amérique et vous vivez à New York. Vous êtes un ancien policier devenu détective privé. Vous êtes consciencieux et méthodique. Vous êtes honnête et intelligent. Vous ne fumez pas et vous ne buvez pas. Si Lestrade s'occupe de l'affaire Lessingvar, c'est ce même Lessingvar qui est le motif de votre présence sur le sol britannique. »
Dans l'oeil de l'homme brilla une étincelle d'admiration.
« Félicitations, Mr Holmes ! A quoi avez-vous vu ça ?
- Vos initiales apparaissent sous votre veste ouverte, cousues sur votre gilet au niveau du c'ur. Votre accent trahit votre citoyenneté américaine. Votre montre, sortant au tiers de son gousset, et vos souliers sont de marque new-yorkaise. Votre veste est déformée par le revolver que vous portez en-dessous, à la manière des policiers américains. Vous avez donc déjà partie de la police. Mais vous ne l'êtes plus, puisqu'un policier n'aurait pas été admis à enquêter sur le territoire britannique. Cependant, vous continuez à posséder une arme, en tant que limier. Vous vous êtes donc reconverti en tant que détective privé. Je sais que vous êtes sur les traces des Lessingvar puisque ceux-ci viennent eux aussi d'Amérique, ayant le même accent que vous, quoique plus atténué, sans oublier que Lessingvar avait coutume d'appeler son secrétaire par son diminutif, habitude exclusivement américaine.
- En effet ! consentit l'Américain.
- Vos doigts ne sont pas jaunis par le tabac et votre main ne tremble pas, preuve que vous ne buvez pas. Vu l'état de vos vêtements, vous ne roulez pas sur l'or, ce qui prouve votre honnêteté refusant les pots-de-vin. Mais vous n'hésitez pas à traverser l'Atlantique pour poursuivre votre enquête, vous êtes donc consciencieux. Vous êtes parvenu à retrouver la trace des Lessingvar, ce qui révèle en vous un homme intelligent et méthodique. »
L'homme applaudit. Son sourire s'élargit.
« Magnifique démonstration ! Je vois avec plaisir que Georgie n'a pas surestimé votre talent.
- Georgie ? fit Holmes. Qui est Georgie ?
- Mais Lestrade, bien sûr ! rétorqua l'homme en haussant les sourcils. Vous ne savez pas qu'il se prénomme George ? Vous le connaissez depuis combien de temps ? »
La réponse de l'homme eut le défaut d'agacer légèrement Sherlock Holmes.
« Je savais que le prénom de Lestrade était George, mais je ne me suis jamais permis de l'appeler « Georgie ».
- Habitude exclusivement américaine ! sourit l'homme, reprenant l'expression de Holmes... Si vous me le permettez, j'aimerais compléter mon identité : mon nom a effectivement pour initiales un V et un W. Je me nomme Valentin Wade, et je suis bel et bien établi à New York, sur l'île de Manhattan. Je suis bien détective privé. Je dois avouer que j'admire beaucoup votre méthode d'investigation par l'observation. Pourtant, vos explications sont en réalité très simples. Je suis sûr de pouvoir en faire autant ! »
A l'entente du défi lancé par Wade, Holmes pinça les lèvres. Je devinais aussitôt qu'il n'appréciait guère l'orgueil de son collègue américain.
« Sur quoi voulez-vous vous exercer ?
- Sur le Dr Watson, par exemple, si cela ne le dérange pas.
- Pas le moindre du monde ! consentais-je.
- Nous vous écoutons », permit Holmes.
Valentin Wade fit quelques pas dans la pièce, jeta de nouveau un coup d'oeil circulaire autour de lui avant de reprendre sa place auprès de Lestrade.
« Son nom véritable est John H. Watson. Il est veuf, ayant perdu une femme ravissante dont il était amoureux fou. Il est sans enfants. Il est docteur en médecine, mais n'exerce plus, ayant revendu son cabinet à la mort de sa femme. Cependant, il est toujours prêt à venir en aide à d'éventuels clients. Il est honnête, courageux et dévoué. Il a fait la guerre d'Afghanistan, où il fut blessé à la jambe. Ce n'est qu'une fois de retour à Londres qu'il fit votre connaissance, Mr Holmes, un ami commun, lequel a fait la guerre avec le docteur, vous ayant présenté l'un à l'autre pour la location de cet appartement. Il a également coutume d'écrire pour un magazine le récit de quelques-unes de vos affaires' Il est gourmand et adore la confiture de fraises ! »
Lestrade et moi en restâmes bouche bée. C'était tout bonnement impossible ! Mis à part son frère Mycroft, Sherlock Holmes était le seul homme capable de détailler un homme aussi précisément sans pour autant ne l'avoir jamais vu dix minutes auparavant. Lorsque Holmes expliquait le cheminement de ses déductions, Lestrade ou moi-même pensâmes souvent pouvoir en faire autant. Mais nos tentatives étaient à chaque fois vouées à l'échec.
Valentin Wade, lui, venait d'essayer pour la première fois et il y était parvenu haut la main, puisqu'il n'avait commis qu'une seule erreur : je n'avais pas revendu mon cabinet après la mort de ma femme, mais après la « résurrection » de mon ami Sherlock Holmes.
Discrètement, Lestrade et moi, nous nous mîmes à observer Holmes. Bien qu'il n'en montrait rien, je devinais qu'il était aussi stupéfait que nous. Ses yeux l'avaient trahis. Ils lançaient de véritables éclairs.
Sherlock Holmes avait trouvé son rival !
Loeinspecteur Lestrade fut le premier à rompre le silence :
« Bon Dieu ! Wade, c'est à croire que vous avez lu la biographie du Dr Watson.
- Vous êtes trop bon, Georgie, répliqua l'Américain en bombant le torse. Je n'ai fait que reprendre la méthode de Mr Holmes.
- Mais comment diable ! avez-vous fait ?
- C'est pourtant fort simple ! commenta Holmes avec une certaine condescendance dans la voix.
- Mais j'aimerais tout de même qu'il s'explique. Ce qu'il vient de faire est tout simplement extraordinaire. »
Wade reprit :
« Comme vient de vous le dire Mr Holmes, c'est réellement très simple. En m'approchant de la table située au centre de la pièce, j'y ai découvert plusieurs lettres : certaines d'entre elles sont au nom de Sherlock Holmes, d'autres au nom du Dr John Watson. Le H médiane est révélé sur la trousse de médecine, au pied du sofa, sur le cuir de laquelle est gravé les lettres J.H.W., M.D. Mr John H. Watson est donc docteur en médecine. Je sais qu'il a été marié puisqu'il possède une alliance à l'annulaire. Le fait qu'il habite à Baker Street avec Mr Holmes, comme le montrent les lettres sur la tables et certaines photographies, m'oblige à penser qu'il a perdu sa femme et qu'elle adorait, ayant gardé son alliance en souvenir de son amour. Je sais qu'il n'a pas d'enfants puisqu'il n'y a dans cette pièce aucune photographie d'enfants. Il n'exerce plus la médecine puisqu'il passe désormais la plupart de son temps à assister Mr Holmes dans ses enquêtes. Mais il a eu un cabinet lorsqu'il devait survenir aux besoins de sa femme. A la mort de sa femme, il a revendu le cabinet pour revenir à Baker Street. Cependant, la trousse du Dr Watson est un modèle de propreté. Il est donc prêt à venir en aide à quiconque en aurait besoin, ce qui prouve son honnêteté.
» En outre, je vois accroché sur ce mur là-bas un magnifique poignard d'origine afghane ? mon cousin Nick a exactement le même. En sachant que l'une des lettres du Dr Watson concerne sa pension d'invalidité délivrée par le Ministère de la Guerre, j'en déduit que le docteur a fait la guerre d'Afghanistan et en est revenu avec une infirmité. En m'apercevant que l'une des chaussures du docteur est légèrement plus usée que l'autre, je pense aussitôt que le brave docteur doit légèrement boiter? sans aucun doute à cause d'une blessure faite en Afghanistan. Et puisque malgré cette infirmité, il assiste Mr Holmes dans ses enquêtes, c'est qu'il est courageux et dévoué.
» Le fait que deux hommes célibataires partagent un appartement, qui n'est pas bon marché, m'incite à penser que ces deux hommes se réunirent lorsqu'ils manquaient de moyens. Chez le docteur, cette période date sans aucun doute de son retour d'Afghanistan. Ne connaissant personne à Londres, c'est forcément un ami qui a participé à cette même guerre d'Afghanistan qui présenta le Dr Watson à Mr Holmes. A voir la cale que Watson présente à la main droite, il est évident que le brave docteur s'adonne énormément à l'écriture. Sur la petite table là-bas, j'y ai découvert un magazine dont les protagonistes se nomment Holmes et Watson. C'est donc que Watson relate dans ce magazine les enquêtes de Mr Holmes. Faisant référence à d'autres affaires, il est évident que le Dr Watson n'en est pas à son premier coup d'essai? Ah ! Et sa gourmandise est dénoncée par la trace de confiture de fraises qu'il arbore sur le menton. »
L'explication de Wade était stupéfiante ; sa clarté était frappante. L'Américain, chez lui, devait être un enquêteur brillant, rivalisant avec le talentueux Sherlock Holmes, peut-être même avec son frère aîné Mycroft. Et à voir la tête de Lestrade, on aurait cru qu'il avait vu un fantôme. Il considérait secrètement Holmes comme un phénomène ; le tour de force de Wade le pétrifia.
Mais le plus surprenant fut la réaction de Holmes. Moi qui aurait cru qu'il serait content de voir quelqu'un utiliser sa propre méthode qu'il qualifie lui-même de simple, j'eus la surprise de le voir la bouche grande ouverte, aussi médusé que Lestrade et moi.
Empli de fierté, Wade bomba le torse.
Mais il était dit que celui-ci n'avait pas fini de nous surprendre. Il lança à Holmes :
« Vous m'avez présenté votre méthode ; à mon tour de vous présenter la mienne. Mon objet fétiche la résume très bien. »
Il passa sa main sous sa veste et la retira presque aussitôt, tenant le fameux objet entre les doigts.
C'était? c'était fou ! Impossible ! Lestrade ne comprenait pas, nous prenait pour des fous. Pour lui, ce n'était qu'un simple objet inoffensif. Pour Holmes et moi, c'était pire qu'une grenade dégoupillée.
Une balle de base-ball ! ! !




IV


Wade tenait dans la main une balle de base-ball.
Désormais, c'était clair : ce que craignait Paul Lessingvar, c'était la vision de cette balle? Il craignait Valentin Wade !
Blanc comme un linge, Holmes parvint enfin à articuler :
« Si Lessingvar a quitte l'Amérique, c'est pour vous fuir, n'est-ce pas ?
- Exactement ! ricana Wade. Je suis devenu le cauchemar de Lessingvar. »
Lestrade eut peur de comprendre. Il tentait en même temps de découvrir pourquoi la balle de Wade inspirait autant de terreur chez Holmes et moi ; et cela n'était pas bon pour son intelligence limitée.
« C'est? c'est vous qui avez tué Lessingvar ?
- Pas du tout, Georgie ! Laissez-moi plutôt vous raconter mon histoire, Mr Holmes !
- Allez-y ! grogna Holmes.
- Il y a quelques années est apparu à New York un nouveau gang, qui ne tarda pas à devenir puissant. Le chef de ce gang fut rapidement identifié comme étant Paolo Varsini, d'origine italienne. Il y a six mois, je fus contacté par une réunion de petits commerçants, à qui Varsini avait proposé sa « protection ». Loeun d'eux avait refusé et il avait vu dans les jours suivants son restaurant brûler. Ces commerçants me demandaient de les débarrasser de Varsini. Je devais rechercher des preuves tangibles, qui enverraient la bande de Varsini derrière les barreaux. En trois mois, je parvins à faire tomber toute la bande? Toute sauf?
- Un instant ! coupa Lestrade, sceptique. Vous étiez seul ?
- Je n'ai pas d'employé.
- Vous voulez me faire croire que, seul, vous avez fait mettre les hommes de ce Varsini sous les barreaux ? J'ai peine à le croire.
- Je n'ai fait que rechercher des preuves, rétorqua Wade. Et puis, j'avais ceci ! »
De nouveau, il nous montra sa balle. Lestrade émit un petit rire gêné.
« Mais' Je suis désolé, mais' ce n'est qu'une balle.
- En réalité, Georgie, ceci est la meilleure arme d'un enquêteur.
- Comment ?? Vous voulez dire que, tandis que vos adversaires avaient des armes à feu ou des poignards, vous vous défendiez en leur jetant votre balle entre les deux yeux ? »
Wade éclata de rire et décocha à Lestrade une grande claque à l'épaule. Le coup déséquilibra le policier, lequel fut à deux doigts de tomber.
« Ha ! Ha ! Ha ! Une balle contre des revolvers ! Décidément, Georgie, vous êtes impayable? Vous n'y êtes pas du tout. Cette balle est la représentation visuelle de ma méthode.
- Et quelle est votre méthode ?
- Savez-vous comment on me surnommait du temps où j'appartenais à la police ?
- Euh? non !
- L'Idiot !
- L'Idiot ? ! répétais-je, craignant d'avoir mal entendu. Mais' Idiot dans le sens de? d'imbécile ?
- Doeimbécile, d'abruti, d'arriéré ! Tout ce que vous voulez, docteur !
- Au vu de votre talent, ce n'est guère flatteur.
- Mes supérieurs n'ont jamais cru en mon talent. Ils ne voyaient en moi qu'un imbécile ayant beaucoup trop de chance ? Pensez donc, j'étais leur meilleur élément ?. C'est le mépris que mes supérieurs avaient pour moi qui me décida à démissionner.
- C'est vrai que ce n'est guère très agréable de se faire traiter d'idiot.
- Oh ! Mais j'adorais être surnommé ainsi. J'encourageais d'ailleurs mes collègues à continuer de me donner ce nom.
- Mais' m'exclamais-je. Pour quelle raison ? C'est bien la première fois que j'entends quelqu'un heureux d'être qualifié d'idiot.
Wade se tourna vers Holmes :
« Je suis sûr que Mr Holmes, lui, a compris.
- Oui, grommela mon ami à contrec'ur. Et je dois reconnaître que cela prouve votre grande intelligence.
- En quoi est-ce intelligent ? lui demandais-je.
- Loeune des grandes armes d'un enquêteur est l'effet de surprise. Mais une fois découvert, le détective, par définition, la perd. Dans un cas semblable, Mr Wade, de par sa méthode, a la grande habileté de conserver cet effet de surprise tout en étant découvert.
- Mais' mais comment ?
- A cause d'une simple balle de base-ball' entre autres.
- Savez-vous que j'ai adoré la période de l'enfance ; à tel point que tous les jeux d'enfants m'amusent encore énormément. Et je suis excellent en joueur de base-ball !
- Voilà pourquoi Lessingvar avait la phobie des jeux d'enfants : cela lui rappelait Mr Wade.
- Mais pourquoi agir ainsi ? s'entêta Lestrade.
- C'est pourtant simple, répondit Holmes. Si un homme apprend que l'adversaire qui lui fait face est un idiot, il aura le mauvais réflexe de le sous-estimer, de ne pas le prendre au sérieux. C'est là le talent de Mr Wade, sa méthode, comme il dit : passer pour quelqu'un d'inoffensif aux yeux de ses ennemis, qui n'a dès le départ aucune chance de les battre. Mr Wade n'a ensuite plus qu'à s'infiltrer dans la brèche laissée grande ouverte.
- C'est comme ça que vous avez réussi à démanteler le gang Varsini ? demandais-je à Wade.
- Exactement ! Toute la bande fut sous les verrous' sauf les deux plus importants.
- Laissez-moi deviner, interrompit Holmes : Lessingvar et Prittam.
- Oui, puisque c'est sous ces noms que vous les connaissez. En réalité, Lessingvar est Paolo Varsini. Mr Prittam, de son vrai nom Gioacchino Mandino, est l'homme de main de Varsini. Quant à Mrs Lessingvar, elle est bel et bien mariée à Varsini, mais son véritable nom est Elena Varsini. Quand ils ont quitté New-York, ils furent assez intelligents pour effacer toute trace derrière eux. Je n'ai appris qu'ils avaient gagné Londres il y a seulement une semaine. Je suis arrivé à Londres hier et suis rentré en contact avec Scotland Yard. C'est ainsi que je fis la connaissance de Georgie.
- Et ce matin, songea Holmes, on retrouva le cadavre de Varsini. Etes-vous passé à Dawn Street, où se trouve la résidence des Lessingvar ?
- Oui, j'étais curieux de découvrir leur cachette.
- En débarquant à Londres, vous connaissiez donc déjà leur nom d'emprunt et leur adresse ?
- J'ai eu connaissance de tout cela il y a trois jours. »
Brusquement, Holmes bondit de son fauteuil.
« Un instant, pouvez-vous me répéter les prénoms des Varsini et de Mandino ?
- Paolo et Elena pour les Varsini ; Gioacchino pour Mandino.
- Watson ! Transposez ces prénoms italiens dans leur version anglo-saxonne !
- Eh bien' Cela donne Paul, Elaine et Joachim ! Leur prénom d'emprunt !
- Curieux, vous ne trouvez pas ?
- En quoi est-ce curieux ? fit Lestrade.
- Les Varsini cherchaient à passer incognito, surtout dans le but d'échapper à Mr Wade, dont Varsini avait visiblement une peur bleue. Alors pourquoi n'ont-ils fait qu'angliciser leur propre prénom ? Pourquoi ne pas avoir pris des prénoms comme John, William ou Mary ? »
Lestrade ouvrit grands les yeux en signe d'incompréhension.
« En quoi est-ce important ? Paul ou Elaine sont des prénoms très courants.
- Ces deux-là, peut-être ! Mais Joachim' Ce prénom marche surtout dans les pays latins : Joachim en France est courant, ainsi que Joaquin en Espagne ou Gioacchino en Italie? Mais en Grande-Bretagne, il est plutôt rare. Voilà un détail qui pouvait attirer l'attention de Wade. C'est très étrange.
- Mazette ! sourit Valentin Wade. Voilà quelque chose à laquelle je n'avais jamais pensé. Vous en avez d'autres, comme ça ?
- Dès le début de cette affaire, je savais que les habitants du 46 Dawn Street étaient des fuyards venant d'Amérique, et qui plus est des malfaiteurs.
- Allons, Holmes ! ricana Lestrade. C'est trop simple de déclarer cela après coup, mais'
- Pourtant, tout les accusait comme tel : lorsque Watson et moi, nous les avons rencontrés, ils parlaient avec un léger accent américain. En outre, je savais que Lessingvar avait l'habitude toute américaine de surnommer son secrétaire par un diminutif. Ils débarquaient donc des Etats-Unis, fuyant un passé visiblement peu honorable, puisqu'ils n'avaient engagé aucune domesticité qui risquerait de tomber sur des choses qu'elle ne devait pas être vu ou entendre. De plus, ils ont décidé de s'installer dans un quartier modeste de Londres comme s'ils se retiraient du monde? Dites-moi, Lestrade, je suppose que vous avez procédé à l'interrogatoire d'Elena Varsini et de Mandino lorsque le cadavre de Varsini fut découvert.
- Evidemment, Holmes ! fit le policier en haussant les épaules.
- Qu'en avez-vous tiré ?
- De Mrs Lessingvar, rien' Je voulais dire Mrs Varsini? Elle était encore sous le choc. Par contre, Mandino, le secrétaire, était prêt à soupçonner un de leurs voisins : un maçon du nom de Douglas Methbigger. Selon lui, Methbigger aurait promis de faire la peau à Varsini après que celui-ci lui a mis son poing sur la figure. Vous vous doutez bien que nous nous sommes intéressés à ce monsieur Methbigger. Celui-ci reconnaît volontiers l'incident avec Varsini, mais prétend n'avoir rien à voir dans cette histoire. Nous avons également interrogé Miss Aurelia Methbigger, la fille aînée du maçon. C'est celle qui m'a révélé avoir fait appel à vous. Entre temps, Mr Wade est apparu sur le seuil de mon bureau et m'a raconté son histoire.
- Mrs Varsini et Mr Mandino sont-ils au courant de la présence de Mr Wade à Londres ?
- Pas que je sache, répondit l'Américain. Puisque la jeune Miss Methbigger vous avait engagé, Georgie a préféré faire une halte chez vous avant de se rendre chez les Lessingvar.
- Ne croyez-vous pas, Mr Wade, que l'état de Mrs Varsini risque de s'empirer en vous voyant ?
- Je comprends que la mort de Paolo Varsini l'a secouée, mais elle est plus forte que vous ne le pensez.
- Et vous, mon cher Lestrade, que pensez-vous de la mort de Varsini ? Avez-vous une idée du coupable ?
- Le comportement de Douglas Methbigger m'intrigue beaucoup. Si on m'apprenait qu'il a poignardé Varsini pour se venger de l'humiliation faite par ce coup de poing, je n'en serais pas surpris.
- Un meurtre pour un simple coup de poing ? sursautais-je. Ne serait-ce pas là un mobile assez léger ?
- Du tout, docteur. Imaginez un peu : ce matin, Douglas Methbigger a vu Paul Lessingvar sortir de chez lui. Il a toujours sur le c'ur le coup donné par lui et est décidé à lui rendre la monnaie de sa pièce. Il l'attrape dans une petite ruelle. Une bagarre s'ensuit, dégénère et en deux temps, trois mouvements, hop ! Varsini se retrouve avec un couteau dans le c'ur.
- Vous avez donc montré l'arme du crime à Methbigger, analysa Holmes. L'a-t-il reconnu ?
- Non, il ne l'a jamais vu de sa vie. Il a cependant reconnu posséder sur lui un couteau du même genre ; et il me l'a montré.
- L'arme du crime avait-elle des caractéristiques ?
- Oui : une plaque est appliquée sur le manche en bois. Le couteau provient d'une fabrique appelée « Makepeace & sons ». Mon meilleur homme est parti consulter les registres de vente de Makepeace.
- Parfait ! Vous progressez, Lestrade ! Peut-être un jour arriverez-vous à vous passer de mes services ! Avez-vous procéder à l'inspection de la ruelle où a été assassiné Varsini ?
- Hélas ! Nous n'y avons trouvé aucun indice.
- Se trouve-t-elle à proximité de Dawn Street ?
- Elle débouche sur cette rue. Voudriez-vous y jeter un oeil ?
- Inutile, rétorqua Holmes avec dédain. Vos hommes ont sans conteste piétiné les dernières traces qui restaient.
- Eh bien, sourit Valentin Wade, j'aimerais m'y attarder, avant de rendre visite à mon vieux copain Gioacchino. »
Holmes poussa un long soupir d'impatience.



V


Valentin Wade fut énormément déçu : l'examen du crime du lieu ne révéla rien, comme Holmes l'avait prévu. La couche de boue de l'endroit était saturée d'empreintes de pas. La plupart avait été causée par des souliers cloutés, comme en ont les policiers. Devant la déception de Wade, Lestrade n'émit qu'un petit sourire gêné. Désormais, il ne restait plus qu'à se rendre au domicile Lessingvar.
En sa qualité d'enquêteur officiel, Lestrade eut le privilège d'actionner la sonnette à la porte d'entrée du numéro 46. A l'intérieur, les occupants devaient être sur le qui-vive puisque la porte s'ouvrit presque immédiatement. Joachim Prittam nous aperçut et son corps entier se crispa brutalement.
« Wade ! » lâcha-t-il involontairement.
Valentin Wade lui envoya son plus grand sourire.
« Hello, Joey ! Je suis ravi de te voir en pleine forme. »
Prittam tenta de fermer la porte, mais Wade et Holmes se jetèrent dessus, la repoussant de toute leur force. Sous la brutalité du choc, le secrétaire se retrouva par terre. Son premier réflexe fut ensuite de passer sa main sous sa veste. Mais Wade fut plus rapide que lui, écrasa sa main du pied et lui glissa son revolver sous le nez.
« Pas de ça, Joey ! Je déteste devenir violent !
- Sale flic ! » cracha Prittam.
Wade rengaina son arme tandis que Lestrade fouillait le secrétaire. Il sortit de sous la veste un revolver, prêt à être utilisé.
Soudain, Sherlock Holmes lança :
« Je vous conseille de lâcher cette arme, Mrs Varsini, et de descendre nous rejoindre. »
Aussitôt, tandis que Wade relevait Prittam d'une manière quelque peu brutale, Lestrade, Holmes et moi-même avions les yeux braqués vers l'étage. Je ne sais pas ce qui avait bien pu mettre chez Holmes la puce à l'oreille, mais il avait eu raison une nouvelle fois. Bientôt, une des portes de l'étage s'ouvrit en grand et la séduisante Elena Varsini apparut sur le palier.
« Vous vous trompez, Mr Holmes ! Je ne possède pas d'armes.
- Excusez-moi ! J'avais cru vous entendre armer un revolver. Cependant, je vous prierais tout de même de descendre. »
Les yeux bleus de Mrs Varsini fixèrent Wade. Contrairement à Prittam, elle ne laissa transparaître aucune surprise en découvrant le détective dans son vestibule. Au contraire, elle lui envoya son sourire le plus magnifique. A la voir ainsi, on oubliait presque que son mari avait trouvé la mort ce matin-là.
« Mr Wade ! Je suis heureuse de vous retrouver !
- Et moi donc, Mrs Varsini ! Je vous prie tout d'abord de bien accepter mes plus sincères condoléances pour Mr Varsini.
- Ainsi, Paolo avait raison. Et moi qui croyait que sa folie avait atteint son paroxysme.
- Que voulez-vous dire par là, madame ? questionna Lestrade.
- Hier soir, mon mari devenait intenable : il prétendait avoir vu dans la rue la silhouette de Mr Wade ! Mr Mandino et moi-même, nous avons cru à un nouveau délire. Il désirait partir au plus vite. Joey est parvenu à lui administrer des somnifères. Paolo a donc pu dormir cette nuit. Mais cela n'a pas suffi : en me réveillant ce matin, ce fut pour découvrir que mon mari était sorti du lit? J'appris bientôt qu'on avait assassiné. »
Elle se tourna vers Holmes :
« Cependant, Mr Holmes, malgré ma joie de vous voir détenir Mr Wade, je ne peux m'empêcher d'être étonnée. La loi britannique ne prévoit-elle pas des menottes à passer aux poignets des criminels ? »
Wade éclata de rire. Lestrade, lui, se raidit :
« Que dites-vous, madame ? Détenir Mr Wade ?
- Entendez-vous ça, Georgie ? Mrs Varsini a autant le sens de l'humour qu'elle est belle.
- Mais' c'est Mr Wade qui a assassiné mon mari.
- Wade ? ! ? s'exclama Lestrade. Vous accusez Wade d'avoir assassiné Paolo Varsini ?
- Pourquoi croyez-vous que nous avons quitté New York ? Parce que mon mari avait peur de Mr Wade. »
Du regard, Mrs Varsini sollicita l'aide de Prittam-Mandino. Aussitôt, celui-ci fixa Sherlock Holmes.
« Mrs Varsini dit vrai, Mr Holmes. Wade avait promis à Mr Varsini qu'il effacerait de la surface de la Terre.
- Mr Wade ne supporte pas l'échec, ajouta Elena Varsini. Il vous a sûrement révélé que Paolo était le Parrain d'un gang redouté à New York.
- C'est exact, confirma Holmes.
- Il disait vrai. Mon mari était bel et bien un gangster. Mr Mandino ici présent, étant son bras droit, pourra vous le confirmer. Au moyen de preuves, Mr Wade fut suffisamment doué pour mettre toute la bande sous les verrous. Par contre, il n'avait pas de quoi incriminer ni Paolo ni Joey Mandino. Mais un matin, tout s'empira : Paolo et Mr Wade, à la suite d'une altercation, se lancèrent dans une course-poursuite. Paolo est parvenu à se cacher dans une sombre allée. Brusquement, il entendit près de lui quelqu'un jouer près de lui avec une balle de base-ball. Il songea aussitôt à Mr Wade, dont le passe-temps favori est de s'amuser à des jeux de gamins. Il tira dans l'ombre. Hélas ! il s'agit réellement d'un petit garçon. Quant à Mr Wade, il a tout vu.
» Depuis ce jour, il a promis d'avoir la peau de Paolo. Nous avons réussi à nous enfuir et à gagner l'Angleterre. Seulement, depuis ce jour, Paolo paniquait à l'idée de sortir de la maison et ne supportait plus les activités enfantines. C'est pour cela qu'il a frappé notre voisin. Il était terrifié à l'idée de retrouver Valentin Wade sur son chemin.
Tous se tournèrent vers Wade qui se contenta d'applaudir en souriant à Mrs Varsini.
« Félicitations, ma chère ! Vous auriez fait une actrice remarquable.
- Est-ce vrai, Mr Wade ? s'enquit Lestrade.
- L'accident du jeune garçon et ma détermination à mettre la main sur Varsini sont réels. Par contre, je n'ai jamais prétendu vouloir lui faire la peau. Et je l'ai encore moins tué.
- Vous osez nier ? ! s'exclama Mrs Varsini. Insinueriez-vous que Paolo m'a menti ? C'était peut-être un criminel, mais c'était un homme d'honneur. Il ne m'aurait jamais menti.
- En l'occurrence, persista Wade, si. Je voulais uniquement mettre votre mari et Mr Mandino aux mains des autorités. Le tuer n'aurait servi à rien. Quant au gosse, cela ne l'aurait pas fait revenir. »
Dans l'esprit de Lestrade, un doute s'installa. Moi-même, je devais avouer que le petit discours d'Elena Varsini n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Disait-elle vrai ? Wade avait-il traversé l'Atlantique pour satisfaire sa vengeance ? Aucun élément ne pouvait déterminer laquelle de la version de Valentin Wade ou celle d'Elena Varsini était authentique.
« Un instant ! »
Holmes s'avança. Son regard perçant ne quittait plus Mrs Varsini.
« Mr Wade a raison : vous auriez pu être une actrice remarquable. Votre ton est si convaincant que je suis sûr que Lestrade et Watson pensent désormais que l'assassin de votre mari est réellement Mr Wade. Mais vous ne parviendrez pas à tromper Sherlock Holmes.
- Je vous demande pardon ?
- Je dois avouer que Mr Wade est un détective très doué. Mais son seul tort à l'égard de son mari fut de l'accuser d'être un gangster. »
Pour la première fois, je vis disparaître le sourire de Wade, d'habitude si sûr de lui. Il contempla Holmes, les sourcils froncés.
« Ai-je bien entendu, Mr Holmes ? Vous dites que Paolo Varsini n'était pas un gangster ?
- C'est exact. Si vous y réfléchissez bien, cela vous paraîtra évident. Mrs Varsini et vous-même prétendez que Paolo Varsini était un redoutable chef de gang. Rien de plus faux.
- C'est faux ? !
- A la rigueur, un redoutable chef de gang aurait pu fuir le pays et se réfugier dans un autre pour méditer sur une revanche certaine. Mais jamais vous ne le verrez claquer des dents, tapi dans sa maison. Paolo Varsini n'avait rien du gangster qu'on voulait nous faire croire. Paolo Varsini n'était qu'un homme de paille. Le véritable cerveau de la bande, c'était vous, Mrs Varsini ! »
Elena Varsini ne broncha pas. Holmes poursuivit :
« Paolo Varsini était apeuré à l'idée de se retrouver sous les verrous. Et à ses yeux, Mr Wade était le seul capable à le mener dans ce cauchemar. Lorsque nous avons fait la connaissance du faux Mr Lessingvar, Mrs Varsini nous a pratiquement pris de cour en exigeant de son mari qu'il se maîtrise par tous les moyens. Sans quoi, ma qualité de détective privé aurait immédiatement fait défaillir Paolo Varsini? (Il dévisagea Mrs Varsini) Madame, vous nous demandiez tout à l'heure si la loi britannique prévoyait ou non des menottes à passer aux poignets des criminels. Lestrade, donnez donc votre réponse à Mrs Varsini et à Mr Mandino. »
Aussitôt, Lestrade emprisonna les poignets des deux Italo-américains à l'aide de bracelets en métal. Elena Varsini se laissa faire ; Mandino tenta de se débattre, mais la solide poigne de Valentin Wade l'en empêcha. Holmes ajouta :
« Car ce n'est ni Douglas Methbigger ni Mr Wade qui ont volé la vie de votre mari, madame, mais vous-même, avec l'aide de votre homme de main, Mr Joey Mandino. Lorsque votre mari a déclaré avoir aperçu Mr Wade, il devenait dangereux pour votre couverture. Vous avez craint qu'il vous trahisse. C'est pour cette raison que vous n'avez fait qu'angliciser vos prénoms : dans un moment de panique, Varsini risquait tout simplement de se tromper de prénom. »
Elena Varsini contempla pendant un instant les menottes qui l'emprisonnaient. Brusquement, elle éclata de rire :
« Quelle belle histoire, Mr Holmes ! Seulement, vous risquez d'attirer de très gros ennuis à votre ami l'inspecteur Lestrade ici présent? Inspecteur, avez-vous un mandat ?
- C'est que, balbutia le policier, j'ignorais que Mr Holmes allait vous accuser.
- Mais vous n'avez aucune preuve comme nous ! Je me plaindrais à votre supérieur. Vous pouvez mettre cette maison sens dessus dessous, vous n'y trouverez rien !
- Je suis navré, madame, mais'
- Un instant, Georgie ! coupa Wade. Vous voulez des preuves ? Vous allez en avoir ! »
Sans en dire plus, il arracha brutalement la broche rouge de la robe de Mrs Varsini. Un petit morceau de la robe, à l'endroit où était épinglé le bijou, partit avec. Aussitôt, celle-ci se mit à rugir comme une tigresse. S'il n'y avait pas les menottes, elle aurait mis Wade en charpie.
« Espèce de malotru ! ! ! Vous me paierez ça, Wade ! Vous me paierez ça très cher ! »
L'accroc de la robe laissait entrevoir le tissu blanc des sous-vêtements de Mrs Varsini. Voyant cela, Lestrade rougit légèrement.
« Bon Dieu, Wade ! Vous êtes fou.
- La maison ne possède rien qui puisse les compromettre ! s'expliqua le détective américain. Sa fouille n'aurait eu aucun résultat. Tout ce que vous auriez trouvé, ce sont des valises bien pleines : Mrs Varsini et Mandino allaient mettre les voiles, mais ils auraient alors prétendu qu'ils avaient fait leurs bagages avant le meurtre de Varsini. Pour les condamner, il faut retrouver leur butin et quelques papiers compromettants qui leur sont néanmoins indispensables. Mrs Varsini me connaît suffisamment pour savoir que si tout cela était ici, je l'aurais trouvé. Puisqu'ils voulaient partir, ils auraient pris le train. A mon avis, le butin est en consigne dans l'une des gares londonienne. Il me reste juste à en trouver la clef. »
Les doigts de Wade se mirent à farfouiller la broche de Mrs Varsini. Un léger déclic se fit bientôt entendre. Wade ouvrit le bijou. Celui-ci s'avérait être creux. Il en sortit une clef. Elle provenait effectivement des consignes d'une gare. Elle portait le numéro 164, ainsi que les lettres P.S.
« Lestrade ! s'exclama Holmes. Votre preuve se trouve dans le casier 164, à Paddington Station. »
De leur côté, Mrs Varsini et Gioacchino Mandino n'eurent aucune réaction. Ils se sentaient déjà vaincus. Holmes et Wade avaient été plus forts qu'eux. La clef en poche, l'inspecteur Lestrade nous fit un grand sourire :
« Vous êtes fordimable, Mr Wade ! Comment avez-vous su pour la broche ?
- C'est d'une simplicité enfantine : nous n'aurions rien trouvé dans la maison, c'est donc qu'elle a caché son butin en sûreté dans une consigne de gare, qu'elle aurait récupéré au dernier moment, juste avant de monter dans le train. Qui dit consigne dit clef ! J'étais persuadé que la clef ne quittait plus Mrs Varsini. Mais où la cacher ? Mon regard tomba sur cette fameuse broche que j'ai vu bien souvent sur elle lorsque nous étions encore en Amérique.
- Extraordinaire !
- Je vous assure, ce n'était rien ! Maintenant, vous pouvez les emmener? Ah ! Encore un mot, Georgie ! Evitez que Mrs Varsini ne touche à ses jupons : elle y cache un petit revolver. Mr Holmes avait raison tout à l'heure lorsqu'il avait cru entendre Mrs Varsini en avoir un. Je l'ai moi-même entendu. Elle ne l'a pas utilisé parce qu'elle pensait réussir au culot. Alors prenez garde ! »
Sur ce, Wade sortit fièrement de la maison des Lessingvar, la tête haute et le sourire joyeux.



Epilogue


Doeun instant à l'autre, le train à destination de Liverpool avait entré dans la gare de Paddington. Lestrade, Holmes et moi-même, nous nous trouvions sur le quai, entourant Valentin Wade. Une valise à la main, l'Américain allait devoir nous quitter sitôt l'arrivée du train.
« Avec les preuves que je ramène dans ma valise, mon pays va pouvoir demander l'extradition de Mrs Varsini et Joey Mandino. Là-bas, ils seront jugés comme ils le méritent. En partie grâce à vous, Mr Holmes, jamais je n'aurais pensé que le véritable cerveau fut Elena Varsini.
- En fin de compte, sourit Holmes, elle a usé du même stratagème que vous : on a toujours tendance à sous-estimer le pouvoir d'une femme mariée. Notre société a le défaut de la mettre en retrait pour laisser l'avant-scène à l'homme. Mrs Varsini a utilisé ingénieusement cette faiblesse : lorsqu'il fut conclu que le parrain était un Varsini, vous avez aussitôt songé à Mr Varsini. Ce fut là l'erreur. En outre, Miss Aurelia Methbigger, leur voisine, m'avait déclaré qu'elle dépendait entièrement de Mr Varsini, puisqu'elle ne le quittait pas d'une semelle. En réalité, elle s'assurait que les ordres qu'elle lui avait donnés étaient correctement exécutés. »
Un long sifflement se fit entendre. Le train pour Liverpool, où Wade prendrait ensuite un bateau pour New York, entrait en gare. Nous serrâmes tous la main de notre ami.
« Merci pour votre accueil, Georgie ! Et ne vous laissez pas embobiner par Mr Holmes ! Vous êtes un brave homme.
- Je vous retourne le compliment, Wade ! »
C'était la première fois que je voyais Lestrade accepter l'amitié aussi rapidement l'amitié d'un étranger. Valentin Wade avait fait sur lui une forte impression. Lorsque Wade serra la main de Holmes, ce dernier lui avoua :
« Avant que vous ne partiez, Mr Wade, j'aimerais vous dire que, si j'ai pu paraître quelque peu distant à votre égard lors de notre rencontre, je regrette cet égard de conduite. Vous êtes un enquêteur remarquable. Le coup de la broche était fantastique. New York peut se vanter d'avoir son propre Sherlock Holmes !
- Et Londres d'avoir son propre Valentin Wade ! » rétorqua l'Américain du tac au tac.
Wade éclata de rire tandis que Holmes lui fit un grand sourire, ce qui valait chez lui à un rire véritable.
Wade me serra la main et grimpa dans son compartiment. Il passa ensuite la tête par la fenêtre.
« A ce propos, docteur, pourrais-je vous demander une faveur ?
- Dites toujours !
- Ne racontez jamais cette aventure à votre public !
- Pourquoi donc ?
- Parce que je crois qu'il n'aimerait pas savoir qu'il existe dans le monde un autre homme de la même trempe que Holmes.
- Vous savez, il connaît déjà l'existence de son frère aîné, Mycroft, qui?
- Oh ! Je vois ! Mais là, c'est différent : je n'appartiens pas au clan Holmes' Le public n'est pas prêt à ça !
- Très bien ! »
Sur le signal du chef de gare, le train s'ébranla. Par la fenêtre, Wade nous fit un long salut de la main. Au coeur de notre coeur, nous ne devons jamais oublier le souvenir du détective américain.
La vision d'un simple jeu d'enfants nous ferait désormais penser à Valentin Wade.



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