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Accueil » Fictions » L'Usurpateur
par
Éric Honoré
Ses autres fictions
L'Usurpateur Septembre 23, 2003
Illustrations © Lysander


I

La matinée entamait sa dernière heure lorsque je perçus la silhouette de mon ami sur le seuil de sa chambre. J'abandonnais la lecture du Times et lui lançai un joyeux bonjour. Il ne me répondit que par un grognement. Un mois venait de s'écouler sans qu'une affaire intéressante fût venue se présenter à l'attention de Mr Sherlock Holmes. Je n'aimais pas le voir dans un tel état de lassitude. Mes mains se crispèrent lorsque je m'aperçus que son regard était posé sur la petite boîte qui contenait sa fiole de cocaïne.
- Voulez-vous que je demande à Mrs Hudson de monter votre repas ?
- Hum ? Non, merci ! Je n'ai pas faim.
- Alors, Holmes ! Ne vous laissez pas abattre !
- Que voulez-vous ! Je m'ennuie. Trouvez-moi une affaire digne d'intérêt, Watson, et vous vous retrouverez avec l'homme le plus heureux du monde? Que propose le journal ?
- Je crains que?
- Hum ? A croire que les criminels préfèrent partir en pique-nique sous ce chaud soleil plutôt que de reprendre leurs activités. »
Je me levais, agacé par les propos de Holmes, et m'approchais de la fenêtre. Pendant ce temps, mon ami ajoutait :
- Les adversaires de la trempe du Pr Moriarty me manquent cruellement. Depuis qu'il est mort, j'ai l'impression que ma vie n'a plus aucun sens.
- Vous exagérez, Holmes. Depuis votre retour à Londres, vous avez eu à résoudre plusieurs cas intéressants. Tenez ! Vous étiez extraordinaire, les années précédentes, lorsque vous avez affronté Wilson, l'éleveur de canaris, ou lors de la mort de Peter le Noir.
- Vous avez raison, Watson. Je suis trop dur avec moi-même. »
Tandis que Holmes me rassurait en s'emparant de son violon posé sur le canapé, je plongeais mon regard vers l'animation habituelle de Baker Street. Soudain, un fiacre, lancé d'un trot rapide, pénétra dans mon champ de vision. En m'apercevant qu'il s'arrêtait devant chez nous, j'attendis attentivement la suite des événements.
La surprise me prit lorsque j'aperçus les passagers sortir du véhicule et se diriger vers la porte du 221 b. Je me tournai alors vers Holmes qui, jusqu'ici, s'était contenté de pincer du bout des doigts les cordes de son instrument.
- Holmes, je vous prédis que vous allez rapidement avoir une affaire remarquable à vous mettre sous la dent.
- Par ma foi, vous avez raison, Watson, sourit mon ami. Si Miss Violet Smith nous a recommandés à sa charmante amie, c'est certainement que l'affaire a le mérite d'être des plus intéressantes. »
Ma stupeur fut telle que je ne perçus pas le coup de sonnette que venaient de donner nos deux visiteuses. Joeignorais comment Holmes avait deviné, mais il avait eu raison : les deux personnes que j'avais vues sortir de la voiture étaient bel et bien Violet Smith, dont j'avais narré les péripéties dans « la Cycliste solitaire », et une de ses amies, fort jolie du reste.
- Holmes ! Ce n'est pas possible ! C'est de la sorcellerie. Comment diable? ? Vieux cachottier ! Miss Smith vous a envoyé un télégramme et vous ne m'avez même pas prévenu de sa visite.
- Pas du tout, Watson ! rit mon compagnon. Et comment aurais-je su que Miss Smith est descendue après son amie ?
- Holmes ! Vous êtes incroyable. A croire que vous avez eu un oeil sur la rue.
- Non, mais j'avais un oeil sur vous.
- Sur moi ? Mais'
Holmes posa son violon et s'approcha de la porte.
- J'ai entendu la voiture arriver et je me suis rendu compte que vous la suiviez des yeux. Comme vous vous préoccupez de ma santé mentale, vous recherchez pour moi quelques clients éventuels. Si vous suiviez cet attelage des yeux, c'est que vous pensiez que c'était un client. Jugement confirmé du fait que la voiture s'est arrêtée devant chez nous.
- Mais pour la jeune femme ? Et Violet Smith ?
- Après l'arrêt de la voiture, vous avez bien évidemment guetté l'apparition de ses occupants. Lorsque la première personne est descendue, vous avez eu sur votre visage cette fameuse expression que vous ne pouvez vous empêcher d'avoir lorsque vous voyez une jolie femme. En toute logique, j'en déduis aussitôt que l'une de nos visiteuses est une femme jeune et jolie.
- C'est juste? Et pour Miss Smith ?
- C'est fort simple : en apercevant la seconde personne, vous avez légèrement sursauté, comme si vous la connaissiez. Vous avez repris le même sourire que pour la première personne ; cette personne était donc une jeune femme de notre connaissance. Et juste avant de me parler, votre regard s'est machinalement dirigé pendant une seconde vers la photographie de votre jeune cousin Lewis, le champion cycliste. Or, la seule jeune femme de notre connaissance qui pratique la bicyclette est cette chère Violet Smith? Entrez, Miss Smith ! »
La porte s'ouvrit et Violet Smith entra dans la pièce, suivie par son amie, plus timide. Violet était restée telle que je l'avais conservée dans ma mémoire. Sourire sur les lèvres, elle déplaça sa haute taille jusqu'à moi et me tendis ses mains que je lui serrais avec amitié.
- Mr Holmes ! Docteur Watson ! Je suis heureuse de vous revoir !
- Nous aussi, Miss Smith.
- Ah ! rit Violet. Vous me décevez un peu, Mr Holmes.
- Comment cela ?
- Auriez-vous oublié que je suis désormais Mrs Morton ? N'avez-vous pas reçu le télégramme qui annonçait mon mariage avec Cyril ?
- C'est vrai ! fit mon ami, levant la main en signe d'excuse. Veuillez me pardonner, Mrs Morton' Comment va l'heureux élu ?
- Fort bien' Mais je ne viens pas pour parler de moi, Mr Holmes. Je voudrais vous présenter l'une de mes amies : Miss Emily Prescott.
Nous nous tournâmes alors vers la jeune timide. Celle-ci nous fit une légère révérence. Plus petite et légèrement plus ronde que Violet, Emily Prescott, âgée d'une vingtaine d'années, n'avait cependant rien à envier à Violet sur le plan de la beauté. Je l'invitai à s'asseoir, tandis que Violet expliquait à Holmes :
- Emily est confrontée à un grave dilemme concernant la tranquillité de sa famille. Ne sachant que faire, elle s'est confiée à moi et, devant la difficulté du problème, je lui ai suggéré de prendre contact avec vous.
- De quoi s'agit-il ? demanda Holmes qui observait Miss Prescott.
Encouragée par le sourire de Violet, la jeune femme se lança :
- Je dois tout d'abord vous indiquer que je suis la fille de Sir Matthew Prescott. En tant que détective, son nom doit certainement vous dire quelque chose.
- En effet, songea Holmes. Sir Matthew était un éminent magistrat. J'ai souvent suivi dans les journaux les exposés des affaires qu'il devait juger. Ses prestations contre l'escroc Morgan Langford ou l'assassin de vieilles dames Daniel Bynis sont demeurées célèbres, servant de jurisprudence de référence pour les étudiants en droit? Aux dernières nouvelles, il avait pris sa retraite.
- Vos souvenirs sont exacts, Mr Holmes. Depuis, il est devenu un collectionneur de statuettes grecques très respecté? Et de nombreux investissements le rendirent fort riche.
- Et d'où vient l'ombre du tableau ?
- Ce qu'il vous faut savoir, c'est ce que je ne suis pas son unique enfant. Onze ans avant ma naissance, ma mère a donné la vie à un fils, Norman. Mais Norman n'avait qu'une idée en tête : parcourir le monde à la recherche de l'aventure. Ainsi, lorsqu'il atteint l'âge de dix-sept ans, il décida de partir à bord d'un bateau, à l'insu de mes parents.
- Je présume que Sir Matthew a très mal pris son départ.
- Effectivement.
- Et vous avez besoin de mes services car le fils prodigue est de retour.
- C'est là que se pose le problème, Mr Holmes, souleva Emily. Selon moi, l'homme qui est venu se présenter chez nous sous le nom de Norman Prescott n'est pas mon frère.
- Qu'en pense votre père ? demandai-je.
- Lui croit au contraire qu'il s'agit réellement de son fils.
- Mais avez-vous des raisons de douter de l'avis de votre père ? avançais-je. Après tout, il doit le connaître mieux que vous, puisque lorsque votre frère est parti, vous n'aviez?
- ? Que sept ans. Oui, je sais, docteur. Mais mon père n'a jamais été démonstratif. Nous étions ses enfants, certes ! mais quinze jours loin de lui, et il ne nous reconnaissait plus. »
Sceptique, Sherlock Holmes dévisagea notre invitée :
- N'exagérez-vous pas quelque peu, mademoiselle ?
- Pour être tout à fait franche, je dois avouer que cet homme ressemble énormément à Norman sur le côté physique, d'après le peu que je puisse me rappeler.
- Vous nous avez parlé de votre père, mais quelle est l'opinion de votre mère à ce sujet ?
- Mère n'est pas chez nous actuellement. Elle a été informée récemment qu'une vieille cousine était souffrante. Elle est partie veiller sur elle. »
Holmes se leva subitement et se mit à faire le tour du tapis. Une lueur de vif intérêt brilla dans ses yeux. Il bondit ensuite sur son étui à cigarettes, en attrapa une et l'alluma. Le tabac sembla le calmer.
- J'espère que la fumée ne vous dérange pas.
- Ne vous inquiétez pas, Mr Holmes ! J'y suis habituée. Mon père est un fumeur invétéré.
- Ainsi, vous nous dites que votre mère est absente ? Elle n'a donc pas vu le soi-disant Norman ?
- Non. Il est arrivé trois ou quatre jours après son départ.
- Vous pensez que ce jeune homme a éloigné Lady Prescott pour éviter qu'elle ne le dénonce en tant qu'imposteur ? » dis-je à Holmes.
Mon ami me répondit avec un léger accent ironique :
- Vous lisez en moi comme dans un livre ouvert, Watson. Effectivement, c'est ce que je pense? Pour en revenir à vous, Miss Prescott, sur quels points vous basez-vous pour affirmer que Norman ? appelons-le comme ça puisque c'est sous ce nom qu'il s'est présenté ? n'est pas celui qu'il déclare être ?
- Dans mes souvenirs, malgré son désir incessant de parcourir le monde, Norman était un garçon charmant. Ce Norman-là est plutôt froid, moqueur? Et puis, il a pour ami cet horrible bonhomme. Le vrai Norman n'aurait jamais donné son amitié à ce genre d'individus.
- Quel bonhomme ? m'exclamai-je, devançant la pensée de mon ami.
- Un Américain' Un grossier personnage que ledit Norman aurait ramené lors de ses aventures au pays des mines d'or? Il s'appelle Hardgrove.
- Lequel Hardgrove affirme qu'il s'agit bel et bien de Norman Prescott.
- Effectivement », confirma Emily.
Le détective afficha sur sa face un masque grave. Il confia à Miss Prescott et à Violet Morton qu'il partirait avec elles ? en ma compagnie, bien sûr ? par le prochain train. Aussitôt, Emily Prescott ne put s'empêcher de le remercier de tout son c'ur.



II


Halladick Manor était une immense bâtisse implantée au milieu de la campagne anglaise, aux abords du minuscule village de Cadenfish, mais se trouvant seulement à moins de trois heures de la capitale. A bord de la voiture blanche des Prescott, Violet, Emily, Sherlock Holmes et moi-même devisions de la beauté magique du paysage avoisinant.
La blancheur des pierres de Halladick Manor se détachait de la verdure de la lande et du ciel bleu. Habiter dans un tel endroit devait faire songer au paradis, tant l'endroit était serein sous par le chant mélodieux des oiseaux.
Ma montre annonçait déjà 17 heures. Cadenfish était peu desservi par les chemins de fer. La première phrase de notre voyage qui se référait à notre affaire fut prononcée par Holmes à l'adresse d'Emily :
- Pour quel motif comptez-vous faire accepter notre présence à votre père, Miss Prescott ?
- Ne craignez rien ! Père n'ignore pas le but de ma visite à Londres. Malgré son intime conviction au sujet de mes « idées ridicules », il a consenti à vous inviter en sa demeure. Il aura ainsi le privilège de vous rencontrer ; il pense également que Mr Chapman et vous me ferez changer d'avis au sujet de Norman.
- Qui est Mr Chapman ?
- Howard Chapman est l'avocat de mon père. Ce que mon père n'avait pas prévu, c'est que Mr Chapman est de mon avis : il est persuadé que Norman n'est justement pas Norman.
- Et Norman, est-il au courant de notre visite ? questionnai-je, intrigué.
- Absolument !
- Et a-t-il soulevé une protestation à ce sujet ? fit Holmes.
- Pas le moins du monde.
- Il ne craint donc pas d'être démasqué ?
- Peut-être est-il sûr de son plan, proposai-je.
- Sans doute, Watson, sans doute? Me connaît-il, au moins ?
- Il vous prend pour un simple détective de second ordre. »
Holmes émit un petit ricanement.
- Ceci explique sans doute cela. Mais son ami aurait peut-être pu le renseigner à mon sujet.
- Mr Hardgrove est intimement persuadé qu'il est le véritable Norman Prescott. Il pense donc qu'il n'y a rien à craindre de ce côté? De plus, il n'a jamais entendu parler de vous.
- Pas même par les journaux ou les récits du Dr Watson ?
- Impossible : Mr Hardgrove est illettré. Tout au long de sa vie, il n'a fait que travailler avec ses mains, exerçant des professions telles que cow-boy, fermier ou chercheur d'or. C'est d'ailleurs dans les mines d'or que Norman l'a rencontré.
- Belle soirée en perspective, sourit Holmes. En plus de Messrs Hardgrove et Chapman, votre père a-t-il d'autres invités ? »
Miss Prescott se tourna alors vers Violet, laquelle répondit à sa place :
« Emily a reçu l'autorisation de nous inviter, Cyril et moi.
- Oh ! souris-je. Cela signifie que nous aurons la joie de rencontrer votre mari. »
Holmes se mit à glousser.
« Ce bon Watson ! Toujours aussi romantique ! »
La voiture stoppa devant le perron. Le cocher sauta de son siège, ouvrit la portière et aida les deux jeunes filles à mettre pied à terre. Notre petit groupe pénétra ensuite dans la maison, Emily nous servant de guide.
Elle nous mena jusqu'à un vaste salon agrémenté de riches tapisseries. Près de l'une des portes-fenêtres, afin de mieux profiter de la lumière du jour, se tenait un vieil homme corpulent, examinant de près une statuette féminine. Je pressentis en lui un homme distrait en m'apercevant qu'il était encore vêtu d'une robe de chambre rouge bordeaux et qu'il n'était pas gêné de paraître à nos yeux dans un tel accoutrement.
Percevant notre présence, il s'élança vers nous en brandissant vigoureusement l'oeuvre d'art.
« Emily ! Te voilà enfin ! Regarde ce que je viens de recevoir ! Magnifique ! Quel chef d'oeuvre ! »
Il agita la statuette presque jusque sous mon nez.
« Observez bien, monsieur ! Observez de tous vos yeux, car vous ne reverrez pas une telle merveille avant longtemps. Je n'ai jamais vu une Déméter aussi raffinée. Ne trouvez-vous pas qu'elle est extraordinaire ?
- Vous avez mille fois raison, monsieur », rétorquai-je par politesse.
L'homme prit subitement conscience qu'il s'adressait à un parfait inconnu. Je pus lire dans ses yeux une légère lueur d'inquiétude. Il implora ensuite l'aide d'Emily.
« Euh? Dis-moi, ma chérie, qui sont ses messieurs ?
- Père, je t?ai expliqué que je comptais les contacter pour leur parler de Norman. Je te présente Mr Sherlock Holmes et son ami, le Dr Watson.
- Sherlock Holmes ? ! Oh, bon sang ! Bien sûr ! Bien sûr ! »
Il attrapa la main de Holmes et la serra énergiquement.
« Enchanté de faire votre connaissance, Mr Holmes ! Oh, bon sang ! Quelle merveilleuse journée ! Déméter et Sherlock Holmes le même jour.
- Votre joie fait plaisir à voir, Sir Matthew, sourit modestement Holmes.
- N'est-ce pas ? Je crois que c'est le retour de mon fils qui est à l'origine de mon état.
- Je trouve dommage que votre épouse ne soit pas là pour partager votre bonheur.
- Hélas ! soupira le collectionneur. Hazel est au chevet d'une parente gravement malade. Je lui ai toutefois envoyé un télégramme pour lui annoncer cette nouvelle. »
Holmes avança d'un ton railleur :
« Quelle fut la réponse de votre femme ?
- Elle n'y a toujours pas répondu. A mon avis, le village où habite la cousine de ma femme est très mal desservi par la Poste. Songez donc ! Cela se trouve en pleine montagne.
- Mais vous n'avez pas à l'excuser, Sir Matthew. »
Soudain, une voix fut lancée derrière nous. Le ton se voulait moqueur et hautain.
« Ainsi, voici donc le fameux détective privé qui a répondu à l'appel désespéré de ma s'ur. Et moi qui croyais que ce genre d'individus n'existait qu'en Amérique. »
Nous nous retournâmes et nous vîmes alors devant nous un homme sportif aux cheveux blonds, âgé d'environ trente-cinq ans. Il n'était pas nécessaire d'avoir le talent de mon ami pour lui deviner, à la vue de sa peau tannée, un passé d'aventurier. Derrière lui apparaissait un homme au visage sévère dont la haute taille était enserrée dans un sinistre costume gris.
La bouche déformée par une moue railleuse, le blond s'avança vers nous de son pas rapide.
« Rappelez-moi votre nom, monsieur ? Ne serait-ce pas Charles O?Wolfe ?
- Sherlock Holmes, rectifia sèchement mon ami. Et voici mon confrère et ami, le Dr Watson' Norman Prescott, je présume ?
- Mais dites-moi ! Vous êtes quelqu'un de très malin, savez-vous ? !
- Allons, Norman, pria Sir Matthew, ces messieurs sont mes invités. Tu te dois de les respecter. Mr Holmes est un homme de grande réputation.
- Nous ne savons pas encore s'il est réellement Norman », grommela l'homme sombre derrière l'aventurier.
Je crus un instant que Sir Matthew allait se mettre en colère et réduire en miette la statuette qu'il tenait encore dans la main. Mais je réalisai brusquement combien l'ancien magistrat était quelqu'un de grande volonté. Il parvint à se maîtriser, posa la représentation de la déesse Déméter sur une table proche de lui et s'exclama enfin :
« Vous me connaissez depuis suffisamment longtemps, Howard, pour savoir que je ne suis pas un vieux sénile.
- En effet, Sir Matthew, confirma gravement l'homme au costume gris.
- Insinueriez-vous donc que je ne peux pas reconnaître mon propre fils ?
- Je pense personnellement que l'affaire est beaucoup plus compliquée que vous ne pensez le croire. »
Le regard d'Howard Chapman se mit à vriller la nuque de Norman. Ce dernier rétorqua :
« Personnellement, je trouverais scandaleux qu'un père ne puisse pas reconnaître son fils. Ah, si mère était là ! Qu'en penses-tu, père ?
- Tout à fait d'accord, Norman. Car, moi, je reconnaîtrais mes enfants entre mille !
- Mais enfin, père ! implora Emily. Ne vois-tu pas qu'il est différent de l'ancien Norman ?
- C'est vrai, admit Sir Matthew, en hochant la tête. C'est son séjour aux Etats-Unis qui l'a rendu ainsi. »
Emily se précipita vers l'avocat et lui attrapa le bras :
« Mr Chapman ! Vous venez de l'interroger, n'est-ce pas ? Vous venez de lui poser des questions très précises sur le Norman avant son grand départ.
- C'est exact, Miss Prescott, grogna Chapman. J'ai bel et bien suivi les directives que nous avions pris, votre père, vous et moi.
- Qu'en concluez-vous ? La liste de questions que nous avions consciencieusement préparée l'a-t-elle démasquée ? »
Pendant un long moment, Chapman lança de nouveau un regard noir vers Norman.
« Malheureusement, répondit-il enfin, il a donné toutes les bonnes réponses, y compris les plus intimes' mise à part?
- ? Mise à part ? » attaqua aussitôt Emily.
Lentement, Chapman sortit de sa poche une feuille de papier pliée en quatre. Il l'ouvrit et étudia le document pendant quelques secondes.
« A la question 86, il est demandé à Norman de me citer les différents animaux domestiques qu'il a eus. La réponse attendue devait comporter le chien colley Wellington et le fox-terrier Bobo.
- Et il n'a pas su les replacer ? avançais-je.
- Au contraire, docteur, non seulement, il me parla de ses longues promenades avec Bobo et Wellington, mais il me mentionna également l'existence d'un petit lapin nommé Zidore.
- Zidore ? ! s'écria Sir Matthew. Par Dieu ! Je l'avais oublié, celui-là ! Cette satanée boule de poils bleus, qui traînait partout dans la maison. Comment ai-je pu ne pas m'en souvenir ? ! Messieurs, Zidore fut le premier compagnon domestique de Norman.
- L'avantage avec ce genre de questions, grinça le blond, c'est de constater que je ne suis pas amnésique.
- Sauf au sujet de la question 108, ajouta immédiatement Chapman. Elle rappelle qu'au cours de la huitième et la neuvième année de Norman, celui-ci se lia d'amitié avec un garçon du voisinage qui mourut dans un accident quelque temps après son dixième anniversaire. Je vous ai alors demandé son nom. »
La remarque de l'homme de loi fut le don de déstabiliser Norman pendant un instant.
« Que diable me chantez-vous là, Chapman ? Je vous ai répondu : Vinny ; il s'appelait Vinny !
- Soit, Vinny était son surnom, mais quel était son véritable nom ?
- Je? je ne sais plus.
- Hum'
- Mais' Après tout, c'est normal' Voyons, nous n'étions que des petits garçons. Nos seuls surnoms nous suffisaient.
- Il s'appelait Kevin Phitlean.
- Sache, fit Emily comme pour remettre le couteau dans la plaie, qu'à ton âge, Norman, j'avais moi aussi une bonne amie. Elle s'appelait très précisément Diana Osborne.
- Oui, sourit Norman. Je me souviens de la petite Osborne.
- Mais pas du petit Phitlean ? ironisa Emily.
- Pas du tout, lança Norman d'un ton sec. Je me souviens très bien de Vinny.
Mais déjà, Emily éclata de fureur :
« Eh bien, vous êtes un menteur, monsieur ! Un satané menteur ! Vous ne vous êtes même pas rendu compte que vous vous êtes trahi ! !
- Trahi ? Com' comment ça ? ! »
On ne pouvait plus tenir la jeune femme. Je crus même qu'elle devenait folle. Et à en juger par l'inquiétude que reflétait le visage de Violet Morton, cette dernière devait partager mon avis. Sherlock Holmes, quant à lui, restait imperturbable, attendant la suite des événements.
Pendant ce temps, Emily Prescott hurlait à qui voulait l'entendre :
« Ah, vous avez une bonne mémoire ! Ah, vous vous souvenir fort bien de la petite Diana Osborne. Eh bien, c'est impossible !
- Tiens donc ? Et pourquoi ?
- Parce qu'à l'époque où j'ai connu Diana, se calma brusquement Emily de manière froide, sûre de sa victoire, le véritable Norman avait déjà quitté l'Angleterre. »
La réplique d'Emily eut sur Norman l'effet d'une douche froide. Un long silence suivit ; l'atmosphère était désormais pesante. Pour ma part, je n'étais pas mécontent de voir ce prétentieux commettre une erreur. Sous les regards d'Emily et Chapman, ravis de voir l'aventurier pris à son propre piège, Norman commença à bégayer, tendant de reprendre pied :
« Mais' Non' C'est impossible? Je revois encore cette petite blondinette qui? »
Le sourire d'Emily tomba. Visiblement, quelque chose clochait dans son raisonnement.
« Une? une blondinette ? Mais Diana a les cheveux noirs.
- Dans ce cas, prétendit aussitôt Norman, j'ai confondu. Ma mémoire n'est pas sans faille. Je me souviens surtout de cette petite blonde qui traînait toujours avec toi.
- Clemency ! soupira Emily.
- Clemency ? ? réagit furieusement Chapman.
- Clemency Nichols' Une fille qui était venue en vacances dans notre village et avec qui j'étais devenue amie.
- Et à cette époque, demanda Chapman, Norman n'était pas encore parti ?
- En effet, souffla Emily à regret.
- Eh bien, tu vois, Emily, sourit son père. Toute chose a une explication. Tu fais une montagne d'un rien' Ah ! Le dîner est annoncé. »
En effet, un gong venait de résonner quelque part dans la maison. Sir Matthew attrapa le bras de Norman et l'entraîna hors du salon. Norman avait repris son sourire méprisant. Howard Chapman les suivit à quelques pas de distance, les poings serrés et le visage rouge de colère. Lorsque les trois hommes disparurent, Emily, soutenue par Violet, nous dévisagea.
« Euh? Mr Holmes ! Docteur Watson ! Je vous prie de me pardonner ma conduite inqualifiable.
- Ne craignez rien, Miss Prescott ! Nous comprenons fort bien votre réaction.
- Merci !? Eh bien, allons dîner !
- Vous nous excuserez un instant, mais le docteur et moi devons nous entretenir seul à seul. »
Emily remercia encore une fois Holmes avant de se retirer en compagnie de Violet. Aussitôt, mon ami se mit face à moi.
« Alors, Watson, que pensez-vous de notre revenant ?
- Je n'ai jamais vu un type plus méprisable que ce Norman. Miss Prescott a toute ma sympathie. Je serais ravi de voir la mise en scène de cet arrogant personnage réduite en morceaux par vos déductions.
- Hum' Il est vrai que son caractère est impossible, mais vous devez avouer qu'il est fort? Je dirais même très fort.
- Que pensez-vous de lui ? Votre premier examen permet-il de démasquer cette horrible imposture ?
- Malheureusement, mon bon Watson, je crains que cela ne vous fasse pas plaisir. Seul le mauvais caractère de ce garçon est contre lui. Comme Miss Prescott l'a elle-même expliqué, il existe un large fossé entre l'ancien Norman et l'actuel. Mais le reste de l'examen est en sa faveur : il a parfaitement répondu aux questions posées par Chapman et, selon Sir Matthew, il est le sosie parfait de l'authentique Norman. Et je dis bien parfait.
- Que voulez-vous dire ?
- En réalité, on démontre toujours des différences entre un sosie et son original, que ce soit les yeux, les cheveux ou les arêtes de la mâchoire. Lorsque le soi-disant Norman s'est prêté sans le savoir à mon regard, j'ai immédiatement fixé ses yeux. Ce sont surtout les yeux qui permettent de déterminer un lien de parenté entre deux personnes.
- Et alors ?
- A vrai dire, ce principe ne fonctionne pas à 100 %, mais à première vue, il est bien Norman Prescott. Ses yeux sont du même bleu que ceux de Sir Matthew et Emily. Mais il convient de se rappeler que ce « sosie » n'est parfait qu'aux yeux de Sir Matthew. Or, Miss Prescott nous a affirmé que l'ancien magistrat n'est pas très démonstratif au sujet de l'affection qu'il peut porter à ses enfants. Personnellement, je partage l'avis de Chapman : l'affaire est beaucoup plus complexe qu'elle en a l'air... Mais j'ai une idée ; après le dîner, arrangez-vous pour tenir Norman à l'oeil !
- Comme vous voudrez ! »



III


Pour le dîner, nous nous tenions tous rassemblés autour de la grande table de la salle à manger. Sir Matthew Prescott occupait le bout de table. Il avait défini lui-même les places de ses invités. Ainsi, il aurait sur sa gauche Norman, Howard Chapman, Hardgrove et Holmes. Sur sa droite se tenaient sa fille Emily, Violet, Cyril Morton et moi-même.
C'est ainsi que je pus faire la connaissance de Cyril Morton, l'heureux homme qui avait épousé la ravissante Violet Smith. Morton était un garçon au visage sympathique et aux cheveux bruns peignés avec soin. Sa face affichait un sourire sincère, preuve qu'il avait conscience de la chance qui l'occupait. Songez donc ! Il avait épousé la femme qu'il aimait, laquelle lui offrait une vie confortable depuis qu'elle avait perçu l'héritage de son oncle Ralph. De plus, il était l'une des têtes pensantes d'une compagnie productrice d'électricité implantée à Manchester, la fameuse Société Morton & Kennedy.
Je découvris en Morton un voisin de table des plus agréables, possédant un vaste choix de sujets de discussion. Nous ne tardions pas à devenir une vraie paire d'amis. Il nous remercia maintes et maintes fois, Holmes et moi, de l'assistance que nous avions apportée à son épouse pour la sortir des griffes de l'ignoble Jack Woodley, à l'époque où elle était le professeur de piano de la fille de Bob Carruthers.
Pour ce qui était de l'Américain, Gary Hardgrove, sa physionomie était masquée par une large barbe noire. L'ami de Norman Prescott était bien tel que je me l'étais représenté dans mon imagination lorsque j'avais appris qu'il était un ancien chercheur d'or. Trapu, les mains calleuses, le visage ridé et fermé, d'un âgé indéterminé, Hardgrove exposait à tous les regards sa vie passée dans de rudes conditions. Je remarquais toutefois qu'il contemplait assez souvent Sir Matthew, comme s'il cherchait à le définir avec précision. De temps en temps, Holmes lui adressa la parole à voix basse, répondant à un appel de politesse, mais l'ouvrier ne se contenta que de simples réponses brèves. Visiblement, Gary Hardgrove n'était guère à l'aise dans ce genre de réunions.
Hormis l'attitude que témoignait Sir Matthew à son égard, Norman Prescott ? du moins, s'il était bien Norman Prescott ? se sentait en terrain ennemi. Et son ami Hardgrove, enfermé dans son mutisme, ne l'aidait pas. Comme Sherlock Holmes était masqué à ses yeux par Chapman et Hardgrove, c'était vers moi que se tournait de temps en temps Norman pour exprimer, par un regard chargé d'éclairs, son mécontentement de voir un détective assis à la même table que lui.
Face à un tel sentiment de mépris, je n'aurais jamais cru qu'il voulût nous adresser la parole, que ce soit à Holmes ou à moi.
« Dites-moi, docteur Walters'
- Watson. Mon nom est Watson. »
Par son regard, Norman me fit comprendre qu'il le savait fort bien. C'était à croire qu'il s'amusait à paraître de plus en plus antipathique.
« Docteur Watson, à quel titre vous permettez-vous de vous immiscer dans une affaire de famille ?
- A aucun, Mr Prescott?
- Mr Prescott ? ricana Norman. Cela me fait énormément plaisir de vous entendre prononcer mon nom.
- Nous ne sommes que les humbles invités de Sir Matthew, ajoutais-je, ignorant cette dernière réplique. Pour quelle raison croyez-vous que nous sommes ici ?
- Ne jouez pas au plus fin avec moi, docteur ! aboya l'homme aux cheveux blonds, le poing fermement posé sur la table. Je sais très bien ce pour quoi ma s'ur vous a appelés ! Je suis loin d'être un imbécile.
- Allons, Norman ! intervint Sir Matthew sans rudesse. Cela ne sert à rien de s'emporter.
- Excuse-moi, père ! »
Après la brusque réplique de l'impoli, je me tournais vers Holmes. Doeun sourire, celui-ci m'apprit qu'il n'aurait pas mieux fait en réponse à la brusque question de Norman. Puis il me sembla qu'il étudiait attentivement l'assiette de Hardgrove, lequel lançait ses mains à l'assaut des cailles, comme s'il avait peur que, malgré leur état, elles ne décidassent de s'envoler. Constatant que Hardgrove n'avait aucune considération pour son unique costume, déjà fort usé, il lui fit remarquer :
« Ainsi, Mr Hardgrove, vous êtes gaucher.
- Tout à fait, sir !
- Votre manière de vous emparer de ces délicieux volatiles est extraordinaire. »
Hardgrove, Morton et moi fûmes surpris d'entendre Holmes discuter d'un tel sujet : la manière dont se prenait le mineur pour attraper les cailles n'avait en vérité rien d'extraordinaire.
Holmes répéta le mot « extraordinaire » avant de mordre dans l'aile de l'oiseau posé dans son assiette. Un instant, je crus percevoir chez Sir Matthew un froncement de sourcils, comme s'il jugeait le comportement de mon ami des très étranges. Mais une question que lui posa son fils reprit son attention.
Mis à part Chapman, Hardgrove et Holmes, chacun continua la conversation avec son voisin de table. Emily et Violet évoquaient la nouvelle mode de Paris, Morton et moi-même dissertions sur les bienfaits de l'électricité et sa domination inexorable dans notre futur, tandis que Sir Matthew Prescott vantait à Norman l'heureux temps de l'Antiquité grecque.
Brusquement, Sherlock Holmes toussota pour attirer notre attention. Il s'exprima par une question d'un aspect très banal :
« Excusez-moi, Mr Norman, mais pourrais-je savoir de quel endroit venez-vous précisément ?
- Serait-ce un interrogatoire, Mr O?Wolfe ?
- Du tout. Simple curiosité de ma part.
- Mon dernier domicile était établi à Abelswann Town, dans le Wyoming. J'y ai vécu durant près de trois ans. C'est d'ailleurs là que j'y ai rencontré Mr Hardgrove ; n'est-ce pas, Gary ?
- Tout à fait, Norm.
- Qu'est-ce qui vous a attiré à Abelswann Town ? poursuivit Holmes.
- Les mines d'or, bien sûr, ricana Norman. Je suppose que vous ne me croyez pas ?
- Au contraire : vos mains trahissent votre passé d'ouvrier manuel, et votre teint, ainsi que celui de Mr Hardgrove, m'indique que vous avez vécu pendant une longue période sous un climat dont dépend également le Wyoming? Je pense également que, si vous n'êtes effectivement qu'un imposteur ? comme l'affirment Miss Prescott et Mr Chapman ?, c'est là-bas que vous avez rencontré le vrai Norman Prescott. Cependant, je dois vous avouer qu'une question me trotte dans la tête depuis un bon moment ; une question que sûrement seul vous pouvez y répondre.
- Laquelle ? fit Norman d'un air de défi.
- Vous êtes encore assez jeune : vous n'avez pas atteint la quarantaine.
- Et alors ?
- La plupart des aventuriers reviennent au pays après une très longue période d'absence. Ce n'est pas votre cas : on ne peut pas considérer que dix ou quinze ans sont une longue période à vivre pour un mineur d'or.
- Effectivement ! grimaça Norman. Mais vous devez comprendre que j'ai eu le mal du pays. »
Il montra ses dents à tous par un sourire avant d'ajouter :
« Et puis c'est à croire que la malchance était avec moi? L'or que j'ai réussi à amasser ne m'aurait même pas permis d'acheter un âne galeux.
- Vous considérez donc qu'une traversée de l'océan vers l'Angleterre vaut moins cher qu'un âne galeux ?
- L'âne n'était qu'une image, Mr O?Wolfe. En ce qui concerne les moyens employés pour gagner mon cher pays, cela ne vous regarde en rien.
- Seulement, grommela Chapman, Mr Holmes vient de soulever un point important. Vous êtes parfaitement libre de ne pas y répondre, soit ! mais vous aurez à en subir les conséquences. »
A la surprise de tous, ce fut Hardgrove qui répondit :
« Pourtant, maître, la solution est fort simple : nous avons voyagé clandestinement dans la soute d'un navire de marchandises. »
La réplique du mineur eut pour conséquence de faire sourire mon ami.
« Depuis combien de temps connaissez-vous Mr Prescott ?
- Oh ! répondit Hardgrove après un temps de réflexion. Je dirais environ quatre ans.
- Vous l'avez toujours connu sous le nom de Norman Prescott ?
- Eh bien' Euh? Oui, bien sûr.
- Pourquoi hésitez-vous, Mr Hardgrove ? » attaqua brusquement Holmes.
Hardgrove baissa la tête comme un enfant pris en faute. Howard Chapman jugea bon d'insister :
« Répondez !
- En fait, la première fois que j'ai rencontré Norm, il s'est présenté à moi sous le nom de Rodney Abburns.
- Rod' Rodney Abburns ? ! répéta Morton, tentant de comprendre la situation. Alors ce serait son véritable nom ?
- La ferme, imbécile ! s'emporta Norman. Mon nom est Prescott.
- Je suis désolé, Norm, s'excusa Hardgrove.
- Ce n'est pas grave ! L'affaire sera vite éclaircie. Voilà ! Mr Hardgrove a dit vrai : je me suis présenté à lui sous un faux nom.
- Pourquoi avoir renié ton nom ? intervint Sir Matthew.
- Oh ! Je ne l'ai pas renié, père? Seulement, avant d'arriver au Wyoming, je me trouvais au Nebraska et je m'étais fait là-bas quelques ennemis. Voulant m'en débarrasser, j'ai fui la région et ai pris pendant quelques temps le nom d'Abburns.
- Au bout de combien de temps avez-vous dévoilé à Mr Hardgrove votre véritable identité ? questionna Holmes.
- A peu près un an, lorsque j'étais sûr que l'amitié qu'il me portait était sincère.
- Quelle fut votre réaction, Mr Hardgrove, lorsque vous avez appris cela ?
- J'ai tout de suite compris : je dirais que cette pratique est courante là d'où nous venons. Il est parfois nécessaire de se faire oublier.
- Vous-même, avez-vous utilisé ce stratagème ?
- Jamais de la vie, mais je dois dire que je n'ai jamais vécu les ennuis de Norm.
- Au cours de vos aventures, n'avez-vous jamais rencontré un autre individu nommé Norman Prescott ou qui portait un nom ressemblant ?
- Je n'en ai pas le souvenir.
- En ce qui vous concerne, pourquoi avez-vous décidé de suivre Mr Prescott jusqu'en Angleterre ?
- Si Norm avait le mal du pays, j'en avais assez, quant à moi, de m'user jusqu'à la moelle pour rien. Songez donc ! Passer plus de quarante ans à travailler dur pour ne récolter finalement que des miettes de pain. Je ne voulais plus de cette vie. Alors, que faire ? Où aller ? Je n'avais rien, pas même une famille qui aurait pu m'héberger. Et mon meilleur ami me proposait de gagner l'Angleterre en sa compagnie. Qu'auriez-vous fait à ma place ?
- Sans aucun doute comme vous, Mr Hardgrove. Mais Mr Prescott vous avait-il parlé de sa famille ? N'aviez-vous pas peur de la réaction de cette dernière en présence d'un simple manuel ?
- Norm m'avait expliqué tout ça. Mais selon lui, il n'y aurait aucun problème à ce sujet. Son grand-père était lui aussi un ouvrier. Sir Matthew comprenait les gens comme moi.
- C'est exact, admit le collectionneur. Mon père était un modeste boulanger. J'ai dû travailler très dur pour arriver à atteindre la profession de magistrat. J'ai un profond respect pour les petites gens.
- Ce sentiment t?honore, père, sourit Emily. Mais ne vois-tu pas que Mr Hardgrove et cet imposteur ont monté cette combine de toute pièce pour mettre la main sur ta fortune ?
- Sottises ! grogna l'ancien magistrat. Les fichus romans d'aventure que tu as l'habitude de lire t?ont montée à la tête.
- Je crois, Sir Matthew, protesta Chapman, que vous êtes trop dur avec votre fille. Votre expérience de juge a dû vous montrer que ces pratiques existent bel et bien. Je mettrai tout en oeuvre pour vous prouver que « Norman » n'est rien d'autre qu'un vulgaire usurpateur d'identité. »



IV


Quelques temps après le dîner, je me retrouvais en compagnie de Sir Matthew Prescott dans le fumoir-bibliothèque, disposé au rez-de-chaussée de Halladick Manor, donnant sur l'arrière du domaine. Deux portes-fenêtres boisées permettaient d'atteindre une terrasse carrelée de rose saumon. Suivait ensuite un terrain de pelouse parsemé de nombreux massifs de roses rouges à vingt mètres de là. Le coucher de soleil donnait au ciel de magnifiques couleurs orangées.
Je découvris en Sir Matthew un passionné des aventures de Sherlock Holmes publiées dans le Strand Magazine. Notre conversation consistait en réalité à un véritable interrogatoire de sa part dans le but de me tirer des renseignements exclusifs sur le grand détective. Avec le sourire, je m'amusais à lui faire miroiter certaines réponses sans pour autant dévoiler les secrets de la vie de Holmes.
Mon ami ne se trouvait pas avec nous, m'ayant annoncé qu'il était parti faire une course. Je me demandais ce qu'il pouvait bien cacher mais je m'étais abstenu de le lui demander, connaissant ses réticences à révéler ses pensées avant l'heure choisie par lui. Son unique recommandation à mon égard était de veiller aux agissements de Norman. Malheureusement, le prétendu fils Prescott avait exprimé le désir de se retirer seul dans sa chambre, afin d'avoir quelques moments de répit.
Ne pouvant surveiller efficacement l'aventurier revenu, je me dis alors que Holmes voulait sans doute protéger Sir Matthew contre une quelconque manipulation de la part de Norman. Lorsque le magistrat vint m'attraper le bras pour m'inviter à prendre un verre et savourer un cigare au fumoir, je vis là un bon moyen d'accomplir ma mission.
Tandis que Sir Matthew se lançait dans une fine analyse de ce qu'il avait lu au sujet du « Signe des Quatre », l'avocat Chapman fit son entrée et, la main gauche sur la poignée de la porte, il nous dévisagea pendant un court instant. Je crus même qu'il fut contrarié lorsqu'il nous découvrit.
Sir Matthew remarqua enfin sa présence.
« Ah ! Howard ! Venez donc fumer un cigare avec nous !
- Euh? Non merci, Sir Matthew ! rétorqua l'homme de loi, une cigarette entre les doigts de sa main droite. Mais je pensais que votre fils était avec vous.
- Je crois qu'il se repose dans sa chambre, répondis-je.
- Dans sa chambre ? Hm !? Merci, docteur. »
Chapman hésita encore quelques secondes avant de disparaître, refermant la porte derrière lui.
« C'est à croire, fis-je remarquer, que maître Chapman ne trouvera pas le sommeil avant d'avoir pu prouver que Norman n'est en fait qu'un ignoble imposteur.
- Le comportement d'Howard est honorable, sourit Sir Matthew. Ses agissements ont pour but de me préserver contre d'éventuels ennuis. Emily, votre ami et lui se font du souci pour rien. L'homme qui se trouve sous ce toit est bel et bien mon fils Norman.
- Comment en êtes-vous si sûr ?
- Je suis tout de même son père. Je sais reconnaître mes enfants. Je pourrais vous retourner la question en vous demandant sur quels faits vous basez-vous pour prétendre qu'il n'est pas Norman ? Aucun ! En vérité, ses opposants n'ont jamais connu Norman. Emily ? Elle était trop jeune lorsque Norman a quitté la maison. Howard ? A l'époque, il n'avait que faire de mes enfants, sauf au moment où il dut organiser des recherches lorsque Norman est parti pour l'Aventure. Il ne le connaît pas. Les Morton, Mr Holmes et vous-même ? C'est la première fois de votre vie que vous le voyez. »
Je devais admettre que le collectionneur avait raison. De nous tous, c'était bien lui qui connaissait le mieux son fils. Et l'idée que cet insupportable prétentieux pût être l'authentique Norman Prescott me fit froid dans le dos. Peut-être était-ce l'idée qui perturbait la jolie tête d'Emily et qui la forçait à rejeter la vérité. Quant à Howard Chapman, il avait la méfiance toute naturelle des juristes face à ce genre d'affaires. En outre, je me rappelais les paroles de Holmes qui m'expliquait que ses déductions lui démontraient qu'il s'agissait bien là de Norman. A cela s'ajoutait une totale maîtrise de la connaissance de la biographie passée de l'aventurier. Le bilan était facile à effectuer : l'homme au caractère impossible et Norman ne seraient finalement qu'une seule et même personne.
Mais quelque chose clochait. Un quelque chose qui, juridiquement, n'avait aucune valeur, mais qui se manifestait en chacun de nous. Le comportement que tenait l'individu avait de quoi nous inquiéter, certes ! mais quelque chose de terrible, quelque chose d'innommable se ressentait tout au fond de son être et attirait notre méfiance.
Joeignorais quel était le plan de Holmes, mais je priais secrètement pour qu'il pût arriver à ses fins. Si un homme était capable de désamorcer la situation, c'était bien lui. Au moment de partir en direction du village de Cadenfish, Holmes m'avait lancé un léger sourire, me faisant comprendre qu'il avait un certain contrôle sur les événements.
Sir Matthew s'amusait à lancer des ronds de fumée en direction du plafond. Quant à moi, je contemplais pendant un instant le bout incandescent de mon cigare, perdu dans mes réflexions. Si un imposteur avait pris la place de Norman Prescott, quel intérêt aurait-il à le faire ?
« Dites-moi, Sir Matthew, maintenant que votre fils est revenu, cela va changer bien des choses.
- En effet, confirma le vieil homme. J'ai du temps à rattraper avec lui.
- Loeinconvénient, pour lui, sera de savoir dans quelle branche d'activités il va se lancer, maintenant qu'il est de retour au pays.
- Non, vous n'avez pas à vous en faire, docteur. Ma fortune est suffisamment grande pour pouvoir entretenir Norman en plus d'Emily.
- Qu'en pense-t-il ?
- Norman est au courant. Mais il m'a assuré qu'il comptait s'occuper en devenant horticulteur. Il m'a raconté que s'occuper de plantes l'avait toujours détendu. Il envisage également d'employer son ami, Mr Hardgrove, comme assistant. »
Une telle vision de l'avenir était tout ce qu'il y avait de plus logique. Mon opinion quant aux intérêts de Norman était amplement confirmée. Voilà comment je voyais les choses : aux Etats-Unis, un certain Rodney Abburns ? nom sous lequel il s'était présenté à Hardgrove lors de leur première rencontre ? fit la connaissance du vrai Norman Prescott, lequel lui ressemblait énormément. Il apprit que celui-ci était le fils d'un riche notable d'Angleterre. Il vit là une bonne occasion de s'enrichir. Mal de son pays, Prescott fut heureux de voir un compagnon à qui il pouvait se confier ouvertement et, évidemment, Abburns l'encourageait à cela, peut-être même en l'arrosant d'alcool. C'est ainsi que Norman lui raconta chaque détail de sa vie, rattaché à des souvenirs chers à son c'ur. Devant Chapman, Abburns avait seulement récité une leçon si souvent étudiée. Pour parfaire son « identité », Abburns avait déniché là-bas un pauvre vieux naïf qui, n'ayant jamais connu le véritable Prescott, était prêt à juger qu'il était bel et bien Norman.
Tel était mon impression et, j'en étais sûr, également celle de Holmes. Me souvenant de son visage lorsqu'il était parti pour Cadenfish, j'étais intimement persuadé qu'il avait déjà une idée sur la manière de démasquer l'imposteur. J'attendais son retour avec une certaine impatience. Je tenais également à être présent lorsque le masque d'Abburns tomberait.
Un proverbe français prétend que lorsque l'on parle du loup, on en voit la queue. La justesse de l'adage se vérifia une fois de plus : la porte s'ouvrit en grand et l'aventurier blond fit son entrée.
« Eh bien, messieurs, on complote dans sa barbe ?
- Ah, Norman ! lança Sir Matthew. Ravi de t?accueillir. Joins-toi à nous !
- Avec plaisir, père ! Du moins, si cela ne gêne pas le Dr Walters.
- Du tout », répondis-je, prenant sur moi.
Norman s'approcha de la table sur laquelle était posé un petit coffret nacré. Il fit basculer le couvercle et attrapa une cigarette à l'intérieur, qu'il alluma. Il s'installa ensuite entre Sir Matthew et moi. Il tira sur sa cigarette tandis que son père lui indiquait :
« Je crois que Chapman veut te voir. L'as-tu aperçu ?
- Chapman ? ricana Norman. Il ne se lassera donc jamais, celui-là ? !
- Il faut le comprendre, répliquai-je. Il ne fait qu'agir pour le bien de votre père.
- Rassurez-vous, docteur Walters, je le sais fort bien. Cette idée m'évite justement de lui flanquer mon poing dans sa face de dépressif.
- Oh ! soupira Sir Matthew. Norman !
- Mais il n'est pas le seul, poursuivit son fils. Figurez-vous qu'en sortant de ma chambre, je suis tombé sur Morton, le mari de l'amie d'Emily.
- Cyril Morton ? fis-je, surpris. Cela m'étonne de sa part. Il est le seul d'entre nous à rester neutre à votre sujet.
- Eh bien, il semblerait que sa femme ait réussi à le monter contre moi. Mais cela m'arrange : j'ai toujours détesté les types qui n'avaient aucune opinion sur une idée. Un être humain normalement constitué en a toujours une.
- Qu'a donc fait Morton ? se renseigna Sir Matthew.
- Je pense qu'il voulait rejoindre sa charmante épouse. Je lui ai souhaité une bonne soirée et il s'est mis à m'insulter.
- A toeinsulter ?
- Tout à fait : il a adopté le vocabulaire d'Emily en me qualifiant d'imposteur, d'escroc et de vil profiteur.
- Vous êtes sûr, insistai-je, que vous ne l'avez pas provoqué ?
- Allons, docteur ! Me voyez-vous dans le rôle d'un provocateur ?
- Désirez-vous réellement que je vous réponde ?
- Réflexion faite, non ! Vous risquez d'être désagréable. Après tout, vous faites partie des personnes qui pensent que je ne suis pas Norman Prescott.
- C'est vrai.
- Je suis sûr qu'intérieurement vous avez à mon égard les mêmes termes que ceux employés par Morton.
- Ne répondez pas, docteur. Vous voyez bien que mon fils vous taquine.
- Je n'en suis pas si sûr, Sir Matthew.
- Je me souviens encore très bien de lui lorsqu'il était petit : un vrai chenapan. Croyez-moi !
- Sans vouloir vous vexer, Sir Matthew, tous les petits garçons sont plus ou moins turbulents, mais ils mûrissent par la suite. Tenez ! Moi qui vous parle, durant mon enfance passée en Australie, j'étais une véritable peste. »
Norman se contenta de hausser les épaules. Sous nos regards, le détestable individu se leva, jeta sa cigarette dans l'âtre de la cheminée et examina machinalement un des rayons de la bibliothèque. Finalement, il délogea un petit volume relié en cuir puis, comme nous prenant à témoin, il nous en lut le titre :
« Hm !? Amphitryon, de l'écrivain français Molière. En Amérique, un de mes amis m'a chaudement recommandé cette oeuvre. L'avez-vous déjà lu, docteur Walters ? »
Le bruit que fit la main de Sir Matthew en s'abattant brusquement sur l'accoudoir de son fauteuil nous fit sursauter tous les deux.
« Suffit, Norman ! Je vais finir par croire qu'Emily et Chapman ont vu juste. Pourquoi te moques-tu ainsi du Dr Watson ?
- Moi ? Me moquer du docteur ? Voyons, père, jamais de la vie.
- Tout d'abord, cesse de l'appeler « docteur Walters » ; tu sais fort bien que son nom véritable est John Watson.
- Oh ! Moi et les noms'
- De plus, je trouve déplacé de mentionner le nom d'Amphitryon. Nous connaissons fort bien son histoire : Jupiter, qui voulait courtiser sa femme, Alcmène, se fit passer pour lui en lui prenant son apparence. A quoi joues-tu donc en nous lançant ce nom ? A remettre sans cesse cette histoire d'usurpation sur le tapis ?
- Allons, père ! Je ne pensais pas à mal. Joeignorais même qui était Amphitryon.
- Suffit ! » répéta Sir Matthew en haussant le ton.
Le visage du vieillard venait subitement de virer au rouge pivoine. Sous le coup de la colère, Sir Matthew bondit sur ses pieds. Aussitôt, je l'imitais. Son état avait de bonnes raisons d'inquiéter le médecin que j'étais.
De son côté, Norman, dos à la porte-fenêtre, se raidit et leva le menton d'un air de défi. En deux pas, le père rejoignit le prétendu fils au centre de la pièce.
« Pourrais-je savoir, Norman, ce qui t?est arrivé en Amérique pour que tu agisses de la sorte ?
- Mais rien du tout, père. Disons' disons que la vie là-bas, entre les désillusions de l'or non trouvé et la mauvaise ambiance des saloons, a rendu amer l'Anglais que je suis.
- Est-ce une raison pour jeter ton mécontentement à la face des autres ?
- Eh bien !? Non, bien sûr que non !
- Tu es de retour à la maison. Oublie donc cette période de ta vie et redeviens le brave garçon que tu étais.
- Est-ce possible ? signala Norman, sceptique. Emily et Chapman m'en empêcheront puisqu'ils pensent que je ne suis pas moi !
- Leur doute sur ton identité s'est justement fondé sur ton mauvais caractère. Je te le répète : redeviens toi-même et ils s'apercevront rapidement qu'ils ont eu tort.
- Oui? oui, tu as sans doute raison, père.
- Mais j'ai raison, mon fils. »
Sir Matthew posa sa grosse main sur l'épaule de l'aventurier. Le sourire de ce dernier semblait vaciller, comme s'il était le signe d'une profonde réflexion.
« Je suis désolé, père, pour tous les tracas que je te cause.
- Excuse-toi d'abord auprès du Dr Watson ! Tu n'as pas été très chaleureux à son égard. »
Norman afficha finalement un sourire gêné. L'ancien magistrat avait enfin réussi à mettre en boîte ce petit prétentieux.
Après s'être passé une main dans ses cheveux blonds, preuve qu'il était aux prises avec une ultime hésitation, Norman fit alors un premier pas vers moi.
Ce fut alors qu'un coup de feu éclata au-dehors, aussitôt suivi d'un bruit de verre brisé.



V


Loeinspecteur regarda ses deux hommes emporter le corps du défunt en passant par la porte-fenêtre ouverte en grand. Il se tourna ensuite vers mon ami Holmes, assis sur une chaise, en proie à une terrible mélancolie.
« Allons, Mr Holmes, cet horrible événement n'est pas votre faute. Vous ne pouviez pas savoir qu'un meurtre allait se produire.
- J'aurais dû, monsieur Mac, grommela Holmes. C'était dans l'air. Je ne suis qu'un imbécile. Et ce n'est pas la première fois que mon aveuglement n'a pu empêcher la mort de frapper.
- Allons ! répéta l'inspecteur. Vous n'étiez même pas à Halladick Manor au moment du crime.
- Une raison de plus pour m'en vouloir ! Je m'y trouvais, mais j'ai choisi de partir? laissant le terrain libre à l'assassin.
- Mais le Dr Watson, lui, était présent. Lui non plus n'a rien pu empêcher. Le meurtre était, semble-t-il, inévitable.
- Sans doute, monsieur Mac, sans doute, grogna mon ami en se levant subitement. Mais le mal est fait. »
Loeinspecteur baissa les yeux à l'endroit où la victime s'était écroulée. La vision du sang souillant le tapis me fit remémorer le triste drame de cette soirée. Lorsque j'avais envoyé un des domestiques de Sir Matthew prévenir la police, je n'aurais jamais cru que Scotland Yard pût envoyer l'un de ses hommes aussi rapidement. Chose plus surprenante, le train en provenance de Londres avait fait débarquer en même temps que le policier mon vieil ami Holmes. Une fois au manoir, Holmes m'avait raconté qu'il avait été fort surpris de voir l'inspecteur MacDonald descendre sur le quai.
Car c'était bien Alec MacDonald, une de nos vieilles connaissances, que Scotland Yard avait délégué à Halladick Manor. En apprenant le motif de son enquête, l'Ecossais à la solide charpente osseuse et au visage envahi par les taches de rousseur s'était juré de mettre un point d'honneur à flanquer à tout prix le coupable derrière les verrous. Le policier se sentait personnellement touché par l'affaire pour avoir rencontré deux fois la victime, à l'encontre de laquelle il avait éprouvé à chaque fois une forte impression.
Avec Holmes et MacDonald sur les lieux, le meurtre de Sir Matthew Prescott ne resterait pas longtemps impuni.
Quel monstre avait pu ardemment vouloir la mort du célèbre collectionneur ? Un geste incompréhensible pour tous. Cependant, cette terrible affaire prit un tournant inattendu lorsque l'inspecteur MacDonald interrogea les deux témoins de la scène, à savoir Norman et moi-même. Car, si aucun de nous deux n'avait saisi leur importance au moment des faits, nos témoignages ne laissaient aucun doute quant à l'identité du coupable.
Cyril Morton fut mis en état d'arrestation.
Loeingénieur en électricité, encore sous le choc, ne manifesta aucune réaction, aucune protestation. Peut-être pensait-il que toute défense était inutile. Ce ne fut en tout cas pas l'avis de sa femme, Violet. Celle-ci se planta devant le policier et objecta :
« Libérez immédiatement mon mari ! Je peux vous assurer qu'il n'est pour rien dans ce meurtre. Pour quelle raison aurait-il assassiné Sir Matthew ?
- Vous vous trompez, Mrs Morton ! L'enquête vient de démontrer que sa cible n'était pas Sir Matthew, mais son fils, Mr Norman Adam Prescott.
- Que ce soit Sir Matthew ou l'homme qui prétend être Norman, Cyril n'aurait jamais provoqué la mort d'un homme.
- La question de l'identité de Mr Prescott est une autre affaire. Pour le moment, nous nous intéressons au meurtre de Sir Matthew. Et tout nous montre que son auteur n'est autre que votre mari.
- Je peux vous jurer, protesta Morton, maintenant redescendu sur terre, que je ne suis pas coupable. Le criminel se tenait derrière moi.
- Vous devez le croire, Mr Holmes, ajouta Violet à l'égard de mon ami. Cyril n'a pas l'âme d'un assassin. »
MacDonald attrapa le bras de Morton, s'apprêtait à quitter la pièce. Holmes, qui jusque-là semblait plongé dans une profonde torpeur, se leva brusquement et l'interpella :
« Un instant, Mac !
- Qu'y a-t-il, Mr Holmes ?
- Je souhaiterais revenir sur les événements de cette soirée.
- Pourquoi ? Tout cela me semble clair.
- Pas pour moi ! fit mon ami en hochant lentement la tête. Quel serait le mobile de Morton ? Désire-t-il l'élimination pure et simple d'un imposteur ? Un peu tiré par les cheveux, vous ne trouvez pas, monsieur Mac ? »
Alec MacDonald se contenta de se gratter la tête d'un air gêné. Sa grande bouche s'entrouvrit enfin pour faire sortir un « Eh bien !? » assez faible. L'hésitation de l'inspecteur encouragea Holmes à poursuivre :
« Si vous me le permettez, je voudrais reprendre la chronologie des faits tels qu'ils nous furent rapportés par Mr Prescott, le Dr Watson et Mr Morton.
- Bien ! Je serais ravi d'entendre votre point de vue.
- Selon les déclarations de Mr Prescott et du Dr Watson, Sir Matthew et son fils se tenaient devant la porte-fenêtre, tandis que le Dr Watson se tenait en retrait, comme pour donner un peu d'intimité à la conversation entre le père et le fils. Puis Mr Prescott se dirigea vers Watson afin de lui présenter des excuses. C'est justement à ce moment-là qu'un des carreaux vitrés de la porte-fenêtre fut traversé par une balle de pistolet. D'après la place qu'occupaient les Prescott père et fils et la position du trou qu'a fait la balle dans la vitre, je dirais que sur ce point, les faits vous donnent raison, monsieur Mac : à une seconde près, la victime aurait été Norman qui se trouvait alors dos à la fenêtre.
- Vous admettrez donc que le coupable visait Norman ? sourit MacDonald.
- Selon toute apparence, oui. Le fait qu'il s'éloigna pour rejoindre le Dr Watson lui sauva la vie? au détriment de celle de Sir Matthew. Vous confirmez, Watson ? ajouta-t-il en se tournant un instant vers moi.
- Tout à fait, Holmes.
- Poursuivons ! Lorsque Sir Matthew tomba par terre, Watson et Prescott se précipitèrent au-dessus du collectionneur et constatèrent qu'il respirait encore.
- Non seulement il respirait encore, précisa l'inspecteur, mais il avait aperçu le coupable par la fenêtre.
- Il l'a sans doute aperçu, consentit Holmes, puisqu'en parlant à son fils, il avait en même temps une vue sur le jardin.
- En tout cas, souleva MacDonald, vous ne pouvez nier qu'avant de rendre son dernier souffle, Sir Matthew a tenté de transmettre un message à son fils et au Dr Watson. Je pense qu'il a reconnu son assassin et qu'il a voulu révéler son nom. Or, seul le couple Morton a un nom qui comprend la syllabe « Mor », le fameux mot lâché par Sir Matthew. »
Cyril Morton tenta d'échapper à l'emprise de l'inspecteur, mais celui-ci tenait bon. Il rétorqua alors à Holmes :
« Etes-vous réellement sûr que Sir Matthew a prononcé le mot « Mor » ? Il y a peut-être eu une mauvaise prononciation. Le Dr Watson et Mr Prescott ont tout simplement mal entendu. Après tout, « Mor » ressemble énormément à « Nor », la première syllabe de « Norman ». Il souhaitait sans doute appeler son fils près de lui avant de mourir.
- Non ! contestais-je aussitôt. Voulant l'examiner pour le sauver, je me trouvais tout près de lui lorsqu'il a expiré ce son. C'était bel et bien « Mor ».
- Et la nuit n'était pas totalement tombée, ajouta Holmes. Il est fort possible que Sir Matthew ait vu son coupable. Il y a donc une forte probabilité pour que ce « Mor » ait un rapport avec l'assassin.
- « Mor » est présent dans le nom « Morton », persista MacDonald. A part lui, je ne vois pas qui cela aurait pu désigner. Et le reste des événements me donne raison.
- Alors continuons à examiner le déroulement de la soirée. Watson et Prescott étaient toujours plongés sur le cadavre lorsqu'on vint frapper aux carreaux de la porte-fenêtre : Morton.
- Je prenais l'air dans le jardin, se défendit Cyril. C'est mon droit, non ?
- Lorsque Morton se manifesta, poursuivit Holmes, le Dr Watson vint lui ouvrir et en profita pour s'élancer dans le parc, au risque de se faire tuer à son tour. Malheureusement, le coupable avait déjà filé?
- S'il ne s'agit pas de Morton, précisa MacDonald.
- Soit ! concéda mon ami. Le coupable, si ce n'est pas Morton, avait réussi à filer. Cependant, Watson trouva à six mètres du massif de roses un lourd pistolet?
- Là où Morton prétendait justement se trouver lorsque le coup de feu a éclaté », indiqua l'homme de Scotland Yard.
Cette fois-ci, Holmes ne prit aucun compte de l'interruption.
« Lequel pistolet, selon le Dr Watson, venait tout juste de servir.
- Le canon était encore chaud, expliquai-je.
- Mais à aucun moment, ni Watson ni Prescott ne songèrent à accuser Morton. La question est : pourquoi ?
- Je l'ignore, rétorqua MacDonald en haussant les épaules.
- Pouvez-vous répondre à cela, Watson ? fit Holmes à mon égard.
- Il est vrai qu'après réflexion, répondis-je, Mr Morton pouvait s'avérer être le coupable idéal : il venait de l'endroit d'où la balle a été tirée et son nom a un rapport avec les dernières paroles de Sir Matthew. Mais pour moi, son innocence était révélée par son comportement : s'il avait tiré sur Sir Matthew ou son fils, il ne se serait jamais précipité à la porte-fenêtre.
- Finement raisonné ! sourit Holmes. Et vous, Mr Prescott ?
- Et moi quoi ? grogna Norman.
- Lorsque Mr Morton est arrivé, croyiez-vous qu'il était coupable ?
- Non. J'ai pensé la même chose que le Dr Watson : à la place de l'assassin, je n'aurais pas osé pointer le bout de mon nez ici. De plus, je pensais que mon père était la cible visée. Morton n'avait aucun mobile pour le tuer. »
Violet Morton, qui se tenait en compagnie d'Emily, Chapman et Hardgrove, lança en direction de l'aventurier un regard chargé de méfiance. Elle était surprise de le voir prendre la défense de son mari. Que s'était-il passé dans la tête de l'individu pour qu'il changeât ainsi de comportement ?
« Excusez-moi, inspecteur ! »
MacDonald haussa les sourcils et dévisagea Hardgrove comme s'il venait de sortir du mur.
« Vous désirez intervenir, Mr Hardgrove ?
- Oh ! réagit aussitôt le mineur avec modestie. Je voulais seulement soulever une remarque.
- Quelle remarque ?
- Vous venez d'affirmer que le véritable objectif du meurtrier était Norm et non son père.
- En effet, grommela MacDonald entre ses dents.
- Je pense que Morton avait un motif pour le tuer : il déteste Norm. Sa femme, Miss Emily et Mr Chapman ont réussi à le monter contre mon ami. En voyant qu'il s'était trompé de cible, il a perdu la tête et s'est précipité pour constater la gravité de son acte.
- Moi ? s'exclama Cyril. Jamais de la vie. Il est vrai que je trouve Mr Prescott antipathique, mais je n'ai aucune opinion sur son identité réelle ou non. Je ne l'ai jamais connu auparavant. Je ne peux donc pas me permettre d'émettre un quelconque avis.
- Pourquoi m'avoir insulté ce soir ? souleva Norman en haussant le ton. Vous avez une drôle de conception de la neutralité.
- Moi ? ! s'emporta Morton. Vous insulter ? De quoi parlez-vous ?
- Vous avez la mémoire bien courte, mon vieux. Rappelez-vous : tout à l'heure, lorsque je sortais de ma chambre, vous m'avez méchamment bousculé et vous m'avez insulté de tous les noms, entre autres celui de sale imposteur.
- Jamais de la vie ! C'est vous qui m'avez bousculé et vous avez alors cru que je vous espionnais, que je me cachais derrière la porte. Je vous ai seulement répondu que vous étiez fou et qu'il fallait vous soigner.
- Ah ! Vous le reconnaissez ?
- Oui, et je persiste : vous êtes le pire des cinglés, Prescott. Lorsque vous étiez en Amérique, je crois que le soleil vous a durement tapé sur la tête.
- Répétez pour voir ! grinça Norman en serrant les poings.
- Du calme, messieurs ! intervint MacDonald. Vous vous comportez comme de vrais gamins.
- Quoiqu'il en soit, ajouta Holmes, vous conviendrez avec moi, Mac, que le mobile qu'aurait Mr Morton à l'égard de Mr Prescott n'est que futilité. Ça ne tient pas la route. Je vous le répète : l'assassin n'est pas Morton.
- Alors comment expliquez-vous que Morton n'ait pas tenté de voir qui était l'assassin ?
- Je n'ai pas réfléchi sur le moment, se défendit le jeune ingénieur. Le coup de feu m'a semblé tellement irréel. Tout ce que j'ai perçu, c'est la vision de Sir Matthew s'écroulant. Mais après réflexion, je me rappelle avoir entendu la balle siffler près de mon oreille. C'est pourquoi je peux vous affirmer que l'assassin se tenait derrière moi.
- Si l'on se fie à votre témoignage, Mr Morton, il n'y aurait plus que quatre suspects possibles : Mr Chapman, Mr Hardgrove, Miss Prescott et Mrs Morton. Si ce « Mor » ne désigne pas Mr Morton, désigne-t-il dans ce cas son épouse ?
- Oh ! s'indigna Violet. Une telle hypothèse est odieuse, inspecteur. Pour votre information, sachez que lorsque le coup de feu éclata, je me trouvais en compagnie d'Emily.
- C'est vrai, confirma sa jeune amie, avalant sa salive. Nous ne nous sommes pas quittées une seule fois.
- Restent Messrs Chapman et Hardgrove, conclut MacDonald. Alors, Holmes, lequel des deux ? Sûrement l'avocat, puisque Mr Hardgrove est l'unique ami de Mr Prescott.
- Inspecteur, je vous interdis' grogna l'homme de loi entre les dents.
- Seulement voilà : qu'a voulu dire Sir Matthew par « Mor » ? En toute apparence, cela ne désigne pas Mr Chapman. »
Loeinspecteur pensait avoir marqué un point face au raisonnement de Holmes. Mais ce dernier restait imperturbable, comme s'il n'avait que faire des remarques du détective officiel. Il finit par avancer, un petit sourire sur les lèvres :
« Il y a pourtant de nombreuses autres possibilités à ce fameux mot.
- Ah ? poussa MacDonald, curieux. Citez-m'en quelques-unes !
- N'oubliez pas que Sir Matthew fut jadis un magistrat. Rien ne nous dit qu'il n'a pas été abattu par une de ces fripouilles qu'il a mises sous les verrous.
- Je pensais que la cible était Norman Prescott.
- Dans ce cas, imaginons que l'objectif de l'assassin fût réellement Sir Matthew. Rien ne nous dit, je vous le répète, qu'il n'a fait l'objet d'une vengeance. Je pense en particulier à Gavin Bretbridge. Si vous vous souvenez bien, Sir Matthew l'a mis, ses complices et lui, en prison, il y a de cela un an, juste avant qu'il ne mette fin à l'exercice de sa profession.
- Je m'en souviens très bien, affirma MacDonald, haussant les sourcils. Seulement, je dois vous rappeler que Bretbridge est toujours en cellule et que son nom ne contient aucunement la syllabe « Mor ».
- Lui, non ; mais le véritable cerveau de la bande possède cette fameuse syllabe.
- Quel est son nom ?
- Le professeur Moriarty.
- Moriarty ? s'exclamais-je en un sursaut. Mais il est mort dans les chutes de Reichenbach. Vous le savez bien : vous étiez présent (1 ).
- Le Dr Watson a raison, approuva MacDonald sur un air de méfiance. Le Pr Moriarty n'est plus de ce monde. J'ai beaucoup d'admiration pour vous, Mr Holmes, mais je vais finir par me poser des questions à votre sujet.
- Rassurez-vous, Mac ! ricana Sherlock Holmes. Je n'ai aucune idée fixe. Vous m'avez demandé si le son « Mor » pouvait correspondre à une autre solution. Moriarty me servait d'exemple. Je pouvais également citer son bras droit, le colonel Moran.
- Impossible ! fit l'homme de Scotland Yard en hochant la tête de gauche à droite. Sebastian Moran a été placé dans une cellule placée sous haute surveillance, depuis qu'il a tenté de vous assassiner lors de votre « résurrection » ( 2 ).
- Nous pouvons donc éliminer de notre liste de suspects Moriarty et Moran. Seulement, rien ne dit que l'assassin n'est pas un individu de la même trempe. »
Loeinspecteur MacDonald commença à marcher en rond, une main derrière le dos et l'autre portée au menton. En proie à de profondes réflexions, il se mordit la lèvre inférieure. Il lança sur Holmes un regard chargé de soupçons. Doeune voix légèrement plus grave qu'à l'habitude, il déclara finalement :
« Vous n'envisagez pas la possibilité qu'il se trouve dans cette pièce ?
- Je n'ai jamais prétendu qu'il n'était pas ici.
- Parce qu'alors je ne vous aurais pas cru.
- Pourquoi ?
- Allons, Mr Holmes ! Je ne suis pas un imbécile. Si l'assassin avait pris la poudre d'escampette, vous ne seriez pas là pour m'entendre faire de beaux discours. Le Dr Watson et vous seriez déjà bien loin, suivant sa trace tels deux bons chiens policiers. »
Oubliant le tragique événement qui les avait réunis ici, Holmes éclata de rire et sa main s'abattit sur la solide épaule de l'Ecossais.
« Ah ! mon cher Mac ! Savez-vous que de tout Scotland Yard, vous êtes mon inspecteur préféré ?
- C'est trop d'honneur, rougit MacDonald.
- Non, non ! Je le pense réellement. A la différence de Lestrade ou Gregson, vous êtes un malin. En effet, je pense que le meurtrier de Sir Matthew Prescott se trouve parmi nous.
- Alors ? Croyez-vous que ce soit Chapman ?
- C'est possible. Chapman déteste Norman Prescott de tout son c'ur. Il ne voit en lui qu'une mauvaise plante qu'il faut arracher. Sa disparition aurait été bénéfique pour tous. Chapman aurait ainsi rendu service à tout le monde. N'est-ce pas, maître ?
- Vous n'arrivez pas à la cheville de votre réputation, Mr Holmes ! grinça l'avocat. Vous n'avez aucune preuve.
- Pourtant, cela est clair. Vous êtes ici le seul à détester Mr Prescott et à ne pas avoir d'alibi.
- Vous' vous êtes fou ! se défendit Chapman. Je ne suis pas un assassin. Je n'ai même jamais utilisé une arme à feu de ma vie. Vous admettrez avec moi que le coup de feu qui a été tiré a été finement ajusté.
- Je vous l'accorde. Notre homme est un véritable expert en matière d'armes à feu. »
Une idée me vint subitement. Un véritable expert ? Se pourrait-il que?
« Je pense brusquement à quelque chose, inspecteur.
- Oui, docteur ?
- Etes-vous réellement sûr que le colonel Moran soit toujours derrière les barreaux ? Après tout, cela lui correspond tout à fait : son nom commence par « Mor » et c'est un tireur hors pair.
- Eh bien' hésita MacDonald, soudain pris d'un doute.
- Non, Watson, rétorqua Holmes, Moran est bel et bien derrière les barreaux. Je suis régulièrement informé de sa vie en cellule. Notre homme au pistolet n'est pas Moran. MacDonald a raison : ni Moriarty ni lui ne sont impliqués dans cette affaire. Je le répète : l'assassin est parmi nous' et je sais de qui il s'agit !
- Vous' ? bégaya Emily. Que dites-vous ? !
­ Je connais l'identité de la personne qui a tiré sur votre père.
­ Vous dites vrai ?
­ Absolument, Miss Prescott. Malheureusement, je n'ai pas pu empêcher la mort de votre père car jamais je pourrais cru que la personne en question aurait pu en arriver jusque-là. Je m'en veux énormément d'avoir sous-estimé mon adversaire. »
Les reproches de Holmes furent interrompus par une main frappant à la porte du fumoir. Sur l'ordre du détective, un des domestiques de Sir Matthew fit son apparition, traversa la pièce en silence jusque Holmes et lui remit un papier plié en deux. Je remarquais au passage que le valet montrait sur sa face blanche une expression mêlant la surprise avec une pointe de réflexion, comme si lui aussi était dépassé par les événements.
Tandis que Holmes dépliait le mot et lisait son message, je m'aperçus qu'Alec MacDonald avait noté la même observation que moi. Il ne quittait pas le domestique des yeux.
Holmes rangea enfin le papier dans sa poche et répondit tranquillement au larbin :
« Dites-lui bien que je suis désolé de cette attente, Stevens, mais j'ai encore besoin de cinq minutes. Renouvelez-lui également mes condoléances.
- Bien, monsieur ! »
Stevens disparut aussi rapidement et aussi silencieusement qu'il était apparu. Loeinspecteur fut le premier à briser le silence :
« De qui s'agit-il, Mr Holmes ? Qui doit attendre cinq minutes ?
- Vous le saurez dans cinq minutes, Mac. Veuillez fermer la porte-fenêtre. Vos hommes sont-ils dans le coin ?
- Ils fouillent les environs de la villa, à la recherche d'un quelconque indice.
- Dans ce cas, ne les dérangeons pas. Quant à vous, je voudrais que vous restiez près des deux portes-fenêtres, afin d'empêcher une éventuelle fuite de notre individu.
- Comme vous voudrez ! obéit l'inspecteur Mac, presque à contrec'ur.
- Vous, Watson, postez-vous près de la porte.
- Bien ! »
Tout comme MacDonald, je ne contestais pas les ordres de mon vieil ami. Je sentais la fin du criminel proche et étais curieux de découvrir le coup de théâtre que nous réservait Holmes.
Je fus cependant surpris de voir les invités n'émettre aucune réaction. Depuis que Stevens avait remis le message à Holmes, la nervosité avait laissé place à l'ahurissement. Seuls Norman et l'avocat Chapman ne pouvaient plus tenir en place. L'homme de loi explosa de fureur :
« A quel jeu diabolique jouez-vous là ?
- Malheureusement, ce n'est pas un jeu. Un homme a trouvé la mort et je me dois, par égard pour lui, de démasquer l'auteur de ce meurtre.
- Nous vous comprenons fort bien, Mr Holmes, réagit Emily. Mais vous avouerez que votre manière d'agir n'est pas banale.
- J'en suis navré, Miss Prescott. Mais si vous consultiez le Dr Watson ou Mr MacDonald, vous sauriez que j'adore ménager mes petits effets.
- Si cela peut te rassurer, Emily, intervint Violet Morton, Mr Holmes est un véritable maître en matière de détection.
- D'autant plus, ajouta le détective, que celui qui est à l'origine de cette affaire est quelqu'un de très machiavélique, dont l'intelligence aurait pu lui faire gagner énormément d'argent.
- Vous vous trompez, Holmes ! grogna Howard Chapman. Cela n'est que pure absurdité.
- Pas du tout, Mr Chapman. Notre homme a man'uvré tout le monde. A un tel point qu'il nous a semblé impossible qu'il ait pu commettre ce crime.
- Mon Dieu, Holmes, suppliais-je. De qui s'agit-il ? »
Holmes me regarda un moment avant de se tourner vers maître Chapman.
« Vous n'avez rien à craindre, Mr Chapman. Quand je parlais du coupable, je ne pensais pas à vous. Votre profession vous a rendu terriblement méfiant, mais il est évident que vous ne plongeriez pas dans un meurtre. Je ne ferais pas d'erreur judiciaire en vous nommant.
- Mais alors, qui est l'assassin ? »
Cette fois-ci, le regard de Holmes partit en direction de Norman Prescott. Son regard se fit plus dur.
« La solution est fort simple. Je me trouve sur les lieux du crime à cause d'une éventuelle usurpation d'identité. Notre première idée serait de penser que le criminel est l'usurpateur. En l'occurrence, nous avions raison. Notre bonhomme a bel et bien usurpé l'identité d'un autre dans le seul but de mettre la main sur la fortune des Prescott. Et peut-on prouver le contraire ? Non : il a avec lui un compagnon crédule qui est prêt à jurer que notre imposteur est bien le propriétaire de son identité. Qu'en pensez-vous, Mr Prescott ? »
Nous nous tournâmes tous vers Norman. Les yeux devenus plus sombres, presque démoniaques, l'aventurier fusilla Holmes du regard avant d'émettre le plus sinistre des ricanements.
« Et l'usurpateur aurait tué mon père ?
- Oui, c'est l'usurpateur qui a tué Sir Matthew.
- Et avez-vous des preuves contre l'usurpateur ?
- Ne vous inquiétez pas pour cela ! Il n'échappera pas à la justice.
- Pourtant, vous oubliez un détail.
- Lequel ?
- Le Dr Watson pourra témoigner que je n'ai pas tiré sur mon père. Vous ne pourrez rien prouver, monsieur le détective de pacotille. Alors ? Vous ne répondez pas ? Avez-vous des indices qui démontreraient que je suis responsable de la mort de mon père ?
- Oui, rétorqua calmement mon ami, j'en ai. Le récit que le Dr Watson m'a fait est extrêmement clair.
- J'aimerais voir ça.
- Attendons pour cela d'être au complet !
- Au complet ?
- Watson, ouvrez la porte, je vous prie ! »
Encore sous le coup de ce qui venait d'être dit, je mis un temps d'hésitation avant de comprendre véritablement l'ordre lancé par Holmes.
La porte fut donc ouverte et le domestique Thomas Stevens fit son entrée, servant d'escorte à une seconde personne. Celle-ci se révélait être une vieille dame à la silhouette menue et aux cheveux argentés. Ses yeux rouges m'apprirent qu'elle avait été mise au courant de la mort de Sir Matthew et qu'elle en avait été fort marquée.
Joeignorais en quoi cette petite dame pouvait être d'une quelconque aide à Sherlock Holmes, mais à en juger par le mouvement de recul qu'eurent Norman et Emily en l'apercevant, je me doutais qu'eux deux avaient leur idée sur la question.
« Mon Dieu ! jura Norman.
- Mais' » bégaya Emily.
Holmes vint se placer aux côtés de la nouvelle venue pour envoyer à l'inspecteur MacDonald son plus chaleureux sourire.
« Monsieur Mac, je tiens à vous présenter Lady Hazel Prescott, l'épouse de feu Sir Matthew Prescott ! »



VI


MacDonald et moi-même restâmes un moment bouche bée. Mais le reste de l'assemblée n'en menait pas large lui non plus. Jetant ensuite un coup d'oeil du côté de Norman, je découvris que son visage reflétait une peur terrible. Son front blanc se mit à perler de sueur. Il bégaya des mots incompréhensibles.
Lady Prescott s'avança au centre de la pièce. Emily s'élança dans ses bras.
« Maman ! Maman ! Que je suis heureuse de te revoir !
- Moi aussi, ma petite Mily ! »
Son regard ne scrutait pourtant qu'un seul objectif : Norman.
Norman, quant à lui, se débarrassa de son n'ud papillon et enleva un bouton de sa chemise pour éviter de suffoquer. La vue de la vieille dame l'avait totalement secoué. Une frayeur se lut sur ses traits comme jamais je n'en avais vue.
Autour de lui, le monde s'écroulait.
Lady Hazel Prescott écarta enfin Emily d'elle et s'approcha de Norman, les larmes aux yeux. La première phrase que je lui entendis prononcer était celle à laquelle je m'y attendais le moins :
« Enfin, Norman, te voilà de retour ! »
Pourtant exprimée avec la plus extrême douceur, cette phrase provoqua chez nous tous une véritable décharge électrique.
L'homme qui se trouvait devant nous était réellement Norman Prescott.
Holmes s'était trompé. Norman n'était pas un imposteur. Néanmoins, aucune déception ne parut sur son visage.
MacDonald jugea bon d'éclaircir la situation.
« Permettez-moi tout d'abord, madame, de vous présenter mes condoléances. Je suis l'inspecteur MacDonald, de Scotland Yard.
- Je vous remercie infiniment, inspecteur, répondit Lady Prescott de sa voix calme.
- Toutefois, j'aimerais vous poser une question : êtes-vous réellement sûr que cet homme est votre fils ?
- Cet homme est effectivement mon fils, rétorqua sans la moindre hésitation la vieille dame.
- Votre fils ? persista MacDonald. Le dénommé Norman Adam Prescott ?
- Mon fils, Norman Adam Prescott. »
Holmes prit la parole dans le seul but de s'expliquer :
« C'est moi qui l'ai fait appeler. Lorsque Miss Emily m'avait affirmé que sa mère était partie au chevet d'une parente malade, je me doutais que quelqu'un lui avait envoyé un télégramme dans le seul but de l'éloigner de Halladick Manor. Avant de prendre le train, j'ai demandé à Miss Emily ? sans qu'elle en prenne véritablement conscience ? l'adresse de la parente en question et je me suis arrêté à la poste de la gare pour lui envoyer un autre télégramme qui, celui-là, la ramènerait ici.
- Mr Holmes avait raison. Ma chère cousine Lucy se portait comme un charme. Elle fut surprise de me voir débarquer chez elle mais fut heureuse de m'accueillir pour quelques jours.
- Après le dîner de ce matin, poursuivit Holmes, je suis reparti pour Londres pour régler certains détails et pour accueillir Lady Prescott. Je la mis alors au courant au sujet de Norman.
- Lorsque j'appris que Norman était de retour à la maison, je ne l'ai d'abord pas cru. Je le croyais mort, n'ayant plus de ses nouvelles depuis longtemps. Mais Mr Holmes m'affirma que c'était la réalité.
- Nous prîmes alors le train pour Cadenfish et je comptais emmener Lady Prescott directement à Halladick Manor lorsque j'assistais à un bien étonnant spectacle : l'inspecteur MacDonald débarqua sur le quai. Aussitôt, je pressentais que quelque chose de grave s'était produit chez Sir Matthew. Je priais alors Lady Prescott de se rendre à l'auberge du village pour se reposer, afin que je puisse me renseigner sur la situation ; je vins ensuite rejoindre MacDonald en direction du manoir. Voilà pourquoi Lady Prescott ne vient que maintenant.
- Vous avez rappelé Lady Prescott pour démasquer Norman ? questionnais-je.
- Doeune certaine manière, oui, Watson.
- Néanmoins, continua Hazel Prescott, la voix prise d'émotion, Mr Holmes m'a émis l'hypothèse d'une potentielle usurpation d'identité.
- On peut parfois tromper un père, déclara Holmes, mais on ne peut jamais tromper une mère. Une seule personne pouvait affirmer à coup sûr que Norman était oui ou non Norman : Lady Hazel Prescott. »
Un ange passa. Personne n'osait plus bouger. Après réflexion, j'étais surpris de voir que Lady Prescott n'avait pas pris son fils dans ses bras pour lui manifester sa joie de le revoir. Quelque chose en lui la gênait-elle ? Norman, quant à lui, était effrayé de retrouver sa mère.
J'étais impatient de voir Holmes nous expliquer tout ça.
MacDonald sortit enfin une observation qui le perturbait depuis quelques temps :
« Un instant, Mr Holmes ! Je suis dépassé par votre raisonnement. Ne venez-vous pas de nous dire que Norman était responsable de la mort de Sir Matthew ?
- En effet, Mac. Je le dis et je persiste.
- Vous nous avez dit qu'il était réellement un imposteur. Or, Lady Prescott vient justement d'infirmer votre hypothèse.
- Comment ? Mais pas du tout, monsieur Mac ! »
Intrigué, mon regard croisa celui du policier.
« Expliquez-vous une fois pour tous ! pria MacDonald. Ce type est-il ou non Norman Prescott ?
- Mais Lady Prescott vous a répondu. Nous sommes en présence du vrai Norman.
- Alors ? ! pressa son confrère officiel. Je ne comprends rien à cette affaire.
- Elle est finalement très simple : comme je vous l'ai dit, Sir Matthew fut la malheureuse victime d'un odieux manipulateur, d'un imposteur sans scrupules' Je dois ajouter qu'il n'en est pas à sa première proie.
- Où voulez-vous en venir ? Si Mr Prescott n'est pas' »
MacDonald avait enfin compris.
L'autre aussi.
Mû par une vigueur quasi-surhumaine, l'Américain Hardgrove s'élança vers les portes-fenêtres, le poing paré à une éventuelle rencontre avec le menton du policier. Ce dernier se mit aussitôt sur le qui-vive, attendant l'individu de pied ferme. Dans le but de lui venir en aide, Holmes bondit en direction de Hardgrove.
Je l'imitais. Nous ne serions pas trop de trois pour maîtriser un gaillard comme l'ancien mineur. Mais Holmes me lança dans son élan :
« Watson, occupez-vous de Prescott ! »
Cette remarque me cloua sur place. Norman ? Que? ?
Une nouvelle fois, mon ami avait vu juste : en voulant les aider, MacDonald et lui, j'avais laissé la porte sans gardien. Norman Prescott en avait profité pour filer l'ouvrir en grand et s'engouffrer dans le couloir.
Dans le but de me racheter aux yeux de Holmes, je redoublais de vigueur pour me lancer à la poursuite de l'aventurier. Me remémorant mes souvenirs de rugby du temps de mes années de collège, je me jetais à ses jambes. Nous roulâmes tous les deux par terre.
La bouche écumant de rage, Norman s'ingéniait à me marteler le ventre avec ses pieds et ses mains tentaient de me repousser.
Rapidement, je vis du renfort arriver en la personne de Cyril Morton. Le jeune ingénieur attrapa les bras du fuyard et parvint difficilement à les coller contre les flancs du robuste gaillard afin de l'immobiliser. Nous n'étions pas trop de deux pour le ramener dans le fumoir.
Je fus satisfait de découvrir que Hardgrove lui aussi avait été neutralisé. Le coup à l'oeil qu'arborait MacDonald et les griffures qui zébraient la joue de Holmes m'apprirent que la lutte avait été rude. Le barbu, les menottes aux poignets, avait repris son calme terrifiant. Son regard noir observait le retour de Norman.
« Bien joué, Watson ! sourit mon ami, sincère. Et merci à vous, Mr Morton.
- Ce n'était rien, rétorqua Morton. J'avais un compte à régler avec lui. Avec la complicité de Mr Hardgrove, il a tenté de me mettre son crime sur le dos.
- Je vous comprends tout à fait, Mr Morton, mais vous vous trompez.
- Comment cela ?
- Le véritable criminel de notre affaire est Mr Hardgrove. C'est Mr Prescott qui est le complice. »
Sa main empoignant fermement le bras de Hardgrove, l'inspecteur MacDonald grogna :
« Maintenant que ces deux imbéciles sont arrêtés, pouvez-vous m'expliquer pour quel motif Hardgrove a tiré sur Sir Matthew ? Et pourquoi Norman Prescott est-il avec lui ?
- Comme je vous l'ai dit, Sir Matthew a effectivement été abattu par l'imposteur de cette affaire. Notre seul tort fut de croire qu'il s'agissait de Mr Prescott. En réalité, Mr Prescott est bien Mr Prescott. C'est Mr Hardgrove qui n'est pas Mr Hardgrove.
- Qui est Mr Hardgrove ?
- Mr Hardgrove n'est pas plus américain que vous et moi.
- Il est anglais ?
- Exactement. Je dirais même que le véritable nom de Hardgrove est généralement associé à celui de Sir Matthew Prescott.
- Que? que dites-vous ? cria Chapman. Je vous interdis de?
- Calmez-vous, maître ! Ce que je voulais dire, c'est que le nom de Sir Matthew est connu dans le milieu juridique, à travers la jurisprudence, pour certains des procès qu'il a rendu? et il s'avère que l'un de ces célèbres procès l'a opposé à notre homme? Mr Hardgrove n'est autre que l'escroc Morgan Langford.
- Morgan' songeait MacDonald. Le fameux « Mor ».
- Morgan Langford, compléta Holmes, que Sir Matthew fit mettre derrière des barreaux.
- Mais que fait-il avec Norman Prescott ?
- Souvenez-vous des nouvelles de l'époque : quatre ans après son arrestation, Langford parvint à s'évader avec la complicité d'un gardien. Au vu de l'ampleur que prenait chacune des escroqueries qu'organisait ce cher Mr Hardgrove, toutes plus ingénieuses les unes des autres, la police mit un point d'honneur à remettre la main sur notre homme.
- C'est exact, songea MacDonald, se tenant le menton. En ce temps-là, j'étais simple agent de police. Et malheureusement, Langford disparut sans laisser de traces.
- Et pour cause, rétorqua Holmes, il était alors en route vers les Amériques. Il vécut dans l'ambiance agitée de l'Ouest sous le nom de Gary Hardgrove. Toutefois, il s'était fait une promesse : un jour ou l'autre, il se vengerait de l'homme qui avait servi de grain de sable dans l'engrenage de ses combines : Sir Matthew Prescott.
- Et c'est là qu'il rencontra Norman ? avançais-je.
- Tout à fait, Watson' Un hasard machiavélique, une incroyable coïncidence s'était amusé à placer un certain Rodney Abburns sur son chemin. Langford ignorait son véritable nom mais, grâce à une certaine connaissance de l'être humain qu'il avait acquis en tant qu'escroc, il devina que ce nom-là était faux. Il résolut alors de le prendre sous son aile.
- Et le pire arriva, anticipa MacDonald.
- Je suis heureux de voir que vous avez compris, monsieur Mac, sourit mon compagnon. J'aurais aimé voir la tête que fit Langford lorsque Norman Prescott lui révéla qui il était vraiment, à savoir le fils de l'homme qui avait lancé toutes les polices d'Angleterre à ses trousses' Dites-moi, Mr Langford, l'idée de vous venger sur Norman ne vous a-t-elle pas traversé l'esprit ?
- Bien sûr que oui, ricana Hardgrove. Mais à quoi cela aurait-il servi ? Je voulais que ce salaud de Matthew Prescott subisse ma vengeance en personne et que je puisse y assister.
- Il vous vint alors à l'idée de vous servir de son fils pour arriver à vos fins.
- Si un jour Norman devait rentrer au pays, expliqua Hardgrove-Langford, il regagnerait bien évidemment la demeure paternelle. Le destin m'avait apporté de quoi réussir ma revanche.
- Comment avez-vous persuadé Norman d'entrer dans votre méfait ?
- C'est fort simple : il était encore très jeune quand je fis sa rencontre? Je pouvais donc le manipuler à ma guise. Rapidement, je devins son seul et unique ami. Le sens même de la famille disparut bientôt de son esprit. Je l'avais mis dans un tel état qu'il ne devait plus éprouver le moindre sentiment pour son père, évitant ainsi qu'il vienne freiner mon projet.
- Ce à quoi vous avez parfaitement réussi. Norman savait ce qui allait arriver à son père et n'en a éprouvé aucun chagrin.
- N'est-ce pas ? C'est vrai que je suis assez fier de moi.
- Le problème était d'éviter que ce soit justement Norman qui soit soupçonné du meurtre car à partir de lui, on serait remonté jusqu'à vous.
- Formidable, Mr Holmes, s'inclina Hardgrove. C'est la stricte vérité. Continuez, je vous prie !
- Vous avez alors eu une véritable idée de génie.
- Vous me gênez, Mr Holmes.
- Du tout, Mr Langford. Pour moi, vous arrivez à la hauteur d'un Moriarty. Votre plan était magnifique : il fallait introduire Norman dans la place et, là, lui faire jouer un faux Norman qui connaissait la vie du vrai Norman sur le bout des doigts. Sur vos indications, Norman s'est montré des plus odieux, faisant croire à tous qu'il s'agissait d'un usurpateur sûr de lui.
- Magnifique, souligna Hardgrove. Vraiment magnifique.
- Vous avez poussé le vice jusqu'à envoyer Lady Prescott au chevet d'une parente. En réalité, vous ne vouliez pas qu'elle sabote votre projet en risquant d'identifier notre « imposteur » comme étant le vrai Norman Prescott? ce qui avait comme second avantage d'obliger une personne quelque peu maligne à se méfier de Norman. Et lorsque Sir Matthew a voulu prévenir son épouse du retour de Norman, vous êtes parvenu à intercepter la lettre avant qu'elle ne parte.
- Ce n'est pas tout, compléta Hardgrove. Je ne voulais pas que le fait de revoir sa mère inspire à Norman un élan de remords.
- De là, poursuivit Holmes, Norman devenait la cible parfaite pour les défenseurs de la famille Prescott. La suite de votre plan exigeait que Sir Matthew passe pour la malheureuse victime d'un crime qui visait Norman. Et le Dr Watson aurait témoigné que le criminel voulait éliminer Norman' Du même coup, vous étiez tous deux naturellement considérés comme ne faisant pas partie des suspects. Très ingénieux !
- Votre compliment me touche beaucoup, Mr Holmes, railla Hardgrove.
- Au cours de la soirée, pendant la discussion entre Sir Matthew et son fils, vous vous êtes glissé à l'extérieur et vous vous êtes caché derrière les massifs de rosiers, ayant une magnifique vue sur l'intérieur de cette pièce. Pendant tout ce temps, Sir Matthew vous était masqué par Norman, car Norman voulait paraître comme une cible parfaite. La vie dans l'Ouest américain vous ayant appris à vous servir parfaitement d'un revolver, vous calculiez la trajectoire de la balle? en attendant le signal de Norman.
- Le signal ? » répéta l'avocat Chapman en haussant les sourcils.
Holmes se tourna alors vers moi.
« Watson, vous êtes le principal témoin de la scène. Vous rappelez-vous ce signal ? D'après ce que vous m'avez raconté, je me suis aperçu que rien ne vous avait échappé.
- Honnêtement, Holmes, rétorquais-je, gêné, je ne vois pas à quoi vous faites allusion.
- C'est pourtant très simple : Langford et Prescott avaient convenu d'un certain geste que ferait Norman, geste habituellement banal qui passe inaperçu. Ainsi, Norman indiquerait à Langford qu'il s'écarterait de Sir Matthew pour, si vous me permettez l'expression, lui laisser le champ libre. Langford devait donc tirer dans la demi-seconde suivante, afin de faire croire que le meurtrier s'était accidentellement trompé de cible. »
A ce moment-là, je fus illuminé par une image venue du fin fond de ma mémoire. Je m'écriais :
« Sa main !
- Je vous demande pardon ? opposa Chapman.
- Avant de s'éloigner de son père, Mr Prescott se passa une main dans les cheveux. Je croyais que ce geste manifestait de la gêne.
- Eh bien ! cette main a fait le fameux geste qu'attendait Mr Langford.
- Mais pourquoi ont-ils eu l'idée de me faire porter le chapeau ? interrogea Cyril Morton.
- Une nouvelle fois, le hasard nous joua là un bien mauvais tour. Ni Langford ni Prescott n'avaient prévu que vous viendriez vous promener dans le jardin. Seulement, Langford connaît les hommes et il a tenté le tout pour le tout : il a tiré, espérant que vous vous précipiteriez vers Sir Matthew sans avoir conscience que le coup de feu venait de derrière vous. Alors que vous fonciez vers le fumoir, il a trouvé amusant de jeter l'arme à l'endroit où vous vous trouviez.
- Néanmoins, intervint MacDonald, Sir Matthew avait fini par reconnaître son assassin : Morgan Langford. Une nouvelle coïncidence voulut que le prénom de Langford et le nom de Morton commencent par la même syllabe.
- Tout juste ! Au cours du dîner, j'ai eu l'impression que Sir Matthew était en train de se demander où il avait déjà vu le visage de Hardgrove. Le fait que ce dernier porte la barbe ne lui simplifia pas la tâche. Ce ne fut que lorsqu'il tomba au fumoir qu'il finit par se souvenir.
- Je dois reconnaître que c'est très astucieux, convint Howard Chapman, car du même coup, cela innocentait à la fois Norman et Hardgrove. Le Dr Watson ? personnage au-dessus de tout soupçon ? pouvait témoigner que ce n'était pas le premier qui avait tiré sur son père, tandis qu'il aurait été hors de question de prétendre que le second ait pu vouloir tirer sur son meilleur ami... Quand êtes-vous arrivé à la conclusion que Hardgrove était Langford ?
- Depuis le début !
- Là, Mr Holmes, ricana MacDonald, ce n'est pas très gentil de se moquer.
- Je vous assure, Mac. Bien évidemment, j'ignorais sa véritable identité, mais je savais que le personnage de Hardgrove était faux. Deux indices m'ont amené à cette conclusion : le premier était oral, le second matériel.
- Oral ?
- Je m'étonne de voir qu'aucun de vous n'a remarqué la curieuse manière donc s'exprime Mr Langford.
- La curieuse manière ? souleva Chapman. Je ne comprends pas. Je trouve au contraire qu'il s'exprime très bien.
- Vous avez mis le doigt dessus. Mr Langford-Hardgrove s'exprime très bien' ce qui est remarquable pour quelqu'un qui se prétend illettré. Car Langford utilise des tournures de phrases bien trop correctes pour un homme qui est censé n'avoir reçu aucune éducation. Si au début de son rôle de Hardgrove, il a dû également apprendre à parler comme un pauvre bougre, ses talents incontestables d'escroc n'ont toutefois pas pu lui permettre de s'exprimer de la sorte pendant si longtemps. Le naturel est revenu au galop, à savoir sa bonne éducation, sans même qu'il s'en aperçoive.
- Et l'autre indice ? rappela Miss Emily Prescott. L'élément matériel ?
- Elle aussi s'oppose à sa prétendue infirmité culturelle. Comme vous pouvez le remarquer, Mr Langford porte un costume fort usé. Ce vêtement entre bien évidemment dans le personnage de l'ouvrier Hardgrove. Ce costume a longtemps été porté par notre homme. Il porte sur lui les traces de chacune de ses actions. Pendant notre repas d'hier soir, mon regard tomba sur sa manche gauche et j'y aperçus quelques traces plus ou moins brunes : ce vêtement s'était souvent vu couvert de terre, ce qui est normal pour un ouvrier vivant dans l'univers sauvage des Etats-Unis. Ce qui l'est moins, c'est d'y trouver de légères taches noires tirant vers le bleu.
- Pourquoi ? fit Violet.
- Parce qu'il s'agit tout simplement de taches d'encre.
- De l'encre ?
- Preuve que Mr Hardgrove savait écrire. Jamais un illettré ne verrait l'utilité de se servir d'encre.
- C'est donc pour cela que vous avez qualifié d'extraordinaire la façon dont Hardgrove s'activait sur son assiette de cailles ? s'exclamai-je.
- Tout à fait, Watson.
- Mais à Londres, qu'avez-vous trouvé ?
- Je me doutais que l'homme qui se trouvait chez Sir Matthew sous le nom de Hardgrove était un imposteur? et qui plus est un redoutable escroc, à en juger par la combine qu'il a mis au point avec Norman Prescott. J'ai donc recherché dans mes archives tous les escrocs géniaux que Sir Matthew avait fait mettre sous les barreaux, en particulier Langford dont vous et moi, Watson, avions évoqué le nom lors de la visite dans notre appartement de Miss Emily.
- Oui, je m'en souviens.
- Pourvu des dates de leurs procès, je suis allé consulter les vieux journaux qui parlaient de ces affaires. Dans l'un des articles, je trouvais un portrait de Morgan Langford réalisé par un chroniqueur judiciaire. En lui ajoutant une barbe et quelques années supplémentaires, j'avais devant moi ce cher Gary Hardgrove. Ma seule erreur fut de ne pas avoir songé au meurtre de Sir Matthew Prescott : en général, les escrocs ne sont pas des assassins. Ce que je n'avais pas envisagé, c'est que, par l'intermédiaire de Norman, il comptait mettre la main sur une bonne partie de l'héritage de Sir Matthew. »



Epilogue


Plus de quatre cents personnes assistèrent aux funérailles de l'ancien magistrat Matthew Prescott, dont l'inspecteur MacDonald, Mr Sherlock Holmes et moi-même. L'hommage rendu par le révérend Spaulders, ami personnel du défunt, nous toucha énormément. Lady Prescott et sa fille Emily étaient encore très affectées de la mort du riche collectionneur. Malgré l'autorisation du directeur de la prison de Woodbridge demandée sur la supplication de Lady Prescott, Norman décida de ne pas se rendre sur la tombe de son père.
Lorsque les condamnations touchant Norman et Hardgrove tombèrent, elles ne surprirent personne. Norman fut condamné à la prison à perpétuité et non à la peine de mort, lorsqu'il fut démontré que d'une certaine manière l'acte commis par lui était dû à la manipulation que Hardgrove avait exercée sur lui. Publiquement, Norman ne regretta jamais d'avoir trempé dans cet horrible crime.
Hardgrove, quant à lui, était promis à la pendaison. Devant la cour de justice, son rire sinistre avait éclaté au prononcé de sa sentence. Mais il fallait croire que l'histoire ne fait que se répéter. Deux semaines plus tard, il parvint à s'évader. Trois gardiens furent aussitôt soupçonnés de complicité.
Gary Hardgrove trouva finalement la mort dans un horrible accident de chemin de fer, alors qu'il filait vers l'Ecosse.
« Watson ?
- Oui, Holmes ?
- Etes-vous en train d'écrire le récit de l'affaire Prescott ?
- En effet, Holmes.
- Hum' Pourrais-je vous demander un service !
- Tout ce que vous voudrez, mon cher Holmes.
- Ne publiez pas cette histoire, je vous prie !
- Pourquoi pas ?
- Par ma faute, Sir Matthew a été assassiné. Je n'ai pas pu empêcher cela.
- Par le passé, vous m'avez pourtant autorisé à publier certaines de vos affaires où vous n'avez malheureusement pas pu empêcher la mort de frapper.
- Cette fois-ci, c'est différent : je me trouvais sur les lieux du crime, je connaissais l'assassin et, cependant, celui-ci est parvenu à tuer Sir Matthew alors que j'étais parti. Je ne peux m'empêcher de penser que, si j'étais resté, j'aurais peut-être pu le sauver.
- Mais peut-être que personne n'aurait pu empêcher le meurtre de Sir Matthew.
- Nous ne le saurons jamais : c'est pour cette raison que je ne suis pas prêt à me pardonner mon acte? Je vous en prie, Watson, ne publiez pas cette histoire.
- Comme vous voudrez, Holmes ! »
Je contemplais Holmes s'enfermer dans sa chambre. J'avais quelque fois vu Holmes s'en vouloir d'être le responsable d'une mort, notamment celles de Hilton Cubitt ( 3 ) ou de John Openshaw ( 4 ), mais jamais autant que lors de l'affaire Prescott.
Respectant l'amitié fidèle que je vouais à Sherlock Holmes, l'histoire de l'usurpateur aurait pour seule destination ma vieille malle dans laquelle sont enfermés maints autres récits.

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1) Voir le Dernier problème, de Conan Doyle.
2) Voir la Maison vide, de Conan Doyle.
3) Voir les Hommes dansants, de Conan Doyle.
4) Voir les Cinq pépins d'orange, de Conan Doyle.



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