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Accueil » Fictions » La modestie du tisserand
par
C. Jeanblanc
Ses autres fictions
La modestie du tisserand Janvier 1, 2001

1

En 1893, il y avait à Chiraz, le berceau des poètes Saadi et Hafiz, la ville des roses, cinq Européens : le jovial Rinus Van Loo, un Hollandais qui dirigeait la Banque Impériale Persane, sa femme Katrien, un missionnaire anglican, l'austère Richard Parks, son épouse Theddah et un jeune médecin anglais, le bouillant Cecil Hember. Ce dimanche 9 avril, à l'heure du thé du soir, ils étaient réunis dans la demeure du banquier, une ancienne maison de Pacha, ceinturée de hauts murs qui dissimulaient un délicieux jardin, piqué d'orangers et de cyprès. Un voyageur norvégien, arrivé deux jours auparavant, servait de prétexte à la réunion de ces expatriés, avides de nouvelles et pour qui tout était un événement. C'était un homme grand, bronzé, aux traits émaciés et au nez aquilin, approchant de la quarantaine. Il se dégageait de lui une impression de force contrôlée. Son regard, d'un gris clair d'acier, vous fixait et vous déshabillait jusqu'à l'âme. Il s'exprimait en Anglais avec un léger accent et, quand un mot lui manquait, dans un Français parfait.

- Mes amis, mes amis, intervint l'accorte Mme Van Loo, laissez respirer notre hôte. Je suis sûre qu'il pourra aussi bien satisfaire votre curiosité quand il aura bu son thé. Puis, avec une belle inconséquence : - D'abord, M. Sigerson, dites-nous, si vous êtes bien installé ?

- Mais le mieux du monde, madame. Votre mari a, non seulement, honoré ma lettre de crédit, mais encore, m'a mis en relation avec votre prévôt des marchands, le vénérable Hadji-Abbas. Et malgré mon Turc, assez hésitant, je le confesse, nous avons fait affaire. Il m'a loué, une maison neuve, à l'intérieur des remparts, qu'il a même accepté de meubler de quelques indispensables coussins, rideaux et tapis. Ne faisant que passer - le temps d'obtenir du gouverneur mon permis de voyage -, cet arrangement est plus que satisfaisant.

- Le Vizir est absent pour quelques jours, confirma le docteur Hember.

- Qu'à cela ne tienne, je mettrai ce temps à profit pour visiter le bazar, le tombeau de Saadi et peut-être une mosquée ?

- Mon cher, fit remarquer Van Loo, je suis pessimiste quant à la dernière partie de votre programme, mais avec l'aide de Hadji-Abbas, on ne sait jamais ?

- Bah ! Le vrai but de mon voyage est Ispahan, et évidemment sur la route, Persépolis.

- Ah ! Persépolis, Takht-é-Djamchid, le Trône de Djamchid, s'exclama Mme Parks. Puis, intervention étonnante de la part d'une femme qui semblait aussi timide, elle cita, les yeux brillants dans son petit visage, semé de taches de rousseur, les vers de Fitzgerald :

They say the Lion and the Lizard keep

The Courts where Jamshyd gloried and drank deep:

And Bahrám, that great Hunter - the Wild Ass

Stamps o'er his Head, but cannot break his Sleep.

- Teddah, mon amie, vous me provoquez, gronda gentiment son mari.

Et comme le Norvégien fronçait un sourcil inquisiteur, le pasteur expliqua :

- Edward Fitzgerald a, soi-disant, traduit en Anglais le Robaiyat, mais c'était un charlatan. Vous savez, on peut espérer d'un traducteur qu'il soit fidèle ou précis, ou idéalement les deux. J'étudie le Persan depuis des années, et je peux vous dire que les inventions de Fitzgerald ne satisfont à aucun de ces critères ! Sans parler de son réarrangement de l'ordre des quatrains !

Le Norvégien ne semblait pas comprendre de quoi l'on parlait, la poésie n'étant pas, à l'évidence, sa partie. Parks se crut obligé de préciser :

- Le Robaiyat, les Quatrains d'Omar Khayyâm !

- Omar Khayyâm, s'étonna Sigerson, je croyais que c'était un astronome et un mathématicien du Moyen-Age. N'a-t-il pas commenté Les éléments d'Euclide, et contribué à la résolution des équations du second et du troisième degré par des intersections de coniques ? N'est-ce pas lui qui, appelant l'inconnue algébrique shay, que les Arabes d'Espagne traduisirent xay, nous souffla notre x ?

- Certes, certes, s'impatienta le pasteur, mais c'est aussi un poète. Et pour en revenir au quatrain XVIII qui émeut tant mon épouse, le texte littéral dit, à peu près : Au palais où Djamchid levait sa coupe, la gazelle et le lion maintenant se reposent et festoient. Bahrám, qui chassait l'onagre sans répit, fut, à son heure, chassé par la Mort. Eh bien ! pour Fitzgerald, le lion et le lézard gardent les palais où Djamchid rayonnait et buvait sec. Bahrám, quant à lui, le grand chasseur, dormait profondément, en dépit de l'âne sauvage (l'onagre) qui piaffait, au-dessus de sa tête ?

- Révérend, interrompit Hember, je vous soupçonne surtout d'en vouloir au brave Khayyâm parce qu'il sentait le soufre. Ce musulman chantait l'amour et vin, lequel n'est interdit au croyant qu'ici-bas, parce que, faisant perdre la raison au buveur, il le détourne de la Prière. C'était l'apôtre de l'éternel carpe diem (Sois heureux un instant, cet instant c'est ta vie). Il refusait de se prendre au sérieux, il dénonçait l'intolérance et le fanatisme religieux. Bref, il blasphémait !

Voyant le pasteur devenir tout rouge, Mme Van Loo s'empressa de détourner la conversation : - Mais vous ne laissez pas M. Sigerson nous raconter son voyage !

Le Norvégien, galant, saisit la perche qu'on lui tendait : - Mon Dieu, madame, rien qui n'étonnera des coloniaux comme vous. Je viens de passer deux ans au Tibet, réalisant enfin un projet qui me tenait à c'ur : atteindre Lhassa.

- Le Tibet ! Lhassa ! s'exclama Mme Parks, battant des mains. Avez-vous pu rencontrer le Dalaï Lama ?

- Non madame, pas le Dalaï Lama, il vit dans la réclusion. Seulement, le Ta?shi Lama, son ? chargé des affaires spirituelles, dirions-nous, au monastère de Teng-gye-Ling.

L'excitation devint générale. On voulait tout savoir sur les treize étages du Potala, le séjour divin, et les fresques racontant la vie de Tshongkhapa, le père des Bonnets jaunes. Quand il en eut fini avec le Toit du monde, Sigerson narra comment il avait gagné Bombay ; un récit rempli de locomotives fumantes et de wagons bondés jusque sur les toits, de brahmines, de fakirs illuminés, de mendiants philosophes, de ranis parées de sequins d'or, d'âcres bûchers funéraires, de grottes mystérieuses où des Bouddhas, mais aussi d'incroyables scènes orgiaques étaient sculptées dans la roche, de bazars coruscants et de palais moghols sur lesquels planaient des rapaces. Quand il évoqua la brume nimbant, à l'aube, les bulbes délicats du Taj Mahal, où repose l'envoûtante sultane Mumtaz, morte en couches, même la très terre-à-terre Mme Van Loo ne put s'empêcher de porter la main à son cou et de rosir. De Bombay, il avait gagné, à bord d'un caboteur paresseux, Mascate, où il avait fait une courte escale. L'Imam Faysl l'avait reu dans son aire, un farouche fort blanc, surplombant la baie. Après lui avoir permis, selon la tradition, de rafraîchir ses mains et ses vêtements dans les volutes d'une cassolette d'encens, on lui servit des dattes onctueuses, accompagnées d'un violent café poivré à la cardamome, qu'un Nubien, muet, versait dans des petites tasses coniques et sans anse. Le cheik, indiquant les voiliers et les barques de pêcheurs au mouillage, et sans doute le méprenant pour un Français, lui avait demandé pourquoi on ne voyait pratiquement plus de navires battant le pavillon tricolore. L'après-midi, sur le port, comme il cherchait un passage sur une embarcation afin de continuer sa route, il croisa les consuls rivaux de France et d'Angleterre : M. Ottavi et le major Percy Cox. Chaque nation briguait la concession d'une escale où refaire du charbon pour sa flotte ; la vieille ville, elle, était nerveuse, regorgeant d'hommes armés de fusils à silex, la ceinture barrée, d'une konjah, le redoutable poignard courbe des Bédouins. On redoutait une rébellion de Zanzibar, la vassale de l'émirat, dont le cheik venait de mourir.

Le lendemain soir, il s'embarquait sur une felouque racée, barrée par un impénétrable Naukhadha. Elle l'avait conduit par le détroit d'Ormuz et la fournaise du Golfe persique jusqu'à Bender-Bouchir. Ils avaient suivi la route empruntée jadis par le légendaire Sindbad et le bien réel Ibn Mâjid, le guide de Vasco da Gama. Longeant la côte des Pirates, ils avaient entraperçu, parfois, des pêcheurs ruisselants déroulant sur la grève rousse, l'écheveau vert de leurs filets, faufilés de flotteurs en liège. Entre Sirâf et Bahrain, ils avaient croisé, car c'était la saison, les ghawâs plongeant dans les eaux brûlantes de la mer d'Oman pour arracher aux coraux et aux requins des perles laiteuses ; ils en avaient proposé à l'étranger, les lui présentant sur une étoffe écarlate pour en mieux aviver l'éclat. A cause des bancs de sable, un marin avait dû le porter sur ses épaules jusqu'à la rive de Bouchir, un village de pauvres masures en ruines, calcinées par un soleil de feu, dardé par Iblîs, lui-même, ce Satan que Dieu maudit et chassa quand il refusa de se prosterner devant Adam qu'Il venait de pétrir d'une boulette d'argile. Ayant satisfait aux questions du gouverneur de la place (qui lui avait accordé un cavalier d'escorte) et négocié avec un tcharvadar, la location d'un cheval et d'une mule, Sigerson s'était joint à sa caravane. En étapes nocturnes, d'abord, pour échapper à la chaleur meurtrière, il avait gagné Chiraz par le désert et les trois escaliers périlleux, serpentant vers les brèches, taillées dans la terrible muraille persique. Quand épuisé, on parvenait de l'autre côté de chaque versant, la vallée et la plaine, sillonnées de nomades Kashgaï bigarrés, en pleine transhumance et de troupeaux de chèvres noires, les bocages, les vergers d'orangers, les parterres de marguerites, survolés d'hirondelles et de moineaux, semblaient une vision de Paradis. Puis, ayant repris son souffle dans un caravansérail, cocon poudreux où rougeoyaient les samovars et grésillaient la graisse des moutons, on devait escalader et redescendre un nouveau rempart de montagnes. Les sabots des bêtes fourchaient dans les éboulis et les sentiers vertigineux. Maintenant, c'était le froid qui voûtait le dos des cavaliers, tandis qu'une bise acérée, balayant les rochers, encore festonnés de neige, s'en allait fouailler les grands arbres qui barraient la vaste plaine du Dacht-é-Arjan, en contrebas. Enfin, après une dernière halte au fort de Kham-Simiane, et une étape de douze lieues pour gravir un dernier haut plateau, apparurent les faubourgs et les vieux créneaux de Chiraz. Un mois s'était écoulé depuis que Sigerson avait quitté les Indes.

Une période de silence suivit ce récit, puis la conversation rebondit sur Persépolis. On cita Xénophon et sa Retraite des Dix Mille, et les Histoires d'Hérodote. On se disputa afin de savoir si Alexandre avait incendié la plus grande des cinq résidences royales de la Perse pour venger la destruction d'Athènes par Xerxès et apaiser ainsi la rancune des Grecs, ou bien, si, ivre mort, excité par la courtisane Thaïs, il avait accompli ce geste irresponsable, dans un état second, comme plus tard, au cours d'une autre beuverie, il tuerait son ami Clitus ? Durant un blanc de la discussion, Mme Parks confia qu'elle entretenait le rêve fou, de faire venir un piano à Chiraz par une caravane ; ce qui était possible, en pièces détachées.

Puis, sur un signe imperceptible de Mme Van Loo, les femmes se retirèrent dans une autre pièce. Son mari alla droit au but : - M. Sigerson profite de son voyage pour accomplir, hélas, un devoir de compassion. Il s'agit de la mort en septembre dernier de l'infortuné Victor Trevor. Sa famille aimerait recueillir toute information qui pourrait l'aider à faire son deuil. Pour ma part, ma contribution est bien maigre. M. Trevor arriva lui-aussi de Bombay vers la fin avril 1891. Evidemment, il passa à ma banque pour prendre de l'argent. Hadji-Abbas l'aida à monter sa petite expédition. Visiblement, c'était un homme de terrain qui se déplaçait avec le minimum d'équipement. Archéologue autant qu'historien, il écrivait, me dit-il, un livre sur les Achéménides, et il venait chercher une nouvelle inspiration, sur les lieux-mêmes de leur splendeur. Excellent dessinateur, son intention était d'illustrer son ouvrage de gravures inédites. En tant que son correspondant, il me laissa, bien sûr, l'adresse du cabinet d'avoués à contacter ? en cas de malheur, comme on dit.

- Sa famille fit appel à moi, car je m'étais lié d'amitié avec Trevor à la Sorbonne, où nous complétions, tous deux, nos études. Ma grand-mère était Française, précisa Sigerson.

Le pasteur hocha la tête et prit la suite : - J'ai eu l'occasion, durant son bref séjour parmi nous, de discuter avec Trevor de son projet. Je ne peux que confirmer ce que vient de nous dire notre ami Rinus. Nos nombreuses discussions, s'étirant, tard dans la nuit, m'enchantèrent. J'ajouterai que, c'était aussi un linguiste, rompu au Turc, au Persan et à l'Arabe. Mais surtout, il m'a frappé comme un érudit et un homme d'action, une rare combinaison. Enfin, vers la mi-mai, il partit pour Parsa (Persépolis), Stakhra, Naqshi-i-Rustem, Akkour-é-Rustem, le mausolée de Cyrus et Pasagardès. Ensuite, il comptait bifurquer vers Chouch (Suse), la Babylone perse, etc. Partout, il entendait dresser des relevés, dessiner les ruines et les tombes rupestres, recopier les inscriptions des bas-reliefs. Il espérait aussi comprendre, comment Darius fit bâtir Parsa, et par quelles routes il y achemina des matériaux de tout l'empire. Son but était de dresser le maître plan, qui servirait aux fouilles des expéditions à venir. Un travail colossal pour un homme seul. Mais justement, son agilité, pensait-il, lui permettrait les meilleurs résultats. Voilà tout ce que je sais. Nous n'avons plus eu de nouvelles de lui, jusqu'à ce qu'on nous ramène son corps, ce soir d'octobre, dix-sept mois plus tard. Je ne l'ai revu que pour lire son service mortuaire. Nous l'avons enterré à l'ombre des remparts, au pied d'un espalier de roses.

Sa voix se brisa, il déglutit : - Je préférerais que vous continuiez, Hember ?

- Je n'ai jamais rencontré Trevor vivant, n'ayant rejoint mon poste à Chiraz qu'au début de l'automne 91, poursuivit le docteur. Il semble, qu'ayant fini son travail, il s'en revenait vers Chiraz. Il voyageait seul, s'étant apparemment séparé depuis longtemps de sa petite escorte. Il aurait été attaqué par des brigands. Bien que grièvement blessé par une balle perdue, il réussit à leur échapper grâce à son cheval et à gagner Persépolis, où une caravane conduite par Azziz, le fils aîné d'Hadji-Abbas, le trouva agonisant. Mais il était trop tard, il expira dans les bras de celui-ci. Ceci étant une affaire d'Européens, le vizir me chargea d'examiner le cadavre. Je ne pus que constater un décès, suite à un coup de feu au côté droit, grande perte de sang, infection, etc. Pas de balle, Trevor l'avait extraite lui-même, semble-t-il. Il était vêtu d'un costume local, lévite, ceinture et haut bonnet d'astrakan. Il ne possédait rien d'autre qu'une large besace en cuir, contenant du matériel de dessin, un sextant, un marteau de géologue, un Webley, et maintenant que notre discussion m'y fait penser, une vieille copie du Robaiyat d'Omar Khayyâm dans la traduction de Fitzgerald.

- C'est bien vrai, bougonna Parks, qu'on trouve ce Robaiyat partout. Dans les bibliothèques des familles, dans les havresacs de nos soldats et les malles de nos officiers. La réédition de 1868, portée aux nues par les critiques dithyrambiques de poètes réputés comme Swinburne, Meredith ou Rossetti, a fait un triomphe, alors que celle de 59 avait été un échec.

- Justement, c'est parce que cet opuscule traîne partout, que je n'y ai prêté aucune attention.

- Et son travail sur les Achéménides ? demanda Sigerson, toujours pratique.

- Rien, répondit catégoriquement Hember. Probablement, abandonné avec son bagage quand il dut s'enfuir. Je suppose que dans ces moments, on ne dispose pas de beaucoup de temps. La besace est toujours chez moi, quelque part. Je vous la remettrai, si vous le désirez, pour la famille.

- En tout cas, ce fut une bien triste journée, soupira Van Loo. Le même soir, où il nous ramena la dépouille du pauvre Tevor, Azziz fut assassiné. On le retrouva égorgé, au matin, son cadavre dissimulé derrière un éboulis des remparts. Ce meurtre ne fut jamais élucidé. Depuis, Hadja-Abbas n'est plus que l'ombre de lui-même.

2

Hember occupait une maison basse à la sortie de la ville. En sortant de chez les Van Loo, il y avait invité Sigerson pour un dîner en célibataires, l'occasion, aussi, de récupérer la besace de Trevor. Un domestique discret leur avait servi un délicieux chelo kébâb, du mouton rôti sur un lit de riz moelleux aux longues aiguilles, fermes et détachées, avec des légumes longuement mijotés. Le tout accompagné de nun-é-sangak, ces tendres galettes dites aux cailloux, parce que rissolées sur des pierres chauffées.

Maintenant les deux hommes, étendus de chaque côté d'une table basse sur un tapis de Tabriz, et adossés à des coussins brodés, fumaient des cigarettes turques entre deux gorgées d'un thé noir et parfumé. Sigerson indiqua du menton les deux fusils accrochés au mur :

- Superbe carabine Mannlicher, modèle 1888, je crois.

- Oui, mais je préfère l'autre, la Winchester 90, en calibre 32 spécial. Tenez, si vous voulez, je vous accompagnerai jusqu'à Persépolis. Nous pourrons y chasser le bouquetin et avec un peu de chance, la panthère. Souvent les bergers, dont elles menacent les troupeaux, me les signalent. Vous choisirez votre arme.

Une porte entrouverte laissait voir l'intérieur d'une petite pièce où l'on devinait dans la pénombre une longue table, couverte de cornues, d'éprouvettes et de bocaux : - Je vois que vous faites des recherches, remarqua Sigerson. Mais, peut-être, suis-je indiscret ?

- Pas du tout ! Je conduis, pour le compte d'une grande société pharmaceutique, des recherches sur les dérivés du pavot qui, comme vous le savez, abonde en Perse. Sans ce subside, je ne pourrais survivre à Chiraz.

Tard dans la nuit, ayant longuement évoqué les exploits du fameux chasseur Frederick C. Selous et de son énorme fusil de calibre 4 à chargement par la bouche, baptisé le Boer,

les deux hommes se séparèrent, enchantés l'un de l'autre. Sigerson regagna son logis. Là, il examina le contenu de la besace, qui contenait bien les objets annoncés par Hember. Bientôt, il se coucha, emportant avec lui le Robaiyat. C'était un petit opuscule (cinquième édition, celle de 1870), incluant une préface de Fitzgerald, 101 quatrains traduits et quelques notes explicatives. Beaucoup de vers étaient soulignés, coupés de crochets, de parenthèses, de tirets, de flèches ou d'accolades ; des mots étaient cerclés ou raturés, les marges émaillées de points d'exclamation ou de notes en Persan. Sur la tranche, on remarquait une tâche brune, qui ressemblait à du sang. Visiblement, Trevor n'approuvait pas, lui non plus, la traduction de Fitzgerald. Sur la dernière page de couverture, très maculée, on discernait, tracée faiblement au crayon, une espèce d'addition : 181234 + 833 = 90123. Sigerson étudia les quatrains, encore une heure, puis l'ouvrage lui tomba des mains et il s'endormit, tandis que la lampe à pétrole chuintait doucement dans la nuit.

3

Le lendemain, le Norvégien fit preuve d'une grande activité. Il consacra la matinée à visiter les bazars, à choisir chez un loueur, un cheval et une mule (150 krans ), à acheter d'indispensables provisions, en vue de son prochain raid. Il circulait dans la pénombre des rues étroites et entre les échoppes, indifférent aux immondices, au grouillement des portefaix, aux sollicitations des mendiants, aux bousculades des cavaliers ou des âniers. Des fantômes en tchador noir, et le visage masqué, le frôlaient parfois, houspillant d'adorables fillettes aux longs cheveux rougis par le henné, qui voulaient toucher ses vêtements. Ayant admiré les hautes selles brodées de soie et d'or, les harnachements guillochés, les riches brides, et les houssines de velours dans le quartier des harnais, il déjeuna, vers une heure, à une terrasse, parmi les marchands qui fumaient leurs kalyans en dégustant des petits gâteaux aux graines de sésame. Vers le milieu de l'après-midi, il se rendit chez le révérend Parks qui le reçut dans son bureau, une vaste pièce voûtée, meublée du sol au plafond d'étagères surchargées de livres. Sigerson ne se perdit pas en détours : - Qui était ce Bahrâm dont parle le Robaiyat ?

- Il s'agit de Behrâm V, un roi sâssânide qui régna durant le première moitié du IVe siècle. C'était le fils de Yezdeguerd Ier. Il battit les Hephtalides qui, ayant envahi la Bactriane, le menaçaient sur sa frontière. On l'avait surnommé Gour (l'onagre) en raison de sa passion pour la chasse de cet équidé. Il ne dédaignait pas non plus le lion, le bouquetin ou le loup. Les récits qui composent le Châh-Nâmeh, le Livre des Rois, sont remplis de ses exploits qui ont également inspiré les plus grands peintres persans, aussi bien ceux de l'école de Tabriz que ceux d'Herat ou de Chiraz. Shams Al-din le représente tuant le loup à corne, Behzad ou Hazine affrontant un dragon. Vous trouverez au bazar des copies ou des déclinaisons de ces chefs-d'oeuvre exquis.

- Khayyâm parle sans arrêt de coupes, de pots, de tasses, de cruches, de jarres, de vases, de vaisseaux? Doit-on attribuer un sens particulier à ces récipients ?

Et Sigerson qui, apparemment, avait fait de grand progrès en poésie persane, cita ce quatrain :

Shapes of all sorts and sizes, great and small,

That stood along the floor and by the wall ;

And some loquacious Vessels were ; and some

Listen'd perhaps, but never talk?d at all

Parks, passant au Français, pour être sûr que le Norvégien le comprenait bien, traduisit rêveusement : - Des formes de toutes sortes et de toutes tailles / Qui étaient alignées sur le sol, le long du mur / Et parmi les coupes, les unes était bavardes, / Les autres écoutaient, peut-être, mais aucune ne parlait jamais. Humm .. Pour répondre à votre question, pas vraiment. Les thèmes de Khayyâm sont, au fond, aussi limités que ses rimes : l'instant qui passe, le bonheur qu'il faut saisir, le destin qui condamne aveuglément, la vanité de l'existence, l'absurdité du monde et des hommes, le vin et la beauté qui transcendent la vie. Et pour finir, la mort, inexorable, et le potier qui fait survivre nos cendres en les mêlant à l'argile de ses vases. Tous les poncifs de la poésie ! Je dirais que c'est plutôt le potier, le leitmotiv. Voici le texte littéral de votre quatrain : Dans l'atelier d'un potier, j'ai vu, hier soir, deux mille pots, les uns muets, les uns loquaces. Un pot demandait à son voisin : Où sont-ils allés, le potier, l'acheteur et le marchand de jarres rapaces ? Ku kûzegar-o kûzekhar-o kûzeforûsh ? Et sans parler des jeux de mots intraduisibles sur "kuze" le pot et sur la conjonction "ku" ou ? Certains voient même dans la coupe de Djamchid, l'ancêtre du Graal ?

Sigerson apprit encore que Khayyâm était né à Nishâpour dans le Korasan, qu'il y était mort en 1123, à près de quatre-vingts ans (un fait remarquable pour quelqu'un qui dénonçait la brièveté de la vie), qu'il avait conçu un extraordinaire calendrier solaire dont la précision était d'un jour sur 3770 ans et, Ah ! oui, que son nom, al-Khayyami, signifie le fabricant de tente, ce qui était le métier de son père, Ibrahim. Un double sens qu'on retrouve dans l'un de ses vers : Khayyâm, qui cousait les tentes de la science ? Avant de prendre congé, Sigerson qui n'avait pas oublié le piano de Mme Parks, produisit un étui que personne ne lui avait remarqué. Il en sortit un violon patiné, sur lequel il exécuta pour la douce Teddah des extraits du Shéhérazade de Rimsky-Korsakov, notamment La Mer et le vaisseau de Sinbad et Le récit du Prince Kalendar. Tandis que, ses longs doigts pinçaient les cordes et que l'archet volait avec furie, la romantique femme du pasteur, observant son profil de pirate ou de cheik du désert, se surprit à frissonner.

Le Norvégien retrouva ensuite le prévôt des marchands, avec qui il avait eu soin de prendre rendez-vous. Hadji-Abbas le reçut dans un salon au plafond décoré d'arabesques dorées et de branches de roses. Quand il entra dans la pièce, les notables, les voisins et les fils du vieillard se levèrent et se retirèrent discrètement. Hadji-Abbas invita Sigerson à prendre place auprès de lui sur un somptueux tapis de Sinneh, dont le tissage extrêmement serré donne un velours très ras, d'une incroyable souplesse et d'un chatoiement de couleurs, inégalable. Un serviteur posa devant Sigerson un kalyan au bol rempli de pétales de roses, un gobelet ciselé, une tasse de thé fumante et un pichet de grenades pressées et rafraîchies, avant de s'éclipser sur la pointe des pieds. Les deux hommes, dont les têtes se touchaient, parlèrent à voix basse jusque tard dans la soirée. Une main du prévôt crochait un petit chapelet de pierres noires, l'autre lissait inlassablement sa longue barbe blanche. Parfois ses yeux se mouillaient, parfois ils lançaient des éclairs. A la fin, il hocha longuement la tête et étreignit le poignet de son interlocuteur.

- Je vous le promets ! Non, je vous le garantis, murmura Sigerson en le fixant au fond des yeux. Puis il se redressa et sortit sans se retourner.

Escorté d'un fils d'Hadji-Abbas, il consacra, le jour suivant, pour se recueillir sur la modeste sépulture de Trevor et aller dans la campagne sur la route d'Ispahan, visiter les tombeaux de Saadi et du noble Hafiz. Le premier repose sous une humble pierre blanche, le second sous une riche dalle en agate gravée. Leurs deux fantômes partagent les senteurs de rosiers et d'orangers où chantent des rossignols. Au retour, dans l'après-midi, on l'autorisa à pénétrer dans la cour de la mosquée Masdjed-é-Vakil, édifiée par Kerim-Khan, ce souverain, qui refusant par modestie de porter le titre de roi (Châh), se faisait appeler régent (Vakil). Longtemps, il admira les portiques et les ogives, rutilant de faïences et d'émaux bleu et rose. Les façades flambaient comme d'incroyables tapis persans tissés en mosaïques de turquoise. Des vieillards se lavaient le visage, les mains et les pieds avant d'aller faire une de leurs cinq prières quotidiennes (Dieu en exigeait cinquante, mais le prophète Mahomet sut le convaincre de se satisfaire du dixième seulement). Le chant du jet d'eau dans la vasque ajoutait encore à la sérénité du lieu. A la sortie, un messager, l'attendait qui l'informa que le vizir, de retour, le recevrait au coucher du soleil. La visite, grâce au long bras d'Hadji-Abbas, ne fut qu'une simple formalité. Le gouverneur, après quelques questions de politesse, lui accorda son titre de voyage et deux cavaliers d'escorte. Cette démarche accomplie, Sigerson envoya informer Van Loo de son départ, le lendemain, et prévenir Hember d'être prêt à l'aube. Après un dîner léger, il s'attarda sur la terrasse de sa maison. Fumant, pensivement une pipe, il contempla longuement les toits de l'ancienne capitale, hérissée de dômes et de minarets, et qui dormait, indifférente, entre cyprès, pins parasols et remparts croulants.

4

Les voyageurs atteignirent Persépolis après deux journées d'une marche difficile. Avant d'atteindre la plaine herbeuse du Marv-i-Dacht qui conduit, par un désert caillouteux, au trône de Djamchid, il faut redescendre le haut plateau de Chiraz par des sentiers vertigineux qui effarouchent les mules. Enfin, pendant des heures, avançant dans les champs de pavots, les orges et les ronces, ils regardèrent grossir les ruines pétrifiées qui se profilaient, dans l'air sec du printemps, comme des découpages de carton au pied du Kouh-é-Rahmat, la montagne de la miséricorde. Tandis que les deux Persans dressaient le camp, et qu'Hember nettoyait ses chers fusils, Sigerson parcourut longuement (et méthodiquement) les terrasses désertes, jonchées de colonnes brisées. Une vingtaine de fûts cannelés se dressaient encore, permettant d'imaginer la magnificence de l'immense chapiteau qu'ils avaient supporté. Il s'attarda entre les énormes taureaux ailés qui, par-dessus les siècles, semblent, de chaque côté de la porte de Tous les Pays, toujours garder le palais. Des bas-reliefs de calcaire, noircis et patinés, enfouis dans la terre et le sable, affleuraient par endroits, laissant apercevoir la procession sans fin des peuples, venant de tout l'empire apporter des présents à leur maître pour le Now Rouz, la fête du Nouvel An. Les rois sous leur parasol, mais aussi des soldats, des archers et des esclaves, convergeaient vers la salle des audiences de Darius, accompagnés de chevaux, de dromadaires, d'agneaux, et d'ânes. Partout, le sceau ailé d'Ahoura-Mazda rappelait au monarque qu'il tenait sa royauté de ce dieu. La tête d'aigle d'un griffon jaillissait d'un talus. Un lion plantait ses crocs dans le flanc d'un taureau. Les Perses et les Mèdes, avec leurs barbes noires frisées, leurs lévites et leurs bonnets semblaient vivants dans la lumière rasante du couchant, comme s'ils venaient d'arriver de Chiraz. Ça et là, et comme pour retenir un peu d'immortalité, des visiteurs, au cours des temps, avaient gravé, pour témoigner de leur passage, leurs noms suivis d'une date. Des chèvres broutaient le thym et la menthe sauvage qui poussaient entre les dalles disjointes. Sigerson, secouant l'envoûtement, rejoignit ses compagnons. Leur frugal dîner expédié, les voyageurs s'enroulèrent dans des couvertures, autour du feu. Hember prit le premier tour de garde. A deux heures du matin, Sigerson vint le relever. Quand il jugea que tous dormaient profondément, le Norvégien se dirigea, à la lueur de la lune, vers la porte de Xerxès. Ayant allumé une lanterne sourde, il se mit à creuser au pied de l'un des taureaux ailés avec la pointe du marteau de Trevor. Bientôt, il exhuma un épais paquet entouré de toile goudronnée.

- Ne prenez pas la peine de reboucher le trou, dit Hember dans son dos, en engageant une balle dans le canon de sa Winchester. N'attendez rien des gardes, ils sont à moi. Passez-moi doucement le paquet. Merci ! Décidément, vous et votre ami, vous nous aurez fait tout le travail. C'est un plaisir que de vous voir opérer. Maintenant, soyez bon joueur et révélez-moi comment vous avez déchiffré l'énigme. J'avoue avoir séché. Je suppose qu'il s'agit d'un code ou qu'on applique une grille sur des pages du Robayiat ?

- Votre curiosité est naturelle, dit Sigerson, se relevant doucement et abandonnant son accent norvégien. Non ! pas de code convenu, pas de grille ! Trevor, maladroitement blessé par vos sbires, savait ses instants comptés. Il a dû improviser. Il n'avait que le Robaiyat sous la main. Ayant enterré les documents, la difficulté consistait à indiquer leur cachette sans la révéler au messager. Vous avez raison sur un point, la clé était bien dans la traduction de Fitzgerald. C'est d'ailleurs, la raison pour laquelle vous avez pris le risque de révéler l'existence de cet exemplaire du Robaiyat et de me le donner, espérant que je vous conduirais au shay. Loeimpossible addition (181234 + 833 = 90123) indiquait seulement qu'il fallait assembler les quatre vers du quatrain 18, avec le troisième du quatrain 83 et les trois premiers du 90.

They say the Lion and the Lizard keep?

The Courts where Jamshyd gloried and drank deep:

And Bahrám, that great Hunter - the ð,Wild Ass

Stamps o'er his Head, but cannot break his Sleep.

?.

And some loquacious Vessels were ; and some

?

So while the Vessels one by one were speaking,

The little Moon look?d in that all were seeking :

And then they jogg?d each other : 'Brother ! Brother !

Je remarquai en outre que dans la phrase, that great Hunter - the ð,Wild Ass Stamps o?er his Head, Trevor avait souligné le H et le S, et fléché le W, tandis que les mots and some avaient été biffés. C'est un problème à une pipe. Le premier quatrain indiquait qu'il fallait chercher à Persépolis ; le second qu'il fallait faire parler les vases, les coupes ou les pots ; le troisième, qu'en les secouant, ils désigneraient le x, sur le sol au pied du mur : - Et tandis que les Vases parlaient un à un, la petite Lune, que tout le monde cherchait, apparut. Et alors les vases s'entrechoquèrent : Frère ! Frère ! Y êtes-vous ? Pas encore. Après avoir perdu bien du temps, avec le potier et ses pots, je me suis dit qu'il fallait penser simplement, car Trevor disposait de bien peu d'options. Et en effet, c'était très simple : en Français comme en Anglais, un vaisseau est un récipient mais aussi un bateau. H, W fléché vers le bas, S. Il suffisait de retourner le W. Her Majesty Ship ! H. M. S. ! A Persépolis, HMS pointerait le x !

Sigerson, pivotant, dirigea le rayon de sa lanterne vers le socle du taureau ailé. Dans un losange, tracée au poinçon, on pouvait lire cette inscription : - Stanley - New York Herald - 1870.

- H. M. S ! Henry Morton Stanley, le correspondant du Herald en Turquie et en Asie mineure avant qu'il ne parte à la recherche de Livingstone. Elémentaire, mon cher ! triompha-t-il.

Puis son regard s'assombrit : - Trevor était mon ami. Nous avons bien été étudiants ensemble. Pas à la Sorbonne, bien que ma grand-mère soit vraiment Française, mais à Oxford. Son bull-terrier me mordit cruellement à la cheville. Nous devînmes amis durant les dix jours de mon immobilisation. Aux vacances, il m'invita chez lui, dans le Norfolk. Là, je résolus ma première énigme. Oh ! rien de très sophistiqué, il suffisait d'isoler le premier mot de chaque groupe de trois dans un message. Son père me conseilla d'en faire mon métier. Ah ! J'allais oublier : au collège, le surnom de Trevor était l'onagre, Wild Ass.

- Très touchant !

- Pourquoi avez-vous tué Azziz ?

- C'est lui, que Trevor avait chargé de remettre le Robaiyat à Van Loo espérant, sans doute, que quelqu'un dans votre genre viendrait l'y chercher. Une bouteille à la mer, en somme. Comme je le questionnais, alors qu'on me ramenait le corps, je sentis qu'il se troublait. Je devinais que Trevor l'avait prévenu de se méfier de moi. Lui, comprit que je savais qu'il savait. Je n'avais pas le choix. Rien de personnel, il était sur le chemin. Il est vrai, que n'ayant pu faire parler le Robaiyat, ce meurtre ne m'a servi à rien. J'aurais pu tout aussi bien l'épargner et attendre que le Foreign Office envoie un agent et tirer les marrons du feu. Mais vous savez tout cela.

- Certes, mais je voulais vous l'entendre dire !

Alors, de l'ombre surgirent Hadji-Abbas et deux de ses fils. Hember, livide, fut désarmé en un instant. Comme on le garrottait, Sigerson se pencha sur lui : - J'ai conclu un marché avec Hadji-Abbas. Il s'assurerait de la neutralité des gardes que, nécessairement, vous devriez soudoyer. Pendant que je visitais les tombeaux et les mosquées, il chevaucherait vers Persépolis et s'embusquerait. Après tout, j'aurais pu chasser la panthère avec vous, attendre votre retour à Chiraz et déterrer les documents, en toute tranquillité. Mais, vous n'auriez pas lâché le morceau. Je préférais vous avoir à mes côtés que dans mon dos. Et surtout, il fallait vous faire sortir du bois et avouer. J'ai toujours su que vous aviez fait tuer Trevor. Rappelez-vous la traduction littérale de Parks : - Bahrám, qui chassait l'onagre sans répit ? Bahrám ? C'est l'anagramme phonétique de votre nom. En mourant, votre victime vous désignait : Hember qui chassait Trevor, l'onagre ? Il avait deviné que le trafic du pavot ne vous suffisait pas et que vous aviez diversifié dans l'espionnage industriel. Il me donnait même votre véritable identité. Pourquoi les pots s'entrechoquaient-t-ils en criant : Frère, Frère ? Parce qu'Hember n'est pas votre vrai nom, mais Caleb Moran, vous êtes le demi-frère du colonel Sebastian Moran, lui aussi, un grand Chasseur, le meilleur tireur des Indes, Tiger Jack Moran. Votre père était Sir Augustus Moran, compagnon de l'Ordre du Bain, ancien ministre de la Couronne en Perse ! Votre aîné opère en Angleterre, l'Asie est votre territoire, c'est pour cela que j'ignorais votre existence et vous la mienne. Et qu'en vain, je cherchais en métropole le Nº 3, le chimiste. Je soupçonne que vous avez croisé Trevor à Burmah. Prévenu de sa présence par vos espions, vous avez décidé de lui donner de la corde ? De son côté, il a dû déchiffrer la rumeur des bazars et des caravansérails. Maintenant, j'ai bien peur que, comme le roi sâssânide, votre heure ne soit venue et qu'à votre tour, vous ne fussiez chassé par la Mort !

Hadji-Abbas emmena sa proie, tétanisée. Sigerson, ayant repris les documents, alla s'enrouler dans sa couverture. Les hurlements d'Hember s'élevèrent bientôt. Le prévôt entendait faire durer sa vengeance toute la nuit. Sachant qu'il ne pourrait supporter aussi longtemps les cris atroces du supplicié, Hember étant fort robuste, il sortit une seringue d'une petite boite en fer et se piqua dans le bras. Et dans ses rêves troublés par la cocaïne, il se demandait s'il n'entendait pas les vociférations du Macédonien ivre, excité par une courtisane dépoitraillée et courant, une torche à la main, entre les colonnes du Palais de Darius III. A moins que, les narines pincées par une épingle en bois, empoignant une lourde pierre, il ne plongeât dans une eau noire et sans fond, à la recherche d'une perle laiteuse, qui se transformait en pavot quand enfin, il l'atteignait ?

A l'aube, Sigerson grava son nom, en haut et à gauche de celui de Stanley, juste en dessous d'un certain T. Anderson qui était passé en 1876. Puis, on se sépara. Longtemps, l'air tranchant du matin résonna de formules de politesse : - Que Dieu vous garde !

- Votre miséricorde est infinie !

- Que votre ombre bénie ne s'éloigne pas de votre tête !

Sigerson, qui avait revêtu des habits arabes sous un riche burnous, piqua vers Ispahan et le Khuzestân ; il se ferait passer pour un noble marocain, s'exprimant en Français ; Hadji-Abbas, ses fils (chacun avec un magnifique fusil en travers de la selle) et les deux escortes reprirent la route de Chiraz. Dans les ruines, des panthères, surgies de nulle part, se disputaient des lambeaux ignobles.

5

Le 30 mars 1894, à Montpellier, dans le petit laboratoire où depuis près de huit semaines, l'homme que nous connaissons sous le nom de Sigerson, conduisait (disait-il) des recherches sur les dérivés des goudrons de houille, finit de déchiffrer les carnets et de classer les documents, les relevés topographiques, les coupes géologiques et les cartes contenus dans le volumineux paquet, laissé par Victor Trevor. Ayant également, rapidement résumé le récit, que nous venons de lire, il en scella les quelques feuillets dans une enveloppe. Ensuite, il emballa, lettre et documents dans un colis, sur l'étiquette duquel il rédigea l'adresse suivante : M. Mycroft Holmes - Diogenes Club - Londres. Il l'expédierait avant de partir pour l'Angleterre. On n'est jamais trop prudent quand on voyage. Le matin même, il avait reçu un télégramme l'informant du mystérieux assassinat de l'honorable Adair, survenu à son domicile du 427 Park Lane ; l'infortuné - qui venait de gagner 240 livres au jeu, au cours d'une partie avec Godfrey Milner, lord Balmoral et le colonel Sebastian Moran - avait été tué par une balle explosive, tirée par un fusil à vent.

- FIN -

Notes du traducteur :

1. Sherlock Holmes ressuscita à Londres au début du mois d'avril 1894, à temps pour résoudre l'énigme de l'assassinat de Ronald Adair. Cette affaire (La maison vide) conduisit, on s'en souvient, à l'arrestation du redoutable colonel Sebastian Moran, le Nº2, bras droit du sinistre professeur Moriarty.

2. C'est au cours de cette aventure que Sherlock Holmes - supposé disparu le 4 mai 1891 dans les gorges de Reichenbach, où l'avait entraîné son terrible ennemi, au bout d'un combat mortel (Le dernier problème) - révéla au crédule Watson, ce qu'il avait fait durant le grand hiatus (1891-1894) : - Je voyageai pendant deux ans au Tibet, je visitai Lhassa et passai plusieurs jours en compagnie du Dalaï-Lama. Peut-être avez-vous entendu parler par la presse des exploits remarquables d'un norvégien du nom de Sigerson ? Mais je suis sûr que vous n'avez jamais pensé que vous receviez ainsi des nouvelles de votre ami. Ensuite j'ai traversé la Perse, visité la Mecque, discuté de choses fort intéressantes avec le calife de Khartoum dont les propos ont été immédiatement communiqués au Foreign Office. Je suis retourné en France ; là, j'ai passé quelques mois à faire des recherches sur les dérivés des goudrons de houille dans un laboratoire de Montpellier.

3. Le lecteur, légitimement, voudra savoir ce que contenait vraiment le paquet entouré de toile goudronnée que Sherlock Holmes déterra au pied des taureaux ailés de Persépolis et qui, finalement, avait coûté la vie à quatre hommes (Caleb Moran avait assassiné le vrai Hember et pris son identité). Il devra donc supporter un petit rappel de géopolitique :

Durant la dernière décade du XIXe siècle, la Standard Oil de Rockfeller, adossée à ses réserves de Pennsylvanie, les frères Nobel (qui exploitaient les énormes gisements de Bakou), et les Rothschild (qui avaient constitué la Compagnie Pétrolière de la Caspienne et de la Mer Noire - BNITO, en caractères cyrilliques) étaient engagés dans une lutte acharnée pour le contrôle du commerce de l'or noir. D'autre part, l'Angleterre et la Russie s'affrontaient au Moyen-Orient, convoitant toutes deux la Perse. Toute incursion en Iran, étaient perçue par les Britanniques comme une menace sur les Indes, un de leurs vice-rois, lord Curzon, ayant d'ailleurs déclaré que la Perse était une des pièces de l'échiquier sur lequel se jouait la domination du monde. En outre, tandis que l'électricité allait remplacer, à terme, les lampes à paraffine, l'Amirauté anglaise, anticipant que, bientôt, elle ferait marcher tous ses bâtiments au pétrole et non plus au charbon, avait un besoin vital de s'assurer des approvisionnements entre Suez et l'Océan Indien. Sous le patronage du vieux lord Strathcona, elle suscita la création du Syndicat des patriotes, chargé en coordination avec la direction des hydrocarbures de la Couronne, de faire pièce aux Américains et aux Russes. Le syndicat s'associa avec la Burmah Oil, fondée en 1886 par des marchands écossais. Hélas, les maigres réserves de cette compagnie en Extrême-Orient n'étaient pas inépuisables, et les Anglais tournèrent leurs yeux vers l'Iran et le golfe persique. En juillet 1892, surmontant tous les obstacles, Samuel Marcus, travaillant en association avec les Rothschild, réalisa une première : son bateau, le Murex, l'ancêtre du tanker, parti de West Hartlepool, rejoignit Batum, le port de la Caspienne, terminal de Bakou, où il remplit ses réservoirs de brut de la BNITO ; le 23 août, il passait le canal de Suez ; ayant déchargé une partie de sa cargaison à l'île de Freshwater et à Singapore, il atteignait bientôt Bangkok. La Royal Navy comprit qu'il n'y avait plus de temps à perdre. Victor Trevor, quand il quitta le vieux pays, le c'ur brisé par les révélations sur le passé de son père (un bagnard évadé) et sa mort, se rendit bien en Extrême-Orient, comme Sherlock Holmes l'avait raconté à Watson (Le Gloria Scott). Mais pas pour s'occuper de plantations de thé, où il réussit bien. Il participa à l'aventure pétrolière, devenant un prospecteur réputé de la Burmah Oil. Capable de travailler en solitaire dans les contrées les plus difficiles, il appartenait aussi à ce que l'on appelle vaguement le Bureau, un appendice du Service diplomatique. C'est, tout naturellement, que lui échût la périlleuse mission d'explorer le Sud-Ouest de la Perse. Pour son malheur, au cours de cette expédition, il attira sur lui l'attention des agents russes, en s'attardant trop longtemps près des terres saturées de pétrole de Maidan-i-Naftan (la plaine de l'huile). Ceux-ci lancèrent à ses trousses, le renégat Hember. Trevor avait complété ses relevés dans le Khuzestân, et il fallait les récupérer à tout prix. Mycroft Holmes, apprenant la mort de son agent et sachant son frère sur le point de s'embarquer à Bombay, n'hésita pas à le charger de cette opération de la dernière chance.

Le sacrifice de Trevor ne fut pas inutile, car c'est à partir de ses relevés que furent découverts, à Masjid-i-Suleiman, dans la nuit du 26 mai 1908, les gisements qui feraient la fortune de la Compagnie Anglo-Persane et de l'Iran moderne. Les treize années, écoulées depuis le drame de Persépolis, furent bien courtes pour lever les capitaux, obtenir du Châh les concessions (1901) et y acheminer les quarante tonnes de matériel, nécessaires au forage. Il fallut les convoyer de Bagdad à Basra par le Tigre, les transborder au port iranien de Marmarah, puis les faire descendre par les fleuves et enfin les convoyer en charrois ou sur le dos de neuf cent mules, par des routes qu'on devait construire, jusqu'aux premiers sites de Shardin, dans le désert du Temple du feu, où il faisait 45 degrés à l'ombre. Mais ceci est une autre histoire. Quand le pétrole jaillit, à quatre heures du matin, la légende raconte que le lieutenant Wilson câbla ce message à Londres : - Voir Psaume 104, verset 15, troisième phrase. A cet endroit de la Bible (protestante) du roi Jacques, on peut lire : - ? afin qu'il [l'homme] puisse faire sortir de la terre l'huile, pour qu'elle répande la joie sur son visage . Lorsqu'il l'apprit, nul doute que l'apiculteur du Sussex pensât, avec émotion, que c'était l'épitaphe, méritée, du valeureux Trevor. On comprend que Sherlock Holmes, tenu par le Secret act, ne souffla jamais mot de cette affaire à Watson, ne pouvant lui permettre, au détour d'une nouvelle ou d'un roman, une de ces petites phrases qui excitaient tant la curiosité de ses admirateurs : Cette année là, M. Sherlock Holmes, voyageant en Perse, résolut l'étrange affaire du Robaiyat?Tout au plus, pouvait-il mentionner son ami d'université dans l'affaire du Gloria Scott.

4. Sherlock Holmes était doublement qualifié pour aller récupérer et synthétiser les documents qui donneraient aux Anglais le pétrole du Moyen-Orient. Watson, passant en revue les connaissances de son colocataire, nous le confirme, involontairement, dans Une étude en rouge : - En géologie. Pratiques, mais restreintes. Distingue au premier coup d'oeil les différentes espèces de terrain. Holmes dût se régaler à observer, extraordinaire manuel de géologie à ciel ouvert, les lames et les merveilleux affleurements qui se convulsent en surface de la Perse.

5. En 1900 (17 avril - 6 juin), Pierre Loti traversa la Perse, du Golfe à la Caspienne, de Bouchir à Recht. Ses récits (En passant à Mascate, Vers Ispahan) recoupent assez bien la narration de Sherlock Holmes. Le détective est, cependant, souvent plus précis que le navigateur, donnant par exemple les noms du sultan et des consuls de Mascate et notant aussi certains détails sur les m'urs ou les coutumes, qui n'étonnent plus le Français, orientaliste distingué. Plus étonnant, l'officier de marine ne souligne pas l'importance stratégique du sultanat comme escale à charbon.

6. Enfin, le touriste qui, aujourd'hui visitant les ruines de Persépolis, ressuscitée par les fouilles d'Herzfeld à partir de 1931, et s'approchant de la Porte de Xerxès, y chercherait, gravée dans la pierre à côté de celles de Stanley et d'Anderson, la signature de Sigerson, aura la surprise de ne point la trouver. L'explication en est simple, pour qui connaît la Perse. Le maître ne pouvait, parachevant une enquête parfaite, la signer. Il se devait d'être modeste. La tradition l'exigeait dans un pays où les tisserands du passé laissaient toujours une petite erreur, une délicate imperfection dans leurs tapis, conscients que la perfection n'appartient qu'à Dieu. Loué soit son Nom !



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