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Accueil » Fictions » Monsieur Blanc
par
Michel Fagherazzi
Ses autres fictions
Monsieur Blanc Juin 14, 2017

Avec mes très chaleureux remerciements à Marie.


Quelques mois après son retour à Londres à l'occasion de la fameuse affaire du canard fourré à la pomme confite, aventure qui, en s'en souvient bien, coûta la vie au jeune Enrique Casserones, Holmes se morfondait dans son fauteuil, fixant la rue au travers de la fenêtre de notre appartement du 221b Baker Street.

- Watson, Londres est devenue une ville singulièrement inintéressante depuis la mort de Moriarty. Plus aucune affaire d'envergure. Me voici réduit à retrouver les chiens perdus et les époux en fuite ! Tenez, ma dernière affaire m'a tout juste rapporté cet étrange perroquet qui pour l'instant est muet comme une carpe et refuse de boire autre chose que des alcools forts... Mais là, Watson, là, je crois que nous touchons le fond.

Cette diatribe me disait vaguement quelque chose et je pensais avoir déjà entendu Holmes formuler des choses semblables, aussi je ne prétais qu'une attention modérée aux plaintes de mon ami. Mais comme Holmes me tendait une lettre, je fus bien obligé de lever le nez de mon journal pour lire la missive :

« Alice a disparu, je vous supplie de m'accorder votre aide. Je viendrai ce jour à 10h30 précise. Le Lapin Blanc.»

- Le Lapin Blanc, Watson, le Lapin Blanc ! Et pourquoi pas le capitaine Flint ou la Dame de Pique ? On se paye ma tête, Watson, c'est inadmissible !

- C'est pour le moins singulier, je dois l'avouer.

Il était alors 10h29. Une minute plus tard, Mme Hudson entra dans la pièce, l'air perplexe :

- M. Holmes, il y a un... enfin je ne sais comment dire... un client pour vous, je crois. Mais...

A ce moment précis nous vîmes surgir dans la pièce, se faufilant devant Mme Hudson, la plus étrange créature qu'il m'ait été donné de voir. C'était un Lapin Blanc, haut d'un peu plus de quatre pieds, qui courrait partout, une montre à la main, vêtu d'une redingote bleue claire et d'un haut de forme qui laissait dépasser ses oreilles.

- Mon Dieu, quelle catastrophe, il est 10h31, s'écria la créature, visiblement perturbée. Je suis en retard, je suis en retard. Pardonnez- moi M. Holmes ! Ah, si ce maudit cocher... Mais évidemment j'aurais pu prendre le train d'avant, oui, mais alors j'aurais été en avance ! Ah quelle affaire, quelle affaire, M. Holmes !

Et ce disant, il courait partout dans la pièce, renversant la pile des derniers numéros du «Times» et manquant de faire tomber le portrait d'Irène Adler.

- Watson, arrêtez cet animal, il va...

Mais le Lapin Blanc, dans son affolement, se cogna contre la table où bouillonnaient les dernières expériences chimiques de Holmes. Elles se renversèrent dans un grand bruit de verre brisé et une épaisse fumée s'éleva aussitôt, produit du mélange des différentes substances qui décantaient sur la table.

A moitié suffocant, je me précipitais pour ouvrir la fenêtre tandis que Holmes bondissait sur le Lapin Blanc et le saisissait par les oreilles.

- Ca suffit maintenant, grinça-t-il entre ses dents en jetant un regard noir au lapin affolé, vous venez de détruire la preuve de la culpabilité de Freddy Mc Burry dans l'affaire de la cantatrice étranglée, alors vous allez vous asseoir ici et m'expliquer calmement votre problème !

Et ce disant Holmes jeta brutalement le Lapin Blanc dans le canapé qui faisait face au fauteuil où il avait coutume de s'asseoir.

- Car, repris Holmes, en dehors du fait que vous êtes bouquiniste, célibataire depuis un certain temps, même si vous venez de rencontrer une personne à qui vous tenez beaucoup, que votre niveau de vie a récemment baissé, que vos aïeux sont d'origine Suisse et que vous avez une passion pour les jeux de carte, je ne sais en réalité rien de vous – en dehors du fait que vous êtes un lapin, ce qui est tout de même improbable.

Les yeux du Lapin s'écarquillèrent et ses oreilles se dressèrent droites au- dessus de sa tête, ce qui le rendait singulièrement plus grand.

- Mais ...c... Comment ?

- Seul un célibataire peut utiliser deux boutons différents pour réparer sa redingote, me risquais-je à expliquer. Votre habit d'ailleurs est de très bonne facture, signe d'une aisance passée, mais il est reprisé à l'arrière, signe que vous n'avez pas les moyens de vous en payer un nouveau. Vous avez toutefois choisi de faire récemment l'acquisition d'un élégant chapeau, et le contenu de votre lettre laisse clairement penser que c'est pour plaire à cette... mmmh.... Comment déjà ? Alice ! Ah oui, c'est cela, Alice ! Mais enfin pour le reste, j'avoue que...

- Bien Watson, bien. Pour les origines suisses, la montre, bien entendu. Ce type de montre n'est fabriqué qu'en Suisse, jamais exporté et se transmet jalousement dans les familles de générations en génération. Quant aux jeux de cartes, vous avez perdu ceci dans votre agitation, dit Holmes en tendant au Lapin Blanc un as de cœur qui avait chu.

- Remarquable, m'écriai-je, remarquable... mais bouquiniste ?

- L'annuaire, voyons Watson, l'annuaire.

Et Holmes me tendit négligemment un exemplaire de l'épais document où je pu lire :

«Blanc, Lapin, Bouquiniste, 25 Vegetable street»

- Vegetable Street ? Je n'en ai jamais entendu parler, murmurai-je.

- C'est près de Hyde Park, expliqua Holmes. Et si nous en venions au fait, à présent ! Monsieur Blanc Lapin, exposez- moi, je vous prie, votre affaire... dans l'ordre !

- Quel talent, quel incroyable talent, s'émerveillait le Lapin Blanc, mais comment diable avez-vous fait pour deviner que j'étais un Lapin ?

Holmes poussa un profond soupir, ferma les yeux et se prit le front entre le pouce et l'index avant de s'écrier :

- Les faits !

Le Lapin Blanc parut s'affaisser dans le canapé et ses oreilles retombèrent légèrement de côté.

- Eh bien voilà. Comme vous l'avez dit, je suis célibataire depuis un certain temps, et quelque peu dans la gêne, un précédent mariage m'ayant quasiment ruiné. Je tenais ma boutique près de Hyde Park, sans grand espoir de changement, et j'allais quotidiennement prendre le frais dans le parc. J'avais bien remarqué une jeune fille qui paraissait s'ennuyer sous un marronnier, mais jamais je n'aurais pu imaginer qu'elle puisse s'intéresser à moi. Elle était si belle, si douce et moi je n'étais qu'un pauvre Lapin Blanc. Ah, si seulement...

- Les faits, M. Blanc, les faits ! L'interrompit Holmes.

- Ah, oui, hum, voyons, toujours est-il qu'un jour que je me promenai, elle a remarqué que je portais sous mon bras un exemplaire assez rare d'un livre de poésie chinoise. Comme je voyais qu'elle semblait regarder le livre, je m'approchais et lui proposais de le lui prêter. D'abord elle ne voulut pas, et je m'en allais, les oreilles tombantes. Puis, quelques jours plus tard, ce fut elle qui engagea la conversation alors que je passai devant elle. Elle me demanda de lui prêter le livre, mais, hélas, je ne l'avais pas sur moi. Je lui proposai donc de me suivre jusqu'à ma boutique. J'avais un peu honte du désordre qui y régnait et de la poussière qui recouvrait la plupart des meubles, mais peu m'importait, sa seule compagnie me rendait heureux. Je lui fis visiter la boutique et lui remit le livre qu'elle cherchait. Et là, pour me remercier, voilà qu'elle me saute au cou ! Sans me demander mon avis, elle...

- Hum, bref et... après ? Interrompit Holmes qui pour l'heure ne voyait pas en quoi tout ceci pouvait le concerner.

- Nous avons commencé à roucouler des jours heureux, encore que parfois Alice disparaissait je ne sais où, parfois aussi elle paraissait très triste, surtout après avoir reçu certaines lettres.

- Ah... et ces lettres n'avaient rien de particulier ?

- Eh bien si, le timbre était, disons... étrange.

- Etrange ? Comment cela ?

- Voyez-vous, il ne s'agissait pas d'un timbre ordinaire, mais d'un timbre d'une couleur orangée que je n'avais jamais vu jusque- là. Je suis persuadé que ces courriers venaient d'un pays lointain.

- Et que représentaient ces timbres ? Demanda Holmes, à présent tout à fait attentif.

- Je ne sais pas, une sorte d'animal exotique que je ne parviendrais pas à identifier.

- Intéressant, très intéressant, continuez, je vous prie.

- Toujours est-il qu'il y a deux jours, Alice reçut une de ces lettres. Je pu voir que l'enveloppe contenait une sorte de bouton qui tomba à terre.

- Et le contenu de ces lettres, en savez-vous quelque chose ?

- Mon Dieu, non, Monsieur Holmes ! Je ne me serais pas permis... Après avoir lu cette lettre, Alice est devenue toute pâle et elle est sortie en emmenant seulement une aiguille à chapeau. Depuis, je ne l'ai plus revue. Ah Monsieur Holmes, quelqu'un a enlevé mon Alice, faites quelque chose je vous en supplie, finit par s'écrier le Lapin en se jetant au cou de Holmes.

- Watson, débarrassez- moi de ce maudit Lapin ! Non, Monsieur Blanc, je ne crois pas qu'Alice ait été enlevée ! Je crois en revanche que c'est une femme très courageuse, mais qui court un grave danger. Vous avez bien fait de venir me consulter, mais par pitié, cessez de gigoter ainsi !!! Venez Watson, nous avons du travail.

Le Lapin Blanc se retrouva dehors sans comprendre ce qui lui arrivait.

- Une sale affaire Watson, croyez- moi, une sale affaire ! Me dit Holmes tandis que nous sortions.

- Mais qu'a-t-il bien pu arriver à Mlle Alice ?

- Qui sait ? Il est probable qu'elle court en ce moment même un grand danger. Où est passé ce Lapin à présent ? Ah, le voilà ! Monsieur Blanc, tout d'abord emmenez- nous jusqu'à votre boutique, nous verrons si nous pouvons trouver trace des lettres qu'Alice a reçues. Avec un peu de chance elle les aura laissées là- bas. Cocher ! Vegetable street, s'il vous plaît !

Installé dans le fiacre, sans cesse embarrassés par les oreilles du Lapin qui bringballaient à droite à gauche au grès des chaos de la route, je tentais d'interroger Holmes.

- Avez-vous déjà une idée, vous paraissez alarmé ?

- Regardez les faits Watson ! Nul doute que cette femme est prisonnière d'un secret lié à son passé. Un lourd secret sans doute, sinon elle en aurait fait part à M. Blanc, n'est-ce pas ?

- Alice, un lourd secret ? Comment est-ce possible, une femme si...

- Calmez-vous, Monsieur Blanc, calmez-vous ! Sinon, nous n'arriverons jamais à rien.

- Les timbres sont sans aucun doute une sorte de marque de reconnaissance dont elle seule connaît la signification. Quant au détail de l'aiguille à chapeau, il me paraît des plus suggestifs.

A partir de là, Holmes sembla plongé dans une méditation profonde et je ne pus rien en tirer de plus jusqu'à ce que nous soyons rendus à Vegetable street.

Nous pénétrâmes dans la boutique du Lapin Blanc. Les livres occupaient tout l'espace de vastes étagères qui montaient jusqu'au plafond.

M. Blanc nous désigna un secrétaire au fond de sa boutique.

- C'est là qu'Alice range habituellement son courrier.

Holmes se mit à inspecter minutieusement le secrétaire.

- Habile, très habile, murmura-t-il. M. Blanc, Alice est décidément une femme pleine de ressources. Regardez Watson, le vernis est légèrement plus usé de ce côté-ci. Sans aucun doute, ce secrétaire cache un tiroir secret, mais comment l'ouvrir ?

Nous eûmes beau tirer, pousser toutes les moulures et ornements du secrétaire, rien à faire, le tiroir secret, qui d'évidence était là sous nos yeux, ne broncha pas.

- Laissons cela pour l'instant, dit Holmes, voyons qu'avons- nous d'autre ici ? Un encrier, du papier, diverses lettres et factures, une photo de M. Blanc et... ceci... qu'est-ce donc ? Une boîte à musique on dirait !

- Oui, en réalité c'est une boite intégrée au secrétaire, c'était à la mode à l'époque. Regardez, elle se remonte à l'aide de cette petite clé, et la ballerine fait des tours dans son compartiment. Il y a la même chose de l'autre côté, mais, hélas, le mécanisme semble cassé.

- Dites- moi, M. Blanc, ce secrétaire appartenait-il déjà à Alice avant qu'elle n'emménage chez vous ?

- Oh oui, c'est un des rares meubles qu'elle a ramenés ici.

- Voyons, et cette inscription, qu'est-ce ? Mason & Sons, sans doute le fabricant de ce meuble... Savez-vous si cette boutique existe toujours ?

- Oh, je ne crois pas, Monsieur Holmes, ces meubles sont anciens.

- M. Blanc, nous permettriez-vous d'aller jeter un œil aux affaires personnelles d'Alice ?

- Ah, ce que, enfin, hum, venez...

Le Lapin Blanc nous conduisit dans les appartements d'Alice où il régnait un désordre relativement organisé.

- Voyons, dit Holmes, examinant le sol de la pièce avec soin : vêtements divers, livres, papier à lettre, d'autres vêtements, d'autres livres, une facture, oui, oui, bien entendu.

- Bien entendu quoi ? M'inquiétais-je

- Mais enfin Watson, c'est élémentaire, venez, nous n'avons plus rien à faire ici.

- Et Alice ? Interrogea le Lapin Blanc.

- Croyez- moi, Monsieur Blanc, je ferai tout mon possible pour la retrouver. Elle est probablement en péril, mais je tenterai l'impossible pour l'en sortir.

Nous quittâmes le Lapin Blanc qui, pour sa part, n'avait guère l'air rassuré.

- Et maintenant, Holmes, où allons- nous ?

- Qu'en pensez-vous Watson ?

- Je n'en ai pas la moindre idée, je l'avoue.

- Il nous faut retrouver ce fabricant de meubles Watson. S'il a cessé d'exister ou du moins d'exercer, cela risque d'être relativement difficile. Mais de tels meubles ne pouvaient sûrement pas être acquis par n'importe qui, et si cela a réellement constitué une mode, je doute que notre ami Langdale Pike, n'en ait pas entendu parler.

- Langdale Pike, le chroniqueur mondain ? Cette vipère ? Mais enfin, Holmes, c'est la poubelle de tout ce qui peut se raconter en ragots et médisances dans tout Londres et même au-delà !

- Justement, Watson, justement. En route, cocher !

Langdale Pike n'était pas à son journal cet après-midi là, mais on nous assura qu'il passerait faire un tour en fin de journée et nous passâmes le temps de manière agréable au British Museum à en admirer les dernières acquisitions.

A cinq heures précises, nous étions de retour chez Langdale Pike :

- Ah oui, les bureaux à ballerines de Mason & Sons. C'était des modèles très prisés dans la haute bourgeoisie et l'aristocratie, il y a dix ou vingt ans. Comment une telle merveille a pu devenir la propriété de la modeste femme que vous décrivez, voilà qui est en soi un mystère.

- Oui, et j'ai peur que ce mystère ne contienne sa part d'ombre ! Que sont devenus Mason & sons ?

- Eh bien ma foi, à la mort du père, les fils ont investi le capital gagné dans des mines aurifères en Afrique du Sud et je crois qu'ils ont fait là une belle opération. Ils ont revendu la boutique et vivent à présent de leurs rentes. Ils ont tenté de faire des mariages avec de vieilles familles aristocratiques désargentées, mais je ne crois pas que cela leur ait réussi.

- Dans quel sens ? Demandai-je.

- Eh bien, voyez-vous, les fils Mason étaient deux Alfred et Jarry. Alfred a épousé une jeune femme, Emilie Depique, dont la famille était littéralement ruinée et qui était sur le point de devoir vendre leur propriété. Je ne sais si Mlle Depique a jamais éprouvé quelques sentiments pour Alfred, toujours est-il que ce mariage a sauvé le domaine de la ruine et permis de reconstituer un ensemble aujourd'hui viable.

- Mais alors cette union fut plutôt une réussite !

- Dans un certain sens, oui. Et il naquit même des jumeaux. Mais, peu de temps après leur naissance, Alfred mourut il y a un peu plus d'un an dans des circonstances pour le moins inhabituelles. Sa veuve semble ne pas s'en remettre !

- Des circonstances inhabituelle, s'étonna Holmes. Qu'entendez-vous par là ?

- Eh bien, voyez-vous, Alfred était un joueur de whist. Il ne jouait jamais de grosses sommes, en tout cas pas plus grosses qu'il ne pouvait se le permettre, mais il jouait régulièrement. Un soir, il s'est tout simplement effondré à la table de jeu !

- Le cœur ?

- Il semblerait que non, plus probablement une rupture d'anévrisme. En tout cas, il est parti d'un coup, comme ça, et avec une main gagnante encore !

- Les sommes en jeu ce soir- là étaient- elles importantes ?

- L'importance des sommes en jeu dépend toujours des moyens des joueurs, répondit prudemment Landgale Pike, mais je crois que oui, les sommes étaient assez importantes. Mais ce n'est pas là le plus surprenant, M. Holmes. Le fait est que l'on m'a raconté que, ce soir- là, un Lapin Blanc jouait à la table d'Alfred ! Absurde, non ?

Holmes et moi ne pûmes retenir une exclamation de surprise.

- Celui-ci jouait-il contre ou avec Alfred Mason ? interrogea Holmes.

- Contre lui. Autrement dit, si c'est le sens de votre question, le Lapin Blanc aurait perdu une jolie somme si la partie était allée jusqu'à son terme.

- Et qui étaient les deux autres partenaires ?

- Je l'ignore, M. Holmes. Mais peut-être s'en souvient- on à son club.

- Et vous savez de quel club il s'agit, bien entendu...

- Bien entendu ! Il s'agit du Chesterfield club.

- Et qu'est devenue la somme en jeu ?

- Ah, ça, je l'ignore également !

- Bien, Watson, il me paraît que nous devrions nous rendre au Chesterfield club et avoir une nouvelle conversation avec M. Blanc. En voilà un qui ne nous a pas tout dit ! Au revoir Langdale, et à bientôt.

- A bientôt à n'en pas douter, répondit celui-ci avec un sourire qui nous parut mystérieux.

- Vous avez remarqué, le sourire de Langdale Pike ? Interrogeai-je Holmes une fois que nous fûmes sortis dans la rue.

- Sans doute Langdale pense-t-il que nous sommes passés à côté d'une question essentielle que nous aurions dû nous poser. Il ne doute pas qu'elle finisse par s'imposer à nous et, en conséquence, il nous faudra revenir le voir tôt ou tard. Mais pour l'heure je ne vois pas ! Allons Watson, au Chesterfield Club. Mais d'abord je vous propose que nous allions nous sustenter dans ce nouveau restaurant italien qui vient d'ouvrir au coin de Mildred Street. Il paraît que ses spécialités sont délicieuses.

Le repas se révéla effectivement succulent, et notre visite au Chesterfield Club des plus instructives.

Les deux partenaires du soir fatal où Alfred Mason avait trouvé la mort étaient présents ce soir- là. Il s'agissait de deux jeunes hommes qui ne connaissaient guère Alfred en dehors du cercle. Quant au Lapin Blanc, ils ne l'avaient vu qu'occasionnellement. Mais ce soir- là ils se souvenaient tous deux qu'il avait l'air particulièrement nerveux. Jamais, semblait-il, il n'avait joué une aussi grosse somme, et la partie étant mal engagée, le Lapin s'était mis à transpirer abondamment et à montrer des signes de nervosité certains. Quand brutalement Alfred s'était affaissé sur la table, le Lapin avait eu l'air terrorisé et avait filé en ramassant sa mise et sans demander son reste. Ils ne l'avaient plus revu au Club depuis.

Bien sûr, la première fois qu'ils avaient vu un Lapin Blanc au cercle, cela leur avait paru bizarre, mais après tout, il existait bien toutes sortes de curiosités de par le monde. Bref, le soir fatal, l'attitude du Lapin Blanc avait parue un rien discourtoise, mais nullement suspecte, puisque la mort d'Alfred Mason semblait due à des causes naturelles.

Une discussion avec le portier et le réceptionniste se révéla tout aussi instructive : Alfred ce soir- là leur avait semblé excessivement nerveux. Il paraissait avoir la tête ailleurs, préoccupé, oui, préoccupé était le mot. Il avait donné son manteau et oublié de prendre son ticket, il était revenu deux fois chercher son portefeuille qu'en réalité il avait sur lui. Pour sûr, on ne l'avait jamais vu dans un état pareil.

- Je crois, me dit Holmes comme nous sortions, qu'une visite chez la veuve d'Alfred va s'imposer très prochainement, mais en attendant il va nous falloir avoir une nouvelle conversation avec ce Lapin Blanc.

La soirée étant à présent fort avancée, ce n'est que le lendemain que nous pûmes à nouveau avoir un entretien avec M. Blanc. Nous allâmes le trouver dans sa boutique de Vegetable street. Quand il nous vit arriver, il lâcha son travail et sauta littéralement sur Holmes.

- Alors, alors, dites... vous l'avez retrouvée ?

- Non, répondit Holmes en essayant de se défaire du Lapin, mais il me semble que vous nous avez caché des éléments de l'affaire !

- Qui ça ? Moi ? Fit le Lapin Blanc qui vira au rouge.

- M. Blanc, seule une confiance totale de votre part peut me permettre de débrouiller cette affaire. Vous connaissez les liens d'Alice avec la famille Mason, n'est-ce pas ?

Les oreilles du Lapin s'affaissèrent de part et d'autre de son visage.

- Oui, c'est vrai, enfin non, pas vraiment, mais je savais qu'elle était liée à cette famille.

- Comment l'avez-vous découvert ?

- Eh bien, un jour, un homme est venu, une sorte d'aristocrate si j'en juge par son port. Pas le genre de personne qui passe habituellement la porte de ma boutique. J'étais en train de ranger de nouvelles acquisitions, et je venais tout juste de rentrer, si bien qu'Alice ignorait tout à fait que j'étais là. J'ai donc surpris des bribes de leur conversation :

- Vous n'avez aucun droit de le garder, Mlle Alice. Tout ce qui est entre vos mains appartient en réalité à la famille Mason. Vous n'avez aucun droit dessus, vous avez l'obligation morale de rendre ces biens à leurs légitimes propriétaires.

- Ces «biens» comme vous dites me reviennent de plein droit. Rien ne peut m'obliger à m'en séparer et vous n'en verrez pas la couleur.

Sur ce, l'homme a tourné les talons et est parti furieux. Je ne crois pas qu'Alice ait compris que j'avais surpris la conversation.

- Et vous avez décidé d'enquêter par vous- même sur la famille Mason

- Oui, admis le Lapin Blanc. Il se trouve que, par hasard, étant joueur de whist, je savais qu'un certain Alfred Mason jouait au Chesterfield Club et je me suis donc arrangé pour m'y faire accepter.

- Et pour jouer à sa table, vous avez même risqué des sommes bien au- dessus de vos moyens.

- C'est cela même. Je comptais aborder Alfred Mason après la partie, mais cet imbécile est mort en plein milieu...

- ... ce qui vous a évité de perdre une grosse somme d'argent !

- Eh bien, oui et non. Voyez-vous, bien qu'ayant à l'évidence une main gagnante, Alfred Mason jouait de manière... curieuse, illogique, presque aléatoire. Je ne suis pas sûr que nous n'aurions pas fini par gagner la partie.

- Les autres partenaires de la table ne m'ont rien signalé de tel !

- C'est que, hum... Ils n'avaient pas vu sa main...

- Je vois commenta Holmes en lançant au Lapin Blanc un regard pénétrant. Continuez, je vous prie.

- Eh bien à vrai dire, je ne puis rien vous dire de plus, dans la mesure où, comme vous le savez, Alfred Mason est mort pendant la partie. Je me suis empressé de ramasser mes mises et j'ai filé. Cette mort subite ne me plaisait pas, mais alors pas du tout !

- Et votre enquête s'est arrêtée là ? Demanda Holmes sceptique.

- Bien sûr que non, voyons, protesta le Lapin Blanc. Vous n'ignorez tout de même pas que les Mason étaient deux frères ?

- Mais bien sûr ! S'exclama soudain Holmes comme électrifié. Voilà, Watson, voilà pourquoi Langdale Pike a semblé se moquer de nous lorsque nous sommes partis ! Obnubilés par la fin tragique d'Alfred, nous n'avons prêté aucune attention à son frère !

- Oui, Jarry Mason, reprit le Lapin Blanc. Il semblerait que ce dernier ait épousé une femme plus âgée que lui, divorcée d'un premier mariage. La pauvre femme était, elle aussi, ruinée et elle ne fut que trop contente de trouver un parti comme Jarry.

- Et qui est cette personne si intéressante ? M'enquis-je.

- Une certaine Sarah Bridge.

- Et où vivent-ils à ce jour ?

- Eh bien, voyez-vous, M. Holmes, «ils» ne vivent pas quelque part, pour la simple raison que Jarry est mort lui aussi !

- Mort ? M'écriai-je. Les deux frères Mason seraient morts ? Mais comment ?

- A ce qui semblerait un banal accident de chasse. Toujours est-il que la piste des Mason semblant s'arrêter là, je me suis dit que la personne qui était venue voir Alice devait être une sorte d'antiquaire ou de collectionneur passionné et j'ai commencé à faire le tour des...

- Comment avez-vous appris toutes ces choses ? L'interrompit Holmes.

- Eh bien, de la manière la plus simple du monde. Je me suis rendu sur place, au petit manoir qu'habite à présent Sarah Bridge et j'ai posé des questions !

- M. Blanc, coupa Holmes d'une voix grave, vos démarches ont été malhabiles, incomplètes, voire même peut-être dangereuses, non seulement pour vous, mais pour Alice elle- même ! Quant à vos conclusions, elles sont bien entendu totalement erronées, mais que peut- on attendre d'autre d'un Lapin, même blanc ! Ceci jette tout de même une lumière nouvelle sur cette sombre affaire. Venez, Watson, je pense que M. Blanc n'a rien à nous apprendre de plus.

- Moi ? Mais, je...

Mais avant que le pauvre M. Blanc encore sous le coup de la sentence de Holmes ne reprenne ses esprits nous étions déjà dehors.

- Mais enfin, Holmes, comment pouvez-vous être aussi sûr qu'Alice court un grave danger ?

- Watson, Watson, par pitié, considérez les faits ! Comme d'habitude vous voyez mais n'observez pas, vous collectionnez mais ne raisonnez pas !

- Eh bien, éclairez- moi alors, rétorquai-je, piqué au vif.

- Combien de fois devrai-je vous répéter qu'il est périlleux de conclure avant d'avoir l'ensemble des faits en main ? Considérez simplement ceci : comment une modeste personne comme Mlle Alice a pu rentrer en possession d'un bureau aussi particulier confectionné par Mason & Sons ?

- Ah ça, je dois avouer que cela reste un mystère pour moi.

- Parce que vous ne raisonnez pas ! Qu'avez-vous observé lorsque nous avons examiné les affaires de Mlle Alice ?

- Eh bien que c'était une femme élégante en dépit de ses moyens modestes et quoique peu ordonnée...

- Tuttuttut, fit Holmes, vous vous égarez déjà ! Ce qui est important ce n'est pas ce que nous avons vu, mais ce que nous n'avons pas vu !

- Comment cela ?

- Mlle Alice ne possédait pas de chapeaux, voilà le point Watson !

- Et alors ? Dis-je sans comprendre où Holmes voulait en venir.

- Et à votre avis, Watson, que pourrait bien faire une jeune fille qui ne possède pas de chapeaux avec des aiguilles à chapeaux ? Souvenez-vous, M. Blanc nous a déclaré qu'Alice était sortie avec une simple aiguille à chapeau pour tout bagage. Mais c'est assez, Watson, les dernières révélations de M. Blanc m'ont donné suffisamment à penser. Je sens qu'il y a un petit détail qui m'échappe, une pièce manquante du puzzle. Il faut que je réfléchisse à présent.

Et comme nous arrivions à Baker Street, Holmes grimpa les escaliers qui menaient à notre appartement sans même saluer notre logeuse, s'enfonça dans son fauteuil préféré et alluma sa pipe de bruyère avant de s'enfoncer dans un profond silence dont je savais qu'il ne sortirait pas avant des heures.

Pour ma part, n'ayant rien de particulier à faire, je décidai de voir s'il n'était pas possible, pour une fois, de damer le pion à Holmes et je résolu de rendre quelques visites de mon côté.

J'étais en effet surpris qu'Holmes n'ait pas jugé opportun de se rendre chez les veuves Mason. Je jugeais que ces démarches ne pouvaient que faire avancer l'enquête, et même qu'il n'était pas impossible que je puisse ramener à Holmes des éléments décisifs. Je choisis de me rendre en premier lieu chez la veuve d'Alfred Mason.

Celle-ci vivait dans la belle propriété que la fortune de son providentiel époux avait permis de sauver. Elle était réputée y couler des jours tristes en compagnie de ses deux enfants.

Toute la maison en effet respirait le deuil, et, comme j'arrivais, je croisais un homme qui repartait, la mine sombre. Il me sembla que ce devait être le médecin de famille.

Je me présentai comme un ami du Club, qui passant par- là, avait résolu de rendre visite à la veuve de son ancien partenaire.

Elle me reçut dans le petit salon où elle était enfoncée dans un fauteuil, presqu'entièrement recouverte d'une couverture, les yeux rougis par les larmes.

- Veuillez m'excuser, Monsieur, je vous remercie pour votre démarche, mais je ne pourrais vous recevoir longtemps. Le médecin vient de m'administrer un sédatif et celui-ci ne va pas tarder à faire effet.

- Bien entendu, Madame, quel drame inattendu !

- Oui, d'autant qu'avant de partir il s'était longuement entretenu avec son frère et son épouse ainsi qu'avec le frère de cette dernière.

- Mme Sarah Bridge ?

- Elle même. Je me souviens que la conversation était gaie et enjouée. Elle a longtemps tournée autour du secrétaire à ballerines que possédait mon mari.

- Celui qui est dans le coin là-bas ?

- Celui- là même. Il disait que ce meuble était une pure merveille. Il regrettait néanmoins que les mécanismes qui servaient à animer les ballerines fussent cassés. Sur quoi son frère Jarry fit remarquer qu'il en allait de même pour le sien et que c'était tout de même un comble que les fils Mason fussent les seuls à posséder des secrétaires à ballerines qui ne fonctionnaient pas. La conversation dura encore quelque peu, puis Alfred avisa qu'il était temps pour lui de se rendre au Club.

- Il partit seul ?

- Non, tout le monde en profita pour prendre congé et ils partirent ensemble. Je ne l'ai plus jamais revu.

Mrs Alfred Mason éclata en sanglots. Je n'eus pas le courage de poursuivre plus avant la conversation et je laissai la pauvre femme se reposer.

Ma seconde visite fut naturellement pour Mrs Bridge.

Celle-ci me reçut chaleureusement, ravie de faire la connaissance de quelqu'un qu'elle pensait être un ami de Jarry.

- Oui, le pauvre est décédé peu de temps après son frère. Un stupide accident de chasse. Jarry était pourtant un bon tireur, mais cette fois-ci il n'a fait que blesser la bête.

- La bête ? Quelle bête ?

- Un sanglier naturellement. Et encore ne l'a-t-il pas blessé gravement. Ce que je ne m'explique pas c'est que le deuxième coup ait complètement raté l'animal qui le chargeait. La panique sans doute. Jarry a été littéralement balayé par le sanglier furieux et quand les rabatteurs ont enfin réussi à terrasser la bête, c'était trop tard. Mon Dieu, quelle horreur !

Mrs Bridge semblait sincèrement choquée par la scène qu'elle venait de raconter.

- Cela a dû être une douloureuse épreuve pour vous !

- Oui, Dieu merci, Abby était là pour me soutenir.

- Abby ?

- Mon frère, bien sûr. Vous ne le croiserez pas aujourd'hui, il est à Londres pour affaires.

Notre entretien se poursuivit encore quelques temps et je parvins à faire dériver la conversation sur le secrétaire à ballerines, qui, par chance, se trouvait dans le salon. Je n'appris toutefois rien de plus et rentrai à Baker street en me promettant de faire part à Holmes de mes découvertes.

- Watson, dit Holmes à la fin de mon récit en se prenant la tête entre les mains, vos démarches ont été tout aussi inutiles que celles de M. Blanc, et peut être même plus dangereuses encore pour Alice. Vous n'apportez que des éléments qu'il est facile de collecter sans même se rendre sur place ! Et quant à ce qu'il aurait fallu observer, je crains que vous ne soyez complètement passé à côté. Toutefois, toutefois, un élément a retenu mon attention et confirme mes hypothèses. Mais après une démonstration aussi indiscrète, je crains qu'il ne nous faille à présent agir rapidement.

M'entrainant par le bras, Holmes descendit quatre à quatre les marches qui menaient jusqu'à la rue.

- Ne voyez-vous pas, Watson, que cette Sarah Bridge est bien plus impliquée dans l'affaire qu'il n'y paraît ? Regardez cette photo. Holmes sortit de son portefeuille un portrait qu'il avait récupéré Dieu sait où.

- Qui est-ce ?

- Le frère de Sarah Bridge. Vous ne l'avez jamais vu, n'est-ce pas ? Cocher !

- Jamais, non

- Et il n'y a rien qui vous frappe sur cette photo ?

- Ma foi non !

- Watson, Watson… Il faut savoir non seulement observer ce que l'on voit mais déduire aussi à partir de ce que l'on devrait voir et que l'on ne voit pas. C'est la deuxième fois dans cette affaire que vous commettez cette erreur mon cher ami. Enfin, heureusement vous travaillez avec moi… Dans tous les cas il nous faut d'abord nous rendre chez M. Blanc, en espérant qu'il ne soit pas trop tard.

Arrivé dans la boutique du Lapin, nous constatâmes que la porte en était fermée et les volets mis.

- Un voisin pourra peut-être nous renseigner, grommela Holmes.

Et de fait, la concierge de l'immeuble en face put nous dire que M. Blanc s'en était allé plus tôt qu'à son habitude. Il était accompagné d'un homme qu'elle avait déjà vu une fois.

Holmes lui tendit la photographie.

- Oui, c'est bien lui.

- Ah, Watson, nous avons été doublés ! Il ne nous reste plus qu'à nous rendre le plus rapidement possible chez Sarah Bridge. C'est forcément là qu'ils sont allés !

Nous arrivâmes chez la malheureuse veuve peu avant la tombée de la nuit. Les volets du salon au rez- de- chaussée n'était pas fermés et de la lumière filtrait d'une pièce attenante. Nous nous approchâmes aussi discrètement que possible. Des éclats de voix parvenaient de l'intérieur de la maison.

- C'est le moment de jouer les montes en l'air, Watson.

Holmes sorti de sa poche un diamant à l'aide duquel il traça un cercle parfaitement régulier sur le carreau. Il suspendit son geste un instant, attendant un nouvel éclat de voix. Il donna un petit coup sec sur la vitre. Le cercle se détacha, et le bruit du verre brisé fut couvert par l'agitation qui semblait régner dans la pièce attenante. Il ouvrit la fenêtre doucement et nous pénétrâmes avec précaution dans le salon. A quelques mètres de nous, encore invisible, se jouait visiblement un drame dont nous ne voyions rien. La porte de communication était ouverte, et nous plaçâmes de telle sorte à observer la scène qui se jouait là sans être vus.

Il s'agissait de la bibliothèque où Mme Bridge m'avait reçu l'après- midi. Elle était affalée dans un fauteuil et semblait avoir perdu connaissance. Dans un coin de la pièce Alice était recroquevillée, visiblement terrorisée. Au centre de la pièce se tenait un homme, et je reconnus immédiatement et l'homme de la photographie et l'homme que j'avais pris la veille pour le médecin de famille. Il tenait à la main un revolver. Devant lui, ligoté sur une chaise, se trouvait notre pauvre Lapin, plus blanc encore que d'habitude.

- Tu veux jouer à ça ma petite, grognait l'homme, et bien nous allons voir ce que nous allons voir. Donne- moi ce maudit secret ou je troue une à une les oreilles de ce Lapin jusqu'à ce qu'elle ressemble à ticket de métro usagé !

Et ce disant il braquait son revolver sur les oreilles du Lapin. Profitant de ce que le sinistre individu ne regardait pas dans notre direction, Holmes bondit dans la pièce avec une agilité inattendue. Surpris, le malfaiteur lâcha le Lapin Blanc et fit feu sur le détective. Mais il le manqua et les balles vinrent traverser les carreaux de la vitre. Je tentais à mon tour de viser notre ennemi, mais je n'osais tirer, craignant de blesser quelqu'un d'autre.

Holmes était à présent sur lui et je dois dire qu'il aurait peut-être pris une mauvaise balle sans la présence d'esprit de M. Blanc. Celui-ci, en effet, bien que ligoté, enroula ses oreilles autour du cou de son tortionnaire et tira d'un cou sec. L'homme se trouva brutalement projeté en arrière, à moitié étranglé et un nouveau coup de feu alla se perdre dans le plafond. Deux coups de poing puissamment assénés de la part de mon ami suffirent à mettre KO notre adversaire.

Je me hissais dans la pièce et menaçais l'homme de mon arme tandis que Holmes détachait le Lapin Blanc et utilisait les cordes pour entraver son geôlier.

Ceci fait, nous libérâmes le Lapin Blanc, qu'il fallut retenir pour qu'il ne se précipite pas sur son adversaire impuissant pour le mordre, et tentâmes de rassurer Sarah Bridge. Celle-ci était revenue à elle sous l'effet des détonations et se terrait dans un coin de la pièce, tremblant comme une feuille.

Quelques instants plus tard, un calme relatif était revenu et tandis qu'Alice et le Lapin Blanc se serraient l'un contre l'autre dans le sofa du salon, Mrs Bridge reprenait ses esprits, un verre de porto à la main. Quant à l'homme que nous avions combattu et dont nous ignorions toujours le nom, il gisait, impuissant, ligoté et bâillonné au milieu du salon.

- Et à présent, dit Holmes, avant que nous ne prévenions la police, je crois que nous devrions avoir une petite discussion.

- Oh, je vous en prie, commença Sarah Bridge encore tremblante, je ne suis pour rien dans toutes ces violences. J'étais la prisonnière de ce sinistre individu et même maintenant, j'ai peur qu'il ne ruine ma vie.

- Ce n'est donc pas réellement votre frère, n'est-ce pas ? Interrogea Holmes

- Non, Monsieur, cet homme n'est en aucune façon de ma famille.

- Et pourtant, c'est déjà lui qui a ruiné votre premier mariage !

- Comment le savez-vous ? En effet, alors que j'avais fait un mariage heureux avec un officier de l'armée des Indes, cet individu a débarqué dans ma vie, détenteur d'un terrible secret. Il m'a forcé à le présenter comme mon frère et à le faire accepter parmi nous. Il vivait littéralement à notre crochet. Peu à peu ses exigences sont devenues de plus en plus délirantes, jusqu'au point où je n'ai plus pu les accepter. Alors ce monstre a tout révélé à mon époux, preuves à l'appui. D'abord celui-ci ne voulu rien en croire, puis il fut bien forcé d'admettre la vérité et notre mariage fut irrémédiablement rompu à son avantage. Je retournai à Londres, brisée, désespérée, jusqu'au jour où je rencontrai Jarry. Mon Dieu, je ne savais pas alors, ce n'est que plus tard que j'ai compris... Et je ne sais comment cette sangsue a appris la chose à son tour. Toujours est-il que voici quelques temps il est revenu prendre son rôle dans ma vie. Depuis lors, je vis un cauchemar et je soupçonne que la mort des pauvres frères Mason...

- Mais ce secret si terrible ? Ne pus-je m'empêcher de demander

- Voyons, Watson, vous n'avez pas encore deviné ? Regardez, la ressemblance est évidente.

Si cela était possible, Mrs Bridge blêmit encore plus

- Oui, Alice est ma fille. J'étais jeune alors et cela se passait quelques années avant que je n'embarque pour les Indes. J'ai vécu alors une brève mais intense passion avec Mr Mason, qui pourtant était bien plus âgé que moi.

- Vous voulez dire le père de Jarry ?

- Oui, je dois l'avouer, j'ai aimé, même brièvement, le père de Jarry. Mais notre différence d'âge et plus encore notre différence de statut social empêchèrent notre union. Toutefois, avant que mes parents ne s'aperçoivent de notre relation, j'étais enceinte. On m'a caché plusieurs mois et on m'a arraché l'enfant à sa naissance. Puis on m'a expédié aux Indes pour que je puisse y faire un mariage honorable, pensant que le secret avait été bien gardé. Mais visiblement, il ne l'était pas. Peut être a-t-il été éventé par quelque personnel de la maison. Toujours est-il que quand mon premier mari a appris... Vous comprenez, dans une famille d'officiers, c'était inconcevable. A mon retour à Londres, j'étais totalement désespérée. Mes parents m'avaient déshéritée et il ne me restait plus rien. J'eu toutefois le bonheur de rencontrer Jarry. J'étais aveuglée par l'amour que je lui portais. Ce ne fut que plus tard, trop tard, que je compris qui il était exactement. Mais notre engagement était déjà allé trop loin.

- Mais le nom ? Mason ? Cela aurait dû éveiller vos soupçons, demandai-je.

- Non, Watson, non. Mr Mason n'a pris ce nom que lorsqu'il a commencé à commercer avec la riche aristocratie. A l'époque dont nous parlons, c'est un certain Mr Maison que Miss Sarah Bridge a connu, n'est-ce pas ?

- C'est exact.

- Comme il devait à présent traiter avec l'aristocratie locale, Mr Maison a voulu angliciser son nom et en a fait tomber le «i» pour mieux complaire à la clientèle qu'il visait.

- C'est bien ainsi, Mr Holmes.

- Et puis de son côté Mr Mason père avait réussit à retrouver la trace d'Alice. Il a subvenu, autant qu'il a pu et aussi discrètement que possible à son éducation en se faisant passer pour un parent éloigné. Puis, avant de mourir, il lui a fait don d'un des trois secrétaires conçus spécialement pour ses enfants. Hélas, il n'a pas eu le temps de leur en révéler le secret. Seuls Alice et notre maître chanteur ont soupçonné l'existence d'un secret caché, d'un mécanisme mystérieux qui s'actionnait...

- ... à l'aide d'une aiguille à chapeaux, enchaîna Alice qui avait à présent repris ses esprits. Chacun des secrétaires contenait, caché en son sein, une partie d'une énigme, d'un plan, qui mit bout à bout devait conduire à la cachette d'un véritable trésor.

- Mais pourquoi tant de mystères ! M'exclamai-je.

- Mais parce que Mr Mason voulait que, ce qui avait à ses yeux le plus de valeur dans son héritage, fût partagé entre ses trois enfants et pas seulement entre ses deux fils, expliqua Holmes. Il avait toute confiance en la sagacité d'Alice et il savait qu'elle découvrirait la vérité. Quant à notre maître chanteur, dont nous ignorons encore la véritable identité, son plan était d'éliminer les rejetons de la famille Mason et de s'approprier le trésor. Sans doute n'a-t-il compris l'existence de ce trésor qu'après être revenu dans la vie de Mrs Bridge, après son second mariage.

- Mais pourquoi ne pas avoir éliminé Alice ?

- Parce qu'il avait compris que celle-ci savait quelque chose que lui même ignorait. Quant à Alice, après avoir reçu la dernière lettre de menaces et avoir appris la nouvelle de la mort de ses deux frères, elle réalisa que l'odieux personnage ne devait plus être loin du but et elle décida de tenter de récupérer les deux documents dissimulés dans les autres bureaux à ballerines. Chez Alfred, le cambriolage ne lui posa aucun problème, mais ici, elle se fit prendre et séquestrer par... Mais voyons, il est temps de connaître l'identité de notre coupable.

Mais quand nous tournâmes à nouveau notre attention vers notre prisonnier, nous nous rendîmes compte que celui-ci avait profité du récit de Holmes pour défaire ses liens. Il bondit vers la fenêtre, sauta, et disparu en courant dans le jardin. Avant que j'aie pu tirer mon revolver, il était déjà loin.

- Laissez, Watson, laissez, nul doute que nous recroiserons un jour la route d'un tel individu, et ce jour là, nous ne le laisserons pas s'échapper ! De toute façon je crois que pour cette fois nous aurions eu les plus grandes peines du monde à réunir contre le coupable les preuves matérielles les plus élémentaires.

- Comment cela, m'étonnai-je ?

- Alfred a été empoisonné, cela ne fait aucun doute. Son trouble au Club ne peut s'expliquer que par l'absorption d'une drogue mortelle qui avait été sans doute versé dans son verre. Quant à Jarry, et bien le plus probable est que l'assassin c'était contenté de fausser le canon du fusil de chasse et a attendu patiemment l'accident qui ne devait pas manquer d'arriver… Habile, imparable et comment prouver que c'est notre homme qui a agit ?

- Alors il va s'en tirer, m'indignai-je

- Sans doute, soupira Holmes, mais il reste le « secret de M. Mason » !

- Et il nous reste à présent à découvrir quel est ce trésor que père a légué à ses enfants, dit Alice en brandissant trois documents.

- De l'or ? De l'argent ? Des titres ? Hasardai-je.

- J'en doute, Watson, j'en doute, car dans ce cas, rien n'aurait été plus facile à Mr Mason que de répartir la somme équitablement entre ses trois enfants de son vivant. Non, Watson, il doit s'agir de quelque chose de plus... indivisible et de plus personnel en même temps. Voyons, Mlle Alice, qu'avons- nous là ? Demanda Holmes en se penchant sur les documents. Sans aucun doute une adresse, je crois que cela se situe sur les docks et ceci... on dirait une sorte de mot de passe, suivi d'un nom : «Le chat de Chesterfield aime la Dame de Pique» ; Joe n'a qu'un œil...

Je parierai fort qu'à l'adresse indiquée vous trouverez un homme de confiance de votre père à qui vous n'aurez qu'à remettre ce message pour qu'il vous ouvre les portes d'un hangar ou de quelque chose comme ça.

- Eh bien qu'attendons- nous ? Dit le Lapin Blanc en sautant sur ses pattes et en sortant sa montre. Le petit jour approche, nous devrions pouvoir attraper le premier train pour Londres.

C'est ainsi que, de bon matin, Alice, le Lapin Blanc, Holmes et moi- même nous nous rendîmes à Londres, à la recherche d'un entrepôt inconnu.

Sur place, il ne nous fallut pas longtemps pour repérer un borgne qui effectivement travaillait par là.

- Mlle Alice, hein ? Dit-il en regardant alternativement les messages et la jeune personne. Ben j'dois dire que vot' père s'y était pas trompé, pour sûr. Z'avez à peine mis plus de temps que ce qu'il m'avait dit. Quelle pitié pour vos deux frères qui pourront pas en profiter. Ben oui, j'ai appris par les gazettes. Pensez bien que j'ai tout de suite fait le rapprochement. Quel malheur, que j'me suis dit, car à présent, c'est perdu pour tout le monde ! Un tel trésor ! Heureusement vous êtes parvenue à récupérer les messages de vos frères... Bon, bon, ça va, ça va, s'interrompit le vieil homme en voyant le Lapin Blanc sautiller d'impatience, j'vous ouvre.

L'homme déverrouilla alors une lourde porte de bois qu'il fit coulisser pour découvrir l'intérieur d'un hangar. En son centre trônait une immense forme longue de plus de dix pieds et haute de six, recouverte d'un drap.

Alice s'avança et fit glisser le drap.

Nous découvrîmes alors un espèce d'orgue entouré de personnages de taille presque réelle qui semblaient attendre qu'on les anima.

Sur le côté on apercevait un mécanisme semblable à celui d'une horloge et qui comprenait deux gros contrepoids. Alice s'approcha et à l'aide d'une manivelle qui dépassait remonta le mécanisme jusqu'à ce que les contrepoids fussent tout à fait en haut et elle relâcha le tout.

C'est alors que la magie se produisit. L'orgue se mit à jouer tout seul une mélodie entrainante tandis que les personnages tournaient autour en exécutant révérences et culbutes.

- Voici bien la conclusion la plus inattendue de toutes mes aventures, me murmura Holmes. Venez Watson, retirons- nous, nous n'avons plus rien à faire ici. Si Alice ou le Lapin Blanc ont, un jour à nouveau besoin de nos services, nul doute qu'ils sauront où nous trouver. Au fait, Watson, s'il vous prenait un jour l'envie de raconter cette aventure, je vous en prie, ne cédez pas au goût du mélodrame, tenez-vous en au faits !



Chronologie

1834 : Naissance M. Maison
1854 : Naissance Sarah Bridge
1856 : Naissance Alfred Maison
1858 : Naissance Jarry Maison
Juin 1873 : Sarah Bridge rencontre M. Maison
7 juillet 1874 : Naissance d'Alice
Août 1874 : Sarah Bridge est envoyé aux Indes
Janvier 1876 : Mariage de Sarah Bridge
Mars 1876 : M. Maison devient M. Mason
Novembre 1878:: Le maître chanteur retrouve Sarah Bridge
Mai 1880 : Divorce de Sarah Bridge
Janvier 1881 : Retour de Sarah Bridge en Angleterre
Avril 1881 : Mort de M. Mason, son affaire passe à ses fils Alfred et Jarry
Mai 1885 : Sarah Bridge épouse Jarry Mason
Juillet 1886 : Mariage d'Alfred Mason
Février 1892 : Le maître chanteur retrouve Sarah Bridge et se fait introduire
Octobre 1892 : Le maître chanteur découvre le secret des trois secrétaires
Novembre 1892 : Rencontre d'Alice et du Lapin Blanc
Avril 1893 : Assassinat d'Alfred Mason
Septembre 1893 : Alice vient habiter avec le Lapin Blanc
Décembre 1893 : Assassinat de Jarry Mason
Début aout 1894 : Le maître chanteur retrouve la trace d'Alice
18 aout 1894 : Le maître chanteur prend contact avec Alice
3 septembre 1894 : Disparition d'Alice
5 septembre 1894 : Le Lapin Blanc va trouver Holmes et Watson, début de l'aventure
7 septembre 1894 : Le Lapin Blanc est enlevé
8 septembre 1894 : Visite de Watson
9 septembre 1894 : Holmes découvre la vérité sur la mort de deux frères
Nuit du 9 au 10 septembre : Holmes se rend chez Sarah Bridge, le maître chanteur est démasqué
10 septembre 1894 : Alice découvre le manège géant



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