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Accueil » Fictions » L'affaire non élucidée
par
José Delporte
Ses autres fictions
L'affaire non élucidée Septembre 11, 2015

« Il y a parfois des moments où il vaut mieux ne pas avoir à chercher. » - Sherlock Holmes, dans "Polypothern's Fly".

Vous savez qu'un grand nombre d'affaires n'ont jamais été publiées. Certaines n'avaient aucune particularité, d'autres m'étaient difficiles, voire impossible à synthétiser. Celle qui va suivre, m'a souvent posé un problème insoluble. Plusieurs fois, dans le bureau de mon éditeur, je n'osai lui présenter le texte suivant, refusant de le classer avec d'autres, dans divers recueils de nouvelles. Il restait au fond de ma sacoche et je le ramenais chez moi pour l'oublier pendant des mois, puis des années entières, avant de le représenter. Chaque fois pourtant et toujours à la dernière seconde, j'omettais de le remettre à la maison d'édition. Si bien que ces pages finirent au plus profond d'une malle, avant que l'un des mes enfants, les ayant lues par hasard, me prie de les faire découvrir au public.

Au tréfonds de mon esprit, je n'ignorais pas la raison qui me faisait tant hésiter, et vous allez la découvrir.

Mon activité médicale m'amenait rarement au sein d'un asile. J'avais pu maintes fois me confronter aux horreurs des guerres indo-afghanes. Croyez-moi, la puanteur des charniers, les cris des mutilés, les amputations et les trépanations à la chaine, marquaient à tout jamais une carrière de soignant. De mon point de vue, la détresse des aliénés était de loin, la plus éprouvante des calamités pour un médecin généraliste. C'est donc avec une angoisse non dissimulée que j'acceptais de suivre Sherlock Holmes derrière les murs de l'hôpital Earlwood, établissement situé au nord-ouest de la capitale.

Des enfants insanes geignaient et gesticulaient dans d'immenses salles. Certains avaient fait sous eux, d'autres hurlaient sans cesse sans qu'on puisse les apaiser des terreurs dont ils étaient assaillis. Holmes ne semblait ni affecté par l'odeur dégagée par les salmigondis jonchant le sol ni par les cris des patients. Je ne m'en étonnais guère, tant j'étais rompu à l'impassibilité de mon coéquipier. Holmes traçait donc son chemin au milieu des couloirs encombrés à la façon d'un badaud errant devant les étals d'un marché ou plutôt d'un voyageur arpentant le quai d'une gare. Je le suivais avec peine et avec moins d'allant, comme je le précisais plus haut. Je remarquai au passage que plusieurs enfants m'avaient touché ou bousculé. Cependant, aucun d'entre eux ne s'étaient confrontés au détective. Sherlock Holmes me fit l'effet d'un homme invisible. Il ne prêtait aucune attention aux malheureux enfants et par un phénomène réciproque, ils lui rendaient ce manque d'intérêt.

Bientôt, l'aliéniste responsable de la structure hospitalière : le docteur Chapman, vint à notre rencontre. Il nous conduisit tout d'abord jusqu'à son bureau où il prit quelques documents, puis très rapidement sur les lieux du crime. L'inspecteur Lestrade était déjà sur place. Il nous reçut avec un grand sourire et nous présenta aux policiers qui l'accompagnaient. Ceux-ci venaient de fouiller le parc et les bâtiments, sans succès.

- Les enfants accueillis ici sont presque tous atteints du syndrome de Down, expliqua l'aliéniste. (je précise ici qu'en ce début de vingtième siècle, nous dénommons désormais cette affection, la trisomie 21).

- Nous le savions déjà, lâcha Holmes un peu excédé.

Il dépassa les agents des forces de l'ordre et s'approcha d'un corps ensanglanté. Les policiers masquaient jusqu'alors la jeune victime et je n'avais rien pu apercevoir de la scène.

L'enfant difforme était atteint d'une macroglossie. Une langue rose et épaisse sortait hors de sa bouche et accentuait l'état grotesque de la victime. Sa tête était massive. Son front surbaissé formait une barre au dessus d'yeux surmontés de lourdes paupières mongoloïdes.

L'enfant avait été égorgé sans aucun doute possible. De la blessure large comme une deuxième bouche, le sang s'était répandu sur son torse, en une sorte de bavoir rouge.

- Nous avons l'arme du crime, fit l'inspecteur Lestrade. Mais aucun mobile pour ce meurtre affreux.

Un policier désigna une longue lame tranchante. Celle-ci avait été jetée sur le sol, non loin du cadavre. Holmes dédaigna l'arme, préférant se concentrer sur l'état de la dépouille.

« Comme je vous l'avais annoncé sur le message remis par porteur, il s'agit d'un troisième meurtre, Monsieur Holmes, reprit Lestrade.

- Humm ! Vous précisiez également qu'aucun témoin n'a jamais pu décrire le meurtrier et qu'une arme reste toujours en évidence, près des dépouilles.

- C'est tout à fait exact. Alors qu'elles se trouvaient seules, les victimes ont toutes été égorgées.

- Toujours de droite à gauche, comme celle-ci ? demanda Sherlock Holmes. La largeur de la blessure diffère sensiblement. Voyez, l'empreinte de la lame. Rectiligne et très profonde. Il est clair qu'elle a été introduite au dessus de la gorge et par la droite. Le tueur n'était certainement pas placé dans le dos de sa victime, comme le font les égorgeurs.

- De droite à gauche ? Non, plutôt le contraire. Voici les photos des deux autres enfants.

Holmes grimaça et me fit signe d'approcher.

- Qu'en pensez-vous Watson ? Votre qualité de médecin peut nous être très utile. J'en ai la certitude.

J'examinai les daguerréotypes pour les comparer avec la blessure béante du cadavre à mes pieds. Je m'agenouillai alors, scrutai avec intérêt les yeux de l'enfant et observai un détail troublant:

- On remarque des pétéchies sur la sclérotique. L'enfant a été étranglé avant d'être égorgé, insistai-je, heureux de faire aussi rapidement évoluer l'enquête. C'est très étonnant !

Le visage d'Holmes se détendit et ses yeux brillèrent de mille feux.

- Comme vous dites, Watson. Étonnant ! A vous inspecteur, je suppose que vous n'avez pas remarqué ce détail sur yeux des autres enfants ?

Lestrade fit un signe négatif et intervint à son tour :

- Non. En aucun cas ! Mais alors si ce garçon-ci est mort étranglé, pour quelles raisons le meurtrier s'est-il acharné de la sorte sur sa carotide ?

Mon camarade le fixa intensément, puis lui demanda :

- Plusieurs hypothèses sont envisageables. Notre temps est compté. L'étude de toutes ces variantes serait tout à fait stérile et vaine. Acceptez de répondre à la question suivante et nous gagnerons en efficacité.

Cette fois-ci Lestrade opina fermement du chef.

- La blessure sur le premier cadavre a-t-elle été effectuée de gauche à droite ?

- Euh, oui, monsieur Holmes. Tout comme pour le deuxième enfant. Les photographies sont de piètre qualité, mais...

- En effet. Elles sont déplorables ! coupa Holmes. Il aurait fallu nous montrer les deux premiers corps, avant celui-ci !

- Certes ! Certes ! Mais nous pensions alors que le Yard résoudrait promptement cette affaire. Les deux enfants reposent six pieds sous terre, maintenant. Or, nous n'avons pas avancé d'un pouce. A mesure que nous enquêtons, les morts s'accumulent et... mais, nous avons des hommes postés dans l'hôpital. Ils opèrent des rondes... et...

- Mais rien n'y fait et vous avez une nouvelle fois besoin de mon concours ?

Holmes frappa le sol d'un coup de botte. Tous les hommes présents et même l'aliéniste sursautèrent.

- Savez-vous pourquoi ? hurla Holmes.

- Ma foi, non ?

- Parce que vous vous y prenez fort mal !

Les faces de l'ensemble des policiers se mirent à rougir. A la vue de leurs mines poltronnes, je me retins de rire -Le contexte ne s'y prêtait guère, vous en conviendrez-. Mais l'ascendance assumée de Sherlock Holmes sur les forces de l'ordre m'a toujours beaucoup amusé.

- Vraiment ? articula, sans sortir du rang formé par ses collègues, un inspecteur au corps frêle. Nous essayons d'appliquer vos propres méthodes.

- Il est évident que les deux premiers meurtres n'ont rien à voir, avec le troisième !

- Tout au contraire, monsieur Holmes, dit l'aliéniste en tentant de braver le détective. Les trois victimes sont des patients. Les trois assassinats ont eu lieu dans cet hôpital. N'est-ce pas suffisant pour déceler une corrélation ? Quelqu'un a dans l'idée d'exterminer ces enfants, jusqu'au dernier. Voilà tout !

- Je ne pense pas, Docteur Chapman ! Le mode opératoire, est très semblable, soit. Or, nous avons affaire à une mise en scène. Si elle peut confondre les policiers, elle n'a pas la moindre prise sur le docteur Watson et sur moi-même.

Holmes me désigna d'un ample geste de la main. J'émis un sourire pour le soutenir et fis mine de suivre son raisonnement (J'avoue aujourd'hui que je n'avais alors aucune idée de son cheminement intellectuel avant qu'il expose celui-ci).

- Il est un peu tôt pour parler du sort des deux premiers enfants, mais celui-là, n'a pas été tué par la même personne. Le ou la meurtrière a profité des deux premiers morts pour agir. Les marques de sang repérées dans l'œil de ce petit difforme, le démontrent.

D'autres tavelures parsemaient certaines parties de son visage. Le petit avait subi un stress indéniable. Je gageai qu'il ne s'agissait pas des marques laissées par le typhus ou le tabès, car c'était justement l'objet de ma thèse, lorsque j'étudiais la médecine.

- Regardez, l'assassin a formé une sorte d'angle avec ses doigts, dans le bavoir de sang. L'assassin est dans vos murs, docteur Chapman. Cela ne fait aucun doute.

- C'est innommable ! fis-je.

Holmes ne prit pas la peine de se tourner vers l'aliéniste. Il savait que ce dernier avait le faciès décomposé.

Lestrade profita de cet instant pour s'imposer dans le débat :

- Et selon vous, où se trouve l'autre meurtrier ?

- Lequel ? ironisa Holmes.

- Celui des deux premiers enfants, pardi !

Sherlock Holmes éluda la question, tourna le dos à tout le monde et s'intéressa au couteau maculé de sang.

- Vous m'écriviez que les armes se trouvaient non loin des cadavres ? Comme abandonnées sur la scène du crime ?

- Oui. C'est tout à fait cela ! Nous pensons que cela a un sens.

- Quel était l'intervalle de temps entre les deux premières découvertes ?

- Deux mois.

- Et pour la troisième ?

Un policier fouilla dans un dossier et lâcha :

- Tout juste, deux semaines.

Holmes fit volte face en changeant de pied d'appui. Il posa lentement son index le long de l'arête de son nez aquilin et dit :

- Oui, c'est assez clair.

J'ouvris de grands yeux et tout le monde m'imita. Nous ne percevions rien de bien limpide, à l'évocation de ces périodes.

- Pouvez-vous nous éclairer, monsieur Holmes ? s'enquit le policier au corps frêle.

- Ordinairement, les égorgeurs dissimulent leurs armes ou les conservent avec eux. Ces outils peuvent livrer de multiples indices et certains le savent. Il est donc très imprudent pour eux de les laisser sur place après de tels forfaits.

- Oui, mais dans cet hôpital, nous avons affaire à des demeurés ! Le meurtrier est très certainement l'un de ces malades.

- Ah oui ? Monsieur l'aliéniste, vos ouailles sont-elles des criminelles en puissance ?

- Pas que je sache, non ! Ces jeunes gens se chamaillent entre eux. Pas plus.

Lestrade reprit de plus bel :

- Les deux premiers couteaux proviennent de l'établissement. Ce détail était dans ma missive.

- Je le sais, interjeta le détective. Mais pas celui-ci. Il est tout différent, n'est-ce pas ?

J'allongeai le pas jusqu'à mon camarade.

- Cela a-t-il de l'importance ? m'enquis-je. J'imagine que oui...

Holmes ne retint pas ma remarque.

- Et les taux de suicide dans vos murs, quels sont-ils, docteur Chapman ?

Le visage du médecin s'empourpra à nouveau.

- Je connaissais votre réputation, monsieur Holmes. Je vous croyez pourtant moins gougeât !

- Je vous l'ai dit, il faut faire vite.

- Mais enfin, ce gosse n'a pu s'étrangler lui-même et s'égorger ensuite ?

- Je ne parle pas de ce pauvre enfant...

Un profond silence envahit la salle. Nous comprenions tous ce qu'Holmes avait imaginé : Il n'y avait en aucun cas plusieurs assassins, car les deux premiers sujets étaient morts par autolyse.

- Vous n'avez trouvé aucune trace d'un quelconque meurtrier, car vous faisiez face à deux suicides. Sanglants, je vous l'accorde. Mais des suicides, tout de même.

L'aliéniste prit la parole :

- Il est vrai qu'il y a quelques années, l'un de nos protégés s'est immolé par le feu. Un autre s'est consciemment embroché sur la grille du parc. Cependant, ces actes sont considérés comme marginaux.

- Reconsidérez-les, mon cher Chapman ! Reconsidérez-les pour les deux premiers morts! Quant à vous Lestrade, s'agissant de celui-ci, les pavés ensanglantés que vous avez désespérément piétinés, auraient pu livrer la piste de l'assassin. Je pense que le signalement d'un individu taché de sang errant dans l'établissement n'est pas aisé. N'est-ce pas docteur ?

- Tout à fait. Les blessés ne sont pas rares. Une tache rouge ou une autre, n'est pas facilement détectable dans un asile.

- De fait, en arpentant vos couloirs, j'ai pu me rendre compte de l'état du linge porté par les malades.

Je décidai d'intervenir auprès de mon ami, car le médecin n'appréciait pas les critiques de Sherlock Holmes :

- Pensez-vous que cette lame puisse révéler certains indices ?

- Examinons-la ensemble, admit Holmes. Il saisit l'arme à l'aide d'une feuille de papier buvard qu'il tira d'une de ses poches, puis la confia à un policier.

- Alors ? demandai-je.

- L'arme ne parle pas. Il n'y a rien à en dire. Nous allons laisser ces messieurs, Watson ! Je ne puis perdre mon temps en conjectures.

Une rumeur envahit les agents du Scotland yard et Lestrade grommela d'un ton effaré :

- Comment cela ? Vous refusez de nous aider ? Tout malformé qu'il soit, pensez aux parents de ce jeune homme ! Si vous n'enquêtez pas pour la justice, faites-le pour ces pauvres gens !

Holmes toisa l'assemblée, alors qu'une personne sensiblement ivre entrait dans la salle.

- Inspecteur Lestrade, votre légiste arrive ! Il va vous être très utile. C'est tout ce que je suis en mesure de faire pour l'instant.

Sherlock Holmes griffonna quelques mots à l'attention de l'inspecteur de police et lui remit le message. Lestrade le lut, sans faire de commentaires.

Nous quittâmes la pièce d'un pas pressant et très vite, nous nous dirigeâmes vers la gare la plus proche. Dans le train, Holmes semblait plongé dans ses pensées et je n'osais interrompre ce temps de réflexion. Je ruminai mille et cent idées avant de lui faire part de certains reproches, mais hésitai avant de me lancer. Nous étions a mi-chemin, lorsque j'évoquai ma totale incompréhension face au comportement qu'il venait d'adopter envers l'aliéniste et l'équipe de Lestrade.

- J'avoue que j'ai le plus grand mal à cerner votre méthode, Holmes. Vous êtes parfois d'un caractère si désagréable et d'un abord si abrupt !

- Il faut savoir ménager ses indices, Watson !

- Vous avez donc remarqué quelque chose ?

- Oui. De la vase à la jointure du manche et sur la lame du couteau.

- De la vase ? Êtes-vous en mesure de déterminer la provenance de ce limon ?

- Il provient de la Tamise, pardi ! Ma monographie évoquant les différentes traces de boues de Londres, fait de moi l'ultime spécialiste de l'examen des terrains limoneux.

- A quoi cela peut-il nous servir ?

- La Tamise traverse notre ville de part en part. L'utilisateur de cet ustensile l'a certainement planté sur l'une des berges du fleuve.

Je fixai Holmes sans rien comprendre.

- Oui. Et alors ?

Holmes se mit à rire.

- Qui se trouve sur les berges de la ville ?

- Je n'en sais rien. Des marins, des badauds ou encore des mendiants ? Est-ce que je sais ?

- Non, pas seulement.

- Ces rives sont un vrai cloaque !

- Très justement. Depuis l'époque romaine, plusieurs quartiers de Londres sont bâtis sur des ordures. Savez-vous, Watson qu'un bon nombre de zones en bordure du fleuve ne sont que des remblais de déchets ?

- Oui. Oui. Je suis informé, mais...

Je tentai d'associer des images, mais je n'arrivai à rien.

- Les boues domestiques sont souvent acheminées jusqu'à la rivière et y sont jetées. Des centaines de personnes fouillent ces endroits pestilentiels et je gage que l'utilisateur de cette arme a passé son temps parmi ces fouilleurs.

- Mais que ramassent t-ils donc ?

- Tout un tas de choses à revendre. Pour cela, ils doivent souvent patauger dans la fange.

Le train nous déposa à la gare de Charing Cross, puis nous primes un fiacre afin d'approcher les berges de la Tamise.

- Comment allons-nous définir l'endroit précis pour débuter nos recherches ? Les quais sont si vastes.

Holmes me dévisagea d'un air amusé.

Je n'avais aucune envie d'errer dans ces endroits de perdition où miasmes et mort allaient de paire. La puanteur des terres gagnées sur la rivière était insoutenable. Je visai la chaussée. Notre cabriolet roulait déjà jusqu'au tiers de ses rayons dans une matière fangeuse qu'on surnommait « le pudding ». Cette substance poisseuse et nauséabonde, faites des déchets domestiques et du produit de nos viscères, recouvrait nombre de nos rues et montait parfois jusqu'au haut de nos bottes. Nous passions souvent de longues minutes à nettoyer celles-ci après chaque sortie dans Londres. Je fis la moue en pensant à la corvée qui nous attendait à notre retour chez nous. Fort heureusement, le quartier de la ville où nous logions semblait en passe d'être assaini et nous n'étions plus soumis à ce genre de désagrément.

- Le résidu de vase nous apprend qu'il faut chercher notre homme en terrain meuble. Sur un accotement du fleuve encore non aménagé. Cela soulage considérablement nos recherches.

- Soit. Mais pour y trouver qui et de quelle façon ? Allons-nous passer nos prochaines heures à interroger les marauds et toute la canaille des quais ? Je ne tiens pas à perdre plus de temps qu'il n'en faut, Holmes.

Mon compagnon extirpa une feuille de papier de sa poche.

- Vous souvenez-vous de ceci, Watson ?

- Bien évidemment ! Vous avez saisi le manche de l'arme du crime, avec cela.

Holmes déplia le buvard encore rougit par le sang de la jeune victime de l'hôpital d'Earlwood.

L'amusement, sur le visage de Sherlock Holmes s'était mué en une mine jubilatoire.

- Voyez, mon cher docteur ! N'est-ce pas là, la réponse à toutes vos tracasseries ?

Je saisis la feuille et l'examinai avec soin. Une marque taillée en creux dans le manche du couteau apparaissait grâce au sang qu'il l'avait maculé. J'étais une fois de plus ébahi et admiratif devant les capacités du détective.

- On discerne fort bien la forme d'un castor, avançai-je assez imprudemment.

- Un ornithorynque, Watson ! Pas une loutre, un vison, ni même un carcajou ou un castor. Un ornithorynque ! Nous avons affaire à la plus étonnante des créatures que nos colonies conservent en leur sein.

Je détaillai la marque d'un peu plus près. L'animal était affublé d'un organe plat aux deux extrémités.

- Ma foi, c'est bien un ornithorynque !

- Nous recherchons donc un marin qui a parcouru l'Océanie.

- Cet objet a pu passer de mains en mains, n'est-ce pas ?

- C'est fort probable. Nous pourrions formuler toutes sortes d'hypothèses. Le vol de l'objet en question, par exemple. Mais il faut tout d'abord concentrer notre énergie sur le premier propriétaire. Il y a fort à parier que son navire a accosté en ville, il y a déjà quelques temps.

- Un détail me chagrine, cependant.

- Lequel ? fit Holmes alors qu'il demandait au cocher de stopper notre voiture. Nous descendîmes et nous nous dirigeâmes vers les quais près de Whitehall Gardens.

- Nous faisons face à une mise en scène. Ce couteau gravé d'un animal aussi atypique, n'a-t-il pas été placé près de la victime dans le but de nous tromper et de faire accuser un innocent ?

- Là encore, c'est tout à fait probable. La suite de notre investigation nous le signifiera peut-être. Ce que je peux vous dire, c'est que cette arme a été chérie par son possesseur qui a dû adapter le manche à la taille de sa main, pour mieux l'empalmer. J'ai constaté qu'il avait été fait main. Sans doute pendant une traversée océanique. Votre théorie est somme toute celle qu'il faut envisager. Gardons également à l'esprit que nombre de matelots sont des gens si frustres qu'ils peineraient à nous manipuler de cette façon.

- J'en conviens, Holmes.

Nous nous mîmes à faire le tour d'estaminets et de bars immondes, sans le moindre résultat. Dix fois nous fûmes admonestés, sans réellement craindre pour notre existence. La onzième fois, Holmes dû sortir sa canne-épée et pour ma part, mon révolver. Des ombres grises, véhiculant une odeur abominable, venaient d'émerger de l'épais brouillard qui embrassait la Tamise. A leur approche, Holmes fit jouer sa cape autour de sa silhouette, puis lança à plusieurs reprises sa jambe droite dans l'estomac des trois premiers gaillards du groupe. Alors que ceux-ci se tordaient de douleur sur la berge boueuse, il invectiva le reste de la troupe.

- Quelqu'un veut-il goûter au fil de cette épée ? Qu'il s'avance et je l'embroche, tandis que le suivant tombera sous les balles de mon camarade ! Alors ?

Aucun des hommes ne s'aventura plus avant, mais l'un d'eux prit la parole. Il avait une tête massive, la peau rouge et le cheveu blond fort bouclé :

- Vous n'êtes pas les bienvenus ici ! Alors rebroussez chemin, sinon !

Holmes défia l'inconnu en pointant vers lui son arme et débita les paroles suivantes très rapidement :

- Sinon quoi ? Voulez-vous être le premier à rendre l'âme ? Dans trois ou quatre secondes, vous allez ressentir une brûlure au niveau du cœur. Ma lame vous percera jusque sous l'omoplate. Vous tomberez à la renverse et vous gémirez de très longues minutes avant de mourir. Nous sommes à la recherche d'un équipage en provenance de nos colonies d'Océanie. Quel mal, y a-t-il à cela ?

Je me demandai un moment, si les êtres devant nous n'étaient pas des morts-vivants. Ces pauvres hères avaient à peine figure humaine, tant leurs haillons semblaient élimés et maculés d'excréments. Ils étaient d'une saleté si repoussante que je retins avec grande difficulté, un haut le cœur.

Contrairement à ce qu'escomptait Sherlock Holmes, l'homme ne se laissa pas impressionner par ses menaces et nous dûmes à regret abandonner la partie. Nous amorçâmes une marche arrière, tout en nous gardant d'exposer notre dos à la bande.

Alors que nous retournions vers Baker Street, le limier admit son erreur.

- Voyez-vous Watson, j'ai manqué de jugement. Il est pratiquement impossible d'attaquer frontalement certaines personnes. En particulier, les membres d'un gang. Nous étions à deux doigts d'occire ces malheureux ! Nous aurions eu la loi pour nous, mais nous aurions regretté notre geste, notre vie entière.

Je méditai silencieusement un instant, puis je m'enquis sur la suite de notre investigation.

- Si ces quartiers nous sont fermés à tout jamais, comment comptez-vous vous y prendre pour débusquer le coupable ?

- Je n'en sais fichtrement rien. La piste du couteau ne peut s'assécher de cette façon. Ce serait trop insupportable. Il y a forcément un autre angle d'attaque !

- Obligatoirement ! C'est un fait, dis-je sans me représenter une quelconque autre voie pour notre enquête. Mais, j'avais toute confiance en l'imagination d'Holmes. Je savais que celle-ci nous extirperait de l'impasse dans laquelle nous nous égarions. Holmes était si prompt à manipuler les événements en tous sens qu'il était impensable qu'il en reste là.

- Chacun de nous deux va regagner son logis. Il n'y a plus rien que nous puissions faire, ce soir. Si cela vous sied, voyons-nous demain matin. Pour le breakfast, madame Hudson nous préparera d'excellentes viennoiseries à la cannelle. Qu'en pensez-vous, docteur Watson ?

Je me léchais déjà les babines et c'est bien de cette façon que la logeuse de Sherlock Holmes m'accueillit le lendemain matin. Ma moustache frémit à l'idée de déguster les splendeurs culinaires que madame Hudson venait de concocter pour nous. Je grimpai très vite au premier étage et accédai au studio d'Holmes. La voix de madame Hudson retentit alors et ce que j'appris par sa bouche gâta quelque peu mon entrain :

- Monsieur Holmes vous prie de commencer sans lui. Prenez du café. Je sais que vous l'aimez à cette heure. Il est bien chaud, moulu et torréfié comme monsieur Holmes le préfère.

J'essayai de recomposer ma mine. Cependant, l'absence de mon ami me rendait mal à l'aise et mes traits dévoilaient ma contrariété. Je tentai de faire bonne mesure en répondant à la propriétaire de ma voix la plus claire possible, mais je n'y parvins qu'à moitié :

- Merci, madame Hudson. Cela va être un vrai régal pour le palais.

En effet, celle-ci apparut bientôt avec un plateau garni. Quelques instants après, elle me tendit le journal du jour qu'elle me conseilla de lire en attendant le retour de Sherlock Holmes.

- Monsieur Holmes est-il parti tôt ce matin ?

- Fort tôt, oui. Je me suis levé à six heures et j'ai trouvé son message. C'est dire !

Je remerciai la logeuse de mon ami pour son attention et déployai le quotidien. L'air me manqua un instant durant, lorsque je découvris ahuri, la une du journal. L'inspecteur Lestrade et ses hommes avaient arrêté l'assassin. Il s'agissait d'un obscur commis de cuisine travaillant à l'hôpital d'Earlwood. L'homme, selon le journaliste, avait avoué les trois meurtres. Totalement désorienté, je recherchai avec empressement l'article au sein du quotidien, afin d'en apprendre d'avantage. J'imaginai sans peine que le texte était un concentré d'âneries et n'était que l'illustration de l'incompétence de la police. Puisque Holmes et moi-même savions tous deux qu'il ne s'agissait pas de trois meurtres, mais d'un seul : les deux autres drames étant liés à des suicides.

Je me souviens avoir pouffé de rire, quand un fracas se fit entendre au bas de la maison. C'était le jeune Wiggins. Il était tout aussi déguenillé que les hommes affrontés le jour d'avant sur les quais. Toutefois, ses hardes, sans être propres, ne véhiculaient pas une odeur comparable.

- Faut qu'vous m'suiviez docteur Watson ! La police est en route. Monsieur Sherlock Holmes m'avait demandé de donner l'alerte, s'il ne rentrait pas.

Contre rémunération, Holmes avait maintes fois fait appel aux services de gamins des rues et je savais que je devais suivre les consignes de celui-ci. Il m'indiqua de me rendre sans tarder, au Hobart club, un bar miteux au bord du fleuve.

Une voiture m'attendait en bas, sans doute commandée par Wiggins. Elle m'emporta au grand galop à travers la capitale de la vieille Albion.

Tout au long du charroi, je pensai à la condition d'Holmes. Si l'alerte avait été donnée, il se trouvait forcément dans une situation inquiétante, voire désespérée et cela m'inquiéta tout le temps que dura la traversée de la ville. Lorsque j'arrivai enfin à l'adresse indiquée par le jeune Wiggins, je saisis mon pistolet et j'entrai dans le débit de boisson. L'établissement était ouvert, mais il n'y avait pratiquement pas de client à l'intérieur. L'endroit était si calme que je doutais qu'Holmes put y courir un grand danger. Je me trompais. De lointains éclats de voix parvinrent à mes oreilles et mirent tous mes sens en alerte. Il me semblait que les cris provenaient d'une cave voisine de l'établissement. Je me précipitai, en tendant mon arme à feu devant moi, prêt à l'utiliser au moindre problème. Soudain, Lestrade me héla depuis la rue. Il avait accouru, sans perdre plus de temps que moi. Ensemble, nous dévalâmes un escalier sombre et humide, mais distinguant que celui-ci nous conduirait à un sous sol depuis lequel des râles humains s'échappaient.

Ce que nous vîmes me fait encore frémir. Holmes était ligoté à une grande roue de bois. Elle couvrait à moitié la pièce. Mais ce n'est pas ce détail qui me fit hurler de terreur. Le corps d'Holmes était couvert d'une bonne dizaine d'araignées dont la taille dépassait tout ce que j'avais pu imaginer. Elles circulaient sur lui et sous lui, menaçant son visage et sa gorge, tandis que d'autres tentaient d'entrer sous ses vêtements. Les arachnides étaient d'une livrée claire, presque grise. Elles semblaient avoir dix pattes tant leurs pédipalpes surdimensionnés les aidaient à se mouvoir sur Holmes. Leurs corps aussi, nous rebutèrent. L'abdomen était énorme. Une bonne dizaine de centimètres. Bien plus grand en tout cas que toutes les tarentules et autres mygales connues jusqu'à ce jour.

J'appris plus tard qu'il s'agissait de solifuges : mi araignées, mi scorpions, ils vivaient ordinairement au sein de nombreux déserts de notre planète.

Non sans effroi, nous nous approchâmes du corps d'Holmes.

- J'ai failli attendre ! Heureux de vous voir, quand même ! ironisa-t-il. Ces bestioles peuvent infliger de graves blessures. Méfiez-vous en.

Tandis qu'il parlait, un solifuge pointa ses chélicères vers sa gorge. Chacun des gestes du détective rendaient de plus en plus nerveuses ces créatures, tout droit sorties de l'Enfer de Dante.

Nous défîmes nos vestes et écartâmes avec force et précision ces terribles animaux. Ils se déplaçaient à une vitesse étonnante. Nous les foulâmes au pied, comme nous pûmes. J'entends encore mes propres cris, lorsque certains d'entre eux, tentaient de grimper sur moi en saisissant le bas de mes pantalons.

Lestrade libéra Holmes. Lestrade lui demanda s'il connaissait ses geôliers, mais Holmes expliqua qu'ils étaient cinq, mais leurs visages étaient masqués. L'inspecteur conclut que les recherches resteraient vaines si Holmes ne lui donnait pas plus de précisions.

Pour ma part, trop effrayé par ce que nous venions de vivre, je sortis de la cave, bien avant mes deux camarades.

Au dehors, je repris mes esprits et m'excusai de ma conduite auprès du détective.

Sherlock était d'une pâleur qui en disait long sur les heures qu'il venait de vivre. J'étais si inquiet que je ne pus réprimer l'envie de le tancer, tout en frottant mes bottines pour m'assurer qu'aucune bestiole ne s'y tenait encore accrochée :

- Holmes, pourquoi êtes-vous venu seul, dans de pareils lieux ? C'est un miracle que nous vous retrouvions vivant ! Vous en rendez vous compte ?

- J'ai préjugé de ma force, il est vrai. Dès potron-minet, je suis revenu dans ce quartier. J'étais certain que la piste que nous avions commencé à suivre était encore chaude. Je me suis souvenu de ce lieu de perdition : le Hobart club. Il est de notoriété publique que les marins ayant navigué dans la mer de Tasman s'y saoulent volontiers, lorsqu'ils reviennent à Londres. Il était inconcevable que je ne m'y invite pas. Sous un déguisement, bien entendu.

Comme de fait, dans ma précipitation, je n'avais pas remarqué qu'Holmes avait revêtu de répugnantes et miteuses hardes.

L'inspecteur Lestrade proposa de repartir vers le centre-ville, car une voiture attendait toujours à quelques pas devant la taverne devant laquelle nous nous trouvions.

Une fois confortablement installé, Holmes reprit son récit :

- Avez-vous pu lire le journal, ce matin, mon cher Watson ?

Mes yeux s'arrondirent, tant j'étais étonné par cette question. Je m'entendis répondre d'un ton agacé, puis plus complice lors de ma seconde remarque :

- Je n'en ai guère eu le temps, à vrai dire ! Mais j'ai cru comprendre que le suspect avait été appréhendé.

Je me tournai vers Lestrade, puis vers mon ami, sans rien ajouter de plus.

- Très bien. Nous en reparlerons plus tard, fit ce dernier avant de reprendre. Bien, reprenons ! je suis donc entré dans le Hobart club. Il n'a pas été très difficile de me lier avec des compagnons de boisson et d'évoquer la Tasmanie. Il suffit d'offrir quelques verres et les langues s'agitent.

- Et qu'avez-vous appris, Holmes ? m'enquis-je.

- Rien du tout.

- Rien ? Vous vous moquez de nous ?

- Pourtant non. Les éléments récoltés cette nuit pendant mes échanges avec les clients sont sans aucun lien avec notre affaire.

- Alors ? fit Lestrade. Que s'est-il passé ? Comment se fait-il que nous vous ayons découvert dans une situation si délicate ?

- Vous voulez dire : le corps couvert de solifuges ? (c'est ainsi que j'appris le nom de ces satanés monstres)

Le visage de Lestrade s'allongea tant, qu'il me fit penser à un furet et Holmes reprit :

- Eh bien, comme hier avec Watson, j'ai dû commettre quelques maladresses. Mon déguisement n'a pas suffit à leurrer la bande de coquins et ces soiffards que je venais de côtoyer, ont forcément donné l'alerte.

- Que comptez-vous faire, Holmes ?

- Tout d'abord, féliciter notre cher inspecteur ! répondit Sherlock Holmes, tout sourire face au policier.

Lestrade gonfla la poitrine, comme je l'avais vu faire de nombreuses fois. Je craignais le pire pour lui. Car, connaissant Holmes, il allait le congratuler sur l'avancée de l'investigation policière, puis le tourner en ridicule. Je m'étonnai, s'agissant de Lestrade, qu'il n'ait toujours pas saisi le fonctionnement de mon ami. L'inspecteur tombait dans le piège à chaque fois. Cette inclination à se gargariser sans méfiance des louanges d'Holmes, prouvait que Lestrade était au final un fieffé vaniteux. C'est cela ! Sa vanité surpassait de très loin sa ténacité et son intelligence. Puisque qu'après l'ouate, Holmes passait toujours à la toile émeri.

- Je dois dire que c'est une affaire rondement menée, Holmes. Je dois aussi vous remercier, pour votre aide.

- Ah oui ? dit le plus fin des limiers. Il semblait chercher sa pipe, mais il en était dépourvu puisqu'il portait un déguisement et avait laissé ses effets dans une de ses multiples caches, disséminées dans la ville.

Lestrade reprit, revigoré par l'attitude encourageante de Sherlock.

- Oui. Nous avons suivi la piste du sang au sein de l'hôpital. Pas plus tard qu'hier, vous évoquiez l'état des habits des pensionnaires d'Earlwood. Cela nous a donné à penser. De ce fait, nous avons préféré reniflez la trace du personnel de l'institut. Et il se trouve que le cuisinier avait dissimulé à l'office, un tablier souillé par l'hémoglobine.

- Dissimulé ? M'enquis-je.

- Oui, dans une corbeille !

Qu'y a-t-il de suspect. Un tablier sali par du sang, tout cela n'a rien d'étrange chez un cuisinier ?

- C'est justement là, l'élément le plus cocasse. Les traces de sang dans ce métier sont si courantes qu'elles n'alertent personne. Nous en avons trouvé sur ses chaussures, sous ses ongles... Il s'est défendu, l'animal. Mais il est prit et bien prit ! Les meurtres ne recommenceront plus, maintenant que nous le tenons.

- C'est aussi, ce que tend à prouver votre indéniable talent d'enquêteur, non ? ajouta Holmes en dissimulant mal son ton moqueur.

Lestrade fit le dindon et tira sur sa veste.

- Ma foi, j'allais le dire. Je suis assez fier de ma perspicacité. Lorsque le jeune Wiggins est apparu, j'ai accouru pour vous sauver sans tarder, car je savais que vous vous étiez mis en danger pour rien, puisque le coupable est sous écrou et il attend son procès.

Holmes ricana. Il cherchait toujours de quoi fumer et sortit de l'une des ses poches une pièce de lin roulée en boule. Je lui tendis une cigarette, lorsque soudain le linge se mit à bouger et l'une de ces fameuses araignées en sortit. Je hurlai. La bête passa sur mes deux jambes, puis sur celles de Lestrade pour s'agglutiner dans un coin sombre du fiacre. Holmes tenta de la récupérer, en vain. Le solifuge fondit à nouveau vers nous à une vitesse affolante. Il semblait tendre en avant une sorte de rostre, comme pour nous saisir et nous blesser avec.

Je criai au cocher de stopper son véhicule. Sans succès. J'ouvris la porte et me décidai à sauter en marche, lorsque Holmes prit le revolver de Lestrade, visa ma personne et tira. La balle ne me toucha pas, fort heureusement. Mais elle atteignit l'arachnide en pleine abdomen.

La détonation fit vibrer douloureusement nos tympans. Le cocher arrêta la voiture et nous sortîmes en hâte du véhicule. Nous mîmes plusieurs minutes à reprendre nos esprits, puis pour grimper à nouveau à bord du fiacre.

De dépit nous entendîmes Holmes prononcer quelques mots de regrets, vis-à-vis de l'animal.

- Je comptais faire quelques expériences. Dommage !

N'y tenant plus, je l'admonestai avec force, comprenant que mon ami avait délibérément conservé l'un de ces spécimens, sans soupeser les conséquences de son geste.

Holmes ignora mon accès de colère et poursuivit :

- Une cigarette me fera le plus grand bien, docteur Watson. Lestrade, gardez votre suspect au chaud, mais ne le jugez pas trop vite, il y a de forte chance qu'il soit innocent du crime dont on l'accuse. A-t-il expliqué cet assassinat et la présence de ce couteau à longue lame, sur les lieux ?

- Non. Pas du tout. Mais...

- Mais, rien ! C'est ce que je supposais. Le manche gravé d'un ornithorynque et l'emploi de ces arachnides ouvrent par contre, des horizons.

La mine de Lestrade s'était totalement métamorphosée. Il avait soudain perdu de la superbe qu'il affichait pourtant quelques instants plus tôt.

- De quels horizons, parlez-vous, monsieur Holmes?

- Voyons, c'est élémentaire ! N'est-ce pas, docteur Watson ? Vous êtes bien de mon avis ?

Je détestais qu'Holmes me prenne à partie de cette façon. Il m'engageait dans ses déductions personnelles, sans que je lui en donne la permission et surtout sans que je comprenne quoique ce soit. J'étais toujours mal préparé quand il agissait ainsi. Décontenancé, je me mis à bredouiller quelques propos assez incohérents. J'essayé de faire le lien entre un animal au corps de loutre et ces demi-scorpions gigantesques, sans y parvenir. Puis, il me vint à l'esprit une idée que je décidai de développer.

- Même si elles ne sont pas du même ordre, ces espèces sont toutes exotiques !

- Tout à fait, repêcha Holmes. Je vois que vous pensez à l'unique réponse à notre problème !

- Oui. Oui, bien évidemment, Holmes ! admis-je en forçant le trait.

- Laquelle ? demanda Lestrade qui ne comprenait goutte à notre échange.

- Il n'y a plus qu'à rechercher un fournisseur d'animaux exotiques. Un commerçant négociant des espèces rares ou encore, et c'est plus vraisemblable : un forain. Car, comment ces choses sont-elles venues jusque sur mon corps, si quelqu'un ne les a pas capturées avant ?

- Et ne les a pas élevées en Angleterre ? ajoutai-je fièrement.

Holmes opina du chef en me souriant et poursuivit :

- Un forain. Oui. Nous devons concentrer nos recherches dans ce milieu. Lestrade ! Je n'ai pas de conseils à vous donner. Mais de grâce, fouillez les roulottes et les ménageries, les cirques, les foires et toutes les baraques ambulantes ! Car si vous désirez comprendre le mobile qui a conduit à l'assassinat du meurtre de ce jeune handicapé, il vous faut enquêter dans ce milieu interlope !

La mine de rat de Lestrade se fit plus rude.

- J'ai toujours fait confiance à votre jugement. Mais cette fois-ci, je ne peux vous suivre et engager des recherches si aléatoires, basées sur de simples présomptions et aussi couteuses en hommes ! Non ! Cela m'est impossible !

La voiture s'était engagée dans Baker street. Holmes demanda au cocher de faire halte. Il tourna le dos à l'inspecteur de police et sans le regarder, actionna l'ouverture de la porte du fiacre et sortit de celui-ci.

- Ne venez surtout pas me demander de vous prêter main forte, la prochaine fois que vous sécher lors d'une enquête.

- Ne le prenez pas comme cela, monsieur Holmes, se ravisa le policier. Ce que vous me demander, n'est pas justifiable. Pour l'administration, ce genre de demande doit être beaucoup plus étayé. Tout ceci est trop chronophage et les résultats sont loin d'être acquis pour le Yard.

Holmes fit un geste de la main et disparut dans son immeuble. Je saluai Lestrade en ôtant brièvement mon chapeau de ma tête puis j'emboitai les pas de mon camarade.

Sherlock Holmes était fou de rage. Il déambulait chez lui, comme un tigre encagé.

- Personne ne s'est demandé pour quelle raison, ce jeune homme a été assassiné ? Pour quel mobile ? A-t-il été témoin d'un quelconque drame ou d'un vol ?

Je tentai quelques autres hypothèses, afin qu'il se calme.

- Sait-on si sa famille a donné des explications concernant ce meurtre ? A-t-elle donné des renseignements sur cette trace de sang faite à angle droit sur son torse ? Je me suis demandé, si ce sigle n'était pas l'équerre de la franc-maçonnerie. Du coup, ce très jeune homme a-t-il fait l'objet d'une vengeance ou d'un règlement de compte ?

Holmes balança négativement sa tête.

- Pas que nous sachions. Lestrade expliquait dans son message que le milieu d'origine de l'adolescent, sans être simple, ne semblait attirer aucune convoitise. Ce dont nous sommes certains, c'est que la personne que l'on recherche, ignorait que les deux premiers morts étaient des suicides. C'est un atout majeur.

- Pourquoi alors l'avoir révéler si tôt, Holmes ?

Sherlock Holmes me dévisagea avec circonspection.

- A quoi pensez-vous, précisément ?

- Pourquoi avoir donné ces détails, en présence du médecin chef de l'hôpital ? Ce n'est pas votre habitude.

- Vous le comprendrez plus tard, Watson, dit-il tout en fouillant dans une grosse boîte en bois.

A mon tour, je visai mon ami afin de saisir où il voulait en venir. J'essayai de deviner quel piège il avait imaginé et de quelle façon il l'avait tendu et surtout à quel moment ?

- Ah, voici une vieille pipe ! Avez-vous du tabac, mon cher Watson ?

- Simplement quelques cigarettes. Tenez !

- Je ne sais pas si l'une de vos tiges, va suffire pour la concentration dont j'ai besoin ?

- Prenez-en plusieurs. Voilà tout !

Holmes sourit et prit le reste du paquet. Je crus, un instant qu'il allait en fumer plusieurs à la fois. Mais, je me trompais. Il n'en porta qu'une seule à ses lèvres.

- Croyez-vous que je ne vais pas vous exposer mon idée ?

- Je sais par expérience que vous le ferez tôt ou tard.

- Hum... Dans cette affaire, j'entrevois deux moyens de trouver notre coupable. Le premier, c'est d'aller jusqu'à lui. Mais Lestrade a raison, cela peut prendre beaucoup de temps. Le deuxième, c'est de le faire venir jusqu'à nous.

Je me montrai soudain très dubitatif à l'évocation de cette dernière possibilité.

- Vous avez maintes fois tendu ce genre de piège, ici même. N'est-ce pas une idée éculée ? Mais je vois à votre constante que vous pensez le contraire, non ?

De grosses volutes de fumée envahirent la pièce.

- Rappelez-vous, juste avant que nous quittions l'hôpital d'Earlwood, j'ai remis un message à Lestrade.

- Oui. Je m'en souviens ! Et qu'avez-vous écrit ?

- Je lui demandé de joindre plusieurs quotidiens pour qu'il diffuse une annonce. En substance : un écrivain réclame de l'aide pour la rédaction d'un article concernant la terre de Tasmanie et sa faune. Il y a trente guinées à la clé...

- C'est une somme énorme ! Mais quelle est la date, l'heure et le lieu du rendez-vous ? Est-ce pour aujourd'hui et cela se passera t-il dans ce studio ?

Holmes adopta un air de contentement et j'oserais le dire : un tantinet amusé...

- Oui et non.

Mes yeux s'arrondirent comme deux globes lumineux.

- J'ai peur de ne pas saisir, Holmes ! Quel tour avez-vous imaginé ?

- Oui, c'est pour aujourd'hui. Non, ce n'est pas ici ? Car cette adresse est beaucoup trop connue. Dans l'annonce parue dans l'ensemble des journaux, l'auteur de l'article a pour pseudonyme Oreillus Pinacles. Or et seulement pour celui-là, pour le Morning Chronicle, j'ai pris pour nom Sir George Patterson.

- Ah oui ? m'exclamai-je, alors que je comprenais de moins en moins les desseins de Sherlock Holmes.

- J'ai remarqué que le personnel de l'hôpital d'Earlwood lisait le Morning Chronicle. Lorsque nous sommes allés dans le bureau du docteur Chapman, avez-vous observé que tous les journaux correspondaient à ce quotidien ?

- Ma foi, non.

- Je l'aurais parié... De sorte que si notre coupable est au sein de cet asile et s'il se rend à notre rendez-vous, il y a de forte chance qu'il demande ce Sir George Patterson ? Comprenez-vous ?

- Pas tout à fait. Croyez-vous que celui-ci ou quelqu'un qui soit en lien avec lui, soit assez fou pour ne pas comprendre votre supercherie ? Il fera immédiatement le lien entre le crime et la Tasmanie et ne se présentera pas à vous.

- Comment le ferait-il, puisque vous-même, je ne vous ai dévoilé l'existence de l'ornithorynque, seulement dans le train nous ramenant vers Londres. De plus, la police n'en a jamais fait mention.

- C'est tout à fait exact, Holmes.

- Comprenez Watson que nous n'avons pas beaucoup d'indices dans cette enquête, car tout ce qui était exploitable a été souillé par les gens ayant découvert le corps. Je veux parler du personnel de l'hôpital et des agents de police.

- Nous aurions pu nous rendre auprès de la famille du jeune insane, pour en récolter d'autres !

- Nous aurions pu, mais voyez cet article dans le journal que vous n'avez pu lire ce matin. Il n'y a rien de significatif.

Je parcourus la page quatre du quotidien et ne découvris rien de singulier sur la vie de cette famille. Le milieu était modeste. Un père tailleur, la mère au foyer. Un frère âgé d'une dizaine d'années. Il avait deux ans de moins que l'enfant assassiné. Le docteur Chapman avait accueilli ce jeune handicapé, trois années plus tôt. C'était presque tout.

- Je vois, me contentai-je d'ajouter, après avoir refermé le journal.

- Allons-y ! Il n'est plus temps et nous avons rendez-vous ! Lâcha Sherlock en se rhabillant.

- Où nous rendons-nous ?

- Chez vous, pardi !

Je hurlai presque, tant j'étais offusqué par l'inconvenance du détective :

- Mais, ce n'est pas possible !

- J'ai fait démonter provisoirement votre plaque professionnelle, si c'est ce détail qui vous tracasse.

- Vous dépassez les bornes, Holmes ! De quel droit, osez-vous faire une chose pareille ?

Holmes se mit à rire aux éclats. J'étais totalement épouvanté à l'idée que des étrangers pénètrent chez moi.

- Il n'y a rien à craindre. Allons-y ! dit-il.

Comme a son habitude, Holmes quitta le studio avec entrain, ce qui ne me laissa pas le temps de maugréer plus longtemps. S'agissant de mon domicile, je me devais de le suivre et une fois de plus, je ravalai ma rancœur, pour marmotter silencieusement.

Je vous fais grâce du trajet, car il n'y a pas d'intérêt à le détailler ici. Nous arrivâmes rapidement à mon domicile. C'était déjà l'heure du rendez-vous précisé dans le Strand magazine.

Nous reçûmes quatre ou cinq charlatans qui furent vite découverts, puis plus personne. Vint enfin l'heure détaillée par le Morning Chronicle. Là encore, deux farfelus se présentèrent. Sherlock Holmes les tança si bien qu'ils fuirent en clopinant jusqu'à l'extrémité de la rue dans laquelle je logeais.

Les minutes s'égrenèrent les unes après les autres, sans que rien ne se passe. Je finis par douter de l'efficacité du piège tendu par mon ami, lorsque soudain une silhouette apparue devant la porte. L'homme ne m'était pas inconnu. Pourtant, il m'était impossible de mettre un nom sur son visage. Holmes, lui, sut sans délai à quel individu, il avait affaire. Je le vis aux commissures de ses lèvres qui se rehaussèrent insensiblement.

Le front du nouveau venu était fortement dégarni. L'homme arborait un ventre si proéminant qu'on eut dit qu'il devançait en permanence, le reste de sa carcasse. Enfin, j'observai son alcoolisme latent, car ses mains tremblaient et l'une de ses poches contenait une fiole que je savais remplie d'un alcool fort.

Holmes le pria d'entrer dans le vestibule. Il fut beaucoup plus courtois envers cet homme qu'avec les autres candidats, car il lui proposa un siège.

- Présentez-vous, mon cher monsieur ! intima le détective à ce dernier. Nous décidâmes également de nous asseoir confortablement.

- Je suis Charles Angus Forsthworker, fit l'homme en essuyant la sueur qui ruisselait sur son visage. Je peux vous être utile, car je connais fort bien les antipodes.

- Ah, oui ? fit Sherlock Holmes. Et bien tant mieux pour nous !

- Vous devait être Sir Patterson, l'homme qui a édité cette annonce ?

Holmes acquiesça, comme je me grattais le menton en me questionnant sur l'identité de ce personnage.

- Voici monsieur Watson, fit-il à mon encontre, puis ce tournant vers l'homme, il ajouta : Vous avez officié comme médecin dans la marine, monsieur Forsthworker ?

- Comment savez-vous cela ?

- Comment vivre si près de la ligne de changement de jour, sans être acheminé par un vaisseau ? Comment ne pas discerner dans votre phrasé, les nombreuses années consacrées aux études ? Quel cursus aussi long, tacherait de sang vos lobes d'oreille ? Les bouchers et les équarisseurs ne font pas d'études, me semble-t-il ? Il est aisé de deviner que vous êtes médecin.

- C'est juste. J'ai été fort longtemps médecin, dans la marine marchande de sa majesté. Avant de revenir sur Londres, je me suis établi un temps en Nouvelle Galles du sud, puis en Tasmanie.

Je dois avouer qu'à cet instant, Holmes m'apparut comme le meilleur des stratèges. Il avait reconnu le médecin légiste de l'hôpital d'Earlwood. Celui-là même, s'était présenté en état d'ébriété, devant le corps du jeune handicapé, alors que nous quittions l'asile, Holmes et moi. Il l'avait reconnu, vous dis-je, mais pour ne pas apeurer l'homme, il s'était gardé de détailler sa spécialité : légiste, et se contenta de dire qu'il était simplement médecin.

- La Tasmanie ! Très justement, reprit Holmes. Connaissez-vous ce couteau, docteur Forsthworker ? Sherlock tira de sa poche, un dessin de l'arme du crime.

Le sang quitta d'un coup le visage du légiste. D'ordinaire, celui-ci arborait une teinte identique au cou des dindons. A cette heure, sa livrée semblait beaucoup plus proche de celle d'un rat de laboratoire de dissection.

- Mon... Montrez voir ?

- C'est bien le votre ?

- N... Non ! Je ne comprends pas ?

Les yeux perçant d'Holmes le fixèrent si intensément que Forsthworker faillit tomber de la chaise sur laquelle il était assis.

- Inutile de vous dérober. Cette arme, gravée d'un ornithorynque, vous appartient ! Je ne suis pas écrivain, ni mon ami le docteur Watson. Nous enquêtons sur la mort du jeune affecté par le syndrome de Down et cette arme a servi au meurtre !

L'homme se leva, ses mains tremblèrent de plus belle. Les yeux exorbités, il fit mine de s'enfuir par le vestibule. Il fut facile de l'en empêcher.

- Je n'ai rien fait ! Je n'ai aucunement assassiné cet enfant ni les deux autres marmots. Je vais tout vous dire.

- Alors reprenez votre siège ! sommai-je, en pressant sur chacune de ses épaules pour l'inciter à se tenir tranquille.

- Lorsque je suis venu inspecter l'état du corps de Pilty Molson (c'est le nom de la victime), l'un des policiers m'a montré l'arme retrouvée sur les lieux. J'ai tout de suite reconnu le monotrème. Un marin l'avait gravé pour moi, sur le manche du couteau, pendant la traversée entre Melbourne et Hobart. Lorsque j'ai vu ce couteau, j'ai failli hurler, mais j'ai réprimé cette envie, comprenant que j'allais être accusé d'assassinat. J'ignorai qu'il y avait d'autres lames semblables. J'ai compris cela, quand, après mon labeur, je me suis précipité chez moi. Là, j'ai observé que mon couteau était toujours en ma possession, posé sur un meuble. Il faut me croire ! Je n'ai rien fait... Mais si vous n'êtes pas écrivain qui êtes-vous donc, Monsieur ?

- Holmes ! Sherlock Holmes !

- Sher... ? fit l'homme en ravalant sa salive. L'instant suivant, il me jeta un regard rapide, comprenant que j'étais le fameux condisciple d'Holmes.

- Ce n'est pas vous l'assassin, mais vous connaissez peut-être le coupable ?

- Cela se pourrait. Il y a quelques semaines, j'ai revu ce marin.

- Oui. Au Hobart club !

- Comment le savez-vous ? J'ai souvent entendu parler de votre réputation. Je sais que vous êtes tous les deux des gentlemen et je peux vous parler en toute confiance. Mais, maintenant que je suis devant vous, je suis stupéfait par vos pouvoirs de divination.

Sherlock Holmes répondit alors d'un ton fat et assuré :

- Humm ! Déduction, serait le mot juste et il est amplement suffisant, s'agissant de ma science. Reprenez !

- Oui, j'ai parlé à cet homme sur les quais, puis dans cette taverne infâme. C'est un garçon d'une grande intelligence et d'un grand courage. Toujours prompt à vous rendre service. Alors quand il m'a demandé du travail, je lui en ai trouvé : comme tâcheron dans le jardin d'Earlwood. En effet, j'officie en qualité de médecin dans cette structure hospitalière et...

- Comment s'appelle ce marin ? m'enquis-je.

- Thorn Bottleneck !

- Est-il toujours dans la place, à l'hôpital ?

- Très justement, je ne l'y vois plus. Du coup, je pense qu'il se cache, après son forfait.

- A quel endroit selon vous ?

- Comment le saurais-je ?

- Faites un effort ? Quelles sont ses habitudes, ses goûts ? Qui voit-il ? Fait-il commerce d'animaux ?

- C'est l'un de ses domaines ! Assurément ! Il m'avait déjà parlé d'un stand dans lequel les forains vous montrent toutes sortes de bizarrerie de la nature.

Holmes se frotta le crâne.

- Pensez-vous que Thorn Bottleneck a laissé cette arme dans le but de vous faire incriminer à sa place ?

- Cette pensée m'assaille depuis le crime. J'en ai perdu le sommeil. Je n'ai de cesse de me demander pour quelle raison Bottleneck a commis ce crime et pourquoi a-t-il voulu que je l'endosse ? Cela n'a aucun sens ! Je vous l'ai dit, je lui faisais toute confiance. J'aurai d'ailleurs donné mon cheval à cet individu, s'il me l'avait demandé. Je me suis mis à sa recherche. Je ne l'ai trouvé nulle part. Quelqu'un m'a dit qu'il avait surement embarqué pour le bout du monde, sous un faux nom. Et puis la police a interpellé le cuisinier, alors ?

Holmes érigea son long corps maigre, nous tourna le dos, pour ensuite frotter de ses mains, les deux ailes de son nez. Il changea brusquement de pied d'appui et fit volte face en pointant le légiste du doigt.

- Vous êtes libre, docteur ! Mais avant, donnez-nous les coordonnées de ce stand de foire !

- Bien ! Bien ! C'est à l'endroit même où John Merrick a été découvert !

- Merrick ? fis-je.

- Oui, Elephant man ! John Merrick ! Inutile cependant de vous y déplacer. J'ai attendu de nombreuses heures, de jour comme de nuit. Il n'est jamais venu. Je sais qu'il a déjà embarqué...

Holmes raccompagna Angus Forsthworker et revint vers moi. Il avait l'air préoccupé et je lui proposai de héler un fiacre pour nous rendre à la foire.

- Nous n'avons rien à y faire, Watson.

Je le regardai, ébahi par sa réponse.

- Comment cela ? Il est de notre devoir d'appréhender ce forcené ! De là nous trouverons où il loge et...

Holmes se rassit et extirpa une cigarette de l'intérieur de sa veste.

- N'éditez pas de suite cette aventure, mon bon Watson. Dans quelques décennies lorsque, enfin, vous le ferez, nommez-la : « une affaire non élucidée ». Car parfois l'enquêteur doit savoir s'effacer, ne pas étaler au grand jour le produit de son investigation.

J'étais totalement outré par l'attitude de mon ami.

- Vous n'y pensez pas, Holmes ?

- Ooh... Que si !

- Alors vous me devez une explication !

- Tout, part de ce manche de couteau. Dans notre hâte, nous avons failli passer à côté de l'essentiel. Si jamais vous poussez un jour vous-même l'enquête, vous pourrez vérifier l'exactitude de mes réflexions. A présent, dans mon esprit, les choses s'imbriquent. Nous n'avons nul besoin d'étayer nos preuves, car je n'envisage aucune exploration. Cela serait une perte de temps dommageable, car j'ai bien d'autres énigmes à élucider.

- Mais le prisonnier, qu'en faites-vous ? Il y a un innocent qui dort en ce moment en prison !

- Nous verrons cela plus tard... Tout, absolument tout, part du manche, vous ai-je dit. L'animal qui s'y trouve ne servait qu'à délivrer un message. Nous avons pensé qu'il s'agissait d'inculper quelqu'un. Mais ce n'est pas pour cette raison que le meurtrier a choisi de déposer son arme près de la dépouille.

- Il a tenté de recréer la scène de ce qu'il croyait être des meurtres !

- C'était tout à fait possible. Mais maintenant je suis certain qu'il voulait signifier tout autre chose.

- Mais quoi ? M'enquis-je.

- Compilez l'ornithorynque, les forains exposant des animaux ou des humains monstrueux, comme ce malheureux John Merrick ; pensez à la vie de ces pauvres handicapés au sein des asiles et vous comprendrez qu'ils sont en lien. Je suis certain que Thorn Bottelneck avait pour contrat d'abréger les souffrances endurées par ce garçon. Peut-être à la demande de la famille.

- De cette façon-ci ? C'est tout bonnement, inimaginable. Impensable !

- C'est justement ce qui en fait la force ! L'inimaginable est pourtant tout à fait concevable ! La famille n'a certainement pas demandé qu'il aille aussi loin. Or, le garçon est étranglé, puis Thorn lui ouvre la gorge, comme l'ont fait les deux autres jeunes handicapés. (Le marin a certainement dépecé des cachalots dans les mers du sud. Il est exercé à la besogne). A la suite de son forfait, il trace rapidement une croix de sang sur le torse de sa victime. Nous n'avons vu qu'un signe à angle droit, mais c'était bien une croix que Thorn a voulu former, afin que Pilty parte en paix. Il l'a peut-être fait trop rapidement. Voilà tout !

Thorn laisse le couteau avec le monotrème gravé dessus, car pour lui, les pensionnaires d'Earlwood sont comme cet animal. Ils sont une sorte d'assemblage mal défini. A l'instar de l'ornithorynque, ils ont un corps normal, avec une tête déformée. La bête, elle, à un corps de loutre, un bec de canard, l'aiguillon d'une rascasse et une queue de castor. Un excellent exemple pour représenter ces gens difformes, non ?

Je gouttais mal le rapprochement et allais montrer ma désapprobation, mais je me ravisai soudain. J'examinai le visage impassible d'Holmes et réfléchis à ses dernières paroles. Le détective ne s'embarrassait pas d'une quelconque morale. Son raisonnement était froid et tout à fait limpide, pour lui.

- Ni vous ni moi ne révèlerons à la police la clé de l'énigme, car celle-ci ne mettra jamais la main sur ce marin. A l'heure qu'il est, Thorn est déjà loin. Si les parents de Pilty Molson ou un membre de la famille, sont comme je le pense, dans notre affaire, c'est la corde qui les attend. Alors qu'ils ont simplement cherché un moyen de libérer leur enfant de souffrances abominables. J'imagine qu'elle doit être leur chagrin à présent. Il s'ajoute à celui provoqué par la trisomie de leur fils et à son enfermement dans cet asile. Le marin a forcément rempli un contrat, car il ne semble n'avoir jamais eu de lien avec ce jeune.

Je demandai à Holmes une de mes cigarettes et l'allumai. J'étais quelque peu penaud et ne savais que dire :

- Je comprends votre avis, à présent. Il se peut aussi que Pilty Molson, lui-même, ai demandé que Thorn passer à l'acte à sa place !

- C'est possible. Nous ne le saurons jamais, mais c'est très envisageable.

- Et ces horribles animaux qu'on a retrouvé sur vous, pensez-vous que c'est ce marin qui a voulu vous supprimer.

- Cela aussi est envisageable. Mais je pense que ce sont ses amis. Ceux avec qui nous nous sommes confrontés sur les quais... Ils lui ont permis de s'échapper sur un navire, en m'enfermant avec ces monstres. Voilà ce que je conclus.

- Pour le cuisinier, que va-t-on faire, pour le libérer ?

Holmes éclata de rire.

- Vous souvenez-vous de mon réactif pour l'hémoglobine ?

- Bien évidemment.

- Il va donc être très facile de prouver par l'action de ce précipité que le sang du tablier qui a confondu le cuisinier, n'est que du sang de poulet ou de bœuf ! Que sais-encore ?

L'homme en question a très vite été libéré. Officiellement, la résolution de cette affaire n'a jamais pu aboutir. Lestrade a cherché quelques temps, maugréant contre Sherlock Holmes et sa désaffection subite de l'enquête. Il a frôlé plus d'une fois la bonne piste et a enquêté auprès de la famille et dans le milieu forain, mais sans aucun résultat probant.

La prescription des faits, désormais, me libère du secret.



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