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Accueil » Fictions » La Fillette aux yeux verts
par
Philippe Lemaure
Ses autres fictions
La Fillette aux yeux verts Juin 27, 2015
Illustrations © Lysander



J'étais occupé à regarder par la fenêtre les flocons tomber les uns après les autres sur les pavés londoniens lorsque les neuf coups de l'horloge du 221B Baker Street retentirent. J'arrachai mon regard de la rue et me préparai à repartir chez moi, mais avant cela, je tentai :

-Holmes, je me pose une question...

Sherlock Holmes, les yeux dans le vague, consentit à se redresser dans son fauteuil, alors qu'il était jusque là dans une position relativement relâchée. La perspective d'un début de conversation semblait lui offrir une porte de sortie dans cette journée d'ennui profond. Il posa son violon, qu'il avait d'ailleurs renoncé à faire chanter depuis déjà une bonne demi-heure, et me fixa, attendant ma question.

-Oui, mon bon Watson ?

-Eh bien voilà... Qu'allez-vous faire pour la fin de l'année ?

Une lueur amusée défila dans les yeux du détective, comme si l'idée que la fin de l'année était pour lui l'occasion de faire quelque chose de spécial était comique. Il marmonna :

-Comme à chaque fin d'année, je vais me retrouver avec une ou deux petites enquêtes amusantes sur les bras. La période qui suit le réveillon du 24 décembre, notamment, est friande en histoires de cousins qui...

-Non non, vous ne comprenez pas, mon cher. Je pensais plutôt à un moyen de vous reposer, de fêter la Noël avec de la famille, des...

-Oh, vous me voyez fêter la Noël avec Mycroft ?

Holmes soupira et reprit son violon. Il joua une oraison funèbre ; cette journée était décidément désespérément fade. Pris de pitié, je faillis lui proposer de venir fêter la Noël avec ma famille, mais je me rappelai que Mary n'appréciait que très modérément les quelques intrusions de Holmes dans notre intimité familiale.

C'est à ce moment que Mrs Hudson entra dans la pièce. Pendant quelques instants, elle regarda Holmes maternellement puis déclara :

-Sherlock, vous m'aviez demandé de vous rappeler quand nous serions le 22 décembre.

-Ah ? Parce que nous sommes le 22 décembre ? s'exclama Sherlock, tout à coup requinqué.

-Bien sûr. Oh, quand je vous dis que vous devriez sortir un peu, vous perdez toute notion du temps...

Subitement, la sinistre complainte du violon cessa. Ledit violon fut posé sur la table. Holmes, faisant soudainement preuve d'une grande énergie, se leva, et me proposa :

-Watson, vous-même vous vous ennuyez, je le vois : venez avec moi ! J'avais complètement oublié que nous étions le 22 décembre !

-Qu'y a-t-il de si important le 22 décembre ? demandai-je sans parvenir à saisir la cause de l'enthousiasme soudain de mon ami.

Holmes ne répondit pas, se vêtit chaudement, prit son chapeau et ouvrit la porte :

-Je n'ai pas le temps de vous expliquer ! Vous venez avec moi ou vous ne venez pas !

Je pensai à Mary et à ma fille qui m'attendaient, mais la perspective d'une nouvelle enquête fut, à ma grande honte, plus forte. Je me vêtus moi-même de façon plus adaptée, puis, légèrement agacé, je sortis à mon tour du 221B, devant lequel Sherlock Holmes m'attendait avec impatience. Nous commençâmes à marcher dans la neige, silencieux. Lorsque je demandai enfin au détective quelle était notre destination, il me montra du doigt un pub proche sans prononcer le moindre mot. Je scrutai les nuages qui ornaient l'obscur ciel londonien, et me demandai pourquoi mon compagnon me faisait ainsi sortir alors que le soir venait tout juste de tomber.

Nous arrivâmes enfin au pub. Immédiatement, je m'interrogeai sur la raison de la venue de Holmes dans ce lieu louche. S'y trouvaient des hommes à l'air peu recommandables qui cuvaient leur vin devant l'auberge, tandis que de probables filles de joie cherchaient apparemment des clients non loin. L'intérieur du bâtiment n'était pas plus avenant : quelques ivrognes buvaient affalés à leur table, lorsqu'ils ne regardaient pas le monde avec de grands yeux stupides et fourbes.

-Holmes, que faisons-nous ici ?

-Bienvenue au Walery's pub, mon garçon ! Allons, un peu de cran. Je suis bien évidemment ici pour une enquête. Regardez cette table, là ! Que diriez-vous que nous nous y installions ?

Ces deux dernières phrases n'étaient pas prononcées dans le but que je m'y oppose : Holmes se mit à son aise et attendit que j'agisse de même.

-Bon, à présent vous allez m'expliquer ce que nous faisons dans cet endroit étrange, Sherlock !

-Oh, ne vous en faites pas, John. Voici l'histoire : le patron de cet endroit étrange, pour reprendre votre expression, fait l'objet de pressions.

Il me sortit une enveloppe de sa poche et en retira plusieurs lettres :

-En une semaine, il a reçu plusieurs lettres de menace. Il est venu me voir il y a quatre jours pour m'en parler et m'a donné rendez-vous ici le 22 décembre, afin que je puisse tenter d'identifier leur auteur. Je suis déjà venu plusieurs fois depuis ces quatre jours, mais il ne m'avait alors pas parlé.

-Quelles sont ces lettres, Holmes ?

L'intéressé me les tendit, afin que je puisse les examiner à mon envie. Je ne les parcourus qu'en diagonale, y voyant plusieurs insultes, des menaces de morts dans d'atroces souffrances et des reproches incompréhensibles.

-Il a l'air de s'être fait de sacrés ennemis.

-Apparemment oui. Ma mission est donc de déterminer l'identité de l'auteur.

-De quoi a peur le patron, au juste ?

-De la mort. Il dit avoir l'impression d'être observé, suivi, écouté. Il pense qu'on en veut à sa vie.

-Le croyez-vous, vous même ?

-Oui...

Il me regarda et baissa le ton afin de poursuivre :

-Vu comme cet homme est détestable, ce ne serait pas très étonnant...

Juste à ce moment se fit entendre un gémissement. Je sursautai et cherchai des yeux la provenance de ces cris. Il s'agissait d'une plainte enfantine, qui fut rapidement couverte par le hurlement coléreux d'un homme. Je vis alors une petite fille sortir rapidement de la cuisine pour venir balayer le sol de la salle à manger. Holmes me fit un petit sourire peiné et résigné, avant de m'expliquer :

-Je vous présente Mathilda, Watson. Cette gamine des rues travaille pour mon client qui est donc le patron de l'endroit, monsieur George Walery, lequel n'hésite pas à passer sa rage sur elle. Je l'ai déjà plusieurs fois constaté. Ne vous en faites pas, on s'y habitue vite. Petite !

Mathilda, surprise et toujours tremblante après le savon que venait de lui passer Walery, s'approcha timidement de notre table :

-B'soir m'sieur Holmes.

-Bonsoir Mathilda, répondit Holmes avec une pointe de tendresse dans le regard. As-tu vu quelque chose de spécial aujourd'hui ?

Mathilda n'avait rien vu qui sortait de l'ordinaire, hormis une bagarre entre deux alcooliques. La fillette reçut une pièce de Holmes, puis retourna balayer. J'étais personnellement réellement touché par cette gamine. Elle avait l'air d'avoir huit ans, portait des habits de très mauvaise qualité qui laissaient voir une grande partie de ses bras rougis par les coups. Elle avait des cheveux d'un blond sale et des grands yeux verts absolument magnifiques tant ils me semblaient être, à eux seuls, un condensé de toute la beauté et de toute la pureté de l'âme d'un enfant.

-Elle a de très beaux yeux verts, déclara pensivement Holmes, interrompant ma réflexion.

-Oui, Holmes ? Et alors ?

-Je ne sais pas, ça me frappe à chaque fois... Bref, je vois que vous allez faire la connaissance de George Walery.

En effet arriva à ce moment à notre table un épais cuisinier à l'air antipathique et méfiant. Il était doté d'un menton mal rasé, de petits yeux de fouine et d'une bouche qui se tordait en un rictus mécontent. Il salua Holmes sans daigner m'accorder d'attention :

-Très heureux de vous voir aussi ponctuel, Mr Holmes.

-C'est un plaisir, répondit Holmes avec amabilité. Je vous présente mon ami John Watson, médecin de son état. Un homme d'honneur à qui je confierais la vie de ma mère.

-'jour, marmonna rapidement Walery. Mr Holmes, j'espère que vous trouverez rapidement le coupable avant qu'il ne se passe quelque chose de grave.

-Peut-être ne s'agit-il que de menaces sans suite, tempéra mon ami.

-Elles sont sérieuses. Je le sens au fond de mes tripes. Auriez-vous déjà une petite idée de qui serait l'expéditeur de ces lettres ?

-Un homme, au vu de l'écriture. Ensuite, je suis bien incapable de trouver autre chose. Mais je me demande s'il ne s'agirait pas de l'un de vos clients habituels.

Walery scruta les quelques soûlards qui commençaient à s'endormir.

-Peut-être, lâcha-t-il. Je sais pas trop. J'en poursuis une grande partie pour non-remboursement de dettes : c'est peut-être ça la clé.

-Moui..., marmonna Holmes. A tout hasard, auriez-vous quelque chose à vous reprocher ?

Walery, surpris, regarda le détective. Je crus voir une lueur de lucidité dans ses yeux, mais elle s'en alla rapidement. Il assura que non, qu'il était un homme honnête qui n'avait jamais rien fait quoi que ce soit de condamnable, et prit même comme gage de son honnêteté qu'il donnait du travail à une pauvre gamine des rues. Devant cette pitoyable défense, Holmes et moi étions persuadés qu'il cachait la vérité mais ne comptions bien évidemment pas sur sa sincérité.

Près de deux heures après, nous étions toujours assis à cette table, à attendre. Holmes restait pensif, observait les clients et prenait quelques notes de temps à autre, mais je voyais bien à son air dépité et soucieux qu'il n'avait pas le début d'une piste. J'observais, pour ma part, la petite Mathilda qui était en train de finir de nettoyer les tables inoccupées - il ne restait plus que quatre clients, ainsi que Holmes et moi-même - car je ne pouvais m'empêcher de contempler ses yeux verts si attendrissants. Elle regarda la femme de Walery, qui était occupée à nettoyer les verres, mais détourna vite le regard dès que celle-ci jeta un coup d’œil dans sa direction. Elle commença alors à chanter très doucement une chanson qui, bien que triste, semblait la rassurer :

Le chat était seul en tout temps
Triste, abandonné
Le chien le fixait méchamment
Il n'osait pas le regarder


Cette voix était tellement jolie que Holmes, tout à coup, releva la tête vers la fillette. Puis il retourna dans ses notes, mais je le surpris plusieurs fois à contempler Mathilda qui continuait :

Un soir l'oiseau est arrivé
Il lui promit de l'aider
Le chat refusa d'y croire
Il se regarda dans un miroir
Il se dit : « Comment pourrais-tu fuir ?
Personne ne peut te secourir
Tu es maigre, affamé,
Et personne de toi n'a pitié »


Bien que chantée très doucement, cette triste comptine arriva aux oreilles de Mrs Walery qui cria :

- La ferme, petite idiote ! Tu ne vois pas qu'il y a encore des clients ici ?

Mathilda regarda Mrs Walery, avec un regard effrayé et - je crus percevoir une seconde ce sentiment- enragé. Elle compta les tables qu'il lui restait à nettoyer - trois - et s'excusa. Puis elle reprit sa besogne, continuant à faire de grands gestes délicats pour retirer la saleté. Elle s'avança ensuite vers sa patronne et affirma :

-Madame, j'ai terminé mon travail. Je peux aller me coucher maintenant ?

Mrs Walery rechercha désespérément une petite saleté oubliée par sa méticuleuse petite servante, puis concéda :

-En effet, tu as terminé ton travail.

-Alors, je peux aller me coucher m'dame ? S'il vous plaît..., la supplia-t-elle en serrant ses petits poings et en réprimant un bâillement.

Mrs Walery vit que nous étions encore assis -tout comme un autre ivrogne à la table d'à côté- et s'exclama, soulagée :

-Non ! Tu attends que les derniers clients s'en aillent, petite paresseuse. Tu n'auras véritablement terminé ton travail que lorsque leurs tables seront propres.

-Mais, m'dame... Je suis très très fatiguée, j'en peux plus, j'vais mourir..., tenta de protester la pauvre enfant.

C'est le moment que choisit Mr Walery pour sortir de la cuisine :

-Quoi encore ? Cette petite peste fait de nouveau des siennes ?

-Elle veut aller se coucher avant d'avoir fini son travail ! se plaint sa douce et charmante épouse.

-Ah, c'est comme ça..., rugit l'homme.

Il s'avança vers Mathilda, laquelle se mit à trembler de peur. Des larmes de nervosité se répandirent sur son visage alors qu'elle tentait de reculer pour échapper à ce qu'allait lui infliger le terrible patron. Je compris immédiatement ce qu'il comptait lui faire et manquai de me lever, mais Holmes, visiblement peiné, me retint :

-C'est inutile, Watson... Si nous tentons de faire quoique ce soit, elle se fera de toute manière frapper après notre départ... Et en plus, nous ne pourrions plus venir ici, ce qui serait problématique pour la suite de notre enquête.

Ma conscience ne fut que très modérément convaincu par les arguments froids et raisonnés de Holmes. Je dus ainsi assister à la scène, toujours terrible, d'un enfant sans défense en train se faire violemment frapper par une brute déshumanisée.

La gifle, bien que rapide, fut subtilement et froidement infligée, avec une telle force que la malheureuse Mathilda s'écroula. Avec dignité, tentant de cacher ses larmes, elle se releva et se posta sous une fenêtre tout près de nous. Je la vis poser sa tête sur ses genoux, les mains collées contre ses oreilles comme si elle ne voulait plus rien entendre de ce bas monde qui lui avait accordé si peu de bonheur. Doucement mais clairement, elle commença à sangloter et murmurer des paroles désespérées. Au bout de quelques minutes, elle fit de nouveau apparaître le grand vert de ses yeux, essuya son visage humide puis se retourna pour regarder par la fenêtre. La gamine se mit sur la pointe des pieds, et je crus sentir de la déception : ce qu'elle voyait ne la satisfaisait pas. Elle s'assit de nouveau et recommença à chanter la chanson, encore moins fort et encore plus lentement qu'avant, ce qui ne m'empêchait pas de l'entendre.

Une fois qu'elle eut fini, elle regarda de nouveau par la fenêtre. Je m'interrogeai sur la raison de cette action répétée, et Holmes comprit mes pensées :

-Elle cherche l'oiseau, Watson...

Je me retournai vers lui, très surpris. Je vis alors qu'il avait noté toutes les paroles de la chanson de Mathilda.

-Hein ? Mais... Que voulez-vous dire...

-Je vous expliquerai tantôt, mon bon Watson. Nous allons nous retirer.

Holmes alla voir Mr Walery afin de le payer. Celui-ci, apparemment satisfait, demanda :

-Avez-vous passé une bonne soirée ?

-Oui, très.

-Et... Avez-vous trouvé une piste ?

-Je pense que oui. Je vous en reparlerai le moment venu.

Holmes et moi-même sortîmes alors du pub. Mon ami murmura :

-Très intrigante, cette fillette aux yeux verts.

-Vous pensez que ça a un rapport avec notre affaire ? demandai-je.

-Je n'en ai aucune idée, mais nous avons affaire à quelque chose d'énorme, Watson. Je le sens. Cette fillette est un des cas les plus intéressants que j'ai eu à rencontrer, ce qui n'est pas peu dire.



Le 23 décembre fut pour moi une journée faste. De nombreux cas de rhumes furent recensés dans la capitale britannique, ce qui me permit de gagner très rapidement de quoi emmener ma famille dans un petit voyage de fin d'année, entre le 25 décembre et le 1er janvier. A trois heures de l'après-midi, je m'apprêtai à quitter mon cabinet -plus tôt que d'habitude, car Holmes m'avait donné rendez-vous pour m'expliquer ses indices et pistes- mais je dus changer mes plans.

En effet, j'eus la surprise de voir arriver, juste alors que je m'apprêtai à sortir, un homme qui devait avoir la cinquantaine, avec une voix assez bourrue et un air comique malgré son expression désemparée. Il se présenta :

-Bonjour, docteur Watson. Je... Mon nom est John « Lysander » Mornard. Je suis désolé de venir vous déranger, mais je viens de... commettre une petite gaffe.

-Quelle genre de gaffe ? demandai-je, renonçant à mon projet de rejoindre Holmes.

-Voilà, je... Vous savez, j'aime bien amuser les gens. Il m'arrive de raconter des histoires drôles dans la rue, sous le nom de « le Belge », en référence à mes origines. Je gagne une somme honorable chaque jour, car je fais bien rire.

-Oui, oui. Bon, quel est votre problème alors ?

-Je... Et bien voilà, je... Pour ma prochaine comédie de boulevard, « Le Cornichon Magnifique », j'ai dû louer un cheval, qu'on m'avait décrit comme très docile et tout et tout. Eh ben j'ai voulu le tester en lui faisant faire un petit trot dans la rue, mais...

-Mais quoi ? m'impatientai-je.

-Ben en fait j'ai fait tomber de ma poche droite le sachet de poil à gratter que je conservais précieusement. En tentant de le récupérer, je l'ai un peu percé. Le cheval en a reçu plein et... il s'est mis à galoper comme un 'tit fou.

-Déjà, il faut être sacrément dérangé pour faire trotter un cheval dans la rue sans expérience !

-Spafo. Mais vous savez, je suis comme ça, moi. Comme on dit toujours, « Les blagues du Belge sont de loin les meilleures ».

-Les blagues de belges, vous voulez dire, le repris-je.

-Ouais c'est ça. Même si les miennes sont pas mal non plus.

-Bref, nous perdons notre temps ! Je suppose qu'il y a eu un accident ?

-Oui, y avait une pauvre 'tiote que l'on avait sans doute envoyé acheter des légumes... Snif... Je suis un pauvre abruti de belge !

-Allons, pas de désespoir ! Montrez-moi cette fillette que vous avez blessée !

-Snif, chigna le Belge. Elle avait de si jolis yeux verts, snif... C'est ma faute.

A l'évocation des yeux verts de la fillette, je compris qu'il parlait de Mathilda et, très surpris, je me précipitai sur le corps inanimé de la petite, que l'on venait de déposer devant ma porte. Je la couchai sur un matelas, puis je l'auscultai.

-Tout va bien, son pouls est régulier. Je ne vois pas de sang non plus. Elle s'est sûrement évanouie.

-Donc je ne l'ai pas blessé ?

-Apparemment non.

Mornard, revigoré, s'assit sur la chaise à côté du matelas. A ce moment-là, d'autres clients sonnèrent, eux aussi pour un rhume. Vu qu'il aurait été malpoli de les chasser, je me décidai tant bien que mal à les voir eux aussi, tandis que je laissais au Belge la charge de s'occuper de l'enfant à son réveil.

Lorsque les clients furent partis, j'entendis des rires. Je me risquai à jeter un regard sur la petite pièce dans laquelle j'avais laissé seuls Mathilda et le Belge. Je fus surpris de voir la première, réveillée, rire de manière incontrôlée aux dessins que venait d'esquisser l'autre. Bienveillant, je m'avançai discrètement pour regarder en quoi consistaient ces dessins, et je fus outré de voir qu'il s'agissait de caricatures me représentant en benêt. John Lysander, m’apercevant, arracha son œuvre de mon champ visuel et s'exclama :

-Ah, docteur Watson ! Voyez comme notre petite va mieux !

-Oui, confirmai-je glacialement. Quels sont ces dessins ?

-Rien d'autre que des petites gravures, je... Voyez comme ça lui fait oublier sa mésaventure !

-Vous avez un don pour le dessin, susurrai-je.

-Vous trouvez ? me demanda le Belge, flatté.

-Oui. Vous devriez vous lancer dans la peinture. Allez-vous en immédiatement et peignez-moi une toile représentant la rue, elle est très belle en hiver, continuai-je en le poussant vers la porte.

Une fois débarrassé de l'importun, je me dirigeai vers la pièce où se trouvait Mathilda, mais je m'arrêtai juste lorsque j'entendis le son de la voix de la petite.

Le chat était seul en tout temps
Triste, abandonné
Le chien le fixait méchamment
Il n'osait pas le regarder


Mathilda sentit visiblement ma présence car elle s'arrêta de chanter. Je rentrai alors. Elle me regarda avec plus d'attention et s'exclama :

-Ah, je me rappelle de vous : vous étiez avec m'sieur Holmes hier, au pub.

-Oui, ma petite. Comment te sens-tu ? lui demandai-je.

-Beaucoup mieux, m'sieur. Merci beaucoup.

-C'est mon travail, Mathilda. Tu veux peut-être que je te ramène au Walery's bar ?

La gamine frissonna.

-Ce s'rait pas possible que je reste, m'sieur ? J'veux pas retourner là-bas, dit-elle, et des petites larmes coulèrent de ses yeux.

Je réfléchis. Bien évidemment, je ne pourrai pas la soustraire indéfiniment à ses patrons. Toutefois, j'avais l'opportunité de lui laisser quelques heures de répit en la gardant en « consultation ».

-Si, petite, je peux te garder quelques heures.

-Merci beaucoup, m'sieur... Mais j'vous dérange pas ?

-Non non, ne t'en fais pas. Je n'ai plus de clients.

A peine eus-je prononcé ces mots que je compris que je devais profiter d'avoir Mathilda sous la main pour aider Holmes à continuer l'enquête. J'ouvris ma porte et criai à un gamin des rues :

-Toi ! Va à Baker Street, 221B, et dis à Mr Sherlock Holmes de venir ici le plus vite possible !

Le gamin me regarda, un peu surpris. Je lui lançai alors une petite pièce et il courut à Baker Street chercher mon ami.

Holmes arriva une vingtaine de minutes après, période que j'avais passée à tenter de mettre en confiance la petite domestique en lui parlant gentiment et en la complimentant sur sa jolie voix et ses yeux verts, mais, étrangement, elle commença alors à se méfier et à esquiver mes quelques questions. Je voulus alors, pour rattraper le coup, engager une conversation sur le temps : quelques flocons commençaient à tomber alors que la neige avait presque totalement disparue ce matin -ah ! le climat de Londres...- et ce sujet semblait bien plus l'intéresser. Elle aimait beaucoup la nature, apparemment, et trouvait donc à ce genre de phénomènes une certaine magie.

Lorsque Sherlock Holmes sonna pour entrer, je me précipitai pour aller lui ouvrir tandis que Mathilda restait dans mon cabinet de consultation. Holmes, dès qu'il me vit, m'interrogea d'une voix très basse :

-Watson, est-ce vrai ? Auriez-vous la petite Mathilda avec vous ?

-Grands dieux, Holmes ! Comment le savez-vous ?

-Très facile, tout le monde parle de cet accident de... cheval ?..., autour de votre cabinet. J'ai entendu ces rumeurs en arrivant, et un passant a fait remarqué à un commerçant que la victime était un fillette qui avait de grands yeux verts, donc j'en ai déduit qu'il s'agissait de Mathilda, ce que votre appel expresse me portait à croire.

-Bien évidemment, c'est logique, reconnus-je.

-Bref, avez-vous de nouveaux éléments ? Je suppose que vous avez déjà commencé à la cuisiner un peu...

-Elle s'est très rapidement méfiée... alors j'ai préféré évoqué la neige, et elle semble de nouveau baisser la garde.

-Il va falloir jouer serré, Watson.

-Comment faire ?

-Je vais commencer par l'interroger sur des sujets qui n'ont, à priori, rien de secret, m'expliqua le détective. Ensuite, je vais tâcher de gagner quelques informations.

-Vous pensez que ça peut marcher, Holmes ?

-Nous pouvons toujours essayer, répliqua-t-il, déterminé.

Holmes retira son chapeau et rentra dans la salle où la fillette était occupée à dessiner. Je ne pus m'empêcher de jeter un œil à son œuvre, et autant le dire tout de suite : c'était très joli. Elle dessinait une fleur qui se fane malgré la présence d'un homme en train de l'arroser. Elle avait déjà un certain talent graphique : son personnage était réaliste, sa fleur très réussie et même le mouvement de l'eau se dirigeant vers la fleur était plutôt bien rendu si l'on prend en compte son jeune âge. Holmes eut un bref regard dans lequel je crus percevoir de l'admiration, puis s'assit à côté de Mathilda. Celle-ci tourna la tête, vit Sherlock et s'exclama, agréablement surprise :

-Oh, bonjour m'sieur Holmes !

-Bonjour Mathilda. J'ai appris ta mésaventure et suis venu te voir, pour être sûr que tu ailles bien, déclara le détective, forçant quelque peu son expression bienveillante.

Mathilda lâcha son crayon et sourit à Holmes. Elle semblait avoir pleinement confiance en mon ami : c'était bon signe pour la suite.

-J'aimerais te poser des questions, ma petite. Cela ne te dérange pas ? Peut-être as-tu encore besoin de te reposer ? continua Holmes avec une gentillesse inhabituelle et donc sans doute légèrement exagérée.

-Oh non, m'sieur. Je vais bien, je peux vous répondre.

-Très bien, ma jolie. Pour commencer, j'aimerais savoir depuis combien de temps tu travailles pour les Walery.

Le regard de Mathilda s'assombrit soudain et exprima une détresse certaine. Silencieuse, ses yeux allaient de Holmes à moi, plusieurs fois, puis elle lâcha :

-Longtemps.

-C'est à dire, longtemps ? la pressa Holmes, soudainement redevenu lui-même.

-Longtemps. J'ai pas de souvenir d'avant. Ils disent qu'y m'ont recueilli, muette et ignorante, seule dans la rue, quand j'avais trois ou quatre ans.

-Hum, sans doute depuis quatre ou cinq ans alors, réfléchit Holmes.

-Peut-être. Je sais pas trop.

-Et..., réfléchit Sherlock Holmes. Est-ce que... tu as été traité comme leur enfant par ces Walery ?

Bien que maladroite, cette intention de ne pas explicitement demander à la petite si elle avait toujours été maltraitée était louable. La fillette se rembrunit davantage.

-Je... pense pas. Je crois qu'ils m'ont toujours détesté, souffla-t-elle. Mais ils sont quand même bien gentils de me donner de quoi dormir et manger, tenta-t-elle de relativiser.

-Sais-tu pourquoi ils te détestent, ma pauvre petite ? demanda Sherlock.

-Non.

-Tu n'as même pas une idée ?

-Pas la moindre, m'sieur. Désolée.

-Alors, pourquoi t'ont-ils adoptée ?

-je crois que c'est pour avoir une petite domestique. C'est ce qu'avait dit la mère Walery à un client une fois, alors que je nettoyais le comptoir pas trop loin.

-Leur arrivait-il déjà, avant, de te battre ? demanda Holmes, décidant tout à coup de ne plus faire preuve de la moindre délicatesse tant il semblait pressé d'en arriver aux questions qui l'intéressaient réellement.

Mathilda, un peu secouée de le voir devenir si brusque, s'accrocha instinctivement à moi, en serrant ma veste dans son poing. Ma surprise fut grande, mais je la laissai faire. Elle-même, sans me lâcher, répondit avec peine :

-Depuis... toujours, m'sieur. Quand je vais pas assez vite ou que je me plains. Y disent qu'y faut que je travaille plus.

-En effet, ce n'est pas véritablement un comportement de parent... D'ailleurs, te rappelles-tu des tiens, petite ?

Les questions étaient de plus en plus violentes psychologiquement pour la pauvre enfant. Je reconnaissais bien là Holmes, toujours très franc dans ses interrogatoires, qui n'arrivait visiblement pas à se contrôler. Touché de sentir la fillette serrer encore plus ma veste comme pour contrôler sa panique, j'intervins :

-Voyons, Holmes, ne voyez-vous pas que vous faites du mal à Mathilda ?

Holmes me regarda, puis vit la panique apparente de la gamine et se rattrapa :

-Désolé, ma pauvre enfant... Ce n'était pas mon but de te faire peur... J'ai été maladroit.

Mathilda, progressivement, relâcha ma veste. Elle reprit un peu d'audace et répondit :

-C'est pas grave, m'sieur... Pour vous répondre, je n'ai pas de souvenirs de ma mère. Pas le moindre...

-Et ton père, Mathilda ? demanda doucement Holmes, retrouvant un minimum de délicatesse.

Mathilda ne répondit rien pendant un long moment. Je la vis pâlir et poser la main sur le cœur, avant de répondre :

-Non, m'sieur. Aucun. Strictement aucun.

Je compris en regardant Sherlock Holmes qu'il ne la croyait pas. Sans doute était-ce l'hésitation et le trouble de Mathilda qui le faisaient douter.

-En es-tu sûr, petite ? Tu ne te rappelles pas de ton père ?

-J'vous jure, m'sieur Holmes. Je sais même pas à quoi il ressemble.

A ce moment, cinq heures retentit. Mathilda prit peur :

-Mon Dieu, cinq heures ! Oh, les Walery vont m'battre si je suis pas au pub d'ici quelques minutes !

-D'accord, je vais te ramener avec le cab qui m'attend devant, proposa Holmes.

-Oh, merci Mr Holmes ! s'exclama la petite, reconnaissante.

-Watson, je reviens juste après ce voyage..., me déclara Holmes, avant de continuer tout bas, alors que Mathilda ne pouvait plus entendre :

-Cette petite ment, Watson. Elle sait à quoi ressemble son père. Je suis même certain qu'elle le connaît...

-Pensez-vous, Holmes ? murmurai-je.

-Oui... Je vous expliquerai tout à mon retour, mon cher.

Sherlock revint une demi-heure après.

-Désolé du retard, John, mais les Walery m'ont demandé si j'avais du nouveau sur leur enquête. C'est vrai que j'ai tendance à oublier que, au départ, c'est pour eux que je travaille. Mais le cas de cette fillette est si intéressant...

-Personnellement, je ne comprends pas votre intérêt, déclarai-je.

-Selon vous, quelle est l'histoire de Mathilda, Watson ?

-Une gamine abandonnée par des parents pauvres et recueillie par ce couple de brutes. C'est très triste mais c'est courant, hélas.

-C'est tout ?

-Euh, comment ça, « C'est tout ? » ? Il y a autre chose ?

-Je n'en suis qu'au stade des suppositions mais tout concorde. Je pense que le père a ressurgi dans la vie de la fillette.

-Qu'est-ce qui vous permet d'affirmer cela, Holmes ? demandai-je, surpris.

Holmes, amusé de mon étonnement, s'assit et m'invita à faire de même. Une fois que je fus moi-même à mon aise, il sortit son petit carnet de sa poche et l'ouvrit. J'y vis plusieurs inscriptions et notamment la chanson de Mathilda, ainsi que le dessin de la fleur qui fane. Il affirma alors :

-Mon cher Watson, tout ceci prouve que Mathilda a revu son père et attend ses visites !

J'eus beau chercher dans les notes, je ne trouvai rien qui me permettait de confirmer une telle déclaration. Je crus alors qu'un message codé se cachait dans la chanson, mais je ne trouvai pas. Je regardai le détective qui, très amusé, tentait de dissimuler un petit rire. Vexé, je répliquai :

-Holmes, je ne vois toujours pas ce qui vous permet de croire une chose pareille !

-La psychologie, Watson.

-Pardon ?

-La psychologie, répéta-t-il. Le comportement de Mathilda la trahit, tout comme sa chanson mettant en scène un chat !

Je regardai de plus près la chanson, mais je ne vis toujours rien. Je réfléchis pendant quelques secondes, relus les paroles, mais mes recherches furent décidément vaines. Je me résignai alors à demander à Holmes de préciser sa pensée. Avec son immodestie habituelle, il me regarda d'un air condescendant et m'expliqua lentement, comme on apprend à un enfant ses tables de multiplication :

-La psychologie, Watson, permet de faire avancer les enquêtes sans preuves. J'ai ainsi arrêté par deux fois des criminels qui n'en avaient pas du tout l'air, mais qui se trahirent par leur comportement. Le premier était un général espagnol qui avait commandé l'assassinat de son fils qu'il soupçonnait de vouloir épouser la fille d'un rival qu'il haïssait à mort : sa culpabilité palpable, son manque de conviction à l'enterrement du fils, son envie -très inhabituelle chez un père endeuillé- de voir les enquêteurs s'en aller et abandonner l'enquête, etc., tout cela l'a trahi : j'ai fini par le faire avouer. Le second était un domestique qui avait assassiné son vieux patron, par jalousie de sa richesse, à grands coups de... parapluie ! Oui, de parapluie ! D'où une peur excessive des parapluies qui m'a poussée à m'intéresser à ce domestique, sans parler de son stress au moment d'évoquer les questions d'argent... Vous comprenez de quoi je veux parler, avec l'usage de la psychologie dans une enquête  ?

-Oui, je vois..., répondis-je, réellement intéressé. Et vous voyez donc, chez Mathilda, des éléments qui...

-Très clairement, oui.

Holmes me montra du doigt les paroles de la chanson du chat.

-Cette comptine est l'élément qui m'a fait comprendre qu'il y avait quelque chose d'étrange chez cette gamine... Vous rappelez-vous exactement le moment où elle l'a chantée ?

-Hum, réfléchis-je. Si mes souvenirs sont bons, c'est... juste après avoir regardé Mrs Walery. Cette sale bonne femme avait l'air de l'effrayer.

-Voilà ! s'exclama Holmes. Vous ne voyez pas ?

-Hmm, non.

-Elle chante cette chanson pour se rassurer, Watson ! C'est ça qui est suspect !

Ne parvenant toujours pas à saisir, je regardai Holmes curieusement, l'invitant à me raconter la suite de son raisonnement.

-Vous rappelez-vous les paroles, Watson ?

-Très vaguement... J'étais surtout concentrée sur sa fort jolie voix.

-Je les ai notées ici. Pour le premier couplet, c'est : Le chat était seul en tout temps/Triste, abandonné/Le chien le fixait méchamment/Il n'osait pas le regarder. Comprenez-vous, maintenant ?

-Je crois que oui, tentai-je. Les paroles de cette comptine coïncident totalement avec ce qui venait juste de se passer.

-Le chien, c'est..., m'encouragea-t-il.

-Mrs Walery. Et le chat, c'est elle-même.

-Voilà, s'exclama Holmes, heureux que je comprenne enfin. Et, c'est la suite de la chanson qui est la plus intéressante...

-Mais, attendez, Sherlock... Cela voudrait dire qu'elle invente les paroles, comme ça, au fur et à mesure ?

-Elle a un grand talent artistique, nous l'avons vu tout à l'heure avec le dessin, donc ça me paraît plausible. Mais donc, écoutez les paroles qui suivent... Un soir l'oiseau est arrivé/Il lui promit de l'aider/Le chat refusa d'y croire/Il se regarda dans un miroir/Il se dit : « Comment pourrais-tu fuir ?/Personne ne peut te secourir/Tu es maigre, affamé,/Et personne de toi n'a pitié ». Si l'on considère qu'elle continue, comme au début de la chanson, à faire des métaphores, que peut-on supposer ?

-Hum, qu'elle attend l'aide de quelqu'un... mais qu'elle n'y croit pas, et pense rester toute sa vie esclave des Walery.

-La chanson va plus loin, précisa Holmes. Elle dit très clairement que cette personne est déjà arrivée et lui a déjà proposé son aide : il s'agit de l'oiseau.

-Ce qui expliquerait qui elle attend lorsqu'elle regarde par la fenêtre, complétai-je.

-Vous avez tout compris, mon cher. Ensuite, la question est : qui est l'oiseau ? Je n'en avais aucune idée, jusqu'à tout à l'heure. C'est grâce à vous que j'ai compris de qui il s'agissait.

-Moi ? demandai-je, abasourdi.

-Oui, vous. Vous rappelez-vous que, pendant l'interrogatoire, je l'ai, disons, effrayé ?

-Oui, c'est ça. Elle s'est, à ma grande surprise, raccrochée à moi, en serrant ma veste dans son poing.

-Quelle conclusion en tirez-vous, John ?

-Euh... je ne vois absolument pas...

-Elle a besoin d'être maternée ! jubila Holmes. Elle a cherché, par instinct, un homme rassurant et paternel pour la protéger de la menace que je représentais, comme elle en cherchait un en regardant par la fenêtre, hier soir, après avoir été battue par Mr Walery ! Vous me suivez ?

-Oui, mais je ne vois pas comment vous pouvez en déduire qu'elle attend son père. Tous les enfants ont besoin d'être maternés. L'oiseau pourrait être le premier homme venu du moment qu'il est un minimum protecteur. Surtout que cette pauvre enfant semble avoir une sensibilité ultra-développée, après toutes ces années de mépris et d'insultes.

-C'est totalement vrai, mon cher, et je suis heureux que vous vous en fassiez la réflexion. Sachant que cette hypothèse du père reposait sur bien peu de choses, j'ai eu l'idée, juste ensuite, de l'interroger sur ses parents.

-Oui... j'avais trouvé ça particulièrement cruel.

-C'était pour l'enquête, se justifia-t-il. Et sa réaction, très troublée, au moment d'évoquer son père, m'a convaincu qu'elle mentait. Tout concorde, vous dis-je.

Un silence s'installa dans la pièce. Holmes se replongea dans ses pensées. Personnellement, j'analysai tout ce qu'il venait de me faire découvrir. Cela semblait en effet hautement plausible. Je ne pus m'empêcher de penser aux Misérables de Victor Hugo, en me disant que cette petite Cosette, effrayée et maltraitée par les Thénardier, avait trouvé un Jean Valjean qui la rassurait et lui promettait sans doute de l'emmener loin, afin de lui assurer de l'amour, cette chose dont tous les enfants ont besoin, ainsi qu'un meilleur avenir. Il y avait quelque chose de romantique dans tout ceci : Mathilda voyait, pour la première fois de sa vie, un espoir arriver. L'espoir de la fin de l'esclavage, l'espoir d'un père qui l'aimerait, l'espoir de pouvoir enfin vivre comme une petite fille. Mais il y avait aussi quelque chose qui clochait. Pourquoi ce père ne l'emmenait-il pas de suite, pourquoi la faisait-il encore attendre ? Je regardai Holmes, qui, subitement, se leva et me proposa : -Watson, allons de nouveau dîner au Walery's pub. Je paye, bien évidemment.

Je me levai à mon tour, mais m'avançai vers Holmes et lui barrai la route :

-Euh, Holmes... sachez que j'ai déjà laissé Mary et ma fille manger seules hier soir, et que je ne compte pas de nouveau leur faire faux bond !

Sherlock Holmes sembla trouver ce problème pénible, comme à chaque fois qu'il se rappelait que nous n'étions plus deux célibataires libres de toute contrainte. J'étais bien décidé à ne pas me laisser convaincre, mais, au bout d'une vingtaine de minutes de négociation pathétique, je finis par lâcher prise. Je me vêtis moi-même de manière adaptée pour ce 23 décembre neigeux et le suivis, en le maudissant d'être aussi insistant. Lui riait, et me promit que, le lendemain, je serai entièrement libre pour m'occuper de ma famille.



Ce moment n'était que le calme avant la tempête. En effet, rapidement, Holmes reprit son air grave, et je le voyais balader nerveusement sa main sur son revolver, tout en jetant un coup d’œil au mien. Une certaine lourdeur flottait dans l'atmosphère, comme si nous pressentions que quelque chose de grave allait arriver, quelque chose de rapide, glacial et inattendu. Nous marchâmes dans la neige jusqu'à arriver devant le pub, et c'est là que nous comprîmes que notre instinct ne nous avait pas trompé.

De toute évidence, un drame venait de se produire : tous les clients étaient sortis du pub, effrayés, marmonnant des gémissements incompréhensibles. Je reconnus Mrs Walery, en train de hurler comme une dérangée.

-Allons, Mrs Walery, calmez-vous !

La bonne femme se retourna vers moi, hystérique. Elle s'étrangla :

-Me calmer ? Après ce qu'il vient de se passer !

-De quoi parlez-vous ? Qu'est-il arrivé, enfin ? demanda Holmes, qui regardait avec inquiétude les clients pleurer et certains perdre connaissance.

Mrs Walery manqua de s'étouffer tant elle était sous le choc. Elle reprit sa respiration, tenta de répondre quelque chose, mais ne réussit qu'à pleurer. Au bout d'une vingtaine de secondes, elle finit par lâcher :

-C'est terrible... Ils ont tué George !

-Tué ? répéta Sherlock Holmes, les yeux arrondis.

-Je ne sais pas ce qu'il s'est passé, chigna Mrs Walery. Il voulait corriger cette petite idiote de Mathilda parce qu'elle était trop rêveuse et trop lente... Alors, il est allé dans la cuisine en la traînant, pour pouvoir faire ce qu'il avait à faire... Il a fermé la porte... Et pis j'ai entendu des détonations et... J'ai ouvert la porte, j'ai vu... George, criblé de balles, en train d'agoniser à terre ! La fenêtre était ouverte... Y z'ont tué George !

-Où est Mathilda ? demandai-je.

-Je ne sais pas, je ne l'ai pas vu... Y z'ont dû l'enlever ou la buter aussi... Bien fait pour cette petite garce ! Oh, ils ont assassiné George... Les lettres, c'était pas de la blague...

Elle perdit connaissance et tomba dans la neige. Personne ne prit la peine de tenter de la réanimer ou de la relever.

Holmes se retourna vers moi et cria :

-On y va, John ! Le tueur est sans doute tout proche !

Il sortit son revolver et entra dans le pub. Je le suivis, et le vis rentrer dans la cuisine où avait été assassiné le père Walery. En effet, nous y trouvâmes le corps épais de cet homme qui avait fait vivre un tel enfer à Mathilda durant des années. Il avait reçu au moins quatre balles : il était sans doute dos à la fenêtre au moment d'être tué, donc, car il n'y avait que par là que le tueur avait pu voir sa victime et l'abattre aussi froidement. Holmes passa par la fenêtre et se rétablit de l'autre côté, en s'exclamant :

-Allez, Watson ! Il y a une autre rue ! Il est sans doute passé par là !

Je sautai à mon tour et me lançai moi aussi dans la traque du tueur. Nous n'étions pas seul : quelques clients s'étaient ressaisis et, arme à la main, passaient à leur tour pour participer à la poursuite. Au moins cinq personnes cherchèrent donc en même temps que nous. Holmes maudissait la neige qui, non contente de rendre très pénible la chasse, avait masqué toute forme d'empreintes. Au bout de quelques minutes, l'un des hommes hurla :

-Je le vois, il est là-haut ! Avec la petite bonne !

En effet, le tueur -dont nous ne distinguions rien- était en train de marcher sur un toit, avec Mathilda dans ses bras. Elle était sans doute évanouie. Aussitôt, plusieurs rafales volèrent, mais l'homme, habile, réussit à esquiver toutes les balles. Holmes commença à grimper sur les murs, et je le suivis, tandis que les autres continuaient stupidement à recharger leurs munitions puis à tirer.

L'escalade fut très facile, bien plus que je ne le crus : les briques avaient fait des points d'appui très efficaces. Sur son toit, l'homme ne nous vit pas arriver, trop occupé qu'il était à narguer ses poursuivants. Il avait posé le corps inanimé de Mathilda contre une cheminée, et cherchait visiblement un endroit par où s'enfuir. Holmes réussit à le surprendre en s'avançant discrètement, puis en criant :

-Stop, ça suffit ! Vous mettez en danger la vie de votre fille en étant si imprudent !

Très surpris, le tueur se retourna vers Sherlock et faillit crier lorsqu'il vit le viseur de Holmes -ainsi que le mien, un peu derrière- dans sa direction.

-Calmez-vous, monsieur, tenta de le raisonner mon ami. Si vous ne voulez pas mourir criblé de balles, que ce soit par moi ou par ces hommes en bas, vous allez nous suivre. Nous allons nous expliquer dans un endroit plus calme.

-Je ne veux pas... être livré à la police, souffla le tueur. Quitte à prendre le risque d'être tué.

-Peut-être ne serez-vous ni l'un ni l'autre, mon cher, déclara Sherlock Holmes. Ce sera à moi de le décider. A présent, suivez-moi.

Holmes guida l'homme -lequel portait de nouveau Mathilda dans ses bras- sur les toits de ce quartier désert. Les tirs avaient cessé, sans doute car les tireurs ne voyaient plus leur proie. Sherlock Holmes finit par nous faire rentrer dans une maison -abandonnée, comme presque toutes les maisons du quartier- en nous faisant passer par un trou dans le toit. Nous descendîmes les escaliers et arrivâmes dans le salon, étrangement bien tenu si l'on compare avec le reste de la maison. Holmes, voyant mon air interrogatif, expliqua :

-Oh, ne vous étonnez pas : il m'arrive de faire des enquêtes dans ce quartier, et j'utilise généralement ce salon comme base.

Notre « invité » déposa Mathilda sur une chaise à bascule. La fillette était toujours inanimée. Je l'examinai rapidement et déclarai :

-Je crois qu'elle s'est évanouie à cause des coups de feu qu'elle a vu son patron recevoir, mêlés à la peur qu'elle avait eue de se faire frapper, juste avant.

-Elle va bientôt se réveiller ? me demanda Holmes.

-Ce serait étonnant. Elle a vécu tant d'émotions aujourd'hui, qu'elle ne me semble pas prête de se réveiller avant au moins quelques heures.

-Bien, dit Sherlock. Nous allons donc commencer les questions et explications.

Il regarda le tueur, lequel s'était docilement assis et attendait, l'air méfiant, en fixant le viseur du détective, comme s'il le défiait. Je vis ses yeux verts, et compris alors que le doute sur sa paternité n'était pas permis. Holmes le regarda et demanda :

-Tout d'abord, monsieur, comment vous appelez-vous ?

-Je me nomme Alexander Barkin, monsieur, répondit l'intéressé. Mes proches m'appellent Alexis.

-Êtes-vous le père de cet enfant, Mr Barkin ? demanda sévèrement Holmes en pointant du doigt Mathilda.

-Oui, c'est moi, répliqua Barkin, fusillant Holmes du regard. Sa mère était une très belle jeune femme, dont je suis tombé éperdument amoureux bien que sa dot soit quasi-inexistante.

Je regardai de plus près cet Alexis Barkin. Une épaisse moustache brune était sa principale caractéristique physique, sans oublier bien évidemment ses yeux verts. Pour le reste, il était de taille moyenne, corpulence moyenne, cheveux bruns, etc.

-Pourquoi l'avoir abandonnée, à l'âge de trois ou quatre ans ?

-Moi et sa mère étions très pauvres... Ma malheureuse épouse est décédée dans la rue -nous venions de nous faire chasser de notre logement, qui était déjà fort peu reluisant-, et je me suis donc retrouvé seul avec cette petite fille de trois ans, ne sachant qu'en faire.

Je crus voir ses yeux s'humidifier. Il contempla Mathilda, puis se reprit et continua :

-Je me suis aperçu que, pauvre, je ne pouvais lui offrir d'avenir... qu'elle ne serait pas éduquée, qu'elle vivrait dans la rue, qu'elle ne mangerait pas à sa fin... je n'ai pas supporté cette idée. Je l'aimais trop.

Il s'arrêta, au bord des larmes. Holmes l'encouragea à continuer.

-J'ai compris que, si je voulais qu'elle soit heureuse, il fallait que quelqu'un d'autre en prenne la charge. Je l'ai conduit devant un pub qui venait d'ouvrir, et je l'ai laissé là. Je me suis dit que sans doute les propriétaires la trouveraient et la recueilleraient, et qu'ils l'élèveraient comme leur fille.

-Ce n'est pas tout à fait ce qu'il s'est passé, intervins-je.

-Je sais, répondit-il, et il éclata en larmes.

Holmes et moi-même, gênés, attendîmes quelques minutes, le temps qu'il cesse de pleurer. Lorsque cette période fut passée, il reprit :

-Après l'avoir laissée, je suis parti, j'ai fait le tour de l'Angleterre. J'ai appris le jeu et suis devenu riche grâce à lui. J'ai également appris divers métiers, comme majordome ou secrétaire. J'ai donc décidé de revenir à Londres chercher du travail. J'ai voulu, en passant, voir comment se portait ma petite Mathilda, voir si elle était heureuse, épanouie, si j'avais réussi à la sauver de la misère. Je ne comptais bien évidemment pas lui avouer que j'étais son père, si elle était heureuse comme ça. Je suis donc arrivé à ce pub, j'ai passé commande, et puis... et puis j'ai eu la surprise de voir que c'était ma propre fille -je l'ai immédiatement reconnu à ses yeux verts et ses cheveux blonds- qui nettoyait en dessous de ma table, se faisait insulter par les Walery, se faisait traiter comme une petite moins-que-rien... Au bout de quelques minutes, j'ai entendu Walery gueuler que le nettoyage n'allait pas assez vite, et il a saisi Mathilda par la peau du cou... puis il l'a frappé, odieusement. J'ai vu Mathilda pleurer, s'enfuir. Je... je ne sais pas si vous vous imaginez ce que c'est que de voir sa propre fille, la chair de sa chair, se faire frapper par une sombre brute, et surtout de prendre conscience que c'est sans doute comme ça depuis des années, et que c'est vous-même qui l'avez conduit à cet enfer...

-Je vois, marmonna Holmes, occupé à analyser tout ce que disait le père de Mathilda.

-Et alors, continua Barkin, j'ai senti une immense rage m'envahir. J'ai réussi à prendre à part ma fille, en train de pleurer, et je lui ai avoué être son père. Je lui ai promis de la sortir de cet enfer, de la récupérer, de rattraper le temps perdu... mais je ne pouvais pas le faire de suite, car je n'avais pas élaboré de plan. J'ai donc promis de la voir tous les soirs en attendant -je n'ai pas pu hier, j'avais à faire- et, pour commencer ma vengeance contre ce monstre de Walery, j'ai envoyé diverses lettres de menace.

-Lettres de menaces très sibyllines, fis-je remarquer.

-C'était fait exprès, pour le faire paniquer, qu'il ne comprenne rien, m'apprit Barkin.

-J'avais bien senti que le cas de la fillette était lié à l'affaire des lettres de menace, déclara Holmes. Et donc, que s'est-il passé ensuite ?

-Ce soir, je n'avais pas de plan. J'étais juste venu dans le but de voir Mathilda afin de lui assurer que j'étais encore là, que je l'emmènerai bientôt loin... J'ai attendu devant la fenêtre de la cuisine, car généralement, à cette heure, elle est en train de laver la vaisselle.

-Et qu'avez-vous vu ? demanda Holmes.

-J'ai vu le père Walery, qui s'apprêtait à la frapper... Elle, elle était à genoux sur le sol, à attendre les coups... Je n'ai pas tenu...

Il sortit son revolver, qui n'était apparemment plus chargé.

-J'ai réussi à ouvrir la fenêtre, mal fermée, et, avant qu'il n'ait le temps de se retourner, je l'ai abattu depuis là...

Je me sentis terriblement mal à l'aise. Cette histoire devenait de plus en plus sordide. Ce Mr Barkin avait assassiné le gros cuisinier par amour paternel... Cela me semblait à la fois héroïque et affreux.

A ce moment, nous entendîmes du bruit devant la maison. Apparemment, les poursuivants de Mr Barkin avaient réussi à nous retrouver et tentaient de s'introduire ici. Holmes, très réactif, souffla à Barkin :

-Enfuyez-vous, Barkin... Personne ne vous retrouvera, personne ne connaît votre visage ni votre nom... Emmenez votre fille loin d'ici et rendez la heureuse, c'est tout ce que je peux vous souhaiter.

-Mais, et vous ? s'enquit Alexander.

-Nous, nous ne savons rien. Je vous en donne ma parole.

Alexis Barkin sembla ému et surpris. Il prit le corps de Mathilda dans ses bras -la petite était toujours évanouie- et s'exclama :

-Messieurs, je vous serai toujours reconnaissant pour...

-Dépêchez-vous ! s'impatienta Sherlock. Allez dans la cave, vous trouverez tout au fond une porte qui vous mènera dans un autre quartier... Allez-vous en et ne refaites plus jamais parler de vous !

L'homme déguerpit, et il avait largement eu le temps de disparaître avant que les poursuivants ne trouvent un moyen d'entrer. Une fois à l'intérieur, lorsqu'ils nous virent, ils ne cachèrent pas leur surprise :

-Holmes, Watson ! Avez-vous vu cet assassin ?

-Nous l'avons pourchassé dans cette maison, mais il a fini par s'enfuir par la cave. Il est trop loin maintenant, alors nous avons préféré vous attendre ici.

-Auriez-vous vu son visage ?

-Non, il avait un masque, mentit le détective.

Déçus, ils s'en allèrent. Nous nous retrouvâmes une nouvelle fois seuls dans le salon. Alors, Holmes éclata d'un grand rire.

-Allons, Holmes, un peu de tenue, le modérai-je. L'issue de cette aventure fut tout de même dramatique.

-Vous trouvez, vous ? Alexis et Mathilda Barkin se sont retrouvés et vont vivre de nouveau heureux ensemble, cette sombre brute qu'était Mr Walery est morte et Mrs Walery va devenir à demi folle. Et, en plus, vous serez totalement libre pour votre repas de la Noël.

-Parce qu'une mort ne vous attriste pas, Sherlock ?

Le détective me regarda très sérieusement et affirma :

-Mon cher John, sachez-le : il y a des gens qui méritent de mourir. Mr Walery, parce qu'il a détruit l'enfance d'une pauvre fillette, est de ceux-là. Il n'a rien offert de positif au monde, et personne ne le regrettera, à part Mrs Walery qui ne mérite absolument pas qu'on s'apitoie sur son sort. Sur ce, sortons de cet endroit et rentrons dans nos domiciles respectifs.

Sherlock Holmes et moi-même nous en allèrent, lui vers sa solitude froide et intellectuelle, moi vers la chaleur de mon cocon familial. En chemin, je me sentis profondément bouleversé : j'avais la sensation que quelque chose de grave venait d'arriver. Je me réconfortai toutefois à la vue de la neige, qui couvrait toute la rue : le lendemain, ce sera la Noël.



- Mes chers amis... joyeux Noël à vous ! s'écria Holmes, avant de trinquer avec Mary et moi-même, tandis que ma petite fille nous regardait.

J'avais en effet décidé que, après cette aventure, Holmes avait besoin d'être entouré et de ne surtout pas être seul pour la Noël : je l'avais alors plus ou moins forcé à venir, avec l'autorisation de Mary. Bien qu'il ait fait son capricieux sur le coup, il avait maintenant l'air de bien s'amuser malgré ses efforts pour le dissimuler.

- A Mathilda ! m'exclamai-je à mon tour.

- Aux Barkin ! continua Sherlock Holmes.

C'est à ce moment-là que j'entendis sonner. Qui pouvait bien venir à cette heure ? J'allai ouvrir -ma bonne était en congé de fin d'année- et j'eus la surprise de voir John Lysander Mornard qui attendait. Il entra et dit :

- Bonjour, Mr Watson. Je ne vous dérangerai pas longtemps, ne vous inquiétez pas. Vous avez des invités ?

-Il y a ma femme, ma fille et mon ami Sherlock Holmes juste à côté.

-Oh, Sherlock Holmes est ici aussi ? Tant mieux. Sachez que j'ai écouté votre conseil, et que je suis devenu peintre, m'apprit-il avec fierté.

-Félicitations, dis-je avec fort peu d'enthousiasme.

-J'ai même décidé de quitter le pays, pour aller travailler en Belgique... Mon rêve serait de finir aux Beaux-Arts ! Je ne sais pas si j'y arriverai, mais peut-être ma descendance...

-Bref, coupai-je.

-Excusez-moi. Donc, j'ai reçu comme commande de réaliser deux portraits de - ça m'a beaucoup surpris - la 'tiote qui est à l'origine de notre rencontre, hier !

-Quand ça ? m'étranglai-je.

-Ce matin même. J'ai été très surpris, elle était accompagnée d'un homme moustachu qui... Bref, j'ai réalisé les deux portraits dans la journée, et je suis chargé de vous les amener, avec ce petit mot.

Il sortit un papier, que je lus. Il y était écrit, tout simplement :

Pour vous souhaiter une joyeuse fête de la Noël, chers amis,
deux portraits qui vous rappelleront à jamais notre rencontre. Adieu,
Alexander « Alexis » Barkin


Le Belge posa les toiles et s'en alla en me souhaitant de joyeuses fêtes de fin d'année. Une fois qu'il fut parti, je contemplai ses deux œuvres. Deux portraits de Mathilda Barkin, la fillette qui avait été au centre de cette aventure si surprenante. Avec ses grands et très beaux yeux verts.



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