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Accueil » Fictions » Sherlock et l'aigle impérieuse
par
Jean Vermeil
Ses autres fictions
Sherlock et l'aigle impérieuse Avril 13, 2015



La langue française cultive la cruelle délicatesse du paradoxe. S'il pavoise, le pouvoir royal, dit République, daigne se juger lui-même et en certaine indépendance : c'est le Conseil d'État. S'il se dissimule, l'État français voile sa garantie officielle, qu'il peut toutefois tenir, sous le nom officieux. Si le crime officieux est nécessaire à la République, elle peut laisser sourdre sa sauvagerie sous l'expression raison d'État. Pour assurer son empire, la France nomme enfin agents dormants ceux qui restent des années en éveil, l'œil rivé sur ses intérêts.

Sherlock Holmes fut, entre autres, un des prestataires de cette face de la République française. Il en avait un peu parlé au docteur Watson, il s'en ouvrit clairement en 1891. Il n'est pas aisé de départir si le détective agit en toute indépendance ou avec l'assentiment des services pratiqués par son frère Mycroft. En tout cas, un tel être se montrerait assez subtil pour préserver l'équilibre du monde. 1891 fut une année inquiétante en effet. Vingt ans après Sedan, l'Allemagne se préparait, avec son application atroce, à un nouvel abus pour imposer son importance, faute de savoir irradier par l'esprit comme la France ou par l'humour comme l'Angleterre.

Les militaires et fonctionnaires teutons fondaient alors la Ligue pangermaniste qui, sous prétexte d'appuyer le rayonnement diplomatique et économique allemand aux yeux de l'étranger, réduisait ce dernier au racisme et l'antisémitisme déjà. En 1891, l’Autriche et l'Italie se satellisaient encore à l’Allemagne en renouvelant la Triple-Alliance. Quant au nouveau chef d'état-major Alfred von Schlieffen, il composait ce plan d’attaque deux fois prémonitoire : écraser la France de dos par le viol de la Belgique puis lancer toutes les troupes contre la Russie. Le tout en en six semaines.

Mais en 1891 une menace inquiétait bien plus la France, une de ces affaires d'alcôve qui la rendent extrêmement sérieuse, elle fille de tant de favorites. Ce serait l'affaire dite du « beau-père de l'Europe ». Sherlock Holmes devenait indispensable à la République, lui qui avait su dénouer si discrètement à Paris le cas pendable de l'Assassin du Boulevard (lire Jean Vermeil, Sherlock et l'accent grave). Ce n'était pas l'effet du hasard si l'affaire éclatait à l'instant où le général Boulanger se suicidait sur la tombe de sa maîtresse... Voici l'affaire qui fascina le pays : un vert roitelet, Christian IX du Danemark, essaimait dans tout ce que l'Europe comptait de cours, livrant la France à la perspective de se trouver la seule républicaine dans un conflit à venir. La chancellerie française, qui garde la mémoire des invasions danoises contenues par sainte Geneviève devant Lutèce, veille depuis à ce que l'atavisme viking ne se réveille plus au pays d'Andersen. On n'imaginait pas à cet instant que ces Danois tenteraient un jour d'éliminer comme sales les fromages français, pourtant affinés pour l'essentiel par les descendants de leurs propres guerriers, les Normands.

Prétendant malheureux de la reine Victoria, le jeune Christian IX dut son trône au royaume de Danemark à quelque chose qu'il avait du mari. Son oncle Christian le huitième l'intronisait à la place de son fils Frédéric, incapable de descendance. Avec l'ambitieuse Louise, le Christian IX mit au monde six enfants dont cinq passés monarques du Danemark, du Royaume-Uni, de Grèce, de Russie et du Hanovre. Mais Christian IX pensait hélas aussi. Souverain absolu, il s'opposait à la démocratisation du Danemark. On se mit à redouter la diffusion de telles idées via ses enfants couronnés.

Amputé par la conquête allemande du Schleswig et du Holstein, le Danemark ne pouvait s'offrir l'isolement. Aussi les services secrets danois se rapprochèrent-ils de la France, l'autre ennemi de leur pesant voisin. Sadowa vaut Sedan en humiliation. Sherlock Holmes pouvait alors lâcher à Watson :

- Ces affaires dont je me suis occupé ces temps derniers, pour le compte de la famille royale de Scandinavie d’abord, puis pour celui du gouvernement français, me laissent dans une situation de fortune suffisante pour que je puisse mener désormais l’existence paisible qui est celle que je préfère.

Sherlock Holmes trichait, on le connaît : la famille royale n'était pas au courant et les deux pays agissaient de conserve.

Le détective dormit longtemps sur cette mission, l'œil toujours en éveil dans un coin de la tête. Il s'amusa à peine d'une mondanité lue alors qu'il réglait dans l'anse de Fulworth l'affaire de La crinière de lion, médusé par la mort atroce de Fitzroy McPherson. Cette année 1907, les journaux relataient le brillant mariage à Athènes de Georges, prince de Grèce et du Danemark, deuxième enfant du roi Georges I° de Grèce, lui-même troisième enfant de Christian IX, le beau-père de l'Europe. Le prince Georges épousait la princesse Marie Bonaparte, fille du prince ethnologue, et de Marie-Félix, fille d'un milliardaire des casinos qui redorerait l'aigle impériale. Le détective sourit : il savait que ce Georges de Grèce connaissait une folle passion avec son oncle le prince Valdemar de Danemark, rencontré lors de son service naval à Copenhague. Cette jeune princesse se préparait à une existence vertueuse ou folle.

Watson, en 1907, vivait retiré, rattrapé par le mariage et la maladie coloniale. Il avait aidé un peu à l'enquête de Fulworth mais le récit n'en est plus ciselé de son poignet de médecin. Il est signé du détective lui-même, un « je » embarrassant, arraché par le plumitif Conan Doyle en échange de la rédaction même de la chosette. Ceci se passe en 1926, Sherlock Holmes a mieux à faire. Trente ans après, on vient d'éveiller ce gaillard vert qui entame le septième dizain. On s'inquiète à Paris et la princesse Marie Bonaparte en est la cause. La femme est influente et dispose d'une liberté intellectuelle plus inquiétante que celle de Marie Curie. Le seconde fouille le mystère de l'atome, la Bonaparte l'enfer de notre esprit - que se passe-t-il dans les têtes de ces Jeanne d'Arc de l'ombre ?

Tandis que mitraille la Grande guerre, la princesse vit la passion avec Aristide Briand le pacifiste, de vingt ans son aîné. On a tué Jean Jaurès mais on peine à toucher ce « monstre de souplesse », selon Barrès. Seul le va-t'en-guerre Clemenceau renverse le père de Verdun... Dans la veine de l'armistice, meurt le prince Roland, le père de Marie. Elle s'en cherche un meilleur simulacre et file se connaître chez Sigmund Freud, très fier de sa « Prinzessin ». Marie se pique de psychanalyse et revient psychanalyste...

Cette année 1926 justement, la princesse s'apprête à fonder la Société psychanalytique de Paris tandis que son ancien amant reçoit le Prix Nobel de la paix. Que de coïncidences ! C'est Pascal qui a prévenu en haut lieu, le valet de feu le prince. A quatre-vingt deux ans, la princesse l'a inlassablement interrogé pour lui faire avouer son secret : il avait sailli la nourrice devant elle âgée de quelques mois. Marie est diabolique, Pascal révolté. Le renseignement suit l'affaire. Imagine-t-on les ravages de la femme son officine ? La psychanalyse couve une bombe politique. Dans cet après-guerre qui a couve un avant, il y a trop d'intérêts à réarmer... Que la dame s'intéresse au fox-trot !

Les deux gouvernements ont insisté : le détective doit empêcher l'ouverture de la S. P. P. prévue à l'automne. On lui fournit un rapport :

« Freud prétend qu'un bébé au maillot est déjà une manière de satyre, très dangereux pour la vertu de sa nourrice. Il s'agit chez les enfants, non point de désirs ou d'actes précis, raisonnés, mais d'une tendance obscure, d'une poussée constante de vie sexuelle. On entend le mot libido un peu partout et on le trouve même assez malpropre, principalement lorsqu'il est appliqué à des jeunes filles. Chaque individu, à l'époque de la puberté, tendrait à choisir parmi les personnes qu'il a aimées durant son enfance avec une attirance sexuelle du fils vers la mère et de la fille vers le père. Il y a des chances pour que l'instinct sexuel et celui de la conservation ne soient qu'un seul et même instinct. La libido serait donc la principale manifestation de la vie. Le cerveau humain est donc une marmite où mijotent parfois des ingrédients peu ragoûtants. Appliquées à un groupe, ces théories peuvent constituer un danger politique car elles mènent à la neurasthénie collective, la dislocation sociale et la rage de masse, etc. »

Sherlock Holmes a longuement lu Freud et hausse les épaules en reposant ce pensum. Les mouches se sont contentées de ragots croustillants, évitant les diatribes obligées sur les juifs et les communistes. Les espions allemands n'ont-ils rien envoyé du juif et communiste Wilhelm Reich justement, disciple rouge de Freud qui publie alors sa théorie sur l'orgasme comme panacée, y compris contre le fascisme ! C'est comme si la France livrait à Holmes un tissu de clichés pour détourner son attention... Mais le détective lit, il se renseigne et sait l'enjeu : Aristide Briand rêve toujours de paix. Avec son ami américain Frank Billings Kellogg, il veut mettre la guerre hors-la-loi. Le tandem prépare même une force de sécurité collective, par-dessus les nationalismes, sous l'égide de la Société des Nations...

Il n'y a meilleurs amis que les anciens amants. Quelle complicité unit encore Aristide et Marie dans l'affaire ? La Société psychanalytique de Paris doit participer de cette démoralisation. La paix dérange : les marchands de guerre fabriquent et les peuples cherchent du travail. L'Italie fascise, l'Allemagne la suit et rêve de carnage. Les commanditaires ont précisé : pour éviter la S. P. P., le détective peut transiger avec la nièce de l'Empereur des Français - quel Austerlitz peut sortir d'une tête de Bonaparte ?

Absente de Paris, la princesse vaque dans sa villa de la Côte d'Azur. Sherlock Holmes prend le PLM de nuit et pousse en taxi jusqu'à la grève des Salins, davant le village assoupi de Saint-Tropez. La villa des Lys, toute menue, tranche de son toit plat et ses murs immaculés sur les maisonnettes des pêcheurs. Solange, la femme de chambre immaculée, accueille le fameux détective :

- Soyez le bienvenu, Monsieur Holmes, la princesse va vous recevoir...

- Faites entrer, Solange !

La voix est rauque, presque virile, privauté des femmes bien nées vis-à-vis de tous ceux qui ne dépassent par leur père.

En fait d'entrer, le détective contourne la maison et se retrouve face à la mer qui nimbe la quadragénaire à sa machine à écrire. Holmes sursaute : ainsi, cette femme descend de l'empereur Napoléon, le génie que son pays dut éloigner pour ne pas succomber à lui ! Le détective cherche dans le visage décidé un nez camus, la mèche huileuse... La princesse offre mieux. Lorsqu'il se casse en deux et avance la main, elle se lève et glisse la sienne dans la croisée de sa veste, pouce dehors. Holmes en rougirait, elle rit :

- Voyez-vous, Monsieur Holmes, je déduis aussi...

- Cette baie n'a rien de Sainte-Hélène, princesse.

- C'est tout comme. Vos compatriotes envahissent la côte...

Solange apporte le thé, on le prend à l'écritoire d'osier. Sous le ciel méditerranéen, Sherlock Holmes déploie la brume de son urbanité :

- Madame, je viens pour…

La princesse rit, Holmes souffre sa propre méthode :

- Épargnez-nous les prétextes... Le Danemark aurait-il peur pour moi ? Ou plutôt de moi ?

Petite-nièce de stratège, la princesse s'est assise contre le soleil. Elle éblouit le sujet de la perfide Albion qui s'étonne :

- Mais... comment ?

- Je travaille l'énigme, moi aussi. Voyez, je rédige un article pour ma nouvelle publication, la Revue française de psychanalyse. Madame Lefebvre nous rapproche car cette femme a assassiné sa bru enceinte.

- Pulsion œdipienne, je présume ?

- Ah, vous savez ?

La joute convient à Holmes. La princesse lève les yeux au-dessus de ses épaules :

- Appréciez-vous cette maison ?

Le détective tourne la nuque :

- Elle est rationaliste, n'est-ce pas ?

Marie Bonaparte le prend par la main pour lui faire visiter les lieux :

- Elle est due à l'architecte Mallet-Stevens. Je dois son nom à Marie-Laure, la vicomtesse de Noailles qui a de lui tout un palais. Nous visiterons mon amie demain et pourrons parler en route.

Voici Sherlock Holmes condamné à la ratatouille et au vin rosé. Sa soirée sera longue.

Le lendemain matin, le détective part étudier la fiente des oiseaux méditerranéens. Pas question pour lui de se livrer à la princesse et à ses questions de psychanalyste. Le chauffeur les conduit après déjeûner à Hyères où les Noailles ont leur demeure. La voiture longe la côte et s'arrête juste avant la station devant un champ où affleurent de maigres ruines. Des ouvriers s'affairent, menés par des savants en veste blanche. La princesse Bonaparte extraie de la voiture son hôte qui rechigne à retrouver les embruns :

- Venez, mon ami, cela n'a rien du smog de Londres. Je voudrais vous montrer le port antique....

- Romain ?

- Olbia est grecque...

Holmes saisit la raison de la familiarité :

- Ceci vous touche, vous princesse de Grèce...

La princesse saute de pierre en pierre et gouaille :

- ...Et du Danemark, cher Holmes. Ces fouilles ont été lancées en 1843 par le prince Frédéric VII, l'infructueux qui fut évincé...

- ...par le beau-père de l'Europe.

Marie rit, gravement.

On passe les restes de l'abbaye romane, des thermes romains pour retrouver le damier des premiers îlots. Au cœur du comptoir grec se trouve une placette dallée autour de son puits. La princesse Bonaparte s'appuie à la margelle et montre le sol :

- Voyez, Monsieur le détective, comme le pas des siècles a usé les dalles en rigole vers le puits. Le flux des hommes à la source : c'est tout ce que je cherche...

- Moi aussi. L'investigation en un mot.

- Cessons ces amabilités. Ni vous, ni moi ne nous contentons de ruines. De quoi avez-vous peur ?

- De rien quant à moi. Sinon de moi-même, mais, quant à celui-ci, laissez-moi m'étudier tout seul comme le fit votre Autrichien...

La coup n'est pas mal décoché. Marie justifie :

- Il fallait un commencement.

- Jésus au moins fit appel à son cousin le Baptiste.

- La psychanalyse n'est pas une religion...

Le regard de Sherlock Holmes se fait d'acier :

- Certaines le craignent en ces temps de culte de la personnalité, un paganisme de masse qui inquiète. Vous en seriez comme la prêtresse...

- La S. P. P. n'a rien à voir avec Monsieur Mussolini ni son petit imitateur allemand. Notre travail solitaire ne soulèvera personne.

- Mais les jésuites voulurent convertir la Chine en retournant son empereur...

Marie Bonaparte remet la main dans sa veste de lin subtilement froissé :

- Je vois, l'arme nouvelle dans la tête d'une héritière de conquérant ! Vos éminences rêvent. Nous disons qu'elles fantasment...

Sherlock Holmes recule et s'abrite sous un pin strident de cigales. Il rêve du stupide couvre-chef écossais qu'il n'a jamais porté. Il laisse passer un silence et lance la donne :

- La paix du monde réclame le sacrifice de votre Société...

La princesse rit encore mais grince :

- Il se crée partout des Sociétés de psychanalyse. Pourquoi le craindre ? Parce que les dictateurs en herbe rassurent à acheter des canons ? Pourquoi le craindre de France ? Pour ses héroïnes ? Je ne manie pas l'atome quant à moi...

- Notre monde est fou.

C'est banal mais que dire ? Marie Bonaparte prend le jeu en mains :

- Monsieur le détective, vous avez besoin de rassurer vos commanditaires. Voici ce que je propose : je vous livre les arguments pour démontrer que notre travail, que mon œuvre sont inoffensifs. A vous de transformer en victoire ce qui l'a toujours été...

Holmes voit que la princesse attend une contrepartie, on l'a bien renseigné. La proposition lui semble sage, lui le privé qui sait retourner les hantises des uns pour en faire le bonheur des autres et son profit à lui. Il s'aventure :

- Si je vous suivais, quelle récompense demanderiez-vous ?

- Useriez-vous de votre science pour trouver ce que je cherche depuis toujours ?

- Mais…

La princesse tire Holmes de l'ombre, l'attire au puits et le montre sans un mot de ses doigts manucurés. Le rebord du vestige fut rogné par des milliers de cordes ménagères. Son pertuis se réduit, après trois rangées de bel appareil, à un chaos de pierrailles qui l'assèchent depuis des siècles. La psychanalyste pousse la tête de Holmes dans la vaine béance, plus sombre que fraîche. L'écho de la voix princière saute aux oreilles stupéfaites du détective :

- Voici ce que je cherche...

- Quoi ?

- Le plaisir !

Sherlock sursaute et se tient plus raide que jamais. Il va dire, va dire, va... mais celle qui fait métier d'écouter parle avant lui :

- On n'est jamais plus efficace qu'à découvrir pour l'autre ce qu'on ignore pour soi.

La psychanalyse, se dit Holmes, revenant à la voiture la cheville molle parmi les moellons, peut vraiment causer des ravages. La preuve : il est vaincu. La fin du trajet est un peu morose. La voiture peine dans les lacets taillés pour grimper à la villa Noailles. Pas un mot. Marie Bonaparte griffonne sur son calepin et tend le feuillet à l'Anglais :

Je peux mépriser l'immédiat, dédaigner les désirs. Toute moisson s'efforce vers mes mains. Je fais rêver les antiques astres et la terre séculaire. Il n'est pas d'effort qui ne me soit facile ; mon courage même il ne faut pas l'appeler courage, il faut l'appeler espérance...

Triste France, tout le monde s'y croit artiste ! La villa apparaît aux formes cubiques, toute claire. La voici suspendue à la ruine d'une forteresse derrière, façon de château de l'avenir. Que la villa est grande et pourtant des ouvriers y vaquent sous le soleil, on s'agrandit. La vicomtesse de Noailles apparaît en peignoir, privauté sportive que souligne sa voix masculine a elle aussi. Marie-Laure est née Bischoffsheim, orpheline d'un puissant banquier. La jeune femme redore le blason des Noailles comme la mère de Marie celui des Bonaparte. Les deux métisses se saluent puis on se tourne vers l'invité, le fameux détective.

La vicomtesse jubile :

- Votre visite nous honore, Monsieur Holmes. Soyez le bienvenu dans cette ruche. Pardonnez les travaux mais nos invités les artistes accourent toujours plus nombreux.

Marie Bonaparte abonde :

- Nous pouvons considérer Sherlock comme l'un d'eux. Ses enquêtes relèvent du chef d'œuvre.

La vicomtesse veut aussi déduire :

- Alors quel crime vous amène, l'artiste ?

- Il s'agit de la petite mort, Madame.

Marie-Lautre se rembrunit :

- Ah, c'est pour ça... La princesse emploie les grands moyens... Moi aussi...

Marie gomme l'allusion :

- Vous parlez un français consommé, mon cher ami. La vieille expression...

Le détective incline la tête, en patriarche égrillard :

- Madame la vicomtesse ne descend-elle pas du marquis de Sade par sa mère ?

La Noailles rit de bon cœur :

- Toujours bien renseigné, mon cher. Allons parler dans le petit salon.

On passe devant la piscine neuve, illuminée par une baie de verre. Dix éphèbes en maillot rayé courent le long du bassin où ils se jettent l'un après l'autre, dans une lente chorégraphie. Sherlock s'arrête. Les baigneurs se frictionnent, recommencent à courir et se jettent à nouveau à l'eau en éventail. Sherlock s'étonne.

La vicomtesse l'affranchit :

- Ces garçons ne sont pas mes amants, rassurez-vous. Je n'aime que Jean Cocteau, mon amour impossible.

La princesse lance :

- Pour ça, je peux te prêter mon prince...

Les deux femmes croisent leur regard. Marie-Laure à Sherlock :

- Mais je vous néglige, Monsieur. Tournez-vous, vous comprendrez.

Au bout de la piscine, une caméra trône sur un trépied. Un petit homme l'actionne, l'air fâché.

- Notre ami Man Ray filme chez nous. Dégageons, il se fâche, nous lui faisons de l'ombre. Il est aussi photographe, vous savez ?

Au petit salon, on se croirait dans un yacht. L'espace ne manque pas, mais on l'a réduit ici pour forcer le sentiment d'intimité. Seule échappée, le jardin du vicomte à la tranquillité mauresque et puis derrière, les mille palmiers dominant les toits rouges de Hyères. Le thé est servi, un peu tôt pour Sherlock Holmes. La vicomtesse s'explique :

- La piscine, les agrès. Je m'inflige bien des exercices à épuiser le corps faute de le contenter. Nous cherchons, la princesse, tant d'amies, moi... Ainsi vous, vous pourriez trouver...

Sherlock se lève sans manière et déclare au lointain :

- J'ai passé de longues heures ce matin à étudier la fiente de vos mouettes. Accordez-moi un moment et je serai en mesure de…

Les dames ne comprennent trop rien à cette histoire de mouettes. Restent muettes, les journaux rapportent assez les excentricités du vieux garçon anglais. Mais si l'espoir est là... Marie-Laure va à la piscine, il faut une nageuse dans la prochaine séquence. Sherlock Holmes monte à la ruine d'un pas alerte, monte à ce qui reste de son donjon. Là-haut, il embrasse la totalité du roc, de la baie, sa presqu'île, les îles, bref cet étrange théâtre qui recèle la clé de l'énigme. L'air marin et les senteurs de mimosa l'enivrent un peu, il redescend très vite. Cependant, Marie Bonaparte attend au salon, crayon à la main. Elle brouillonne :

Ce que je veux, c'est un pénis et ma normalité orgastique. Un pénis, c'est ma liberté intellectuelle, et la normalité orgastique, c'est que je veux jouir sexuellement avec mon clitoris et mon vagin.

Le détective revient. La vicomtesse accourt, une domestique court avec elle pour achever de sécher ses cheveux à la serviette. Les deux aristocrates attendent. Tasse à la main, Holmes savoure l'instant. Enquêter dans un domaine aussi éloigné de lui que le plaisir féminin - le plaisir, en fait —, l'a stimulé à la façon de ce parfum de mimosa qui lui tourne encore la tête. Le détective repose sa tasse, appuie main contre main la pointe de ses doigts jusqu'à les blanchir et déclare :

- Princesse, il s'agit de crime.

La vicomtesse s'étonne :

- De meurtre ?

- Oui, chez vous la grand mort empêche la petite, je vous le démontre. J'ai d'abord pensé au casino de Monte-Carlo fondé par Monsieur Blanc, votre grand-père, et source de la fortune de sa fille, Madame votre mère...

Marie Bonaparte opine, répétant une phrase toute faite par elle depuis longtemps :

- Je suis l'hostie expiatoire du crime monte-carlien.

- Jolie formule et fausse piste, princesse. Vous avez inventé le meurtre de votre mère par votre père juste parce qu'il vous a mis sous cloche.

- Il perdait tout si je mourrais avant la majorité...

- Vous voyez, il ne pouvait rien vous arriver. Là ne réside pas votre déplaisir.

Marie-Laure de Noailles s'impatiente :

- Allons, Monsieur Holmes. Vous éprouvez deux cœurs fragiles.

- Mesdames, comprenez-vous cette devise en latin : « Certa viriler sustine patienter » ?

Les femmes secouent la tête. Holmes se rengorge :

- « Combat virilement, endure l'adversité ». Mon analyse de la fiente des mouettes méditerranéennes m'a permis ce matin d'approcher la solution à quelques pas de chez vous, princesse. Il s'agit de la devise du château de la Moutte, cet étonnant ensemble de bâtisses ornées de croisillons de briques.

Marie Bonaparte s'étonne :

- Certes, mais…

- Songez à Émile Ollivier, un pacifiste lui aussi...

La psychanalyste rougit. Holmes continue :

- Un pacifiste qui dut déclarer la guerre à la Prusse, en tant que chef du gouvernement de Napoléon III... Un pacifiste qui avait épousé Blandine Liszt, la sœur aîné de Cosima, femme de Richard Wagner... Un pac...

La Noailles s'impatiente :

- Très bien, mais alors ?

Holmes jubile :

- Ollivier emprisonna Henri Rochefort...

- Ah !

Marie Bonaparte crie, le poing dans la bouche, puis elle balbutie :

- Victor Noir ! Je descends d'une lignée d'assassins...

La princesse a l'œil humide. Assassin : iI ne s'agit pas que des conquêtes de Napoléon. Voici l'histoire : en 1870, son grand-père le prince Pierre Bonaparte entend défendre son cousin Napoléon III contre un article offensant du journal républicain La Marseillaise. Dans sa réponse, le prince provoque le directeur de la feuille Henri Rochefort, qui relève de gant. Les deux témoins du journaliste vont convenir avec le prince du duel. Mais deux journalistes d'une autre feuille arrivent les premiers pour sommer eux aussi le prince de retirer sa réponse. Sanguin, le prince abat au pistolet le cadet, Victor Noir qui a vingt-et-un ans et devait se marier dans deux jours. L'émotion est vive. Pierre Bonaparte prétend avoir répondu à une menace et sera acquitté contre indemnité. Éloignées des quartiers populaires, les funérailles tournent tout de même à l'émeute. Émile Ollivier arrêta Pierre Bonaparte, il enferme Rochefort qui fielle :

- J’ai eu la faiblesse de croire qu’un Bonaparte pouvait être autre chose qu’un assassin...

Napoléon III est consterné qui vient d'entrouvrir la liberté de la presse et le droit de réunion. Sedan clôt l'affaire...

On ne saura jamais qui fut à l'origine du culte de Victor Noir. A l'époque qui nous préoccupe, le peintre allemand Christian Schad dessine une femme en train de chevaucher le gisant de Victor Noir. Porté sur la représentation des pulsions et déviances sexuelles, l'artiste sanctionne-t-il par son dessin une pratique existante ou la crée-t-il au contraire ? Inauguré la fameuse année 1891, le gisant de Victor Noir, section quatre-vingt douze du cimetière du Père Lachaise, avait été voulu politique, il devient sexuel. Le genre du gisant est à la mode cette fin-de-siècle depuis celui de Cavaignac par Rude. On y représente, à la façon de la Renaissance, l'instant, l'instantané de la mort dans ses circonstances dramatiques. Jules Dalou figure Victor tel qu'abattu, bouche ouverte, mains gantées, vêtements dégrafés, chapeau tombé et surtout sexe moulé par le pantalon. La patine de la bosse montre comme on la caresse ou la chevauche. Les pierres dressées ou couchées attirent le culte de la fécondité. A Pleumeur-Bodou, les femmes se frottent depuis toujours le ventre contre un menhir christianisé. A Saint-Priest-la-Feuille, elles s’assoient sous le dolmen de la Pierre folle. A Collorec, elles se frottent le nombril dénudé contre la statue de sainte Marguerite. A Gargilesse, elles grattent le sexe de Saint Greluchon pour en tirer une décoction. A Saint-Laurent-les-Mâcon, elles se frottent la nuit le ventre et les seins contre la Pierre levée.

Avec Victor Noir le républicain, il ne s'agit plus de fécondité mais du nouveau souci des femmes : le plaisir. La vicomtesse Marie-Laure de Noailles a soudoyé un gardien, on croise diverses congrégations humaines au cimetière du Père Lachaise la nuit. Ça incante, ça boit, ça gave des chats à la lune, ça fornique sur les dalles effritées. Sherlock Holmes mène Marie Bonaparte à la tombe décisive. Pour être nue sans l'être, la princesse a revêtu la robe un peu vague des négresses évangélisées. Lorsqu'elle découvre le beau bronze du journaliste, la Bonaparte ne peut s'empêcher de penser :

- Qu'il est joli garçon l'assassiné de grand-papa...

Sherlock Holmes se penche vers Marie et lui serre la main :

- Ma mission s'arrête ici. Dénouez vous-même la fin de l'énigme. Je reste un peu mais de loin pour votre sécurité.

Le détective montre une de ces étonnantes maisons à cercueils qui font du cimetière la reproduction des rues morbides du préfet Haussmann. Les Français parlent de caveau comme pour leurs vins... Sherlock Holmes pousse la porte à croisillons et découvre le lit de fleurs fraîches d'une veuve qu'on vient d'empierrer. Par souci scientifique, il voit la princesse chevaucher l'inusable jeune homme. Elle a la cuisse puissante. A côté d'elle, la vicomtesse de Noailles s'assoit sur un pliant et boit à petites lampées le thé tiré d'un thermos. Derrière elle, le détective distingue le cinéaste de l'autre fois prêt à tourner. La princesse se frotte à la bosse, se frotte mais rien ne sort d'elle sinon un soupir d'agacement.

On a passé les quatre heures du matin et la nuit vient à s'effilocher. Marie Bonaparte frotte encore, elle prend chaud et défait sa robe de missionnaire. La voici à se balancer d'un joli déhanché de fesses. La Noailles croit l'encourager en susurrant :

- Peut-être souhaiteriez-vous de la crème, mon amie, j'en ai de la meilleure...

La situation devient décourageante. La princesse frotte et puis rien...

Tout à coup surgit d'entre les croix l'ange de la nuit, une femme longue et blême dans un drapé noir qui lui cache jusqu'aux pieds. Marche-t-elle, flotte-t-elle ? Le détective regrette de ne pas avoir pris sa lunette. Marie Bonaparte voit l'ange, se déhanche encore et implore :

- Aidez-moi !

La dame prend son souffle, étend les mains et râle :

- Cinq heures zéro quatre...

- Quoi ?

- Cinq heures zéro quatre...

Instinctivement, Sherlock Holmes consulte l'heure et constate que c'est pour bientôt. Il replace l'oignon dans son gousset et se dit d'un coup :

- Mais je la connais !

Il la reconnaît : c'est la Femme, Irène Adler la fatale. Mais que fait-elle ici ? Serait-ce les appareils de Man Ray qui l'attirent ?

Il ne se passe rien jusqu'à l'heure dite. Tout d'un coup, monte du tréfonds des tombes un étrange grondement. Le gisant se met à trembler... Marie Bonaparte se voit ébranlée, les plis de sa chair lui brûlent et lui monte la folle envie d'éternuer de tout son corps.

Elle crie :

- Ah !

Le mystérieux tremblement de la terre cesse.

Elle s'écrie :

- Encore !

La voix de la dame en noir déclame :

- Cinq heure zéro neuf.

A l'heure dite, le sol vibre, la princesse chavire :

- Ah !

Dans le jour naissant, la princesse voit surgir la tombe prétentieuse d'un marchand d'autrefois. Il s'agit d'une grosse pyramide à la romaine. Elle entrevoit le regard troublé la pierre blanche qui lui souffle :

- Marie, du haut de cette pyramide, trois générations te contentent...

- Cinq heures treize...

La dame noire commande donc la matière ! Ça vibre. Marie crie de plus belle puis s'effondre sur le gravier, repue.

La vicomtesse sent son heure venue. A son tour, elle jette tout tissu et s'installe sur les rosées et du matin et de son amie. Elle attend un peu et l'onde tellurique la perce. Elle crie aussi, pour la première fois aussi. Puis réclame :

- Encore !

Sherlock Holmes ne comprend pas grand-chose aux jeux de l'amour mais il constate une double réussite. L'animalité qui explose de personnes aussi délicates le trouble derrière le croisillon de fonte. Soudain, il se sent pris d'une raideur qui n'a rien de britannique. A l'instant, la dame tend un livre à la vicomtesse qui clame et réclame, avant de s'approcher de lui. Marie-Laure de Noailles saisit le saint viatique dont elle découvre le titre : Horaire des chemins de fer du Métropolitain.

La Femme s'avance inexorablement vers le caveau. Sherlock Holmes ne peut plus bouger, ça lui tire dans le pantalon. Irène approche et derrière elle on ouït la vicomtesse de Noailles, née Bischoffsheim, renouant avec son immémorial juif. Tandis que Man Ray tourne la manivelle, Marie-Laure glapit en yiddisch au passage de chaque rame :

- Metro !... Goldwin !... Meyer !...

Irène Adler ouvre maintenant la porte du caveau qui grince. Son parfum de brune, mêlé à la charogne de la défunte et l'indécence olfactive des fleurs, achèvent de désarmer le fameux détective. La Femme clôt la porte, Sherlock est acculé. Que se passe-t-il entre eux ? Si, en ces circonstances napoléoniennes, on veut se souvenir qu' « Adler » signifie « aigle » en langue allemande, on apprendra opportunément ce qui se passe entre eux dans l'aspiration de ce vers hugolâtre :

Pour la première fois, l'aigle baissait la tête.

Dans toute expérience, rien ne se révèle plus cruel que la deuxième fois. Surtout si l'expérience ne se renouvelle pas. Marie Bonaparte ne retrouvera plus le plaisir. La dramaturgie particulière alliant un gisant tout jeune, un détective puritain, une reine de la nuit, un caveau, l'œil de Man Ray et le passage du métropolitain s'avérait difficile à reproduire. L'année suivante, la princesse opta pour la chirurgie. A Genève, on lui rapprocherait par trois fois le clitoris du méat urinaire selon les théories du professeur Halban. Puis elle se disputerait avec Jacques Lacan - n'avait-elle pas eu jadis pour amant le psychanalyste du phraseur, le beau Rudolph Lowenstein ? Mais ça, c'est une autre histoire.

Malgré son succès dans la terra incognita de l'amour, Sherlock Holmes n'évoqua jamais cette enquête. Un jour, il se mit abruptement à disserter sur un sujet saugrenu :

- Watson, savez-vous que l'héraldique française fait de l'aigle un féminin ?

Il venait de lire dans son magazine préféré l'écho du film Le Mystère du château de Dé tourné dans la piscine des Noailles par Man Ray, un succès damné. Sur une vue tirée de la pellicule, il avait cru reconnaître un visage féminin impérial, épanoui. C'est alors qu'il me raconta...




Les développements « psychanalytiques » de la police s'inspirent d'André Rochefort, Libido, Roman freudien, A. Quignon éd., 1928.



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