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Accueil » Fictions » Songe d'une nuit d'hiver
par
José Delporte
Ses autres fictions
Songe d'une nuit d'hiver Mars 11, 2015

Les plis envoyés par les lecteurs du Strand étaient chaque jour plus nombreux. J'envisageai à plusieurs reprises d'engager une secrétaire afin de trier et de répertorier ces missives. Ma pension de 11 shillings et six pence par jour, y pourvoirait. Mais les remontrances de ma femme, eut égard aux dépenses nécessaires à l'emploi d'un tel poste, ne m'encourageaient guère à concrétiser ce projet. Nous vivions confortablement, sans toutefois nous laisser aller à certains comportements dispendieux auxquels s'adonnaient deux ou trois de mes condisciples. En aucune manière, je ne vais vous cacher la réalité : Au risque de me répéter, la rédaction des exploits de Sherlock Holmes et leurs éditions en volumes reliés pleine peau ou non, devenaient si lucratives qu'au fil du temps, je délaissai de plus en plus mon cabinet. J'abandonnai progressivement ma clientèle à un confrère. Celui-ci me remplaçait déjà fréquemment, chaque fois que Holmes me demandait de l'accompagner sur le lieu d'une enquête. Non que je fusse d'une très grande utilité dans la résolution de l'une de ces affaires. Holmes avait tantôt plus besoin d'un candide ou d'un témoin que d'un assistant. Je l'ai toujours soupçonné d'exploiter la candeur, voire l'incrédulité qui me personnifie. Je ne le blâme pas, bien au contraire. Là n'est pas ma visée... Non, je me considère plutôt comme ces verres agrémentant la dégustation d'un excellent brandy : leur utilisation magnifie le produit. D'une façon analogue, ma présence rehausse et dynamise le talent de Sherlock Holmes. En effet, mes doutes et mes désillusions raniment sans cesse sa flamme intérieure et mettent en valeur ses capacités. Je ne lui suis pas pour autant indispensable (il excellait déjà dans son art, bien avant notre rencontre).

Certaines fois, d'ailleurs, alors que je répondais sur-le-champ aux demandes pressantes de laisser mon activité professionnelle pour le suivre, il me reprochait tout de go, ne pas être aussi cartésien qu'il pût l'être lui-même.

Un exemple me vient en mémoire :

- Vos erreurs sont inexcusables, Watson ! Me reprocha-t-il alors que j'entrais chez lui, les vêtements détrempés par une pluie sans nom.

Je n'eus pas même le temps de retirer mes effets et les disposer sur une patère qu'il assena et martela ses reproches, comme l'eut fait un précepteur à son élève.

- Diable ! Quelle mouche vous pique ? trouvais-je la force de dire.

- Vos romances ! Vos romances, mon cher ! C'est là tout le sens de ma diatribe.

- Holmes, j'ai bien peur de ne pas saisir.

- Prenez un siège et évitez de me couper la parole à tout va !

Je cherchai partout l'endroit où poser mon manteau et mon chapeau. Je recomposai mon visage, afin de ne pas laisser paraître que mon ami m'avait une fois de plus offensé. J'abandonnai mes vêtements sur un accoudoir, détrempant du même coup le siège sur lequel je comptais m'installer.

« Est-que vous divaguez ? reprit-il sans que sa colère baisse d'un cran. Dans une Étude en rouge, vous expliquez que vous êtes blessé à l'épaule ; dans le Signe des quatre, c'est votre jambe qui vous fait souffrir ; alors que dans l'aventure si fébrilement nommée : Un aristocrate célibataire, vous évoquez une blessure par balle. Celle-ci serait intervenue pendant la bataille de Maiwand, lors de la seconde guerre anglo-afgane. Je suis surpris de lire que cette fois-ci, c'est l'un de vos membres supérieur qui est touché. Il me semble que votre couenne n'a jamais été percée par trois balles jezaïles, non ? Cela n'aurait pu m'échapper !

- Une seule blessure et la fièvre entérique qui en suivit, suffit amplement à me remémorer l'horreur des combats et la valeur d'une vie.

- Comment expliquez-vous vos erreurs ? Comment un homme sain d'esprit peut-il se tromper sur la zone corporelle qui, de temps à autre, le fait souffrir ?

- Ma foi, je n'en ai aucune idée. Est-ce seulement l'ultime indice prouvant ma totale admiration envers votre science. Je me suis si complètement mis au service de vos enquêtes qu'il m'arrive de m'oublier moi-même dans ces récits.

Holmes soutint mon regard un instant et lâcha une tirade qui aujourd'hui me blesse encore :

- Vous jouez trop le modeste, Watson ! Vous y tenez tout au contraire une place prépondérante. Je vous ai fait bien des fois ces remontrances. Non, vraiment. Ne sont-ce pas là, les prémices d'une pathologie en lien avec votre carrière de soldat ? Je n'ai jamais relevé en vous, ces sortes de hiatus qu'on remarque chez les aliénés. Mais...

Le souvenir du rêve confus dans lequel le détective expliquait que le dépeceur de White Chappell, n'était autre que moi, immergea de ma conscience. De peur d'être trahi par mes pensées, j'essayai en vain de refouler cette idée et repris cet échange pour combler le silence :

- Parlez-vous du charivari qui embrouille l'esprit de certains patients ? Je ne crois aucunement en être victime. Et je tolère mal la comparaison avec ces malheureux.

Holmes tournoyait dans la pièce en d'incessantes allées et venues. Il saisit un étui et en extirpa une cigarette. Il l'approcha de ses lèvres, craqua une allumette, puis s'amusa avec l'extrémité incandescente qu'il venait d'animer.

- Il y a pire, si je puis m'exprimer ainsi !

- Pire ? Que voulez-vous dire ?

Mon inquiétude devait s'exprimer de différentes manières. Devant Holmes, tous les hommes étaient nus, sans aucune possibilité de dissimuler quoique ce soit. (Aucun miroir ne me faisait fasse et je suis bien incapable aujourd'hui de décrire les véritables stigmates qui m'assaillaient. J'ai toujours eu à cœur de retranscrire le plus fidèlement possible notre relation. J'imagine donc simplement que mon visage avait viré au rouge et que mes mains tremblaient, tant j'étais décontenancé).

- Où nous trouvons-nous en ce moment, John Watson ? Où ?

Je quittai le siège pour le défier et répondis, outragé :

- Au 221 b Baker Street, Holmes? Je me demande si ce n'est pas vous qui déraisonnez, avec ces questions stupides ?

- Ah oui vraiment ? martela-t-il. Je suis totalement incapable de déraisonner, puisque par essence, le raisonnement est ma seule raison de vivre...

Il reprit sans prévenir :

« Chez qui sommes-nous ? Qui est ma logeuse ? »

Il empalma la dernière édition du Strand et le jeta dans ma direction.

- Doucement, Holmes ! fis-je en ramassant le quotidien.

Les humeurs de mon ami m'étaient devenues de plus en plus insupportables. D'ordinaire j'abdiquais bien volontiers devant l'emportement et l'irascibilité de Sherlock Holmes. J'avais déjà signifié aux lecteurs qu'au lieu de parler à un matelas, le détective préférait tout de même ma compagnie afin de mettre à l'épreuve ses théories. Cette fois-ci, c'en était trop ! Il ne pouvait me traiter de cette manière.

Je décidai cependant de remettre à plus tard ma révolte, avec l'envie expresse de découvrir ce qui chez moi, le mettait dans un pareil état.

- Allez à la page habituelle de votre chronique et lisez vos fantaisies ! ordonna-t-il.

Je fouillai tant bien que mal les quelques lignes éditées dans le journal, à la recherche d'une coquille et ne remarquai rien. Je me lançai à nouveau dans l'arène avec le sentiment d'avoir très vite à le regretter.

- Je ne vois vraiment pas ce qui vous chagrine, Holmes !

- Madame Tanner ! Il est écrit, madame Tanner, lorsque vous évoquez la propriétaire de ces lieux ! De quel tréfonds encombré de votre cerveau, ce sobriquet sort-il ?

- Je suis confus, Holmes ! m'entendis-je dire. J'ai le sang tourné...Je...Je...

- Bon sang, Watson ! Comment notre logeuse se nomme-t-elle ?

- Madame Hudson, pardi! Madame Hudson! Bien évidemment !

J'avais hurlé si fort le nom de cette dernière, qu'au bas de la bâtisse, elle demanda si j'avais besoin d'une aide quelconque.

Je lui répondis confusément quelques banalités et elle se tint dans ses appartements. Ce laps de temps, je l'avoue aujourd'hui, était également destiné à préparer ma défense. Cependant, aucune échappatoire ne semblait envisageable, pas même un sursaut de révolte. A peine esquissée, j'abandonnai ma garde et me laissai aller :

- Je ne sais vraiment pas quoi dire. Comment ai-je pu commettre de telles erreurs ?

Pendant que je parlais, Holmes avait écrasé ce qui restait de sa cigarette dans le fond d'une coupelle.

- C'est à vous de me le dire ! Le médecin, c'est vous !

Une onde parcourue mon corps tout entier et me fit tressaillir, tant j'étais angoissé à l'idée de mon propre diagnostic.

- Pensez-vous à la folie, Holmes ? A un dédoublement de ma personne ? Une sorte de Jekyll ?

- Avouez-le, vous n'êtes pas seulement ce compagnon débonnaire que vous n'avez de cesse de décrire dans les chroniques du Strand.

(Le cauchemar refit une nouvelle fois surface...)

« Vous aimez être confronté au danger, à la souffrance et au sang. Votre carrière de militaire et le choix de votre profession le prouvent.

- Vraiment ?

- Lors de notre première rencontre, croyez-vous Watson que je vous ai choisi par hasard ? Non, bien sûr. Vous étiez le compagnon idéal. Habitué à la violence des champs de bataille et aux autopsies, vous alliez m'assister sans faiblir. La mort vous attire, mon cher Watson. Elle est chez vous, comme une seconde nature. Une seconde peau, oserai-je dire ! Vous prenez plaisir à ses côtés !

- C'est ignoble !

- Ce n'est que la vérité ! Il va falloir vous y faire. Tout un chacun porte une part d'ombre plus ou moins assumée et vous ne faites pas exception.

Je m'affalai dans un sofa criblé d'impacts de balles (Holmes s'en était servi plusieurs fois pour des expériences de tir, avant de s'en prendre plus tard, aux murs de la pièce). Scrutant ce meuble, j'affichais une mine tout aussi mortifiée.

- Il y a des moments où je me demande si vous êtes bien réel, Holmes ?

- Ah ! Ah ! Nous y voilà ! Nous touchons l'os et même sa moelle ! Vous me dépeignez comme un être froid et insensible ! Presque abjecte ! Tout compte fait, ne suis-je pas infiniment plus honnête et transparent que vous ?

Je ne répondis rien. Du moins, c'est ce dont je me souviens. Mais, je dois dire que mon ami avait en tous points raison. Mon regard n'osait faire le tour de la pièce, de peur d'y voir les traces d'une quelconque machine à remonter le temps ou d'autres chimères que mon esprit malmené était capable, à cette époque, d'inventer.

Holmes reprit la parole, mais sur un ton plus calme :

- Les vicissitudes de la vie marquent de leurs empreintes le plus solide des hommes. Ces traces émergent parfois, comme un pieu du limon.

- Est-ce à dire que notre collaboration doit s'achever ?

Sherlock Holmes éclata de rire :

- Pas le moins du monde ! Je ne pourrais travailler avec nul autre que vous, Watson ! Vous êtes le collaborateur et l'ami parfait !

J'étais rassuré. Le détective m'assurait de sa confiance et cela me réjouissait. Pourtant, au décours de l'après-midi qui suivit, je riais jaune, encore sous le joug de cette conversation. A maintes reprises, j'avais ouvert le journal du jour, mais j'étais incapable de lire le moindre article. Je n'accédai pas aux caractères d'imprimerie lorsque je décidai de les parcourir. A la place, chaque mot proféré par Holmes résonnait sans cesse et entravait ma lecture. Je patientai encore un peu, pour ne pas avoir l'air de quitter le logis, désobligé et désorienté.

Au dehors, la pluie tombait drue. Je pestai silencieusement car je ne me voyais pas revenir chez moi à pieds et par ce temps. Une bonne balade aurait pourtant été très salutaire et m'aurait aéré les méninges. J'en avais bien besoin, vous le comprendrez sans peine.

Madame Hudson apporta du thé et des gâteaux. Holmes attendit qu'elle disparaisse sur le palier. Ses yeux luisaient d'excitation. Il jubilait d'aise, de devoir ainsi me torturer. C'est à ce moment qu'une lueur me vint. Je rayonnai soudain et lâchai :

- Parbleu ! Vous est-il venu à l'idée que ces erreurs venaient tout bonnement du typographe ? Je ne relis jamais les chroniques, une fois publiées !

- Je le sais, mon cher Watson ! Je le sais bien ! Je voulais vous mettre à l'épreuve et je me demandais combien il vous fallait de temps pour envisager une théorie différente de celle que nous venions d'énoncer ensemble. Assurément, l'ouvrier du journal a pu commettre ces bourdes.

- Holmes ! criais-je. Vous jouez avec moi, comme un forain trompe les badauds qu'il alpague.

Il avala goulument l'une des préparations de madame Hudson et faillit s'étrangler avec, tant il riait.

- Vous êtes candide jusqu'au bout des ongles ! Vous regardez toujours l'existence avec l'étonnement d'un jeune garçon.

Holmes se moquait de moi, sans même se dissimuler. Je devais réagir :

- Il faudrait savoir ! Tantôt, mes penchants mortifères guident ma vie, à d'autres moments je suis modelé par l'innocence.

- Nous sommes tous ainsi. Faits de deux blocs que tout oppose. Le lecteur, bien sous tous rapports, lui aussi jubile de percevoir, en survolant nos univers sordides : les méandres, les engrenages qui l'amènent à la résolution des affaires.

- Pas vous, Holmes. Pas vous. Vous êtes un véritable monolithe !

Le détective ne releva pas et poursuivit avec une tirade qui démontrait que j'avais tort :

- J'avais quelques heures à tuer et plutôt que de m'en remettre à la drogue où jouer du violon, j'ai préféré vous taquiner... Prenez vos effets, c'est l'heure, nous partons ! Il avait empoigné sa montre de sa longue main blanche, puis l'avait empochée aussitôt.

Je laissai choir le quotidien et me redressai, sans toutefois quitter mon siège.

- Nous partons ? Mais pour où ? Ne vous est-il pas venu à l'idée que des clients m'attendent ce soir ?

- D'ordinaire, vous transportez votre stéthoscope dans votre haut de forme, Watson ! Il n'y est pas. Il est facile de conclure qu'aucun malade ne vous a sollicité pour vous rendre à son chevet.

- Je suis aussi un homme marié et j'ai des obligations ! Pourquoi ne pas m'avoir prévenu ?

- Pressons ! Pressons ! Rhabillez-vous à la hâte, nous allons manquer notre homme !

J'allais lui répondre que je ne pouvais être à son entière disposition, mais Holmes avait déjà disparu. Je pressai le mouvement et je dévalai les escaliers après m'être revêtu. Lorsque je parvins sur le perron, mon camarade s'engouffrait déjà dans un cabriolet. L'averse m'obligea à le suivre. Qu'aurais-je pu faire d'autre ?

Je m'installai à l'intérieur du véhicule, tout dégoulinant des humeurs du ciel. Je m'ébrouais encore lorsque les deux chevaux qui constituaient l'attelage, virèrent soudain sur notre droite. Quelques instants plus tard, un autre angle de rue se dévoila au travers de la vitre de la cabine, puis les grumes sans feuilles de Regent's park. Je dévisageai Holmes et tentai de lire sur ses traits quelques plans machiavéliques de sa conception. Son air amusé confirma cette théorie. Son nez aquilin humait l'air humide et la commissure de ses lèvres se relevait ostensiblement. Le doute n'était pas permis : Il se tramait quelque chose et le cocher avait été payé pour effectuer le tour du quartier, pour seulement revenir sur Baker Street. Le véhicule qui nous transportait stoppa aux trois quarts de sa course. Depuis Marylebone Road, malgré le rideau de pluie et l'obscurité envahissant la ville, nous observions aisément la façade jaune du garni de madame Hudson. Mon camarade bascula son grand corps maigre en avant pour scruter la rue.

- Que se passe-t-il, Holmes ? Pourriez-vous m'informer ?

- Trop tôt, mon cher ami ! fit-il d'un ton cassant. Je promets de tout vous dire, un peu plus tard.

La voiture s'actionna à nouveau. Les deux chevaux hennirent d'aise. Sous l'ondée, le charroi devait leur paraître plus enviable que la relâche. Ils nous acheminèrent jusqu'au 221 b, sans que j'aperçoive qui que ce soit. De mon point de vue, Sherlock Holmes avait laissé la place libre en simulant un faux départ afin d'observer à distance, la venue annoncée d'un ennemi. Mais je me trompais.

- Quelqu'un devait-il se présenter chez vous ?

- Non, poursuivit-il tout aussi sèchement. Ce n'est pas le perron de madame Hudson que je surveille, mais les appartements d'en face. Ils ont été inoccupés fort longtemps. J'ai maintenant des raisons de penser qu'un intrus s'est infiltré dans les locaux laissés vides. Ceci afin de nous épier.

J'actionnais la vitre mobile du cab et penchais la tête pour apercevoir les fenêtres du bâtiment susnommé. Se sachant seul, quelqu'un avait éclairé l'une des pièces.

- Descendez, Watson ! Présentez-vous devant chez moi et entrez. Surtout, lorsque vous serez dans mes appartements, éclairez-vous et n'approchez sous aucune raison de la fenêtre ! Est-ce bien compris ?

Je n'ai jamais aimé l'impératif, même lorsque j'officiais au sein des troupes de sa majesté. Cependant, il m'était impossible de refuser cette proposition. Le danger exacerbait mes sens et m'y frotter rendait dérisoire tout amour propre.

Je m'exécutai donc. Très vite, alors que la flamme de la lampe se raidissait sous le globe de verre et illuminait le salon de Sherlock Holmes, la lueur, dans la maison d'en face s'affaiblit jusqu'à disparaitre totalement. Intrigué, je redescendis l'escalier et aperçus Holmes pénétrer dans l'immeuble opposé. Il avait tiré sa canne-épée de son fourreau. Je devinais sans peine qu'un combat allait avoir lieu. J'attendis une seconde ou deux, puis, bravant la pluie, je me lançai dans l'arène. Prêt à user de mon revolver, je le cherchais avec frénésie dans l'une des poches de ma gabardine et je finis par le dénicher. J'entrai dans l'immeuble et grimpai à l'étage. Holmes cheminait au travers des pièces du logement vide. L'odeur d'une lampe à pétrole envahissait les lieux, mais il ne trouva nulle trace d'un homme.

Quelque part dans la rue, il y eut cependant, un bruit ressemblant à du papier froissé.

- Il a pris la poudre d'escampette en passant par l'arrière du logement, dit le détective.

Se retournant vivement, Holmes remarqua une canne orthèse sur le plancher.

- Oubliée par le fugitif ? m'enquis-je lorsque je m'approchais.

- Probable ! répondit Sherlock Holmes en examinant l'objet. Celle-ci est en érable. Voyez ces encoches et ces marques, près de l'extrémité ! Savez d'où elles proviennent ?

- Ma foi, non ? Mais je dirais que son propriétaire est peu soigneux et violent ?

- Peu soigneux et violent, certes... J'ajouterais : gaucher et de taille moyenne, cela ne fait aucun doute. Mais surtout, il a l'habitude d'avertir les cochers afin de stopper sa course, en heurtant de sa canne de marche, les arceaux intérieurs des charrettes anglaises. C'est un gaucher, assurément. Il est très clair qu'il frapperait tout autrement s'il était droitier ou ambidextre. Quant à sa taille, la dimension de l'ustensile, nous l'indique.

Holmes le compara avec sa propre canne-épée. D'après lui, l'inconnu avait sensiblement ma taille

Sherlock Holmes se mit à scruter le pommeau. Il se rendit près de la lampe, alluma la mèche. A l'extérieur, il faisait maintenant tout à fait nuit. Le seul faisceau d'une allumette ne lui permettait plus d'analyser l'objet, dans des conditions acceptables.

- Remarquez cette sculpture à tête de canard, reprit-il.

- Rien de plus banal, non ?

Le pommeau représentait l'un de ces tadornes ou autres colverts que les londoniens en mal d'argent, mais avec grandement besoin de reconnaissance, affectionnaient ces dernières années.

- Tout à fait, Watson. Or ce détail, pardonnez-moi, n'est pas celui qui a attiré mon attention. Sans être une canne à deux pence, nous ne tenons pas là un objet hors de prix. Au regard de son prix, il se situe dans une gamme plutôt moyenne.

- Et alors ?

- Alors ? Ceci !

Holmes empoigna fortement l'extrémité de la hampe de bois protéiforme. Celle-ci tourna sur elle-même, lorsqu'il amorça une traction. Une fois la boule ôtée, le détective démontra que la canne était creuse.

Intrigué, je m'avançai.

- Y a-t-il quelque chose de logé en son sein ? demandais-je.

Holmes regarda dans la canule.

- Rien ! Elle est vide. Désespérément vide.

- Dommage, fis-je désenchanté.

Le détective pointa son regard affuté à l'intérieur du cylindre, puis il me rendit la canne.

Je l'observai minutieusement. Mon camarade ne me laissait jamais l'honneur de découvrir des faits nouveaux. Non. Je le savais, il me mettait simplement à l'épreuve.

A première vue la canule semblait vide. Je m'aidais de la lueur de la lampe à pétrole pour mieux l'examiner. Lorsque je relevai le regard, Holmes affichait une mine hilare.

- Qu'en pensez-vous, Watson ?

- Il y a trois lettres gravées dans le fuseau.

- DCA. Mais encore ?

- Est-ce des initiales, selon vous ?

- De quoi d'autre pourrait-il s'agir ?

- Elles sont écrites à l'envers, n'est-ce pas étrange ?

Il y eut dans l'air (et c'était la seconde fois) un bruit de froissement. Comme une page qu'on tourne, plus précisément. Sherlock Holmes s'arrêta de respirer puis alla à la fenêtre, sans faire de remarque.

Soudain mes yeux se portèrent de l'autre côte de la rue. Dans l'appartement d'Holmes, maintenant plongé dans le noir, quelqu'un nous épiait avec insistance. Une onde glacée me parcourut le dos.

- Regardez Holmes ! Quelqu'un nous épie de chez vous !

Ce, à quoi j'assistais déboussola mes sens. Un visage lunaire apparut derrière les vitres. Ce n'était pourtant pas l'opalescence de sa chair qui me fit pousser un cri d'effroi. Ce n'était pas non plus, l'idée qu'un inconnu cambriolât mon ami alors qu'il nous avait trompés en nous dirigeant vers cet appartement vide. Non ! La terreur qui m'envahit provenait d'un seul et même fait : Le visage m'était très familier. Il me sembla, un instant durant que c'était le mien.

Holmes éteignit la lampe. En face, la silhouette disparue.

- Qu'avez-vous vu, Watson ?

- Je ne saurais le dire avec certitude. Toutefois, j'ai bien cru voir mon sosie.

- Votre sosie ?

Holmes adopta une mine circonspecte. Je me tournai vers lui. Il fit alors volte face et quitta la pièce en évoquant la sécurité de madame Hudson.

Nous retraversâmes la rue en prenant soin de ne pas glisser dans le crottin. Celui-ci avait été déposé toute la journée durant, par les nombreux chevaux. Les agents de la voirie destinés à cette tâche n'avaient pas encore œuvrés dans le secteur de Baker street. Il fallait alors être très prudent.

Au son de nos voix, la logeuse vint nous ouvrir. Voyant nos regards ahuris, elle s'enquit sur la raison de notre inquiétude. Holmes s'engouffra dans l'immeuble, sans prendre le temps de lui répondre. Il la bouscula presque et grimpa l'escalier prestement. Je n'avais pas abordé la première volée de marches qu'il surgit à nouveau.

- Il n'y a personne ! On se joue de nous, mon brave Watson !

Madame Hudson leva le nez et répondit :

- Personne ? Non, personne n'est entré depuis votre départ précipité.

- Pourtant, madame Hudson, le docteur Watson a vu un visage près de la fenêtre là-haut !

La propriétaire se mit à rire et interjeta :

- Qu'avez-vous bu tous les deux, pour me raconter de pareilles sornettes ? Tout à l'heure, j'ai soigneusement refermé la porte à double tour ! Il est donc impossible que quelqu'un ait pu entrer !

Holmes me fit signe de monter. Je m'exécutai, laissant notre logeuse digresser sur notre conduite.

- Qu'est-ce que cela veut dire ? demandai-je, tout en regardant sous le lit d'Holmes et derrière ses tentures de rideaux.

Il s'était assis dans son vieux fauteuil, l'air pensif et je me mis à le harceler de questions.

« Vous ne me répondez pas, mais je sais déjà que vous avez votre petite idée sur cette affaire, n'est-ce pas ? Si tantôt, vous m'avez fait attendre, ce n'est pas pour rien, non ? Vous sembliez savoir qu'un individu vous observait. Je ne me trompe pas, Holmes ?

- En effet. J'ai remarqué un drôle de manège dans l'appartement d'en face. Quelqu'un m'épie depuis plusieurs jours.

- Votre vie est-elle en danger ?

- Il ne me semble pas. Nous jouons tout au plus au chat et à la souris.

- Mais vous saviez que l'intrus allait se manifester à une heure précise ?

- Oui. C'est un fait, répondit Holmes. Il avait allumé sa pipe et tirait sur le fourneau avec application.

- Comment connaissiez-vous l'heure à laquelle il allait sortir de sa tanière ?

- Parce qu'elle correspond à la tombée de la nuit. C'est tout simple. Nous avons fait semblant de partir et l'homme a allumé la lampe. J'avais remarqué qu'il attendait que je sorte pour activer la sienne. Et puis, comme tout un chacun, un espion surveille plus facilement vos faits et gestes à l'intérieur d'une pièce, lorsque vient la nuit, puisque nous activons les lampes.

- Mais qui est-il et que veut-il ?

- Je ne peux répondre ni à l'une ni à l'autre de ces deux questions, Watson ? Je me dis que vos écrits attirent forcément des curieux. Vous avez révélé mon adresse à tout le monde. Chacun connait le 221b Baker Street. Il n'est pas rare que des lecteurs m'interpellent ! Je ne vous l'ai jamais dit, mais votre souci du détail romanesque, me plonge trop souvent dans l'embarras. L'un dort sur le devant de l'immeuble pour m'alpaguer, l'autre crie sous ma fenêtre pour me demander un autographe.

- Ah oui ? fis-je innocemment.

- N'êtes vous jamais incommodé, en ce qui vous concerne ?

La mine contrite de Sherlock Holmes, s'était muée en une face inquisitrice.

- Si. Je l'avoue. Certains se font passer pour des malades, seulement pour m'approcher.

- C'était imparable. La rançon du succès...

Je m'approchai de la fenêtre, persuadé que je ne courrais aucun danger.

- Et ce bruit ? continuais-je.

- Quel bruit ?

- Comme le bruissement des feuilles dans le vent !

- Ah ! Celui-là !

- D'où peut-il provenir ?

Holmes resta interloqué un moment et pour une fois avoua :

- Je n'en sais fichtrement rien ! Cela fait des jours et des jours que je l'entends. Cette affaire ne me dit rien qui vaille. Celui qui erre de l'autre côté de la rue, est insaisissable.

- Ce n'est donc pas un fanatique ordinaire.

- Non.

Je jetai un regard circulaire à la pièce.

- Il semble qu'il n'ait rien volé, ici.

- Ce n'est pas un cambrioleur, comme vous le dites tout à l'heure.

- Je le comprends, maintenant. Mais comment a-t-il pu entrer ici ?

Ma question resta dans l'air, sans obtenir de réponse. Holmes prit quelques bouffées de tabac puis lâcha de façon abrupte :

- Watson ! Éloignez-vous à nouveau de la fenêtre, accroupissez-vous et tâchez de jeter un regard discret sur la façade d'en face.

Je frissonnai en pensant qu'un étranger puisse changer de postes d'observation à l'envi et sans qu'on l'appréhende.

- Quel diable, est-ce donc ? chuchotai-je, tout en suivant les conseils de mon ami.

Au bas du carreau, je tentai d'apercevoir quelque chose. Mis à part les préposés aux becs de gaz, dont je pouvais deviner le haut de l'échelle, personne n'animait la rue. Intrigué, je tournai la tête vers Holmes. Sans bouger de l'endroit où il était assis, il pointa sa pipe fumante vers l'extérieur et me désigna l'immeuble opposé.

Cette nouvelle vision m'impacta plus fortement encore. Le visage de l'homme, dont les traits ressemblaient aux miens, nous fixait. Les similitudes étaient cependant limitées. Malgré ma position inconfortable et l'éloignement du siège de Sherlock Holmes, nous pûmes observer un faciès bien plus rond et large. Il portait également une moustache, mais elle différait en plusieurs points avec la mienne.

Comme la première fois, l'apparition fut très brève et cette fois-ci, c'est le crissement d'une plume sur du papier qui se fit entendre. Le bruit résonna, comme si nous demeurions sous la voûte d'une cathédrale.

- Très étrange phénomène, se contenta de dire mon camarade.

- Croyez-vous qu'il s'agisse d'un tour de passe-passe ? Ou encore, et même si je n'y crois guère, sommes-nous en présence d'un être surnaturel ?

- Il n'y a pas de fantastique en ce bas monde ! Ni diable ni dieu, d'ailleurs. N'en déplaise aux simples d'esprits, pas plus de fantômes que d'êtres chimériques !

- Bien évidemment, Holmes ! Dis-je, l'attention rivée sur la rue. De ce fait, j'avais le plus grand mal à écouter mon camarade. Mais celui-ci poursuivit tout de même sa démonstration :

- Tout, absolument tout, répond aux lois de la physique ! L'absence de dieu est d'ailleurs aisée à établir.

Je dressai l'oreille, surpris par le sujet introduit par mon ami. J'étais agnostique, ces propos liminaires ne me gênaient pas outre mesure. Or nous n'avions jamais abordé l'existence de Dieu et cette conversation me stupéfia.

- Je me demande de quelle façon vous pourriez procéder, s'agissant de prouver que Dieu n'existe pas et par la même, les entités surnaturelles ?

- Élémentaire ! Les croyants répondent toujours de la même façon aux questions posées par la science : « c'est Dieu », prétendent-ils. Cette seule réponse, pose là, un postulat unique. Celui-ci ne peut évoluer. A l'inverse de la science, il est fixe et bloque le cheminement de toute spéculation. Il n'y a aucune mise à l'épreuve. Les choses sont dites, dictées depuis des millénaires, sans altération possible. Cette pensée est donc fausse, puisque tout ici, doit être soupesé, testé et prouvé. Les croyants en un dieu unique, ignorent qu'ils adorent tout simplement une boule d'hydrogène !

Mes yeux s'écarquillèrent à cette annonce. J'avais pourtant l'habitude qu' Holmes utilise des images théâtrales surtout lorsqu'il s'agissait d'évoquer certains phénomènes.

- Une boule d'hydrogène, comment cela ?

- Mon cher Watson, tout simplement le soleil !

- Bien évidemment, Holmes. Bien évidemment. Les jours de la semaine rappellent les astres de notre système solaire. Lundi ou Monday évoque le jour de la lune, jusqu'à dimanche ou Sunday, le jour de l'office, celui-ci signifie : le jour du soleil.

- Rappelez-vous bien avant : Yahvé, Ra, Ré ou Amon, le dieu solaire égyptien ! Tout mystère a toujours une résolution physique. Et celui qui nous intéresse ne fait pas exception.

- Avez-vous un quelconque début de théorie, s'agissant de celui-ci ?

Sherlock Holmes tira de nombreuses fois sur sa pipe de bruyère. Je savais qu'il ne répondrait à aucune de mes sollicitations, avant que son cerveau éprouve plusieurs hypothèses. Il posa sa pipe sur le rebord de la cheminée, consulta plusieurs annuaires, puis joignit ses mains devant son visage et dit :

- Rentrez chez vous, Watson ! Il se fait tard et il ne pleut plus.

- Bien. Je cours de ce pas à la station de fiacres, avant qu'une nouvelle averse ne détrempe nos rues.

J'enfilai mon manteau à la hâte, j'ouvris la porte de l'appartement et le saluai.

- Bonsoir, fit Holmes, alors que je dévalai les premiers degrés de l'escalier.

Je me retrouvai dans Baker Street, alourdi par un drôle de pressentiment. J'allongeai le pas jusqu'au bout de la rue et me dirigeai jusqu'à la station de fiacres de Regent's Park. Aucune voiture n'était présente. Je pestai contre le sort et la malchance. Soudain, il me sembla apercevoir au loin, la silhouette de l'homme qui tout à l'heure, surveillait l'appartement de Sherlock Holmes. Je le hélai. Il tourna sa face pâle vers moi, tel un hibou sur sa branche, regarde dolemment sa proie. Puis, il se rua à travers le parc assombri par la nuit. Je m'élançai après lui. J'avais véritablement l'impression de courir après moi-même. Tout, chez lui, rappelait ma gestuelle. Sa façon de se mouvoir, le balancement de ses bras, le choix même de sa vêture, m'évoquait. Poursuivre mon double me plongeait dans un profond malaise. Pourtant, je m'obligeais à me lancer après lui. Mais ma course semblait vaine et terrifiante. De grands hêtres pointaient leurs doigts noirs sous un ciel sans lune. Il était très difficile de suivre quelqu'un dans ces conditions.

A certains moments, le fugitif apparaissait dans une allée. A d'autres, sa silhouette sombre se dérobait derrière un bosquet. De la sorte, je me guidais souvent en m'aidant du martellement de ses pas dans le sable des chemins ou dans la boue des pelouses. Plus d'une fois, je le rattrapai, mais jamais jusqu'à le toucher. Je haletais fortement sous l'effort et ce faisant, mon haleine se condensait dans l'air froid et humide. Chose étrange chez lui, rien ne sortait de sa bouche. Éreinté, j'abandonnai la course, car tous les deux, nous ne jouions pas à armes égales. A regret, je laissai le fuyard disparaitre, sans aucune possibilité de continuer à le pourchasser.

Là encore, ce son mystérieux claqua sous la voûte des nuages. Une grande page blanche apparut à la place des lourds cumulo-nimbus. J'étais gagné par la folie. Je n'en doutais plus, à présent. Peut-être un surcroit de fatigue, qui sait ? Je fus pris de tournis, puis d'une crise catatonique et enfin je m'écroulai à même la boue.

Bien plus tard, lorsque je rouvris les yeux, le visage exsangue de Sherlock Holmes envahit mon champ de vision. Il était penché sur moi, comme je le faisais moi-même avec mes malades.

- Vous n'avez pas pris de fiacre, à ce que je vois ?

Je me hissais quelque peu. On m'avait acheminé jusqu'au logis de Holmes.

- Vous... Vous êtes perspicace ! réussis-je à dire, malgré ma bouche pâteuse.

- Vous courriez comme un garenne, puis vous vous êtes écroulés.

Je me redressai tout à fait, comprenant que Holmes ne s'était pas contenté de fumer sa pipe sans bouger de chez lui.

- Vous me suiviez, donc ? Avez-vous vu notre homme ?

- Oui. Oui. Je l'ai vu.

- Avez-vous pu l'appréhender ?

- Hélas. Il nous a échappé, une fois de plus. Mais notre affaire avance. Cela fait quasiment deux jours que vous êtes étendu là. J'ai pu mettre ce temps à profit.

- Ah oui ? Fis-je, trop heureux d'en savoir un peu plus.

- Rappelez-vous cette canne de marche et les marques provenant de coups répétés. Je suis allé à la station de fiacres, arguant que notre mystérieux espion empruntait ceux-ci couramment. J'ai inspecté l'intérieur de plusieurs voitures. Deux d'entre elles comportaient des rayures caractéristiques sur l'intérieur de la capote. J'interrogeai les cochers et leur parlai du comportement ardent de notre espion lorsqu'il s'en prenait à leurs fiacres. L'un deux m'assura que nombre de ses clients faisaient bien souvent de même. Je me mis à décrire notre coquin, parlant de votre ressemblance à tous deux. Ces conducteurs vous connaissent, et un certain Clyde Longbridge avait également cru vous reconnaitre en chargeant notre inconnu. Il me certifia qu'il se souvenait que l'homme était lui aussi médecin. « Un médecin pour les yeux, me dit-il.

- Un ophtalmologue ?

- Oui, il aurait délaissé cette discipline à présent.

- Et où officie-t-il ?

- On ne le sait pas encore. Or, il prenait le cab, non loin d'ici.

- Un médecin dans ce quartier, il ne peut passer inaperçu, non ?

- En effet !

- Mais que nous veut-il ?

- Rien, peut-être !

- Rien !? m'exclamai-je.

- Juste nous observer.

Je me posai mille et une questions. Les idées tournoyaient dans ma tête, sans qu'aucune réponse ne s'impose.

- Mais pourquoi, donc ? Qu'y a-t-il à observer ?

Holmes poursuivit sans prêter attention à mes interrogations :

- C'est aussi un excellent boxeur...

Mes yeux s'arrondirent soudain.

- Comment le savez-vous ?

- Il vous a mis know out, en un coup.

Soudain, une douleur sourde émanant de mon lobe temporale, s'activa.

« Je peux juste vous dire que s'il est toujours médecin, il gagne sa vie autrement.

- C'est-à-dire ? Expliquez-vous Holmes ?

- Oh, je n'ai pas grand-chose à détailler. Les éléments sont flagrants ! S'il passe son temps dans l'appartement d'en face, à nous surveiller, il ne doit pas avoir beaucoup de clientèle. Donc, nous savons qu'il a été ophtalmologue quelques temps, hors de Londres (dans cette ville, il n'y a jamais eu de médecin ophtalmologue officiant dans cette discipline et portant ces initiales). Il a peu de client et peu d'argent, comme l'atteste son emploi du temps et cette canne abandonnée. Il se lassera bien un jour et je ne consacrerai plus une minute à cette enquête. C'est dit.

Je compris assez vite que Sherlock Holmes me cachait un grand nombre d'autres indices. Il me laissa me remettre quelques heures encore et se terra dans un parfait mutisme au sujet de cette singulière affaire. Jamais, de sa part, je ne pus récolter d'autres éléments à ce sujet. Il n'y eu plus jamais aucune manifestation de l'intrus. Et, comme je le soulignais, Holmes refusa à nouveau d'en parler.

Cet inconnu n'était pas un client du détective, puisque jamais il ne s'annonça à lui. (Madame Hudson m'aurait informé de sa venue, s'il s'était présenté en mon absence).

Plus tard, comme chacun le sait, Holmes et moi avons à nouveau cohabité. Ce gaucher, me ressemblant traits pour traits, n'aurait pu approcher du 221b Baker Street, sans que je le sache. C'est à exclure.

Je tentai d'évoquer ces sons étranges, pareils à des froissements de papiers et j'obtins toujours la même réponse de la part du détective. « Nous avions tous été victimes d'hallucinations », il n'y avait pas à revenir sur ce point. Je n'obtins jamais d'autres explications, même si cela ne me satisfit pas. Holmes céda sur un seul point, cependant : il me légua la fameuse canne orthèse. Ainsi, j'eus amplement le loisir de la contempler depuis toutes ces années.

Il y a tout juste quelques semaines, on me fit appeler au chevet d'une épouse dont le mari était en voyage. Lorsque je parvins à la hauteur de la maison, sur Montagu street, je vis le caducée installé sur la porte. Je compris ainsi que je me rendais chez un confrère. La femme était tuberculeuse comme la mienne et souffrait d'une intense crise de toux. Je procédai aux actes les plus élémentaires lors d'une pareille affection. J'allais quitter les lieux lorsque je remarquai un vestibule dont la porte était à demi entrouverte. Je jaugeai le mobilier et gageai que cette partie du logement était habituellement occupée par le maitre de ces lieux.

Une dizaine de livres des aventures de Sherlock Holmes trônait sur un bureau. J'étais ravi que ces ouvrages soient lus par un médecin et me félicitais intérieurement, car le nombre de publications présentes dans la pièce prouvait que l'homme était très amateur. Mon attention fut rapidement attirée par une pile de feuillets manuscrits. Un titre apparaissait : c'était celui des hêtres rouges. Je saisis les liasses de notes et ne reconnus pas mon écriture. L'histoire était en tous points la même, mais la calligraphie m'était totalement étrangère. Le sang me monta au cerveau. Je chancelai, comme je l'avais fait au beau milieu de Regent's Park. Pourtant cette fois-ci, je trouvai la force de sortir du domicile de la patiente et grimpai dans le Dog-Car, car celui-ci patientait dans la rue.

Chez moi, je me jetai à corps perdu sur mes notes en hurlant. Là aussi, l'écriture m'était étrangère. Effaré, je fouillai d'autres cahiers. Une signature apparaissait systématiquement au bas des manuscrits et sur l'ensemble des livres dont j'étais l'auteur : celle d'un certain Doyle. Arthur Conan Doyle.

Qui était ce Doyle, mis à part un imposteur ? Comment s'était-il accaparé mes textes ? Par quel stratagème avait-il remplacé mes notes par les siennes ?

Le son du grattement d'une plume sur du vélin, envahit la pièce et retentit au dessus de moi...

Je courus chez mon éditeur, forçai sa porte et lui racontais tout de go ma mésaventure. Celui-ci écarquilla grand les yeux et me lança :

- Doyle, vous avez grandement besoin de repos !



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