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Accueil » Fictions » Les Fonds de tiroirs
par
José Delporte
Ses autres fictions
Les Fonds de tiroirs Décembre 17, 2014

L'instant d'avant, encore occultés par la vitre, les bruits de Baker Street m'étourdirent lorsque j'actionnai la crémone de la fenêtre. Je séjournais depuis déjà de nombreuses années dans Londres, mais à ce moment précis, je pris conscience du tumulte produit par la mégapole. Et ce vacarme - je puis vous le certifier, comme l'un des diagnostics évalués auprès de mes trop rares patients - ce vacarme, vous dis-je, en lien avec la croissance de la ville, étouffait sans cesse d'anciens pacages, chavirait de paisibles forêts, dévorait d'antiques villages et hameaux. Son bourdonnement et son amoncellement de tôles d'acier, de bois, de briques, de boues et de déchets organiques, englobaient tout et l'annihilaient avec une voracité inégalée. Je visai les sabots des chevaux martelant les pavés, puis les cintres ferrés des roues des cabriolets. Ils faisaient un bruit infernal et s'ajoutaient aux clameurs des vendeurs à la sauvette, aux clappements des passants, aux jappements de quelques chiens blancs, bistres ou noirs. Laissant le contrebas de la rue cadencé par le fracas des fouets des cochais, mon regard se porta brièvement sur les toits de la capitale. Du moins, ce qui m'était donné d'apercevoir. C'est-à-dire, une infime partie - Le garni loué par Holmes n'était situé qu'à une hauteur très raisonnable. Il m'interdisait une vue en surplomb, lorsqu'il s'agissait de ces toitures dont je voulais décrire la particularité -. Ces toits semblaient en fait, soutenir le ciel, lui servir de béquilles, tant celui-ci était bas. Sa couleur ardoise, presque uniforme, lui donnait des airs de quelques parements parisiens et semblait exotique pour tout cockney qui se respecte.

Le vent venait de forcir. La pluie s'annonçait. Le soleil ne se montrerait pas aujourd'hui. Je m'étais dispensé de lire au sein du Times, la nouvelle rubrique météorologique. L'astre diurne n'avait pas rougeoyé le soir précédent. C'était plié pour les vingt quatre heures à venir.

Je me dégageai enfin du Bay Window que les français articulent mal. Je refermai son battant vitré et me tournai vers Holmes. Il tirait sur sa pipe en m'adressant un sourire railleur. Cette mimique, couramment observée chez lui, me mettait mal à l'aise. J'avais plusieurs fois relaté ce sentiment dans mes chroniques. Je savais donc ce qui allait advenir en appréhendant les propos de mon hôte.

- Vous avez une drôle de mine, Watson ! Il est vrai que vos gens sont absents et que vous devez, ci fait, vous occuper de nombreuses tâches ingrates à la maison. Ô Lutèce, s'il m'était donné d'y séjourner !

- Oui. C'est exact, mes domestiques...

- Inutile de me le confirmer.

J'écarquillai les yeux, presque à les faire sortir de leurs orbites. Pourtant grandement prévenu par tant d'années de camaraderie, je m'étonnai encore des talents de mon ami.

- Mais diable, comment faites-vous donc ? Comment pouvez-vous savoir ces chos... ?

Je balbutiai quelques phrases inaudibles et mon visage s'empourpra. Sous le regard d'aigle d'Holmes, la mécanique était lancée. Je le questionnai, puis dans un second temps, je doutai de ses talents alors que j'entamais d'un ton revanchard ses brillantes capacités.

Comprenant cet état de malaise, il réagit vivement en relâchant au niveau du fourneau, plusieurs volutes de fumée.

- Ne me faites pas l'offense de douter de mes talents. Vous allez me dire que je me suis renseigné sur votre compte en rémunérant quelques espions en guenilles.

- Précisément, oui.

- Douterez-vous toujours de moi, Watson ? fit-il d'un ton las.

J'esquivai cette demande en le questionnant moi-même.

- Vous qui savez tout, vous êtes à même de me dire ?

- Eh bien, oui. Je le suis. Vous narrez mes faits et gestes. Vous me déifiez, me glorifiez dans vos comptines, mais vous ne comprenez toujours pas la mécanique de mes pensées.

J'allais m'asseoir afin de masquer mon embarras. Je choisis par dépit, un Chesterfield moelleux, installé tout près de la cheminée.

- Je crois tout le contraire, mon cher Holmes. Il y a toujours chez moi, cette satanée ambivalence : le cumul du doute, de déférence à votre égard et cette atteinte à mon égo, qui me fait combattre contre l'évidence. En clair, vous êtes un personnage hors du commun et une part de moi ne l'accepte toujours pas.

Je le fixai intensément, prompt à entendre la manière dont il avait perçu que mes gens étaient absents et je repris.

- Comment saviez-vous pour mes domestiques ? Ah oui, évitez de me dire que c'est élémentaire ! Car, là encore, mon amour propre est au plus mal lorsque vous effectuez cette remarque.

- Vous avez du charbon sur l'emmanchure de votre chemise, mon brave.

Je tordis mon avant-bras, à la manière d'un prisonnier soumis qu'on menotte.

- Oui et alors ? Cette trace peut provenir de calamine ferroviaire... Tenez, pas plus tard que tout à l'heure, j'ai croisé un dessinateur. Il tenait en main son fusain...

- Vous n'avez pas pris le train, ce matin et vous n'êtes pas du genre à remettre la même chemise deux jours de suite. Le fusain, lui aussi, n'a rien à voir avec notre affaire.

Je me penchai vers l'âtre devant moi.

- J'aurais pu tout aussi bien, comme je le fais à cette minute, me saisir d'un brasero, le présenter ainsi aux flammes et allumer un de ces cigares de la Caribbean Compagny. Dans ma hâte, je me serais taché et...

- C'est votre premier cigare de la journée, Watson ! Sa voix grimpa d'un ton ou deux tons. Pour qui me prenez-vous ? Ils vous jaunissent les doigts, alors que présentement, ils sont nets. De plus, après quelques bouffées, vous ne cessez de les porter à votre nez, car vous en détestez l'odeur. Odeur, qui du reste, par l'entremise de vos vêtements, vous n'avez pas acheminé, alors que je vous accueillais.

- Alors, je ne vois pas ?

- D'ordinaire, ce sont vos gens qui transportent les boulets d'anthracite pour le poêle. Examinez vos chausses, elles portent au quart de votre hauteur, la trace du seau voué à la houille. Vos gens sont donc partis pour diverses noces.

- Un parent malade ou je ne sais quoi. Et cette tirade « Ô Lutèce... ? Pourquoi avoir ensuite évoqué Paris ?

- Parce qu'à la fenêtre vous pensiez à la guerre des Bourgs et à cette ville !

- Morbleu ! Vous êtes impayable !

J'étais décontenancé par le pouvoir extraordinaire de cet homme. Comment avait-il deviné ? Alors que je regardai à l'extérieur, je pensais à Paris et à ses ardoises grises ? Nulle magie, bien évidemment. Il allait me faire une nouvelle leçon sur la science de la déduction. Je ne le permettrais pas. Étant son chroniqueur, j'avais maintes fois prouvé mes capacités de compréhension dans cette matière. Nous ne sommes plus, fort heureusement, à l'époque de l'Étude en Rouge. Je ne suis plus ce soldat mal dégrossi.

- Alors, je vous écoute ? m'enquis-je, tout en ne dissimulant pas mon admiration.

- Votre étourdissement de tout à l'heure n'est pas dû au brouhaha de la rue, mais au fait que vous vous souveniez de Catherine, cette jeune femme française rencontrée à Durban pendant la guerre de Boers.

- Elle était certes de Paris. Je regardais les toits de notre bonne vieille ville et je fus surprit d'y trouver quelques ressemblances.

- Vous pensiez à cette femme. Lorsque d'aventure, vous l'évoquez vous vous grattez sous le menton ou d'autres fois, l'oreille. Vous avez ouvert la fenêtre parce que vous manquiez soudain d'air. Alors que vous lisiez le Times, votre regard s'est détourné du quotidien, vous vous êtes gratté cette glotte, puis vous avez haleté. Vous vous êtes alors rapproché de la fenêtre et vous avez chancelé.

- Peut-être, oui.

Holmes me fixa durement. Je me souviens de l'intensité de ses prunelles.

- Peut-être ?

- C'est certain. Tout est exact. Comment dire ? Vous avez mille fois raison : Je pensai à Catherine Marchand.

- Vous auriez pu l'épouser.

- Cela ne s'est pas fait. Je suis très bien avec Mary, savez-vous ? Il n'y a aucun... Mais, quelque fois ce souvenir vient me hanter. Bref, j'ai cru que cet étourdissement soudain, provenait du bruit de la ville. C'était d'évidence une erreur. Vous me connaissez mieux que moi-même.

- C'est tout à fait réciproque, Watson. Vous lisez très bien en moi, également. Même si, pour divertir le lecteur, il vous arrive de me prêter des intentions que je n'ai pas.

- Je crois que votre frère est bien meilleur observateur que moi.

- Certes ! Accepta le détective, en humidifiant l'extrémité de sa pipe de bruyère. Votre modestie, nuit à vos nombreux talents, mon cher ami.

J'approchai le fauteuil, me saisi d'une boule à thé, puis quelques secondes plus tard, évoquant l'Afrique du Sud, me versai une tasse de rooibos du Cederberg. Je n'étais pas sans remarquer le rictus d'Holmes, lorsque je choisis ce breuvage.

- A votre tour, Watson, pouvez-vous me dire ce qui me préoccupe en cet instant ?

- Eh bien, grand Dieu, il est vrai qu'à vos côtés cette inclinaison devient de plus en plus naturelle chez moi. J'aurais peur cependant d'être ridicule.

- Allez-y ! Fit Sherlock Holmes, presque hilare. Faites-moi voir ce dont vous êtes capable !

- Je ne sais...

Je décidai de me lancer dans l'arène, mais sans grande conviction. Il me fallait trouver un angle d'attaque et je le saisis au vol, lorsque je détaillais le plateau du petit-déjeuner.

- Oui ? reprit-il en signe d'encouragement.

- Lorsque la propriétaire a monté ce brunch, vous ne lui avez pas fait remarquer qu'un détail vous agaçait. Le parfum des brioches au beurre s'exhalait dans la pièce et pourtant vous sembliez irrité. Il manquait ces délicieuses choses qu'elle concoctait encore, il n'y a pas deux semaines.

- Ah oui ?

- Ces tartelettes à la mirabelle ou autres fruits. J'ai cru repérer l'amorce d'une grimace, une sorte de dépit lorsque madame Hudson a déposé ce plateau devant vous.

- Mes compliments, John ! Mes compliments.

Je restai sourd à ce panégyrique et m'interdisais toute manifestation de gloire, car je savais qu'il n'en avait pas fini avec moi. Holmes est l'un des ces animaux sadiques qui s'amusent avec leurs proies avant de les croquer pour de bon. Je me gardais bien de fanfaronner.

- Vous avez mangé de bon cœur, malgré tout. Vous aviez, peu avant, fait mine de jouer de votre violon, mais cette envie s'était aussitôt dissipée, en vous. Une affaire est donc en vue, n'est-ce pas ?

Son œil rapace s'aiguisait sur moi, scrutait mes contours et la moindre de mes mimiques. Il restait néanmoins détendu.

- Il ne fait aucun doute que ma science vous imbibe, Watson !

- J'évite cependant de trop en user sur mes patients. Mais cela me titille quelquefois et je me laisse aller à diverses déductions, s'agissant de leur quotidien. Cela me met dans des situations embarrassantes...

- Notamment lorsque vous découvrez par vos observations qu'ils mènent une double vie.

- Oui, c'est tout à fait cela. Donc une affaire est en vue. Une affaire de la plus haute importance et celle-ci pourrait avoir des conséquences déconcertantes pour notre pays.

- Fameux, Watson ! Quel stade donneriez-vous à l'énigme dont je suis chargé ?

- Un ultime degré, puisque vous êtes resté éveillé toute la nuit.

Je me levai, gagnai la chambre et le lit. Holmes me suivit. Le lit était défait, ce qui prouvait mon erreur. Holmes se mit à rire. Je ne m'en laissai pas compter et je repris avec obstination :

- Vous ne vous êtes pas couché. Vous avez froissé les draps dans le seul but de me dérouter. D'ordinaire, vous faites tomber cet oreiller au pied du lit et là, il est en place. Autre chose !

(Je revins près de la cheminée du salon), vous avez fumé toute la nuit. Cela vous aide à réfléchir, puis avant mon arrivée, vous avez dissimulé vos cendres dans le foyer. J'ai pu m'en apercevoir, tout à l'heure, lorsque j'allumai le brasero pour mon cigare. Vous aviez prévu de me mettre à l'épreuve, ce matin, n'est-ce pas Holmes ?

- Effectivement.

Holmes sourit. Je pouvais apercevoir sa langue noircie par le tabac

- Vous avez aéré la pièce, bien évidemment, afin de dissimuler votre veille et vos excès. Une nuit si agitée ne peut être en lien qu'avec un travail de première importance.

- Est-il possible de m'en dire plus encore ?

- Peu de choses, en vérité. Simplement, que cette tâche vous vient de votre frère, Mycroft. Car lorsque vous êtes irrité - L'affaire des tartelettes, tout à l'heure – vous vous en prenez à lui, de façon systématique. Vous ne l'avez pas fait, ce matin. J'en déduis que Mycroft vous a contacté hier soir, après ma visite. Est-ce exact ?

- Je ne peux que vous féliciter !

---------

A de nombreuses reprises, j'ai pu faire montre des talents de Sherlock Holmes au sein d'affaires toutes plus rocambolesques et singulières les unes que les autres. Je me suis souvent attaché à décrire le contexte dans lequel Holmes et moi-même avions été entrainés dans ces aventures. Certaines enquêtes s'étant soldées par des échecs cuisants, le détective n'a pas souhaité qu'elles apparaissent à l'examen des lecteurs du Strand. On peut le concevoir. Mais, jusqu'à mon dernier souffle, je n'aurai de cesse de me poser une question essentielle : Puis-je me permettre de ne considérer les démonstrations des talents de mon ami que lorsqu'elles sont suivies d'enquêtes ? Assurément, non. Certains épisodes de sa vie, des scènes de riens, des sortes de mémorabilias, peuvent à mes yeux, attirer les amateurs.

Je consultai alors le nombre invraisemblable de notes accumulées chez moi. Jadis, les feuillets encombraient mon cabinet de Kensington, avant que je l'eus vendu pour un prix effarant. Je transférai ceux-ci à mon domicile et je fus plus tard fustigé par Mary, mon épouse, tant mes carnets s'amoncelaient et désordonnaient son quotidien. Plus d'une fois, elle tenta de me convaincre de jeter les textes épars et les écrits inachevés. Certains n'étaient que de brefs résumés de conversations, d'échanges sans grande conséquence. Mary ajoutait que ceux-ci n'avaient pas le moindre intérêt pour les maisons d'édition.

Il me tient cependant à cœur d'en exploiter ici, quelques-uns.

L'un de ces fiacres remuant nous déposa devant l'entrée de Scotland Yard. Holmes me laissa descendre le premier, il en profita pour dévisager l'aréopage de policiers venus nous accueillir. On y apercevait tout le gratin, mais aussi les porte-mines amassés là pour acclamer le célèbre détective. D'ordinaire Holmes aimait la discrétion. Il avait pourtant accepté de participer à une conférence sur les nouvelles méthodes d'enquêtes policières. Devant un parterre de personnalités très recommandables, il jura et démontra qu'aucune investigation ne devait être menée sans un relevé d'empreintes digitales ou de prélèvements d'empreintes de pas, de cendres ou autres reliefs révélant le passage d'un meurtrier. On ne devait pas se fier qu'aux seuls témoignages récoltés et à la divination, mais bel et bien à des éléments objectifs et scientifiquement prouvés. Dans l'assemblée, les commentaires allaient bon train. Certains s'offusquaient, d'autres criaient haut et fort leur assentiment. Puisque réellement, Holmes donnait des leçons à des hommes se considérant comme des professionnels chevronnés.

- Vous comptez trop souvent sur le flagrant délit. C'est restreint et aléatoire ! Clamait-il.

Je vous fais grâce des remarques dont certains persifleurs usaient et abusaient. Toujours est-il qu'un lieutenant colonel lui tendit un carnet relié pleine peau et le mit au défi de détailler la personnalité de son propriétaire. Holmes refusa d'empalmer l'objet et hurla :

- Me prenez-vous pour un singe de foire ?

- Nous voulons simplement mettre à l'épreuve vos théories, monsieur Holmes !

- N'importe quel poltron reconnaitrait ce carnet comme ayant appartenu au « Tueur de Cheltenham » dont les meurtres s'étendent de 1836 à 1842. N'avez-vous pas de problèmes plus croustillants, à me soumettre ?

La salle réagit, alors qu'un rouquin râblé s'avançait et présentait une ceinture en cuir sombre. Voilà qui est mieux, reprit Holmes. Indiscutablement mieux. Il la tourna dans tous les sens et je puis le confirmer, après quelques secondes seulement il me tendit l'ustensile. Pour ma part, je n'observai rien de très significatif. Elle n'était pas neuve, quelqu'un l'avait porté pendant un temps. Mais c'était tout ce que je pouvais voir...

L'assemblée s'était tût, mais nombre de têtes dirigeantes de la police ricanait sous cape, alors que le grand Sherlock Holmes soulignait l'importance de l'observation et la place de l'art de la déduction dans une affaire.

- Que pouvez-vous nous dire ? Que révèle cet objet de son propriétaire ? demanda le rouquin.

- C'est une ceinture d'homme. Elle a appartenu à un notable, messieurs ! C'est une ceinture portefeuille. Son propriétaire a fait de la prison, a été libéré puis a été repris, il y a peu.

Une rumeur envahit la salle.

Le petit rouquin se tourna vers elle et admit :

- Dam, c'est en tous points exacts !

Des applaudissements retentirent. L'inspecteur Lestrade se leva et dit :

- Comment en êtes-vous arrivés à de telles conclusions ?

- Le cuir est d'excellente qualité. L'odeur de la peausserie et sa facture, nous montre qu'elle provient d'une maroquinerie des plus réputées d'Italie. Regardez le poinçon situé à son extrémité. Une excellente maison... Cette personne occupait un poste de notaire ou d'avocat, à titre d'exemple. Mais je ne peux le certifier avec précision, car il peut tout aussi bien s'agir d'un huissier de justice. Ce dont je suis certain, c'est qu'il faisait quatre ou cinq tailles de plus que vous et moi, Lestrade ! Remarquez l'usure à l'endroit où le cuir est percé pour y admettre la boucle et son cran d'arrêt. Cet homme était obèse ! Toujours est-il que pour une raison quelconque on l'a enfermé. Je pencherai pour une escroquerie... oui, une escroquerie. En prison, il a énormément perdu de poids. Plus tard, il a utilisé ce même objet, mais cette fois-ci, il a dû le serrer plus loin sur sa taille.

- On retire la ceinture à tous les prisonniers monsieur Holmes ! s'étonna quelqu'un. Comment a-t-il maigri en prison et continuer à l'utiliser, puisqu'il en était privé ?

- Élémentaire ! C'est pour cette raison que j'ai tenu à préciser qu'il a été libéré. A sa sortie, il avait considérablement maigri. Il a donc usé de cet agrément d'une façon tout à fait différente et a fatigué le cuir en conséquence !

- Mais comment saviez-vous qu'il a été repris par les forces de l'ordre ?

- Parce qu'ici et maintenant, vous avez l'objet en votre possession et vous narguez la foule avec. Vous venez de le retirer de quelques scellés ou d'une confiscation. Comment en serait-il autrement ?

Chacun des hommes présents se mirent à rire à gorge déployée. Je ne pouvais me contenir également. Les larmes me vinrent. Je n'avais pas ri autant depuis des années. Holmes, lui restait de marbre. A l'aide de sa canne, il tapota le pupitre devant lequel il se tenait et réclama de l'ordre.

- Chacun peut voir l'importance d'une preuve laissée sur le lieu d'un crime. Chaque détail, surtout le plus futile, compte. La déduction, messieurs ! La déduction doit être l'une des sciences enseignées à Scotland Yard ! L'exemple prodigué par cette ceinture de pantalons nous montre à quel point, il est aisé de décrire certains traits de la personnalité de son propriétaire. A bien y réfléchir, mes déductions ne demandaient aucune connaissance précise. Tout le monde peut en faire autant. L'observation des cendres, du sang, des sécrétions humaines ou de la terre, est une affaire autrement plus ardue. Mais voyez, comme il était simple d'observer que cette ceinture vaut un prix certain ; pas moins de cinquante guinées. Qui, à part un homme d'un certain rang, peut s'offrir un tel ornement ?

L'objet passait de mains en mains.

- On voit très nettement l'usure sur l'intérieur, répondit l'inspecteur Lestrade. Effectivement.

- Bien sûr, l'enfermement était beaucoup plus cocasse à déduire. Mais je ferai une remarque !

- Laquelle ? demanda un juge renommé.

- A l'avenir, sauvegardez vos scellés d'une meilleure façon. Ils doivent être très peu manipulés. La même attention est impérative, s'agissant des scènes de crimes. Les badauds, les agents foulent à qui mieux mieux, ces endroits. Nous perdons de précieux indices !

L'irritation d'une partie du public était visible et à plusieurs reprises je crus que quelques-uns des hommes présents allaient en venir aux mains.

Dans le fiacre du retour, je me souviens que Holmes me dévisagea promptement.

- Quelque chose vous chagrine, Watson ? Je vois bien qu'un dilemme vous assaille.

- Un détail m'est venu à l'esprit.

- Ah oui, lequel ?

- Holmes, vous venez de faire l'apologie de la prudence en matière d'enquête. Tout, selon vous, est à sauvegarder. Les policiers - et je vous donne raison - doivent progresser avec tâtonnement et avec le plus grand soin, alors qu'ils font tout le contraire.

Pour une fois, Holmes avait des difficultés à suivre mes pensées.

- Où voulez-vous en venir, mon cher Watson ?

- Je me demande, si dans quelques temps et avec la progression des techniques d'investigations policières que vous prônez, nous ne serons pas tout bonnement évincés des enquêtes ?

- Bonne remarque, mon ami. Très bonne remarque. C'est la rançon de la gloire ! Mais, je pense que ce n'est pas pour demain, croyez-moi !

- Même si nous rendons souvent service à la police, nous polluons aussi les scènes de crime, lors de notre passage. Et nous ne sommes pas des agents des forces de l'ordre !

- Bien vu, Watson !

- Que ferez-vous si vous êtes privés de ce qui vous tient le plus à cœur ?

J'observai sa peau pâlir et les traits de son visage s'affaisser. Il mit du temps à répondre :

- Je préfère ne pas y penser...

Mary s'était penchée sur moi, alors que d'une plume efficace, j'ordonnai et rédigeai ce récit. Loin de me reprocher de négliger ma clientèle en noircissant souvent mes doigts d'encre, elle convint que la ténacité de mon témoignage à l'égard d'Holmes, avait grâce à ses yeux.

- Je pense que tu as raison, John. N'importe quel extrait de la vie de ton ami à de l'importance. Mais bien vite ses remontrances habituelles reprirent. Pourquoi n'utilises-tu pas un stylographe ? Tu gagnerais du temps !

Je ne répondis pas à sa remarque, tant j'avais hâte de poursuivre mon travail. Elle se mit à rire lorsque je m'emparai de sable à base de pierre ponce pour sécher l'encre.

- Et le papier buvard acheté la semaine dernière, qu'en fais-tu ? Il faut vivre avec son temps et utiliser des instruments modernes !

Je levai le nez, laissant Mary parpeléger derrière moi, lorsque l'annonce d'un boghey m'attira à la fenêtre. Je vis tout d'abord le front, puis le nez aquilin de Sherlock Holmes dépasser du tau qui abritait le passager des intempéries. Mon ami descendit, puis tapota la croupe d'un hongre noir attelé au véhicule. Celui-ci renâcla avec force. Je vis nettement de la vapeur d'eau s'échapper des naseaux de l'animal et de ses flancs. Il faisait très froid, à cette heure. Je reculai, afin de ne pas être vu par Holmes, puis me hâtai jusqu'à mon bureau. Là, je dissimulai dans mon secrétaire : bouteille d'encre, porte-plume, poudre de pierre volcanique et l'ensemble des essais concernant l'affaire de la ceinture de Scotland Yard.

- Tu ne vas quand même pas sortir par ce temps ? Marmotta mon épouse, alors que Sherlock Holmes faisait retentir la cloche à l'entrée.

J'entendis Conrad, le majordome, lui ouvrir la porte. Je décidai d'aller à la rencontre du détective et affrontai les rudesses de l'hiver avant que l'huis ne se referme. Je le fis entrer dans le salon, tout en ajustant ma tenue et non sans lui avoir proposé auparavant d'ôter quelques-uns de ses vêtements.

Dans la rue, le hennissement du cheval m'avertit que le cab patientait. Mary le pressentait, Holmes allait me demander de le suivre et je frémis d'avance à l'idée de voyager par ces basses températures. Pour preuve, il ne se débarrassa même pas de son chapeau. Ses paroles affirmèrent ce que je présageais. Je sentis sur moi, le regard réprobateur de ma femme.

- Le devoir nous appelle, mon cher Watson ! A moins que votre moitié n'y voit un inconvénient.

Son regard, en une fraction de seconde, avait fait le tour de la pièce, aussi rapidement que le flash d'un daguerréotype.

- Cette sortie n'était pas prévue, monsieur Holmes, tonna Mary.

- Certes, mais il est des impératifs qui ne peuvent souffrir aucun retard. Comprenez-vous ?

- Non. Un époux doit aussi se tenir près de sa famille. Il a fort à faire.

Holmes se raidit et sembla renoncer.

- Je vois que vous persévérez dans la rédaction de mes mémoires, fit-il à mon encontre.

Je fus singulièrement interloqué et ne sachant que répondre, je balbutiai diverses onomatopées.

Mary persévéra :

- Vous avez toute ma sympathie, mais vraiment ce soir, ce ne sera pas possible pour John !

- Vraiment ? Qu'allez-vous narrer à présent que nos principales affaires ont été publiées ? Mes échecs, ou encore mes inoubliables instants de colère ? De l'Angleterre jusqu'aux confins de l'Australie, je passe désormais pour un toxicomane notoire !

J'examinai mes mains. Je cherchai dessus et dessous, les taches d'encre qui venaient de me confondre. Il n'y avait rien. Elles étaient nettes et blanches. Je jetai un coup d'œil sur le plancher en demandant si un feuillet avait glissé sous l'un des meubles décorant la pièce. Là non plus, je n'observai quoique ce soit.

Un sourire s'afficha sur le visage du détective.

- Bon, je renonce devant vous, Mary. Et vous, mon cher ami, raclez les fonds de tiroirs, faites bombances avec ma déveine et divertissez le public. Mais si vous ne me suivez pas, vous devrez vous contenter de bribes et d'extraits rafistolés, illustrant mon génie. Brouillons, d'ailleurs que vous gardez dans votre secrétaire.

Je me tournai vers Mary et l'implorai en minant le dépit. Elle comprenait le double enjeu qui se jouait ce soir. La résolution d'une nouvelle énigme confortait le stock d'histoires qui ferait notre renommée et notre fortune. Mon activité de médecin ne me rapportait guère, car la clientèle réglait souvent à tempérament et nous manquions parfois de liquidités afin de faire face aux charges courantes. Mes articles payaient beaucoup plus. La reine, elle-même, en redemandait.

Holmes salua mon épouse et quitta la pièce en lâchant :

- J'espère que vous n'évoquez pas cette histoire de ceinture ?

Je m'empressai de le suivre en évitant de me retourner vers Mary, empoignai ma gabardine et sortis. Nous nous installâmes dans le boghey. L'hongre s'ébranla lorsque le cochais claqua son fouet au dessus de ses oreilles gainées.

- Comment saviez-vous que je rédigeais quelque chose ?

- La boule à neige sur le secrétaire !

- La boule à neige, et alors ?

- Vous m'avez aperçu depuis la fenêtre et vous avez rangé à la va-vite votre matériel de rédaction dans ce meuble. Ce faisant, vous avez remué la neige artificielle de cette boule, puisque l'objet est placé sur son dessus. Vous auriez-pu tout aussi bien ranger des documents administratifs ou encore des ordonnances. Mais, pourquoi cette précipitation, alors que je me rendais chez vous ? Il ne pouvait s'agir que des récits relatant nos aventures.

Je ne pouvais qu'observer la simplicité du raisonnement. Mais, je ne m'expliquai pas comment il avait découvert le contenu de ma narration. J'avais beau me représenter tous mes faits et gestes, rien n'y faisait.

- Vous vous triturez les méninges, mon brave ?

- Assez oui. Je l'avoue !

- Vous devriez vous observer.

J'étais assis et ce n'était pas une situation aisée pour remarquer quoique ce soit.

- Une fois de plus, il n'y a rien d'extraordinaire et ma réponse va très vite vous décevoir par sa banalité. Lorsque tout à l'heure, vous êtes venu à ma rencontre, vous vous êtes réajusté et j'ai vu que votre ceinture n'avait pas été enfilée correctement à travers tous les passants de votre pantalon. Vous l'aviez donc ôtée, afin d'y scruter les traces d'usage provoquées par le resserrement de la boucle sur votre tour de taille. Voilà tout ! Votre ceinture m'a, de fait, indiqué sur quel texte vous travaillez.

C'était déconcertant. Devant Holmes, je me sentis soudain comme un enfant voleur, lui-même prit la main dans le sac. Ce sentiment de malaise fit très vite place à la colère. Non pas parce que Holmes m'avait ridiculisé devant Mary. En me précipitant pour cacher mon activité d'écriture, alors que j'avais l'assentiment du détective, j'avais moi-même crée la situation. Je ne pouvais que me maudire. J'avais agi avec la sensation d'être coupable. Il m'était donc impossible d'en vouloir à Sherlock Holmes.

Je parlai plus haut de colère et je vais m'expliquer : En effet, Holmes demanda à notre guide équin de stopper son fiacre.

- Votre affaire se passe-t-elle au sein d'un pub, Holmes ? Fis-je stupéfait en voyant le cheval marquer l'arrêt devant un débit de boisson connu.

- Pas le moindre du monde. Il n'y a pas d'affaire. Je ne voulais pas passer la soirée seul et j'avais l'ardent désir de vous offrir une chopine !

J'étais hors de moi et ne me privais pas de le spécifier à mon ami. Il m'avait extirpé de mon nid douillet en usant d'un stratagème couard devant mon épouse, pour tout simplement tromper sa solitude et boire une bière.

Vous comprenez pour quelle raison, je mis de longues années à présenter cet écrit à mon éditeur. Par certains aspects, il n'avantageait ni la réputation d'Holmes ni la mienne. Celui-ci passait pour un renard et moi pour un pigeon naïf. Malgré tout, mon ire évanouie, je retrouvai mon calme et nous passâmes une très bonne soirée. Je lui avais instamment demandé qu'il rebrousse chemin, mais considérant sa mine de chien perdu, je ravalai mon exacerbation. Je n'ignorai pas la chance d'avoir à partager d'intimes moments avec cet être illustre.

J'en profitai pour l'interroger sur son enfance. Je savais peu de choses, sur cette période. Il était de sept ans le cadet de Mycroft, c'était presque tout. Il avait fréquenté un collège réputé, dans la banlieue proche de Londres. Établissement, dont je tairais le nom, car le jeune Holmes avait souvent bouleversé sa quiétude. Il avait toujours était très vif, prompt au combat et révolté contre nombre de professeurs, dont il disait qu'ils proféraient autant de sottises qu'un barbier. Charles Darwin, bien avant, n'avait-il pas subi ce même genre d'instruction empreinte de clivages religieux grotesques ? Il avait connu Herbert George Wells et le jeune Huxley - Des sommités, qu'il fréquentait encore, d'ailleurs, dont j'adjoindrai les noms plus loin -. Il me raconta, alors qu'il n'avait que douze ans qu'un élève avait été assommé par un autre camarade. La victime avait été retrouvée seule dans la pièce et personne n'avait vu le coupable ressortir par l'unique accès menant au lieu du forfait. Il y avait bien une fenêtre dans la salle de classe, mais celle-ci ne s'ouvrait que sur le vide. Pour la direction, il eut été impossible au coupable de s'enfuir par cet accès. Pourtant, le jeune Holmes s'empara de l'affaire et démontra l'utilisation de cette unique voie.

- Mes pères ne voulaient pas m'écouter. Vous vous en doutez, Watson. Un garçonnet de douze ans ne pouvait leur être d'aucune utilité et pourtant, je passai devant eux et leur désignai une bougie presque neuve. La cire avait coulé d'un seul côté. Ce qui montrait que la fenêtre avait bel et bien était ouvert un moment, puis refermée de l'extérieur. Il était simple de désigner le meilleur gymnaste du collège, au regard des dons de voltigeur dont il fallait user pour dégringoler de si haut.

C'est ainsi que débuta la pratique de son art.

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Ce que je vais vous raconter est difficile à croire, tant me connaissant, ce qui va suivre est invraisemblable. Mais aucun élément n'a été romancé. Je puis vous le jurer. Je me contente de relater ces faits cauchemardesques comme ils ont été vécus. J'exhume donc cette histoire du fond de mes malles avec la difficulté d'un homme sain d'esprit, ayant moi-même beaucoup de peine à croire ce que ma plume est en train d'écrire.

L'an de grâce 1894, restera dans mon souvenir, l'année la plus froide que j'aie jamais connu. Le mois de mars était déjà bien engagé. Les humeurs vespérales de l'hiver s'annonçaient encore très virulentes. Elles mordraient volontiers sur la nouvelle saison à venir. Le vent soufflait en spirales glaciales jusqu'au cœur de Londres. Des congères de neige apparaissaient couramment sur le bas côté de Baker Street. Elles fondaient certes, les jours de pluie et de grêle, mais encombraient la chaussée dès que le mercure abordait des températures négatives. Je n'avais aucune nouvelle d'Holmes depuis 1891, comme chacun le sait. Le logement n'avait pas été reloué par madame Hudson et je trouvai cela étonnant. Je l'avais interrogée à ce sujet, mais aucun élément n'avait filtré de sa bouche. Holmes disparaissait souvent, avant cette époque, mais je m'en inquiétais rarement. Cette fois-ci, cette absence devait durer plus de trois bonnes années. Les lecteurs s'impatientaient et même la reine s'inquiétait de cette situation. Avant son départ, le détective avait interdit tout écrit narrant ce laps de temps. Soumis à ces dictats, je suivis cet ordre exigent. Jusqu'à aujourd'hui où, poussé par d'impérieuses pressions, je décide de me libérer de cette promesse.

Tant de choses se sont passées depuis...

Pour sa part, Mary allait de plus en plus mal. L'affection avait débuté en 88. Je passais à son chevet le plus de temps possible. Cependant, sa santé déclinait de jours en jours et j'étais bien incapable d'enrayer ce qui la rongeait et amenuisait ses forces. Je n'arrivais pas non plus à la laisser aux soins d'un sanatorium. C'était peut-être là mon tort... Mes qualités de médecin me plongeaient dans une perplexité sans nom. Je me trouvais sans moyens, face aux stigmates de la tuberculose. Ma détresse me tourmentait tout autant que ses souffrances et je louais l'avenir et ses vaccins tant attendus.

Blottie telle une enfant dans un lit confortable, Mary était enfin endormie. Sous les affres de la maladie, sa candeur blonde venait de se muer en masque austère, mais elle demeurait toujours très belle. Je vous le répète : Je voyais la vie quitter son corps, sans que je ne puisse rien tenter. Pour noyer mon chagrin, je la laissai se reposer et abandonnai le roman que j'avais débuté. Je hélai dans la rue un dog-cart et gagnai le 221 B afin de faire les cents pas devant la porte d'Holmes. Jamais je ne me suis senti plus seul qu'à cette époque. Holmes avait disparu dans je ne sais quelle contrée et la santé de Mary annonçait déjà sa perte. Ces voyages jusqu'au perron de Baker Street divertissaient mon quotidien et permettaient de m'en extraire. Je suis désolé de l'avouer ici : J'avais certes quelques amis, mais leur compagnie m'importait peu. Seul comptait ma femme et Sherlock Holmes.

La rue venteuse me colla contre la façade de la maison. De la neige éparse trainait ça et là. Madame Hudson avait déblayé le verglas devant chez elle. Mais des flocons étaient retombés après son passage. C'est en méditant sur ce fait anodin que je remarquai une empreinte de soulier. Très vite je trouvai son pendant. Elles se dirigeaient vers la porte d'entrée du domicile que je surveillais depuis tant d'années, dans l'espoir d'y revoir Holmes. A l'évidence, madame Hudson avait ouvert et avait fait entrer l'homme - car c'était bien des souliers d'homme – sans hésitation aucune. Pour preuve, la neige ne révélait aucun piétinement. Mon cœur se mit à battre la chamade. Il ne pouvait s'agir que du retour de mon ami. Je m'emportai et actionnai la cloche avec passion. Au premier étage, la fenêtre s'ouvrit et le facies goguenard d'Holmes, apparut.

- Alors Watson que faites-vous dehors, par un temps pareil ?

Je levai le regard, abasourdi :

- C'est bien vous ? Dis-je naïvement. C'est vous ?

- Qui d'autre, morbleu ! Allez ! Remettez-vous de vos émotions et entrez ! Je vais finir moi aussi par attraper la mort !

Je pensai d'un coup à la triste situation de Mary et pénétrai tout de même chez madame Hudson, pressé d'engager la conversation. La logeuse ne cessait de hocher la tête en signe de contentement.

« Il est bien revenu ! Il est bel et bien vivant et en pleine forme ! » me chuchota-t-elle à l'oreille.

Une bonne odeur de tourte à la viande flottait dans la maison. J'entrevis à la volée, de succulentes pâtisseries maison. Je me délectai à l'avance, sachant qu'elle me proposerait d'y goûter.

Je me précipitai vers l'escalier menant à l'appartement du premier niveau. Je grimpai les marches frénétiquement, pressé que j'étais d'embrasser mon meilleur ami.

- Holmes ! Mon cher Holmes ! Où étiez-vous donc passé ? criai-je.

- Ma foi, fit-il en me tapotant fortement l'épaule. Pour ainsi dire, je n'ai pratiquement pas bougé de Londres...

Je fus stupéfait par sa réponse.

- C'est impossible ! J'ai arpenté le quartier bien des fois, depuis quatre ans. Je vous aurais croisé !

- Vous l'avez fait, mon cher Watson ! Vous l'avez pourtant fait ! Ce n'est pas quatre ans, mais mille trois cent soixante jours exactement. Je vous fais grâce des heures et des secondes.

Holmes éclata de rire. Il s'amusait déjà à me torturer.

- Comment cela ! Ne me dites pas, comme vous le fîtes dans bien des enquêtes, que vous avez revêtu des haillons pour vous fondre au milieu des mendiants, pour ainsi passer inaperçu?

- Je ne le dis pas. En effet. C'est tout autre chose...

- Vous auriez pu me donner de vos nouvelles.

Je jetai un regard circulaire à la pièce.

- Vous vous demandez depuis combien de temps, je suis dans l'appartement ?

- Non. Je le sais déjà.

- Alors prenez un siège et dites le moi. Madame Hudson ne va pas tarder à nous apporter une collation. Vous n'avez rien mangé ce soir. Cela vous fera du bien. Alors, depuis combien de temps, suis-je rentré ?

- Je pense que cela ne fait pas plus de deux heures et demie.

- Bien. Très bien.

- Oui, madame Hudson a eu le temps de cuisiner. Je sais que la tourte est l'un de nos mets favoris à tous deux. Il lui a fallu acheter la viande. Faire la pâte et cuire la tourte. Deux heures et demie me paraissent convenables. Un quart d'heure pour la causette, en bas. Un autre pour changer les draps ici même et le reste devant les fourneaux. Si vous étiez là depuis plusieurs jours, elle ne se serait pas esclaffée comme elle l'a fait, en m'accueillant. Il est clair que votre retour date de très peu.

Je le fixai, comme il me fixait également.

- Excellent !

- Vous saviez que j'allais venir, n'est-ce pas ? Vous m'espionnez ! Mary est...

Il ne me laissa pas finir ma phrase et m'asséna d'un coup de l'une de ses plus sèches tirades.

- Laissez Mary à son triste sort. Vous ne pouvez rien pour elle, Watson. Vous serez plus utile ici qu'à son chevet.

Je connaissais l'égocentrisme de Sherlock Holmes. J'y avais fait maintes fois allusion. J'ai souvent évoqué son cynisme, mais jamais il n'avait fait montre d'une telle indélicatesse. Surtout à mon égard.

Il saisit sa blague à tabac, se détourna de moi un instant et prit l'une de ses pipes.

J'étais totalement hors de moi. Je me redressai comme un I, la face rubiconde. Au cours de ma carrière militaire, j'avais appris à me contrôler, mais c'en étais trop. Il s'en prenait à Mary et cela m'étais tout à fait insupportable.

- J'ai souhaité mille fois votre retour. Je ne sais pas ce que vous avez pu vivre pendant ces longs mois d'absence. Mais vous n'êtes plus vous-même, Holmes ! Mary est au plus mal ! La tu... la tuberculose ! Et vous osez... ! Vous osez proférer des infamies !

Le détective ne me parut pas du tout embarrassé et semblait ignorer mon emportement. Holmes avait toujours été un être froid : Ce n'est pas une découverte. Il ne s'encombrait d'aucun superflu. D'aucune manière qui eut pu nuire à sa raison de vivre : l'investigation. Mais, je ne me souviens pas qu'il ait été une seule fois aussi discourtois.

- Asseyez-vous, John ! John asseyez-vous !

Auparavant, il ne m'appelait par mon prénom qu'en de très rares occasions. Pour cette raison, alors que j'étais sur le point de le faire, je ne claquais pas la porte et ne le quittais pas sur-le-champ.

Il reprit en élevant le ton, ce qui eut pour effet de me coller au fauteuil dans lequel j'étais assis.

- L'état de santé de votre épouse est sans espoir !

- Êtes-vous médecin ? répondis-je plus fort encore.

- Elle ne passera pas la nuit !

- Diantre ! Est-ce possible que votre bouche articule de pareilles monstruosités !

- Je ne suis aucunement médecin, mais c'est à l'homme de science que je m'adresse. Je ne veux parler qu'au raisonneur et non au mari. Vous allez lui être beaucoup plus utile, ici, à m'écouter qu'à courir vers chez vous !

J'étais complètement déboussolé et me levai à nouveau. A en croire, Holmes, Mary rendrait son dernier souffle cette nuit même et je perdais mon temps à palabrer dans un appartement de Baker Street. Quel être immonde et ineffable était-il donc ? A cet instant, je me maudis même de lui avoir prêté autant d'amitié.

Il se leva à son tour, vint vers moi comme un sprinteur et approcha sa figure de mon visage. Il était si près que je pouvais sentir la chaleur de son corps.

- Madame Hudson va monter nous apporter le repas ! Asseyez-vous, vous dis-je ! Je ne vous le répéterai pas ! Madame Hudson ! Madame Hudson que faites-vous donc ? s'époumona Holmes à l'égard de sa logeuse.

J'entendis celle-ci monter l'escalier. La pauvre femme s'excusa presque de nous faire attendre, lorsqu'elle entra. Et Holmes se montra tout aussi bourru avec elle, qu'avec moi.

- Alors, qu'attendiez-vous ? Nous avons à faire !

Je n'osai me manifester à nouveau et me contraint à m'installer à table. Je remarquai qu'une larme coulait sur la joue droite de madame Hudson. Elle, qui comme moi, s'était tant réjouit du retour de son locataire préféré, devait se mordre la langue pour ne pas lui répondre et projeter les plats à travers la pièce.

« Vous devriez vous en prendre au docteur Watson ! Il refuse d'entendre la voix de la raison et énerve mes sens. Nous perdons un temps précieux, madame Hudson ! Il vous est impossible de me comprendre à cette heure, mais vous lirez un jour cette chronique et vous saisirez alors mon emportement.

La logeuse ne demanda pas son reste et fit mine de se retirer. Holmes n'en avait pas fini pour autant. Il regarda sa montre gousset :

« Allons, la soirée va être bien meilleure pour vous que vous ne semblez le croire. Dans trois secondes, vous allez recevoir un télégramme de votre fils du Deaweshire Manor. Il vous annonce une nouvelle qui va vous ravir.

De fait, la cloche retentit. La logeuse gagna le rez-de-chaussée, accueillit ce qui semblait bien être un employé des postes et des télégraphes et remonta le sourire aux lèvres. Son fils lui annonçait la naissance d'un petit garçon prénommé Mathias.

- Diable, comment avez-vous fait, Holmes ? Comment avez-vous pu savoir ? m'écriais-je tant j'étais éberlué par ce que je pris tout d'abord pour un tour de passe-passe, mais au final – je l'appris plus tard - se révéla être d'une toute autre dimension.

- Mangeons d'abord et je vous promets que vous aurez d'ici peu une explication.

Je devisai longtemps avant de plonger ma fourchette vers l'assiette qui m'était présentée. Je tentais de me convaincre de rester là et non pas d'accourir au chevet de ma femme. Un seul homme en ce bas monde pouvait m'imposer un tel choix. Aucun autre que Sherlock Holmes. Aucun autre... J'en fais le serment. A mon grand étonnement, je trouvai la force de manger et même de me délecter de ce diner. Holmes lui, pestait toujours contre la propriétaire.

- Pas assez de thym, madame Watson ! Trop de laurier, à contrario !

En bas, nous entendîmes une porte claquer. Ce fut le seul signe montrant la désapprobation de madame Hudson, avant que nous quittions Baker Street.

- Où m'emmenez-vous, Holmes ? M'enquis-je. Il avait hélé un cocher et l'avait gratifié d'une obole plus que raisonnable en sus du prix de la course, car il n'avait aucun temps à perdre. (Il vous est peut-être difficile de saisir le sens profond de cette tirade. Mais je ris lorsque je me surprends à écrire cette phrase. C'est pourtant en tous points les véritables paroles du détective).

Quelques minutes plus tard nous étions déjà au cœur de Londres. Nous fonçâmes vers Hyde Park,

Puis nous prîmes à angle droit, par Pall Mall, pour enfin approcher des berges de la Tamise. Les sabots du cheval dérapaient de temps à autre sur la glace que certains ramasseurs publics peu zélés avaient négligée. Le cabriolet stoppa enfin sa course effrénée devant une élégante maison cernée par un jardin. Ce détail surprenait d'ailleurs les personnes ayant le loisir d'entrer pour la première fois dans la propriété. (Le privilège est très rare dans la capitale).

- Nous voici bien rendus, Watson !

Je basculais ma cape par devers moi. J'en débarrassais la neige et la boue projetée par le Dog-cart et scrutais l'heure sur ma montre. Il était fort tard.

- Que faisons-nous devant la maison de Wells, Holmes ?

Il ne prêta aucune attention à ma demande et se contenta seulement de me faire signe d'entrer. Les lampes étaient allumées à l'intérieur de la maison et le maître des lieux se présenta lorsque nous fûmes dans le patio. Je saluai Herbert Georges Wells, puis son épouse Isabel. Elle me serra tendrement la main. A la mine de celle-ci, je compris qu'elle savait pour Mary et sa maladie. Soudain Mycroft, le frère du vénérable détective surgit à son tour. L'affaire prenait un air officiel puisque celui-ci –ai-je besoin de le rappeler- travaillait pour le gouvernement Britannique. Je m'étonnai de le voir aussi loin de chez lui ou du Diogène's club. Car, contrairement à Sherlock Holmes, Mycroft ne se déplaçait jamais. L'affaire devait être grandement sérieuse et singulière.

Les salutations faites, nous nous débarrassâmes de nos vêtements d'extérieur, puis nous passâmes au salon. Mon attention fut immédiatement attirée par une masse informe déposée sur le plateau d'une table en orme massif.

- Vous semblez bien inquiet, John, débuta Mycroft.

Je regardai tour à tour les visages de Wells, de son épouse et de Sherlock Holmes.

« Ce que j'ai à vous dire est considérablement confidentiel. A traiter au plus haut niveau de sécurité. Je sais que vous n'avez cure, pour l'heure, des affaires de notre état dont je suis le représentant. Il vous importe par-dessus tout de rejoindre votre épouse. Sherlock, mon petit frère... (L'homme marqua une pause. Je vis Holmes se raidir. Mycroft ne ratait jamais une occasion de l'humilier)... Sherlock, donc, vous a annoncé qu'elle allait trépasser d'ici peu.

- C'est exact. Je ne comprends pas comment il sait ces choses, d'ailleurs ? intervins-je, en ne cachant pas mon malaise. Son pouvoir de déduction a des limites.

- Ttt tt ! fit Mycroft. Tournez votre regard vers ces objets, là... derrière vous.

Je n'avais aucunement envie de poursuivre ces obscures devinettes, mais je m'approchai pourtant d'étranges sacs. Je ne reconnu pas la facture de ceux-ci et cela m'interpella.

- Qu'est-ce que c'est ? demandai-je en touchant l'un deux.

- Ils sont en matière plastique.

- Plastique ?

- Oui, du polychlorure de vinyle, si vous préférez, ajouta Holmes.

- Polychlo quoi ?

Je n'avais jamais touché ce genre de matériel et je me demandais d'où il pouvait provenir ?

- Est-ce américain ?

- Ce n'est pas le problème, en fait.

Je m'adressai à Wells qui venait de faire un pas vers moi. Je savais que cet homme s'intéressait à nombre de disciplines scientifiques et littéraires. Il n'avait jamais publié quoique ce soit, mais le bruit courait partout qu'il écrivait un roman.

- Qu'est-ce qu'il contient ?

- Un traitement pour Mary, John.

Mary était en phase terminale. Même les méthodes du docteur Robert Koch n'avaient été d'aucun secours. Comment un traitement, pouvait-il lui sauver la vie ?

Wells reprit en bredouillant :

- Ne... ne cherchez pas à comprendre ce que sont ces gélules et pilules. Elles ne viennent effectivement pas d'ici...Enfin...Pas... Comment vous dire cela, sans heurter votre compréhension ? C'est en lien avec ce que Holmes vous expliquait tout à l'heure. Il n'a pas vraiment disparu pendant tout ce temps. Il voyageait. Avec ou sans moi, d'ailleurs.

- Oui et vous avez parcouru la planète pour trouver un médicament contre la tuberculose ? Alors avec elle, une foule de gens malades vont retrouver l'espoir !

- Non. Pas tout à fait, fit Mycroft d'un ton suranné. Imaginez que vous puissiez vous en servir en ne le réservant qu'à votre épouse.

- Pourquoi donc ? dis-je très surpris. Pourquoi envisager une telle chose ?

Holmes prit la parole.

- Répondez Watson, c'est le seul et unique traitement que nous ayons en notre possession.

- Que me cachez-vous ? Vous êtes tous si prévenants et à la fois si mystérieux...

- Eh bien, notre ami Wells a mis au point une machine à voyager dans le temps. Il a pu faire quelques voyages seuls, puis Sherlock l'a rapidement accompagné afin de régler quelques affaires de crimes, dont vous n'entendrez jamais parler, puisqu'elles sont résolues.

- Voyager dans le temps ? C'est impossible !

- Et pourtant, non. Vous pensez bien que notre gouvernement a été plus que concerné par cette réalisation. Les possibilités de cette machine sont nombreuses, mais elles ont des tendances fâcheuses. Ses avantages pour l'Angleterre ne sont certes pas négligeables, mais elles ne sont rien si on les rapporte aux risques que la machine sous-tend. Notre ami Wells et Sherlock ont rapidement compris ces difficultés.

- Mais allons dans le laboratoire, pour que vous puissiez la contempler avant sa destruction.

Il me semblait que je rêvais. Oui, je rêvais. Il y avait bel et bien un engin dépourvu de roues dans le laboratoire de Wells. Il était recouvert d'une fine couche de poussière, mais il était fait de chrome, d'ivoire, d'olivine et de quartz. Deux personnes avaient la possibilité de s'y installer, comme un cabriolet à deux places. C'était insensé, mais je ne pouvais croire que mes amis blaguaient. Wells voyageait dans le temps, c'était une certitude. Il ne pouvait en être autrement. L'épouse du scientifique m'avait d'ailleurs ramené le protocole médicamenteux jusqu'au laboratoire. Je ne savais comment procéder et Sherlock Holmes m'informa de la marche à suivre, car le traitement durait des mois.

- Après avoir exploré avec cette machine, diverses époques, nous avons admiré le développement de notre société et de notre ville. A d'autres moments par contre, nous avons été les témoins de guerres destructrices. Puis, il m'est venu à l'idée de plonger dans notre futur proche. Il suffit de pousser une manette. (Wells désigna deux commandes et le cadran du calendrier sur le tableau de bord de la machine).

« A temps perdu lors d'une enquête sur un terrible meurtrier, j'ai pu apercevoir ce qu'il allait advenir de votre famille ou de celle de madame Hudson. Je me suis dit qu'il fallait que nous vous aidions. Nous sommes remontés tout à tour dans le siècle qui va suivre le notre. Jusqu'en 1968, puis... un peu plus tard. Nous avons déniché ce traitement que voici. Il sauvera votre dame, si vous acceptez de lui administrer.

- Si cela peut la sauver, j'accepte bien volontiers, m'entendis-je répondre.

Mycroft poursuivit la conversation :

- Malgré tout, pour que le traitement gagne en efficacité, vous devrez repartir quelques années dans le passé. Presque à la racine du mal.

- Moi ? Enfourcher cette chose ?

- C'est important. Il ne peut en être autrement, Watson !

Sherlock me pria de monter sur l'engin, puis il s'installa à mes côtés. Il désirait faire un essai, afin de me prouver une fois pour toute la véracité des faits. Je ne puis vous donner de plus amples explications sur la machinerie qui nous emporta dans le torrent des siècles. Je vis la neige fondre par la baie vitrée du laboratoire. Un flou permanent s'installa et, quelques minutes après, nous étions au milieu d'une jungle épaisse. Le bâtiment avait totalement disparu. Sherlock ressentit que j'étais oppressé et ne s'attarda pas en ces lieux. Il poussa le levier en arrière et le maintint pendant de longues minutes, jusqu'en 1890. Rien n'avait bougé dans la pièce. Nous étions au printemps et le détective me poussa vite hors de la maison de Wells. Il m'expliqua que nous ne devions croiser personne, même pas l'inventeur, car, n'ayant pas encore à cette date mis au point sa machine, il ne comprendrait pas notre présence chez lui. Il ajouta qu'il reviendrait chez lui afin de lui donner de plus amples informations sur l'objet qui trônait au milieu de son laboratoire et que Wells ne tarderait pas à découvrir.

Mon opinion était faite et j'étais tout à fait conquis par cet exploit. Nous nous enfuîmes donc et nous gagnâmes comme nous pûmes la maison qu'occupait Mary, à cette époque. Je passe les détails de l'administration du protocole, chacun comprendra qu'ils n'ont rien d'intéressants. Mais, contre toute attente, Mary se plia à nos souhaits. Elle accepta même de participer à une cure à la campagne. Ce qui lui fit le plus grand bien.

Nous passâmes plusieurs mois, Holmes et moi à converser sur diverses notions à propos d'un nombre incalculable d'enquêtes. Mais peu à peu, je vis le regard d'Holmes se durcir et changer. En particulier, lorsqu'on évoquait la terrible affaire du prénommé Jack l'Éventreur. Cela faisait plus de deux ans qu'aucune prostituée n'avait été assassinée dans les rues de Londres et je félicitais les forces de l'ordre d'avoir peut-être arrêté le meurtrier en secret.

- Les policiers n'ont pas pu mener cette enquête jusqu'au bout. J'en serai fatalement informé, asséna Holmes.

- Comme vous y allez, mon cher ! Pourquoi devraient-ils vous prévenir ? Ils n'ont aucune obligation envers vous. Il pourrait s'agir d'une personne de haut rang, comme la rumeur le prétend et avoir toutes les raisons de taire sa culpabilité...

Son regard s'assombrissait à chaque fois que je lui rappelais ce détail. Mais à cet instant, c'était tout autre chose. Il me semblait discerner un profond désappointement. Il se leva avec brutalité. Holmes était certes taillé à l'emporte pièce, mais d'ordinaire, il gardait un maintien qui ce jour là, lui fit défaut. Je le remarquai et j'allai lui détailler sa conduite, quant il me prit par la manche et m'amena tout de go devant une pile de vieux journaux.

- Regardez ces corps ! hurla-t-il en me montrant des illustrations et des plaques sensibilisées à l'argent poli pour les daguerréotypes. Voyez ce qu'on en a fait !

Holmes possédait une très solide expérience des images de corps malmenés par des meurtriers. Je ne compris pas de suite, le sens profond de sa colère. Je ne pouvais que bredouiller des inepties, des phrases toutes faites, tant je me questionnais, non pas sur les actes de boucherie qui m'étaient présentés, mais sur le comportement de mon ami.

- Qu'est-ce qui vous met dans un tel état, Holmes ? me permis-je de dire.

- Votre attitude à nier l'évidence crève les yeux, Watson !

J'examinai les photographies. Je ne devinais rien que je ne sache déjà sur l'horreur du dépeçage et des éventrations. Le tueur opérait dans l'obscurité et semblait doué pour ôter des organes internes.

- On a suivi la piste d'un professionnel, avait-on coutume de dire. C'est cela, non ?

- Oui !

- Mais vous ? Que pensez-vous du meurtrier ? Comment se fait-il que vous n'ayez pas suivi sa trace ? Vous êtes le meilleur ! Comment un tel homme a-t-il vous échapper ?

- Watson ! Bon sang, il ne m'a pas échappé, comme vous dites !

Je ne saisissais pas où il voulait en venir.

- Si vous savez qui est ce tueur sanguinaire, pourquoi ne le livrez-vous pas à la police ?

- Je ne le peux pas.

Je réfléchis un instant et pensai immédiatement à Mycroft. Comment n'avais-je jamais imaginé en lui, un meurtrier ? Cet homme si pédant, si assuré de sa personne, si prompt à manipuler : rois, reines, ministres et même son frère.

- Je comprends, trouvais-je la force de dire, car la nouvelle avait un aspect plus que déroutant. Je comprends votre embarras à dénoncer un proche, même si l'horreur de ses actes est impardonnable.

Holmes éclata de rire, puis il fronça ses sourcils, comme lui seul savait le faire.

- Vraiment Watson ! Saisissez-vous de qui je parle, en ce moment ?

J'écarquillai les yeux à sa mine scrutatrice. Je n'ai jamais été très sûr de moi -Vous le savez-, et mes capacités d'observations sont très limitées, voire nulles, par rapport à celles de Sherlock Holmes. Or, à ce moment, jamais je n'ai eu le sentiment de m'être à ce point trompé.

- Ce n'est pas Mycroft ? Votre frère, Mycroft ? m'enquis-je, en changeant de pied d'appui.

Il me toucha l'épaule.

- Il s'agit de votre vous, Watson ! De votre personne, me comprenez-vous ? Vous êtes le tueur de White Chapel et je ne peux me résoudre à vous dénoncer. Nous allons remonter le temps et stopper tous les deux, cette malheureuse affaire. Ensuite, nous détruirons la machine, car si nous lui permettons d'exister, d'autres l'utiliseront et ne cesseront de la moderniser. Des gens ou des armées envahiront notre âge. Alors, d'autres découvriront ce qu'une partie de vous-même a commis...

Je m'entendis hurler. Il était tout à fait impossible que je ne sache pas une pareille chose de moi-même ! J'étais certain de ne pas être atteint d'un mal qui eut pu, à ce point, scinder en deux la conscience de mes actes...

Je me réveillai trempé de sueur. Mary, à mes côtés, était brûlante de fièvre. Je repoussai les draps encore remué par ce cauchemar. Je cherchai mes chaussons dans l'obscurité. Du pied, je marchai sur le roman d'H.G.Wells que je venais de me procurer. C'était fameux, mais perturbant. Pour preuve, son histoire m'avait poursuivi jusque dans mon sommeil. J'avais monté un canevas étrange : Mêlant la disparition d'Holmes à un fait divers sordide et aux aventures du personnage principal de Wells.

Le vin que j'avais bu en compagnie de ce dernier, n'était peut-être pas étranger à ce délire nocturne. Voici, comment j'ai tû ce rêve pendant autant d'années. J'ai donc attendu le tournant de notre siècle pour vous le livrer sans complaisance.



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