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Accueil » Fictions » Les Trois bougies
par
Philippe Lemaure
Ses autres fictions
Les Trois bougies Novembre 30, 2014

Watson revit, dans un flash, ce qu'il avait observé dans la journée, avec Holmes. C'était d'une horreur absolue.
Tout d'abord, la femme d'un médecin les avaient appelés, dans un torrent de larmes : son mari avait disparu, et une croix rouge ornait la porte de l'appartement. Cette croix était bien évidemment de sang, mais le sang de qui ? La réponse était tellement évidente que personne n'avait osé l'émettre à voix haute. Holmes avait juré à cette pauvre dame de remuer ciel et terre pour retrouver le cadavre de son mari.
Quelques heures après, le même scénario se reproduisit : c'était cette fois-ci la femme d'un riche héritier qui était venu toquer à la porte de Baker Street. Toujours la même disparition inexplicable et inattendue, toujours la croix de sang. Aucun cri, rien n'avait précédé cette terrible découverte.
Watson se laissa tomber sur son fauteuil, et se rappela du désespoir de ces deux femmes. Leur chagrin commun était sans fin. Impossible de savoir quel était le lien entre les deux disparus. Impossible de savoir les raisons du meurtrier. Impossible de savoir comment ils avaient disparu, s'ils étaient partis de leur plein gré ou s'ils avaient été emmenés de force. Impossible également de savoir où frapperait, la prochaine fois, ce terrible bourreau. Holmes, abasourdi par la rapidité de ces méfaits, avait donné rendez-vous à son ami à onze heures du soir pour discuter des crimes et réfléchir au moyen d'arrêter cet individu. Le docteur regarda l'horloge : il était dix heures moins vingt. Il aurait pu profiter durant son temps libre de sa chère Mary et de son bonheur domestique, mais il préférait réfléchir à ces dramatiques événements et à la possible teneur de leur future issue.
C'est à ce moment qu'entra la bonne. Mrs Davidson, du haut de ses soixante-quatre ans, annonça :
- Mr Watson, il y a quelqu'un dehors, qui demande à vous voir.
- Qui est-ce ? demanda le médecin, étonné, en se relevant.
- Aucune idée, mais il attend.
- Serait-ce Mr Holmes ?
- Je ne pense pas, déclara-t-elle en se retournant, prête à vaquer à ses occupations. À moins que Mr Holmes aime dissimuler son visage sous une épaisse capuche.
La curiosité du docteur fut attisée par cette description. Il sortit du salon malgré les faibles protestations de Mary et ouvrit la porte d'entrée. Un cab était garé devant son domicile, avec pour tout cocher un étrange personnage, qui avait bel et bien caché sa tête sous une capuche.
- Holà, cocher ? Pourriez-vous me dire votre nom ?
Aucune réponse ne se fit entendre. Watson, un peu outré autant qu'étonné par cette muette insolence, s'approcha de l'homme et lui somma :
- Cela vous déplairait-il de me faire voir votre visage ?
Brusquement, le mystérieux personnage retira sa capuche et Watson retint un cri d'effroi.
Ce cab n'était pas mené par un être humain, à moins qu'il en eut été un autrefois. C'était un squelette qui dirigeait la diligence. Il fixait de ses orbites avec un sourire édenté le docteur qui, tremblant, songea à fuir. Mais l'horreur de l'instant fut telle qu'il perdit contrôle de lui-même et rentra dans le cab sans protestation. Il entendit alors ce cocher fantôme haranguer les chevaux, et tout le convoi partit à grande vitesse, telle que Watson eut l'impression d'avoir quitté la capitale britannique en moins de dix minutes.


Le chemin fut assez court. Il devait être dix heures passées lorsque le squelette encapuchonné poussa un grognement sourd qui fit ralentir les chevaux. Il descendit et lança un ordre inaudible qui était sans doute une invitation à sortir du cab. Watson obéit, maîtrisant un peu mieux ses tremblements, et demanda avec toute la dignité dont il est possible de faire preuve dans ce genre de situation où il devait aller. Le squelette montra le direction avec l'os de son index et remonta sur le toit de la diligence.
Watson regarda. La pleine lune éclairait avec force ce manoir luxueux qui était la seule chose véritablement digne d'intérêt dans cette campagne plate et déserte. Le docteur se demanda pendant quelques instants si la fuite n'était pas plus adaptée mais le gémissement féroce du squelette le dissuada de toute tentative. Il s'approcha du portail de cette demeure et attendit que quelqu'un vienne ouvrir. Il eut la surprise de voir une chauve-souris faire un tour complet autour de lui, puis se précipiter vers une fenêtre du manoir pour y donner des coups d'ailes. Lorsque les battements d'ailes de la chauve-souris se firent entendre, quelqu'un sortit de l'habitation.
C'était un homme relativement jeune, sans doute moins de la quarantaine. Mais son apparence physique témoignait de toute la déchéance qu'il venait sans doute de subir. Il semblait ne plus s'être rasé depuis au moins plusieurs mois, ce qui avait eu pour conséquence de lui offrir une longue barbe sale et fournie ainsi que des moustaches tombantes. Ses vêtements - ou plutôt ses haillons - étaient tout à fait déchirés, tâchés de sang et de boue, troués. Ses dents étaient totalement jaunes, des cernes entouraient ses yeux exorbités, et il était frêle, bien amaigri par des semaines de diète. Il se posta devant l'autre côté du portail et beugla :
- Vous êtes John Watson, le médecin ?
- Oui. Pourriez-vous m'expliquer les raisons de ma venue ? répliqua le docteur, cachant difficilement le dégoût et la peur que lui inspiraient ce personnage.
- Vous allez rapidement comprendre, fit l'autre en ouvrant le portail. Veuillez me suivre.
Watson fut sur le point de suivre, puis les tâches de sang qui ornaient avec fort peu d'élégance la tenue de ce semblant d'homme firent surgir en lui un nouveau mouvement de panique.
- Et si je ne veux pas ? bégaya-t-il, imaginant sa chère Mary veuve et son pauvre Sherlock sanglotant.
- Alors votre mort n'en sera que plus rapide, répliqua du tac au tac son interlocuteur en sortant son revolver de sa poche, avant de pointer le viseur dans sa direction. Allons, nous ne faisons que perdre notre temps, continua-t-il en refermant le portail.
Les deux hommes marchèrent d'un pas lent vers la porte du manoir, dans un silence tendu. Lorsqu'ils arrivèrent enfin, l'hôte de Watson sortit sa clé et la tourna dans la serrure. La porte s'ouvrit et Watson fut invité à s'avancer en premier. L'intérieur du manoir était sombre, sinistre et froid. Le désordre qui y régnait témoignait du manque de foi en la vie de son habitant. Divers portraits décoraient les murs. Toujours sous la menace de l'arme à feu du mystérieux homme, Watson s'installa dans un fauteuil. Son geôlier s'assied en face de lui, sur un canapé. Une petite table les séparait. Sur cette table, trois bougies éteintes. L'homme sembla rêveur pendant quelques instants, puis demanda :
- Ça manque un peu de lumière, non ?
En effet, seul la lumière de la lune, que l'on pouvait voir par une fenêtre, fournissait un peu d'éclairage. Le docteur acquiesça, et l'autre alluma les trois bougies. La lumière surgit alors dans la salle, et permit à Watson de voir un peu plus son interlocuteur. Son visage lui sembla maintenant plus familier.
Ce dernier prit la parole :
- Me reconnaissez-vous, docteur ?
- Votre visage ne m'est pas inconnu, en effet.
- Peut-être mon nom vous dira-t-il quelque chose. Je me nomme Oliver Ross.
En effet, cette identité disait quelque chose à Watson, mais il ne parvenait pas à se rappeler dans quelles circonstances il l'avait rencontré. Ross montra trois tableaux qui étaient accrochés, les uns à côté des autres, au-dessus de son canapé, et donc en face de Watson. C'était les portraits de feux femmes et une fillette. La première était une femme d'âge mûr, aux cheveux noirs, d'apparence assez fragile. L'éclairage qu'avait choisi le peintre, faisant venir un rayon de soleil sur le visage de son modèle, lui donnait un air tendre et doux, la faisant ressembler à la Vierge Marie. La seconde était une femme plus jeune, sans doute moins de trente ans, belle et blonde, souriant de ses dents blanches, qui avait l'air plutôt coquette. La fillette, enfin, avait sans doute environ huit ans lorsque la peinture avait été faite. C'était l'enfant le plus attendrissant qu'avait jamais vu le docteur, blonde aux yeux noisette, avec une silhouette juste ce qu'il faut de finesse, qui avait l'air de croquer la vie à pleine dents.
- Normalement, vous devez reconnaître la petite fille, grogna Ross.
Tout à coup, Watson se souvint de tout. C'était il y a moins de trois ans. Il avait été appelé pour surveiller la santé de cette fillette, atteinte d'une maladie extrêmement rare et incurable. Malgré tous les soins du docteur, elle s'était éteinte au bout de deux mois de souffrances insupportables. Oliver Ross en était le père. Mais à cette époque, il était imberbe, bien portant, élégant. Comment avait-il pu finir ainsi, vivre une telle déchéance ?
- Maintenant, Mr Watson, vous allez apprendre toute mon histoire, grogna Ross.
- Je vous écoute, déclara Watson en tendant l'oreille.
- Vous en êtes l'élément final, docteur. Tout d'abord, sachez que je suis l'homme que Holmes cherche.
Watson sursauta. Comment Ross, cet homme courtois et bien élevé dont il avait tenté de sauver la fille il y a des années, aurait-il pu basculer dans le crime ?
- Est-ce une affaire de vengeance ? demanda-t-il.
- C'est une vengeance contre la vie, marmonna Oliver. Elle m'a tout pris. Elle ne m'intéresse plus.
Le désespoir de Ross était si tangible que Watson le prit en pitié. Mais il s'exclama :
- Mais, Dieu du Ciel, Ross, pourquoi avoir tué Alan Pinkwood et John Farkerton ?
- Vous allez comprendre pourquoi. Veuillez refermer votre poignet sur la première bougie.
Watson crut avoir mal entendu.
- Mais, je ne vois pas le rapport...
- Refermez votre poignet ! hurla Ross en pointant son arme vers le docteur. Je compte jusqu'à trois !


Watson ferma les yeux, ne sachant trop à quoi s'attendre. Il referma son poignet sur la première bougie. À sa grande surprise, il ne ressentit rien de pire qu'une sensation de bonheur intense.
C'était l'hiver. Le petit Ross jouait avec ses frères. C'était une bataille de boules de neige. Elle se déroulait dans la propriété qui entourait le manoir. Les enfants riaient en s'envoyant des boules rafraichissantes les uns sur les autres, aussi blanches que les dents qui ornaient leurs bouches souriantes. Tout à coup, un rire se fit entendre. C'était celui de la première femme. Cette dernière s'avança dans la neige et ordonna avec une grande douceur à ses enfants de rentrer. Ceux-ci, un tantinet déçus, obéirent. Ils allèrent changer de vêtements, avant de rentrer dans la salle à manger.
À cette table les attendait leur père. Homme froid et peu aimant, il semblait s'ennuyer profondément. Il regarda chacun de ses enfants s'installer à table puis fit cette remarque :
- Vous avez tort de jouer dans la neige ainsi. Je ne suis pas devenu riche pour que mes enfants se conduisent comme des petits miséreux.
- Enfin, Alfred, protesta la mère, jouer un peu dans la neige ne peut pas leur faire de mal.
La reconnaissance se lut dans les yeux des enfants, mais Alfred répliqua :
- Rosa, je ne pense pas que vous...
Il fut interrompu par les toussotements de sa femme. Il voulut attendre la fin pour continuer sa phrase, mais la fin n'arriva pas. Ses toussotements étaient de plus en plus forts, de plus en plus violents, de plus en plus effrayants. Alfred déclara alors :
- Ah, vous voyez, Rosa, que l'hiver n'est pas bénéfique à votre santé déjà fragile ! Que serait-ce si je laissais les enfants jouer dans la neige, hein ? Allons, allez vous reposez, nous reparlerons de tout ceci plus tard.
Rosa se retira, et tout le repas des enfants et de leur père fut rythmé par le bruit des toussotements de la mère. Cela continua ainsi toute la nuit. Le lendemain, il fut décidé de faire appel à un médecin londonien. Ce dernier ne put rien faire, malgré tous les soins qu'il tenta. Mrs Ross avait attrapé une féroce grippe, qui l'emporta en quelques jours.
Les enfants, et en particulier Oliver, furent traumatisés par la rapidité de la mort de leur mère, et par l'absence d'amour qui fut désormais leur lot chaque jour. Leur père, peu atteint, les éleva rudement durant toute leur enfance.
Ce médecin était Alan Pinkwood. Ross le haït toute son existence. Il n'avait pas réussi à sauver sa mère, la première femme de sa vie.


Watson rouvrit les yeux. La première bougie était éteinte. Il ne savait pas comment ceci avait pu se produire, mais il avait infiltré les souvenirs de Ross. Ce dernier, qui l'avait soigneusement observé, beugla :
- La deuxième !
Le médecin obtempéra. Il ressentit cette fois une sensation de grande excitation.
C'était durant une croisière. Ross avait désormais vingt-cinq ans. Il observait la mer, profitait de son calme et de sa sérénité. Mais soudainement, il vit une jeune femme, qui avait environ le même âge, courir après lui. Elle lui demanda :
- Excusez-moi, monsieur, n'auriez-vous pas vu mon chapeau ?
Ross ne put s'empêcher de contempler cette apparition. Elle était absolument ravissante avec ses beaux cheveux blonds réunis en un chignon, ses lèvres minces et roses desquelles sortaient sa charmante voix légèrement aigue et ses yeux verts profonds qui le fixaient, attendant une réponse. De plus, sa course avait fait rosir légèrement ses joues, ce qui était absolument charmant.
Il reprit contrôle de lui-même et, malgré son visage qui prit une teinte colorée, il lui répondit :
- Non, chère mademoiselle, et croyez-moi bien que j'en suis désolé. Si je le vois, je vous fais signe.
- Merci tout de même, répondit l'apparition en lui faisant un dernier sourire, avant de disparaître.
Oliver se donna pour mission de retrouver le chapeau vaille que vaille. Il fouilla tout le bateau, n'hésitant pas à sacrifier sa dignité à quatre pattes pour regarder en dessous des tables. Il finit par le retrouver, emprunté par des enfants pour leur jeu. Il était de si bonne humeur qu'il ne parvint pas à les réprimander, et attendit le soir. La jeune femme était assise seule, son coude mince posé sur la table et soutenant son gracieux visage. Elle vit Ross s'approcher avec le chapeau et se retint de pousser un cri de joie. Elle reprit son bien et remercia son sauveur, qui demanda timidement l'autorisation de s'asseoir à sa table. Elle accepta la demande avec un grand sourire, et ils discutèrent pendant toute la soirée. Oliver en profita pour apprendre l'histoire de cette personne qu'il désirait tant. C'était une jeune femme qui avait vécu avec sa grand-mère aux Amériques durant toute sa jeunesse, et qui devait maintenant rentrer chez ses parents à Londres, afin qu'ils lui trouvent un bon parti. Oliver précisa par ailleurs qu'il était le fils d'un riche journaliste, ce qui ne sembla pas déplaire à cette jeune Alice.
À la fin de la croisière, Alice était déjà enceinte. Les parents d'Alice et le père d'Oliver, bien qu'outrés, décidèrent de marier leurs enfants le plus vite possible. De cette union naquit donc, quelques mois plus tard, la petite Lily, qui tenait de sa mère la blondeur et de son père les yeux noisettes.
Trois ans plus tard, contre toute attente, Alice disparut. Oliver mit tous les moyens pour la faire retrouver, mais il ne la retrouva pas. Il apprit, quelques années plus tard, qu'elle l'avait quittée pour un autre homme, riche héritier lui aussi. Son nom : John Farkerton.
Cet homme l'avait privé de la seconde femme de sa vie. Il le détesta. Autant que Alan Pinkwood.


Watson revint à la réalité. La bougie était éteinte. Il songea que la jeune femme qu'avait aimée Oliver était celle du second tableau. C'était également la seconde femme qui était venue se plaindre de la disparition de son mari, mais elle avait un peu vieilli.
Ross regarda Watson et parla, toujours d'une voix aussi saccadée et coléreuse :
- Je ne sais pas si c'est très utile de vous forcer à éteindre la dernière bougie, vu que vous êtes dans l'histoire. Mais je veux que vous le fassiez tout de même. Si vous vous rendez compte de l'étendue de ma douleur, peut-être me pardonnerez-vous de vous tuer ensuite.
Le médecin referma son poignet sur la troisième bougie. Ce fut cette fois-ci une sensation de tendresse immense qui l'envahit.
Une tendresse que l'on ne peut ressentir que pour ses enfants. En effet, cette fois-ci, Ross vit courir devant lui sa fille, la ravissante Lily, qui ressemblait tant à sa mère, qui avait quitté la maison depuis déjà cinq ans. Elle riait avec une innocence et une joie de vivre dont seul un enfant aisé et entouré d'amour peut faire preuve. Elle se retourna et s'avança vers son père. Elle lui demanda si elle pouvait avoir, pour son anniversaire, qui arriverait dans quelques jours, une poupée qu'elle avait vue dans une vitrine à Londres, car son père l'y emmenait parfois. Celui-ci faillit refuser à cause du prix exorbitant de ce cadeau, mais les grands yeux suppliants de la fillette lui firent renoncer à toute tentative de négociation.
- C'est d'accord, soupira-t-il.
- Merci, père, s'exclama la fillette en se jetant contre lui.
Oliver la serra dans ses bras. Lily était tout ce qui lui restait. C'était le dernier cordon ombilical qui le reliait à la vie, qui lui donnait l'impression qu'au fond, tout cela valait la peine d'être vécu. Il la relâcha et lui annonça qu'il était l'heure du repas. Ils rentrèrent dans le manoir, et commencèrent à souper. Ross remarqua que sa fille mangeait moins que d'habitude.
- Eh bien, que t'arrive-t-il, Lily ?
- Je n'ai pas très faim, père. J'aimerais sortir de table si vous me le permettez, murmura Lily dans un souffle fatigué.
Oliver paniqua. Il se rappela tout à coup la maladie de sa mère. Il imagina sa fille mourir dans les mêmes conditions et retint une larme. Mais bon, peut-être tout ceci n'était-il rien d'autre qu'une petite faiblesse de passage. Il se reprit et lui répondit :
- Bien sûr, ma fille. Va te reposer, et préviens-moi au moindre problème.
- Merci beaucoup, continua à soupirer la fillette, avant de s'en aller se reposer dans sa chambre.
Ross fit immédiatement mander un médecin. Ce fut John H. Watson, dont il avait entendu parler par les nouvelles du Strand Magazine, mettant en scène son célèbre ami, Sherlock Holmes. Le médecin lui fit part de son étonnement, n'ayant jamais vu un pareil mal dans toute sa carrière. Lily ressentait plusieurs fois par jour de grandes douleurs et était incapable de tenir debout. Watson revint plusieurs fois dans la semaine qui suivit, puis s'installa provisoirement dans le manoir. Au bout de trois semaines, il annonça à Ross que le cas de la malheureuse fillette était désespéré, et qu'elle mourrait dans les cinq semaines.
La souffrance d'Oliver fut cette fois-ci d'autant plus dure qu'il vit sa fille dépérir peu à peu, avant de s'éteindre totalement dans son lit, après avoir demandé à son père de l'embrasser une dernière fois. Watson dut alors abandonner avec peine l'inconsolable Oliver Ross à son sort, seul dans son manoir.
Watson avait fait perdre à Ross la dernière femme de sa vie : sa fille. Il le haïssait autant que Alan Pinkwood et John Farkerton. C'est pourquoi lui aussi, il le tuerait. Avant de se tuer lui-même. Il irait en enfer à cause de son pacte avec le Diable, qui avait mis à son service le squelette pour lui amener ses victimes jusque chez lui.
Il tuera Watson et demandera au squelette de jeter son cadavre avec les deux autres dans la rivière, avant d'aller peindre une croix rouge avec son sang sur la porte de son domicile.


Watson se réveilla et vit Ross se lever du canapé et s'avancer vers lui, terriblement en colère, terriblement revanchard. Il pointa son revolver sur le pauvre docteur, qui réfléchit à toute allure. Il ne vit aucune solution qui pourrait le sauver. Il recommanda une dernière fois son âme à Dieu et pensa à Mary et à Holmes.
C'est à ce moment que Ross poussa un cri de douleur. Du sang lui coulait du bras. Il lâcha son arme, et tint avec son bras gauche son bras droit sanglant en gémissant. Il tomba à terre en poussant un grand râle. Watson, réactif, s'empara du revolver, se leva de son fauteuil et courut aussi vite qu'il le put. Il sortit du salon et vit Holmes, armé d'un revolver encore fumant, qui le regarda et cria :
- Watson !
- Holmes ! Dieu soit loué ? Comment êtes-vous arrivé ici ? s'écria le docteur, dont la joie n'avait d'égale que la surprise.
- C'est très simple, Watson, commença le détective. Je suis retourné chez le défunt docteur Pinkwood, et j'ai constaté qu'il n'était pas bien riche, ce qui excluait l'hypothèse d'un enlèvement pour rançon ou d'un meurtre pour obtenir l'héritage, alors que je privilégiais ces deux théories jusqu'ici. Lorsque Mary a couru jusqu'à Baker Street pour m'informer de votre étrange disparition, je me suis demandé ce que deux médecins pouvaient bien avoir en commun ? Un client, bien sûr ! Un client, dont les médecins n'ont pas réussi à sauver des êtres chers et qui désire se venger, par chagrin et par rage ! J'ai cherché rapidement dans vos archives et celles de Pinkwood, et j'ai trouvé - très vite, par chance - mention de deux Ross qui n'avaient pas pu être sauvées : Rosa et Lily Ross. Je suis ensuite allé chez la veuve Farkerton, qui m'a avoué connaître un Ross : James, qu'elle avait trahi. Elle m'a alors donné l'adresse du manoir Ross, je suis entré discrètement et j'ai pu voir, à la lueur d'une seule bougie sur laquelle vous étiez en train de refermer le poignet, que vous étiez en bien fâcheuse posture, et j'ai surveillé, jusqu'à ce que monsieur semble vouloir vous tuer.
- Je suis impressionné, Holmes... soupira le docteur. Heureusement que vous êtes là. J'étais fichu.
- Allons, remettez-vous, mon cher Watson. Nous allons amener Mr Ross à l'inspecteur Lestrade et... Mais, que diantre...
Holmes alluma une bougie. Le corps de Ross avait disparu, remplacé par une large tâche de sang. Watson poussa un cri d'effroi et Holmes, plus maîtrisé, sortit du manoir, bientôt suivi par son ami. Ils aperçurent tout deux le cab fantôme partir, conduit par le cocher squelette qui riait à gorge déployée, sans doute amusé de toute cette histoire. Ils se retournèrent et virent qu'une croix rouge sang était apparue sur la porte.


Trois jours plus tard, Holmes et Watson apprirent de l'inspecteur Lestrade que les cadavres de Pinkwood, Farkerton et Ross avaient été découverts dans une rivière. Celui de Ross était encore chaud. Il tenait dans sa main un portrait de lui-même avec sa fille. Et il souriait.



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