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Accueil » Fictions » L'héritage dissonant
par
Dominique Prévot
Ses autres fictions
L'héritage dissonant Mai 1, 1999

1

Le premier printemps du siècle n'avait pas été clément à Londres. Accompagnant les pousses des premières feuilles, fraîches et vertes, la pluie n'avait de cesse de tomber. Les rares passants se hâtaient, transis, et même les vendeurs de journaux semblaient avoir abandonnés les rues. Cela durait maintenant depuis une quinzaine de jours.
Bien qu'il soit près de onze heures, il faisait presque noir. J'en fis la remarque à Holmes, qui me répondit d'un grognement. Il était vautré dans un fauteuil, enveloppé dans sa robe de chambre grise, les jambes allongées, tirant machinalement sur sa pipe, semblant contempler le plafond, et y voyant probablement je ne sais quelle réponse à je ne sais quelle question qui pouvait bien hanter son esprit. Les premiers jours de pluie, immobilisé à Baker Street par la force des choses, mon ami s'était attelé à ranger les journaux que nous avions reçus. Ce début de siècle avait été fertile en affaires, et nous avait laissé peu de temps disponible. De plus, je pense l'avoir fait remarquer à plusieurs occasions, Holmes n'était pas un maniaque du rangement, quelles que soient ses autres qualités, par ailleurs indéniables. C'est donc avec un plaisir non dissimulé que j'observais mon ami feuilleter les anciens journaux, en jeter certains, découper des articles dans d'autres, et dont lui seul pouvait imaginer l'intérêt. Il les classait ensuite dans ses dossiers alphabétiques.
Après avoir épuisé les journaux, dont Mrs Hudson se demandait comment elle pourrait bien faire pour s'en débarrasser à son tour, Holmes s'était lancé dans quelques études sur sa paillasse. Il empestait régulièrement la pièce, et j'ouvrais alors la fenêtre, préférant la pluie à l'asphyxie. J'adressais quelques remarques à mon ami, concernant ce qu'il convient de faire dans un appartement et ce qui requiert un espace approprié, comme un laboratoire, bien qu'en pure perte. Mais depuis quelques jours, il avait cessé cette activité singulière, et ne bougeait pratiquement plus de son fauteuil, même pour manger.
J'en avais profité pour reprendre mes notes des dernières affaires qui s'étaient présentées. Certaines restaient banales, même si mon ami y usait de ses capacités uniques avec brio, mais d'autres ne manquaient pas de surprendre comme l'effarante découverte de Miss Greenwich, l'histoire du duel savant entre deux professeurs, ou encore l'affaire de la position du fou du roi laissée par un joueur d'échecs dont son adversaire ne s'était pas aperçu qu'il était mort.
Mais aujourd'hui, Holmes était entré dans l'une de ses périodes d'inactivité et de mélancolie que je lui connaissais naguère. Cela n'était pas sans m'inquiéter. Je parvenais rarement à lui tirer plus d'un grognement, et encore, sans que je sache s'il signifiait l'approbation ou la négation.
Je quittai la fenêtre pour m'installer dans mon fauteuil près de la cheminée, et feuilletai le Times à la recherche de quelques nouvelles à sensation qui pourraient intéresser mon ami. Malheureusement, il semblait que même les voleurs et autres criminels cherchaient à échapper à la pluie en restant chez eux. Je ne déchiffrai rien de singulier non plus à la page des petites annonces dont Holmes était si friand. Je recherchai à la page des spectacles un prétexte pour tirer Holmes de Baker Street, mais à l'exception d'un concert des oeuvres parmi les plus connues de Strauss, interprétées par un orchestre venu spécialement de Vienne, rien ne retint mon attention. Et je doutai qu'une soirée de valses viennoises puisse recueillir l'assentiment de mon ami. Bien que mélomane, il dédaignait ce qu'il appelait la musique facile. Avec un soupir, je repoussai le journal, et entrepris de travailler sur mes notes, suspendant ma tâche à chaque fois qu'un fiacre passait à proximité, en souhaitant que l'un d'eux s'arrêtât devant le 221b.
- Vous avez raison, Watson. Une nouvelle affaire nous ferait le plus grand bien à tous deux. Il est vrai que le temps fait de la capitale de l'empire une ville des plus calme ! En tout cas, ne comptez pas sur moi pour assister à un spectacle de musique aussi frivole que celle de Strauss !
- Les valses de Vienne méritent l'accueil qui leur est fait, rétorquais-je. Mais... Holmes ! Je n'ai rien dit de tout cela !
- Ah, Watson ! On lit en vous comme dans un livre ouvert. Et puis, je n'ai aucun mérite : j'ai lu le Times avant vous ce matin.
- Mais aucune de mes pensées ne figurent dans ce numéro du Times, je vous l'assure !
- Soit, laissez moi vous expliquer. Vous étiez à la fenêtre, scrutant la rue comme si vous attendiez quelqu'un. Je savais que ce n'était pas le cas, car vous m'en auriez averti. Vos regards répétés dans ma direction m'ont indiqué que vous espériez un client. Puis, vous avez regardé les boîtes où je collationne les articles dignes d'intérêt, et enfin, la paillasse. Il était évident que vous pensiez à ces derniers jours, n'est-ce pas ?
- Certes. Mais... et Strauss ?
- Je vous l'ai dit : j'ai lu le journal avant vous ce matin. Aux pages que je consulte avec attention, vous n'avez rien trouvé digne d'être relevé. Moi non plus d'ailleurs. Votre moue dédaigneuse et un coup d'oeil que vous avez jeté vers la fenêtre indiquaient tout le mal que vous pensiez de ces gens qui, comme nous le faisons pourtant, restent chez eux au lieu de nous soumettre une affaire remarquable. Puis, vous avez cherché un spectacle, et vous êtes tombé sur le seul article d'intérêt. Votre regard vers mon étui à violon m'a confirmé que vous pensiez à la musique. Tout de suite après, vous aviez la certitude que ce spectacle ne m'enthousiasmerait pas, d'où votre soupir. Tout cela est élémentaire. Je vous remercie de votre sollicitude mon cher ami, mais je vais fort bien. C'est-à-dire aussi bien qu'il soit possible... Ah, mais Watson ! Je pense que vous allez être soulagé : voici un fiacre qui s'arrête. Les affaires reprennent !


2

Quelques instants plus tard, Mrs Hudson introduisait un homme d'âge avancé, bien qu'encore fort vaillant. Il était grand et large d'épaules. Son visage sévère était barré par une longue moustache soignée et fournie, assortie de favoris à l'unisson. Mrs Hudson débarrassa notre hôte de son long manteau et de son chapeau de bonne facture, bien que de forme originale. Il souhaita garder sa canne qu'il agitait sans répit. Il attendit que la porte ait été refermée pour prendre la parole.
- Monsieur Holmes ?
Je me tournai vers mon ami, qui n'avait pas encore bougé, mais qui se leva l'oeil pétillant.
- Herr Von Freiburg ! Enchanté de faire votre connaissance. Qu'est-ce qui peut bien mener un chef d'orchestre de votre renommée à quitter ses répétitions, et à nous rendre visite ?
Notre visiteur marqua un moment d'hésitation, mais se ressaisit rapidement, posant son regard sur moi, puis sur Holmes.
- Vous pouvez parler devant le docteur Watson, ajouta Holmes. Il est la discrétion même.
- Vous me connaissez donc Monsieur ?
- Pas avant que vous n'entriez ici.
- Personne n'était informé de ma visite. Comment savez-vous donc qui je suis ?
- Soit, je vais vous expliquer. Bien que votre anglais soit des meilleurs, votre accent m'a indiqué que vous étiez germanophone. Vos habits sont manifestement de confection viennoise. Votre maintien et votre air autoritaire sont ceux de quelqu'un habitué à commander. Par ailleurs, cette façon de tenir votre canne en la déplaçant sans relâche comme vous le faites certainement avec votre baguette de chef d'orchestre est révélateur de profession. Quant à votre nom, il apparaît plusieurs fois dans les colonnes du Times d'aujourd'hui, parlant des oeuvres de Strauss. Votre accent, votre métier et les concerts viennois actuellement à l'affiche, dont nous parlions justement tout à l'heure, le lien était à la portée de tous, ajouta Holmes en indiquant un fauteuil au maestro. Rien de bien difficile en tout cela.
Ce dernier s'assit et parut se détendre un instant. Il se pencha vers Holmes.
- Tout cela est fort édifiant. Cela étant, l'affaire qui m'amène est des plus urgentes. A l'invitation du Albert Hall, mon orchestre et moi-même sommes arrivés à Londres il y a une semaine. Les répétitions doivent se terminer dans cinq jours. Ensuite, nous donnerons huit concerts, et nous attendons maints spectateurs de renom. Mais voyez-vous, j'ai été victime d'un vol.
L'attention de Holmes parut plus marquée.
- On m'a volé une sacoche en cuir.
- Que contenait-elle ?
- Mes partitions.
L'homme marqua une pause.
- Certainement, l'un de vos musiciens les aura confondues avec les siennes.
- Non, je vous assure. Dessus figuraient toutes mes annotations, des mois de travail...
Holmes se taisait. Cette attitude manquait de courtoisie envers notre hôte, et je pris la parole.
- Excusez le néophyte que je suis maestro, dis-je, mais jouer le Beau Danube Bleu est certainement à votre portée, même sans partition, je suppose ?
- Non, je ne peux diriger sans cette sacoche.
Holmes détendit ses longues jambes puis se dressa.
- Je suis désolé. Je ne puis rien faire pour vous.
- Mais enfin, Holmes ! m'étonnais-je. Notre visiteur a certainement besoin de nos services. Ces partitions représentent un travail important.
- Je suis musicien moi-même Watson, ne l'oubliez pas. Notre hôte pourrait diriger l'orchestre avec lequel il est venu, et dont il connaît chaque musicien, même sans aucune partition, je vous le garantis. Je ne peux travailler pour quelqu'un qui ne me raconte pas toute la vérité. Que contient donc cette sacoche, car c'est cela la vraie question, n'est-ce pas ?
Holmes et Von Freiburg se dévisagèrent un instant. Je ne savais s'ils allaient se jeter l'un sur l'autre, lorsque le sonore éclat de rire du maestro fit retomber la tension.
- Excusez-moi Monsieur Holmes. Je m'aperçois que votre réputation n'est point usurpée. Mieux vaut que je vous raconte toute l'histoire depuis le début, en tâchant de ne rien omettre. Mais avant tout, connaissez-vous Johann Strauss ?
A mon grand étonnement, j'entendis Holmes donner une réponse à laquelle je ne m'attendais guère.
- Il m'a été donné d'écouter un concert dirigé par Johann Strauss fils, à Vienne, mais je ne l'ai pas rencontré personnellement.
- La famille Strauss est celle qui a apporté à la valse sa plus grande renommée. A eux seuls, ils ont composé plus de 600 oeuvres. Il fallait voir le père, ou le fils, diriger leur orchestre. Au palais comme à la ville, tout le monde vivait au rythme de la valse. Je n'y ai pas échappé. J'ai eu la chance de connaître Johann, le fils, dans la brasserie de Vienne que son père a rendu célèbre lorsqu'il y débuta. A cette époque, j'y dirigeai leurs oeuvres, et il vint me voir pour échanger quelques impressions au sujet de mes interprétations. Nous avons sympathisé, et il m'invita de nombreuses fois chez lui, ou me demanda de l'accompagner à des bals et à des concerts où lui-même était invité. J'étais devenu un proche de la famille Strauss. Un proche, c'est-à-dire qu'on m'acceptait, car je ne risquais pas de faire de l'ombre à la famille, n'étant pas moi-même compositeur.
- Connaissiez-vous également ses frères, Joseph et Eduard, je crois ?
- Très peu. Les frères Strauss se haïssaient. Il y avait à cela divers motifs, dont le principal était la renommée. C'était l'enjeu de ces génies musicaux. Ils s'accusaient sans relâche du vol d'une mélodie, du détournement d'une phrase musicale, ou d'un amour volé. Ils en venaient parfois à se battre entre eux, même en public. Quand Johann est mort, l'année dernière, Eduard fut accusé d'avoir détruit certaines partitions de son aîné : huit valses, trois polkas, deux quadrilles et deux marches.
Le regard gris de Holmes se fit plus intense.
- Comment vous est-il possible d'être si précis puisque les documents ont été détruits ?
Le chef d'orchestre eut un petit sourire triste.
- Voyez-vous, Monsieur Holmes, Docteur Watson, ces documents n'ont pas été détruits. Un an avant sa mort environ, Johann vint me voir et me remis une sacoche en cuir contenant des feuillets enliassés. Il me demanda de les garder, ajoutant qu'il pensait qu'ils seraient plus en sécurité chez moi que chez lui. Cette attitude ne m'étonna guère, la famille des Strauss vivant en perpétuelle mésentente. Lorsque l'aîné des Strauss est mort, je me suis présenté à sa demeure avec la liasse de feuillets, dûment enfermés dans la sacoche. Je n'y avais pas touché depuis qu'ils m'avaient été confiés. Mais, même en ce jour, la famille se battait, dans la maison même où Johann reposait sur son lit de mort. Après avoir présenté rapidement mes condoléances, je décidai finalement de garder les documents. Voyez-vous, j'ai craint qu'ils ne les détruisent : c'était des partitions originales.
- Et ce sont ces documents qui vous ont été volés, et non je ne sais quelle partition insignifiante, dit Holmes avec intérêt.
- Oui, vous avez raison. Ces papiers n'étaient rien moins que les oeuvres dont on pensait qu'elles avaient été détruites par son frère. J'ai voulu profiter de l'occasion qui nous était donnée de jouer à Londres devant un public fameux de connaisseurs pour présenter quelques-unes de ces oeuvres inconnues de tous.
- Quand et comment vous êtes-vous aperçu de la disparition de vos partitions ?
- Ce matin, en regagnant ma chambre, avoir pris mon petit déjeuner, monsieur Holmes. Je m'apprêtai à me rendre aux répétitions, et lorsque je voulus prendre la sacoche, elle n'était plus à sa place. Je devais présenter ces oeuvres pour la première fois à mes musiciens. Je les connais depuis suffisamment longtemps pour savoir qu'ils pouvaient assimiler deux ou trois nouvelles oeuvres avant le premier concert.
- Vous en avez certainement des copies, ne serait ce que pour vos musiciens ?
- Oui. J'en avais exécuté une moi-même. Je l'ai ensuite confiée à mon ami Jack Russell, qui dirige une école de musique pour jeunes filles, ici, à Londres. Il a lui-même fait exécuter une vingtaine de copies, par ses élèves je crois, des trois oeuvres que je lui avais confiées. Mais j'ai conservé les copies avec les originaux. Si seulement j'avais su !
- Ce vol s'est produit chez vous ? demanda Holmes tout à coup.
- Dans la chambre de mon hôtel.
- Vite, dit Holmes en se levant d'un bon. Les traces ne doivent pas encore être brouillée. Allons-y Watson, si Herr Von Freiburg en est d'accord, demanda Holmes avec un sourire de politesse.
Notre visiteur acquiesça, et nous nous retrouvâmes dans un cab fonçant sous la pluie, à travers Londres déserté par ses habitants réfugiés dans leur intérieur douillet. Ignorant le maestro, Holmes n'ouvrit pas la bouche durant le trajet, tirant sur sa pipe et regardant dehors. Ce départ abrupt et inexpliqué me laissais indécis.
- Qui d'autre avait connaissance de ces partitions Herr Von Freiburg ? demandais-je.
- Personne d'autre que Jack, sa femme et moi-même. Je ne m'en suis jamais confié à quiconque.
- Jack Russell ? Comment l'avez-vous connu ? continuais-je.
- Jack est un vieil ami. Nous avons fréquenté les mêmes salons de musique à Vienne. Son père était diplomate et résidait à Vienne avec sa famille. C'est la musique, pour laquelle nous vouions la même passion, qui nous a fait nous rencontrer. Nous partageons les mêmes goûts, d'une manière générale, et la même passion du rythme viennois, en particulier. Par la suite, nous sommes restés en contact, profitant de chaque occasion qui nous était donné de nous revoir.
- Votre confiance en lui et en sa femme est totale, j'imagine.
- Bien entendu.
Nous arrivâmes prestement au Bentley's Private Hotel. Aussitôt, Holmes descendit du fiacre et se précipita vers l'entrée de la grande bâtisse. Le maestro le suivait de près, mais bien qu'il soit aussi grand que mon ami, il avait bien du mal à accorder ses enjambées à celles du détective. Je dus régler le cocher, et lorsque j'entrai, trempé, dans le hall, je pus voir Holmes grimper quatre à quatre les marches qui menaient aux étages supérieurs.
Lorsque je parvins à les rejoindre, je constatai que mon ami avait laissé le chef d'orchestre dans le couloir. Je compris alors pourquoi il avait voulu venir ici sans délai, alors qu'il me semblait que nombre de points restaient à préciser : les chambres des clients de l'hôtel étaient en cours de nettoyage. Holmes furetait dans le salon, et ne se souciait plus de nous. Il examina avec un soin tout particulier les deux fauteuils, le dessus puis le dessous de la table, puis passa dans la chambre. Là, accroupi par terre, il scrutait ce que personne d'autres ne voyait. Se levant, il alla au lit, où il inspecta tout particulièrement les larges oreillers, puis défit soudainement le lit. Il prit la liberté d'ouvrir la fenêtre, puis la referma. Toujours sans nous jeter un regard, il inspecta la serrure de la porte, et ouvrit le battant d'une large armoire. Enfin, il s'adressa à Von Freiburg.
- C'est ici que vous conserviez la sacoche ? dit-il en montrant le bas de l'armoire.
- Oui.
- Néanmoins, cet hôtel possède un coffre à l'usage de ses clients.
- Je ne pensais pas que quelqu'un puisse me la prendre. Personne ne connaissait son existence.
- De quelle couleur était-elle ?
- Marron, assez clair.
- A quelle heure avez-vous déjeuné ?
- Pas avant huit heures, je crois.
- Vous n'avez pas déjeuné ici, il n'y a ni plateau, ni miettes. Vous êtes donc descendu prendre votre petit déjeuner dans la salle que j'ai aperçue en bas.
- Oui, c'est exact. Le vieil homme que je suis préfère la compagnie, même celle d'étrangers. L'habitude des salons viennois sans doute.
- Etes-vous certain que la sacoche était à sa place à ce moment-là ?
- Tout à fait, j'ai vérifié que les copies étaient bien avec les originaux juste avant de descendre.
- Hum... Pourquoi n'avez-vous donc pas alerté Scotland Yard, Herr Von Freiburg ?
- Lorsque j'ai constaté le vol, je me suis adressé à la Direction de l'hôtel, qui m'a recommandé vos services.
Holmes hocha la tête. Je me souvenais fort bien qu'une autre enquête nous avait déjà amené en ces lieux.
- Vous vivez seul à Londres Herr Von Freiburg ? demanda Holmes abruptement.
- Ma pauvre femme m'a quitté, il y a près de dix ans maintenant Monsieur Holmes, répliqua sèchement le maestro.
- Vous n'avez reçu personne depuis votre arrivée à Londres ?
- Voyons, ce n'est pas un endroit pour recevoir, répondit-il agacé. Retrouvez la sacoche en cuir, je vous paierai ce que vous voudrez.
- Mes honoraires sont fixes, Monsieur. Pourriez-vous nous accompagner chez votre ami Jack Russell ?
- Je suis au regret de vous annoncer que je ne puis laisser mes musiciens seuls trop longtemps : nous devons répéter, car nos concerts commencent bientôt.
- Nous nous reverrons donc sous peu Monsieur. Venez Watson, la partie s'engage !
Un couple descendait d'un fiacre, juste devant l'hôtel, et nous en profitâmes pour l'emprunter à notre tour. A peine étions-nous assis que Holmes releva et se précipita de nouveau dans l'hôtel.
- Attendez-moi Watson, j'en ai pour une minute.
Il revint dix minutes plus tard, ce qui mit notre cocher de bien mauvaise humeur. J'indiquai à ce dernier l'adresse de l'école de musique que nous avait laissée Von Freiburg, et me calai dans mon siège.
- Watson, pourquoi Von Freiburg nous ment-il ?
- Comment pouvez-vous affirmer cela Holmes ?
- Il a essayé de le faire une première fois lorsqu'il nous a rendu visite.
- Peut-être a-t-il cherché à vous éprouver ?
- Pff ! Pathétique !
- Expliquez moi comment vous en arrivez à cette affirmation je vous prie.
- Voilà un homme qui dit s'être fait voler. Pourtant, sa porte n'a pas été forcée, non plus que sa fenêtre, qui se trouve être au troisième étage.
- Un véritable professionnel y serait parvenu Holmes, ceci n'est pas une preuve.
- Admettons, bien que j'en doute. L'homme affirme avoir déjeuné avant huit heures. Renseignement pris auprès du personnel de l'hôtel, et excusez-moi de vous avoir fait attendre, Von Freiburg a terminé son petit déjeuner dès huit heures trente. Or, le portier l'a vu sortir quelques instants plus tard.
- Et alors ? Je ne vois pas où vous voulez en venir ?
- Ce n'est que vers dix heures quinze que notre maestro viennois prévient la direction de l'hôtel du vol. Et il n'est à Baker Street qu'après onze heures.
- Sans doute est-il allé voir quelques relations, ou acheter le journal, ou encore poster une lettre.
- Alors pourquoi a-t-il dit s'être aperçu du vol dès le retour de son petit déjeuner, c'est-à-dire vers huit heures trente ?
- Je ne sais pas Holmes. Est-ce si important ? Peut-être ne s'est-il aperçu du vol que lors de son retour, après être sorti.
- Hypothèses !
- Comment ça Holmes ?
- Je vous décris des faits et vous me parler d'éventualités, d'hypothèses. Tenez, je garde le meilleur pour la fin mon ami : selon ses dires, cet homme ne reçoit personne dans sa chambre. Mais voilà que je retrouve des cheveux blonds sur son oreiller. Par leur taille, je pencherai pour une femme, jeune probablement. Curieusement, bien que j'ai trouvé ces cheveux sur l'un des oreillers, je puis affirmer qu'une seule personne s'est couchée dans ce lit.
- C'est donc pour cela que vous avez défait ce lit. Si vous aviez vu la tête de ce pauvre Von Freiburg !
- Cela étant, admettez que cela fait beaucoup de cachotteries Watson !
- Mais pourquoi un homme qui requiert vos services vous mentirait-il Holmes ?
- Pourquoi ? Mais oui Watson ! Pourquoi ! C'est là qu'est la solution. Fidèle ami, c'est un plaisir que de discuter avec vous. Vous avez cette aisance pour mettre en exergue les points restés dans l'ombre ! Vous êtes d'une aide précieuse. Bravo Watson !
Je ne comprenais guère ce que mon ami cherchait à me dire, mais ce que je pris pour un compliment m'alla droit au coeur.
Le fiacre nous mena sans ménagement jusqu'à l'école de musique de Jack Russell, une vaste demeure du début du siècle précédent. Nous fûmes reçus sans attendre, avec pour seul carte de visite le nom du chef d'orchestre. Le bureau où l'on nous conduisit était somptueux. Il était richement décoré de tableaux et de documents encadrés, illustrant le thème de la musique. L'homme qui nous attendait était âgé d'une quarantaine d'années. Une telle différence avec Von Freiburg m'étonna, d'autant que ce dernier n'en avait rien dit. Il était grand, brun, habillé avec un soin calculé. Il portait une petite moustache très continentale et arborait un air jovial. Ses traits, avantageux, lui donnaient l'air d'un jeune Lord, ce qu'il n'était sûrement pas.
- Soyez les bienvenus messieurs. Les personnes envoyées par mon ami viennois méritent une attention particulière. Prendrez-vous un peu de Muscat ? Je le fais venir tout particulièrement du sud de la France.
- Merci. Je m'appelle Sherlock Holmes. Et voici le docteur Watson, qui m'assiste. Herr Von Freiburg a fait appel à mes services pour un problème qui le préoccupe fortement.
- Je suis à votre disposition messieurs.
- On a volé les partitions de Herr Von Freiburg. Que pensez-vous des documents qu'il vous a amenés afin d'en faire des copies ? commança Holmes sans plus de préambules.
- Eh bien... Je dirais que c'est bien la preuve, si besoin était, de la confiance qui nous lie.
Mais ces partitions étaient des copies réalisées par Hans.
- Hans Von Freiburg ?
- Oui, excusez-moi. Il m'a apporté trois partitions. J'ai pu les faire copier aux élèves de mon école.
- Voici une école peu ordinaire. Elle est réservée aux jeunes filles musiciennes, n'est-ce pas ?
- Oui, c'est une idée de ma femme, Violet. Elle est elle-même musicienne, violoniste. Mais il est ardu pour une femme de se faire accepter comme musicienne, si elle ne joue ni de la harpe, ni du clavecin. Pourtant, je vous assure qu'elle pourrait rivaliser avec certains de nos violonistes.
- Hum... C'est elle, sur ce tableau ? coupa Holmes.
Holmes montrait une toile, encadrée derrière le bureau, qui représentait une très belle jeune femme qui jouait du violon. Elle était blonde et ses cheveux étaient arrangés avec goût, bien que d'une manière que je trouvais inhabituelle. Ses yeux clairs, sa bouche dessinée avec élégance, ses pommettes hautes, et son teint clair lui donnait l'air frais d'une jeune fille des montagnes. Son sourire était éclatant et il se dégageait de son visage une certaine tendresse. Curieux contraste, ses yeux exprimaient une volonté et une détermination rare chez une femme d'une vingtaine d'années.
- Oui, l'année de notre mariage, il y a douze années maintenant. Enfin, douze ans le jour de la première.
- Vous voulez dire le jour du premier concert de Von Freiburg à Londres, évidemment ?
- C'est cela.
- Quand vous a-t-il apporté les partitions à copier ?
- Il y a trois jours, le matin de bonne heure : il sait que je suis ici dès neuf heures, chaque jour.
- Et quand les lui avez-vous rendues ?
- Hier soir. Cela nous a laissé le temps d'en faire une vingtaine de copies. Je les lui ai remises en mains propres.
- Et entre temps, où les avez-vous conservées ?
- Dans ce bureau. Il ferme à clé, ainsi que cette pièce.
- Qui en possède la clé ?
- Ma femme et moi-même.
Holmes parut réfléchir un instant, observant les multiples décorations disposées dans le bureau.
- Quel est votre avis concernant les partitions apportées par votre ami ?
- Des oeuvres viennoises secondaires, sans aucun doute.
- Et qu'en ont dit vos professeurs ?
- Seule ma femme, qui enseigne ici les après-midi, a dirigé les travaux de copies. C'est un excellent exercice au demeurant, même si elle a dû en vérifier chaque mesure.
- Qui d'autres savaient que ces partitions étaient à l'école ?
- Personne. Mais nous pourrions effectuer de nouvelles copies avant le premier concert si besoin était. Inutile de remuer ciel et terre pour quelques mesures recopiées.
Holmes ne se donna pas la peine de répondre.
Nous quittâmes l'école après quelques civilités dont Mr Russell semblait se délecter..
- Cette visite ne nous a rien appris de plus, Holmes, concluais-je.
- Vous trouvez ? Certes, voilà un homme qui a de l'admiration pour sa femme. Il ne possède pas moins de cinq représentations de sa jeune épouse dans son bureau. Sans compter qu'il a monté cette école sur son idée et probablement avec elle. Néanmoins...
- Néanmoins ?
- Sa jeune et talentueuse épouse est blonde et elle porte les cheveux longs, comme ceux retrouvés sur l'oreiller du chef d'orchestre.
- Holmes, enfin ! Ce que vous dites là est révoltant !
- Les faits Watson, je cite les faits ! C'est vous qui les rapprochez.
Holmes avait la plus étrange des manières de présenter les choses. Il énonçait les faits avec logique, mais également agencés avec soin. Je crois qu'il lui plaisait à penser qu'une si belle femme puisse être vile. Je repoussais cette idée aussi vite que mon trop rapide rapprochement précédent.
Durant notre retour à Baker Street, Holmes tira sur sa pipe arborant une mine indiquant que quelque chose l'agaçait. Je le connaissais trop pour lui demander ce qu'il en était.


3

Le déluge avait cessé, et le temps s'était éclaircit. Après le délicieux repas servi par une Mrs Hudson contrariée par notre retour tardif, Holmes m'annonça que quelques affaires retiendraient son attention à l'extérieur, et que nul n'était besoin que je l'accompagne. Je le laissai donc à Baker Street, et en profitai pour déambuler dans les rues de la capitale. La chaussée restait glissante, mais il était agréable de sentir à nouveau les pavés de Londres sous mes pas. Avec la présence du soleil, l'eau semblait s'évaporer sous mes yeux. Je fis un grand tour, au milieu des nombreux promeneurs. On eut dit que tout le monde avait attendu la première éclaircie, derrière sa fenêtre, et que ce premier rayon de soleil était le signal pour que la vie reprenne ses droits. Le temps avait obligé tant de personnes à rester chez elles, que maintenant, chacun sortait sur le pas de sa porte, ou, comme moi, pour une promenade plus conséquente. Des sourires se peignaient sur les lèvres, et je vis même des hommes se saluer, bien que, manifestement, ils ne se connaissaient pas. L'animation avait repris : les vendeurs de journaux criaient les principaux titres, les fiacres passaient plus nombreux, éclaboussant les piétons les moins attentifs, nombre d'échoppes et de magasins étaient ouverts.
J'étais heureux de constater que cette affaire, bien que concernant un simple vol, avait conquis l'intérêt de Holmes. Sans que j'y prête attention, mes pas me conduisirent vers l'école de musique. J'observai la façade lorsque je vis deux femmes en sortir. Aucun doute n'était possible, la plus petite était Mrs Violet Russell : jeune, aussi rayonnante que son portrait, elle marchait d'un pas déterminé. Une grande dame l'accompagnait. Tout à l'écoute de sa compagne, elle ne remarqua pas le trottoir, rendu boueux par la pluie et la terre. Elle tomba au beau milieu d'une flaque d'eau, et Mrs Russell se porta à son secours. Je vis là l'occasion d'approcher celle qui, par sa détermination, était parvenue à créer cette école pour jeunes musiciennes. Je traversai prudemment la rue, et me joignis à Mrs Russell pour relever la dame. Contre toute attente, cette dernière me repoussa presque violemment, et maugréa contre ces hommes qui pensent que les femmes ont toujours besoin d'aide. Cela les fit bien rire, toutes les deux, et, après avoir présenté mes excuses, je repartis, dépité. Je continuai un peu à arpenter la capitale, mais cette marche prolongée commençait à élancer ma jambe. Je hélai un fiacre et me fis conduire à mon club.
Lorsque je rejoignis Baker Street, Holmes était penché sur un câble. Sans plus attendre, il me le tendit.
- Mais c'est de l'allemand, Holmes !
- Vrai, Watson, sous sa forme autrichienne pour être précis.
- Apparemment c'est la copie d'un acte de mariage.
- Vrai encore ! Tout au moins une copie des parties qui nous intéressent.
- Celui de Jack Russell et de Violet Strauss ! Holmes, qu'est-ce que cela signifie ?
- Je ne sais pas encore, mais il n'aura fallu que quelques instants à mon correspondant à Vienne pour m'envoyer ce document, que je lui demandai par câble. Cela fit grand bruit : le fils d'un diplomate britannique et une fille de la famille Strauss. Ce fût une réception éclatante paraît-il. Mais lisez plus bas, je vous en prie.
- Hans Von Freiburg !
- Il était le témoin de Miss Strauss. J'attends plus d'informations. Demain probablement.
- Je ne savais pas qu'il y avait des filles chez les Strauss. On ne parle que des trois frères et de leur père.
- Cela vous étonne que ce monde d'hommes ne parle que d'hommes ? dit Holmes, un curieux sourire au coin des lèvres.
Il n'était pas dans les habitudes de mon ami de s'épancher sur l'état du monde. Sa réflexion sur les hommes me fit penser à la mésaventure de cette après-midi, que je lui narrais, tâchant de ne pas paraître trop ridicule à ses yeux.
- Oui, Watson, le monde change, les femmes changent, vous seul demeurez immuable ! Excusez-moi de vous avoir repoussé si violemment, mais vous alliez piétiner une magnifique empreinte de pied de Mrs Violet Russell, qui était le but de toute cette mise en scène.
- Vous voulez dire que c'était vous, cette dame qui était là, assise dans l'eau et la boue ?
- Il fallait que je puisse comparer les traces de pas que j'ai trouvées dans la chambre de Von Freiburg, voyez-vous. J'ai donc demandé, puis obtenu un rendez-vous avec Mrs Russell sous prétexte de vouloir inscrire ma fille à un cours de violon. Après l'entretien, je me suis dit convaincu et ai prétendu qu'une assistance me serait précieuse pour choisir un instrument, chez le luthier proche. Elle n'hésita pas à m'accompagner.
- Vous ne m'avez pas dit qu'il y avait des empreintes chez Von Freiburg, Holmes !
- Ah, je ne vous l'ai pas dit ? Il pleuvait depuis des jours. Alors, lorsque Von Freiburg a parlé de son hôtel, j'ai craint le pire : on pouvait avoir fait disparaître toute trace de passage en nettoyant la pièce, d'où ma précipitation ce matin. Nous sommes arrivés à temps, et j'ai pu dénombrer le passage de trois personnes. Tout d'abord, celui de notre visiteur, avec ses chaussures caractéristiques qui ont une forme qu'on ne trouve pas chez nous. Ensuite, un pied plus petit, indéniablement celui d'une femme, mais difficile à percevoir. Elle avait dû venir la veille. Grâce à l'empreinte obtenue cette après-midi, je suis en mesure d'affirmer que Mrs Russell a rendu visite à Herr Von Freiburg, et qu'elle s'est allongée sur le lit. Mais ce n'est pas tout : il y avait aussi d'autres traces, bien visibles. Celles d'un autre homme, qui portait des chaussures françaises.
- Françaises ?
- Je ne doute pas que ce soit celles de son mari.
- Jack Russell ?
- Avez-vous remarqué combien cet homme est attaché au continent : ses habits sont français, ses chaussures aussi probablement. Même sa moustache est taillée à la mode française !
- Je ne savais pas que vous vous intéressiez à la mode, Holmes.
- Et vous avez raison. Mais il est primordial de reconnaître la nationalité d'une personne dès le premier coup d'oeil.
- Mais Russell est britannique !
- Par son père, oui, mais sa mère est française, j'ai pu vérifier à partir du câble que nous possédons.
- Alors, vous pensez que cet homme a volé son ami ?
- Vous avez remarqué son insistance à faire passer les partitions pour des oeuvres insignifiantes ? Je ne doute pourtant pas qu'il les ait reconnue pour ce qu'elles sont. Néanmoins, il reste deux points à éclaircir. Pourquoi Von Freiburg ne nous a-t-il pas parlé de la visite de Violet Russell qu'il a eu hier, ni de sa promenade sous la pluie ce matin ?
- Et le deuxième ?
- Est-ce qu'un éventuel lien de parenté entre Violet Strauss et Johann Strauss peut être la cause du vol ?
- Vous suggérez que Mrs Russell considère ces partitions comme une sorte de legs de sa famille ?
- Il est encore trop tôt pour tirer de telles conclusions. Nous allons recevoir la visite de Hans Von Freiburg d'ici un instant. Je lui ai fait parvenir un message. En attendant, dites-moi Watson, qui a gagné cette partie de billard ?
J'inspectai rapidement mes manches, et m'aperçus qu'une trace de craie montrait clairement l'exercice de ma passion à un oeil exercé. D'un sourire, j'indiquai à Holmes que j'avais suivi sa démarche, d'autant que ce n'était pas la première fois qu'il me faisait cette remarque. Ni la dernière, j'imagine.


4

La soirée s'annonça sans que Von Freiburg ne vienne. Holmes était d'une humeur détestable.
- Notre visiteur viennois devrait être là ! Watson, nous sortons ! Prenez votre arme, notre homme est certainement prêt à tout.
Je me retins de dire à Holmes que je ne voyais pas un vieil homme se jeter sauvagement sur nous deux. De son côté, je vis Holmes prendre son arme, ainsi qu'une lanterne. Je le rejoignis en bas des dix sept marches qui mènent à notre appartement. Il avait déjà hélé un fiacre.
- Au Bentley's Private Hotel cocher, et en vitesse. Watson, j'aurais du agir plus vite, quelle négligence !
Notre cocher était sans nul doute à la hauteur des espérances de Holmes. Il nous secoua dans tous les sens, et jamais je n'avais vu les rues de Londres défiler si rapidement, sauf peut-être lorsqu'on nous mena Thaddeus Sholto, quelques douze années plus tôt. Aujourd'hui aussi, il faisait nuit noire, mais ma chère Mary n'était pas avec nous cette fois-ci.
Au Bentley's Private Hotel, Holmes demanda au cocher de nous attendre. Là, il apprit que Von Freiburg n'était pas rentré. D'ordinaire, il dînait à l'hôtel, mais pas ce soir. Nous nous rendîmes donc au Albert Hall, où les répétitions se déroulaient. Mais celles-ci étaient terminées et aucun concert n'était programmé pour ce soir. Tout était donc fermé. Bien que Holmes frappât énergiquement à chaque porte, faisant le tour de la bâtisse, personne ne répondit. De nouveau, les rues défilèrent. Cette fois, nous nous arrêtâmes devant l'école de musique.
- Trop tard ! Les Russell vivent à l'étage Watson, et il n'y a plus personne. L'oiseau s'est envolé.
- Holmes, au risque de vous paraître obtus, dites-moi, qui s'est envolé ?
Au lieu de me répondre, Holmes régla le cocher.
- Toujours prêt à me suivre, fidèle compagnon, même si la légalité est quelque peu écornée ?
- Est-ce nécessaire, Holmes ?
- Absolument. Sinon, nous aurons tant de retard que cette affaire sera l'un de mes plus grands échecs !
Ses grands échecs étaient peu nombreux. D'ailleurs, ce vocable regroupait plus des affaires non résolues que des erreurs. Néanmoins, l'argument m'ébranla.
- Allons-y Holmes.
C'est ainsi que nous pénétrâmes, de nuit, dans l'école de musique pour jeunes filles des époux Jack et Violet Russell. Holmes s'y entendait à manipuler les serrures et les crochets. Je l'ai souvent évoqué : si mon ami avait mis son génie et son talent au service du crime, le pire eut été à craindre !
Holmes ignora le bureau où nous avions été reçus, et monta prestement les escaliers. La porte ne lui résista pas longtemps, et nous entrâmes dans un vaste appartement. Il était aménagé avec goût et fort luxueusement. Ignorant le grand salon de musique et la salle à manger, Holmes fouilla le bureau. En entrant, il devait avoir déjà une idée de ce qu'il cherchait, car il trouva rapidement.
- Ah, voilà ! Paris ! Des factures de vêtements, de bijoux...
Il se rua alors vers la cheminée.
- Tenez la lampe Watson. On a fait du feu ici il y a peu, mais pas pour se chauffer.
Il écarta les cendres et ramassa le reste d'une feuille consumée.
- Une correspondance. Eclairez ce morceau de feuille Docteur. Du papier français, j'en suis certain. L'écriture est presque effacée. Hum... Presque, mais ce n'est pas suffisant. La roue tourne de nouveau en notre faveur Watson.
- Vous trouvez Holmes ?
Il se rendit alors dans la chambre des Russell. Tout semblait en place. Holmes inspecta les lieux, beaucoup plus méticuleusement que dans la pièce précédente.
- Vous pensez qu'ils sont partis Holmes ? Mais ils n'ont rien pris !
- Hum...
Je m'installai sur un petit fauteuil crapaud, cherchant à le déranger le moins possible. Je dus m'assoupir un instant, les événements et la fatigue de la journée aidant. En tout cas, je sursautai en entendant la voix de mon ami.
- Oui, tout s'éclaire maintenant, dit-il tendant triomphalement une lettre. Je l'ai trouvée derrière un tiroir de ce secrétaire. Elle a dû y tomber sans qu'on y prête plus d'attention. C'est la lettre d'un homme âgé donnant rendez-vous Fleet Street, comme à l'ordinaire précise-t-il. Allons-y !
- A Fleet Street ?
- Vous n'abandonneriez pas mon ami ?
- Non, certes non, mais c'est bien peu comme élément. Imaginez quelqu'un en train de chercher le 221b Baker Street, sans en connaître l'adresse exacte !
J'avoue que, intérieurement, cette idée m'amusait beaucoup. Mais elle laissa Holmes impassible.
Trouver l'adresse que nous cherchions fût bien plus simple que je ne le supposais : une effervescence particulière régnait devant une petite bâtisse de bon goût. Deux policiers de Scotland Yard empêchaient une dizaine de curieux, poussés par la curiosité, d'approcher. Néanmoins, ils reconnurent tout de suite Sherlock Holmes, et nous laissèrent entrer.
A l'intérieur, nous tombâmes sur l'inspecteur Lestrade. Il semblait dans un mauvais jour, ou devrais-je dire dans une mauvaise nuit. Dès qu'il aperçut mon ami, il se porta à notre rencontre dans un petit salon.
- Que fait donc ici le génial Sherlock Holmes à cette heure de la nuit ?
- Bonsoir Lestrade. Nous passions par ici, le Docteur Watson et moi-même, après une promenade digestive.
- Je n'en crois rien. Qui vous a dit de venir ici ?
- Personne, Lestrade. Qu'avez-vous trouvé ?
Cette question désarma le détective de Scotland Yard.
- Rien. Les voisins disent avoir entendu une dispute et même une bagarre.
- Indiscutablement, des gens se sont battus là, dit Holmes montrant la direction d'un long canapé.
- Qu'est-ce qui vous permet d'être si affirmatif ?
- Même vous Lestrade ne pouvez manquer de remarquer les traces d'eau au sol, près de ce vase. Il a été renversé puis reposé, mais personne n'a nettoyé l'eau tombé au sol. Par ailleurs, une trace de sang sur le coin du tapis que j'aperçois là-bas montre qu'il y a eu violence.
- Ah, oui, bien sûr Holmes, bien sûr. L'eau, le sang, le tapis, j'allais y venir, dit Lestrade.
- Qui est la victime ? Un homme ou une femme ? Les deux peut-être ?
- Justement. Alertés par les voisins, nous sommes venus ici. Mais rien, enfin, à part les traces dont on parlait, rien, nous n'avons rien trouvé. Pas de victime. Oui, sans l'eau et la tâche de sang, on aurait dit qu'il ne s'était rien passé.
- Savez-vous qui habite ici Lestrade ?
- Les voisins nous ont parlé d'un monsieur rarement présent.
- Vous ne voyez pas d'inconvénients à recevoir un coup de main Lestrade ?
Sans attendre la réponse, Holmes se mit à fureter partout. C'était la troisième fois dans la même journée que j'observai Sherlock Holmes exercer son art. Mais cette fois, cela ne dura pas bien longtemps.
- Trop de passage sur ce sol pour être certain... De toute façon, les réponses ne sont plus ici. Allons Watson, à Baker Street.
- Le grand détective nous quitte déjà ? ironisa Lestrade.
- Hum... Ne cherchez pas de victime inspecteur, je ne pense pas qu'il y en ait.
Sans un mot de plus, nous nous retrouvâmes dehors.


5

Malgré l'heure tardive, nous n'eûmes point de difficultés à prendre un fiacre, qui nous déposa rapidement devant le 221b. Mrs Hudson nous attendait, visiblement inquiète.
- Il y a du monde, là-haut, qui vous attend, Mr Holmes. C'est aussi du travail pour vous, Docteur. L'une des personnes semble blessée.
Nous grimpâmes prestement les quelques marches, et découvrîmes la présence de Herr Von Freiburg, et de Mr et Mrs Russell. Le chef d'orchestre était allongé sur le divan. Dès notre entrée, Mrs Russell s'approcha de nous. Elle avait perdu son air sévère et dominateur, au profit d'un visage de jeune fille inquiète et perdue.
- Ah, Mr Holmes, Docteur. Il est arrivé un grand malheur, dit-elle.
- Votre père est gravement blessé ? demanda Holmes.
- Il saigne beaucoup. A son âge, j'espère que cela sera sans gravité. Vous pouvez vous occuper de lui Docteur ?
- Bien entendu, dis-je, m'emparant de ma trousse.
Repoussant Mr Russell, j'auscultai le chef d'orchestre viennois. Heureusement, et bien qu'il ait saigné abondamment, la blessure était peu profonde, et je m'empressai de rassurer tout le monde. Après l'avoir dûment bandé, je lui administrai un sédatif, et il s'endormit rapidement.
Peu après, Holmes, tirant sur sa pipe, était installé dans son fauteuil, et moi dans le mien. Mr et Mrs Russell, tous les deux très pâles, était assis l'un près de l'autre se tenant par la main. On n'aurait su dire lequel des deux réconfortait l'autre.
- Depuis combien de temps savez-vous que Herr Von Freiburg est votre père, Mrs Russell ? demanda Holmes d'une voix presque affectueuse.
- Je l'ai toujours su. Comment l'avez-vous deviné ?
- Je ne devine jamais. C'était la seule explication logique. Voilà un homme âgé qui rencontre une belle jeune femme en cachette de son mari. Il possède une maison où il la rencontre, il la reçoit dans sa chambre, et elle s'allonge sur son lit, mais repart. Il ne s'agissait donc pas d'une rencontre galante. D'un autre côté, comment est-il concevable qu'une femme accepte de s'allonger près d'un homme, si ce n'était un proche ?
- Vous avez été plus lucide que moi, dit Mr Russell d'une voix étouffée.
- Vous avez contre vous les sentiments très forts qui vous lient à votre femme, et vous aveuglent, jeune homme, rétorqua sèchement Holmes. Et maintenant, si vous nous racontiez toute l'histoire Mrs Violet Russell, née Strauss ?
Elle jeta un rapide coup d'oeil vers son époux, et se serra un peu plus contre lui, comme si l'heure avancée la rendait frileuse.
- Mon père était un ami de Johann Strauss. Avant cela, il avait commencé comme musicien, puis avait dirigé une petite troupe de musique. Il fut immédiatement conquis par la valse, et par la musique des Strauss. Pour lui, vivre dans l'ombre de la célèbre famille était un enchantement. Il se prit même à s'attacher à une cousine de Johann. Il s'amouracha de cette belle femme, mais qui était déjà mariée à un homme pédant et qui la négligeait. Je ne cherche pas d'excuses à mon père, Mr Holmes. Mais j'ai connu cet homme pendant des années, et je pense pouvoir en parler en conscience. Lorsque ma mère me mit au monde, elle voulut que mon vrai père devienne mon parrain. Mais son mari s'y opposa. Avait-il soupçonné quelque chose ? En tout cas, il n'en dit rien, mais il interdit à ma mère de le revoir. Ma mère était une femme pleine de ressources, et arrivait fréquemment aux buts qu'elle se fixait. Je ne sais s'ils se sont revus, mais elle s'arrangea tout de même pour qu'il soit mon maître de musique. Et c'était toujours avec beaucoup de bonheur que je passais des heures en présence de ce monsieur, si attentionné et si bon avec moi. Tout ce que je connais de la musique, je le lui dois. Même s'il ne m'a pas élevé, je me sentais beaucoup plus proche de lui que de mon père officiel. C'est Père qui me présenta Jack. Je dois vous avouer que j'ai demandé à mon père, mon vrai père, l'autorisation de l'épouser. Jack était si timide qu'il n'osait même pas m'en parler !
- Vous êtes une femme qui sort de l'ordinaire Mrs Russell, dit Holmes.
- Vous savez, je me suis toujours débrouillé seule. Mon véritable père ne m'a pas appris que la musique. Il me prêtait des livres qui traitaient de tous les sujets : la musique, bien entendu, mais aussi des thèmes réservés d'ordinaire aux hommes. Je lus même certains ouvrages de Jules Verne ou du Docteur Watson. Je peux dire que c'est grâce à lui que je suis devenue la femme que je suis. Je n'ai appris ce qu'il était pour moi que le jour de notre mariage. C'était l'un de ses présents. Il dirigea le bal, après avoir laissé la famille Strauss montrer son talent, il va sans dire. Il dansa même avec ma mère. Ce fût pour moi un véritable moment de ravissement. Les deux êtres que je chérissais le plus au monde étaient dans les bras l'un de l'autre, et je tenais le troisième dans mes bras. Ce que je n'avais pas prévu, c'était que Jack chercha à m'éloigner de lui. Il tâchait d'être présent à chaque fois que je le voyais. Je crois qu'il était jaloux. Un jour, Jack parla de partir en Angleterre. Je me réfugiais chez Père. Il me consola, mais me fit comprendre qu'un père ne peut être toujours présent auprès de sa fille. Et que, maintenant, avec Jack, nous formions un couple. Ne vous méprenez pas Messieurs : j'aime mon époux. Mais j'aurais tant voulu qu'il sache que si j'avais tant de tendresse pour la personne qui nous avait présentés, c'était uniquement parce qu'il s'agissait de mon véritable père. Mais pour ne nuire à personne, nous ne lui dîmes rien.
- C'était nous nuire à nous-mêmes, Violet, intervint Jack Russell d'une voix douce.
- C'est vrai. Cependant, Père venait à Londres à chaque fois qu'il le pouvait. Nous le recevions à la maison, mais pour que nous puissions nous voir seuls, il avait acheté une maison.
- A Fleet Street, ajouta Holmes.
- Mr Holmes, comment savez-vous cela ? demanda la jeune femme.
- C'est mon métier madame. Mais continuez. Parlez-nous des partitions.
- Lorsque Père nous annonça qu'il serait présent pour nos douze ans de mariage, j'étais enchantée. Il nous annonça même qu'il nous inviterait à un concert exceptionnel, et qu'il dirigerait certaines oeuvres très particulières. Je ne savais pas que Père avait des partitions originales de mon oncle. Jack et moi ne l'apprîmes que lorsqu'il vint nous les apporter à l'école, pour les recopier. J'étais immensément heureuse. Des oeuvres originales, sous la direction de mon père, et pour notre anniversaire de mariage. Aucune fille ne peut nourrir de rêve plus merveilleux. J'imaginais sa direction en harmonie avec les notes que je déchiffrais, ce qui accentua mon impatience. Hier, j'ai revu Père, sur une envie subite. Comme nous n'avions pas prévu de nous voir, j'allais dans sa chambre d'hôtel. J'étais heureuse. Je me blottis dans ses bras, comme une petite fille.
- Mais c'est lui qui est revenu vous voir ce matin.
- Oui, très tôt. Je pensais que Père ne vous l'avait pas dit. Toujours est-il qu'il est arrivé sous la pluie, perturbé à l'extrême. Il me fallut le calmer avant de comprendre que les partitions lui avaient été volées. Les partitions et les copies qui étaient avec. Père était effondré. Il m'avoua qu'il comptait me donner l'ensemble des partitions de mon oncle. Une sorte d'héritage. Je lui suggérais de consulter la direction de l'hôtel, puis nous sommes convenus de nous revoir ce soir, chez lui. Je ne savais pas encore le drame que nous allions vivre.
- Devant ma femme, et en votre présence, je me dois de raconter mon aveuglement, interrompit Mr Russell. Je n'ai d'excuses que l'amour que je lui porte. Il fallait que je sois aveugle pour me méprendre sur ces rencontres qu'elle affectionnait tant. J'étais jaloux de mon beau-père, et je ne le savais même pas. Cet homme, avec qui j'avais partagé tant de moments forts de la vie viennoise, m'était devenu insupportable. Ou plutôt, le savoir avec Violet en mon absence m'obsédait. Je pris la résolution de quitter Vienne et de partir pour Londres, offrant à ma femme d'y organiser l'école de musique dont elle me parlait depuis si longtemps. Nous avons continué de voir Hans, mais plus autant qu'auparavant. Il venait à la maison de temps à autre, lorsque ses répétitions et ses concerts lui en laissaient l'opportunité. Il y a quelques jours, il est venu à l'école nous présenter des oeuvres à copier. Il nous raconta leur origine, et nous demanda le secret. Violet ne parlait plus que du concert auquel nous allions assister, de Hans et de ses partitions. Mes inquiétudes oubliées refirent surface. Hier, ma femme rentra tard dans la soirée, sans me dire d'où elle venait. Cet homme l'attirait à lui, encore, avec ses maudites partitions. Je décidais alors de m'en expliquer avec lui dès le lendemain.
- Comment êtes-vous donc entré dans sa chambre sans forcer la porte ? demanda Holmes avec un intérêt tout à fait professionnel.
- Ce ne fut pas bien difficile, Mr Holmes. Un concours de circonstances. Au moment où je me présentai à sa chambre, la porte était ouverte et j'aperçus Hans qui rangeait quelque chose dans l'armoire. Il était dos à la porte et ne m'entendit pas entrer. Mais je n'eus pas le courage de l'affronter. Je me cachai et le laissai partir. C'est alors que naquit en moi l'idée d'escamoter les partitions. C'était un coup terrible à porter au vieil homme. Je les trouvai immédiatement, mais je dus attendre son retour pour sortir. J'attendis qu'il se rende dans sa chambre pour filer par la porte. Qu'elle fût ma surprise de l'apercevoir à l'école peu après. M'avait-il aperçu dans sa chambre, ou bien au sortir de son hôtel ? Mais je n'en sus rien, car il repartit après avoir vu ma femme. Après votre visite, Messieurs, j'ai craint d'être découvert. J'allai voir Violet et lui proposai de rendre les partitions, si elle me promettait de ne plus jamais revoir cet homme. Nous eûmes une très violente dispute. Finalement, elle partit avec la sacoche. Je ne suis pas un homme à fouiller les affaires de sa femme. Mais je le fis pourtant. Je trouvai dans son secrétaire plusieurs correspondances que Hans avait adressées à ma femme. Il lui écrivait " ma petite fille adorée ", " je t'embrasse tendrement ", " souviens-toi les moments passés ensemble ", et d'autres phrases dont je me mépris sur le sens. Elles étaient adressées à l'école, où ma femme reçoit toujours le courrier. Mais sur l'une d'elle, était mentionné un lieu, " où nous pourrons nous revoir à l'abri des regards ". Je brûlai les lettres et bus plus que j'en n'ai l'habitude. En début de soirée, Violet n'était toujours pas rentrée. Je décidais de me rendre là où je pensais qu'elle retrouvait l'homme qui me la volait.
- Il est arrivé comme un fou, pauvre chéri. Père faisait mine de diriger un orchestre imaginaire avec sa baguette. Jack arracha les partitions que Père tenait à la main. Bientôt, les deux hommes que j'aimais se battirent devant mes yeux. Il y eut des heurts, un vase est tombé, et j'ai entendu un râle. Jack se releva, tenant toujours la sacoche, mais Père était blessé. Sa baguette était fichée dans son épaule gauche. Je m'élançais vers lui...
Le reste se perdit dans un sanglot. Jack raconta comment il avait entendu son épouse appeler Hans " Père ", et tout devint clair en un instant, comme si ce seul mot permettait instantanément à chaque élément de retrouver sa place. Tous les trois convinrent de se rendre à Baker Street. Il y avait là un médecin et un détective conseil, dont les conseils, justement, ne seraient pas de trop.


6

Quelques jours plus tard, nous assistâmes à un grand concert. Quelques personnalités importantes de la capitale étaient présentes. Mais pour moi, ce fût surtout la présence de Jack et de Violet qui me combla. Ces deux êtres s'étaient retrouvé, bien que, sans le savoir, ils ne s'étaient jamais perdus. L'épaule gauche encore meurtrie, le chef dirigea son orchestre avec brio. Je n'avais pu l'empêcher de reprendre ses répétitions. Le concert fut un triomphe et j'eus le plaisir de constater que mon ami appréciait la soirée.
Nous dinâmes en bonne compagnie, dans un restaurant français. Il y avait là le maestro, sa fille et son gendre. Violet se vit remettre la sacoche marron par son père. Nous fêtâmes l'événement au champagne. Bien trop raffinée à mon goût, la cuisine française fit le ravissement de Holmes.
De retour à Baker Street, le champagne et la musique sonnaient encore dans ma tête lorsque Holmes s'installa dans son fauteuil.
- Encore une affaire domestique, Watson.
- Dites-moi Holmes, j'ai relu mes notes de cette affaire, et il est deux ou trois points que je souhaiterai éclaircir.
- Hum... Je vous écoute.
- Quand avez-vous compris la nature des liens qui unissaient le chef d'orchestre et sa fille ?
- C'est vous, Watson, qui m'avez indiqué la voie.
- Moi ? Euh... Je ne me rappelle plus quand à vrai dire.
- Vous vous souvenez, en sortant de l'hôtel, vous avez insisté sur un fait étrange : notre client nous mentait. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'il cherchait à protéger quelqu'un. Cette personne lui était chère, et elle était venue dans sa chambre, ne l'oubliez pas. Vous m'avez éclairé sur ce point, je dois dire. Nous avons confirmation, par mon correspondant viennois, dès le lendemain. Mais nous savions déjà ce qu'il en était.
- Dites-moi, Holmes, il reste une question qui me revient sans cesse depuis le début de cette affaire. Vous avez dit à Herr Von Freiburg être déjà allé à Vienne, et avoir assisté à cette occasion à un concert de Strauss. Vous ne m'en aviez pas parlé.
- Watson, mon ami. Les hauteurs enneigées, le sable du désert... Vous n'avez pas imaginé que j'y ai passé trois ans ? Et puis, il y a avait ce docteur que vous teniez tant à me faire rencontrer...
- Holmes, vous avez rencontré Freud ?
Mon ami, se leva, et se dirigea vers sa chambre. Je ne pense pas me tromper en disant qu'il m'adressa un sourire.
- Bonne nuit, Watson.



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