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Accueil » Fictions » Les Anges de Rise Heaven
par
Grégory Devin
Ses autres fictions
Les Anges de Rise Heaven Septembre 14, 2010

Le télégramme qui nous arriva ce matin-là, et qui avait été amené dans le froid de décembre par un jeune garçon dont la description la plus exacte aurait sans doute été fournie par l'adjectif « famélique », était rédigé en ces termes :
« Crime à Rise Heaven / Croyez-vous qu'une peinture puisse tuer / Demande aide immédiate / Forte récompense ou cas échéant amitié éternelle / Redmond Hanlon, Rise Heaven. »
Je réfléchissais à la signification de ce charabia (Holmes était plongé dans une de ses réflexions quotidiennes, et, soucieux de ne pas le déranger – je savais quelle tempête une interruption pouvait provoquer – j'avais préféré prendre connaissance du télégramme moi-même) quand sa voix chaude et suave me fit sursauter :
« Eh bien, Watson, pensez-vous réellement qu'une peinture puisse tuer, comme nous le suggère si élégamment notre mystérieux correspondant ? »
A ces mots, je bondis de mon siège.
« Holmes ! Ce message vient à peine d'arriver ; comme vous le voyez, j'ai préféré en prendre connaissance moi-même ; enfin, si je ne m'abuse, vous n'avez pas levé les yeux de votre pipe depuis tout à l'heure… Je sais d'avance que vous jugerez ma question ridicule, mais il me faut pourtant vous la poser : comment diable avez-vous fait ? »
Holmes émit un petit rire, puis se renversa en arrière dans son fauteuil.
« Watson, théoriquement, avec les années, vous devriez être familiarisé avec mes techniques d'observation ; cependant, malgré cette fréquentation, il me semble que leur acquisition vous soit à jamais interdite. Je crains que vous n'assimiliez pour toujours une faculté intellectuelle somme toute élémentaire (peut-être légèrement plus élevée que la moyenne, je vous l'accorde) à des pouvoirs magiques. Si, avant de me poser cette question, vous aviez tourné la tête d'un quart de tour sur la droite, vous auriez aperçu une commode, et, posé sur cette commode, un service complet de vaisselle en argent. Ce service a été amené il y a une heure par Madame Hudson, qui a passé une bonne partie de sa matinée à le briquer. A partir de là, et suivant les lois de l'optique toujours en vigueur, il m'était tout à fait loisible de lire par dessus votre épaule, et ceci, sans même me lever de ma chaise… »
Soudain, Holmes s'interrompit en tendant l'oreille.
« Mais ou je me trompe fort, ou nous devrions bientôt en savoir plus, car il me semble reconnaître dans l'escalier le pas lourd et emprunté de notre cher Lestrade. Vu le peu d'intérêt que présentent en ce moment les affaires criminelles de Londres – et auxquelles je n'accorde d'ailleurs plus ce qualificatif que par habitude – il ne me paraîtrait pas étonnant que l'inspecteur ait eu vent lui aussi de cette histoire. Savez-vous qu'avec l'âge il semble contaminé par ma petite marotte pour les affaires hors du commun, et que… »
A ce moment, trois coups brefs furent frappés à la porte, et Madame Hudson entra suivi de Lestrade, qui soufflait bruyamment dans ses mains repliées en conque. Il tapa négligemment les pieds sur le plancher, faisant tomber de ses chaussures deux petites carapaces de neige, au grand dam de notre logeuse.
Cette dernière redescendit les escaliers quatre à quatre puis remonta les bras chargés d'une multitude de brosses, éponges, détergents et ustensiles du même type. Holmes pria l'inspecteur d'entrer et de fermer la porte ; pendant quelques minutes, nous entendîmes, à travers la cloison, le frottement d'une main énergique sur le plancher.
Tandis que l'inspecteur se réchauffait, Holmes déplia son grand corps, attrapa lestement son tabac, se bourra une nouvelle pipe, puis, recroquevillé dans son fauteuil (on aurait dit une immense araignée) se mit à fumer en dévisageant notre visiteur.
« Décidément, mon cher Lestrade, vos entrées laissent de plus en plus à désirer… Vous n'avez aucune considération pour les talents hygiéniques de Madame Hudson, qui pourtant, dans ce domaine, place la barre très haut (Holmes faisait évidemment référence au reste de la maison : son bureau, quant à lui, était un véritable capharnaüm). Que nous vaut une telle précipitation, qui ne vous laisse même plus le temps de boutonner correctement votre faux col ? »
L'inspecteur, qui s'était débarrassé de son manteau, remit hâtivement sa chemise en place ; puis, se tournant vers Holmes :
« Ah, Holmes ! Je m'excuse de débarquer sans prévenir, je n'étais pas certain de vous trouver ici…
– En ces temps de disette criminelle, et par ce froid, le contraire eût été étonnant…
– … mais l'affaire vient de nous parvenir ce matin, et j'ai préféré venir vous consulter immédiatement.
– Une affaire de peinture, si je ne m'abuse… »
A ce moment, les yeux de l'inspecteur semblèrent quitter leur orbite, et imprimèrent brièvement sur son visage un faciès du plus haut comique.
« Holmes ! Je vous sais doué d'un talent certain pour attraper les criminels, mais certainement pas de celui de double vue, et…
– Tut tut tut, Lestrade, pas de divagations déplacées, je vous prie, ou vous finirez par ressembler au docteur Watson. La double vue n'a rien à voir là-dedans. Il se trouve simplement que je viens moi aussi de recevoir un télégramme. Mais prenez donc une chaise, Lestrade, ne restez pas ainsi planté au milieu du salon. »
Puis, se tournant vers moi :
« Serait-ce trop vous demander, cher ami, que de refaire une lecture pour notre inestimable invité ? »
Habitué aux manières cabotines de Holmes, je m'exécutai avec bonne grâce, et, sitôt la lecture terminée, je m'aperçus que le détective était déjà parti dans une de ses réflexions lointaines, qui n'augurait en général rien de bon pour les criminels en liberté.
« Hmm, la peinture… Si je ne m'abuse, Watson, nous avons déjà eu à débrouiller quelques affaires ayant trait à la peinture, et à chaque fois, ce furent de petits problèmes assez intéressants… Espérons qu'il en sera de même avec celui-ci… »
Holmes sembla revenir parmi nous. Il se redressa dans son fauteuil, laissant entrevoir dans ses yeux une lueur d'excitation joyeuse.
« Eh bien, mon cher Lestrade ! Le télégramme que nous avons reçu étant un modèle de brièveté, il nous faut faire appel à vos lumières. En tant qu'illustre représentant de la police, j'ose espérer que vous disposerez d'informations complémentaires. Car, à vrai dire, à part le fait que notre correspondant ait écrit dans un état d'agitation extrême – j'en veux pour preuve qu'il a choisi le mode d'envoi le plus rapide, et qu'il va, dans son télégramme, jusqu'à promettre une amitié éternelle à un parfait inconnu – et qu'il appartienne à la bonne société (cette supplique déguisée en ordre ne me trompe pas), sans oublier cette étrange allusion à la peinture, nous nous trouvons, pour ainsi dire, sans le moindre petit bout de piste.
– J'en sais un peu plus que vous, Holmes – mais hélas, d'après les premiers éléments, il semble que ce soit le genre d'affaire où chaque éclaircissement, contrairement à son rôle habituel, vient épaissir un peu plus le mystère.
– Excellent ! Voyons donc quel genre d'éclaircissement possède cette fâcheuse habitude, et tâchons de lui rendre sa faculté première. »
Lestrade s'éclaircit la voix.
« Eh bien, je pense pouvoir vous brosser un tableau assez complet de la situation, car l'exposé de mon collègue de Leicester, dans sa lettre, était tout à fait exhaustif ; en outre, suivant vos méthode, je n'ai pas manqué de consulter divers ouvrages avant de venir. Voici donc toute l'histoire.
Rise Heaven est le nom d'une grande propriété située dans les environs de Leicester. Cette propriété s'élève sur les hauteurs des collines de Black Lodge, où elle a été érigée il y a environ deux siècles par des descendants de Robert Walpole . Le nom de Rise Heaven fait référence à une légende locale, qui prétend que des anges seraient descendus du ciel à la fin du Moyen Age pour châtier un bandit de grand chemin, un certain Edmond Blood. Ceci pour vous fournir un cadre historique et géographique. Il y a dix ans, environ, Rise Heaven a été acquise par Sir Robert Neville, un riche industriel de Birmingham, pour un montant qui, aux dires de tous, s'avérait assez considérable. Cet achat avait en réalité un double but : offrir à Sir Neville un endroit paisible où couler sa retraite (Sir Neville est veuf et a plus de soixante-dix ans) mais surtout lui permettre d'assouvir sa passion première : la peinture. Dans les milieux artistiques, Robert Neville passe en effet pour un amateur éclairé, et un mécène de premier ordre. C'est lui qui a financé en grande partie l'exposition Rembrandt l'année dernière au Albert Museum, et dont vous vous souvenez certainement (à ce moment, Holmes eut un petit sourire. Lestrade ne passait pas pour un grand amateur de peintures ; en revanche, il semblait très pris par son sujet). Rise Heaven devait donc, selon le souhait du vieillard, devenir une sorte de musée personnel, dans lequel tous les tableaux que sa curiosité et son argent lui ont permis d'acquérir depuis plus d'un demi-siècle seraient exposés.
Lors de son emménagement, Sir Neville arriva accompagné du même personnel qui le servait encore il y a peu, juste avant sa mort. Il semble, pour des raisons que je ne m'explique pas (peut-être le caractère solitaire du vieillard) que tous ces gens aient été recrutés avant tout pour leurs qualités de discrétion. Selon mon collègue, il s'agit en effet de personnes aux mœurs tranquilles, qui n'ont jamais fait parler d'eux dans le voisinage. On trouve d'abord un couple de domestiques presque aussi âgés que le propriétaire, Mr et Ms Smith ; son secrétaire particulier, Redmond Hanlon (l'auteur du télégramme) ; un gardien nommé Krotchev, d'origine russe, et qui a dans les cinquante ans ; enfin un jardinier qui fait également office d'homme à tout faire, John Mackenzie.
Ce petit monde a cohabité pendant de nombreuses années sans que le moindre nuage soit venu occulter la tranquillité de Rise Heaven. Du moins, jusqu'il y a cinq jours. »
A cet endroit, je m'aperçus que la lueur dans les yeux de Holmes s'était intensifiée. Il pencha la tête en avant et interrompit l'inspecteur :
« Pardon, je vous prie ? Quel jour exactement ? »
Lestrade sortit de sa poche une petite feuille pliée en quatre, l'ouvrit, et se mit à la parcourir rapidement.
« Le sept. Le mardi sept.
- Ah, bien. Merci, Lestrade. »
Puis, se tournant vers moi :
« Vous voyez, Watson, c'est typiquement le genre de détail auquel ne prête pas suffisamment attention le profane. Mais reprenez, Lestrade, reprenez, je vous en prie. »
« Bien. Merci. Donc, le mardi sept, il y eut un petit événement, qui plongea la communauté dans un certain émoi. Sir Neville reçut une lettre, et, à peine eut-il achevé sa lecture, que son comportement changea du tout au tout. Il congédia sèchement ses domestiques puis s'enferma dans son bureau, ordonnant de n'être dérangé sous aucun prétexte. Vous comprenez, d'après la description que m'en a faite mon collègue, Sir Neville était un vieillard débonnaire qui était la douceur même. Jamais ses employés n'ont eu à se plaindre d'un manque de respect à leur égard ; aussi une telle brusquerie les inquiéta quelque peu. Sir Neville ne descendit pas de la journée, et demanda à ce qu'on lui serve son repas sur place. Ce n'est que le lendemain matin qu'il fit appeler son secrétaire et lui annonça, avec une certaine fébrilité, qu'il allait bientôt recevoir un nouveau tableau, et que toutes les dispositions pour sa réception devaient être prises. Une telle prévenance étonna fort Redmond Hanlon ; Sir Neville était certes un amateur d'art, mais il n'avait jamais montré des signes d'un quelconque fétichisme. Naturellement, il fit comme ordonnait son employeur, mais sans manquer de s'ouvrir de ses craintes au jardinier, Mackenzie, qui passe pour être la personne la plus proche de Sir Neville. Celui-ci rassura le secrétaire en concluant qu'il devait s'agir simplement d'un tableau que Sir Neville convoitait depuis longtemps. Ces paroles apaisèrent Mister Hanlon. La vie à Rise Heaven reprit son cours. Sitôt sa petite crise passée, Sir Neville se montra d'ailleurs le même, enjoué et alerte, malgré ses soixante-dix printemps.
Deux jours plus tard, le jeudi neuf donc (Lestrade jeta un coup d'œil à Holmes, qui hocha la tête, l'air satisfait) deux hommes en calèche vinrent livrer le tableau. C'était une peinture d'un format imposant, soigneusement emballée. Ils eurent du mal à l'acheminer dans le cabinet de l'ancien industriel. Durant tout le temps que dura la manœuvre, Sir Neville parut énervé, multipliant les recommandations, allant même jusqu'à rudoyer les employés. Sitôt la peinture installée, Sir Neville s'enferma dans son cabinet et ordonna une nouvelle fois de n'être dérangé sous aucun prétexte. Les deux livreurs ont été interrogés : ils appartiennent à une société privée de Leicester, et ont agi sur les recommandations d'une lettre anonyme. La lettre était accompagnée d'une forte somme d'argent, bien au-delà des tarifs habituels. »
Holmes, qui ne détachait pas ses yeux de l'inspecteur, l'interrompit brusquement.
« Curieuse façon de procéder, ne trouvez-vous pas, Lestrade ?
– Sans doute. Mais on voit des choses encore plus étonnantes, de nos jours, n'est-ce pas ? Peut-être le vendeur ne souhaitait-il pas être connu… cela se fait parfois, dans les milieux artistiques. »
Holmes eut l'air surpris.
« Tiens, vous croyez ! Il semble pourtant qu'il pourrait y avoir une autre raison, autrement plus importante… »
Nous attendîmes la fin. Mais comme le détective ne semblait pas disposé à en dire plus, l'inspecteur reprit le fil de son récit.
« Sir Neville ne sortit pas de son cabinet de la journée. Plusieurs fois Mr et Ms Smith montèrent et frappèrent doucement à la porte, mais seuls des grognements impatients leur répondirent. Le vieil homme demanda de nouveau à ce qu'on lui serve son repas sur place. Le même climat d'inquiétude s'installa à Rise Heaven. La nuit se passa pourtant sans incident. Le lendemain, comme tous les matins, Redmond Hanlon frappa à la porte de son employeur. Sir Neville avait conservé des habitudes de working man et aimait traiter ses affaires courantes dès la première heure. Mais nulle voix ne lui répondit. Redmond Hanlon réitéra ses coups, puis, devant le silence angoissant, alerta la maisonnée. Mackenzie arriva le premier et décida d'enfoncer la porte. Le corps de Sir Neville fut découvert dans son cabinet particulier. Il gisait tout habillé, devant le tableau qu'il venait d'acquérir. Tout porte à croire que la mort remontait à quelques heures. Mais, le plus étrange, et c'est là, Holmes, que j'espère éveiller votre intérêt… »
« C'est que Sir Neville ne portait aucune trace de coups ou de blessure, et qu'il semblait mort de mort naturelle. »
Lestrade, pour la deuxième fois de la matinée, ouvrit des yeux démesurés.
« Mais Holmes, comment diable…
- Vous oubliez le télégramme de Mister Hanlon. Il nous demande (je cite ses mots) « si une peinture peut tuer ». Ce qui laisse entendre, évidemment, que Sir Neville n'est pas mort d'une façon « dramatiquement criminelle », si vous me passez l'expression, mais d'une manière étrange, mystérieuse, de telle sorte qu'aucun signe extérieur ne permet d'expliquer son décès.
- Oui, bien sûr… murmura Lestrade. Il est tout de même incroyable, Holmes, que lorsque vous prenez la peine d'expliquer vos petits trucs…
- …Mes « petits trucs », comme vous dites, deviennent clairs comme de l'eau. Je sais. Watson m'en fait régulièrement la remarque. A tel point que je me demande parfois si je ne devrais pas cesser d'élucider un mystère, et me contenter d'indiquer le nom du coupable, en espérant que l'on me croit sur parole. Mais trêve de plaisanteries, Lestrade, poursuivez, il me semble que vous n'avez pas dit le plus important.
- En effet. Au vu de l'atmosphère pénible qui régnait à Rise Heaven, du comportement étrange de Sir Neville, et de ce décès impromptu, Redmond Hanlon décida d'alerter les autorités. Mon collègue, l'inspecteur McCarthy, arriva sur les lieux. Il suivit la procédure classique : audition des témoins, constatation de la mort par le médecin, demande d'autopsie. Je vois que vous haussez les épaules, Holmes, mais à sa décharge, il faut reconnaître qu'il ne pouvait pas faire grand-chose d'autre. Après tout, même si la mort semblait mystérieuse, le vieillard avait pu succomber à une attaque. L'affaire en était là quand le rapport du médecin légiste tomba. Sir Neville était mort empoisonné. Du cyanure. Le premier réflexe de l'inspecteur fut d'interroger le couple de domestiques, puisque c'étaient eux qui avaient apporté le dîner. Mais on ne put rien en tirer. De toute façon, le repas ne contenait pas de poison. De plus Sir Neville n'y avait pas touché. L'inspecteur McCarthy émit alors l'hypothèse qu'il avait été absorbé sous la menace, mais aussitôt surgissait un autre problème : comment l'assassin avait-il pu pénétrer dans la chambre, et surtout, comment avait-il pu en sortir ? La porte était fermée à clef, les volets et les fenêtres avaient été tirés et barrés de l'intérieur, et on ne releva aucune trace d'effraction. Comme il avait neigé la veille, on se mit à la recherche d'empreintes de pas dans le jardin, et en particulier sous les fenêtres de Sir Neville…
- …Et on n'en trouva aucune, termina Holmes. Hmm, effectivement, le cas est assez étrange, mais on peut déjà émettre deux ou trois hypothèses, qui permettraient d'expliquer…
– Oui ? dit Lestrade.
– Il est trop tôt pour en parler. Je suppose que votre confrère, devant un cas aussi complexe, vous a écrit sans tarder, pour vous demander quelque lumière…
– Oui – et il a également mentionné votre nom. Je suis d'accord avec lui : ceci me semble parfaitement dans vos cordes.
– Sans doute. Serez-vous assez bon, mon cher Watson, pour consulter l'annuaire des chemins de fer ? Cette affaire réclame un examen sur place, et nous n'avons que trop tardé. J'ose espérer, Lestrade, que vos hommes, contrairement à leur habitude, n'auront pas retourné les lieux en tous sens, et qu'ils m'auront laissé quelques miettes… »
A ces mots, l'inspecteur eut un mouvement d'humeur.
« Holmes ! Dans la police, nous n'avons peut-être pas vos intuitions géniales, mais nous savons faire notre métier, et…
– Je vous en prie, Lestrade, je vous en prie, je ne voulais pas paraître insultant. Cependant, avant de partir, il nous reste un dernier point : pouvez-vous nous décrire, le plus minutieusement possible je vous prie, le tableau acquis par Sir Neville ? »
L'inspecteur eut une moue ennuyée.
« Je regrette, mais mon collègue ne m'en n'a pas fait part. Je sais qu'il s'agit d'une erreur… Cependant, nous aurons tout le loisir de le détailler sur place.
– Une erreur regrettable. Car tout indique, bien sûr, qu'il s'agit de la pièce maîtresse de cette affaire. Nous nous retrouvons donc, pour l'instant, dépourvus de l'essentiel. Mais bref, passons. Watson, ces horaires ?
– Le prochain train part dans une heure et demie.
– Ce qui nous laisse à peine le temps de faire nos bagages. En route ! »
Et avec cette énergie soudaine qui stupéfiait toujours ceux qui le rencontraient pour la première fois, Holmes se leva d'un bond et se rendit dans sa chambre. Pour ma part, j'eus à peine le temps de héler un fiacre, rassembler mes affaires, prier un collègue d'assurer la prise en charge de mes patients pour le lendemain et d'embrasser ma chère épouse.
Une heure plus tard, nous nous tenions tous les trois sur le quai de la gare centrale, frissonnant dans le froid de décembre.
Le voyage se déroula sans encombre. Durant tout le trajet, Holmes observa le paysage en tirant régulièrement sur sa pipe. Il ne semblait plus s'apercevoir de notre présence, et resta sourd à nos questions. Pour ma part, si on mettait de côté quelques cas particulièrement retors, je ne me souvenais pas d'une affaire aussi complexe. Il n'y avait pas de mobile (pour quel raison aurait-on pu vouloir tuer un vieillard doux et inoffensif ?), pas de meurtrier, et pas d'arme… C'était à n'y rien comprendre. Mais Holmes, lui, paraissait confiant et serein, et plusieurs fois, nous le surprîmes même à siffloter un air d'opéra connu.
Ce ne fut que lorsque nous arrivâmes en gare de qu'il consentit à nous faire grâce de quelques détails.
« Ah, fit-il en dépliant son grand corps, alors qu'un mince rayon filtrait entre les nuages, qu'il est réjouissant de constater qu'il existe encore des affaires complexes sous le soleil ! Voyez-vous, Lestrade, j'en faisais la réflexion à Watson ce matin même : nos criminels me semblent de plus en plus dépourvus d'imagination. Une vieille dame fortunée, un couteau maculé de sang, et le tour est joué ! Mon Dieu, on se croirait dans un roman russe. Ce n'est même pas digne de vos élèves de l'école de police. Heureusement, aujourd'hui, nous avons affaire à quelque chose de beaucoup plus ténébreux, beaucoup plus corsé, dont je commence seulement à entrevoir les ramifications. Watson, je vous le dis : si tout se passe bien, comme je le prévois, vous aurez une belle affaire à raconter à vos lecteurs. »
Le train entra en gare. Lestrade, avant notre départ, avait câblé son confrère de Leicester, et ce dernier avait mis une voiture à notre disposition. Le chauffeur chargea nos bagages et nous prîmes la route de Rise Heaven.
La campagne, légèrement vallonnée, composée de coteaux et de petits prés, typique de cette partie de l'Angleterre, défilait sous nos yeux. La plupart des champs étaient parsemés d'une fine couche de neige. Le ciel était sombre ; ce n'était pas le froid vif et joyeux d'une veillée de Noël, mais un temps de décembre boueux et triste, à cause des températures, qui n'étaient pas assez basses. L'automne faisait de la résistance et donnait aux choses un tour assez mélancolique.
Dans la voiture, nous étions tous les trois plongés dans nos occupations. Lestrade revoyait ses notes. Holmes avait allumé une nouvelle pipe. Moi, je me laissais porter par les cahots de la route, m'efforçant, sans succès, de laisser mes pensées en dehors de l'affaire.
Finalement, la masse impressionnante de Rise Heaven apparut entre deux collines.
C'était un manoir du XVIIIe siècle, à l'architecture orgueilleuse, construit avec un sens inné du décorum, comme pour impressionner durablement la noblesse voisine. Deux tours s'élançaient vers le ciel, comme les clochers d'une sinistre église. Le bâtiment principal était flanqué de deux ailes massives, percées de nombreuses fenêtres. Des encorbellements partaient des combles et descendaient vers les gouttières, donnant au manoir l'apparence d'une robe de mariée flétrie. C'était peut-être dû au climat maussade, mais la bâtisse me parut aussitôt d'une tristesse accablante. Il fallait vraiment être doté d'un tempérament optimiste, comme celui de feu Sir Neville, pour vouloir vivre dans un endroit pareil.
Le fiacre stoppa devant le perron. Aussitôt, les portes du manoir s'ouvrirent largement, et sur le seuil parut un jeune homme d'aspect frêle, engoncé dans un manteau sombre, et à la tête surmontée d'une impressionnante masse de cheveux roux. Il se précipita vers nous, aida Lestrade à descendre, puis serra la main de mon ami avec animation.
« Ah, Monsieur Holmes ! Je suis heureux de vous rencontrer. J'avoue que je redoutais que mon télégramme n'arrive trop tard, et que toute cette affaire ne soit jamais résolue. »
Il prit alors des airs de conspirateur, et, se penchant vers le détective :
« Vous comprenez, monsieur Holmes, ici, la police patauge complètement, et sans vos lumières…
– Ne sous-estimez pas trop la police, l'interrompit Holmes assez sèchement. Elle sait se montrer parfois plus efficace qu'on ne croit.
Et, se dégageant de l'étreinte, il se dirigea vers l'entrée.
Je considérai Holmes avec étonnement.
Moi aussi j'avais été déçu par l'aspect de Redmond Hanlon, que j'imaginais, suite aux descriptions de Lestrade, comme un jeune homme à l'allure sympathique, mais je ne comprenais pas que mon ami fasse preuve d'une telle impolitesse à son égard. Ce n'était certes pas dans ses habitudes. Mais surtout, ce qui me stupéfiait, c'est qu'Holmes ne m'avait pas habitué aux compliments sur la police, de quelque nature qu'ils soient.
Je m'apprêtai à me diriger vers l'entrée quand je me m'aperçus que le détective, contre toute attente, s'était éloigné de l'allée centrale et avait dirigé ses pas de l'autre côté du manoir. Il marchait lentement, tournant la tête à droite et à gauche, comme s'il cherchait quelqu'un.
Au bout d'un moment son visage s'éclaira, et nous le vîmes faire des signes à une personne qui se trouvait hors de notre vue – vraisemblablement dans le jardin.
Puis un homme fit son apparition : selon toutes apparences, il s'agissait de Mackenzie, le jardinier de Sir Neville. Holmes et lui entrèrent aussitôt en grande conversation. Nous étions trop loin pour en saisir le moindre mot, mais je reconnus à l'air flatté de Mackenzie que Holmes avait mis en œuvre son incroyable talent d'empathie, qui lui permet, quand il le veut, de se faire apprécier de n'importe qui en quelques secondes. Quelques minutes plus tard, le détective revint vers nous, l'air satisfait, et se dirigea vers la porte d'entrée.
Comme je ne parvenais pas à comprendre la signification de cette petite scène, je saluai brièvement Redmond Hanlon, qui était resté pétrifié sur le gazon, et pénétrai à mon tour dans la bâtisse.
Lestrade et MacCarthy nous attendaient dans le hall.
MacCarthy était un homme de trente-cinq ans, à l'aspect encore jeune, à la physionomie ouverte et énergique, bien que celle-ci soit tempérée par un léger embonpoint. A notre vue, son visage afficha un certain soulagement.
« Monsieur Holmes ! Je suis ravi que vous ayez pu faire le déplacement. Quant à ce gentleman, il doit s'agir du docteur Watson ? »
J'acquiesçai.
« Bien, je n'abuserai pas de votre temps avec des considérations inutiles ; je suppose, messieurs, que vous souhaitez vous rendre immédiatement sur les lieux du crime? »
Levant un sourcil interrogateur, Lestrade se tourna vers Holmes, qui avait allumé une nouvelle pipe ; mais ce dernier, ignorant la question, avait gardé les yeux fixés sur la porte d'entrée. Redmond Hanlon fit alors son apparition.
« Mister Hanlon, dit Holmes d'une voix forte, suffisamment pour être entendu de tous, auriez-vous l'amabilité de nous faire les honneurs du manoir ? Nous souhaitons nous rendre dans la chambre de Sir Neville, et il me paraît de la plus haute importance que vous nous accompagniez. »
Surpris, Redmond Hanlon considéra quelques instants mon ami ; puis, se ressaisissant, il passa à contrecœur devant nous.
« Si vous voulez bien me suivre… »
Le secrétaire se mit à gravir lentement le grand escalier ; parvenu au premier étage, il bifurqua dans un petit couloir et s'arrêta devant la dernière porte.
« Vous trouverez ici les choses exactement comme nous les avons découvertes ; excepté, bien entendu, le corps de mon maître. Je dois dire que la police a fait du bon travail et n'a rien dérangé. »
A ce moment, Redmond Hanlon jeta un œil à l'inspecteur McCarthy ; Holmes, lui, eut un sourire amusé.
« Nous verrons bien », dit-il.
Et il pénétra dans la chambre.

Nous débouchâmes d'abord dans le bureau de Sir Neville. Dans cette pièce, un petit secrétaire en acajou supportait de nombreux papiers, et on trouvait disposées sur une commode quelques miniatures d'une facture assez précieuse. La pièce suivante était la chambre de Sir Neville : c'était un endroit simple et austère, sans décoration aucune. Apparemment, l'industriel était le genre d'homme qui attachait peu d'importance à ses commodités, et qui préférait investir son temps et son argent dans le travail.
Nous passâmes enfin dans la pièce où s'était joué le drame, une grande salle, bien éclairée, qui ne comportait aucun meuble, et qui se caractérisait surtout par un superbe parquet ciré.
Nous marquâmes alors tous un temps d'arrêt – même Holmes, d'ordinaire imperturbable, parut surpris.
Accrochés aux murs, on trouvait des dizaines de tableaux, de toutes tailles et de tous les styles, qui offraient au spectateur un panel assez complet de la production picturale des deux derniers siècles, de l'ancien ou du nouveau monde.
On pouvait admirer des œuvres de Watteau, Thomas Lawrence, Joseph Wright de Derby, Greuze, Hubert Robert, Hans Memling, Murillo… et bien d'autres. Holmes, perdant un peu de son flegme, laissa échapper un « eh bien… » qui était chez lui le comble de la démonstration ; quant à moi, je dois avouer que je ne cessais d'écarquiller les yeux.
« La réputation de Sir Neville n'était pas usurpée, murmura Holmes. Il y a ici de véritables merveilles. »
Puis, reprenant son sang-froid :
« Où a-t-on découvert le corps ? »
L'inspecteur désigna un coin de la pièce :
« Par ici. »
Nous nous dirigeâmes vers l'endroit indiqué ; seul Redmond Hanlon demeura sur le seuil, nous observant de loin.
Suivant les dernières méthodes de la police américaine, les policiers avaient tracé les contours du corps à la craie, sur le parquet ; on pouvait donc facilement apprécié l'endroit où l'industriel s'était écroulé.
Alors que je considérais la forme tracée sur le sol, Holmes se pencha vers moi :
« Vous ne regardez pas là où il faut, Watson. »
Je levai la tête.
Exactement au-dessus de l'endroit où était tombé Sir Neville, un grand tableau était accroché, dont le style et l'exécution me furent immédiatement familiers, bien que je ne pusse en définir la raison.
Il s'agissait d'une scène religieuse : sur une surface d'environ deux mètres sur trois, l'artiste avait représenté deux anges qui sermonnaient un bandit de grand chemin. Ce dernier se tenait dans le coin inférieur droit, prostré et misérable, la tête enfouie dans les mains, comme pour se protéger de la justice divine. Un des anges le menaçait de son épée, composée de flammes entrelacées ; l'autre tenait dans la main droite une pomme écarlate, et, de la main gauche levée en signe de paix, semblait inviter le pêcheur à la repentance. Cette composition possédait une force symbolique assez puissante ; je m'approchai pour apprécier les détails. Les robes des anges étaient peintes dans un blanc soyeux, impalpable ; mais ce qui attirait surtout le regard, c'était la pomme, cette magnifique pomme rouge, dont l'écarlate se distinguait particulièrement au milieu des autres couleurs plus sombres du tableau.
Je suis un modeste amateur de peinture, qui ne se rend à la National Galery qu'une fois par an, mais je ne me souvenais pas avoir observé un fruit peint avec une telle ressemblance. Sa réalité était quasi-surnaturelle.
Je m'approchai davantage pour détailler les nuances du pinceau quand la voix de Holmes m'arrêta :
« Holà, Watson, doucement, ou vous allez abîmer une pièce à conviction ! Ce tableau est certes admirable, mais il convient de ne pas l'endommager : vous avez compris je pense qu'il entretient un rapport avec le décès de Sir Neville. »
Holmes se plaça à son tour devant le tableau puis le contempla longuement.
« Plus qu'un rapport… murmura-t-il.
Il se dirigea ensuite vers les fenêtres, qui étaient restées fermées. A chaque fois, il en inspecta longuement le mécanisme, les gonds, les chevrons. Puis il fit un tour minutieux de la salle, détaillant chaque interstice du parquet, chaque rainure. Plusieurs fois il suspendit son inspection pour s'arrêter devant un tableau. Il sortait alors une loupe de sa poche, examinait un détail de la toile, puis reprenait ses investigations, l'air satisfait. Enfin, au bout de plusieurs minutes, il revint vers nous, et déclara d'une voix enjouée :
« Eh bien, messieurs, que diriez-vous d'un bon dîner ? Nous avons croisé toute à l'heure une auberge qui me paraît tout à fait indiquée.
– Comment ? s'exclama Lestrade. Abandonner l'enquête ? Mais nous venons à peine d'arriver, nous n'avons pas procéder à l'audition des témoins, et…
– L'inspecteur McCarthy s'en est déjà chargé, il me semble ? continua Holmes d'un ton badin. En outre, je suis maintenant en possession de tous les fils qui me permettent de remonter au nom du coupable. Il me semble donc inutile de poursuivre. A moins, bien sûr, que vous n'ayez une autre raison ?
– Vous pouvez nous donner le nom du meurtrier ? s'écria Lestrade (l'inspecteur n'essayait même pas de cacher sa surprise : il était abasourdi).
– Humm… J'en conclus au ton de votre voix que vous ne préférez pas aller déjeuner ?
– Mais non… », balbutia Lestrade.
Derrière lui, l'inspecteur MacCarthy était muet d'étonnement.
« Très bien », dit Holmes.
Il se dirigea alors vers l'entrée de la pièce, posa la main sur l'épaule de Redmond Hanlon, et déclara :
« Le voici. »

Nous étions tous trop stupéfaits pour bouger.
Finalement Redmond Hanlon se dégagea et s'écria avec force : « Mon Dieu ! Si c'est une plaisanterie, elle est parfaitement déplacée. J'ai été au service de Sir Neville pendant plus de quinze ans ; je l'ai servi avec diligence et dévouement ; de quel droit allez-vous imaginer…
– Je n'imagine pas, coupa tranquillement Holmes. Je prouve. D'ailleurs, comme vous le diront les gens qui me connaissent bien, je n'ai aucune imagination. »
Redmond Hanlon le considéra un instant, puis continua sur le même ton indigné :
« Vous vous êtes contenté d'observer le lieu du crime. Vous ne possédez aucun indice, aucune preuve. Comment osez-vous…
– Vous oubliez la pomme, dit Holmes imperturbable.
Redmond Hanlon se mit à pâlir.
« La pomme… Que…
– Il suffit, dit Holmes. Nous savons tous les deux que ce genre de dérobades ne vous sauvera pas. Votre principale erreur aura été ce télégramme, Mister Hanlon ! Sauf votre respect, monsieur le secrétaire, vous vous êtes laissé aller à une provocation bien cavalière. Mais comme vous le voyez, j'ai relevé le gant. D'ailleurs, sans ce télégramme, je n'aurais sans doute pas résolu l'affaire aussi rapidement. Dans l'ensemble, je l'admets, votre plan était bien conçu. Mis à part cette fanfaronnade de débutant, évidemment. Mais qu'importe ! Maintenant, tout est fini. »
Redmond Hanlon observa mon ami avec rage, sembla prêt à se jeter sur lui, puis finalement se ravisa et poussa un long soupir.
« Je l'admets, dit-il, je me suis attaqué à forte partie. Monsieur Sherlock Holmes, vous êtes un adversaire bien rude ! Inspecteur, faites votre devoir. »
Redmond Hanlon tendit les mains. McCarthy, qui ne comprenait grand-chose à la situation, sortit tout de même une paire de menottes de sa poche, et les passa aux poignets du secrétaire.
Puis, se tournant vers nous :
« Monsieur Holmes, je n'ai jamais assisté à une enquête menée avec un tel brio ! (il parlait avec enthousiasme ; les joues de mon ami s'empourprèrent une brève seconde). J'accompagne Mister Hanlon au commissariat. Mais je vous en prie, ne partez pas ! Je brûle d'entendre vos explications. Accordez-moi une heure, et je reviens immédiatement. »
Sherlock Holmes sourit puis acquiesça. L'inspecteur sortit en poussant Redmond Hanlon devant lui.
Nous descendîmes tous les trois au rez-de-chaussée puis passâmes au salon.
Sortant une pipe de son manteau, Sherlock Holmes s'allongea de tout son long sur le canapé.
« Mes amis, je suis navré, mais j'ai promis de commencer mes explications en présence de l'inspecteur McCarthy ; nous l'attendrons donc. »
Il alluma sa pipe et, les yeux mi-clos, se mit à lancer des ronds de fumée dans la pièce, indifférent à nos mouvements d'humeur.

Une heure plus tard, l'inspecteur était de retour. Il prit place à nos côtés.
« Monsieur Holmes, vous êtes un véritable magicien. Redmond Hanlon n'a fait aucune difficulté pour avouer. Je me suis éclipsé dès qu'il est passé aux détails pratiques de son plan : je voulais tout entendre de votre bouche. »
Sherlock Holmes inclina la tête en souriant. De toute évidence, la compagnie du jeune inspecteur lui était de plus en plus agréable.
« Le problème pouvait apparaître insoluble, envisager de façon directe, frontale, commença-t-il, mais il s'avérait relativement simple dès qu'on l'abordait d'une façon détournée. Il était évident que les faits bruts, dans ce cas, ne nous étaient pas d'un grand secours : un meurtre apparemment sans mobile, un assassin invisible, une pièce fermée de l'intérieur… Tout semblait vouloir nous compliquer la tâche. Trop d'ailleurs. Cette accumulation de petits faits inexplicables paraissait accréditer la thèse que tout avait été longuement préparé, et préparé de façon à nous faire perdre pied. Comme une énigme qu'un esprit machiavélique soumettrait à notre sagacité. »
Sherlock Holmes fit une petite pause, tira quelques bouffées sur sa pipe.
« Ce qui était le cas. Voyez-vous, la première chose qui m'ait frappé, même si sur le coup je n'y ai pas attaché suffisamment d'importance, c'était le ton du télégramme envoyé par Redmond Hanlon. Il y avait surtout cette phrase, particulièrement étrange : « croyez-vous qu'une peintre puisse tuer ? » Même si elle avait pu avoir été écrite sur le coup de l'émotion, cette phrase était absurde. Comme si notre interlocuteur nous demandait soudain si nous croyions aux fantômes, ou une autre aberration de ce genre. Dès ma première lecture, cette phrase m'a trotté dans la tête, mais c'est seulement durant notre voyage que j'ai compris sa véritable signification. »
Holmes fit une nouvelle pause.
« Mais venons-en maintenant aux circonstances du drame.
Comme n'importe qui pouvait s'en rendre compte, toute l'affaire, depuis le début, tournait autour du tableau. C'était son acquisition qui avait perturbé Sir Neville ; c'était au moment de son transfert dans le manoir que l'industriel avait trouvé la mort. En outre, si on partait du principe que personne ne se trouvait auprès de Sir Neville au moment du crime (ce qu'un rapide examen de la pièce m'a confirmé) il fallait nécessairement en conclure que c'était le tableau qui, d'une manière ou d'une autre, était responsable de la tragédie. Mais comment ? Si on mettait de côté les histoires de fantômes et autres stupidités, il ne restait qu'une solution : le tableau transportait le poison.
La première préoccupation de l'assassin a donc été d'introduire le tableau dans la maison. Rien de plus simple : il suffisait de susciter l'intérêt du collectionneur, au moyen d'un thème qui le touchait de près. Et c'est ici que je rappelle à votre bon souvenir la légende de Rise Heaven, telle qu'elle nous a été rapportée ce matin même par l'inspecteur Lestrade. »
McCarthy fronça les sourcils. En deux mots, Holmes le mit au courant.
« C'est pour cette raison que, dès notre arrivée, je me suis empressé d'aller trouver Mackenzie. Je voulais lui demander quel intérêt Sir Neville accordait à cette légende. Le jardinier a paru surpris de l'étendue de mes connaissances au sujet de son maître, mais il n'a fait aucune difficulté pour m'avouer que Sir Neville était passionné par cette histoire, et qu'elle avait même été à l'origine de son désir d'acquérir le manoir.
Mettons-nous maintenant à la place du criminel. Ce dernier sait que l'industriel est passionné par la peinture et l'histoire locale. Il sait que l'annonce de la découverte d'un tableau mettant en scène la légende de Rise Heaven ne pourra que susciter son intérêt. Il commande à un faussaire (Londres en compte des centaines) une peinture de ce genre. L'assassin se fait ensuite passer pour un collectionneur souhaitant garder l'anonymat. Il présente par lettre une foule de documents tous plus faux les uns que les autres, sensés garantir l'authenticité de l'œuvre, et joint à son envoi une reproduction du tableau. Cela se passe le jeudi 7 décembre. Croyant découvrir ce qui pourrait bien être le clou de sa collection, Sir Neville est plongé dans une grande émotion. Dédaignant toute prudence, il ne prend même pas la peine de voir le tableau, et l'acquiert dès le lendemain, sans s'en ouvrir ses proches – à part, bien sûr, Mister Hanlon.
Deux jours plus tard, la peinture est livrée. Très satisfait de son achat, Sir Neville l'accroche dans son cabinet et passe la journée à l'admirer.
Passons maintenant à la partie vraiment machiavélique du plan, celle qui, dans une dizaine d'années, me fera penser à Redmond Hanlon avec une certaine estime intellectuelle.
Le criminel demande au faussaire d'exécuter un détail avec une ressemblance extraordinaire. Il faut que ce détail attire immédiatement l'œil du spectateur. »
« La pomme… » murmurai-je, comme si mes yeux se décillaient.
« La pomme, bien sûr, sur laquelle on aura déposé au préalable une forte dose de cyanure.
- Mais pourquoi mettre du poison sur un tableau ? interrompit MacCarthy. Cela n'a aucun sens.
- Pas si notre assassin est au courant d'une manie assez étrange de Sir Neville. Quand il se sait seul, Sir Neville a en effet pour habitude de toucher ses tableaux, de les caresser, comme ferait, par exemple, un amant avec l'une de ses maîtresse. Vous n'ignorez pas que les collectionneurs, peut-être à cause de leur monomanie, développent souvent ce genre de comportement : par exemple, j'ai connu un mélomane qui ne pouvait écouter un air d'opéra que dans une pièce parfaitement obscure ; et on m'a parlé un jour d'un bibliophile qui commençait toujours ses lectures en ouvrant le livre à la dernière page…
Bref, imaginons la scène :
Sir Neville est seul dans son cabinet. Il admire son acquisition. Les yeux rivés sur la pomme, il fait comme ces oiseaux qui voulaient picorer les raisins peints par Zeuxis : il effleure le fruit. Ce faisant, il transfert une petite quantité de poison sur ses doigts. Le temps passe. A un moment quelconque de la soirée, peut-être même quelques heures plus tard, l'industriel porte la main à sa bouche, machinalement, comme nous le faisons tous. Et il s'écroule, foudroyé.
- Mais comment l'assassin pouvait-il savoir que Sir Neville allait toucher le tableau, et à cet endroit précis ? demanda McCarthy.
- C'est là tout le génie de l'affaire : il ne le sait pas, mais il s'en doute, car il connaît les habitudes de Sir Neville. Et franchement, quel observateur n'en éprouverait pas l'envie, même fugacement ? Même Watson a failli succomber, tout à l'heure. De toute façon, le criminel n'est pas pressé : son arme prête à servir a été amenée dans la place, et si l'occasion échoue, une autre se présentera bien vite.
- Mais pourquoi Redmond Hanlon ? Pourquoi pas un autre proche de Sir Neville, qui serait lui aussi au courant ? demanda Lestrade.
- D'après ce que je viens de dire, cela paraît évident. Un seul homme accompagnait Sir Neville tous les jours dans son cabinet, et pouvait surprendre le secret de l'industriel. J'imagine qu'un jour la porte de la salle est restée entr'ouverte, et que le secrétaire a surpris son maître se livrant à sa petite bizarrerie.
- Mais vous-même, comment l'avez-vous compris ? demanda McCarthy.
- Avant même d'arriver à Rise Heaven, j'en étais pratiquement convaincu : si on partait du principe que l'industriel était resté seul avec le tableau, c'était la seule hypothèse qui permettait d'expliquer l'ingestion du poison. Comme je le dis souvent, quand on a éliminé toutes les possibilités, il faut accepter la seule qui reste, même si elle paraît invraisemblable. Bien sûr, j'ignorais que l'industriel avait la manie de caresser ses tableaux ; mais je savais qu'il l'avait touché, et que, partant, il en était mort. D'ailleurs, si vous observez les autres tableaux, vous remarquerez qu'ils comportent tous de très nettes empreintes de doigts, appartenant toutes au même propriétaire. Enfin, si vous sous approchez de la pomme du tableau de Mister Hanlon, vous reconnaîtrez sans mal une légère odeur de cyanure.
- Mais tout de même, insista Lestrade, est-il impossible que Mackenzie, par exemple, se soit trouvé un jour dans le cabinet de Sir Neville, et qu'il ait surpris son secret ?
- Admettons. Même si je ne vois pas bien pourquoi un fidèle serviteur chercherait à mettre fin aux jours de son maître. Cependant, vous oubliez le mobile. Sir Neville était veuf et n'avait pas d'enfants ; or ce n'était pas Mackenzie qui était le principal bénéficiaire de son testament…
- Qui, alors ? demandai-je, tout en me doutant de la réponse.
- Redmond Hanlon, bien sûr. Comme me l'a également précisé Mackenzie. Redmond Hanlon, qui en a eu assez d'attendre un héritage dont la santé éclatante de son employeur le privait depuis trop longtemps. D'ailleurs, je ne serai pas surpris d'apprendre que le secrétaire avait contracté depuis peu de fortes dettes de jeu.
Quand il a découvert le curieux penchant de son maître, il a aussitôt pensé à ce stratagème qui lui permettait de l'assassiner « par procuration », si j'ose dire. Et il a été si enthousiasmé par son plan, qu'il a commis sa principale erreur : il m'a mis au défi. En m'envoyant ce télégramme, dans lequel il révélait à demi-mot la clef de l'énigme : « croyez-vous qu'un peinture puisse tuer »… Vous vous rendez compte ? Comme si Sherlock Holmes avait besoin d'aide !»
A ce moment-là, les yeux de Holmes flamboyèrent ; je pense que si Redmond Hanlon s'était trouvé parmi nous à cet instant, sa situation n'aurait eu rien d'enviable. Puis le visage de mon ami se radoucit, et je retrouvais l'homme doux et affable qu'il était la plupart du temps.
« Enfin, ça n'a plus d'importance, ajouta-t-il. Mister Hanlon aura tout le temps de méditer son forfait en prison. »

Après ces quelques explications, Holmes et moi prîmes congé. MacCarthy continuait d'abreuver mon ami de compliments ; mais Holmes ne semblait pas s'en formaliser.
Dans le train du retour, ce fut Sherlock Holmes lui-même qui se chargea d'apporter la conclusion à cette affaire :
« Mon cher Watson, cet odieux stratagème doit nous servir d'avertissement : l'art dévoyé conduit aux pires extrémités. Bien entendu, Redmond Hanlon était un fieffé coquin ; mais ce qui a d'abord rendu possible son crime affreux, c'était la frénésie de collection qui habitait Sir Neville. Si ce dernier n'avait pas été si excité à l'idée de posséder un nouveau chef-d'œuvre, nul doute qu'il se serait vite aperçu que le tableau qu'il convoitait était un faux de la pire espèce. Méfions-nous des passions aveugles ! Pour ma part, comme vous le savez, je veux bien admettre une certaine inclination pour la musique de chambre ; mais soyez assuré qu'elle ne me fera jamais perdre l'intégralité de mes moyens.
Et puis, ajouta-t-il avec un léger sourire, c'est tout de même un passe-temps bien moins onéreux. »



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