Société Sherlock Holmes de France Encyclopédie de l'oeuvre de Conan Doyle

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Accueil » Fictions » La Vérité sur l'affaire Roylott
par
Max B.
Ses autres fictions
La Vérité sur l'affaire Roylott Juillet 9, 2010
Illustrations © Lysander


Wisdom Street était de ce temps là une sordide venelle qui venait mourir sur les docks, dans les bas quartiers de la ville. Un ami bibliophile m'avait chaudement recommandé un vendeur de livres anciens qui s'y était établi dans une boutique obscure coincée entre un prêteur sur gages et un bouge à matelots. J'avais failli passer devant sans même la voir, tant l'échoppe ne payait pas de mine et semblait même abandonnée. Arrivé à quelques pas, j'avais levé les yeux pour regarder la façade lépreuse, les fenêtres aux carreaux absents et remplacés par du carton. A l'étage, j'avais vu, ou peut-être cru voir, derrière un rideau défraîchi et crasseux, une silhouette, ou plus exactement un visage, blafard, exsangue, aux yeux enfoncés dans les orbites et soulignés de cernes violacées, visage qui s'était à ma vue craintivement dérobé. La bouche tordue qui le fendait comme une blessure m'avait semblé pousser un cri muet, un appel au secours plein de souffrance et de désespoir qui m'était adressé. En secouant énergiquement la tête comme pour chasser cette image, je m'étais approché de la misérable boutique, à petits pas prudents, un peu comme à regret. Un livre en devanture avait immédiatement attiré mon attention, me faisant oublier toutes mes appréhensions. Curieusement, il semblait briller dans la poussière épaisse qui recouvrait de son linceul grisâtre les quelques objets disparates et misérables qui jonchaient çà et là le velours rougeâtre de la vitrine.
Après un court instant d'hésitation, et comme mu par une force irrésistible qui me poussait à avancer, j'avais gravi les quelques degrés branlants qui menaient à l'entrée. D'un geste décidé, comme on se jette à l'eau, j'avais poussé la porte qui s'était ouverte en déclenchant le timbre aigrelet d'une clochette. A l'intérieur, le froid glacial qui contrastait grandement avec la tiédeur de cette journée de printemps avait hérissé ma chair d'un frisson. La pénombre régnait en ces lieux, si forte que j'étais resté un bon moment sans pouvoir distinguer quoique ce soit, mais j'avais finis par distinguer de grandes étagères qui recouvraient les murs du sol au plafond. Ces étagères, magnifique travail d'ébénisterie comme je le vis ensuite, étaient remplies de milliers de livres de toutes sortes. Je m'étais approché lentement des rayons, avec à nouveau une espèce de crainte inexplicable qui me nouait les boyaux. Certains ouvrages étaient sans nul doute d'un âge plus que vénérable et je n'avais pas osé les toucher, craignant qu'ils ne tombent en poussière entre mes mains malhabiles.
Surgissant alors d' un recoin sombre comme la bouche des enfers (c'est l'image qui vint à mon esprit), un homme entièrement vêtu de noir était venu à ma rencontre, à petits pas furtifs et pressés. Il était de courte taille, et si décharné qu'on voyait saillir tous ses os sous sa peau parcheminée d'un jaune malsain. Son crâne chauve luisait à la lumière chiche d'une lampe à pétrole qu'il tenait devant lui, et il aurait été effrayant si ses yeux très écartés, qui entouraient un nez en bec d'aigle, n'avaient été empreint d'une lueur de bonté espiègle. Il m'avait évoqué, spontanément, un personnage de Dickens, ce qui me l'avait rendu, malgré son aspect peu engageant, tout de suite sympathique. D'une rapide inclinaison du buste, l'homme m'avait salué, puis après m'avoir regardé songeusement quelques instants en tenant son menton entre deux doigts, comme s'il me jaugeait, il m'avait adressé enfin la parole d'une profonde voix de basse qui contrastait grandement avec sa stature :
- Monsieur, je crois que vous êtes au bon endroit, m'avait-il affirmé en roulant les « r » à la manière de certains slaves de ma connaissance. j'ai le livre que vous cherchez !
Phrase pour le moins étrange, on en conviendra, et prononcée d'un ton si péremptoire que j'étais resté quelques instants sans voix. Je n'avais pas eu le temps de manifester mon étonnement que déjà l'homme était allé chercher et m'avait tendu le livre que j'avais vu en vitrine.
- Prenez-le, m'avait-il dit devant mon hésitation, je vous l'offre !
Après une courte hésitation, j'avais pris le volume que l'homme me présentait avec insistance. J'avais caressé la reliure du bout des doigts, étonné par la douceur et la souplesse du cuir, la finesse du grain. Pas de titre ni de nom d'auteur, tranche et couverture étaient vierges. Avec curiosité, j'avais ouvert l'ouvrage. « Journal d'Helen Stoner ». Ce nom, écrit à l'encre violette sur la page de garde d'une écriture agressive et prétentieuse, aux pleins et aux déliés très prononcés, ne m'était pas inconnu, mais sur l'instant, impossible de me rappeler où je l'avais déjà entendu. Quant à l'ouvrage, c'était un de ces livres aux pages blanches dont les dames font l'acquisition pour y coucher, d'une plume souvent languissante, leurs pensées les plus intimes. J'avais alors redressé la tête et cherché du regard le bouquiniste pour lui demander quelques explications. Personne ! Intrigué, j ‘avais appelé, puis devant l'absence de réponse, je m'étais permis d'aller soulever le rideau qui menait à l'arrière-boutique, désespérément vide de toute présence.
Ne sachant plus que penser, et ma curiosité se teintant maintenant d'une certaine inquiétude, j'étais allé demander quelques renseignements chez le prêteur sur gages voisin.
- Vous avez dû rêver, cette boutique est fermée depuis des lustres, m'avait assuré le propriétaire, un homme cauteleux au regard fuyant.
- Mais j'en sors, avais-je balbutié, désemparé.
L'usurier avait commencé à me regarder par en-dessous avec un air soupçonneux. Il m'avait semblé préférable de ne pas insister.
Perplexe et mal à l'aise, j'étais alors rentré chez moi. N'eusse été la présence du livre que je tenais frileusement dans ma main, je me serais cru frappé de folie. J'avais envisagé une mystification, mais de qui, et puis dans quel but ?
J'avais parcouru les 800 m qui me séparaient de mon domicile d'un bon pas. Et à peine arrivé, j'avais entamé la lecture du texte.
Une vingtaine de minutes plus tard, j'avais reposé l'ouvrage d'une main tremblante. Renversant au passage une table basse, je m'étais précipité vers mon buffet pour en sortir une bouteille de cognac. J'en avais avalé coup sur coup deux verres qui m'avaient fait tousser et m'avaient brûlé l'œsophage et l'estomac avant de répandre dans tout mon organisme une douce chaleur bienfaisante qui avait apaisé la tension de mes nerfs. Et moi qui avais arrêté de fumer deux mois auparavant, j'avais fouillé nerveusement les tiroirs de mon bureau, vidant leur contenu sur le sol, en quête d'une cigarette que je n'avais pas trouvée.
A demi allongé sur mon canapé, j'avais essayé, non sans mal, de maîtriser ma respiration pour juguler les battements effrénés de mon cœur qui cognait violemment dans mes tempes. Puis, mes pulsations revenues à un rythme normal, j'avais entrepris d'ordonner méthodiquement mes pensées. Ce que je venais de lire était un document d'une importance considérable, qui éclairait d'un jour nouveau une aventure de Sherlock Holmes, celle intitulée « Le ruban moucheté ».
Et de ce fait, n'était-ce pas toute l'œuvre de Conan Doyle que ce texte remettait en question ?
Mais était-il authentique ? Ou n'était-ce pas plutôt une fiction ? Il m'était apparu comme évident que quiconque ayant lu le texte original aurait pu l'écrire...
Et que devais-je en faire ? Le plus sage ne serait-il pas de le confier à une de ces sociétés holmésiennes, gardiennes de l'orthodoxie et dépositaires du dogme, qui fleurissaient dans toute le royaume depuis la mort de Conan Doyle, il y a quelques années. ? Sans doute la dite société saurait-elle bien mieux que moi ce qu'il convenait de faire avec un tel « brûlot » !
Oui, sans doute..
Mais vous devez, vous qui me lisez, vous demander quel était donc le contenu de ce journal pour que j'en sois à ce point bouleversé. Je ne vous ferai pas attendre plus longtemps. Ce texte, le voici. Je tiens juste à préciser que j'ai supprimé tout ce qui était sans rapport avec les faits.

Mon beau-père semble parfois avoir des soupçons quant à la mort de Julie. Je surprends parfois son regard scrutateur posé sur moi, paraissant se demander si je suis capable ou non d'un tel acte ! Hier encore, il m'a longuement regardé entre ses paupières mi-closes, puis il a poussé un profond soupir et secoué violemment la tête comme pour chasser les sombres et funestes pensées qui semblent l'agiter. Mais non, comment pourrait-il avoir de telles idées ? Sans doute est-ce ma conscience tourmentée qui me rappelle à l'ordre. Il n'empêche que cette suspicion, si elle réelle, et non pas juste une création de mon imagination, me blesse et m'attriste, même si ce que je m'apprête à mettre en œuvre est peut-être pire encore que ce dont Roylot semble me soupçonner !
...
Je crois qu'il est grand temps de passer à la phase finale de mon projet. Pour cela, j'ai besoin de la caution de celui qui est reconnu sans conteste comme le meilleur détective du monde, à savoir, roulements de tambour.. Sherlock Holmes lui-même ! Une amie de ma défunte mère nous avait parlé de lui avec admiration, racontant avec quel brio il avait retrouvé le diadème d'opale qu'un maraudeur lui avait dérobé.
J'ai prévu de me rendre demain à Londres...
...
Ca y est, je l'ai consulté. Comme je m'y attendais et l'espérais, car la réussite de mon plan en dépendait, il m'a proposé son aide, sans doute apitoyé par la détresse dont j'avais pris soin d'empreindre mes traits, les yeux humides et cernés par les nuits sans sommeil.
Sherlock Holmes ressemble aux dessins de Sidney Paget que j'ai admirés dans le Strand. C'est un homme grand et mince, au nez busqué et aux traits burinés, avec un je ne sais quoi de farouche dans l'expression de ses yeux d'un gris un peu bleu qui ont la froideur du métal. Il m'a fait penser à un de ces sauvages du nouveau monde tels que je les ai découverts dans un numéro récent du National Geographic. Quant à son acolyte et biographe, le Dr Watson, c'est un homme blond non dénué de charme, aux rondeurs joviales, qui m'a regardée avec dans son regard naïf et bon une lueur qui ne trompe pas, tout en tordant le bout de sa moustache, un sourire conquérant aux lèvres.
Encore un qui se croit irrésistible, me suis-je dit. Je lui ai rendu son sourire, que j'ai habilement tempéré d'une once de timidité, les yeux pudiquement baissés, ne voulant pas passer pour une effrontée. Je ne savais pas quelle était son influence sur son ami, mais il valait sûrement mieux l'avoir de mon côté.
...
Pour avoir lu, dans une de ces revues dont mon beau-père désapprouvait le lecture pour une jeune fille, les écrits du Dr Watson, je savais que Holmes prenait souvent un malin plaisir à épater ses clients avec de savantes déductions quant à leur provenance, leur profession, leurs goûts, leur situation familiale.. Bref, je l'ai laissé faire son numéro et j'ai été, je l'avoue, très sincèrement étonnée par ce qu'il m'a dit, et l'admiration que j'ai montrée était spontanée et sincère. L'espace d'un instant, je me suis demandée avec effroi si je n'étais pas dans l'erreur, et si cet homme, qui savait décrypter son environnement de si magistrale manière, lire dans les détails les plus infimes, ne saurait pas mettre au jour tous les rouages de ma machination, qui, d'un coup, ne m'apparaissait plus comme la pièce d'horlogerie parfaitement réglée que je me flattais d'avoir mise au point, mais bel et bien pleine de failles dans lesquelles il allait s'engouffrer magistralement pour me démasquer.
Comment diantre pourrais-je duper un tel cerveau ?
Holmes dû voir le trouble qui m'habitait. Il a posé une main froide sur mon avant bras et s'est enquit de ma santé. Un léger étourdissement dû à la fatigue du voyage, l'ai-je rassuré. La franchise de son sourire et l'inquiétude que je lisais dans son regard m'ont désarmée..
Mais je ne pouvais plus reculer. Après nous être mis d'accord sur ce qu'il convenait de faire, je suis repartie, non sans qu'il eût écarté, d'un geste désinvolte de la main, ma proposition de le rémunérer. Mon voyage de retour m'a vu envahie d'une angoisse qui me tordait les entrailles, persuadée que j'étais d'avoir commis, en m'adressant à lui, une énorme erreur.
Bien sûr, j'avais travesti la vérité.
J'avais menti quant aux dernières volontés de ma mère, qui, amoureuse comme il n'est pas permis, avait en réalité, laissé la moitié de sa fortune à mon beau-père, moitié qui devait nous revenir à la mort de ce dernier.
Mais moi, je voulais la totalité, sans attendre !
Et même si la fortune des Roylot n'était plus ce qu'elle avait été, il restait quand même quelques biens immobiliers qui me reviendraient lorsqu'il aurait quitté cette vallée de larmes..
J'avais également menti quant au décès de ma sœur. Elle avait effectivement trouvé la mort peu de temps avant son mariage, mais elle s'était en fait noyée dans un de ces étangs poissonneux qui entourent notre demeure, sans doute en voulant récupérer son chapeau qu'un coup de vent avait posé sur la surface de l'eau. C'est Roylot qui avait trouvé son cadavre en revenant de la chasse et il avait ressenti peut-être encore plus de peine qu'à la mort de ma mère. Il était rentré à la maison en hurlant sa douleur, prenant sa tête entre ses poings serrés, des larmes coulant sur son visage tordu par un rictus. Après l'enterrement, il était resté prostré pendant trois jours dans sa chambre, refusant même de s'alimenter. J'en avais éprouvée une jalousie peu de mise, et ce sentiment avait occulté mon chagrin. J'avais toujours su qu'il me préférait ma jumelle, de la même façon que ma mère la préférait aussi !
Mensonge également que le portrait peu sympathique que j'avais dressé de mon beau-père, choisissant avec soin des anecdotes qui le desservaient.
...
J'avais constaté, non sans une certaine jubilation, que plus je mentais et plus je le faisais avec facilité. Les mots sortaient de ma bouche comme s'ils étaient animés d'une vie propre, et j'avais l'impression étrange de les découvrir en même temps que mon interlocuteur, au moment même que je les prononçais.
Cette constatation m'avait effrayé un tant soit peu, et j'avais canalisé le flot de mon discours, le ralentissant considérablement, soupesant mes mots, de peur de me trahir par quelques paroles maladroites.
...
De retour à Stoke Moran, mon beau-père m'attendait à la gare. Je ne le vis pas tout de suite. Quelques éclats d'une voix qui ne m'était pas étrangère attirèrent mon attention. Le chef de gare, un bellâtre qui sentait l'eau de toilette bon marché à plein nez, essayait de s'interposer entre deux hommes qui se disputaient. L'un, petit et noir de peau comme de cheveux, se protégeait le visage de son avant bras, l'autre, qui levait son énorme poing en l'air en vitupérant son interlocuteur, était mon beau-père ! Je ne sus pas, et je ne me souciai pas du motif de cette querelle, mais elle arrivait à point nommé pour étayer encore la réputation que s'était forgé mon beau-père dans le village, à savoir d'être sanguin, emporté, belliqueux, prêt à faire le coup de poing au moindre prétexte. Cette scène, qui se déroulait devant six ou sept témoins qui détournaient avec gêne le regard, me parut d'excellente augure pour la bonne réalisation de mon plan.
La colère de Roylot s'arrêta nette quand ses yeux que la fureur avait injectés de sang se posèrent sur moi. Ses mâchoires, serrées à s'en rompre les dents, se détendirent et il me sourit. L'objet de sa vindicte s'éloigna sans demander son reste, soulagé de s'en tirer à si bon compte. Il ne devait pas ignorer, l'histoire avait fait le tour de ce village perdu où il ne se passait pas grand chose, que récemment, mon beau-père avait jeté à l'eau un homme avec lequel il se querellait.
Roylot s'enquit aimablement de savoir si j'avais fait un bon voyage. J'avais prétexté une visite à une ancienne condisciple de pension, Milly, que j'allais visiter régulièrement et qui venait parfois passer quelques jours chez nous. Il me demanda avec une réelle sollicitude des nouvelles de sa santé, qu'il savait délicate. Cet homme d'une personnalité complexe et contrastée était vraiment à l'opposé de l'image qu'il pouvait donner. Loin d'être une brute colérique et emportée, image qu'il semblait parfois donner à plaisir, il était en fait plein de douceur, de sensibilité, attentif au moindre souhait de ceux qu'il aimait et prompt à les satisfaire. J'avais parfois des remords quant à ce que je manigançais contre lui, mais je n'avais pas le choix si je voulais la fortune de ma mère.
Pas le choix du tout !
Mais revenons-en aux faits.
Il y a quelques mois, un cirque s'était arrêté sur la place du village. Je n'ai jamais aimé ce genre de spectacles, que je trouve vulgaire, et je suis souvent peinée par la condition pitoyable des animaux qui y sont présentés : félins faméliques, chevaux craintifs, singes pelés et pleins de vermine... Cependant, ce cirque là retint mon attention. Ce cirque, ou plutôt un de ses employés qui était le plus bel homme que j'aie jamais vu ! Grand, athlétique, souple comme un chat, des yeux dorés que sa carnation cuivrée mettait admirablement en valeur, une chevelure soyeuse d'un noir profond, un sourire enjôleur. Qui aurait pu lui trouver un seul défaut ?
Au moment même que j'écris ces quelques mots, je regarde en soupirant la photographie de mon fiancé dans son beau cadre doré posé sur mon secrétaire, juste devant moi. Petit, bedonnant, les jambes épaisses et torses, le cheveu rare mais le sourcil broussailleux, avec heureusement, dans son visage sympathique aux traits bien dessinés, un charme indéniable. Lui au moins m'aime ..
Si tu ne peux être avec celui que tu aimes, aimes celui avec qui tu es...
Comme l'homme vit que je le regardais, il s'approcha de moi, et, à ma grande honte, je me sentis rougir jusqu'à la racine de mes cheveux lorsqu'il m'adressa sans vergogne la parole. Il s'appelait Kumar, me dit-il, et venait de la province indienne du Kerala. Il occupait au cirque la fonction de charmeur de serpents. Nous sympathisâmes, et j'assistai aux trois représentations qui furent données, accompagnée par mon fiancé, qui, piqué au plus profond de sa chair par l'aiguillon de la jalousie, ne m'y aurait laissée aller seule pour rien au monde.
Le numéro de Kumar avait quelque chose de fascinant. Les serpents se dressaient au son de la musique envoûtante qu'il faisait sortir de sa flûte d'ivoire, notes aigrelettes qui semblaient dessiner dans l'air comme une spirale sonore qui montait vers le ciel, et que, si je ne me trompe pas, les ophidiens ne pouvaient entendre.
C'est à la troisième représentation que j'eus l'idée..ou du moins que je l'acceptai, car je pense qu'elle me frappa dés la première fois que j'assistai à ce spectacle !
Kumar ne comprit heureusement pas le but de ma demande, ou feignit de ne pas le comprendre, mais il consentit cependant, moyennant une coquette somme, à me vendre un de ses pensionnaires, un serpent de je ne sais quelle espèce qui sévissait dans je ne sais quel profonde jungle, lanière grise moucheté de noir et longue d'environ un pied, dont la morsure, me mit-il en garde, était mortelle en moins de quinze secondes.
Le cœur battant à tout rompre, j'emportai cette sinistre bestiole dans une boîte en métal solidement fermée et la cachai dans l'armoire de ma chambre, au milieu d'une pile de vêtements.
...
Aujourd'hui est le grand jour !
Holmes et son inséparable acolyte sont arrivés incognito tout à l'heure. Mon beau-père était allé chasser les outardes, qui pullulent en ce moment dans la région. J'ai profité de cette absence pour faire rentrer les deux hommes qui se sont dissimulés dans la chambre de ma défunte sœur. Cette absence totale de contacts avec les villageois, et surtout avec la police locale, servait à merveille mon dessein. Holmes ne pourrait pas ainsi vérifier mes différentes assertions, si par mégarde il lui en prenait l'envie.
Mon beau-père est rentré, satisfait de son tableau de chasse (deux d'outardes, et quelques faisans), peu avant le repas, repas que nous avons, comme chaque soir, pris face à face, échangeant distraitement du bout des lèvres quelques paroles polies et vides de sens. J'ai prétexté une migraine tenace pour me retirer tôt dans ma chambre. Mon beau-père m'a gentiment proposé du laudanum que j'ai refusé. J'avais besoin de toute ma vigilance pour la suite des événements...Le plus dur était à venir..
...
Cà y est ! Alléluia ! Hosanna au plus haut des cieux, et tout ce qu'on veut !! Je suis débarrassée du gêneur ! Mon plan a marché on ne peut mieux !!
Mon beau-père est (ou « était », devrais-je plutôt dire dorénavant) un homme d'habitudes, et même (çà m'arrangeait en l'occurrence), un brin obsessionnel, n'aimant rien tant qu'une vie rythmée par une multitude de petits rituels. Tous les soirs, à 9h précise, après avoir pris un repas frugal, et bu, avec un petit claquement de langue à chaque lampée, un vieil armagnac qu'il réchauffait entre ses paumes et qu'il accompagnait d' un de ces cigares malodorants qu'il faisait venir de La Havane, il s'asseyait devant son secrétaire pour régler les affaires courantes, faire ses comptes, répondre au courrier..
Pour ce faire, il ouvrait son grand sous-main de cuir bordeaux (un cadeau de ma chère et regrettée mère), puis plongeait la main dans le tiroir du secrétaire pour en retirer plume et encrier. Il n'ouvrait ce tiroir à aucun autre moment de la journée.
Quelques heures auparavant, j'avais vaporisé du chloroforme par les minces aérations de la boite dans laquelle je dissimulais le serpent. Puis, j'avais ouvert cette boite au-dessus du dit tiroir, de manière à y faire choir le sinistre instrument de ma machination. Le serpent était tombé, immobile, terrassé par le narcotique.
Une description des lieux est nécessaire pour une bonne compréhension de ce qui va suivre. (Mais pourquoi diable est-ce que je me sens obligée de fournir des explications ? Mon journal intime n'est pas destinée à être lu !)
Ou alors après ma mort..
La pièce qui constituait le bureau de mon beau-père était mitoyenne de ma chambre. Un orifice rond d'environ 3 cm de diamètre perçait le mur commun aux deux pièces, un peu en-dessous du plafond, dans l'angle gauche. Un cordon poussiéreux, qui avait dû, jadis, servir à je ne sais quoi (peut-être à appeler les domestiques ?), y passait. Immédiatement en dessus de ma chambre, une pièce servait de débarras, encombrée de tout un fatras de vieilleries diverses, petits meubles, vêtements, livres, toutes choses que les différents occupants de la maison, au fil des décennies, n'avaient pu se résoudre à jeter. En soulevant une lame du parquet de cette pièce, j'avais dégagé un accès, en passant entre les poutres, au conduit dans lequel se trouvait le cordon.
...
Je n'étais pas peu fière des différents indices que j'avais adroitement semés, soucoupes de lait, entre autres. Ils avaient conduit Mr Holmes là où je voulais qu'il aille, j'en aurait mis ma main à couper.
...
Une minute avant 9 h, j'ai sorti une ceinture de cuir que j'avais dissimulée sous mes vêtements. Elle était grise, j'avais juste dessiné çà et là avec un pinceau fin quelques taches noires. Dans la pénombre, personne n'aurait vu la différence avec mon allié ophidien.
Surtout s'il s'attendait à voir un serpent ! La puissance de l'imagination est parfois si forte ! Et je pensais bien avoir fait le nécessaire pour conditionner Holmes à cette vision. De plus, il devait être si sûr de la justesse de ses déductions...
Car il ne me semblait pas douter un seul instant de ses capacités ! Cette vanité me servait !
J'ai donc passé la ceinture par l'espace dégagé dans le parquet, et je l'ai fait glisser dans l'orifice jusqu'à ma chambre. Je l'ai alors fait doucement ondoyer comme je m'étais entraînée à le faire ces derniers temps. J'ai entendu avec une intense satisfaction le cri de rage de Holmes lorsqu'il s'est précipité, baguette en main, pour cingler l'imitation de reptile que j'ai retiré prestement. Quelques secondes plus tard (secondes qui m'ont semblé très longues, car de la concomitance des faits dépendait la réussite de mon plan), un hurlement déchirant a retenti dans le bureau de mon beau-père.
...
J'ai ensuite joué admirablement la comédie de la reconnaissance, d'autant plus que, reconnaissante, je l'étais réellement ! Les faits tragiques qui venaient de se dérouler à Stoke Moran ne souffraient pas la moindre contestation, ne laissaient pas la place au doute, même le plus infime. Leur signification était plus qu'évidente : l'abominable Roylott avait essayer de tuer de manière ignoble sa douce et tendre belle-fille, comme il avait, 2 ans auparavant, tué sa pauvre sœur ! Les policiers locaux, paysans mal dégrossis et plus habitués à traquer braconniers et voleurs de poules, bâcleraient à coup sûr l'enquête, tant ce qui venait de se dérouler paraissait avoir la clarté du cristal.
Ce fut le cas.
...
Je n'ai rien écrit depuis quelques mois, accaparée que j'étais par les préparatifs de mon mariage et les formalités de la succession.
Si je reviens à ce journal, c'est pour la dernière fois. J'ai ressenti le besoin impérieux, vital même, de coucher tout ce qui précède par écrit, comme pour m'en débarrasser, même si je me rends compte que je vais devoir vivre avec le poids de mes actes sur la conscience...
Mais ce serait mentir que de dire que je suis tenaillée par le remord. Mon argent est là pour l'endormir..
J'ai lu la relation qu' a fait le Dr Watson de cette affaire, qu'il a intitulé « Le ruban moucheté ». Il a un peu romancé les événements, rajoutant quelques détails de son cru..
Ces quelques pages dans le Strand ont eu pour moi une vertu, celle de clore pour moi cette affaire. Leur lecture achevée, j'ai ressenti un immense soulagement, une paix profonde, comme si la publication de ces faits les rendait à jamais authentiques, incontestables, gravées dans le marbre, et que la vérité ne pourrait plus jamais se faire jour...
Les événements tels que les avait relatés Watson étaient devenus la Réalité, balayant celle que moi seule savait être vraie..
J'allais enfin pouvoir jouir de mon héritage !

Voilà ! Qui était le vieil homme de la boutique ? Pourquoi m'avait-t-il confié cet ouvrage ?
Pour que la vérité se fasse jour ?
Peut-être pour ternir la réputation de Holmes...
Ou pour réhabiliter le Dr Roylot...
Dans l'expectative, j'avais alors pris mon vieil exemplaire des « Aventures de Sherlock Holmes» et je m'étais replongé dans la lecture du récit de Watson. Et, pour la seconde fois ce jour, j'avais cru sombrer dans la folie !
Le texte que je lisais n'était plus celui que je connaissais !
Le début était identique, mais la suite, que j'avais découvert page après page avec une stupeur grandissante, correspondait à ce qu'Helen Stoner avait révélé dans son journal intime. Sherlock Holmes recevait sa visite, puis se rendait à Stoke Moran. Mais la conclusion de cette affaire était très différente. Holmes, pas dupe du jeu de la perfide créature (on ne comprenait d'ailleurs pas très bien ce qui entraînait sa méfiance), empêchait l'accomplissement du meurtre avec sa maestria coutumière. Le dernier paragraphe de la nouvelle voyaient Holmes et Watson apprendre par le presse quotidienne la condamnation à la prison à vie de la meurtrière pour qui le tribunal n'avait retenu aucune circonstance atténuante, malgré la déposition bienveillante et pleine de mansuétude du Dr Roylot.
J'avais reposé l'ouvrage dans un état second, désemparé et habité par une angoisse incommensurable et destructrice qui m'empêchait de penser. J'avais l'impression horrible que ma tête allait exploser. La psychose, je venais de basculer dans la psychose !! Je ne voyais pas d'autre explication...
Ce que je fis dans les heures qui suivirent, je n'en ai pas grand souvenir, sinon que j'errai dans les rues qu'éclairait imparfaitement une lune presque pleine. On me raconta ensuite que je déambulai en hurlant de sombres imprécations envers on ne sait qui, m'arrêtant dans chaque débit de boissons que je croisais pour y ingurgiter un ou deux verres de cognac. Dans l'un d'eux, comme me l'appris plus tard un voisin, je secouai un pauvre bougre épouvanté en lui demandant s' il trouvait que j'avais l'air d'un fou, roulant des yeux hagards et hurlant à m'en rompre les cordes vocales. Dans un autre, je me hissai sur une table pour haranguer les consommateurs, dissertant sur la réalité, citant maladroitement quelques philosophes dont j'avais mal digéré les œuvres. Les passants s'écartaient devant moi avec méfiance, et je ne sais pas par quel miracle je ne finis pas ma journée au poste de police le plus proche. Un ami compatissant qu'un hasard providentiel me fit croiser me ramena finalement chez moi où je sombrai tout habillé dans un profond sommeil.
A mon réveil, une migraine atroce me vrillait le cerveau. J'étais nauséeux, avec un goût amer dans la bouche. Tout ceci ne pouvait être qu'un mauvais rêve et j'en ressentis un grand soulagement. Mais je dus vite déchanter après avoir ouvert à nouveau « Les aventures de Sherlock Holmes ».
« Je ne sais plus, mon cher Watson, qui a dit « Craint la femme autant que le serpent », mais cet apophtegme tout empreint de misogynie de je ne sais plus quel philosophe antique me semble trouver une parfaite illustration avec cette sordide affaire pour laquelle je vous suggère un titre :
« La bande mouchetée » »
Telles étaient les dernières lignes de la nouvelle.
Perplexe, mais fermement décidé à prendre la situation de face, j'avais alors ouvert avec détermination, et même avec rage, le journal de Miss Stoner.
Semblant me narguer, ne restait plus que la blancheur immaculée des pages... !!



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