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Accueil » Fictions » La Singulière affaire des noms de dieux
par
Max B.
Ses autres fictions
La Singulière affaire des noms de dieux Mars 27, 2010
Illustrations © Lysander


L’homme avait bu plus que de raison, cherchant à oublier dans l’alcool frelaté que servait l’établissement on ne sait trop quel chagrin d’amour qu’il évoquait en balbutiant d’énigmatiques paroles noyées de déchirants sanglots. Non loin de lui, B. s’était installé à une table dans un coin sombre, l’observant entre ses paupières mi-closes. En milieu de nuit, l’homme -un marin, d’après ses vêtements- avait semblé manquer d’argent, retournant avec une mimique désolée ses poches dont il avait étalé le maigre contenu devant lui, sur le zinc poisseux : un mouchoir sale, un jeu de clés, un canif…. mais pas la moindre pièce….. Il avait alors essayé, en vain, d’obtenir qu’on le serve à crédit. Le tenancier, un écossais trapu au teint vermeil et à l’exubérante moustache, avait refusé fermement. Sans insister, l’homme était alors sorti et B. l’avait suivi. Il titubait, tomba même par deux fois, se releva en jurant. Tous deux étaient arrivés sur une petite place déserte. B. avait alors ouvert la sacoche de cuir qu’il tenait fermement dans sa main droite et avait empoigné avec détermination le couteau dont il avait soigneusement affûté la lame courbe l’après-midi même. L’homme ne l’avait pas entendu approcher et avait été une proie facile. Engourdi par l’alcool, il s’était à peine débattu et s’était effondré, la gorge tranchée nette, en émettant un sinistre gargouillis. B. s’était alors livré à ses opérations habituelles, sans se presser, convaincu que, quelque part, là-haut peut-être (car il croyait malgré tout à l’existence d’un dieu tutélaire qui veillait sur les hommes et leur destinée), quelqu’un le protégeait. Puis il s’était éloigné tranquillement.
La liste serait bientôt achevée ! La prédiction alors s’accomplirait-elle ? Derrière lui, les générations qui l’avaient précédé dans l’accomplissement de la mission le regardaient…..


Londres, le 15 Octobre 1936,

Le silence n'est plus de mise, croyez bien que j’en ai pleinement conscience, et puis, me direz-vous, qui protègerait-il encore ? Personne, j’en ai bien peur, personne !! Et ce mot résonne comme un glas dans ma tête, hérissant ma chair d’un frisson, car il dit bien que, dans cette sinistre affaire, je suis le dernier des principaux protagonistes à ne pas avoir encore rejoint sa dernière demeure !
Mais j’avoue qu’au moment de prendre la plume pour transmettre, sinon au monde (je n’ai pas cette prétention), mais tout du moins à mon fidèle lectorat, la relation fidèle des aventures que nous vécûmes, mon regretté ami Sherlock Holmes et moi, John Watson, en cet été 1894, le cancer du doute s’insinue en moi, et, sournoisement, me ronge. Une pensée me hante et me paralyse : me croira-t-on ? Le public ne pensera-t-il pas avoir encore à faire avec une de ces fictions qui fleurissent de nos jours et dont, je peux bien l’avouer maintenant, je n'ai d'ailleurs pas moi-même été avare ? Ne chuchotera-t-on pas avec condescendance, faussement peiné, réellement amusé, que le vieillard que je suis n’a plus, hélas, toutes ses facultés, que son esprit bat la breloque*, et que tout ceci n’est qu’un fatras d’inepties ? 
Cependant, j'ai dis à mon vieil ami que cette singulière histoire, même si je ne l’avais même jamais simplement évoquée, figurerait également dans le recueil des "untold stories" que j’envisage de publier, toutes ces histoires que nous avons examinées une à une afin de décider lesquelles il convenait de taire et lesquelles pouvaient, sans néfaste incidence, être rendues publiques.
Les principaux acteurs de ce drame ne sont plus de ce monde, ai-je écrit plus avant. Vous ne l’ignorez sans doute pas, mon vieil ami Holmes est mort, paisiblement, alors qu’il s’occupait de ses abeilles dans sa retraite du Surrey. Je dis paisiblement, bien qu’il fut foudroyé par une crise cardiaque, avec toute la violence soudaine, mais heureusement miséricordieusement brève, que ce verbe implique. Sa vieille gouvernante, une nièce de Mme Hudson, qui, s’inquiétant de ne pas le voir rentrer, alla à sa rencontre et trouva son corps que toute vie avait irrémédiablement déserté, m’assura que ses traits détendus et le fin sourire qui ornait son visage étaient les garants d’une mort sans souffrance. Lorsque j’appris son décès , ma première pensée, avant qu’un chagrin incommensurable m’envahisse, fut que mon vieil ami Holmes avait enfin trouvé dans la mort cette paix de l’âme que son esprit tourmenté lui avait toujours refusé.
Je terminerai ce prologue en vous disant que pour ce qui est des autres histoires non-racontées*, celles que nous avons choisi de taire à jamais, la disparition du dernier de leurs protagonistes les précipitera dans les ténèbres d’un oubli on ne peut plus salutaire.
Mais venons-en aux faits !

Cette affaire commença peu après le retour inespéré de mon ami Holmes, trois ans après sa tragique disparition dans les chutes de Reichenbach, retour que j'ai déjà raconté par ailleurs (1). Nous étions à Baker Street, dans les premiers jours d'un mois de juillet tentaculairement caniculaire. Mon ami jetait de fréquents regards en direction du tiroir où, naguère, il rangeait ses flacons de cocaïne et sa seringue hypodermique dans son bel étui damasquiné. Il semblait regretter d'avoir fait une croix* sur sa maudite solution à 7%, dont il usait et abusait lorsque l'inactivité le rongeait..... Mais je savais qu'en l'occurrence, c'était plutôt un pesant remord qui le dévorait, le remord de n’avoir pu empêcher, à Lyon, l'assassinat du président Sadi Carnot par l’italien Caserio. Ce dernier appartenait à un groupuscule anarchiste sur lequel Holmes enquêtait depuis quelques semaines. Avec pour finalité de provoquer le chaos dont ces sinistres individus semblent se repaître et dans lequel ils se vautrent complaisamment, ce groupuscule projetait d'éliminer plusieurs hommes politiques européens de premier plan !. Holmes ne put donc empêcher, le 25 juin 1894, Caserio d'accomplir sa sinistre besogne, mais il eut cependant la consolation d'empêcher d’autres attentats en permettant, le lendemain de cet acte sanglant et odieux, l'arrestation de la bande par la police lyonnaise.
Mais comme disait ce bon vieux Kipling, ceci est une autre histoire, que je raconterai peut-être un jour si l'être suprême qui, je ne sais trop où, préside à nos destinées, me prête encore vie !!
Bon, assez de bavardage ! L’âge avançant, je deviens aussi logorrhéique qu’une vieille femme !
Ce jour de juillet donc, nous étions dans notre salon de Baker Street, encore tout à la joie de nos retrouvailles, devisant tranquillement de choses et d’autres. Holmes était en train de me raconter comment les habitants de Lyon, au lendemain de l’assassinat de Sadi Carnot, dans un élan patriotique et revanchard bien déplacé, avaient libéré les pensionnaires des marchands d’oiseaux italiens établis sur les quais. Mme Hudson, notre bonne logeuse, vint alors toquer d’un index léger à l’huis pour nous annoncer une visite. C’était notre vieil ami l’inspecteur Lestrade, et donc, mes fidèles lecteurs l’auront déjà compris, la promesse d’une nouvelle affaire.
-Quel bon vent* vous amène, mon vieux Lestrade ? questionna Holmes d’un ton léger, essayant de cacher au mieux la fébrilité qui l’avait gagné à peine l’inspecteur eut-il fait son entrée.
-Je n’irai pas par quatre chemins, nous nous connaissons depuis suffisamment longtemps pour que je ne prenne plus de gants* avec vous ! Voilà : Mr Holmes, le royaume a besoin de vous !
Lestrade avait mis dans ces quelques mots cette emphase mélodramatique qui lui était coutumière et nous amusait tant.
Enfoncé presque lascivement, en une position quasi fœtale, dans son vieux fauteuil de cuir fauve que les ans avaient amolli et rendu informe, Holmes remplissait sa pipe calebasse d’un savant mélange de tabacs orientaux, apportant une telle concentration à l’exécution de cette tâche qu’on aurait pu croire qu’il n’accordait aucune attention aux propos de notre ami l’inspecteur.
-Je présume que vous avez lu les journaux ces derniers jours, Mr Holmes ? s’enquit Lestrade.
Et sans attendre de réponse :
-Votre attention a sûrement été attirée par les deux meurtres qui viennent d’ensanglanter l’East End ?
Holmes semblait de plus en plus absorbé pas sa délicate besogne. Mais je savais, à sa respiration qu’il venait de bloquer quelques instants, que mon ami n’avait pas perdu un mot de ce qui venait d’être dit.
-Ce que les quotidiens n’ont pas mentionné, à la demande express du Yard, c’est d’abord que les deux victimes avaient été écorchées…..
-Ecorchées !? s’exclama Holmes en se redressant brutalement.
-Oui, un large pan de peau du dos. Et tenez-vous bien, sur l’une le foie avait été prélevé, sur l’autre les reins !
-Le foie, les reins ? Aurions-nous donc affaire à un nouveau Jack l’éventreur ?
Jack l’éventreur, ce fanatique puritain qui avait entrepris, il y a maintenant presque 6 ans, de nettoyer les rues glauques de Whitechapel !! Nous l’avions mis hors d’état de nuire, et il était depuis bouclé sous un nom d’emprunt dans la cellule la plus sûre qui puisse exister, sous la surveillance constante de plusieurs gardiens qui ignoraient tout de lui, son identité réelle comme les raisons de son incarcération.
-Je vais vous dire le peu que j’en sais, Lestrade, continua Holmes en joignant ses mains doigts tendus devant son visage en une attitude de concentration qui lui était familière, arrêtez-moi si je me trompe : il y a une semaine, un policeman, effectuant sa ronde nocturne, trébucha sur un corps encore chaud, celui d’un homme de 35 ans, John Neville. Il était alors 4h40. Ce policeman effectue sa ronde en 20mn, il était donc passé là vers 4h20, et il n’aurait pu manquer de voir le corps si le crime avait déjà été commis. La victime présentait une plaie béante à la gorge, les deux carotides étaient sectionnées.
-C’est bien çà, Mr Holmes….
-Trois jours après, continua mon ami, une dame de petite vertu, Helen Dowles, qui essayait de trouver un client pour gagner quelques pièces et s’offrir une place dans un asile de nuit, fît à son tour une bien macabre découverte. Alors qu’elle secouait un homme qui, à ce qu’il lui semblait, somnolait assis contre un mur, elle eut la surprise de le voir s’effondrer. Il était alors 2h30. A la lueur d’un proche réverbère, elle vit sa chemise rougie par le sang qui sortait encore en bouillonnant de sa gorge ouverte . Ses hurlement attirèrent un policier qui passait non loin de là, ainsi qu’un médecin qui sortait de chez une pratique. Selon ce dernier, le crime venait d’être commis.
-Tout à fait exact, Mr Holmes. La première victime, John Neville, tenait la comptabilité d’un importateur de produits exotiques dont les bureaux se trouvent non loin de l’endroit où il fut assassiné. Il avait travaillé très tard ce soir là pour mettre un terme aux comptes du mois de juin. Célibataire, ses amis, ses voisins et ses employeurs s’accordent pour décrire un homme irréprochable, qui menait une vie d’une régularité exemplaire. Le second, un émigré polonais du nom de Félix Rustosky, n’occupait pas d’emploi fixe, allait d’asile de nuit en asile de nuit, et semblait vivre d’expédients plus ou moins louches, bien qu’il ne soit pas connu des services de police.
-Parlez-moi de ces organes manquants, mon bon Lestrade, s’enquit Holmes en se laissant aller en arrière dans son fauteuil, yeux mi-clos, petit sourire satisfait, un brin de jubilation dans la voix.
Tout comme moi, il devait penser que cette affaire s’annonçait plus que prometteuse. Mais j’avais appris à me méfier des promesses contenues dans l’énoncé d’un cas depuis l’aventure de la momie bicéphale de Poplar, qui s’était avérée n’être qu’un canular d’étudiants en médecine désœuvrés !
-Le foie de Neville et les reins de Rustosky ont été prélevés, continua Lestrade d’une voix monocorde, mais contrairement à notre vieil ami Jack l’éventreur, l’assassin ne possède apparemment aucune connaissance ni en anatomie ni en chirurgie, et cette sinistre besogne a été accomplie avec une sauvagerie inouïe ! J’ajouterai que les deux victimes ont été égorgées de la même manière, et, selon le médecin légiste, avec la même arme, un couteau à la lame recourbée et aussi tranchante qu'un rasoir.
Un frisson parcourût ma colonne vertébrale. Quelqu’un marchait sur ma tombe !
-Il s’en faudrait de peu pour que naisse une nouvelle psychose collective telle que celle que Whitechapel a vécu il y a maintenant presque six ans, m’alarmai-je.
-C’est bien pourquoi , en HAUT LIEU, Lestrade se redressa, index tendu vers le plafond, en prononçant ces deux mots avec grandiloquence, on vous demande instamment d’intervenir, Mr Holmes !
Vous, lecteurs, à qui mes écrits sont maintenant familiers, douterez-vous un seul instant de la réponse de mon ami ?

L’interrogatoire de l’entourage de Neville ne nous appris absolument rien que nous ne sachions déjà. Il semblait avoir mené une vie sans tache, sans aucune aspérité à laquelle se raccrocher, bref rien qui ne puisse nous offrir un début de piste, une direction vers laquelle se diriger. Pour sa logeuse, une forte femme, mafflue, fessue, ventrue, arborant une charmante verrue à aigrette sur la joue gauche (2), et qui, malgré la canicule, portait plusieurs couches de vêtements douteux et chiquait comme un matelot, crachant de temps en temps un jus noirâtre sur le sol, Neville était l’incarnation même de la vertu.
Vertu qui ne semblait pas être le principal soucis d’Helen Dowles, que nous finîmes par trouver non sans mal dans un établissement mal famé où grouillait une foule cosmopolite et misérable. Le silence se fit à notre arrivée, quelques individus s’éclipsèrent furtivement par une porte dissimulée par une lourde tenture raide de crasse, puis le brouhaha reprit, dans lequel plus d’une douzaine d’idiomes, certains gutturaux, d’autres flûtés comme un chant d’oiseau, se mêlaient en une assourdissante cacophonie. Au bout de quelques minutes, mes yeux s’habituèrent à la pénombre enfumée qui régnait en ces lieux. Nous trouvâmes Miss Dowles au milieu d’un groupe de marins hindous qui mâchaient du bétel, montrant quand ils souriaient leurs gencives rougies par l’abus de cette substance. Le fond de teint qui recouvrait mal son visage boutonneux s’était craquelé, son rimmel avait coulé sur ses joues, et le décolleté de sa robe qui avait connu des jours meilleurs offrait une vue vertigineuse sur sa poitrine décharnée. Le jaune de ses conjonctives et l’odeur d’acétone de son haleine trahissaient son alcoolisme chronique.
-J’ai soif ! glapit cette charmante créature lorsque nous lui demandâmes sa version des évènements.
Quelques verres de mauvais whisky lui délièrent la langue, mais elle ne nous apprit rien que nous ne sachions déjà.
Pas plus que l’agent Greenwood que nous interrogeâmes le lendemain, un colosse rouquin tout juste sorti de l’adolescence, dont les joues se teintèrent de rouge quand mon ami déclina son nom. Son émotion surmontée tant bien que mal, il nous fit un rapport circonstancié sur sa découverte du cadavre de Neville. Mais rien à en tirer, pas même l’esquisse d’un début de commencement d’ébauche de piste !
Quant à Rustosky, nos BSI, envoyés aux renseignements, ne nous apprirent rien qui puisse être d’une quelconque utilité : cet homme vivait de menus larcins, de petits trafics, répréhensibles, bien entendu, mais qui n’en faisaient pas l’ennemi public n°1. Un gagne-petit, un traîne-misère, comme il y en a tant…. Le seul fait remarquable de sa biographie résidait dans son amitié ancienne avec Severin Klosowski, qui fut un temps soupçonné d’être Jack l’éventreur, et qui sera exécuté en 1903 pour le meurtre de ses trois épouses successives, soit 9 ans après les faits dont il est question ici. Enfin, quand je parle d’ "amitié", c’est un bien grand mot, disons que tous deux fréquentaient la communauté polonaise de Londres, comme sûrement la grande majorité de leurs compatriotes exilés sous nos cieux. Holmes enquêta dans cette direction, et aboutit très vite à une impasse…

Nous ne savions donc plus dans quelle direction orienter nos recherches quand le mystérieux tueur frappa pour la 3ème fois.

Cette fois-ci, Lestrade vint cogner à notre porte vers 4h du matin et nous demanda de l’accompagner sur les lieux du crime.
La victime était un marin français qui tirait une bordée* avant de reprendre la mer en direction du Havre. Son corps exsangue avait été trouvé, tout comme celui de Neville, par un policeman qui effectuait sa ronde. On ne pouvait douter que cet acte barbare fut bien le fait du même homme : un morceau de peau avait été découpé dans son dos, le foie manquait, et la gorge avait été entaillée avec une telle sauvagerie que la tête ne tenait pratiquement plus au tronc.
-Jules Esquirol, lut Lestrade sur le livret d’embarquement du malheureux. 23 ans, originaire de Paimpol…
Holmes examina minutieusement les lieux. Une pluie battante, qui commença peu avant notre arrivée, s'était chargée de balayer tout éventuel indice...
-L’agent qui a découvert le corps a dit qu’il y avait bien peu de sang, étant donné l’importance de la blessure, précisa Lestrade.
Le capitaine du bateau sur lequel servait le malheureux ne nous fut pas d’un grand secours, et semblait plus soucieux du temps qu’il perdait, regardant sans arrêt sa montre, que de la mort tragique de son homme d’équipage. Il nous apprit avec une manifestation de mauvaise humeur qui me révolta que c’était la première-et dernière ajouta-t-il non sans cynisme- traversée du jeune homme qui ne devait donc sûrement connaître personne à Londres.
Dans les jours qui suivirent, Holmes chercha à glaner quelques renseignement supplémentaires sur la personnalité des victimes, sur d’éventuels points communs, sur un lien quelconque entre eux. Mais il fit chou blanc*.
Cette période me vit reprendre mon activité professionnelle, du moins avec le peu de patients qui faisaient encore appel à moi. Beaucoup, las de mes absences répétées, s’étaient depuis longtemps adressés à d’autres praticiens. Heureusement, mes écrits (j'entends par là la relation de nos aventures comme quelques publications dans des revues médicales) me permettaient de vivre de manière décente.
Vers la fin de juillet, Holmes, las de patauger, avait mis cette affaire en attente et enquêtait sur l’étrange cas des bijoux de la princesse nyctalope, énigme passionnante dans ses prémices pleins d’épais mystères, d’étourdissants coups de théâtre et d’abracadabrants rebondissements, mais au dénouement si décevant qu’elle ne mérite pas d’être contée.
C’est alors que Mycroft nous fit part de son désir de nous rencontrer toutes affaires cessantes à son club, en rapport, disait le message qu’un coursier essoufflé nous délivra, avec l’affaire des "écorchés de l’East End", comme l’avait baptisé une certaine presse à sensations qui sait si bien accrocher le lecteur !
Dans les luxueux salons du club Diogène régnait, comme toujours, un silence de cathédrale, ou de nécropole, c’est selon. Un vieil habitué que je connaissait vaguement pour avoir servi dans un régiment proche du sien, colonel de l’armée des Indes à l’imposante moustache et au maintien hiératique, me foudroya du regard parce que mes chaussures neuves couinaient désagréablement. Je lui adressai un petit sourire d’excuse. Mes zygomatiques devaient grincer également car cette vivante incarnation de la réprobation me foudroya de plus belle !
Nous fûmes introduit dans le saint des saints, où Mycroft nous attendait devant un plateau de rafraîchissements. Un pli soucieux barrait son front.
Il s’enquit de notre santé d’un air distrait, puis, débarrassé de cette formalité, il tendit à son frère un livre qui me sembla fort ancien.
-Ouvre-le à l’endroit du marque-page, et lit le haut de la page de droite.
Holmes se saisit du volume et le parcourut, sourcils froncés.
-Tenez, Watson, me dit-il en me tendant l’ouvrage.
Je lus à mon tour le paragraphe qu’il m’indiqua.
"Les reins, le foie, le cœur ou autres organes humains peuvent servir, mélangés à de la cire, à l’élaboration de Diebslichter et de Schlasslichter . La fumée qui provient de leur combustion plonge qui la respire dans un sommeil profond."
-Les Diebslichter sont aussi appelés "chandelles de voleurs", et les Schlasslichter "chandelles soporifiques", précisa Mycroft.
-Vous pensez que ceci est en rapport avec notre affaire ? lui demandai-je.
-Je ne sais pas, c’est une piste, voilà tout ! dit-il avec un haussement d’épaules. Un de mes collaborateurs m’a signalé ce texte….
Je feuilletai l’épais volume quand un chapitre attira mon attention. Il traitait d’une croyance répandue dans un royaume sis au nord des Indes, le Sinthan. Pour une secte de ce pays, l’humanité avait été créée pour recenser les différents noms de Dieu. Cette longue liste devait être rédigée avec une encre mélangée à des organes humains, et sur un livre entièrement composé de matière humaine : peau, os….cette tâche achevée, les étoiles dans le ciel s’éteindraient une à une (3)
-Vous avez vu, Holmes ?
Il me prit le livre des mains et parcouru l’article que je lui montrai.
-Puis-je t’emprunter cet ouvrage, mon cher Mycroft ? Il m’a l’air fort intéressant…
-Pas de problème , s’il peut t’être d’une quelconque utilité…

Le soir même, nous devisions tranquillement avec mon ami Holmes autour d’un verre de vieux porto.
-Voyez-vous, Watson, me dit-il, je compte recevoir une aide extérieure dans cette affaire. Il y a des policiers partout, ce qui gâche la pratique quotidienne de toutes ces personnes qui vivent en marge de la loi. Un manque à gagner certain pour eux, non ?
Je vis où Holmes voulait en venir :
-Leur intérêt serait que l’écorcheur tombe rapidement entre les mains de la police !
-Exactement, Watson. J’ai fait courir le bruit dans les milieux interlopes, par l’intermédiaires de nos petits collaborateurs, que j’étais disposé à payer tout renseignement utile. Il ne nous reste plus qu’à attendre !

L’attente fut de courte durée.
Le lendemain, un de nos irréguliers vint nous dire qu’un homme détenait des renseignements sur le mystérieux tueur. Il ne voulait pas venir à Baker Street, de peur qu’on le vit y entrer, mais il nous attendait dans un cabaret de Soho où l’obscurité épaisse qui régnait assurerait son anonymat. Il serait à la première table sur la gauche et arborerait un œillet à la boutonnière.
Comme nous avions pris soin de nous affubler de vieux vêtements poussiéreux et rapiécés, nul ne fit attention à nous lorsque nous entrâmes dans l’établissement. Tout le monde regardait une femme peu vêtue, qui, juchée sur une scène branlante, braillait d’une voix de rogomme sur fond d’accordéon cacochyme une chanson légère qu’une partie de la salle –un ramassis d’ivrognes- reprenait au refrain. Je reconnu en elle Perky Patt, qui nous avait été d’une aide précieuse dans l’affaire du trapéziste évanoui dans les airs.
Notre informateur, petit être malingre à la mine souffreteuse, regarda les alentours avec une peur manifeste quand nous nous assîmes à sa table. L’agilité et la vivacité de ses doigts sans cesse en mouvement révélaient son domaine d’activité : c’était sans nul doute un pickpocket. Je posai une main sur mon portefeuille, l’autre sur ma chaîne de montre, ce qui fit sourire Holmes. D’une profonde voix de basse qui contrastait avec son physique, l’homme entreprit de nous raconter ce qu’il savait.
Il y a quelques temps, ce qu’il appelait pudiquement des revers de fortune l’avaient amené à passer quelques semaines dans un asile pour indigents. Le comportement d’un de ses frères de misère avait attiré son attention. Les nuits des deux premiers crimes, l’homme s’était absenté et n’était rentré que peu avant le jour. Le seconde fois, il avait du sang sur les mains. Notre informateur s’était inquiété de savoir si l’homme était blessé, sa première pensée étant qu’il avait été victime d’une agression. A son grand étonnement, l’homme s’était emporté et l’avait menacé de mort s’il racontait ce qu’il avait vu. Après cette nuit, il n’était jamais revenu. Le décrire s’avérait difficile, les dortoirs étant plongés perpétuellement dans une semi obscurité. Nous apprîmes juste que l’homme était grand, pas loin de six pieds, de corpulence moyenne, que son crâne était rasé, ses joues imberbes, et qu’il boitait de la jambe gauche.
A Holmes qui s’inquiétait de savoir comment il avait pu voir du sang dans la pénombre ambiante, notre informateur répondit qu’il était en train d’allumer sa pipe quand l’homme s’était allongé dans le grabat qui jouxtait le sien.
Une demi-heure plus tard, nous étions face à la responsable de l’asile de nuit, une vieille demoiselle racornie et desséchée dont le visage semblait arborer en permanence une moue de désapprobation.
-Je vois de qui vous parlez, nous affirma-t-elle du bout de ses lèvres pincées. Mais il ne vient plus. Il s’était inscrit sous le nom de John Kelly, un faux nom, si vous voulez mon avis. Si vous le voyez, dîtes lui bien que nous ne pouvons conserver éternellement ses affaires !
-Ses affaires ?! s’exclama Holmes, il a laissé des affaires ?
Sans répondre, la vieille chouette se dirigea vers un grand placard mural qu’elle ouvrit. Il était rempli de sacs et de paquets numérotés. Après avoir regardé une liste affichée à l’intérieur d’une des portes, elle nous tendit un colis.
-Voilà ce qu’il a laissé. Vous êtes de la police, n’est-ce pas ? Cà ne m’étonne pas, j ‘ai toujours trouvé cet homme louche ! Une tête de débauché !
La rigidité de ses principes devait lui faire trouver tout le monde suspect, y compris la reine Victoria, me dis-je in petto.
Un peu plus tard, dans notre salon de Baker Street, Holmes défit le paquet qui contenait divers objets : une blague remplie d’un grossier tabac à pipe, une paire de bottines si éculées que le talon était pratiquement inexistant, quelques vêtements maintes fois ravaudés, et des papiers que mon ami entreprit illico d’examiner.
Pendant ce temps, comme je ressentais la nécessité d’un petit coup de fouet, je remplissais généreusement 2 verres d’un excellent Porto qu’un marin lusitanien nous ramenait plus ou moins en fraude de son pays. C’est alors qu’un cri de mon ami me fit sursauter. Mon verre me tomba des mains et répandit son contenu sur l’épais Shiraz qui, avec les expériences de Holmes, en avait vu bien d'autres !
-Regardez, Watson.
Holmes me tendit plusieurs coupures de journaux. Toutes avaient trait aux meurtres de l’écorcheur.
-Et une carte de visite : Jeremiah Preston, photographie d’art. Sa boutique n’est pas très loin d’ici, je propose que nous nous y rendions sans perdre de temps, mon cher Watson !
La boutique se trouvait au tout début de Battle street, dans cette partie qui depuis a connu les pioches des démolisseurs. Le rideau de fer était baissée sur la vitrine et une pancarte "closed" pendait à la poignée de la porte. Machinalement, Holmes actionna le bec de canne. La porte s’ouvrit dans un sinistre grincement. Nous arrivions apparemment trop tard. Tout était dévasté, le contenu des rayonnages et des tiroirs avait été répandu sur le sol. Un homme corpulent était couché torse nu sur le dos dans une flaque de sang. Par acquis de conscience, je me penchai pour l’examiner. Il avait été égorgé avec une telle violence que la tête n’était plus reliée au corps encore chaud que par la colonne vertébrale.
-Sa mort remonte à quelques minutes, dis-je à Holmes qui pendant ce temps avait entrepris d’examiner tout le fatras qui encombrait le plancher.
Je retournai le cadavre, sachant pertinemment ce que j’allais trouver. Et en effet, l’homme avait été écorché, il manquait dans son dos un morceau de peau d’environ 40cm sur 30cm.
C’est alors que je vis quelque chose qui brillait au milieu de l’épaisse flaque de sang. Des photos ! Je les ramassai du bout des doigts, les nettoyai à l’aide de mon mouchoir. Je ne compris pas immédiatement ce que je voyais. Puis je poussai un cri d’horreur.
-Holmes, regardez ! dis-je en lui tendant les clichés.
Il ne faisait aucun doute qu’ils représentaient les cadavres des victimes de l’écorcheur !!
-Il y a un marché pour ce genre de photos, Watson. C’est du moins le bruit qui court, mais la preuve n’en a jamais été apportée.
-Je ne peux le croire, Holmes ! Mon dieu, dans quel monde vivons nous ?
-Il y a plus de choses, sous le ciel et sur la terre, mon cher Watson, que ne peuvent en imaginer les philosophes les plus pessimistes !
-J’en ai bien peur, Holmes, j’en ai bien peur… 
Tout à coup, je sursautai.
-Holmes, chuchotai-je, il y a eu un bruit dans l’arrière-boutique !
Mais déjà mon ami s’était précipité vers le fond du magasin. Je le suivis.
-Qui êtes-vous ? l’entendis-je questionner au moment que j’entrai à sa suite dans une grande pièce remplie de décors de théâtre.
A demi cachée derrière un paravent, une exquise créature qui ne devait pas avoir plus de 18 ans nous regardait d’un air apeuré, tout en recouvrant maladroitement, dans un mouvement d'émouvante pudeur, sa presque nudité d’une jetée de canapé en soie chamarrée. Ses yeux immenses, les plus beaux et les plus purs que j’aie jamais vus, exprimaient une frayeur presque animale qui me toucha. Je vis en eux quelque chose de familier que je ne pus identifier.
Sur les murs, quelques photos que la présence de Holmes m’empêchait de regarder de plus près, ne laissaient aucun doute sur l’activité qui se déroulait en ces lieux.
-Ne me faites pas de mal, bredouilla la pauvre petite.
J’eus brusquement envie de la protéger.
-N’ayez crainte, la rassura mon ami. Je m’appelle Sherlock Holmes et voici mon collaborateur, le Dr Watson. Que s’est-il passé ?
La jeune fille -elle s’appelait Cindy, nous dit-elle- encore tétanisée par l’émotion, entreprit de nous raconter de manière très décousue les évènements récents.
Il fallait bien manger, et elle avait sa mère impotente et 2 frères en bas âge à faire vivre, mais bon, jamais au grand jamais elle ne s’était livrée ni ne se livrerait à la prostitution. D’ailleurs, à 16 ans, elle était encore vierge, avoua-t-elle non sans une légitime fierté, ce qui à Whitechapel, je le savais bien, était un exploit ! Par contre, continua-t-elle en rougissant, les yeux pudiquement baissés, elle posait de temps en temps pour des photos dénudées que Preston payait plutôt bien. Il y avait de çà une demie-heure, ou guère plus, alors qu’elle se livrait à une séance de pose, un homme était venu. Preston était allé l’accueillir. Cindy avait entendu un cri de douleur, puis un grand vacarme. Terrorisée, elle s’était alors dissimulée derrière le paravent. Elle avait aperçu l’homme par la porte de communication avec le magasin alors qu’il fouillait dans les monceaux de photos que contenaient les tiroirs qu’il avait vidés sur le sol.
Elle pouvait le décrire, nous dit-elle. Grand, bien portant, chauve ou rasé, et une légère boiterie du côté gauche.
Holmes m’adressa un regard entendu : la description correspondait à celle que nous avait fait le pickpocket.
Tout à coup, la jeune fille regarda avec effroi en direction de la porte et poussa un petit cri. Holmes et moi nous nous retournâmes d’un bond. Un homme venait d’entrer dans la boutique et regardait la scène d’un air surpris et horrifié.
-Vous ne m’aurez pas, hurla-t-il en s’enfuyant, renversant une armoire qui jouxtait l’entrée pour nous retarder.
Quand nous pûmes enfin sortir de la boutique, la rue était déserte. Par acquis de conscience, nous explorâmes les alentours chacun de notre côté, mais nous retrouvâmes bredouille à notre point de départ pour nous apercevoir que la belle ne nous avait pas attendu.
-Je ne pense pas que cette homme soit l’assassin, me dit Holmes, la surprise que j’ai lue sur son visage était authentique, il ne s’attendais pas du tout à ce spectacle en arrivant ici…
Nous alertâmes notre ami Lestrade à qui nous n’apprîmes que le strict nécessaire. Il nous regarda tour à tour d’un air soupçonneux.
-Vous me cachez quelque chose, j’en suis sûr…
Nous prîmes le chemin de Baker Street.
A notre grande surprise, l’homme mystérieux nous attendait devant la porte. Il nous regardait arriver, et toute la misère du monde semblait peser sur ses puissantes épaules de portefaix. D’un mouvement saccadé qui trahissait son intense nervosité, il faisait tourner son chapeau entre ses doigts en nous regardant avec une détresse poignante qui me fit comprendre que cet homme manifestement aux abois ne pouvait être l’assassin que nous recherchions.
-Je crois que je vous dois des explications, nous apostropha-t-il dans un murmure penaud.
-Je le crois, vous admettrez que votre comportement a été pour le moins suspect ! l’admonesta Holmes.
Alors arriva ce que je redoutais depuis que j'avais reconnu l'homme sur le pas de la porte de la boutique. Il se tourna vers moi :
-Mon cher frère, tu ne crois pas que je vous dois quelques éclaircissements, à toi et à Mr Holmes ?
De toutes les longues et merveilleuses années pendant lesquelles nous collaborâmes, je n’ai jamais vu mon vieil ami Holmes arborer une telle expression de stupéfaction que celle qui figeât ses traits ce jour-là, sauf peut-être quand Mycroft nous apprit qu’il s’apprêtait à convoler en justes noces*. Il en resta littéralement bouche bée, scrutant alternativement nos visages, comme à la recherche de traits communs qui authentifieraient les assertions de celui qui était effectivement mon frère et que je n’avais pas revu depuis plus de 20 ans !
-Rentrons, nous serons mieux à l'intérieur, proposai-je d’une voix chevrotante qui se brisa sur la dernière syllabe.
A peine arrivé dans notre salon, je me laissai lourdement tombé dans mon vieux fauteuil dont les ressorts fatigués gémirent à l’unisson du profond soupir que je poussai.
-Vous êtes livide, Watson, me dit Holmes, qui ne valait guère mieux et était manifestement ébranlé par ce qu’il venait d’entendre.
Il remplit généreusement un grand verre d’un épais cordial verdâtre que Mme Hudson confectionnait elle-même avec on ne sait trop quelles plantes et il me le tendit.
-Je crois que nous avons tous besoin d’un petit remontant, ajouta-t-il en remplissant 2 autres verres.
Je regardais mon frère, l’enjoignant silencieusement de parler, tant, la gorge nouée, je me sentais incapable de le faire.
-Je ne sais pas si John vous a déjà parlé de moi, mais je ne lui en voudrait pas de ne pas l’avoir fait. Nous ne nous sommes pas vus depuis plus de 20 ans.
Je n’avais évoqué James devant Holmes qu’en une seule occasion, sans m’appesantir sur le sort de ce frère qui avait pris des chemins de traverse au grand désespoir de mes parents, notamment de mon père que le chagrin avait prématurément vieilli, blanchissant sa chevelure et ravinant ses traits en quelques mois. J’avais toujours tenu mon aîné pour responsable de sa mort.
-Je suis, je ne vous le cache pas, continua James sans attendre la réponse, la brebis galeuse* de la famille. Alcoolique, débauché, joueur, j’ai connu la prison…j’ai cru pouvoir m‘en sortir, il y a maintenant un peu moins de vingt ans, lorsque j’ai rencontré une jeune fille, Thelma, qui, je l’espérais, allait m’entraîner dans la voie de la rédemption. Hélas, trois fois hélas, après quelques belles années durant lesquelles nous eûmes 3 enfants –vous avez vu tout à l’heure la première, Cyndy, nous eûmes aussi 2 garçons- la rencontre d’un ancien compagnon de beuverie alliée à quelques récurrents problèmes d’argent me fit replonger dans mon vice ! Mon épouse, d’une patience d’ange, mais las de mes frasques répétées, me mis à la porte et déménagea pour que je ne puisse pas la retrouver. Je connus à nouveau la prison….Vous avez vu à quelles sordides extrémités ma pauvre Cyndy en était réduite pour nourrir sa mère et ses frères…. Quant à moi, cette séparation me fit prendre conscience que rien ne comptait plus pour moi que ma famille. J’arrêtai de boire, je trouvai un emploi. Pendant mon temps libre, je recherchais inlassablement ma femme et mes enfants. Il y a quelques semaines, le hasard me fit croiser mon épouse dans la rue. Je la suivis. Lorsque je découvris l’endroit misérable où s’abritaient les miens, je ressentis une culpabilité et un désespoir si énormes que ma première pensée fut de mettre fin à mes jours. Mais je me dis finalement que je pouvais leur être bien plus utile vivant, et je me fis la promesse solennelle de les sortir coûte que coûte de la déchéance dans laquelle je les avais plongés. Très rapidement, je m’aperçus que tous étaient sous la coupe d’un être malfaisant qui les utilisait pour de sinistres besognes, être en qui je reconnus, non sans surprise, un ancien co-détenu, un nommé Blake.
Les paroles de mon frère me parvenaient atténuées, ralenties, comme à travers un filtre de coton. C’est du moins l’impression que j’avais. Il me semblait que j’allais me réveiller d’un moment à l’autre, soulagé que tout ceci ne soit qu’un mauvais rêve que je raconterai à Holmes et qui le ferai sûrement bien rire…
Je repensai brusquement à la jeune fille de la boutique. Elle était donc ma nièce ! Et je compris alors à qui ses yeux d’un bleu presque transparent m’avaient fait penser : elle avait les yeux de ma défunte mère !
-Quand je vous ai vus, tout à l’heure, continua mon aîné, ma première pensée fut que Cyndy s’était mise dans une sale situation, j’ai donc attiré votre attention sur moi pour faciliter sa fuite . Ce n’est qu’après que j’ai compris qui vous étiez….Il faut te dire, John, que j’ai suivi vos aventures par la relation que tu en as faite dans le Strand, sans en manquer une seule !
Il était dit que nous n’étions pas au bout de nos surprise. Il était cinq heures et Mme Hudson, après avoir heurté l’huis discrètement, passa la tête par l’entrebâillement de la porte pour nous proposer une tasse de thé que nous acceptâmes avec joie. Elle entra, portant un plateau sur lequel étaient posés une théière fumante et quelques tasses. Elle entreprit de faire un peu de place sur la table encombrée d’un monceau de paperasses diverses. C’est alors que son regard se porta sur mon frère qu’elle n’avait pas encore vu. Elle eut tout juste le temps de poser son plateau avant de s’effondrer sur le plancher sans que nous eussions l’opportunité de la retenir. Je la relevai et l’étendis sur une ottomane. Elle reprenait déjà ses esprits et regardait autour d’elle d’un air hagard qui me fit redouter une congestion cérébrale. Heureusement, il n’en était rien et très vite, notre bonne logeuse, qui était dotée d’une robuste constitution, fût debout et se planta devant James, les poings sur ses hanches dodues et le menton agressivement levé.
-Que faîtes-vous ici ? Ainsi donc, vous êtes sorti de prison ! A moins que vous ne vous soyez évadé ? Cà ne m’étonnerait pas !! Et comment osez-vous vous présentez chez moi ? Je ne vous donnerai pas le moindre penny, vous m’entendez, James, pas le moindre penny !
-Vous connaissez mon frère ? questionnai-je un peu stupidement.
-Votre… frère ? Ce…ce…ce gredin est…. votre frère ? balbutia Mme Hudson qui se laissa retomber mollement sur l’ottomane. Jamais je n’aurais pensé….Pensez, Watson est un nom si courant ! Dr Watson, alors vous êtes donc le frère de mon gendre !
-Votre gendre !? s’exclama Holmes, tandis que, complètement abasourdi, je restai sans voix et m’effondrais aux côtés de Mme Hudson.
Une mauvaise pièce de boulevard* : Nous étions dans une de ces mauvaises pièces de boulevard* comme il en fleurit tant en France, pièces qui n’hésitent pas à accumuler sans vergogne les coïncidences les plus invraisemblables !
Mon ami lui aussi semblait désemparé. Ses doigts secs jouaient nerveusement avec un long coupe papier, dans lequel je reconnus ce qui constitua l’arme du crime dans l’étrange affaire de la statue ithyphallique.
-Je crois que nous devrions écouter Mr Watson aîné, conseilla-t-il avec sagesse. Il a encore des choses à nous dire….
James se gratta énergiquement le cuir chevelu, comme si ce geste allait ordonner ses idées qui semblaient avoir du mal à se mettre en place.
-Je vous disais donc, continua mon frère, que je retrouvais les êtres qui m’étaient le plus chers au monde obligés de se livrer à de sinistres besognes sous la coupe d’un homme que j’avais connu en prison, où nous partagions la même cellule. Un nommé John Blake, un prêtre défroqué pour je ne sais quelles obscures raisons. Il est vrai qu’il avait certaines idées un peu…bizarres. Un soir qu’un flacon de whisky rentré en fraude par un gardien l’avait rendu bavard, il me raconta une bien étrange histoire que je n’ai pas prise au sérieux. Dans je ne sais quelles circonstances, il avait mis la main sur un livre vieux, disait-il, de centaines d’années, un manuscrit, sur lequel étaient compilés les noms de Dieu dans toutes les langues de la Terre. Il avait entrepris de poursuivre cette œuvre, et quelque chose de grand, il ne voulût pas me dire quoi, lui était promis à son accomplissement. Son incarcération pour de petites escroqueries avait mis un frein à ses recherches, et il attendait avec impatience sa libération, car l’issue de ce qu’il appelait avec grandiloquence sa "mission" était proche….
-Un fou, m’exclamai-je, un illuminé !
-Oui, sans doute… Mais à part cette petite lubie, c’était un homme charmant, intelligent et cultivé qui fut pour moi d’un grand réconfort tout au long de mon séjour en prison. Petit à petit, il a su gagner ma confiance et je me suis confié à lui. Après tout, c’était un homme d’église…Je lui ai parlé des miens, il m’a promis, comme il allait être libéré un an avant moi, de s’en occuper, de ne les laisser manquer de rien….Si j’avais su….
Mme Hudson posa alors la main sur mon bras et nous regarda tour à tour, Holmes et moi.
-Messieurs, s’écria-t-elle, des sanglots dans la voix, ne croyez pas que je n’ai pas fait mon possible pour porter secours à ma fille et à mes petits enfants et les sortir de la situation dans laquelle cet homme les avait laissée  ! Mais Thelma a hérité de la fierté de son défunt père et refusait toute aide !
-Mme Hudson, répondis-je, croyez bien que nous en sommes convaincus…
James poussa un profond soupir et continua son récit.
-Quand je vis la situation dans laquelle étaient les miens, je vous l'ai dit, je me jurai de les en tirer, même si c’était la dernière chose que je faisais ! Jour après jour, je fis le guet devant le taudis insalubre où ils logeaient. Et puis un soir, je vis Blake en sortir. Je le suivis….
Il s’arrêta, le regard perdu dans le vide, son visage exprimait l’horreur la plus totale.
-Et qu’avez-vous donc vu qui vous a effrayé à ce point ? questionna Holmes
-Alors que nous passions devant un cabaret fréquenté principalement par des marins, un homme jeune apparemment bien éméché en sortit. Je me rendis compte assez rapidement que Blake l’avait pris en chasse. C’est alors que, comme nous arrivions sur une petite place sombre et déserte, Blake bondit sur l’homme et, avec une dextérité stupéfiante, il l’égorgea. Il se pencha ensuite sur lui, pour se livrer à des manœuvres que je ne pus voir, tant il faisait sombre. Ensuite…ensuite….j’ai oublié de vous dire qu‘il avait une mallette à la main, mallette qu’il avait posée à terre pour se livrer à ses exactions. Donc, son forfait accompli, il en sortit quelque chose que je ne vis pas, mais quelques instants plus tard, un violent éclair de magnésium me fit comprendre ce dont il s’agissait : Blake prenait des photographies du cadavre !! Il en fit une dizaine, puis il repartit en sifflotant, avec un détachement qui me fit aussi froid dans le dos que son acte lui-même !! Je me précipitait vers le malheureux, me disant qu’il n’était peut-être pas mort…hélas, il l’était bel et bien…égorgé, éventré….
-Vous n’avez pas eu l’idée de suivre Blake ? questionna Holmes
-Si, si, bien sûr…..dés que je me suis rendu compte que je ne pouvais plus rien pour le pauvre homme. Blake n’avait pas eu le temps de trop s’éloigner. J’avais vu la direction qu’il avait prise, alors, sans aller trop vite pour ne pas me faire repérer, je l’ai pris en chasse. Quel ne fut pas ma surprise, au bout d'une longue filature, de le voir pénétrer, en enjambant la grille, dans un petit jardin qui jouxte une église, dans le West End. Là, il a dégagé une partie de la végétation abondante qui recouvrait le sol, dégageant une ouverture protégée par une trappe. J'ai attendu un bon moment, puis ne le voyant pas ressortir, je suis reparti.
-Pouvez-vous nous emmener à cet endroit, Mr Watson ?
En même temps qu’il prononçait ces quelques mots, Holmes sortait son revolver d’un tiroir de son bureau et en garnissait le barillet de quelques cartouches, en glissant également quelques unes dans ses poches. Une farouche détermination se lisait dans son regard.
-Je vous conseille d’en faire autant, Watson, nous pourrions bien en avoir besoin !!
-Nous devrions également nous munir de bonnes lampes, conseilla mon frère, elles nous seront aussi sûrement très utiles.
Au moment de franchir le seuil, mon regard croisa celui de James. Ce que je lus dans ses yeux encore humides me bouleversa. Et nous, à qui la stricte éducation paternelle avait appris qu'exprimer une émotion était le comble de l'impudeur, nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre !

Après un court trajet, une voiture nous déposa à 200 mètres de l'édifice, une église désaffectée entourée d'une végétation luxuriante. Les lueurs rougeâtres du couchant lui donnaient un air sinistre. Nous approchâmes à pas de loup, tous nos sens en éveil. Sinistres et démesurées, nos ombres, qui nous précédaient, me parurent, un instant, inquiétantes. Mon imagination –et dire que Holmes me déniait cette qualité !- me jouait encore des tours !
Nous enjambâmes la grille à un endroit où elle était endommagée pour nous retrouver au milieu de quelques tombes qui me parurent fort anciennes, surmontées de croix de pierre aux inscriptions rendues quasi illisibles par les années. James nous conduisit jusqu'à la trappe. Nous écartâmes, non sans nous piquer cruellement les doigts, la végétation, d'épais buissons de ronces qui auraient découragé quiconque d'approcher plus avant. Par un habile système d'attaches, quelqu'un, Blake peut-être, avait fixé les branches à la trappe, ce qui fait qu'en la fermant de l'intérieur, les ronces reprenaient leur place initiale, dissimulant parfaitement l'entrée à la vue d'un intrus.
Sortant son revolver, Holmes, sans hésiter, entreprit de descendre l'échelle métallique qui était fixée à une paroi. Je lui emboîtai le pas, suivi par James. Les barreaux étaient tellement mangés par la rouille qu'ils s'effritaient dangereusement lorsqu'on y posait le pied. Arrivé tant bien que mal en bas, je regardai autour de moi à la lueur de ma torche. Un long couloir s'ouvrait devant nous, dont les parois et le plafond, consolidés par de solides étais de bois, suintaient d'humidité. Nous l'empruntâmes pour déboucher dans une pièce chichement meublée d'un lit défait, d'une chaise, et d'une table recouverte de reliefs de nourriture moisis et grouillants de vermines.
La gueule béante d’un escalier s’ouvrait sur le côté droit. Une odeur pestilentielle, charriée par un courant d'air glacé, en émanait, qui vint agresser nos narines. Nous descendîmes les degrés branlants sur la pointe des pieds. Quelque chose détala entre mes jambes avec un petit couinement et frôla ma cheville. Je sursautai, retenant in extremis le cri qui me montait aux lèvres. Je me sentais de plus en plus tendu, présentant confusément je ne sais quelle atroce découverte....
Si j’avais pu imaginer….
La lueur de nos lampes nous montra d’abord une grande pièce humide jonchée de divers immondices : vieilles caisses éventrées, bouteilles vides…Des toiles d’araignées tapissaient murs et plafond, le plancher était parsemé d’excréments humains et de produits de diverses déjections.
Mais rien d’autre, rien qui n’indiqua une récente présence !!
-Regardez, des traces de pas !!
Je regardai ce que nous montrait Holmes dans le faisceau de sa lampe. Une série d’empreintes, très nettement visible dans la poussière uniforme qui recouvrait le sol, se dirigeait de l’entrée jusqu’à une paroi sans ouverture dont mon ami entreprit un examen approfondi , palpant et tapotant les pierres du haut en bas. Finalement, un pan de mur pivota sans bruit comme sur un axe. Un air vicié vint nous frapper les narines.
Nous nous trouvions à nouveau dans un couloir, celui-ci très large. De chaque côté, dans des cavités ouvertes dans les parois, s’empilaient des ossements, des crânes souvent fracassés, des urnes peut-être funéraires, des statuettes brisées, et des sarcophages dont le bois pourri s’ouvrait sur des momies désagrégées, parfois recouvertes de linceuls en lambeaux. Juché sur une colonne de marbre, un crâne, dont la bouche semblait figée dans un rictus démoniaque, semblait me toiser de ses orbites vides. Plus loin, des étagères supportaient des bronzes et des marbres qui me parurent fort anciens, mais mes connaissances en antiquités sont fort minces.
Nous accélérâmes le pas pour arriver à une haute et massive porte de métal. Je sentais confusément que nous touchions au but. Holmes poussa le battant qui, malgré son poids, s’ouvrit sans difficulté, avec un grincement strident qui me vrilla les nerfs. Retenant notre souffle, nous entrâmes…
Ce que je vis alors, à la lueur de nos lampes torches, me glaça d’épouvante….
Je déglutit péniblement. Ma salive avait un goût métallique et amer qui me fit grimacer.
Un dément !!
Nous avions devant nous l’œuvre d’un dément !! Qui donc d’autre aurait pu concevoir des horreurs telles que celles qui s’offraient à notre vue ?
Quel être sain d’esprit aurait pu avoir de telles images dans la tête ?
A côté de moi, mon frère roulait des yeux effarés, bouche ouverte sur un cri d'horreur qui restait bloqué dans sa gorge nouée. Quant à Holmes, il secouait la tête dans un geste de dénégation, et son visage exprimait l'incrédulité la plus totale.
Je pris une profonde inspiration et je fermai les yeux quelques instants, espérant confusément que tout aurait disparu quand je les rouvrirai....
Mais bien sûr, il n'en fut rien...
Je ne sais pas pourquoi je fut brutalement envahi par un profond sentiment de détresse.....
A l'heure que j'écris, je ne peux me remémorer cette scène sans frémir, et je cherche désespérément des mots aptes à décrire l'indescriptible, à nommer l'innommable....
Qu’on imagine une grande pièce rectangulaire d’environ 10 mètres sur 15 dont les murs, du sol au plafond, étaient entièrement recouverts de tentures d'un lourd tissu que je ne pus identifier. Ces tentures étaient entièrement ornées de peintures aux couleurs agressives qui représentaient des créatures monstrueuses, parfois à moitié humaines. Elles dégageaient une telle aura de perversion et de cruauté sans borne que j’en frissonnai incœrciblement. Mon corps se couvrit d’une sueur froide comme la tombe. Je n’avais pas grand chose dans l’estomac, mais le peu que j’avais me remonta dans la gorge, avec une forte amertume qui l'irrita, et je vomis lamentablement sur le sol, éclaboussant mes chaussures.
-Mon dieu, Holmes, quel esprit malade a pu concevoir de telles abominations !?
Partout où se portait mon regard, ce n’étaient que scènes de torture, éventrations, décapitations, émasculations, énucléations, démembrements, et les victimes, femmes, enfants, vieillards, animaux, tournaient vers le ciel des yeux hagards qui exprimaient une souffrance inouïe, semblant quémander la clémence d’un dieu qu’ils cherchaient désespérément, dont ils demandaient en vain le secours, et la véritable horreur était peut-être là, dans cette absence divine, dans ce triomphe du mal absolu, du mal régnant sur terre sans partage, sans espoir aucun….
Ma foi chrétienne, jadis inébranlable, mais que les horreurs sans nom rencontrées lors de la terrifiante énigme des reliques sanglantes avaient déjà rendu vacillante, menaçait dangereusement de s’effondrer. Si un être suprême existait, comment pouvait-il permettre de telles choses ?
Brisant le lourd silence, la voix de Holmes me fit sursauter.
-Il faut reconnaître à celui ou à ceux qui ont fait çà un talent certain, vous ne trouvez pas, Watson ? Un certain génie dans l’horrible…..
Le ton léger que mon ami prit pour prononcer ces quelques mots ne dissimulait pas, pour moi qui le connaissait si bien, le profond désarroi et le dégoût qui l'habitait.
-Holmes, m’écriai-je, offusqué, je ne peux entendre de telles choses ! Cet homme est un monstre !
Nos yeux, petit à petit, s’étaient accoutumés à la pénombre. C’est alors que nous le vîmes.
-Blake ! s’écria mon frère avec un sursaut.
Il était assis dans un fauteuil, si majestueux, si imposant que le mot de "trône" me vint aussitôt à l’esprit. Curieusement, notre intrusion n’entraîna aucune réaction de sa part. Nous attendait-il ? Etait-ce un piège ? Nous dirigeâmes nos torches dans sa direction tout en approchant lentement, prêts à tirer au moindre geste de sa part.
Les deux accoudoirs de son siège étaient ornés de sculptures grossières, représentant des créatures cauchemardesques qui ne pouvaient exister –et c’est heureux !- que dans un esprit malade. Ma torche nous révéla une énorme tête de métal au mufle bovin qui surmontait le dossier, la bouche déformée par une grimace atroce, et qui exprimait (et cela peut sembler paradoxal) à la fois une intense souffrance et une méchanceté incommensurable.
Quant à l’homme, il était vêtu d’une robe de bure marron largement échancrée qui laissait voir une tunique rouge. Son visage était dissimulé derrière un masque, également rouge.
Notre présence semblait toujours passée inaperçue. Avec la plus grande prudence, nous approchâmes un peu plus près, pistolets toujours braqués dans sa direction. Je vis alors qu’en fait, si son masque était bien du plus beau rouge, la tunique, blanche à l’origine, était rougie du sang qui avait coulé par une longue incision qui allait du nombril au sternum. Le manche délicatement ciselé d’un couteau en sortait, manche que l’inconnu serrait encore dans sa main droite. Je ne pus que constater que toute trace de cette vie consacrée au mal avait quitté le corps de l’homme. Holmes extirpa l’arme de la plaie.
-Hara-kiri, dit-il en se tournant vers moi.
Je manifestai mon incompréhension par un grognement, tant une forte émotion m’étreignait. J’ignorais alors cette coutume à la fois si barbare et si raffinée venue du lointain pays du soleil levant. Holmes me l’expliqua en quelques mots.
-Il a donc préféré mettre fin à ses jours plutôt que d’affronter la justice des hommes ! dis-je en l’examinant plus en détail. La mort est récente, pas plus de 10 minutes. Il a dû nous entendre et a compris qu’il ne pourrait s’en sortir.

Posé sur une tablette, à sa droite, il y avait un grand livre dont semblait émaner une étrange lueur. Il mesurait environ 12 pouces sur 6. La couverture de cuir était couleur sang. Holmes le saisit et commença de le feuilleter. Soudain, il poussa une exclamation horrifié et me tendit l’objet en grimaçant :
-Watson, regardez !
De l’index, il me montrait en haut d’une page ce que je reconnus après une courte hésitation comme un tatouage représentant un délicat visage de femme qu’ourlait un prénom : Deborah. En regardant mieux, je vis quelques grains de beauté, un naevus, des plis et des rides qui ne pouvaient laisser place au doute !
-De la peau humaine, Holmes, ce livre est écrit sur de la peau humaine !!
Voilà donc ce que le tueur faisait des morceaux de peau qu’il prélevait sur ses malheureuses victimes ! Ce que j’identifiai alors comme des vertèbres humaines reliées par du fil servait à maintenir les pages. Ce fil me parut fait de boyaux séchés dont je ne mis pas un instant en doute la provenance.
Nous nous enfoncions dans l’horreur la plus totale….
Quant aux pages, elles étaient remplies de caractères appartenant à différents alphabets, dont beaucoup, pour ne pas dire la plupart, m'étaient totalement inconnus. Toutes étaient richement enluminées, les signes délicatement calligraphiés, et l’ensemble, tout morbide qu’il soit, ne manquait pas, je dois bien finalement l’admettre, d’une sinistre beauté. Une créature monstrueuse dont on pressentait la nature démoniaque était dessinée sur la couverture, avec un tel réalisme tel qu'on s'attendait presque à la voir bouger. Une angoisse sans borne me tordit les entailles et serra ma poitrine. Je fus saisi de l’envie brutale et impérieuse de détruire cet ouvrage diabolique. Comme s’il me brûlait les mains, je reposai vivement ce livre avec une nausée qui fit monter un flot aigre de bile dans ma bouche.
-Je pense que c’est là qu’il compilait les noms de Dieu, dit Holmes après avoir parcouru l’ouvrage. Lui…après sûrement bien d’autres….
-Mon dieu, Holmes, combien y a-t-il fallu de victimes innocentes pour confectionner ce livre ?
-Des centaines, Watson, sûrement des centaines….mais Blake, nous le savons, n’a fait que continuer l’œuvre commencée par d’autres, il y a je pense bien longtemps…
Quelques grands bocaux de verre opaques étaient alignés des deux côtés du trône. J’ouvris le plus proche avec précaution et le reposai avec dégoût.
-Des reins conservés dans du formol, expliquai-je à Holmes qui me questionnait du regard.
J’ouvris un autre bocal au hasard. Il contenait également des organes humains : foies, rates…Un autre contenait même un cœur…..
-Mais pourquoi diable prenait-il des photographies de ses victimes, Holmes ?
-Très prosaïquement pour les vendre par l’intermédiaire de Preston, et ainsi gagner l’argent nécessaire à la poursuite de sa sinistre mission….L'argent est le nerf de la guerre, ne l'oubliez pas, Watson....
-Et pourquoi tuer Preston ? Il en avait besoin pour vendre ses sinistres photos…
-Une mésentente, sans doute. Peut-être Preston se montra-t-il trop gourmand, peut-être Blake avait-il peur qu’il parle….nous ne le saurons jamais, et çà n’a pas grande importance. Blake a fini de nuire, et c’est bien là l’essentiel !

C'est un cliché, certes, mais je crois réellement que le monde n'était pas prêt à être informé d'une telle abomination ! Tel était aussi l'avis de Mycroft et de ceux pour qui il travaillait. Quelques heures après l'entrevue que nous eûmes avec lui, quelques uns de ses sbires, choisis parmi les plus sûrs, placèrent une charge d'explosif dans le tunnel, qui est maintenant obstrué par quelques tonnes de gravats.
Puisse-t-il l’être à jamais !

Ce qu’il advint de mon frère et de sa petite famille, vous devez vous le demander, et c’est ce qui conclura mon propos. Je n'ai jamais aimé rendre public les détails de ma vie privée, vous l'avez sans aucun doute remarqué, mais je nourris une telle culpabilité vis à vis de mon frère et des siens que je ne peux vous laisser penser que je les ai laissés retourner à leur vie misérable. James a trouvé un emploi de régisseur dans une grande propriété agricole, dans un charmant petit village dont je tairai le nom. Il s’emploie de son mieux à faire oublier aux siens les tourmentes du passé et, ma foi, il semble fort bien y réussir. Cette possibilité de rédemption qui lui fut offerte, mon frère la doit en grande partie à Mycroft Holmes qui fit intervenir ses relations, et je lui vouerai pour ce geste une reconnaissance éternelle. Quant à moi, je ne fus pas en reste et je puisai abondamment dans mes économies pour aider à leur installation.
Notre brave Mme Hudson, quelques années après la conclusion de cette affaire, alla passer une retraite bien méritée auprès de sa fille, de son gendre et de ses petits enfants pour lesquels elle confectionne de succulentes pâtisseries et se montre la plus aimante des grand-mères.
Un beau jour, un courrier m’apprit que Cindy, qui avait épousé un an auparavant un brave garçon, clerc de notaire de son état, venait de me donner un petit-neveu. Elle souhaitait que j’en sois le parrain et qu’il porte mon prénom. Comme je savais que je n’aurais hélas jamais d’enfant, suite à une balle mal placée reçue en Afghanistan à la bataille de Maïwand (4), j’acceptai avec joie.
Finalement, j'ai décidé, après maintes réflexions, tergiversations et atermoiements, de ne pas joindre ce récit au recueil d' "untold stories" que mon éditeur, Adrian Conan Doyle, à ma demande, publiera à titre posthume. Si vous lisez ce texte aujourd’hui, cela voudra dire que mon petit-neveu et filleul a jugé bon de le livrer à mon lectorat. Par testament, je lui ai légué tous mes biens, libre à lui de faire ce que bon lui semble de mes écrits inédits. Libre à lui de s'en servir pour alimenter un bon feu, s'il pense que la publication de certains (comme celui-ci) pourrait être néfaste, non pas à mon image, dont je n'aurais alors que faire, mais à celle de Holmes, à qui John junior a voué, dés son plus jeune âge, une admiration inconditionnelle et libre de tout calcul comme seuls les enfants peuvent en avoir. D’ailleurs, quand on lui demande quel carrière il compte embrasser à l'âge d'homme, il répond invariablement, à notre plus grande joie, à Holmes, qui a pour lui une grande affection, et à moi : "détective consultant".
Il y a plus sot métier....

(1) Est-il nécessaire de préciser dans quel récit ?
(2) Mais c’est Berthe Bérurier que nous décrit Watson ! Incroyable ! (note du traducteur)
(3) A.C. Clark a-t-il lu ce texte avant d’écrire "Les 9 milliards de noms de Dieu" ? (n. du tr.)
(4) Est-ce la fin d’une contreverse ? Avons-nous enfin une réponse ?
* En français dans le texte



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