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Accueil » Fictions » Confessions inavouables : Journal intime de John Watson
par
Bruno Brandsdorfer
Ses autres fictions
Confessions inavouables : Journal intime de John Watson Janvier 12, 2010

Avertissement
Ce récit n'a pas vocation à être publié.
Lorsque j'en aurai achevé la transcription dans ce carnet, je le scellerai et demanderai à mon exécuteur testamentaire de prendre toutes les dispositions afin qu'il m'accompagne dans ma dernière demeure et soit enfermé avec moi dans mon tombeau.
Mais, si d'aventure, pour quelques raisons que ce soit, il advenait qu'il tombe entre les mains de quelque autre, j'adjure par avance tout hypothétique lecteur de le détruire immédiatement afin que ne soit jamais révélée l'effrayante vérité sur Sherlock Holmes.

Dr John Watson
Sain de corps et d'esprit.


Londres le 11 novembre 1918

- SHERLOCK HOLMES EST MORT - STOP -

C'est par ce message laconique que j'appris ce matin même la disparition de mon vieil ami.
J'avais demandé au chef de la police du comté du Sussex de m'avertir immédiatement de tous faits concernant Holmes.
Bien que son état de santé précaire m'avait préparé, depuis quelque temps déjà, à envisager une telle issue, la lecture de ce télégramme eut sur moi l'effet que peut produire une canonnade au coeur de la nuit. Comment ne pas y voir une ironie du sort, ce terrible événement survenant le jour même où le monde entier se réjouissait du silence des vrais canons ? Je n'avais pas ressenti une telle douleur ni une telle émotion depuis le décès de ma chère et tendre Mary.
Durant des heures, toutes mes pensées allèrent vers Holmes, et mes yeux s'embuèrent à l'évocation des formidables moments vécus à ses côtés.
Je repensai aux aventures extraordinaires qu'il m'autorisa à publier pour le plus grand plaisir de mes lecteurs, mais également à toutes celles passées sous silence que je relaterai peut-être un jour.

Il en est une qui ne devra jamais transpirer. Elle renferme un secret si terrible et si peu croyable que, même si le monde entier en prenait connaissance, il ne se trouverait sans doute personne pour y accorder la moindre once de crédit.
Elle n'aurait pour seul effet que d'entacher la mémoire de mon ami ce à quoi, bien entendu, je me refuse de contribuer.
Si je la transcris dans ce carnet, ce n'est pas par goût du sensationnel, comme me le reprochait si souvent Holmes, mais pour soulager ma conscience et me dédouaner de mes nombreux mensonges, afin de me préparer à paraître (le plus tard possible) devant mon Créateur. C'est l'unique et seule raison pour laquelle je tiens tant à porter noir sur blanc toute la vérité sur Sherlock Holmes.

La première vérité que je veux rétablir me concerne au premier chef.
Contrairement à ce que j'ai toujours laissé entendre je n'ai pas seulement été docteur en médecine puis chirurgien militaire.
Tout au long de mon existence, la balle jézaïle qui m'atteignit lors de la bataille de Maïwand, a souvent eu l'occasion de me rappeler à son triste souvenir (en fait dès que les conditions climatiques devenaient pluvieuses ç'est à dire très fréquemment sous nos latitudes).Mais si je parlai volontiers des douleurs physiques, je m'abstins toujours d'évoquer le désarroi mental dans lequel me plongèrent les horreurs de cette seconde guerre d'Afghanistan.
A l'hôpital de Peshawar ma jambe guérit assez rapidement, mais dans les semaines qui suivirent je réalisai que la blessure morale serait bien plus longue à cicatriser. Mes nuits étaient hantées de cauchemars et mes jours n'avaient guère de saveur.
Conscient du danger que représentait l'état de prostration dans lequel je me trouvais mais bien incapable d'en inverser le processus, je décidai de me documenter pour tenter de trouver par moi-même des réponses à mes questions.
Je me plongeai corps et âme dans l'étude d'ouvrages scientifiques traitant des mécanismes des fonctions cérébrales.
J'étudiai bien évidemment Jackson, Ribot et Golstein, mais aussi et surtout Jean Martin Charcot avec qui j'établirai bien plus tard de solides relations tant professionnelles qu'amicales.
L'énergie que je consacrai à l'étude me permit non seulement de comprendre et de guérir mon mal être, mais également d'acquérir de nouvelles compétences médicales dans un domaine encore très peu répandu à l'époque : la neurologie.

Une fois rétabli, après plusieurs mois de convalescence, je démissionnai de l'armée et rentrai en Angleterre.
Je renouai contact avec mes anciennes connaissances et obtins rapidement un poste à l'hôpital St Bartholomew.

Si j'insiste sur ces précisions concernant mes qualifications médicales, ce n'est pas par excès de vanité, mais parce qu'elles sont à l'origine de ma rencontre avec Sherlock Holmes.

Celle-ci eut lieu le 06 février 1882.
J'avais à cette époque la regrettable habitude de consacrer la majeure partie de mon temps libre à parier aux courses hippiques.
Ce qui n'était au départ qu'une simple distraction était insidieusement devenu un véritable vice. Il m'arrivait fréquemment de perdre en une heure ce que je gagnais péniblement en une semaine.
La vitesse à laquelle je dilapidais mes revenus prenait des proportions telles qu'il m'arrivait, non seulement de me priver de tout, mais également d'échafauder toutes sortes de prétextes pour inciter mes collègues à me venir en aide financièrement.
Je réalisais que mon imagination était sans limite, mais j'étais alors à mille lieues de penser qu'elle me permettrait un jour de romancer mes récits.
Ce 6 février, après l'heure qu'un tout un chacun consacre habituellement à déjeuner, je regagnai mon cabinet à l'hôpital, la mine déconfite d'avoir encore perdu et l'humeur morose de me sentir chaque jour m'enferrer davantage dans ce cercle vicieux.

Je me laissai tomber dans mon fauteuil et consultai négligemment mon carnet de rendez-vous sur lequel était inscrit : 2.30 p.m. : Mr Holmes.
C'était un nouveau patient.

A 2h30 précises on frappa à la porte.
J'ouvris et fis entrer un homme grand et mince qu'il me sembla reconnaître.
- Ne nous sommes-nous pas déjà rencontrés ? lui demandai-je.
- Nous nous croisons régulièrement dans les couloirs de l'hôpital, me dit-il.
- Vous êtes un confrère sans doute ?
- Pas le moins du monde, mais votre directeur a l'amabilité de m'autoriser l'accès à votre laboratoire afin de me permettre de pratiquer certaines expériences.
Tout en s'installant dans le siège que je lui désignai, il me déclara d'une voix calme et posée :
- Vous devriez cesser de jouer aux courses Dr Watson, ou vous y perdrez votre situation !
Je dois avouer que la surprise mêlée à l'indignation activèrent instantanément ma nature impulsive. Je lui lâchai dans un tonitruant éclat de voix :
- Par quelles diableries, Monsieur, avez-vous eu connaissance de cette information connue de moi seul ?
Holmes partit dans un éclat de rire et me dit :
- N'y voyez là aucune manifestation surnaturelle, c'est le simple résultat d'une observation détaillée.
N'en croyant pas un mot je poursuivis :
- Vous m'avez donc espionné alors ?
- Je vous prie de bien vouloir m'excuser docteur, mais je ne peux m'empêcher de théâtraliser mes déclarations ce qui leur confère une dimension par trop souvent dramatique.
Il entreprit alors de m'expliquer comment, à partir de la terre collée à mes souliers, de l'usure de ma tenue vestimentaire et du journal hippique dépassant de la poche de mon pardessus, il en était arrivé à une telle conclusion.
L'implacable logique de ses explications me convainquirent et dissipèrent tout caractère mystérieux. Je fus presque déçu par tant d'évidence et de simplicité.
Je réalisai cependant que je me trouvais face à une personnalité peu banale, douée d'une acuité et d'un esprit analytique hors du commun.
Mon calme revenu et ne voyant dans tout cela rien qui ne releva d'une quelconque pathologie, je lui demandai l'objet de sa visite.
Son regard s'assombrit et après une courte pose il me dit :
- Je ne suis plus maître de moi-même, Docteur.
- Qu'entendez-vous par là Monsieur ?
- Je suis tiraillé entre le Bien et le Mal.
- Cette dualité ancestrale est le lot de tout individu normalement constitué cher Monsieur, lui répondis-je avec un certain détachement, mais cela ne pose aucun problème à partir du moment où vous êtes capable de distinguer l'un et l'autre.
- Vous ne comprenez pas ! me lâcha-t-il sèchement. Je mène la vie dichotomique d'un homme tantôt enclin à venir en aide à ses semblables et tantôt disposé à les spolier et les assassiner.
Je fus quelque peu saisi par ses paroles et ressentis même un léger frisson parcourir mon échine.
Je tentai de conserver le masque de l'impassibilité et m'enhardis à lui demander auquel des deux j'avais affaire.
- Je m'appelle Sherlock Holmes. Je suis détective consultant.
- Vous êtes inspecteur de police ? lui demandai-je naïvement.
- Non ! Je pratique cette discipline à titre privé et je crois d'ailleurs être le seul au monde à le faire de manière quasi artistique.
- Vous enquêtez sur les danseuses libertines et les acteurs infidèles ? ajoutai-je non sans ironie.
Il me fixa intensément et me dit le plus sérieusement du monde :
- Le statut social de mes clients m'importe peu, je travaille indifféremment pour un individu de basse extraction comme pour des têtes couronnées ou de hauts dignitaires. C'est la complexité du problème qui motive le choix de mes enquêtes, je ne retiens que celles qui revêtent un intérêt particulier. J'affectionne tout particulièrement celles pour lesquelles la police ou la justice s'avouent impuissantes.
Doutant quelque peu de la véracité de ses propos et pensant avoir à faire à un cas de mythomanie avancée, je lui demandai comment il expliquait qu'avec de telles références je n'eus encore jamais entendu parler de ses exploits dans la presse.
- L'efficacité de mon activité ne souffre d'aucune notoriété. Une fois mon enquête résolue j'en laisse tout le profit aux représentants de l'ordre, nos chers inspecteurs de Scotland Yard.
- Vous semblez avoir une haute opinion de vous-même, lui dis-je, un peu agacé par son ton hautain et ses manières suffisantes.
- Je ne place pas la modestie au rang des vertus, encore moins si elle est feinte. S'apprécier à sa juste valeur c'est connaître ses capacités et ses limites. Je n'ai encore jamais rencontré quelqu'un suffisamment intelligent pour me contraindre à atteindre les miennes.
Il s'arrêta un bref instant avant d'ajouter comme dans un souffle, le regard lointain :
- A part peut-être... mais il ne finit pas sa phrase.
Pour rompre son silence je lui demandai de me parler de cet autre part de lui-même.
- C'est la face obscure de ma personnalité. Imaginez ce que peuvent produire des facultés intellectuelles aussi fines et un esprit aussi aiguisé, au service du Mal. Je me qualifie moi-même de Napoléon du crime mais mon véritable nom est Moriarty. Professeur James Moriarty.
- Je vous demande pardon ! Ne venez-vous pas de me dire vous appeler Holmes ?
- Comment vous dire !... Cet autre est bien réel. Il prend le dessus sur Holmes lorsque mon esprit n'exécute pas les exploits pour lesquels il est construit.
- Comment cela se manifeste-t-il ? lui demandai-je intrigué.
- Cela commence généralement par un état de léthargie où je reste pendant de longues journées, immobile, sans prononcer une parole. Puis après avoir eu recours à diverses pratiques, survient la phase de profond somnambulisme.
Je reconnus instantanément les états différenciés décrient dans les travaux du Dr Charcot.
- C'est alors, ajouta t'il, que je deviens Moriarty, le plus grand intriguant de tous les temps, l'organisateur de tout le mal qui se trame et s'accomplit, l'esprit qui contrôle les bas-fonds de la société.
Je lui demandai de me décrire dans le détail comment tout cela avait commencé.
- C'était après une longue période d'inactivité. Pour échapper aux effets ravageurs de l'oisiveté, je me mis en oeuvre d'imaginer ce que mes formidables facultés pourraient donner si elles étaient employées à des fins criminelles.
Si j'avais réalisé, ne serait-ce qu'un instant, le danger que pouvait constitué ce qui ne devait être qu'un simple jeu de l'esprit, j'aurai cessé immédiatement toute velléité divagatrice. Mais comme j'y ai rapidement trouvé un certain plaisir, je m'aventurai chaque jour un peu plus dans un monde imaginaire où je régnais en Maître. Je restai, des heures durant, assis dans mon fauteuil sans ressentir le moindre ennui. Mes neurones étaient de nouveau stimulés, et de brillante manière je dois admettre. Dans ce fantastique univers j'échafaudais des plans d'une telle complexité qu'ils me permettaient de commettre pléthore de crimes destinés à rester impunis.
Lorsque je pris conscience de la dangerosité de ces rêveries devenues de plus en plus fréquentes et nécessaires, je pensai pouvoir y échapper en y substituant un stimulant que je croyais moins nocif : la cocaïne. C'est tout le contraire qui se produisit, car plus je me droguais, plus je délirais et moins j'avais de prise sur la réalité. Jusqu'au jour où ne contrôlant plus rien, Moriarty fit son entrée en scène.
Je dois vous révéler être en possession d'une large panoplie de costumes, de perruques et de maquillage, qui auraient fait le bonheur de Richard Burbage (ndlr : célèbre acteur anglais de la troupe des Chamberlain's Men qui compta, pendant un temps, le jeune William Shakespeare), et qui m'est habituellement nécessaire dans mes enquêtes pour me fondre dans la masse. Je l'employai donc pour me grimer et donner corps à l'esprit du mal. Je me coiffai d'une perruque grise et modelai des postiches qui me dessinèrent un front plus développé et des orbites plus profondes. La taille et la minceur étaient identiques mais je voûtai mes épaules pour qu'il y eu du professeur dans mon maintien. Une fois achevée, j'observai mon oeuvre dans le miroir. Le résultat était saisissant. J'étais totalement méconnaissable. Une métamorphose complète.
A la faveur de la nuit je m'éclipsai discrètement de mon domicile pour m'enfoncer dans les bas-fonds de la capitale.
Je me mis en quête d'un homme de confiance qui aurait la responsabilité de recruter tout ce que la société compte d'individus les plus dangereux et les moins recommandables. Je le trouvai en la personne du Colonel Moran. C'est cependant moi qui, en dernier lieu et en totale opacité, conservai toutes décisions finales. Je choisis également avec beaucoup de minutie les nombreuses adresses qui me servent encore aujourd'hui de retraite et de cache. C'est dans l'une d'elle, la plus secrète d'entres toutes, que s'opèrent mes transformations. Tout était en place pour m'autoriser à mettre enfin en pratique les plans élaborés de longue date.
Ma nouvelle activité devint très prospère et je me retrouvai rapidement à la tête du plus grand syndicat criminel d'Europe, constitué d'innombrables agents très bien organisés.
Sachez Dr Watson que tous les forfaits restés impunis à Londres portent le sceau de ma signature.
- Pardonnez-moi, mais comment se fait-il que vous n'ayez jamais été inquiété ?
- Lorsque je suis Moriarty, je n'agis que très rarement par moi-même. Je reste le plus souvent au centre d'une toile qui compte un millier de ramifications.
- Mais vos agents connaissent Moriarty et connaissent également le grand détective. Aucun d'eux ne vous a jamais reconnu ! m'exclamai-je, encore dubitatif.
- Comme je vous l'ai déjà dit, seuls quelques hommes de confiance, moins nombreux que les doigts d'une main, ont rencontré Moriarty, et je m'accorde à penser qu'un certain talent d'acteur couplé à ma grande disposition au déguisement, ont su donner le change.
- Et Scotland Yard ? poursuivais-je. Vous avez sans doute réussi à les berner avec votre perruque.
- Avec tout le respect que je dois à nos chers représentants de l'ordre, si danger il y a d'être un jour découvert, il est peu probable qu'il provienne du côté de la loi. Qui plus est, je crois que je plane si haut au dessus des soupçons que je suis difficilement attaquable. Pensez vous ! Holmes et Moriarty, une seule et même personne ! Quel esprit dérangé irait échafauder une hypothèse aussi saugrenue.
Je lui demandai de m'expliquer l'origine du nom : Moriarty ?
- Autant j'ignore comment le prénom s'est imposé à moi, autant le nom a une explication bien concrète (je découvris par la suite que le choix du prénom ne devait également rien au hasard). C'est l'anagramme de : I AM R TYRO (ndlr : JE SUIS R NOVICE)
- Que signifie le R ? lui demandai-je.
- C'est l'abréviation latine de REX (ndlr : traduction littérale : JE SUIS LE ROI NOVICE). Ce nom signifie donc que bien que débutant, je n'en suis pas moins le roi des criminels.
Il avait décidément réponse à tout et je commençais à porter quelques crédits à ses propos
- Venons en à présent à l'après crise. Que se passe-t-il lorsque vous redevenez Holmes ?
- Au petit matin lorsque je regagne mon domicile après m'être changé, je suis terrassé de fatigue. Il m'arrive alors de dormir vingt-quatre heures d'affilées.
Puis je me réveille, avec invariablement, le dégoût aux lèvres et la honte au ventre. Alors très vite Holmes se remet au travail et s'attèle à lutter contre le crime que Moriarty a organisé la veille. Mais c'est un tonneau des Danaïdes, un duel incessant.
Il marqua une pose avant d'ajouter :
- Je n'arriverai jamais seul à venir à bout de Moriarty. Aidez moi Docteur.
Cela ressemblait fort à un appel au secours, je lui proposai donc tout naturellement de nous revoir régulièrement pour entamer une thérapie, mais à ma grande surprise il me rétorqua qu'il craignait que cela ne soit suffisant.
- Je ne comprends pas, lui dis-je.
- Mes crises ne préviennent pas Docteur. Ce dont j'ai besoin c'est la présence permanente d'un spécialiste à mes côtés. D'une personne à même d'intervenir à tout instant du jour et de la nuit, pour me dispenser les soins nécessaires et m'empêcher de nuire.
- Vous souhaitez être interné ?
- Non, je voudrai que vous partagiez mon appartement.
Je fus tellement surpris par l'incongruité de cette demande que je failli me renverser dans mon fauteuil. Il ne me laissa pas le temps d'émettre la moindre objection car il ajouta aussitôt.
- Je serai votre unique patient, vous aurez ainsi tout loisir de m'étudier et de me traiter. Il va sans dire que vous serez logez, nourri, blanchi et bien sûr confortablement rémunéré.
- Encore une question Mr Holmes. Qu'adviendrait-il si d'aventure, ne pouvant empêcher une nouvelle crise, Moriarty se dressait devant moi ?
- Je l'ignore Dr Watson. J'espère être en mesure de conserver un certain discernement mais si cela devait arriver je ne saurai trop vous recommander de ne pas entraver mon chemin.
La perspective de devoir partager mon intimité avec un parfait inconnu, supposé dangereux, ne m'enchantait guère, mais l'opportunité d'étudier de très près un cas aussi intéressant pour la science, sans même évoquer l'aspect financier qui tombait à point nommé, eut tôt fait de me décider.
Je me disais, qui plus est, que cette cohabitation ne serait que de courte durée.
Après un court temps de réflexion je lui donnai donc mon accord.
C'est ainsi que j'emménageai dès le lendemain au 221 B Baker St.
Une fois installé, j'eu tout loisir d'observer et de noter les comportements et les habitudes de mon patient.
Lorsqu'une affaire l'absorbait, il ne ménageait jamais ses efforts. Il pouvait passer plusieurs jours sans prendre de repos. C'était une vrai force de la nature dotée d'une énergie et d'une capacité de travail exceptionnelles.
J'appris à connaître également l'homme dans toute sa complexité et ses contradictions.
Derrière une distance et une froideur de façade, qui passaient souvent pour de l'insensibilité, je découvris un homme courtois et d'une grande gentillesse.
Il n'était pas très sociable et préférait la solitude, peu enclin à nouer de nouvelles amitiés et surtout pas avec les femmes envers qui il vouait une aversion et une méfiance totale (j'en découvris également les raisons que je développerai ultérieurement).
Il pouvait afficher un profond mépris à l'égard de ceux qu'il considérait comme mentalement inférieur, ce qui était somme toute assez répandu et qui avait le don de m'irriter au plus au point, me considérant moi-même appartenir à cette catégorie.
Il était tantôt concentré et précis dans ses phases de profondes réflexions, tantôt impatient et nerveux lorsqu'il était préoccupé.
Dans les premières semaines, les clients se succédèrent sans interruption dans notre salon, ce qui le maintint en action de manière quasi permanente. Je l'accompagnai dans tous ses déplacements, d'abord par nécessité puis très vite par goût. J'essayai, de mon côté, à partir des éléments qui nous étaient communiqués lors de la présentation d'une nouvelle affaire, d'entrevoir par moi-même un embryon de solution. Je n'aboutissais à chaque fois qu'à des conclusions erronées, ce qui l'amusait énormément. C'est toujours avec grand intérêt que je l'écoutais donc exposer sa méthode et détailler le cheminement de ses réflexions. Les mois passèrent ainsi sans qu'aucun des symptômes qu'il m'avait décrit ne se produisirent. Je commençais à penser que cette cohabitation n'était peut-être plus nécessaire, mais les talents culinaires de Mme Hudson conjugués à l'intérêt que je trouvais à le suivre dans ses enquêtes, ne m'inclinèrent pas à mettre un terme à cette nouvelle vie agréable et aventureuse.
L'étroite surveillance du début se relâcha peu à peu. Je profitai de la présence fréquente de Holmes à l'hôpital pour reprendre quelques consultations à mon cabinet. C'est aussi à cette époque que j'eu le bonheur de commencer à fréquenter Mary Morstan. Quand la question de mon mariage se présenta, j'en avertis Holmes et lui demandai son approbation.
- Je ne voudrai en aucune manière nuire à votre bonheur Watson, dut-il se réaliser au détriment de ma santé mentale, me confia-t-il, comme à regret.
- Vous exagérez Holmes, voilà maintenant plusieurs années que nous partageons le même appartement et je ne vous ai encore jamais vu donner le moindre signe inquiétant de trouble psychologique. Tout au plus, connaissez-vous de passagères périodes dépressives sans conséquences.
- Vos sentiments pour Mademoiselle Morstan auront sans doute altérés votre acuité visuelle. Je crains que vous n'ayez eu ces derniers mois, qu'une connaissance partielle de mon emploi du temps.
- Que voulez-vous dire Holmes ? lui demandai-je intrigué.
Il se ravisa aussitôt :
- Rien Watson, je plaisantais. Vous formez un couple très harmonieux avec la future Madame Watson. Je vous souhaite d'être heureux mais vous demanderai de penser à me donner de temps à autre de vos nouvelles.
Je ne cherchai pas davantage d'explication trop empressé que j'étais de rejoindre Mary. Je pensai par ailleurs sincèrement que tout danger était écarté.
Je lui rendis régulièrement visite et continuai à l'accompagner dans ses aventures dès que mon propre emploi du temps me le permettait.
Au cours de ces visites il m'arrivait de constater des changements d'humeur de la part de Holmes. Lorsqu'il me confirmait ressentir, lassitude et ennui, je m'attachais aussitôt à occuper son esprit par tous les moyens. Je relevais dans la presse toutes les nouvelles les plus insolites, je l'entraînais au concert ou voir une exposition, et je crois être parvenu la plupart du temps à chasser sa morosité. Il arriva pourtant une fois où je constatai que mes efforts restaient vains.
Je commençai à m'inquiéter et à penser qu'il traversait une phase dépressive beaucoup plus profonde. Je décidai donc de me réinstaller pour quelques temps à Baker Street. Je lui prodiguai des soins et une attention de tout les instants, jusqu'au jour où un impératif professionnel me contraignit à le laisser seul quelques heures durant.
Ce jour funeste est gravé à jamais dans ma mémoire et aujourd'hui encore, la seule évocation de ce terrible épisode provoque en moi un tremblement d'effroi.
Ce jour là donc, lorsque je revins à mon ancien appartement, je trouvai Holmes prostré dans son fauteuil, une seringue hypodermique à même le sol. Je me ruai sur lui et le secouai énergiquement lui adjurant de se réveiller :
- Seigneur Dieu, qu'avez-vous fait Holmes?
Il tourna vers moi un visage ascétique et un regard vitreux. Il trouva les ressources nécessaires pour me dire :
- Fuyez Watson, il en est encore temps.
- NON ! hurlai-je le secouant de plus belle. Revenez à moi, je vous l'ordonne. Vous êtes Holmes, le plus grand détective que la terre ai porté, le bienfaiteur de l'humanité.
- Il est trop tard Watson, me souffla t'il les poings et les mâchoires serrés.
- Je n'en crois rien.
Il bondit alors sur ses pieds et me dit avec rage :
- Fuyez Watson ou je vous tue.
Il semblait possédé par le démon. J'étais terrorisé. Je reculais et dévalais l'escalier à toutes jambes sans demander mon reste.

Après une longue nuit d'insomnie, j'osai retourner au 221B sans savoir ce qui m'y attendait.
Holmes était là, assis dans son fauteuil, les yeux rougis par le manque de sommeil.
- Je n'en peux plus Watson, me dit-il sans lever le regard sur moi. Cela doit cesser.
- Je suis désolé Holmes de n'avoir rien pu faire pour empêcher cela.
- Vous n'y êtes pour rien. Cette crise vient s'ajouter à celles d'une longue liste dont vous n'avez jamais eu connaissance.
- Nous allons vous soigner Holmes, je connais un éminent confrère qui peut vous aider.
- Il est trop tard Watson.
- Non Holmes je refuse la résignation. Cela ne vous ressemble pas.
- Ce n'est pas de la résignation Watson, c'est une issue inéluctable. J'ai cette nuit même, enfin je veux dire Moriarty a cette nuit même, lancé un contrat sur ma propre tête. Je crains que notre collaboration ne touche à sa fin.
J'étais horrifié par ce que je venais d'entendre et ne pu m'empêcher de lui dire :
- Vous êtes fou Holmes !
Ce à quoi il me répondit avec un humour auquel il ne m'avait pas habitué :
- C'est ce que je me tue à vous dire depuis des mois Watson.
- Il est hors de question de rester là à attendre que l'on vous assassine, lui dis-je en tirant les rideaux. Je télégraphie à l'instant même à mon confrère et nous partons dès que possible à Vienne.
Notre fuite se déroula telle que je la décrivis dans "le dernier problème", à la seule différence près que nous étions poursuivis par le colonel Moran et ses hommes.
Nous avions sur eux, grâce à Holmes, l'avantage non négligeable, de pouvoir les identifier instantanément.

Lorsque nous atteignîmes la Suisse nous avions semé nos poursuivants.
Je lui proposai de prendre à Meiringen, quelques jours de repos bien mérité.
J'espérais que la beauté du paysage et la pureté de l'atmosphère lui redonneraient goût à la vie, mais je du vite me raviser lorsqu'il me confia que la nature le déprimait et qu'il ne se sentait bien que dans les rues sinistres de notre capitale.
Nous séjournâmes à l'hôtel des Anglais.
Par une splendide journée ensoleillée je lui proposai de monter aux chutes de Reichenbach.
Devant la magnificence de ce spectacle je ne pu m'empêcher d'exprimer mon enthousiasme.
- C'est effectivement un magnifique endroit... pour mourir, ajouta-t-il.
Je ne relevai pas ce que j'estimai n'être qu'une pointe d'ironie macabre.
Nous n'étions plus sous la menace directe de nos assaillants. J'arrivai à me détendre mais restai vigilant, considérant chaque inconnu comme un ennemi potentiel.
Je commis pourtant l'erreur de n'envisager le danger que d'une origine extérieure.
Un matin où je ne le vis pas apparaître pour le petit déjeuner je montai à sa chambre et frappai à sa porte.
Je n'eu pas de réponse.
J'appuyai sur la poignée.
La porte était verrouillée.
Je tambourinai en l'appelant. Je n'obtins pas davantage de réponse.
Très inquiet je demandai au concierge s'il avait vu sortir Holmes.
Il me confirma que non.
Je lui demandai alors d'ouvrir la porte à l'aide de son passe, ce qu'il refusa catégoriquement, n'y étant pas autorisé. Il fallut requérir la présence du directeur pour pénétrer dans la chambre de Holmes.
Elle était vide. Les draps n'étaient pas défaits, mais on pouvait distinguer le sillon creusé par son corps étendu sur le lit.
Je l'imaginai allongé, le regard sans doute fixé au plafond, perdu dans ses pensées.
C'est alors que je remarquai sur la table de chevet une enveloppe à mon nom.
Je la décachetai avec empressement et y lu ce qui suit :

« Mon cher Watson,
Il est temps que je procède au règlement final de la question Moriarty.
Je suis satisfais à la pensée que je vais délivrer la société de sa présence bien que ce soit au prix d'un sacrifice qui ne manquera pas de vous attrister mon cher Watson.
Aucun dénouement ne me parait plus décent que celui-ci.
Avant de quitter l'Angleterre j'avais disposé de tous mes biens en faveur de mon frère Mycroft.
Je vous prie de transmettre mon souvenir à Mme Watson et de me croire, mon cher ami, très sincèrement votre.
Sherlock Holmes »


Mon sang ne fit qu'un tour.
Les sinistres paroles de Holmes que j'avais attribuées à de l'ironie me revinrent en mémoire.
- Reichenbach ! m'exclamai-je horrifié.
Je dois me rendre au plus vite aux chutes de Reichenbach, dis-je au directeur.
Il me faut une monture, c'est une question de vie ou de mort.
- Nous n'avons qu'un cheval de trait qui sert à notre landau, me dit-il quelque peu affolé
- Il me faudrait un crack pour rattraper Holmes, pensai-je à haute voix.
- Votre ami n'est certainement pas parti avant le lever du soleil. Il ne doit pas avoir plus d'une heure ou deux d'avance. Edelweiss (c'était le nom du cheval) est tout à fait capable de le rattraper, il vous sera de plus bien utile lorsqu'il s'agira de gravir les pentes escarpées.
Je savais pertinemment que la nuit la plus noire n'était pas un obstacle pour Holmes, mais je me mis immédiatement en route sans me poser plus de questions.
Je me hissai sur le dos de l'animal sans même prendre le temps de le seller et plantai mes talons dans ses flancs pour le lancer au galop, si tant est qu'un tel cheval puisse galopé. Je l'encourageai comme l'aurait fait un jockey, et m'engageai solennellement, s'il me menait à temps à Holmes, à ne plus jamais parier sur ses congénères.
Après trente minutes d'une course effrénée je vis enfin Holmes au loin.
Il se rapprochait dangereusement du précipice.
Je redoublai mes coups sur la pauvre bête et, arrivé à quelques mètres, criai en sautant à terre :
- Pour l'amour de Dieu Holmes arrêtez vous !
- Si Dieu existe Watson il ne peut qu'approuver mon geste, me répondit-il en reculant encore un peu plus.
Je lui dit alors spontanément et avec l'élan du coeur :
- Faîtes le alors pour moi.......mon ami.
Ma sincérité dut être perceptible car il stoppa sa progression avant d'ajouter.
- Comment pouvez-vous être l'ami d'un être aussi méprisable ?
- Je n'ai aucune raison de mépriser Sherlock Holmes, lui répondis-je aussitôt, et des deux hommes que vous prétendez être, je ne veux connaître que lui.
Venez Holmes, le suppliai-je en lui tendant la main. Je vous jure qu'avec l'aide du Docteur Freud nous arriverons à vous guérir.
Nous repartirons demain et serons bientôt à Vienne, ajoutai-je en avançant lentement. J'étais maintenant si proche de lui que je pouvais le toucher. Je m'arrêtai, lui pris la main, puis le serra dans mes bras.
Nous restâmes ainsi un moment, sans dire un mot, avant qu'il n'ajoute du bout des lèvres.
- Votre Docteur Freud est notre ultime espoir Watson.

Sur le chemin du retour j'eu l'idée de faire croire à la disparition de Holmes des suites d'une lutte à mort avec Moriarty, afin de nous mettre définitivement à l'abri de nos poursuivants. Nous décidâmes de nous séparer pour nous retrouver le lendemain au hameau Rosenlui. Au moment de le quitter j'hésitai à le laisser seul. Il me dit comme s'il avait lu mes pensées :
- Ne vous inquiétez pas Watson je n'ai pas l'intention de commettre l'irréparable une seconde fois.
Je poursuivis donc ma descente vers Meiringen et tout en lui adressant un dernier signe de la main, formulai intérieurement le vœu que le Dr Freud se montre à la hauteur de mes espérances.

Après deux jours d'un voyage sans encombre nous arrivâmes enfin dans la capitale des Habsburg.
Nous nous installâmes à l'hôtel Kaiserin Elisabeth et nous présentâmes le jour même au cabinet du Dr Freud situé au numéro 8 de la Mariatheresienstrasse.
Une jolie jeune femme nous ouvrit et nous demanda de bien vouloir patienter quelques instants dans la salle d'attente.
Nous n'attendîmes pas longtemps avant de voir entrer un homme de taille modeste, que je savais âgé d'une trentaine d'années mais dont la barbe noire très fournie tendait à vieillir. Il nous gratifia d'un large sourire et se dirigeant directement vers moi, me serra énergiquement la main.
- Je suis enchanté de faire votre connaissance Docteur Watson, me dit-il avec chaleur.
Bien qu'ayant entretenu une relation épistolaire régulière, nous ne nous étions encore jamais rencontré.
- Comment pouvez-vous être aussi certain que je sois le Dr Watson ? lui demandai-je, surpris.
- Mis à part le fait que je n'ai qu'une chance sur deux de mon tromper, vous gardez avec vous une sacoche à la forme bien particulière, sur laquelle sont lisibles les initiales J. W. Vous affichez, qui plus est, une mine réjouie qui me laisse penser que vous êtes plutôt bien portant. Je n'en dirai pas autant de la personne qui vous accompagne, si je m'en tiens à la simple observation de son visage fermé.
La méthode employée par Freud m'impressionna et me fit immanquablement penser à celle de mon ami.
Je lus d'ailleurs dans le regard soudain intéressé de Holmes que cette entrée en matière ne l'avait pas laissé indifférent.
- Permettez moi de vous présenter mon ami le détective Sherlock Holmes.
- Je suis ravi de faire votre connaissance, Monsieur. Je me considère un peu moi même, comme un détective. Je m'attache à faire toute la lumière sur des événements passés et m'emploie en quelque sorte à faire triompher la vérité. Mais je vous en prie Messieurs, entrez dans mon cabinet.
- Vous préférez peut être resté seul avec le Dr Freud, dis-je à Holmes, le retenant par le bras.
- Bien au contraire Watson votre présence m'est indispensable.
Nous pénétrâmes dans une pièce sombre au cadre étrange. Le sol était recouvert de tapis persans très colorés et les murs ceints d'une large bibliothèque encombrée, outre de nombreux et volumineux ouvrages scientifiques, par une quantité de bibelots, figurines et statuettes appartenant aux civilisations grecque, latine, égyptienne, perse et chinoise. Ce lieu évoquait immanquablement la conscience des siècles, et j'imaginai que le patient qui les découvrait pour la première fois était immédiatement confronté à son histoire enfouie et à la redécouverte de ses propres origines. Freud nous pria de nous installer dans les deux fauteuils qui lui faisaient face et nous demanda de lui relater dans les moindres détails les récents événements.
Holmes lui répéta le récit qu'il me fit lors de notre première rencontre. Récit que je complétai par mes propres observations et commentaires.
Lorsque Holmes évoqua son addiction à la cocaïne, Freud nous révéla en avoir lui-même consommée et avoir publié en 1885 une étude mettant en évidence ses propriétés analgésiques (ndlr : dans son ouvrage intitulé "Über coca" il loue les vertus de cette substance, ce qui lui value les reproches du corps médical viennois).
Après quoi Freud s'adressa à Holmes.
- Votre récit est très complet et très intéressant, Monsieur, mais il ne concerne que ce dont vous avez conscience. Il me faut maintenant accéder à ce que vous conservez dans votre subconscient. Ce que je vous propose, pour arriver à cela, est de vous soumettre à une séance d'hypnose. Rassurez-vous, cette technique est parfaitement indolore.
- Rien ne peut me faire plus souffrir que d'être une part, ne serait-ce qu'infime, de Moriarty.
- Pour avoir une chance d'aboutir, cette méthode exige une coopération et une relaxation totales de votre part.
Je vous demanderai donc de suivre à la lettre mes instructions.
Vous allez commencer par vous installer confortablement dans votre fauteuil. Décroisez les jambes et reposez vos bras sur les accoudoirs.
Freud se leva de son siège, alla prendre un curieux objet situé sur une étagère derrière lui qu'il plaça sur le bureau devant Holmes. L'appareil, d'une trentaine de centimètres de haut, était composé d'un socle et d'une tige métallique se terminant par un disque en bois, sur lequel était peint une sorte de serpentin enroulé sur lui-même. Il actionna un interrupteur qui activa un petit moteur. Le disque se mis à tourner, produisant un effet visuel de spirale infinie.
- Je vais vous demander à présent Mr Holmes de faire le vide dans votre esprit et de fixer toute votre attention sur le centre de ce cercle.
Au bout de quelques instants Freud se mit à parler d'une voix douce et monocorde :
- Tout va bien Mr Holmes... vous êtes détendu... calme... reposé...
Au bout de quelques instants, je constatai que le regard de mon ami avait changé. Il était devenu fixe et inexpressif. A force de regarder le cercle, je commençai moi-même à ressentir une certaine torpeur que je m'attachai à dissiper au plus vite.
-... Vous allez entamer un long voyage dans le temps... Vous quittez Vienne et l'année 1891 pour remonter dans le passé... Vous êtes en 1890-89-88... Vous revoyez votre emménagement à Baker Street... 1881... Vous poursuivez le voyage... 1880... Vous débutez votre activité de détective conseil... 1878... Vous vous installez à Montague Street... Vous êtes maintenant étudiant à l'université 1877-76... Vous remontez encore, vous êtes adolescent au collège... 1871-70... Encore quelques années et nous arrivons à votre enfance...
Il fit une longue pause avant d'ajouter
- Vous êtes dans la maison familiale... Dîtes moi ce qu'il s'y passe.
J'observai mon ami et ne remarquai aucun changement particulier dans son attitude. Il regardait toujours fixement devant lui, silencieusement.
Dans une autre circonstance et s'il ne s'était agit du Dr Freud, cette mise en scène aurait provoquée chez moi scepticisme et sarcasme.
C'est alors que Holmes se mit à parler.
- Je joue dans le jardin avec mon frère.
Je griffonnai sur un papier à l'attention de Freud que Holmes avait un frère aîné prénommé Mycroft.
Il lut le message et dit :
-A quoi jouez vous avec Mycroft ?
- Non, dit-il, Mycroft n'est pas là ! Je joue avec James !
- Vous avez un autre frère ? lui demanda Freud
- Oui, James, mon jumeau.
Je fus sidéré par cette révélation qui en l'espace d'un instant apportait un nouvel éclairage sur tant de points obscurs.
- Et à quoi jouez vous avec James ? poursuivit Freud
- Au gendarme et au voleur ! dit Holmes avec une voix devenue presque enfantine.
- Vous êtes le gendarme sans doute, ajouta le docteur.
- Oui ! et James est un méchant voleur.
- Mais vous êtes le plus fort et vous capturez le voleur.
- Non ! Je lui cours après mais il m'échappe. J'accélère pour le rattraper, mais arrivé à sa hauteur je trébuche et le bouscule. Nous tombons tous les deux par terre. Je me relève. Il reste étendu. Sa tête baigne dans une mare de sang. J'ai peur ! Je me mets a pleurer. Mes parents accourent. Ma mère est horrifiée. Elle hurle de douleur en se jetant sur mon frère et me crie d'aller au diable.
Des gouttes de sueur perlaient sur le front de Holmes qui donnait des signes de grande nervosité. Freud décida d'écourter la séance. Il dit à mon ami :
- Calmez-vous Holmes... Tout va bien... Vous allez effectuer le voyage retour pour revenir parmi nous... Il énuméra les années et les lieux dans le sens inverse, puis arrivé au présent demanda à Holmes de se réveiller en claquant dans ses doigts.
Holmes cligna des yeux puis se tournant alternativement vers Freud et moi, nous questionna sur ce qui venait de se passer.
- Vous ne vous souvenez vraiment de rien ? lui demandai-je étonné
- De quoi suis-je supposé me souvenir ?
- Bien ! fit le Dr Freud, nous en resterons là pour aujourd'hui. Je vous propose de nous retrouver demain à la même heure.

Les séances chez le Dr Freud se succédèrent pendant plusieurs semaines, ce qui nous permis de dénouer l'écheveau.
Freud nous révéla que Holmes souffrait d'une forme très rare d'hystérie masculine,
provoquée par le profond désamour que sa mère lui voua suite au décès de James. Très choquée et profondément affectée, elle en rejeta toute la responsabilité sur Sherlock. Elle n'eut jamais à son égard la moindre marque de tendresse et fit preuve d'une extrême sévérité, ce qui explique sans doute la méfiance et l'aversion de mon ami pour la gent féminine.
Holmes n'avait aucun souvenir conscient de son jumeau qui était pourtant bien imprimé dans sa mémoire.
Freud nous expliqua que lorsque Sherlock se demande se qu'il ferait si ses facultés étaient au service du crime, il se demande en réalité ce que son frère James aurait fait s'il avait vécu. Et lorsqu'il devient James Moriarty, c'est son jumeau ressuscité qui passe à l'action.
- Vous m'avez apporté énormément de réponses docteur. Suis-je enfin débarrassé de mon double destructeur ? interrogea Holmes.
- Pas encore malheureusement. Le fait de reprendre conscience vous aide à progresser, mais vous devez maintenant entreprendre une longue thérapie.
- Je suis à votre entière disposition docteur.
- Ce n'est pas moi qui vous suivrai. Je ne suis pas assez qualifié dans ce domaine.
Je vais rédiger une lettre d'introduction que vous remettrez au Docteur Charcot, responsable du service de neurologie à l'hôpital de la Salpetrière à Paris. Je fus son élève et il est le spécialiste en la matière.

Quelques jours plus tard, nous fîmes donc nos adieux à Sigmund Freud et nous rendîmes à Paris où Holmes suivit en toute discrétion une thérapie qui dura trois longues années. Mis à part le Docteur Charcot personne, selon les recommandations de Freud, n'eu connaissance de sa véritable identité. Pour tous, ce patient anglais, violoniste de son état, se nommait Sherringford Hope. Quand je lui demandai pourquoi avoir choisit ce patronyme, il me répondit avec malice :
- Parce que tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir Watson.
Je craignis un moment que son anonymat ne fut troublé par la publication des lettres du soi-disant frère de Moriarty, le colonel James Moriarty, dans lesquelles il défendait la mémoire du défunt. Il ne pouvait bien évidemment s'agir que d'un mystificateur, mais ne sachant comment lui répondre, je décidai d'en parler à Holmes.
- Cette infamie porte le sceau du Colonel Moran, dis-je tout fier de ma déduction.
- Je n'en crois rien, répondit Holmes, ces lettres font référence à des détails bien trop intimes de ma vie pour être l'oeuvre d'un parfait inconnu.
- Vous voulez dire que tout ce qui y est relaté est exact ?
- Absolument Watson, à ceci près qu'elles me concernent, je dirai même plus qu'elles me sont adressées.
- Je ne comprends pas Holmes, qui peut savoir que vous êtes vivant ?
- A part mon frère Mycroft, personne ! Je crois qu'il est tout bonnement en train de nous dire qu'il connaît toute la vérité, depuis la mort de James jusqu'à la véritable identité de Moriarty. Il est grand temps que vous vous rendiez au Club Diogène pour lui donner de mes nouvelles, Watson.
Durant cette période je fis de fréquents aller retour entre Londres et Paris et entrepris la rédaction du « dernier problème » pour officialiser la disparition de Holmes. C'est avec une certaine fierté que je lui présentai, quelques mois plus tard, un exemplaire fraîchement édité du « dernier problème ».
Quelle ne fut pas ma déception lorsque, au lieu des compliments auxquels je m'attendais, il ne fit qu'y relever, incohérences et contradictions.
- Vous me faites passer pour un fieffé nigaud Watson ! Vous prétendez que j'ai tissé un filet dans les mailles duquel doivent s'empêtrer Moriarty et toute sa bande, et je viens vous demander trois jours avant l'arrestation finale, de m'accompagner sur le continent.
- Il fallait bien justifier notre voyage en Europe, lui dis-je désappointé.
- réfléchissez Watson, me lâcha-t-il incisif, si nous entraînons Moriarty dans une course poursuite hors des frontières, nous contribuons à le soustraire aux griffes de la police, nous le mettons hors de portée de Scotland Yard.
Vous me faites dire qui plus est : « Si nous bougeons prématurément, au dernier moment ils nous glisseront entre les doigts » et c'est exactement ce que vous décrivez dans votre historiette.
- Que pouvais-je faire Holmes ? demandai-je de plus en plus peiné.
- Je l'ignore Watson. C'est vous le romancier, pas moi.
Se rendant sans doute compte de la dureté avec laquelle il venait de me parler, il ne manqua pas d'ajouter :
- Vous vous êtes servi de ma lettre d'adieu comme base d'écriture à celle que vous prétendez avoir trouvé sous mon étui à cigarettes près des chutes de Reichenbach. Vous avez le tort d'avoir transformé mes propos en ajoutant, au sujet de mon intention de faire disparaître Moriarty, « que ce ne soit au prix d'un sacrifice qui attristera mes amis et vous spécialement mon cher Watson ».
- Je ne vois là rien de répréhensible, lui dis-je un peu agacé par ce dernier reproche que je trouvai injustifié.
- Vous me vexez Watson, vous ignorez donc être mon seul et unique ami ?
Je souris à cette remarque qui était sa façon de me faire savoir qu'il ne m'en tenait pas rigueur.

Lorsque je constatai ses premiers signes de réminiscence je me demandai comment annoncer son retour sans trop susciter de questions et me lançai dans l'écriture de « la maison vide ».
J'ai porté un soin tout particulier au choix du titre de ces deux aventures charnières.
En ce qui concerne la première, le problème auquel je fais référence est bien évidemment son problème psychologique, qui reste sans doute, le plus difficile qu'il ait jamais eu à résoudre.
Quant à la seconde, il faut comprendre que cette maison représente le moi intérieur de Holmes, vidé de ses démons et de ses névroses, débarrassé de son mal destructeur.
A propos de titre d'aventure, il en est un, dont je ne suis pas l'auteur, qui connu une histoire si particulière, qu'il mérite que l'on s'y attarde.
J'eu le privilège et le grand honneur de compter parmi mes amis, hormis Holmes, le talentueux écrivain, Robert Louis Stevenson.
Nous avions l'habitude, lorsqu'il rentrait de ses nombreux voyages, de nous retrouver pour discuter, des heures durant, de sujets aussi divers que variés.
C'est au cours de l'un de ces passionnants échanges que je commis un jour de l'an 1884 l'imprudence de lui décrire l'incroyable dédoublement de personnalité d'un homme, que par respect de la déontologie médicale je nommai Mr H. et de son alter ego le Professeur J. (pour James bien sûr).
Il m'interrogea longuement sur cette pathologie qui était pour lui une véritable découverte.
Je pu constater la fascination et l'excitation que mes propos exercèrent sur lui mais je n'envisageai alors pas un seul instant, qu'ils puissent constituer une quelconque source d'inspiration.
Ma surprise fut donc totale lorsque deux années plus tard mon ami écrivain m'offrit l'original de son manuscrit intitulé "L'étrange cas du Dr Jekyll et Mr Hyde", annoté de la dédicace suivante :

« A mon ami John et son "énigmatique" Mr H. sans qui ce livre n'aurait jamais existé.
Avec toute mon affection. »
R.L Stevenson


Il va sans dire que l'identité de Mr H. n'avait pour Robert plus rien de mystérieuse mais il eu la noblesse d'attitude de la conserver secrète.
Il me demanda l'autorisation de publier son roman ce que, bien entendu, je lui accordai sans réserve.
Ce n'est que bien plus tard qu'il me révéla la subtilité du choix des noms de son personnage, choix qui ne devait rien au hasard.
En effet, si l'on prête attention à la phonétique, on constate que JEKYLL se prononce de la même façon que J KILL (ndlr : J TUER), il en va de même pour HYDE et HIDE (ndlr : CACHER).
Stevenson me demande donc à travers ce cryptage, qui est ce Dr J. qui tue, et qui se cache derrière ce Mr H. ?
Robert Louis fut emporté le 03 décembre 1894 par une violente crise d'apoplexie.
J'eu près de 30 ans plus tard l'occasion de lui rendre un vibrant hommage en publiant l'aventure de « l'homme qui grimpait ».
Holmes m'a souvent reproché d'embellir la réalité pour satisfaire le goût du public, mais si j'ai souvent travesti la vérité ce n'est que dans le seul soucis de le protéger.
Ma confession ne serait pas complète si je n'évoquais sa volonté de me voir soulever une partie du voile dont je l'avais enveloppé.
Il a insisté à maintes reprises pour que je sème, au long de mes récits, des indices qui auraient permis aux plus perspicaces de mes lecteurs d'entrevoir une autre vérité.
Je me suis exécuté avec beaucoup de réticence. C'est donc à sa demande expresse que l'on doit des répliques telles que :
« vos historiettes ont un effet totalement artificiel puisque vous gardez pour vous quelques facteurs qui ne sont jamais communiqués au lecteur » *, ou bien encore :
« je pourrais être un criminel très efficace si j'utilisais mes talents contre la loi »**.
Il m'a personnellement dicté la description de Moriarty dans « le dernier problème » :
« son physique m'était très familier. Il est extrêmement grand et mince. Le visage pâle et ascétique ». C'est le portrait craché de Holmes.
Il a été intransigeant sur l'emploi du terme « égal » lorsqu'il me fait écrire, pour parler de sa rencontre avec Moriarty : « j'avais enfin rencontré un adversaire qui était sur le plan intellectuel mon égal... ». J'aurai personnellement écrit : « j'avais enfin rencontré un adversaire à ma taille ».
A maintes reprises il me fait dire qu'à l'impossible nul n'est tenu, ce qui était supposé le désigner au premier chef et constituait, à mon sens, un aveu à peine déguisé.
Tous ces propos ajoutés à mes incohérences du « dernier problème » me faisaient vivre dans la crainte de voir un jour s'étaler en une des journaux l'effroyable vérité.
Et pourtant, il ne s'est encore trouvé personne à ce jour, non seulement pour envisager une telle possibilité, mais aussi pour émettre le moindre doute quant à l'intégrité et la volonté farouche de mon ami à servir le Bien.
Qu'il en soit ainsi éternellement.




* the adventure of the crooked man
** the greek interpreter

« Lorsque vous avez éliminé l'impossible, ce qui demeure, aussi incroyable que cela paraisse, doit être la vérité »
Sherlock Holmes




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