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Accueil » Fictions » L'Affaire des lettres codées
par
Max B.
Ses autres fictions
L'Affaire des lettres codées Décembre 20, 2009
Illustrations © Lysander


Londres, le 19 décembre 19..

Bientôt Noël !
Mon dieu, comme le cours des années est vertigineux…
Et si impétueux le torrent du temps.
Ah, si seulement nous pouvions, comme l’a si bien écrit ce poète français dont le nom m’échappe, "sur l’océan des âges, jeter l’ancre un seul jour"….
Mais chassons ces idées noires qui, je le sens bien, insidieusement me gagnent ! Noël, c’est la joie !! Pas de place pour un pessimisme d'ailleurs fort peu dans ma nature.
Même mon vieil ami Holmes, que son anti-conformisme viscéral incitait à souvent prendre le contre-pied de toutes les conventions sociales, respectait la trêve de Noël. Vous remarquerez d'ailleurs qu'une seule des affaires que j'ai relatées se déroule pendant cette période, celle que j'ai intitulée "L'escarboucle bleue".
Une seule de celles que j'ai relatées, oui, mais pas la seule que nous vécûmes en cet instant de paix. Noël de l'année 1888 nous vit, Holmes et moi, enquêter sur une affaire dont on parla peu dans les chroniques de l'époque, l’affaire des lettres codées.
1888 !! L'évocation de cette année-là, pour tous les londoniens, engendre un sentiment d'horreur absolue. 1888, c'est l'année terrible qui vit Jack l'éventreur ensanglanter les rues glauques de Whitechapel, ce sordide quartier de Londres où l'assassin royal (1) parsema sa route meurtrière de cadavres éviscérés. Mais de nos jours, qui se souvient encore de l’affaire des lettres codées, qui fut pourtant à deux doigts* de changer, n’eût été l’intervention de mon ami, la face du monde civilisé ?
En aparté, j'avouerais que quand je regarde ce monde, cette civilisation dont l’avenir me semble on ne peut plus sombre, je me demande parfois si Holmes n’aurait pas mieux été inspiré de s’abstenir…
Hélas, trois fois hélas, à moins de disposer de l’invention de ce bon vieux H.G.Wells, on ne peut revenir en arrière et changer le passé...
Mais trêve de digressions, j’en reviens à mon propos initial.
Tout commençât un jour d’hiver 1888. Ma journée n’avait pas été, c’est le moins qu’on puisse dire, très gratifiante. Plusieurs désistements de dernière minute qui m’amenèrent à me remettre en question, un décès imprévu, quelques cas qui me posaient d’épineux problèmes..…bref, je rentrais à Baker Street d’humeur morose. Ma dernière visite, un enfant qui se mourait de tuberculose, m’avait fait profondément douter de mes compétences et, au-delà, de la médecine même, et plus encore de la société. D’un milieu plus fortuné, cet enfant aurait pu effectuer un séjour dans un sanatorium. Mais sa mère, veuve admirable de courage et de vertu, vendait des fruits et des légumes sur les marchés et peinait à nourrir ses quatre enfants : mon patient était donc condamné à mourir. L’approche de Noël me rendait cette mort imminente encore plus insupportable. Je libérai la colère qui montait en moi en vitupérant un pauvre bougre qui avait juste eu le tort de me heurter de l’épaule en me croisant. Devant sa mine effaré, j’eus honte de mon attitude. Je bredouillai de vagues excuses et m'éloignai sans demander mon reste.
Plus loin, je passai devant un débit de boissons d’où provenaient les accents légers et entraînants d’une vivifiante musique populaire. Je fus tenté un court instant d’en franchir le seuil, alléché par la perspective de quelques bonnes pintes d’ale, prometteuses d’oubli. Mais, dans un sursaut, rappelé à l’ordre par l’aiguillon acéré de ma conscience, je continuai mon chemin, non sans la fierté d’avoir su dompter mes envies. En frissonnant, je remontai le col d’astrakan de mon manteau, et j’entourai mon visage de ma chaude écharpe de laine de soie, un des rares souvenirs qu’il me restait de mon père. Il faisait si froid que quelques glaçons avaient empesé ma moustache. La neige, en gelant, avait rendu le pavé glissant, et il fallait avancer avec prudence, ne poser un pied qu’après s’être assuré que l’autre était fermement ancrée au sol, sous peine de se rompre les os. Un temps à rester chez soi, bien au chaud au coin du feu avec un bon livre, me dis-je, mais la joie qui aurait du être mienne à cette heureuse perspective était entachée de culpabilité quand je repensai à mon petit patient dont le visage blafard aux pommettes trop rouges me hantait.
Après avoir manqué tomber vingt fois, et avoir vingt fois rétabli in extremis un équilibre bien précaire et dangereusement menacé, je poussai enfin, avec un soupir de soulagement, la porte de notre home de Baker Street. La douce chaleur qui régnait dans notre salon me fut presque douloureuse, tant le contraste était grand avec l’extérieur.
Un crayon à la main, Holmes était plongé dans la lecture de la presse quotidienne, et il ne leva même pas la tête quand j’entrai dans notre salon en frissonnant.
-Quel temps de chien, dis-je en avançant un fauteuil devant la cheminée où d’énormes bûches se consumaient en crépitant, je n’ai jamais eu aussi froid depuis que je suis à Londres !
Et comme mon ami semblait toujours faire aussi peu cas de moi, j’essayai à nouveau d’engager l a conversation :
-Les nouvelles sont bonnes, Holmes ?
-Désespérément bonnes, Watson, désespérément bonnes ! me répondit mon ami en repliant son journal et en le rejetant avec une moue de dépit. Tout ce que Londres compte de voleurs et d’assassins semble s’être donné le mot pour faire une trêve. La pègre s’embourgeoise…
-Bah, il ne me déplait pas, personnellement, de passer ces fêtes devant une table bien garnie et une cheminée où ronfle un bon feu, plutôt que de courir dans le froid après je ne sais quel gredin !
-La seule nouvelle digne d’intérêt me semble être la venue du roi du Sinthan, un petit royaume frontalier avec le Cachemire. Jahangeer, c’est son nom, aura autour de son cou un diamant énorme dont il ne se sépare jamais, le Khô-Kan-Path, ce qui signifie, je crois, éclat divin de l’aube éternelle et radieuse. Cette pierre se transmet de père en fils depuis la nuit des temps. Elle est censée renfermer d’étranges pouvoirs et elle a une importance énorme pour Jahangeer et ses coreligionnaires. Elle a toujours fait l’objet des visées des voleurs de tous les continents sur lesquels il a voyagé, mais en vain ! Mêmes les plus habiles ont lamentablement échoué ! Il faut dire que le roi est toujours entouré d’une escouade de gardes du corps triés sur le volet et prêts à mourir pour leur maître.
-Je pense que tout Scotland Yard doit être sur les dents*, non ?
-J’ai croisé hier notre ami Lestrade, il fait parti de l’équipe de fins limiers –le ton de Holmes se chargea d’ironie- chargée de veiller à ce que le séjour du potentat se déroule sans anicroche ! Comme vous le savez et comme vous l’avez fait savoir aux quelques personnes qui lisent votre prose romanesque, je ne suis pas féru de politique et pas très savant en ce domaine, que je trouve rébarbatif au possible. J’en sais quand même suffisamment pour ne pas ignorer que Jahangeer est notre allié, et un allié de choix, car son royaume occupe une position stratégiquement importante à la frontière nord des Indes. S’il revenait dans son pays sans la pierre, il serait destitué, et comme le veut la tradition, c’est son premier ministre, Kumar Mukerjee, qui prendrait les rênes du pouvoir. Et lui nous est franchement hostile !!
-Je ne pense que ce soit Lestrade qui vous ait appris ces quelques rudiments de politique internationale, Holmes, constatai-je. Oserai-je en déduire que votre frère Mycroft a demandé votre intervention ?
-Chapeau bas*, Watson, vous êtes en progrès ! En effet, Mycroft est venu ce matin. Mais il ne me demande pas d’intervenir, il voulait juste s’assurer que je ne quittais pas Londres en ce moment, au cas où il ait besoin de mes services.
-C’est tout ?
-Pour le moment, Watson, pour le moment…Mais j’ai le pressentiment qu’on fera sous peu appel à moi…..

C’est alors qu’eu lieu le premier crime…
Mais n’anticipons pas. Une lettre le précéda. Elle arriva tôt le matin du 26 décembre, par la première distribution. Holmes, qui avait entrepris de dépouiller le courrier, poussa une exclamation sonore et me tendit une missive.
-Lisez, Watson, ou plutôt regardez, car je pense que, tout comme moi, vous n’y comprendrez goutte* !
Je pris la feuille que mon ami me tendait, et, l’esprit encore embrumé par les libations de la veille, je ne vis d’abord que quelques caractères qui semblaient danser sur le papier. Je me frottai les yeux et lettres et chiffres consentirent enfin à s’aligner sans pour autant prendre sens.

"Bnmpacgh 12548 nbhpmqae 95684 bnfhryge
25463 nhgefqsk 73564 nbhtlityn ?

Loeuzeyt"

Voilà ce qui était écrit sur cette étrange missive. L’écriture révélait une agressivité certaine et la plume avait troué le mauvais papier en plusieurs endroits.
-Un message codé ? questionnai-je un peu naïvement.
-On le dirait, Watson, on le dirait.
Le ton moqueur de Holmes me vexa.
J’essayai de me rattraper :
-Nous avons là une alternance de groupes de 8 lettres et de groupes de 5 chiffres. On peut penser qu’on a une seule et unique phrase, seul le premier mot commençant par une majuscule. Et même une interrogation…Quant au dernier mot, ce doit être la signature…Pas grand chose à en tirer…
-Bien au contraire, mon cher Watson, cette enveloppe et cette lettre nous apprennent beaucoup de choses sur leur expéditeur, beaucoup de choses ! Il est grand, je dirais même d’une taille nettement supérieure à la moyenne. Il a largement dépassé la quarantaine mais son maintien est celui d’un homme jeune. Sa mère est morte en le mettant au monde et son père s’est remarié peu après avec une évangéliste d’une rigidité pathologique, rigidité dont il a beaucoup souffert. Son livre de chevet est "Tristram Shandy", de Sterne, il adore les opéras de Mozart avec une certaine préférence pour "La flûte enchantée" qu’il a vu 6 fois. J’ajouterai que, bien que ne pratiquant pas ce sport, il possède un chien de chasse, qu’il ne digère pas les concombres mais adore la cuisine française et les vins de Bourgogne….
Le début de ce discours me laissa abasourdi et pétrifié d’admiration devant une telle capacité de déduction. Mais très rapidement, Holmes laissa de côté le sérieux avec lequel il avait entamé sa démonstration pour prendre l’expression illuminée d’un voyant, regard fixe et yeux exorbités, mimant une transe extatique avec un talent d’acteur que lui auraient envié nombre de comédiens, mais qui lui aurait sans nul doute attiré l’ire de mon agent littéraire, Arthur Conan Doyle, qui n’aimait rien moins que l’on plaisante avec tout ce qui était de l’ordre du surnaturel.
-Holmes, le morigénai-je, vous vous moquez de moi !!
-Excusez-moi, mon bon Watson, mais vous êtes parfois d’une telle naïveté et si prompt à vous enthousiasmer que je n’ai pu résister !
-Plus sérieusement, continua-t-il, je dirais que l’écriture est celle d’une personne cultivée, ayant reçu une bonne éducation. La mauvaise qualité du papier nous montre qu’elle ne doit pas rouler sur l’or*. Certains caractères sont un peu tremblés, ce qui n’est pas très significatif en soi, ce peut être le fait d’une personne âgée, d’un alcoolique, d’un toxicomane…ou même de quelqu’un écrivant sur un support peu stable, dans un train, par exemple….je dirais également que l’encre est de ce noir un peu bleuté caractéristique de la marque Concord, et la plume devait être un modèle 17 ou 18… enfin bref, nous voilà bien avancés !

Le crime dont je parlais précédemment eu lieu le lendemain, 27 décembre.
Nous en fûmes informés le 28 décembre, par un nouveau message qui arriva cette fois lors de la deuxième distribution. Bien que tout autant anonyme que celui qui l’avait précédé, il était écrit en langage clair, et l’écriture, l’encre, le papier et l’enveloppe étaient identiques. Il disait ceci :

"Alors Mr Holmes ?
Ne vous sentez-vous pas coupable de ne pas avoir su
décrypter ma précédente missive, et par la même de
ne pas avoir pu empêcher un crime affreux ? "

-Qu’est-ce que cela signifie ? tempêta Holmes. A quoi joue ce mystérieux correspondant ?
Il n’attendait bien sûr aucune réponse de ma part sur ce point.
-Quel peut être ce crime affreux auquel il fait allusion ? continua mon ami. Si on en croit les journaux d’aujourd’hui, il y a eu ces dernières 48 heures rien moins que six meurtres à Londres. Les auteurs de trois d’entre eux ont été arrêtés, on peut légitimement penser que notre corbeau* parle de l’un des trois autres, et de là à penser qu’il en est vraisemblablement l’instigateur….
-Il vous provoque, Holmes, comme naguère Aveline (2)
-Allons voir notre ami Lestrade, peut-être pourra-t-il nous apprendre quelque chose.
L’inspecteur était manifestement très occupé par la mission qui lui avait été confiée, à savoir la protection du diamant du potentat oriental. Il était chargé de la coordination des forces de police qui devaient assurer une présence efficace et discrète. Aussi nous reçut-il entre deux portes.
-Mon dieu, Mr Holmes, un seul des crimes non élucidés de ces deux derniers jours peut être qualifié d’affreux ! Les deux autres sont sordides, certes, mais affreux, non, certainement pas !! Et quand je dis "non élucidés", je me comprends. Le premier est un crime d’intérêt : un homme qui tue sa belle-mère pour hériter, rien que du très banal et de somme toute parfaitement compréhensible ! Mais nous n’avons aucune preuve…
Affublé d’une épouse hypocondriaque et de mœurs légères, Lestrade avait de surcroît une belle-mère tyrannique qui vivait chez lui, ce qui avait pour conséquence une désertion du domicile conjugal et un surinvestissement de son travail qui lui valait l’estime amusée et un brin condescendante de ses supérieurs.
-Quant au second, continua-t-il, c’est un drame de la jalousie, une femme empoisonne son mari qui allait la quitter pour vivre avec une actrice ! Tout pareil, aucune preuve….dans ces deux cas que je viens de vous exposer, nous avons l’intime conviction de connaître les coupables…et nous ne pouvons rien faire !!
-Et le troisième donc ?
-Celui-là n’est pas ordinaire, Mr Holmes, et en parler me donne froid dans le dos, bien que la victime soit un fieffé chenapan, un gredin de la pire espèce qui avait sûrement beaucoup de sang sur les mains ! Il a été retrouvé découpé en morceaux dans une chambre d’un hôtel borgne de Soho où il logeait depuis quelques jours. Quelques heures avant la découverte du corps, ou plutôt des morceaux, trois individus à l’allure louche l’ont demandé, puis ils sont montés dans sa chambre. C’est la propriétaire qui nous l’a appris, elle se dit incapable de les décrire, mais je pense plutôt qu’elle a une peur bleue des représailles !
-Qu’entendez-vous par "découpé en morceaux", Lestrade ?
-Bras et jambes ont été détachés du tronc, découpés à la scie, a dit le médecin légiste. D’autre part, sa langue avait été tranchée, apparemment de son vivant, et enfoncée au fond de sa gorge. Et, heu….comment dire…
Lestrade parut d’un coup très embarrassé. Il se balançait d’un pied sur l’autre, tortillant fébrilement le bord déjà fatigué de son vieux chapeau de feutre. Après nous avoir regardé alternativement comme en quête d’un quelconque secours que nous ne pouvions lui fournir, il se lança :
-La partie la plus intime de son anatomie avait été sectionnée et clouée sur un mur, jeta-t-il très vite et sans reprendre sa respiration.
Instinctivement, en un geste de protection, ma main droite se porta sur la dite partie.
-Un crime affreux, en effet, approuvai-je d’une voix faible en grimaçant.
-Couper la langue, ajouta Lestrade, c’est ainsi que dans certains milieux, on punit les dénonciateurs….
-Et quels types de criminels châtie-t-on en les castrant ? ne pus-je m’empêcher de demander sans cependant obtenir de réponses, sinon un haussement de sourcils courroucé de Holmes.
Quant à Lestrade, ses joues naturellement roses virèrent vers un magnifique rouge pivoine. Et comme il était atteint d’ereutophobie, sa gêne atteignit un paroxysme qui lui fît prendre hâtivement congé.

-Est-ce ce crime auquel faisait allusion notre correspondant ? me dit Holmes alors qu’un peu plus tard, nous devisions devant une pinte d’ale dans un débit de boissons où nous avions nos habitudes.
Il sortit de sa poche la mystérieuse missive et la contempla rêveusement tout en soufflant sur la mousse abondante qui coiffait sa bière. Puis sa bouche bien ourlée se tordit en une grimace qui traduisait son agacement.
-J’ai déchiffré bien des codes, mais j’avoue que celui-là me pose problème….
Je me demandais s’il allait se décider à faire appel à son frère Mycroft, qui s’était entouré des collaborateurs les plus compétents du royaume dans bien des domaines, et notamment tout ce qui était codes et chiffres. Du royaume, et même au-delà, puisqu’il y avait dans son équipe un indien Navajo, un colosse taciturne au nez en bec d’aigle et au teint cuivré, que Mycroft avait déniché on ne sait où !
-Vous avez raison, mon bon Watson, je crois que je vais demander conseil à mon frère.
Encore une fois, je me gardai bien de lui demander de m’expliquer comment le cours de ma pensée avait été pour lui aussi transparent……
L’avantage avec l’aîné des Holmes, c’était qu’on ne perdait pas son temps à le chercher. On était toujours sûr de le trouver au Diogène club.
Un domestique nous conduisit jusqu’à lui, non sans nous avoir recommandé de respecter le silence le plus absolu, faute de quoi nous nous attirerions la réprobation de ces gentlemen qui nous regardaient passer d’un œil sévère qui montrait bien que nulle incartade ne saurait être décemment tolérée !
Plus léonin encore que dans mon souvenir -je ne l’avais pas vu depuis un an et la crinière de ses cheveux blancs tout comme ses épais favoris étaient plus fournis que jamais- Mycroft nous accueillit chaleureusement (3). Il attendit que nous soyons tous trois assis devant un verre de vieux Porto suave à en damner un saint* pour nous demander le but de notre visite, qu’il savait bien ne pas être une simple visite de politesse.
-Tiens, lit cette lettre, dit Holmes en la lui tendant.
Mycroft fronça ses sourcils foisonnants en parcourant les quelques lignes.
-Curieux, très curieux ! J’imagine que tu attends de moi que je fasse décrypter ce message ?
Et sans attendre de réponse :
-Je vais mettre mes meilleurs éléments sur l’affaire. Je ne suis pas un spécialiste, mais le procédé de codage employé me semble extrêmement élaboré. Ce sera un excellent exercice pour eux. Sache que je ne doute pas de la réussite de mon équipe, aucun code ne lui a résisté bien longtemps !!
-Combien de temps leur faudra-t-il ?
-Difficile à dire…Passe demain à la même heure…

Le premier courrier du lendemain matin nous amena un deuxième message :

"Bfgrzhtu 36198 nbhgpzma 14518 Napzqljd 15896
nfzrajurf 25497 nnhzytrf ?

Loeuzeyt"

-Toujours des groupes de cinq chiffres alternant avec des groupes de huit lettres, et le même groupe de huit lettres pour finir, ce qui doit donc bien constituer la signature, constata Holmes, une majuscule commence la première série…
-Mais, fait nouveau, l’interrompis-je, il y a une seconde majuscule dans le corps de la phrase ! Peut-être le début d’une seconde phrase…
Holmes, irrité de mon intervention, m’interrompit à son tour :
-Ou un nom propre, Watson !
La journée s’écoula avec lenteur. Je vis quelques pratiques, dont une riche veuve qui se plaignait de symptômes sans cesse différents, tous plus extraordinaires et incohérents les uns que les autres. La réalité était que je semblais avoir trouvé -bien involontairement, je vous prie de le croire- le chemin de son cœur, et que tout cela n’était qu’un subterfuge pour m’attirer chez elle et m’offrir, sous le prétexte d’examens, la vision de son corps qui avait subi des ans l’irrémédiable outrage.
A l’heure que j’écris, j’ai eu connaissance des travaux de Freud et de Charcot qui m’ont appris que cette dame était tout bonnement une hystérique de la plus belle eau.
Mais revenons à nos moutons*.
Je ne sais ce que fit Holmes pendant ce temps. Lorsque je quittai Baker Street vers neuf heure ce matin là, il était en train de dépouiller les journaux. Quand je rentrai en fin d’après-midi, peu avant notre rendez-vous avec Mycroft, il venait juste de rentrer. Ce à quoi avait-il consacré son temps, il ne me le dit pas, mais le connaissant, je savais pertinemment qu’il n’était pas resté inactif !
Mycroft nous regarda entrer dans son bureau avec une moue de désappointement.
-Chou blanc*, mon cher frère, affirma Holmes plus qu’il ne questionna son aîné.
-J’en ai bien peur, Sherlock, j’en ai bien peur ! C’est la première fois qu’un message codé donne autant de fil à retordre* à mon équipe.
Holmes lui tendit la seconde lettre.
-Tiens, en voilà une autre, reçue ce matin. Plus de matière rendra peut-être le décryptage plus aisé….
-Je l’espère. J’aimerais bien rencontrer celui qui a conçu un tel code. Je l’embauche tout de suite ! Bon, si j’ai du nouveau, je te fais prévenir immédiatement.
Le surlendemain, Mme Hudson frappa à notre porte de bonne heure. Parmi les quelques lettre qu’elle me remit pour mon ami Holmes, une enveloppe attira tout de suite mon attention. Elle était identique à celle des trois précédents envois, une enveloppe banale en mauvais papier, comme il s’en vendait sûrement des milliers tous les jours. J’attendis que mon ami l’ouvre, puisque après tout elle lui était adressée.
-Cet individu me lance un défi, Watson, lisez.

"Décidément, Mr Holmes, vous n’êtes pas à la hauteur de votre réputation !
Déjà deux morts ! Mr Jacobson aurait pu être sauvé…."

-Jacobson ! J’ai déjà vu ce nom quelque part ! Watson, où sont les journaux d’hier soir ? Ah, là, sur mon bureau !
Holmes entreprit fébrilement de les parcourir.
-Tenez, Watson, dit-il en me tendant un exemplaire du Times couvert d’annotations, lisez.
Il soulignait un article du doigt. Je parcourus rapidement les quelques lignes :
Un courtier en grain islandais, Mr Jacobson, avait été retrouvé mort assassiné de plusieurs coups de couteau dans une venelle sombre du West End. Le vol semblait être le mobile du crime. On n’avait pas retrouvé une forte somme d’argent qu’il destinait à une importante transaction et qu’il transportait dans une sacoche accrochée par une chaîne à son poignet. L’inspecteur chargé de cette enquête, Bottlebottom, que nous avions croisé naguère sur la bouleversante affaire du phrénologue microcéphale, avait refusé de s’exprimer.
Nous nous rendîmes à Scotland Yard pour le rencontrer. Il accepta de nous recevoir malgré un emploi du temps chargé. Nous prîmes place dans le minuscule bureau qu’il partageait avec deux autres inspecteurs, heureusement absents. Bottlebottom regardait Holmes d’un œil timide, rempli d’une admiration enfantine. Il prit la parole en bredouillant, les joues empourprées.
-En l’état actuel des choses, nous avons peu d’éléments, Mr Holmes. Jacobson a été égorgé d’une oreille à l’autre. L’incision a été pratiquée de gauche à droite, et comme le médecin légiste pense que l’agresseur se tenait derrière Jacobson, il doit donc être droitier. Enfin, on peut très bien avoir affaire à une femme, la lame étant si bien aiguisée que la réalisation de ce geste homicide n’a pas nécessité une grande force.
-Qui donc savait que Jacobson était porteur d’une si grosse somme d’argent ?
-Pas grand monde, sinon le vendeur qu’il devait rencontrer peu après. Mais il est vrai qu’une sacoche attachée au poignet par une chaîne n’est pas le meilleur moyen de passer inaperçu, ne croyez-vous pas ? 
-En effet ! Et bien sûr, aucun indice ?
-Non, rien de rien !
Bottlebottom nous indiqua où ce meurtre horrible avait eu lieu. Nous nous rendîmes illico sur les lieux. Les pavés avaient été lavés à grands seaux d‘eau et ne subsistaient plus que quelques traces rosâtres dans les anfractuosités, traces que seul un œil averti aurait pu identifier. L’interrogatoire de quelques riverains ne donna rien, personne n’avait entendu quoi que ce soit.
Nous rentrâmes à Baker Street à pied. Mon ami Holmes avait besoin de marcher pour faciliter sa réflexion.
Détective péripatéticien, s’était-il baptisé un jour par dérision…..
Notre chemin nous amena non loin de l’Hôtel Royal où était descendu sa majesté Jahangeer. Quelques policiers mettaient une telle application à passer inaperçus qu’on ne voyait qu’eux. Notre croisâmes notre ami Lestrade qui vînt à notre rencontre, une expression d’intense satisfaction sur ses traits fatigués.
-Messieurs, bonjour, nous salua-t-il avec un sourire las, mais empreint de la lénifiante sérénité de celui qui a accompli au mieux sa tâche.
-Le diamant royal me semble on ne peut mieux protégé, constata Holmes avec une ironie que Lestrade, imperméable à toute forme d’humour, ne perçut pas.
-C’est sûr, Mr Holmes, je veux bien être pendu s’il arrive quelque chose !

Le troisième message codé ne tarda pas à suivre, puisqu’il arriva le lendemain. Cette fois-ci, il était précédé d’une courte introduction :

"Saurez-vous déchiffrer celui-là, Mr Holmes ? Allez-vous encore me
: décevoir ?

Vgtyhgfd 24522 njhglopm 36936 xqsdcapm 14752
Bvgfyrup 67847 dvbetazu !

Loeuzeyt"


Le papier et l’écriture étaient strictement identiques aux deux précédents messages.

Je dois avouer que pendant toutes les années de notre collaboration, je n’ai jamais vu Holmes aussi désemparé que lors de cette affaire. Lui qui avait toujours fait preuve d’une grande force morale me semblait bien ébranlé.
Il se rendit au club Diogène soumettre à l’équipe de son frère cette nouvelle missive.
-Ils vont bien finir par trouver, dit-il, sans avoir l’air de le croire vraiment. Ils sont parmi les meilleurs spécialistes des codes qui soient au monde, si ce n’est même les meilleurs !
Quelques cas intéressants parmi ma clientèle –et une patiente au charmant minois- me changèrent les idées et je ne repensai à ces mystérieux courriers que le soir, en prenant le chemin de Baker Street après une dernière visite.
Je trouvai mon ami plongé dans un profond marasme. Il leva péniblement la tête à mon arrivée. Un rapide examen de ses pupilles me confirma qu’il avait eu recours à sa maudite solution à 7% de cocaïne. Il semblait avoir vieilli de dix ans depuis ce matin.
-Watson, comprenez que cette situation est pour moi insupportable ! s’excusa-t-il devant mon regard réprobateur. Cet individu me nargue, et je n’ai pas l’ombre d’une piste, rien de rien ! Un meurtre se prépare, je le sais, et je ne peux rien faire, sinon attendre une erreur de sa part, mais il me semble très fort et très sûr de lui….
-Justement, Holmes, il me semble encore vous entendre me dire que ce genre de comportement finit par engendrer un sentiment de toute puissance qui entraîne fatalement une erreur.
-Espérons-le, Watson, espérons-le, en l’état actuel des choses, nous ne pouvons compter que là-dessus !
Le lendemain, les journaux annonçaient l’arrestation de l’assassin de Jacobson. Ce dernier, un nommé Thimothy Young, connu jusque là des services de police pour des vols à l’arraché et divers petits trafics, était passé aux aveux. La sacoche et le soin qu’en prenait Jacobson avaient attiré son attention. Flairant la bonne affaire, il avait alors entrepris de le suivre. Dans la sombre venelle où le corps avait été retrouvé, il avait bondi sur le pauvre courtier et essayé d’arracher la sacoche, mais Jacobson avait résisté et s’était mis à crier. Affolé, Young avait alors sorti son couteau et l’avait égorgé.
-Voici donc la fin de cette affaire, Holmes, soupirai-je, désappointé. Je vous avouerais que j’aurais préféré une issue plus spectaculaire. Encore une affaire que je ne pourrai pas raconter à mes lecteurs ! Dommage, le journal français "Le Monde" m’avait commandé la relation d’une de nos enquêtes pour son supplément du dimanche et, ne doutant pas de son issue positive, j’avais commencé la rédaction de celle-ci…
-Encore une histoire que "Le Monde" n’est pas prêt à accepter, Watson !! Plus sérieusement, je partage votre déception, mon cher, croyez-le bien ! Je devrais être soulagé qu’il ait été mis un terme aux méfaits de cet individu, et pourtant, je ne le suis pas…
Nous allâmes oublier notre déconvenue dans un petit restaurant lyonnais qui m’avait été chaudement recommandé par un collègue médecin. Le gouleyant beaujolais coula à grands flots (ce qui est somme toute normal pour un vin qui est le troisième fleuve de Lyon), et le gâteau de foie de veau était un enchantement pour le palais. Le repas s’acheva par un verre d’absinthe -la fée verte*, comme la baptise les français- et un havane, gracieusement offerts par le propriétaire des lieux qu’un habitué avait informé de notre identité, et qui, nous apprit-il et j’en fus fort flatté, attendait avec impatience chacun de mes nouveaux récits. Il m’arracha la promesse de lui dédicacer le prochain recueil qui devait paraître sous peu chez mon éditeur Georges Newnes (4)

A notre grande surprise, la première distribution du lendemain nous amena un message de notre mystérieux correspondant. L’enveloppe et les lettres tremblées qui composaient notre adresse ne laissait aucun doute sur son expéditeur. J’appelai Holmes qui dormait encore. Vêtu de sa robe de chambre gris souris constellée de brûlures occasionnées par les escarbilles qui tombaient de sa pipe, il fit irruption dans le salon et m’arracha le courrier des mains. Il l’ouvrit avec une fébrilité chez lui peu coutumière, le lut, puis examina l’enveloppe.
-Hier soir, cette lettre a été postée hier soir ! me dit-il en me montrant le cachet qui en attestait.
-Mais Young était déjà entre les mains de la police !
-Oui.
-Et que dit ce courrier ?
Mon ami me le tendit. Le texte était une provocation manifeste :

"Mr Holmes, que faites-vous donc ?
La belle hétaïre a été tuée…… "

Une lueur que je connaissais bien venait de s’allumer dans le regard de Holmes. La partie reprenait !
-Deux possibilités, Watson, me dit-il. Soit Young a un complice qui a posté ce courrier, soit ce n’est pas lui qui a tué Jacobson et le coupable court toujours !
-Mais pourquoi aurait-il avoué un meurtre qu’il n’a pas commis ?
-Lui seul le sait, mon cher Watson. Je vous propose d’aller le lui demander.

Nous fûmes reçus à Scotland Yard par un inspecteur malgracieux dont j’ai oublié le nom pour n’en retenir que son physique ingrat. Qu’on imagine un menton en galoche, un nez qui évoquait irrésistiblement une pomme de terre, et entre les deux, si minces qu’elles en étaient presque inexistantes, des lèvres perpétuellement affublées d’un sourire qui exprimait bien plus le contentement de soi qu’une quelconque aménité. Pour lui, la culpabilité de Young ne faisait aucun doute. Le caissier de la banque où Jacobson avait le jour même retiré son argent avait eu la bonne idée, vue l’importance de la somme, de relever les numéros, tâche facilitée par le fait que les coupures étaient neuves et que les numéros se suivaient. Dans les heures qui suivirent l’agression, Young avait attiré l’attention d’un indicateur dans un débit de boissons par la prodigalité avec laquelle il dépensait son argent, offrant tournées sur tournées. Il semblait avoir une réserve d’argent inépuisable.
Arrêté, on avait trouvé sur lui la presque totalité des billets volés. Et la manche gauche de sa veste -il avait maintenu Jacobson du bras gauche pendant qu’il accomplissait du droit son geste homicide- présentait quelques taches de sang.
Non sans difficultés, nous obtînmes de voir Young. L’homme me sembla être dénué de toute intelligence, comme le montraient, bien que je ne crois pas à la phrénologie, son front bas et ses petits yeux rapprochés. En aucun cas, un être aussi fruste ne pouvait être l’instigateur de tout ceci. L’interrogatoire que mena Holmes par acquis de conscience alla bien dans ce sens. Une brute inculte et borné, inconscient de la gravité de son geste dont il ne semblait qu'imparfaitement entrevoir les conséquences, à savoir la potence.
Nous sortîmes de Scotland Yard avec l’impression, du moins pour ce qui me concerne, de nager dans le brouillard le plus épais. Holmes cheminait quelques pas derrière moi, perdu dans je ne sais quelles pensées.
-Il ne faudrait pas oublier le dernier courrier, Holmes, et le meurtre auquel il fait allusion…..
-Je ne l’oublie pas, Watson. Rentrons à Baker Street, les journaux nous en apprendront peut-être plus sur cette mystérieuse hétaïre assassinée.
Nous n’eûmes pas à chercher longtemps. Dés le premier quotidien que je dépouillai, un titre attira mon attention :

"Belle Gazou a-t-elle été victime d’un amant jaloux ?"

Je me contenterais de résumer l’article, émaillé d’expressions françaises :
La veille au soir, Belle Gazou, de son vrai nom Germaine Pichegru, 25 ans, vedette de revues légères* outre-Manche, avait été retrouvée morte étranglée dans sa loge du Frivolity Theater où elle se produisait depuis quelques mois. Plus connue pour sa vie sentimentale* agitée que pour ses minces talents lyriques, Belle Gazou, qui mangeait à tous les râteliers* et avait plus d’une corde à son arc* avait mis en place, si on en croit la rumeur, une lucrative activité de chantage. La police ne manquait donc pas de pistes, comme toujours….

-Je crois que j’ai trouvé, Holmes, annonçai-je avec un brin de fierté en tendant le journal à mon ami.
-Excellent, Watson, ce doit être çà ! Je fais immédiatement porté ce message à Mycroft. Savoir que la lettre codée a trait à ce meurtre doit pouvoir aider ses sbires à la décrypter, du moins je l’espère ! le mot "Hétaïre", par exemple, est peut-être dans le texte…
Holmes griffonna quelques mots sur un bout de papier. Sachant par avance ce qu’il allait me demander, je sortis, en quête d’un de nos BSI. L’un d’eux, un jeune irlandais du nom de Kelly, à peine douze ans, mais déjà rompu à l’art délicat de la survie dans la jungle de la ville, rôdait dans les parages. A mon appel, il s’approcha en roulant comiquement de ses maigres épaules et me suivit à l’étage. Son regard s’illumina à la vue de la pièce d’un shilling que lui tendit Holmes.
-Chouette, un sch’lin ! s’exclama-t-il avant de détaler aussi vite que le lui permettaient ses petites jambes.
Holmes partit je ne sais où, peut-être sur les lieux du crime. Je ne l’accompagnai pas, ne pouvant financièrement et déontologiquement aussi, d’ailleurs, me permettre de négliger ma clientèle.
Pendant ce temps, donc, j’allais visiter quelques patients. L’un d’eux, un vieillard solitaire, volontiers logorrhéique dés qu’il avait un auditoire, entreprit de me raconter comment il avait un jour sauvé la vie à deux enfants prisonniers d’une maison en flammes. Je ne l’écoutais que d’une oreille distraite, absorbé par mes pensées, à savoir ces maudites lettres codées qui nous donnaient tant de fil à retordre*
-J’entendais leurs petites voix plaintives qui appelaient à l’aide, docteur, me disait ce brave homme, mais je ne pouvais les voir, un écran de fumée, presque palpable tellement il était épais, me les cachait….
J’eus alors une illumination ! Et si ces messages codés n’étaient que cela, un écran de fumée ? Un moyen de détourner l’attention de Holmes vers autre chose ?
J’étais alors en train d’ausculter le vieil homme. Ma découverte me fit me dresser brusquement. Mon patient cessa net son récit et me regarda avec inquiétude. Avais-je dépisté la grave affection qu’il redoutait tant ?
-N’ayez crainte, le rassurai-je en reprenant mon examen, n’ayez crainte, vous nous enterrerez tous !!
Mais mes pensées étaient ailleurs. Détourner l’attention, soit, mais de quoi ?
La consultation terminée, et je dus me faire violence pour ne pas la bâcler, je me hâtai de regagner Baker Street, tout à ma joie de pouvoir, pour une fois, épater mon vieil ami Holmes.
Je devais vite déchanter….
J’entrai en trombe dans notre salon, exalté par l’importance de ma découverte. Holmes, vautré dans un fauteuil, me regardait avec un sourire triomphant. Sa manche gauche était encore relevée, un garrot de fortune entourait son biceps. Un bout de coton taché de sang gisait à ses pieds sur le tapis. Mon enthousiasme retomba d’un coup. Je serrai les dents et me fis –encore une fois- la promesse de faire l’impossible, une fois cette affaire terminée, pour le désintoxiquer de ce maudit poison !
Et avant même que j’ai pu ouvrir la bouche, Holmes me coupa l’herbe sous le pied* :
-Watson, je crois que je viens à l’instant de mettre le doigt* sur quelque chose ! Ah, la cocaïne a vraiment des vertus, Watson, que vous ne pouvez nier, notamment celle de stimuler l’intellect !!
Et il m’asséna -littéralement- le fruit de ses réflexions :
-Les hommes de Mycroft, malgré leur indéniable compétence, n’arrivent pas à décrypter les messages parce que tout bonnement il n’y a aucun code ! Ce ne sont que des suites de chiffres et de lettres jetées au hasard, sans signification aucune ! C’est la seule explication, Watson, la seule explication !
Il se leva vivement et tapa de son poing droit dans la paume de sa main gauche.
-C’est une évidence, mon cher Watson, une évidence ! Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Les messages en clair évoquant les meurtres sont tous les trois arrivés APRES -Holmes insista sur ce mot- que la nouvelle soit parue dans les quotidiens. Un message codé sans signification, puis le lendemain, notre correspondant anonyme prend dans la presse du jour un fait divers criminel et m’adresse alors un courrier en clair pour se l’attribuer…je me battrais d’avoir été aussi stupide !
-Mais de quoi diable veut-on détourner votre attention, Holmes ?
-J’aimerais bien le savoir…
Holmes se laissa souplement tomber dans un fauteuil et se mit à feuilleter un journal du jour. Le plissement de ses yeux allié au froncement de ses sourcils montraient bien qu’il était plongé dans un processus intense de réflexion.
-Peut-être est-ce en lien avec la visite du maharadjah, Holmes….suggérai-je timidement.
-Le diamant du maharadjah ! C’est sûrement çà ! Vite, Watson, il est peut-être déjà trop tard !
Et comme dans un de ces mélos* qui fleurissent outre-Manche et qui accumulent, entre autres facilités, les coïncidences exagérées, Mme Hudson vint nous annoncer la venue de Lestrade !!
Celui-ci fit une entrée fracassante qui provoqua un sursaut de la part de notre bonne logeuse, qu’il bouscula presque dans sa hâte d’entrer.
-Mr Holmes, dit-il d’une voix que l’essoufflement rendait hachée et sifflante, Mr Holmes, il est arrivé un malheur….
-Si vous êtes là, Lestrade, j’imagine que c’est parce que le diamant a disparu !
-Oui, enfin non, pas vraiment…
-Reprenez-vous, mon brave Lestrade, et tachez de rassembler vos idées !
-C’est sa Magnificence Jahangeer qui a disparu ! C’est une catastrophe ! Pour le royaume…et plus prosaïquement pour moi, ajouta-t-il en se laissant lourdement tomber sur une chaise, je vais être renvoyé de la police ! Que va dire ma douce moitié ?
Je réprimai un sourire qui aurait été peu de mise et bien peu charitable en pensant à cette douce moitié que j’ai déjà évoqué plus avant, dragon frivole et volage, mafflue, ventrue, fessue, et pour couronner le tout moustachue, qui avoisinait le quintal et terrorisait son entourage.
-Allons, allons, Lestrade, tout n’est peut-être pas perdu, dis-je en lui tapotant amicalement l’épaule.
Je lui tendis un verre rempli d’un excellent cognac.
-Buvez, çà vous fera du bien !
Il avala le divin nectar cul sec*, sans même en savourer le bouquet*. Son teint déjà rougeaud s’empourpra davantage. La brûlure de l’alcool le fit tousser.
Ragaillardi, notre ami l’inspecteur entreprit de nous raconter par le menu les récents événements. Je me contenterais de résumer son récit, décousu et rempli d’oiseuses digressions.
Cet après-midi, aux alentours de deux heure, le maharadjah, sa femme et trois gardes du corps étaient montés dans l’ascenseur de l’hôtel pour gagner leurs appartements qui occupent tout quatrième étage. Du fait de la faible capacité de la cabine, le reste de sa suite, soit une quinzaine de personnes, avait pris les escaliers….
Lestrade se mit à rouler de grands yeux effarés, les yeux de celui qui a été confronté à l’impossible et qui y a laissé sa raison.
-Tenez-vous bien, Mr Holmes, quand l’ascenseur est arrivé au quatrième, il était vide ! Sa Grandeur, son épouse, les trois gardes du corps et le liftier, tous avaient disparu !
-Disparu…J’espère que vous avez fait surveiller toutes les issues ? questionna Holmes
-Bien sûr, c’est la première chose que j’ai faite, vous pouvez me croire ! Personne n’a pu sortir, je m’en porte garant !! L’hôtel est cerné, même une souris ne pourrait s’en échapper !!
-Une souris, oui, Lestrade, mais un rat d’hôtel….
Cette piètre tentative d’humour m’attira un regard courroucé de notre vieil ami.
-Croyez bien que je n’ai pas le cœur à rire, Docteur.

Sans perdre un instant, nous nous rendîmes sur place.
Nous connaissions vaguement le directeur de l’hôtel, Mr Dillinger, que nous avions rencontré dans la sulfureuse affaire du nécromant végétarien. Il était en proie à une agitation incoercible quand nous pénétrâmes dans le hall. Il parlait avec véhémence et force gestes au milieu d’un groupe d’une douzaine d'individus que je devinais être des ressortissants du Sinthan et qui semblaient tout aussi virulents. Suant, tempêtant, le regard fou, il se précipita vers Lestrade dés qu’il le vit.
-Ah, vous voilà ! Où étiez-vous donc passé ? questionna-t-il en postillonnant copieusement sur notre ami qu’il secouait en le tenant fermement par les revers de son manteau. Et que comptez-vous faire ? Vous étiez chargé de surveiller ce bijou, vous avez failli à votre tâche, je vous ferai briser, j’ai des appuis en haut lieu, vous entendez, je connais vos chefs, et même votre ministre, avec qui mon beau-frère déjeune parfois, et même pas plus tard que .…
-Calmez-vous, mon brave, calmez-vous, dis-je en prenant mon ton le plus lénifiant.
-Je ne suis pas votre brave, éructa-t-il en me foudroyant du regard.
Son teint naturellement rubicond virait, sous l’effet pernicieux de la colère, à un rouge violacé peu engageant et qui me semblait annonciateur d’une proche crise d’apoplexie.
Et comme si toute l’énergie instillée par sa colère le quittait d’un coup, il s’effondra sur le fauteuil que j’eus juste le temps de glisser sous son imposant postérieur.
-Je suis un homme fini, gémit-il, déshonoré…..j’ai couvert d’opprobre le nom de mes pères….
On nageait en plein mélodrame….
-A-t-on fouillé les autres étages ? questionna Holmes.
-Vous n’y pensez pas ! Avez-vous la moindre idée de qui sont mes clients ? Tous des gens respectables ! Le gratin de l’Angleterre et du continent ! Les plus grosses fortunes d’ Europe et du nouveau monde, des diplomates, des hommes politiques influents….
Le souffle court, il s’interrompit et sortit un énorme mouchoir de sa poche pour éponger son front ruisselant de sueur.
Le sous-directeur, qui semblait, lui, avoir gardé tout son sang froid, devança la demande de Holmes et lui apporta le registre de l’hôtel.
-En effet, que du beau monde ! constata mon ami non une ironie certaine qui échappa au directeur, lequel approuva d’un hochement de tête véhément.
-Le gratin*, l’élite, le nec plus ultra, la fine fleur, le haut du panier, affirma-t-il l’index pointé vers le ciel, comme si tous ces gens ne pouvaient qu’être d’essence divine, avant de s’arrêter, en veine de synonymes…
Pendant un bref moment de silence, des coups sourds attirèrent notre attention. Sans nul doute, ils provenaient d’un réduit qui jouxtait la cabine de l’ascenseur et qui, nous expliqua Dillinger, en contenait le mécanisme. En approchant, nous entendîmes des gémissements. Le sous-directeur ouvrit la porte.
-Le liftier, je présume, annonça Holmes en désignant un jeune garçon qui gisait sur le sol, ligoté et bâillonné, se tortillant comme un asticot pour essayer de se débarrasser de ses liens.
J’identifiai immédiatement l’odeur familière qui flottait dans l’air.
-Chloroforme ! dis-je en détachant l'infortuné jeune homme, il a été chloroformé !
Le liftier, bouche tordue par les nausées, n’avait pas grand chose à nous apprendre. Il était environ deux heure quand deux hommes qu’il n’avait jamais vus auparavant étaient montés dans sa cabine. La porte à peine fermée, l’un d’eux l’avait maintenu tandis que l’autre appliquait sur son visage un tampon imbibé d’un liquide froid. Il avait eu, soudain, l’impression terrifiante d’une chute vertigineuse dans un gouffre sans fond….
-Deux heure, donc peu de temps avant l’arrivée du maharadjah….
Interrogé, un homme jeune qui s’avéra être le frère de Jahangeer, affirma qu’il y avait bien un liftier lorsque son aîné prit l’ascenseur, mais que ce n’était pas celui que nous venions de délivrer.
-Un homme plus âgé, c’est tout ce que je peux vous dire, je n’ai pas fait attention à lui !
Accompagné du reste de l'escorte, il avait monté les étages à pieds pour constater que la cabine, à son arrivée au quatrième, était vide.
Semblant avoir repris du poil de la bête*, le directeur nous convia à boire un petit remontant dans son bureau. Il semblait en avoir en effet grand besoin. Et, personnellement, je n’ai jamais refusé un petit verre !
-Cinq personnes ont disparues, murmura Holmes pensivement, et il semble impossible qu’on ait pu leur faire quitter les lieux. Elles sont donc toujours ici…..
-Le réceptionniste les a vues monter dans la cabine, dit le directeur, mais lui non plus n’a pas prêté attention au liftier.
-Et lorsque l’ascenseur a atteint le quatrième, plus personne.... dit Holmes. Avez-vous un plan de l’hôtel ?
Le directeur fouilla avec fébrilité dans un tiroir. Il en sortit le plan demandé et l’étala sur son bureau.
Après l’avoir attentivement examiné, Holmes se tourna vers Dillinger :
-Tous les étages sont bâtis sur le même schéma, si mes souvenirs sont bons ?
-Oui, tout à fait. Ou voulez-vous en venir ?
Mon ami ne répondit pas. Une lueur familière venait de s’allumer dans son regard.
-Est-ce que tous les étages sont semblables ? Moquette, décoration, luminaires, tissus muraux…bref, un œil non-averti peut-il confondre le quatrième avec un autre étage ?
-Le troisième et le quatrième étage sont identiques, à quelques petits détails près. Un œil non averti ne fera aucune différence. De la même façon, le premier et le deuxième le sont entre eux.
-Peut-on visiter le troisième ?
-Je ne sais pas si je peux, bredouilla Dillinger avec embarras, mais je présume que si vous le demandez, c’est que c’est indispensable ! De toute façon, je suis un homme fini….
Il sortit un énorme trousseau de clés d’ un tiroir de son bureau.
-Suivez-moi.
Nous prîmes l’ascenseur pour monter au troisième étage. Dillinger nous conduisit à l’entrée de l’appartement qui était le pendant de celui de Jahangeer, juste en dessus. Il frappa plusieurs fois, n’entraînant aucune réponse.
-Il me semble entendre du bruit, pourtant, constatai-je.
Je ne sais pas si j’ai déjà eu l’occasion de le dire, mais j’ai l’ouie très fine.
-Ouvrez, intima Holmes au directeur.
Il n’eut pas le temps de s’exécuter. Les gardes du corps, qui nous avaient rejoint par les escaliers, s’étaient déjà jetés, épaule en avant, sur l’huis qui céda à leur second assaut. Dans la première pièce, cinq personnes étaient couchées sur le sol, étroitement ligotées et bâillonnées. Elles dormaient profondément, sauf l’une d’entre elles, le plus colossal des sbires du maharadjah, sur qui le chloroforme avait été, pour je ne sais quelle obscure raison, moins opérant. Nous les détachâmes, puis je procédai à un rapide examen médical. Tous se réveilleraient avec une céphalée tenace et des nausées qui dureraient quelques heures, mais il n’y avait aucun séquelle à redouter.
Le garde, mortifié d’avoir failli à sa mission de surveillance, nous raconta, la tête basse, ce qui s’était passé, tandis que les autres reprenaient peu à peu leurs esprits. Nous eûmes bien du mal à pouvoir entendre son récit. Le maharadjah, revenu à lui pour constater la disparition de sa pierre, vitupérait avec véhémence ses gardes du corps qui baissaient piteusement les yeux vers le sol. Quant à la rani, elle se tordait les mains en hurlant son désespoir à grands cris déchirants, d’une manière si théâtrale qu’elle donnait envie d’applaudir. Bref, un tel brouhaha régnait dans la pièce que nous dûmes passer dans une chambre pour continuer l’interrogatoire.
Le garde du corps nous raconta que l’ascenseur les avait déposé à leur étage, ou du moins ils le croyaient. Une femme de chambre sortait à ce moment là des appartements royaux, poussant un chariot remplis de linge de toilette et de draps, et elle leur tint la porte pour qu’ils entrent. Des hommes armés et équipés de masques à gaz les attendaient à l’intérieur, où flottait une odeur bizarre, cette même odeur qui imprégnait encore les lieux et qui était celle du chloroforme. Ensuite, c’était le trou noir.
-Une femme de chambre ? intervint le directeur. Mais ces chambres ont été faites ce matin ! Une femme de chambre n’avait aucune raison d’être là !
-Une complice, bien sûr. Les agresseurs ont utilisé la parfaite similitude des étages. Le liftier a arrêté l’ascenseur un étage plus bas, le maharadjah et ce qui restait de sa suite n’y ont vu que du feu*. Et si la femme de chambre est sortie à ce moment précis et a tenu la porte pour les arrivants, c’est bien sûr pour qu’ils ne se rendent pas compte que la clé n’était pas la bonne !!
-Mais pourquoi une mise en scène aussi compliquée ?
Je regrettai aussitôt d’avoir posé cette question qui ne pouvait manquer d’amener, dans les yeux de Holmes, cette lueur de condescendance qui m’agaçait tant.
-Le but était tout simplement d’éloigner la plus grosse partie de ses gardes du corps, qui sont, vous l’avez vu, Watson, des colosses aguerris, rompus aux arts martiaux, et prêts à sacrifier leur vie pour leur maître.
Je regardai les dits gardes du corps. C’étaient tous des Sikhs, barbe descendant bas sur la poitrine, visage sombre et farouche, regard hautain et fier. Leur stature impressionnait et que je n’aurais pas aimé me frotter à eux, le plus malingre devant avoisiner le mètre quatre-vingt-dix et les cent dix kilos. De plus, tous portaient en bandoulière un fusil à la crosse délicatement ouvragée, et tous arboraient à la ceinture un couteau impressionnant qui aurait sûrement éveillé la convoitise du Ripper !!.
-Qui louait cet appartement ? questionna Holmes
Dillinger ne sembla pas comprendre la question et regarda mon ami d’un air hébété. Ce fut le sous-directeur qui répondit.
-Kopal Arumogan, un riche commerçant du Cachemire, qui l’occupe avec son secrétaire et une jeune femme qui porte le même nom que lui, sa femme ou sa sœur…. C’est la première fois qu’ils descendent chez nous.
-Tout un étage pour trois personnes ? remarquai-je, étonné.
-Oui, çà nous a bien sûr semblé bizarre, mais ces orientaux sont parfois si excentriques ! Et puis Arumogan payait rubis sur l’ongle*.
Des hurlements et les échos d’une lutte attirèrent alors notre attention. Les hommes de Lestrade entrèrent, poussant devant eux deux individus de type indien qui criaient et se débattaient. Tous deux étaient vêtus de longues tuniques de soie rouge et jaune qui descendaient bas sur des pantalons bouffants d’un vert éclatant, tenues qui les faisaient ressembler à des perroquets géants.
-Ces deux individus tentaient de s’enfuir, nous dit l’un des policiers. Ils nous ont affirmé appartenir à la suite de son altesse.
-Je n’ai jamais vu ces deux hommes, affirma Jahangeer.
Le sous-directeur intervint alors :
-Mais ce sont Kopal Arumogan et son secrétaire !
-Si vous le permettez, votre grandeur, dit l’un des gardes du corps, je les connais. Tous deux sont les âmes damnées de Kumar Mukerjee, prêts à mourir pour leur maître.
La fouille effectuée sur les deux hommes permit de mette la main sur le diamant, caché tout bonnement dans les plis du turban de l’un d’eux.
La femme, quant à elle, ne fut jamais retrouvée.
-De toute façon, tout ceci n’avait pas grande importance. Sachez que je ne voyage jamais avec le Khô-Kan-Path, nous apprit Jahangeer d’un ton détaché, mais avec une parfaite imitation. La pierre authentique est en lieu sûr. Son importance est bien trop grande pour mon peuple !
A côté de moi, je sentis Holmes se hérisser, mais voulant éviter tout incident diplomatique, il me le dit plus tard, il retint in extremis la répartie cinglante qui lui venait aux lèvres.

Nous laissâmes alors la place aux inspecteurs du Yard et à un Lestrade que le soulagement rendait volubile et qui se confondit en remerciements.
-Allons porter la bonne nouvelle à Mycroft, me dit Holmes en dégageant sa main que Lestrade avait pris dans la sienne pour la secouer avec frénésie tout en assurant mon ami de l’immensité et de la pérennité de sa gratitude

Un peu plus tard, confortablement installé dans un salon du club Diogène devant un verre de vieux bordeaux, Holmes exposait le fin mot de l’histoire à son aîné.
-J’avoue avoir pataugé comme jamais au début de cette affaire. Puis il m’est apparu évident que si les plus grands spécialistes mondiaux du chiffre se cassaient les dents* sur ce code, c’est qu’il avait été soit conçu par un génie du cryptage, soit qu’il ne correspondait absolument à rien et qu’il n’était composé que de lettres et de chiffres jetés au hasard. Dans cette dernière hypothèse, je me demandai dans quel but….je ne vis finalement qu’une explication : mon correspondant mystérieux voulait détourner mon attention, et il savait pertinemment que je ne pourrais résister à un défi tel que celui-ci.
Il était donc pour moi acquis que ces lettres n’était qu’un leurre. Mais de quoi essayait-on de me détourner ?
Holmes marqua, non sans théâtralisme, un temps d’arrêt, et vérifia que son auditoire était bien suspendu à ses lèvres.
-Mon bon ami ici présent, continua-t-il en me désignant, m’a apporté la réponse qui était, sans vouloir diminuer vos mérites, Watson, l’évidence même ! Une étude poussée de l’actualité, bien peu chargée en cette période de Noël, l’amena à penser fort justement que quelqu’un souhaitait que je ne m’intéresse pas de trop près au diamant du maharadjah. Et pourquoi, sinon parce que ce quelqu’un ambitionnait de le dérober ?
-Et nous savons depuis longtemps, intervint Mycroft, que Kumar Mukerjee, le grand vizir du Sinthan, ambitionne de prendre le pouvoir, soutenu en cela par une nation ennemie dont les intérêts dans cette région du monde sont contraires aux nôtres. La disparition du joyau, que Jahangeer doit montrer à son peuple tous les ans pour la fête de la Kela-Mumba, lui offrait le trône du pays. Et, au pouvoir, Mukerjee aurait en main tous les atouts pour fomenter une rebellion contre nous !
-Et moi qui étais si fier de vous faire part de mes déductions….ne pus-je m'empêcher d'ajouter d’un ton chargé d'amertume.
-Mon bon Watson, je suis vraiment désolé, croyez-le bien, d’avoir été cause de désillusion.
Holmes agita devant son visage le chèque substantiel que venait de lui remettre Jahangeer.
- Allez, je vous invite à aller applaudir le grand spécialiste de l’évasion dont le nom est sur toutes les lèvres, le grand Harry Houdini. Après le spectacle, nous irons manger dans un établissement qui vient d’ouvrir, ce que les lyonnais appellent un bouchon*. Le beaujolais, un morgon vieux de dix ans, qui y est servi, est paraît-il à damner un saint* !
Mon vieil ami Holmes a toujours eu l’art de se faire pardonner !!

* en français dans le texte

(1) Un indice sur l’identité du Ripper ?
(2) Voir "L’effroyable affaire des indices" du même auteur chez le même éditeur.
(3) Incohérent, le Dr Watson ne rencontrera Mycroft qu'en 1890 dans l'affaire de l'interprète grec.
(4) Nouvelle incohérence, ou alors le Dr Watson a la mémoire qui flanche. En 1888, seul "Une étude en rouge" est parue, et le Strand n’a encore publié aucune nouvelle.



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