Société Sherlock Holmes de France Encyclopédie de l'oeuvre de Conan Doyle

L'Association
Qui sommes-nous ?
Statuts
Inscription
Historique
Publications
Réunions
Expositions
Boutique
Dons
Contact

Forums

Travaux
Articles (90)
Critiques (581)
Fictions (117)

Outils
Bibliographie (3610)
DVDthèque (211)
Encyclopedia (3426)
Argus (2184)
Recherche canonique


Et en anglais...
Encyclopedia (3426)
Arthur Conan Doyle
   Biography
   Chronology
   Complete Works
Sherlock Holmes
   Canonical search
   Stories
   Characters
   Sherlockiana
     Definition
     Studies
     Scholars
   Adaptations
     on Paper
     on Screen
     on Stage
     on Radio
   Sherlockian FAQ
Search Encyclopedia



Accueil » Fictions » Une affaire trop simple
par
Hans Delrue
Ses autres fictions
Une affaire trop simple Novembre 6, 2009

En compulsant les notes rédigées au cours des affaires où j’ai eu l’opportunité d’observer les méthodes de mon ami Sherlock Holmes, j’en retrouve une assez singulière : celle ayant frappé la famille Baldwin d’Overton, qui jouissait d’une excellente réputation dans tout le Hampshire. J’avais gardé le silence sur cette mésaventure par respect pour le principal intéressé. Son décès, il y a plusieurs années, me libère de ces préventions.
Les événements se sont déroulés en juin 1886 lorsque, encore célibataire, je partageais avec Holmes notre appartement de Baker Street. Nous étions en train de prendre notre petit déjeuner lorsque notre logeuse, Mme Hudson, vint remettre à mon ami un pli que le facteur venait de déposer à son attention.
Holmes ouvrit l’enveloppe et en sortit une lettre qu’il parcourut rapidement des yeux. J’y perçus une lueur d’intérêt mais n’osai pousser l’indiscrétion jusqu’à lui demander de quoi il s’agissait.
— Tenez, Watson ! fit-il en me tendant la feuille de papier. Vous brûlez d’envie de la lire.
— Allons ! protestai-je.
Je me saisis du courrier. Holmes m’avait deviné comme à son habitude. Y avait-il dans ce message un nouveau mystère ? Je le pressentais, gagné par l’impatience de voir s’exercer à nouveau la sagacité de mon ami. La lettre commençait ainsi :
« Monsieur Holmes, je n’ai pas la chance de vous connaître en personne, mais votre réputation est parvenue jusqu’ici. Ces dernières semaines, divers incidents me laissent à penser que ma vie est menacée. J’ignore cependant l’identité de celui qui veut ma mort et la police ne prend guère au sérieux cette affaire. Mon père, non plus. Je serais bien venu jusqu’à Londres pour m’entretenir de tout cela avec vous, mais je crains pour ma sécurité hors de chez moi. Auriez-vous l’obligeance de me rendre visite… »
J’interrompis ma lecture et lançai à mon compagnon :
— Voilà qui est bien cavalier ! Aucun détail sur l’affaire mais on vous prie de courir jusque là !
Holmes ne réagit pas à ma protestation, se contentant de réfléchir. Mon attention se reporta sur la signature de l’auteur de la missive. Suivait son adresse à Overton dans le Hampshire.
— Connaissez-vous ce Jonathan Baldwin ? demandai-je à tout hasard à mon ami.
— Non, me rétorqua-t-il.
— Voilà bien un courrier laconique, marmonnai-je. Que pensez-vous que cela signifie ? Une plaisanterie ?
— Je n’ai pas assez d’éléments pour en juger, expliqua Holmes. Par contre, que pouvez-vous déjà déduire de cette lettre ?
— Ma foi, le papier me semble de fort bonne qualité. Votre correspondant dispose d’une certaine aisance financière.
— C’est un jeune homme. Il fait référence dans son courrier à son père.
— Oh, je vous prends en défaut, Holmes ! m’exclamai-je. Mon père est encore en vie et je ne suis plus à proprement parler un jeune homme.
— Certes, acquiesça mon compagnon, mais demandez-vous encore aujourd’hui l’avis de votre père ? Ce garçon vit dans la maison familiale. Son écriture appliquée me laisse présumer qu’il n’a pas vingt ans.
— C’est possible, reconnus-je de mauvaise grâce.
— D’ailleurs vous le constaterez par vous-même, ajouta Holmes.
— Quoi ? Nous y allons ?
— À moins que vous ne souhaitiez pas m’accompagner…
— Au contraire ! assurai-je. C’est donc que vous prenez cette lettre au sérieux !
— Suffisamment pour nous rendre quelques jours en villégiature dans le Hampshire. Le grand air nous fera le plus grand bien.
— Quand y allons-nous ?
— Combien de temps vous faut-il pour préparer votre valise, Watson ?
— Allons, Holmes, vous ne prétendez tout de même pas partir aujourd’hui ?

*

Nous partîmes le jour même pour le Hampshire. Après réflexion, je ne pouvais qu’adhérer à l’empressement de mon ami : si notre correspondant était vraiment menacé de mort, mieux valait lui venir en aide au plus vite.
Malgré la taille modeste d’Overton, le chemin de fer ralliait la bourgade depuis plus de trente ans. Aussi, Holmes et moi prîmes le train jusque là. Nous débarquâmes sur le quai en milieu d’après-midi. La gare se situait à plusieurs centaines de yards du village. Je pestai intérieurement de devoir porter mes bagages jusque là. Par bonheur, nous découvrîmes un fiacre prêt à convoyer les nouveaux arrivants vers le hameau ou jusqu’aux fermes à l’entour.
Holmes engagea tout de go la conversation avec le cocher au sujet du prix de la course, puis dévia sur la famille des Baldwin. J’admirais mon ami pour sa facilité à obtenir les renseignements désirés sans que son interlocuteur ne se rendît compte qu’il s’agissait là du réel motif de la discussion.
— Le bonhomme était prêt à vous dresser toute l’histoire des Baldwin, soufflais-je à l’oreille de mon ami lorsque nous nous installâmes à l’intérieur du véhicule, mais cela me paraît peu utile à notre affaire.
— Au contraire, rétorqua Holmes.
Il n’ajouta rien : le cocher venait de lancer le fiacre et les chaos de la route empêchaient de poursuivre confortablement la conversation. Je repensai à ce que l’homme venait de nous apprendre. Le capitaine Robert Baldwin, originaire d’Overton, devait sa notoriété à la guerre de Crimée à laquelle il avait pris part trente ans plus tôt. Il était l’un des rares survivants de la désastreuse charge de la brigade légère lors de la bataille de Balaklava en 1854.
Après le conflit, Baldwin avait servi dans les Indes avant de regagner sa région natale en 1865 pour épouser une jeune femme qui lui avait donné un fils. Son épouse, une riche héritière, lui avait permis de vivre sur un grand pied. Elle était toutefois décédée quelques années plus tard dans un tragique naufrage. Depuis, Baldwin et son fils vivaient dans leur gentilhommière à quelques miles d’Overton, en bonne entente avec leurs voisins.
Le fiacre poursuivit sa route tandis que je réfléchissais. Il s’engagea tout d’abord dans la Kingsclere Road en direction du village, avant de bifurquer sur la droite juste après l’église paroissiale et de s’éloigner du hameau.
L’allure rapide imposée par le cocher à son cheval nous permit d’atteindre la propriété des Baldwin en moins d’une demi-heure. Notre véhicule fut toutefois arrêté au portail par deux policiers qui nous intimèrent l’ordre d’en descendre. Un coup d’œil à travers la grille me permit de découvrir d’autres agents inspectant le parc autour de la maison.
— Que se passe-t-il à votre avis ? demandai-je étonné à Holmes.
— Je crains, mon cher Watson, que nous n’arrivions trop tard.
Un frisson me parcourut. Mon ami, hélas, ne se trompait pas. L’inspecteur qui dirigeait les opérations vint à notre rencontre.
— Monsieur Sherlock Holmes ! s’avança-t-il enthousiaste. Un de mes hommes m’a prévenu, mais je n’osais en croire mes oreilles !
Il secoua vivement la main de mon compagnon, tout en se présentant :
— Je suis l’inspecteur Paul Morton.
— Enchanté, répondit Holmes.
Il me désigna d’un geste de la main.
— Voici mon compagnon de voyage, le docteur Watson.
L’inspecteur m’accorda un bref regard avant de reporter son attention sur mon ami :
— Monsieur Holmes, je sais de quels exploits vous êtes capable, mais par quel prodige avez-vous pu arriver si vite ?
— Je vous dois quelques éclaircissements, monsieur l’inspecteur. Jonathan Baldwin m’a écrit, me priant de venir. J’ai reçu sa lettre ce matin.
— Voilà qui explique votre présence, fit Morton pensif. J’ai cru un instant que vous aviez des pouvoirs surnaturels.
— Que se passe-t-il ici ? demandai-je tout en subodorant la réponse de l’inspecteur.
— Jonathan Baldwin a été assassiné, confirma ce dernier.
— Nous aurions dû nous presser ! m’exclamai-je désemparé.
Nous n’aurions toutefois pas pu être plus rapides : sous l’impulsion de Holmes, nous avions pris le premier train pour Overton.
— Le jeune homme est décédé cette nuit, expliqua Morton. Il a dû vous écrire hier. Quand vous avez reçu sa lettre, il était déjà mort. Vous n’auriez pu le sauver, docteur.
— Monsieur l’inspecteur, intervint mon compagnon, j’ai reçu un appel à l’aide qu’il m’est à présent impossible d’honorer. Par contre, je souhaite que justice soit rendue en démasquant le coupable. Accepteriez-vous de m’associer à votre enquête ?
— Monsieur Holmes ! se récria Morton ravi. Tout l’honneur est pour moi !
L’inspecteur nous fit signe de le suivre jusqu’à la résidence des Baldwin. Il nous conduisit le long d’une des façades latérales jusqu’à un grand orme qui jouxtait le bâtiment.
— Nous ignorons l’identité de l’assassin, mais nous savons comment il a procédé. C’est somme toute assez simple.
— C’est encore trop tôt pour le dire, rétorqua Holmes.
— Oh ! Vous allez le constater par vous-même !
L’inspecteur désigna des marques sur le tronc de l’arbre.
— Regardez, invita-t-il, les traces laissées par le criminel lors de son escalade.
Le policier indiqua ensuite du doigt une branche à plusieurs mètres de hauteur, aboutissant à une fenêtre ouverte dont la vitre était brisée.
— C’est la chambre de Jonathan Baldwin. L’assassin a cassé un carreau, ouvert la fenêtre et pénétré à l’intérieur de la pièce.
— Et ensuite ? demandai-je.
— Il a étranglé le jeune homme pendant son sommeil et s’est enfui. Vers midi, un des valets a découvert son cadavre. Nous sommes ici depuis plusieurs heures à relever les indices. Mes hommes ont également interrogé le personnel, ainsi que le père du garçon.
— La dépouille a-t-elle été emportée ? questionna Holmes.
— Pas encore, mais cela ne saurait tarder : le médecin est passé peu avant vous pour délivrer le certificat de décès.
— Pouvons-nous visiter la chambre et examiner le corps ?
— Bien entendu.

*

La chambre de Jonathan Baldwin était spacieuse. Le long d’un mur, sur le lit, reposait le corps du jeune homme recouvert d’un drap blanc. Holmes parcourut la pièce des yeux, relevant chaque détail, puis il se dirigea vers la fenêtre au carreau brisé. Celle-ci, ouverte, permettait le passage d’un homme. Mon compagnon s’agenouilla et examina brièvement le sol.
— Inspecteur, lança-t-il, quelqu’un a-t-il fait le ménage dans cette chambre ?
— Non, assura Morton, tout est resté dans l’état où le domestique l’a trouvé.
— Bien, se contenta de répondre Holmes.
Après ce court échange, nous nous décidâmes à examiner le cadavre. Morton souleva le drap qui le couvrait. La victime était jeune : l’inspecteur nous précisa par la suite que Jonathan venait de fêter ses dix-neuf ans. Son visage, ses bras, ses mains, tout dénotait en lui le jeune homme soigné, élégant.
— C’est avec ce linge qu’on l’a étranglé, précisa Morton, en désignant un tissu blanc à côté du corps. Le médecin l’a dénoué afin de l’examiner.
Le cou du garçon portait en effet des traces de strangulation. Tandis que nous fixions cette scène morbide, l’attention de mon compagnon se porta sur la photographie d’une ravissante jeune femme placée sur la table de nuit. Il s’agissait d’un ferrotype, procédé qui commençait à tomber en désuétude.
— Le portrait n’est pas tourné vers le lit, fit remarquer Holmes, y avez-vous touché ?
— On l’a retrouvé sur la couche, contre le flanc du garçon, répliqua l’inspecteur. Sans doute s’est-il débattu pendant qu’on l’étranglait et l’a renversé. Nous l’avons remis sur la table de nuit pour faciliter la tâche du médecin.
Tandis que mon compagnon observait la photographie, Morton reprit :
— Je suppose que cela n’a guère d’importance de toute manière.
— Il ne faut négliger aucun détail, trancha Holmes.
Son regard revint sur le corps du jeune homme étendu devant nous.
— Dîtes-moi, inspecteur, questionna mon ami, qui est donc le praticien qui l’a ausculté ?
— Le docteur Sherman, le seul qui officie à Overton.
— Le qualifierez-vous de compétent ?
— Eh bien, lâcha Morton un peu gêné, c’est le médecin du village…
— Peu habitué à des scènes de meurtre, je suppose.
— Je peux requérir un médecin légiste de Southampton, mais la cause de la mort me paraît si évidente…
Holmes se tourna vers moi.
— Watson, me lança-t-il, puisque vous êtes médecin vous-même, examinez la victime et dîtes-moi ce que vous en pensez. Je ne doute pas que vos capacités dépassent celles d’un praticien de la campagne.
Mon compagnon avait la fâcheuse manie de me mettre au défi de manière régulière. Là, c’était encore pire : il mettait mes capacités de docteur en cause. J’étudiai alors de près le cadavre.
— Ma foi, Holmes, je peux déjà vous confirmer le moment du décès. La rigidité du corps a atteint son intensité maximale : Jonathan Baldwin est bien mort cette nuit.
— Très bien, Watson, mais encore ?
— Eh bien…, hésitai-je.
— Les traces de strangulation ne vous paraissent-elles pas bien faibles ?
— Maintenant que vous le dites, admis-je faiblement.
— Avez-vous remarqué que le coussin est humide ? Le garçon a salivé abondamment, sans doute pendant plus d’une heure, au point que ce n’est pas encore sec.
— Que voulez-vous dire, Holmes ? demandai-je.
— Que Jonathan Baldwin est mort empoisonné.
— Pardon ? intervint Morton tout à coup. Pourquoi l’assassin se serait-il donné cette peine avant d’étrangler le garçon ? Il suffisait de l’étouffer.
Holmes était sans conteste expert en toxicologie. S’il affirmait que la victime avait été empoisonnée, c’était certainement le cas. Je ne pus cependant pas m’empêcher d’ajouter :
— Pourtant, je ne vois pas d’irritation dans la bouche, ni sur la peau. Aucun marque externe du poison.
— Il existe des produits toxiques ne laissant presque aucune trace. Certaines plantes orientales, par exemple.
— Qu’est-ce que cela change à l’affaire ? demanda Morton sur la défensive. Le coupable a pénétré par la fenêtre et tué le garçon, peu importe la méthode.
— Monsieur l’inspecteur, trancha Holmes, personne n’est entré par cette fenêtre.
— Quoi ? Et le carreau brisé ?
— Je n’ai trouvé des éclats de verre qu’à l’extérieur, au pied de la façade. Rien dans la chambre. On a cassé la vitre depuis l’intérieur.
— Allons ! protesta Morton. L’assassin a bien dû entrer !
— Pas par la fenêtre, en tout cas, insista Holmes.
Devant nos airs ébahis, mon compagnon ajouta :
— Tout ceci n’est qu’une médiocre mise en scène pour cacher l’empoisonnement et vous égarer sur une fausse piste. Cette affaire que vous aviez pensée si simple…
— …est en réalité bien plus complexe, compléta l’inspecteur. Je me rends à vos arguments, monsieur Holmes. Je suis impressionné par la rapidité de vos déductions. Vous avez réduit à néant les conclusions de mon enquête, mais je vous suis reconnaissant pour cette leçon.
— Oh ! fit mon ami sur un ton modeste. Je n’ai fait qu’observer. Maintenant, il nous reste à trouver le coupable.
— Avez-vous une piste ?
— Oui. L’assassin se trouve dans cette maison.

*

Le capitaine Robert Baldwin paraissait très affecté par la mort de son fils. Ravi de voir le célèbre Sherlock Holmes se charger de l’enquête, il proposa aussitôt de nous loger, ce que nous acceptâmes de bonne grâce, puisque cela facilitait nos investigations. Je repensais à l’affirmation de mon compagnon. Un familier du jeune homme l’avait-il tué ?
Le lendemain, nous commençâmes par interroger Cyril Woodley, le valet qui avait découvert le corps du garçon. Il confirma ce que l’inspecteur Morton nous avait révélé la veille à son sujet.
— Depuis combien de temps êtes-vous au service du capitaine Baldwin ? demanda Holmes.
— Plus de vingt ans. Il m’a engagé en rentrant des Indes.
— Vous avez donc vu Jonathan naître et grandir ici ?
— Oui, lâcha le serviteur d’une voix brisée, ce qui vient d’arriver, c’est…
Il ne termina pas sa phrase, visiblement ému. Nous restâmes une minute silencieux.
— Allez-vous trouver l’assassin ? demanda l’homme tout à coup.
— Nous ferons tout notre possible, monsieur Woodley. Mais vous nous y aiderez grandement en répondant à nos questions.
— Bien entendu !
— Avez-vous entendu du bruit cette nuit-là ? Des cris qui auraient pu être des appels au secours du garçon ?
— Non, rien.
— Jonathan Baldwin vous semblait-il nerveux ces derniers jours ? Vous a-t-il fait part de ses inquiétudes ?
— Il avait l’air préoccupé, reconnut le serviteur. Mais, de toute manière…
Il s’arrêta une nouvelle fois.
— Qu’alliez-vous ajouter, monsieur Woodley ? le pressa Holmes.
— À la mort de sa mère, monsieur Jonathan est devenu mélancolique. Il a depuis toujours arboré une mine plutôt sombre. Aussi, j’aurais du mal à vous dire s’il avait des soucis particuliers ou non…
— Le portrait de sa mère orne la table de nuit de sa chambre, n’est-ce pas ?
— Oui, il lui était très attaché.
— Quand donc est-elle décédée ?
— Il y a sept ans. Monsieur Jonathan avait douze ans.
— Comment est-ce arrivé ?
— Un malheureux naufrage. Le capitaine avait emmené son épouse pour une courte croisière sur la Tamise. Une péniche a percuté de plein fouet leur bateau, qui a sombré dans le fleuve. Madame Baldwin s’est hélas noyée. Son mari, lui, a survécu au drame.
— Jonathan était resté à Overton, j’imagine ?
— Oui.
Holmes réfléchit quelques instants, avant de reprendre :
— Monsieur Baldwin n’a-t-il pas songé à se remarier ?
— Le capitaine a plus de soixante ans, fit Woodley en guise de réponse.
— Ce n’est pas une raison, rétorqua Holmes.
— Eh bien, reprit le serviteur gêné, il y a une rumeur qui court, mais je ne sais si…
— Contez donc la moi, insista mon compagnon.
Woodley hésitait à se faire l’écho des potins du village, mais se décida finalement :
— Monsieur Baldwin se rendait deux fois par mois à Basingstoke à l’invitation du capitaine Lawrence Auster, qui faisait partie du même régiment que lui en Crimée. Ce dernier est mort l’année passée, laissant une fille, Helen Auster. Le capitaine continue cependant à s’y rendre en visite.
— Peut-être souhaite-il s’assurer qu’elle ne manque de rien ?
— Sans doute, monsieur Holmes, mais les mauvaises langues affirment que le capitaine lui fait la cour. Elle est encore jeune et, paraît-il, fort séduisante.
— Eh bien, monsieur Woodley, je vous remercie, fit Holmes, vous m’avez été d’un grand secours.
Après que le valet fut sorti de la pièce, je me tournai vers mon compagnon :
— Je vois mal ce qu’on peut tirer de ces vieilles histoires et de ces ragots.
— Patience, rétorqua Holmes, les pièces du puzzle se mettent peu à peu en place, mais il me manque encore quelques éléments.
— Que faisons-nous à présent ?
— Interroger le père de la victime, je pense que cela s’impose.

*

Le capitaine Baldwin nous reçut après dîner dans son fumoir.
— L’odeur du tabac ne vous incommode pas, j’espère ? nous demanda-t-il.
— Je fume moi-même du Schippers Special, lui assurai-je.
Holmes se contenta de sortir sa pipe en terre noire que je lui connaissais et qui était la compagne de ses réflexions les plus profondes. L’officier, de son côté, alluma un cigare et en tira une bouffée.
— Fumer m’apporte une forme de tranquillité, expliqua-t-il d’une voix grave.
Il souffla quelques volutes de fumée dont il suivit des yeux le parcours dans la pièce.
— N’est-ce pas une allégorie de nos existences ? questionna-t-il sans nous regarder. Nous finissons tous en fumée.
Mon ami ne répondit rien, respectueux du deuil du vieil homme. Celui-ci poursuivit son monologue :
— J’ai échappé cent fois à la mort, monsieur Holmes, que ce soit en Crimée ou dans les Indes. Je suis un des survivants de la charge de cavalerie dans la Vallée de la Mort à Balaklava.
— Oui, j’ai entendu parler de vos faits d’arme.
— Sans doute était-il injuste de bénéficier d’une telle protection de la providence. Le destin a voulu rétablir les comptes : il s’est vengé sur mes proches. Margaret. Jonathan à présent.
Baldwin fut pris d’une quinte de toux. Je l’avais observé avec attention tandis qu’il parlait. Son chagrin semblait profond, mais était-il tout à fait sincère ? Je brûlais de demander à mon compagnon ce qu’il pensait.
— Puis-je vous aider de quelque manière dans votre enquête ? demanda l’officier.
— Jonathan vous a-t-il parlé de ses craintes ?
— Que voulez-vous dire ?
— Des menaces de mort qui auraient pu peser sur lui.
— Vous me l’apprenez, lâcha le vieil homme étonné.
Holmes changea tout à coup d’angle d’attaque.
— Pourriez-vous me parler du naufrage sur la Tamise auquel vous avez survécu ?
Baldwin dressa la tête sur-le-champ. Je crus lire dans ses yeux un éclair farouche. L’homme reprit cependant peu à peu son calme :
— J’y ai perdu Margaret, mon épouse. Vous comprendrez que je n’aime guère parler de ce drame.
— Quand il a appris la triste nouvelle, Jonathan s’est mis en colère contre vous, n’est-ce pas ?
— Comment le savez-vous ?
— Il avait douze ans, adorait sa mère. Vous revenez sans elle…
— Eh bien, reconnut le capitaine, nos relations furent difficiles pendant quelques mois. Il me répétait sans cesse : dans un naufrage, les femmes et les enfants d’abord !
— Et ce n’était pas le cas ?
— Monsieur Holmes, ce n’était pas un paquebot, mais un petit bateau de plaisance, sans canots de sauvetage. Tout s’est passé bien trop vite. Jonathan ne voulait pas comprendre, m’accusant d’être responsable de la mort de sa mère. Il lui a fallu longtemps pour surmonter le drame.
— Et depuis ? Vos relations étaient-elles redevenues bonnes ?
— Ma foi, pas mauvaises. Il y avait évidemment toujours ce naufrage entre nous. Je ne pouvais pas l’effacer.
— Bien entendu.
Nous nous tûmes quelques instants, nous contentant de fumer en silence.
— Parlez-moi un peu des poisons que vous avez ramenés des Indes, monsieur Baldwin, lâcha mon ami tout à trac.
— Quoi ? lâcha l’officier abasourdi.
— Vous avez bien compris ma question.
— C’est-à-dire que je m’étonne ! Avez-vous le don de double-vue, monsieur Holmes ?
— Aucunement, capitaine, mais je vous saurais gré de me répondre.
Baldwin, d’un geste nerveux, écrasa le reste de son cigare dans le cendrier à côté de lui.
— Je me trouvais cantonné dans le Nord-Est du Pendjab, expliqua-t-il. Un de mes domestiques indiens avait quelques connaissances des plantes locales et s’en servait pour se débarrasser des animaux nuisibles. J’ai ramené quelques-uns de ces produits, pensant qu’ils pourraient également m’être utiles ici.
— Vous êtes-vous déjà servi de l’un d’entre eux ?
— Depuis que je suis en Angleterre, je n’en ai usé qu’une seule fois contre un maudit renard qui dévastait nos poulaillers, il y a de ça quatre ou cinq ans.
— Où conservez-vous ces produits ?
— Dans la bibliothèque.
— Il me plairait de les voir, fit mon ami. J’avoue être féru de toxicologie.
— Eh bien, soit ! fit Baldwin en se levant. Suivez-moi !
La pièce attenante abritait une bibliothèque. Des dizaines de livres reliés ornaient les étagères. Notre hôte s’approcha d’un secrétaire et en ouvrit le volet. Puis il fit glisser un des petits tiroirs, découvrant une série de petits flacons en verre.
— Voilà, monsieur Holmes, tout est là.
Mon compagnon s’avança vers le bureau et sortit les différentes fioles du tiroir, les inspectant du regard.
— Comme vous le voyez, précisa l’officier, ce n’est pas grand-chose. Peut-être aurais-je mieux fait de m’en débarrasser.
— Sans aucun doute, fit Holmes d’un ton froid. Il n’est pas bon de conserver de tels produits dangereux à la portée de tous. Qui savait que vous les conserviez dans ce tiroir ?
— Je ne sais pas, rétorqua Baldwin, mais je ne m’en suis jamais vraiment caché.
— Meat’ha Zuhur, fit mon ami en lisant l’étiquette d’un des flacons.
— C’est un poison assez virulent, expliqua l’officier, tiré des racines d’une plante poussant au Népal.
— Capable de tuer un homme, ajouta Holmes.
— À forte dose, sans doute.
— Le flacon est vide, monsieur Baldwin.

*

Le soir tombait. Comme mon compagnon regagnait sa chambre, je l’apostrophai :
— Ne me dites pas que vous comptez rester dormir ici !
— Eh bien oui ! Il commence à faire nuit et nous aurons une journée chargée demain.
— Enfin, Holmes, et le capitaine ? Ne craignez-vous pas qu’il…
— J’ai l’impression, Watson, que vous avez tiré quelques déductions de notre entretien avec monsieur Baldwin.
— Certes ! m’exclamai-je.
— Accompagnez-moi dans ma chambre, invita Holmes, nous allons converser de tout cela.
Je le suivis jusque là et m’installai dans un fauteuil crapaud, tandis que mon ami s’asseyait sur le lit.
— Alors, Watson, dites-moi.
— L’affaire me paraît fort simple, exposai-je. Le capitaine a tué son fils en l’empoisonnant.
— Et comment êtes-vous arrivé à cette intéressante conclusion ?
— C’est évident : le produit employé était dans son secrétaire.
— En ce cas, pourquoi aurait-il accepté de nous montrer ses poisons ?
— Vous l’avez brusqué, Holmes, en affirmant savoir qu’il en possédait. Prétendre le contraire eût été reconnaître son crime. Il a joué la surprise lorsque vous avez découvert le flacon vide.
Mon compagnon me fixa en silence. Je lui fis signe que j’avais achevé ma démonstration.
— C’est tout ? interrogea-t-il. Et le mobile ? Pourquoi aurait-il tué son propre fils ?
— Une question d’argent, à mon avis. Margaret était riche. Sans doute Jonathan devait hériter d’elle, mais Baldwin exerçait la tutelle sur la fortune. Voulant se remarier, il risquait de la perdre et…
— …et il tue son fils. Décidément, Watson, vous avez beaucoup d’imagination !
Holmes arborait un petit sourire amusé, comme si, une fois de plus, je m’étais ridiculisé. Je ne m’avouai toutefois pas vaincu.
— Souvenez-vous de l’affaire de la bande mouchetée, contrai-je. Le criminel n’avait pas hésité à tuer sa propre fille pour une question d’argent !
— Sa belle-fille.
— Holmes, protestai-je, avouez tout de même que ma théorie est plausible !
— Il faut partir des faits pour bâtir une théorie. Vous faites juste l’inverse, Watson : vous inventez une théorie et vous torturez les faits pour les faire cadrer avec elle. C’est une erreur capitale.
Je grimaçai désappointé.
— N’importe qui pouvait s’emparer du poison dans le secrétaire, expliqua Holmes. Donnez-moi un seul élément probant de la culpabilité de Baldwin. Il me faut un fait, pas une supposition.
Je réfléchis : mon ami était d’une intelligence largement supérieure à la mienne, mais je cherchai malgré tout à relever le défi.
— Je sais ! m’exclamai-je. Le coupable a pris la peine de mettre en scène l’étranglement du garçon pour cacher l’utilisation du poison. Qui aurait eu intérêt à ce que l’enquête ne remonte pas jusqu’à Baldwin, si ce n’est Baldwin lui-même ?
— Précisément, Watson. Je suis fier de vous : vous avez très bien suivi le raisonnement de l’assassin.
— Alors ? Nous n’allons pas dormir sous le même toit que lui !
— Bonne nuit, Watson, se contenta de répliquer Holmes. Demain matin, nous avons une course à faire.

*

Mon sommeil fut agité cette nuit-là. Pourquoi mon ami persistait-il à ne pas se méfier du capitaine Baldwin ? Je me réveillai en sursaut plusieurs fois, pensant entendre du bruit dans ma chambre. Ce n’était à chaque fois que de fausses alertes.
— Vous avez mal dormi, Watson ? me demanda Holmes le lendemain d’un ton que je pris moqueur.
Je grommelai une vague réponse. Après avoir pris une petite collation, nous nous rendîmes à Basingstoke. Mon compagnon avait en effet décidé de rendre visite à Helen Auster. Celle-ci nous reçut fort aimablement dans son salon : le capitaine Baldwin l’avait déjà avertie du décès de son fils et de notre présence chez lui
Melle Auster était plutôt séduisante. Le vieil officier lui faisait-il la cour de bon ? La différence d’âge me paraissait considérable. Ou n’était-ce là que conte de bonne femme sans intérêt, colporté par méchanceté ou intérêt malsain ?
— Monsieur Holmes, je ne m’attendais guère à votre visite, lança-t-elle à mon ami.
— Mademoiselle, rétorqua ce dernier d’un ton fort civil, je pense que vous pouvez m’être de quelque secours dans cette affaire.
— Ah bon ? s’étonna la jeune femme. Je ne connaissais que très peu Jonathan…
— Le jeune homme est déjà venu ici par le passé.
Le ton de Holmes indiquait qu’il s’agissait d’une constatation, non d’une question.
— Ma foi, oui, reconnut notre jolie interlocutrice. Il accompagnait à l’occasion son père lorsque celui-ci venait visiter le mien.
— Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?
— C’est-à-dire…
Les joues de la jeune femme s’empourprèrent.
— Pardonnez ma hardiesse, reprit mon compagnon, mais étiez-vous amoureuse de lui ?
— Pas du tout, monsieur Holmes, rétorqua-t-elle d’un ton vif. Excusez à votre tour ma franchise : Jonathan n’était qu’un gamin taciturne, secret, un peu bizarre.
— Un garçon très intelligent.
— Possible.
— Plutôt bien fait de sa personne.
— Il tenait de sa mère, c’est vrai.
— Il venait d’avoir dix-neuf ans.
— Sans doute, mais j’en ai huit de plus, avoua la jeune femme. Jonathan a toujours été un enfant à mes yeux. Croyez-moi, je n’éprouvais aucun intérêt pour lui.
Melle Auster paraissait sincère. De mon côté, j’étais un peu étonné des questions de mon compagnon. Il en vint toutefois au sujet qui nous préoccupait :
— D’après la rumeur, son père vous ferait la cour.
— J’ai appris l’existence de ce commérage, monsieur Holmes, et depuis je ne sais que penser.
— Comment cela ?
— Mon père, sur son lit de mort, a fait jurer au capitaine Baldwin de s’assurer que je ne manque jamais de rien. Ils avaient servi dans le même régiment, voyez-vous.
Holmes opina de la tête. Ceci, nous le savions déjà.
— Il se montre depuis quelques mois fort prévenant à mon égard, poursuivit la jeune femme, mais il ne s’est jamais déclaré. J’ignore s’il faut voir dans ses attentions plus que le respect de la promesse faite à son ami.
— Pourquoi donc cette gêne au sujet de Jonathan ? questionna mon compagnon.
— Il est venu me trouver voici deux semaines. Je ne l’avais pas vu depuis plusieurs mois. Il était en proie à une vive agitation.
— Que voulait-il ?
— Jonathan m’a tenu un discours assez décousu. La rumeur était également parvenue à ses oreilles et j’ai tout d’abord cru qu’il faisait une crise de jalousie.
— Le jeune homme avait-il par le passé manifesté un quelconque intérêt à votre endroit ?
— Non, c’est pour cela que sa visite me parut étrange. À la fin, je le renvoyai, convaincue d’une extravagance de sa part. Jonathan a toujours été mystérieux.
— Vous a-t-il parlé de sa mère ?
— Il l’a évoquée mais ses propos étaient si décousus que je ne pourrais vous les répéter.
— Merci, mademoiselle Auster, comme je l’avais pensé, vous m’avez été d’un grand secours.
— Vraiment ?
Lorsque nous quittâmes la maison, j’interrogeai Holmes :
— Êtes-vous convaincu à présent ?
— Certes, tout me paraît clair désormais.
— J’ai donc eu raison, lâchai-je, le capitaine Baldwin est bien le coupable !
Mon compagnon me jeta un regard sévère :
— Watson ! Vous revenez avec cette histoire grotesque ?
— Enfin, m’exclamai-je, c’est évident ! Jonathan, amoureux en secret de mademoiselle Auster, s’est mis en travers des projets de remariage de son père.
— Mon bon Watson, vous continuez à essayer de plier la réalité à votre théorie.
— Bon, fis-je irrité, quelles sont alors vos conclusions ?
— Il est temps pour nous de retrouver l’inspecteur Morton, fit Holmes, j’imagine qu’il est tout aussi impatient que vous de mettre un terme à cette triste affaire.

*

Nous retrouvâmes Morton au commissariat de Basingstoke. L’inspecteur nous reçut immédiatement.
— Monsieur Holmes, s’enquit-il, votre présence signifie-t-elle que vous avez découvert un élément capital ?
— Le coupable, monsieur l’inspecteur, rétorqua mon ami simplement.
— Un des domestiques ? Vous aviez assuré qu’il se trouvait dans la maison.
— Au moment où nous en avons discuté, oui. Plus maintenant.
— J’ose espérer qu’il ne s’est pas enfui ! s’alarma Morton.
— Non, mais vous serez pourtant bien en peine de l’emprisonner, rétorqua Holmes amusé.
— Je ne comprends pas.
— L’assassin n’est plus de ce monde : il s’agit de Jonathan Baldwin lui-même.
Je jetai un regard abasourdi à mon compagnon.
— Holmes ! m’écriai-je atterré. C’est la victime !
— Je le sais bien, m’assura-t-il.
— Votre prestige est immense, monsieur Holmes, intervint l’inspecteur, et j’aimerais vous croire sur parole, mais…
Mon ami toussota, comme pour réclamer le silence, et d’un ton très docte, commença sa démonstration :
— Jonathan était un garçon tourmenté, inconsolable depuis la perte de sa mère adorée. Il a toujours considéré son père comme responsable de sa mort. Pendant des années, le garçon a ruminé sa haine et sa vengeance.
Holmes marqua une pause avant de reprendre :
— La rumeur d’un prochain mariage entre le capitaine et mademoiselle Auster a été la goutte qui a fait déborder le vase. S’est-il imaginé que Baldwin avait tué son épouse pour se remarier ? Ou craignait-il de voir la nouvelle venue s’installer dans les appartements de sa mère ? Toujours est-il que le jeune homme décida alors de passer à l’action. Ayant découvert où son père cachait les produits toxiques, il en a prélevé un.
— Mais pourquoi n’a-t-il pas tout simplement empoisonné le capitaine ? m’étonnai-je.
— Celui-ci était déjà vieux : le priver de quelques années de sa vie n’était pas suffisant. Jonathan voulait le voir traduit en justice pour ce qu’il pensait être le meurtre de son épouse, ce qui n’était évidemment pas possible. Par contre, il pouvait le faire accuser du meurtre de son fils. Prison et déshonneur étaient une peine bien plus lourde qu’une mort prématurée pour un officier.
Je restai bouche bée. Comment Holmes était-il parvenu à construire toute cette théorie ?
— Jonathan n’avait plus de goût pour la vie : en maquillant son suicide en meurtre, il pouvait par la même occasion faire accuser son père.
— Enfin, protestai-je. Un serviteur aurait pu tout aussi bien prendre le flacon de poison. Le jeune homme ne pouvait pas être certain d’impliquer le capitaine !
Mon compagnon ne put réprimer un petit sourire à mon adresse :
— Watson, c’est l’exacte réflexion que je vous ai faite hier soir. Pourtant, vous m’avez donné ce que vous pensiez être une preuve de la culpabilité de Baldwin.
Oui, je m’en souvenais à présent.
— Jonathan savait que son empoisonnement serait insuffisant pour faire accuser son père, reprit Holmes à l’adresse de Morton. Il décide alors d’une seconde mise en scène : son étranglement. Il laisse des marques d’escalade sur l’orme, brise la glace, et, après avoir pris le poison, serre un linge autour de son cou. Certes, il ne peut s’étouffer pour de bon, mais c’est suffisant pour le faire croire.
Holmes marqua une pause avant de reprendre :
— Pourquoi le coupable aurait-il pris la peine de cette mise en scène, si l’utilisation du poison accusait de toute manière le capitaine ? À moins que ce soit Baldwin lui-même bien sûr, qui devait à tout prix détourner les soupçons de lui.
— Mais ! protesta l’inspecteur Morton à son tour. Comment Jonathan pouvait-il être certain que la police se rende compte de la supercherie et découvre en définitive le poison ? C’était un grand risque ! D’ailleurs, si vous n’aviez pas été là, monsieur Holmes, nous aurions conclu à l’étouffement par strangulation du garçon.
— Jonathan le craignait. C’est précisément pour cela qu’il m’a écrit, juste avant de commettre l’irréparable, pour être certain que je démonte la mise en scène, si la police ne le faisait pas. Il n’avait toutefois pas prévu que je découvre toute la vérité.
— Monsieur Holmes, fit l’inspecteur admiratif, vous êtes prodigieux ! Mais comment faites-vous ?
— J’observe et j’use de mon raisonnement logique, rétorqua mon compagnon, voilà tout.
— Un instant, intervins-je.
— Oui, Watson ?
— Votre théorie est intéressante, Holmes, mais je ne vois pas en quoi elle serait plus plausible que la mienne.
— Qui est ? Ah oui, que le capitaine a empoisonné son fils…
— Précisément.
— Jonathan était un garçon fort intelligent, observa Holmes, mais il a pourtant fait une série d’erreurs. La première est d’avoir laissé la fiole vide dans le secrétaire de son père : sans doute voulait-il être certain de le voir accusé. Mais si Baldwin avait été l’assassin, il n’aurait jamais commis pareille faute, à moins d’être fort stupide.
— Le capitaine était peut-être convaincu de rester au-dessus de tout soupçon ?
— Ce n’est pas tout, poursuivit Holmes. Le poison utilisé laisse peu de traces mais n’est pas immédiat. Il lui faut une bonne heure pour agir. Si vous ressentez des douleurs à l’estomac, que vous crachez votre salive en permanence, n’allez-vous pas appeler à l’aide, Watson ?
— Certainement !
— Jonathan ne le fait pas : il se laisse volontairement mourir. Sans doute ne se doutait-il pas du temps que mettrait le poison à agir, mais il était alors trop tard pour changer de tactique.
— Vous marquez un point, Holmes, reconnus-je. Cela me paraît confirmer la thèse du suicide.
— Le jeune homme commet une dernière erreur, ajouta mon ami, celle de conserver la photo de sa mère : il aurait dû s’en débarrasser pour éviter que je ne devine son mobile. Ce n’est pas tout : au moment où il souffre le martyre, Jonathan prend le portrait contre lui pour se donner courage. Voilà pourquoi la photographie se trouvait à ses côtés.
— Quelle détermination malgré tout ! s’exclama Morton. J’ai presque de la peine pour lui : il est mort pour rien.
— Son plan a heureusement échoué, fit Holmes d’un ton froid, sinon vous arrêtiez un innocent, inspecteur.
— Certes.
— Qu’allez-vous dire au capitaine ? demandai-je tout à coup. Allez-vous lui révéler que son fils cherchait à l’impliquer dans un crime ? Le vieil homme ne mérite pas ce coup supplémentaire.
Holmes se tourna vers l’inspecteur :
— Cela dépend de la police à présent.
— Ma foi ! s’exclama Morton surpris de devoir prendre une décision. Jonathan étant mort, il n’y a pas lieu de poursuivre nos devoirs d’enquête.
Nous décidâmes d’une explication plus acceptable pour le vieux capitaine : désespéré, Jonathan s’était donné la mort en s’empoisonnant au moyen d’un produit toxique trouvé dans la bibliothèque, tout en mettant en scène son agression pour éviter que son père ne soit accusé de meurtre.
— Après tout, fis-je la réflexion à Holmes en quittant le Hampshire, cette théorie est tout aussi plausible, non ?
— Vous oubliez la scène que Jonathan a faite à Helen Auster. Ainsi que la lettre qu’il m’a envoyée.
— Tiens ! fis-je tout à coup. Baldwin doit bien se douter que son fils, s’il voulait simplement se suicider, ne vous aurait pas écrit !
— Sans doute, rétorqua mon ami, mais je pense qu’il préfère croire à ce pieux mensonge.
— Quelle affaire ! lâchai-je en guise de conclusion. Et dire qu’au départ je l’avais crue si simple !
Holmes ne répondit pas. Il resta d’ailleurs silencieux pendant le reste du trajet jusqu’à Londres. Je savais qu’il songeait encore à Jonathan Baldwin et à son terrible destin.



---

© Société Sherlock Holmes de France
Toute reproduction interdite