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Accueil » Fictions » Quelque chose que je sais de Jack...
par
Max B.
Ses autres fictions
Quelque chose que je sais de Jack... Septembre 14, 2009
Illustrations © Lysander


Cette lettre, je l'avais en permanence dans ma poche. Elle était adressée à mon fils Andrew, qui était tout ce qui me restait au monde depuis la disparition prématurée de mon cher époux suite à une rupture d'anévrisme. J'avais trouvé par hasard ce maudit courrier dans un de ses vêtements que je ravaudais. Comme bien souvent ces derniers temps, Andrew était rentré chez nous, sale, hirsute, hagard, livide, une poche de sa veste pendait, à demi arrachée. Le jour venait à peine de darder quelques froids rayons à travers les lames des persiennes de ma chambre. De le savoir courir les cabarets les plus mal famés de Londres avec sa bande de débauchés m'avait tenue éveillée dans les affres de l'inquiêtude toute la nuit, que j'avais passée à guetter son pas que j'aurais reconnu entre mille !!
Et comme bien souvent, j’avais lu de la culpabilité dans son regard lorsque ses yeux d'un bleu si délicat s'étaient plantés presque douloureusement dans les miens, et un désespoir tel que mon cœur de mère s'était brisé en mille morceaux. Il s’était blotti frileusement dans mes bras que j'avais grand ouvert pour l'accueillir, comme lorsqu’il était enfant, et que le grondement sourd du tonnerre l’avait effrayé. Ses larmes s'étaient mêlées aux miennes. Je n’avais pas eu besoin de sentir son haleine alourdie des relents aigres d’un mauvais alcool pour comprendre d'où il revenait, en compagnie de ces maudits amis contre lesquels je l'avais tant de fois mis en garde. L’odeur musquée et un brin écoeurante du parfum bon marché de je ne sais quelle créature vénale qui imprégnait sa veste m’avait agressé les narines tandis que j’oeuvrais tant bien que mal à essayer de la remettre en état. Ce garçon aurait tant eu besoin d’un père pour lui montrer le droit chemin….Feu mon mari, qui était un saint homme, ne l’aurait jamais laissé ainsi dériver, vous pouvez en être sûr!

J’attends un enfant de vous, disait cette lettre.
Si c’est un garçon, il aura la marque de naissance si caractéristique
que tous les hommes de votre famille ont à droite, juste sous l'omoplate.
Il vous sera difficile de nier votre paternité !
Une chance sur deux ! Peut-être que ce sera une fille…
Mais sinon, quel déshonneur !!
On doit pouvoir s’arranger, j’ai besoin d’argent.
Vous savez où me contacter.

Je l’ai montré à Andrew. Il m’a d’abord reproché de fouiller dans ses poches, et puis il s’est effondré, serrant sa tête entre ses mains. J’ai bien senti que si cette affaire venait à être révélée sur la place publique, il n’y survivrait pas !
Je ne pouvais pas payer, mon mari, en mourant, ne m’avait rien laissé, sinon la maison où nous habitions. Le manque d'argent m'avait obligé à en louer le premier étage à des particuliers…
Une maison et un nom, dont il me fallait défendre l'honneur...
Un nom jusque-là sans tache...
Un nom que ses ancêtres avaient rendu synonyme de bravoure sur bien des champs de bataille...
Il ne me restait plus qu'une seule solution...
UNE SEULE !!
Sans que j'ai besoin de trop insister, Andrew m'a remis les noms des 6 prostituées qui avaient régulièrement ses faveurs...

Ces quelques explications vous aideront peut-être à comprendre pourquoi j’ai suivi cette traînée à sa sortie de ce cabaret de Whitechapel où mon fils avait ses habitudes. Enfin, quand je dis qu'elle en est sortie, disons plutôt que le patron venait de la mettre à la porte manu militari ! Tous deux se disputaient âprement. Lui, sur le seuil, les deux poings sur les hanches, se redressant de toute sa petite taille, le menton jeté en avant. Elle, dans l'eau sale du caniveau, se tenant debout comme elle pouvait, les mains jointes dans une attitude de prière, essayant encore désespérément d’apitoyer le gargotier.
Elle si pathétique...
Lui si ridiculement dérisoire...

Deux policiers qui faisaient leur ronde s’approchèrent et voulurent savoir ce qui se passait. Tranquillement, comme si aucun danger ne rodait dans Whitechapel en ce dernier trimestre 1888...
Elle n’a plus un shilling et elle importune la clientèle pour se faire offrir à boire, leur expliqua le patron, un homme rougeaud qui respirait bruyamment. Mon établissement est respectable, ajouta-t-il, ne semblant pas trop le croire lui-même...
Méfiez-vous, l’éventreur rôde, rentrez chez vous, conseilla le plus âgé des policiers à la pocharde, qui, après un rôt sonore, le regarda avec dégoût et émis d'une voix ébrieuse quelques doutes sur la vertu de l'auteur de ses jours. Dédaignant l'insulte, les deux hommes proposèrent de l’escorter jusqu’à son domicile. D’un geste obscène, elle refusa et s’éloigna, essayant de garder un semblant de dignité. Sa démarche cahotique trahissait bien l’abus qu’elle avait fait des boissons alcoolisées. Un de ses talons se cassa, elle trébucha, mit un genou en terre et se releva aussitôt, avant même qu’un des deux policiers n’ait eu le temps d’intervenir.
Quelle est votre adresse ? demanda le plus jeune que la situation avait l'air d'amuser.
Elle bredouilla le nom d’un asile de nuit non loin d’où nous étions. Je savais pertinemment qu’elle n’y logeait pas...
Mary Jane avait son propre logement, je ne savais pas où...
Maintenant, à l'heure que j'écris, je le sais, Miller's court...
Les 5 autres, je les avait tuées dans la rue. Martha Tabram, Catherine Eddowes, Polly Nichols, Elisabeth Stride, Annie Chapman...
Comme cela avait été chaque fois facile!
Parfois, j'avais semé des indices pour dérouter les policiers, les aiguiller sur de fausses pistes.
J'avais même envoyé quelques courriers...
Imitée ensuite, pour ma plus grande joie tant cela servait ma cause, par de mauvais plaisants. C'est à un de ceux-là que je devais mon surnom de Jack The Ripper...
Un petit malin avait même émis l'hypothèse que Jack serait en réalité Jill...
Un autre, qui disait écrire depuis l'enfer, avait même envoyé à la police un morceau de rein, pris je ne sais où, sur je ne sais qui...
Depuis l'enfer... Comme si l'enfer était ailleurs, inaccessible aux vivants...
Je sais maintenant, à force de roder dans ce Whitechapel où je n'avais jamais mis les pieds auparavant, que l'enfer est sur terre...
Ici...
Dans ce grouillement animal, dans cette misère, cette crasse, cette puanteur...
Cette perversion de tout ce qui est humain....
Ce réservoir de pulsions d'où ne peut émerger que le mal...

Je n'aurais pu espérer mieux que l'ampleur prise par ces évènements, le battage fait par la presse qui entretenait savamment un climat de terreur...
Londres vivait dans la peur...
Comme tout cela faisait on ne peut mieux mes affaires...

Une seule fois, j'ai bien cru me faire prendre. Alors que je rentrais chez moi tranquillement, un homme s’était inquiété frileusement de ce que la blouse blanche que je portais par dessus ma robe était maculée de sang. Je lui avait montré le contenu de ma trousse qui contenait tout l’attirail de la parfaite sage-femme, profession que j’avais exercée quelques années lorsque j’étais jeune fille.
J'avais vraiment tout prévu...
En s'excusant, l'homme s'était éloigné...
Qu'aurais-je fait s'il avait essayé de me retenir ?

Il me fallait aller jusqu'au bout de ma mission...
Après... advienne que pourra...

5 traînées...
Laquelle faisait chanter mon fils ?
Aucune, aucune n’était la bonne, aucune n’était enceinte, je les avais tuées pour rien ! Pour rien ? Pas sûr ! Bah, qu’importe, leurs vies étaient inutiles, personne ne les regretterait !
A qui une traînée peut-elle manquer ?
Aux hommes qui usent et abusent de son corps ?
Ont-elles seulement pour eux une identité ?

Mary Jane Kelly devait être la bonne... il ne restait qu’elle...
A moins que cette présumée grossesse ne soit un mensonge ? Mais pouvais-je courir ce risque ?
Pouvais-je le faire courir à mon enfant ?
La réponse était NON !
Définitivement NON !!

Mary Jane est entrée dans l’asile. Les policiers se sont éloignés. A peine eurent-ils franchi le coin de la rue qu’elle est ressortie, et, après un coup d'oeil dans la direction que les deux hommes avaient prise, elle s’est dirigée vers son domicile. J’ai continué ma filature que la lune presque pleine rendait facile, dans ces rues où l'éclairage publique n'avait pas encore pénétré...
Mary Jane, au bout d’un moment, a senti ma présence.
Présence que je n'avais pas essayé de cacher.
Ma victime devait se sentir traquée...
La sueur de l'angoisse devait couler entre ses omoplates, la peur nouer ses entrailles...
Qui est là, qui êtes-vous ? a demandé la fille Kelly d’une voix anxieuse qui s'est brisée sur la dernière syllabe...
Qui va là, que me voulez-vous ? a-t-elle ajouté. Sa voix est devenue stridente.
Elle a pressé le pas, se retournant sans arrêt, puis soulevant sa robe d'une main et ôtant ses chaussures d’un mouvement brusque du pied, elle s’est mise à courir quand elle a aperçu la porte de son domicile. Ses doigts tremblants n'ont pas réussi à introduire la clé tout de suite dans la serrure. Je l'ai rejoint sur le seuil, au moment qu'elle le franchissait.
Je ne lui ai pas laissé le temps de refermer la porte derrière elle. Je l’ai poussée à l’intérieur et tiré le verrou. J'ai ouvert ma trousse, sans me presser, jouissant de la terreur qui la paralysait, qui bloquait un cri dans sa gorge aux tendons saillants. Enfin, en la regardant droit dans les yeux, j'ai sorti mon scalpel de son étui. La lame a pénétré les chairs, tailladant, égorgeant, éventrant... Alors, çà a été comme si ma lame prenait vie...
Je l'ai regardée agir
Bondir,
Virevolter...
Eviscérer pour finir...
J’ai pu enfin m’arrêter…
A bout de souffle...
Mary Jane Kelly n’était pas non plus en position intéressante…

Délicieux euphémisme de cette hypocrite société victorienne qui n'en est pas avare...
Où le vice est tellement contenu, maintenu sous pression, que quand il jaillit, il va très haut, très loin, très fort….
Et les plus faibles n'y survivent pas...

Ne croyez pas que tout fut facile ! Ne croyez pas que je ne me suis pas interrogée sur le bien fondé de mes actes !!
Ma première victime, je ne l'ai pas tuée sans attermoiements et, une fois passée à l'action, sans un profond remord qui m'a fait vivre ensuite quelques nuits blanches.
Martha Tabram, oui, la pauvre Martha fut bien ma première victime.....
Qu'on n'en doute pas !
39 coups de couteau pour faire croire à l'acte d'un dément...
39 coups, mais pas un seul pour éventrer ou égorger...

Annie Chapman...
Ma première éventration, mue par je ne sais quelle pulsion.
Etre sûre que ce ventre ne pourrait plus donner la vie...
Et pour montrer que ce crime n'était aucunement un crime crapuleux, j'ai déposé devant son corps quelques pièces de menus monnaie...

Elisabeth Stride... Celle-là en fait, je ne l'ai pas tuée...
On m'a accusé de ce meurtre, mais je vous jure que j'en suis innocente...
"Pourquoi le nierais-je, alors que ma conscience est déjà si entachée ?
Je la suivais à sa sortie d'un de ces établissement où mon fils avait ses habitudes. Très rapidement, j'ai vu à la maigre lueur d'un lampadaire qu'un homme, quelques mètres devant moi, l'avait également pris en chasse. J'ai pris un certain plaisir à cette double filature: le suiveur suivi...
A un moment, je me suis retournée, par jeu, pour voir si moi-même je n'étais pas l'objet d'une filature...
Quel dommage que je ne puisse raconter cette amusante anecdote....
Dans un coin sombre, l'homme a sorti un couteau et m'a dérobée ma proie...
J'ai su par la presse que le ventre de la fille Stride était infécond...
L'homme... il m'a semblé reconnaître cette silhouette....
J'ai eu du mal à croire que ce soit lui...
J'ai continué ma filature, il s'est rendu exactement où je m'attendais à ce qu'il se rende, où je craignais qu'il se rende...
Dans un de ces clubs strictement masculins et très fermés où silence et discrétion sont de mise...
Confirmant ainsi mes soupçons...
C'était le frère d'un de mes locataires...

Non sans dépit, j'ai pris le chemin du retour.
Le hasard a voulu alors que je rencontre Catherine Eddowes....
Mais il n'y a pas de hasard...
La frustration m'avait rendue folle...
Catherine en a subi les conséquences...
Plus loin, sur un mur, j'ai écrit à la craie "Les juifs ne seront pas accusés pour rien"
Geste puérile, bien piètre vengeance, j'avais l'après-midi même été flouée par Moshe Levy, mon épicier...

Des traînées...
Ce ne sont que des moins que rien, me répétais-je à chaque fois, des rebuts de la société...
Dans un état de délabrement tel que leurs jours, de toute façon, étaient comptés...
Oserai-je avouer qu'ensuite, plus j'avançais dans mon sanglant parcours, plus je ressentais, à ma grande honte, un plaisir presque charnel à mes actes ?
Moi qui n'avais jamais rien connu de cet ordre avec mon défunt mari....
Mon dieu, j'ai honte, j'espère que personne ne lira jamais ces quelques lignes...

A l'heure que j'écris ce texte (ce faisant, j'accomplis ma catharsis), les souvenirs de ces exactions résonnent en moi avec une nette impression d' irréalité et d'étrangeté, comme s'ils appartenaient à quelqu'un d'autre, et me laissent avec un malaise diffus.
Les coucher sur ce vélin si blanc, si pur, pour m'en débarrasser à jamais...

Sur une petite table branlante, j’ai trouvé une feuille de mauvais papier sur lequel quelques lignes étaient griffonnées d’une écriture appliquée et très ronde que j'ai reconnue immédiatement. J'ai sorti la lettre de ma poche pour comparer. Pas de doute à avoir ! La putain Kelly était bien celle qui faisait chanter mon fils...

Je ne sais pas pourquoi, j'ai prélevé son coeur que j'ai mis dans un carton à chapeau que j'ai ensuite jeté dans la Tamise...

Et puis j'ai pris le chemin de mon domicile avec la satisfaction du devoir accompli, fredonnant allègrement un air du "Yeomen of the guards" de Gilbert et Sullivan, que j'avais applaudi quelques jours auparavant au Savoy Theater...

Le jour commençait à peine à poindre lorsque j’ouvris le plus silencieusement possible la porte du bas. J’ai eu tout juste le temps de faire un brin de toilette et de me changer que déjà, du premier étage, une voix joviale m’interpellait :
- Mme Hudson, pourrions-nous avoir notre breackfast, mon ami Holmes et moi ? !!!



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