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Accueil » Fictions » L'Aventure de l'arme absolue
par
Max B.
Ses autres fictions
L'Aventure de l'arme absolue Avril 2, 2009
Illustrations © Lysander


« S'il est un domaine où l'homme désespère de ne pas tutoyer l'absolu, c'est bien en matière d'armement » (Samuel Colt)

Londres, le 26 juin 1932.

L'histoire que je m'apprête à raconter ici appartient à ces "untold stories" que j'ai parfois évoquées, toujours de manière très laconique, dans les relations que je fis des affaires que nous vécûmes, mon vieil ami Sherlock Holmes et moi, pendant l'âge d'or que fut cette période bénie qui s'étala de 1881 à 1914.
Si, au crépuscule de ma vie, j'ai décidé de coucher sur le papier ces affaires non racontées, ce n'est pas tant pour que le public en ait connaissance que pour pouvoir, encore et encore, parler de mon ami Holmes, évoquer celui qui fut le meilleur des hommes depuis que le monde est monde, et ceci parce que j'estime avoir un devoir de mémoire envers lui !

Cette affaire commence un jour de la fin du mois de mars 1897, alors que je déjeunais avec mon agent, le regretté Sir Arthur Conan Doyle, dans un petit restaurant français. Un merveilleux saint-pourçain blanc de derrière les fagots* l'avait mis de bonne humeur et, la langue plus déliée qu'à l'accoutumée, il me raconta une histoire que lui avait rapportée le jour même un ami américain. Un gentleman (gageons donc que ce n'était sûrement pas un ressortissant du nouveau monde), voulant profiter des premiers beaux jours du printemps naissant, sort effectuer une promenade dominicale en famille. Comme il a souffert peu auparavant d'une sévère entorse encore imparfaitement consolidée, après quelques pas hésitants qui lui arrachent une légère grimace il juge plus prudent de prendre une canne pour soulager sa cheville encore fragile. Il demande donc aux siens de l'attendre quelques instants et retourne à son domicile. Lorsque son épouse, inquiète de ne pas le voir revenir, part à sa recherche, elle trouve la maison vide ! Nul ne le reverra jamais !
- Un bon sujet pour une nouvelle, non ? conclut Conan Doyle avec un grand sourire. Il savait pertinemment que certains de mes textes qu'il avait fait publier étaient sortis tout droit de mon imagination, qualité dont Holmes me prétendait dépourvu !
Si je m'étais douté que le jour même, Holmes et moi serions confrontés à un cas similaire !
Pour l'heure, j'oubliai rapidement cette histoire, tracassé que j'étais par l'état de santé de mon ami et le pressentiment omniprésent de l'imminence d'une catastrophe. Ce n'était pas, comme il y a encore quelques années, une inquiétude légitimée par l'appétence de Holmes pour la cocaïne et la morphine, deux substances nocives auxquelles il avait renoncé non sans mal pendant ce que d'aucuns ont baptisé le "grand hiatus", non, mais par le fait que, inactif, Holmes dépérissait littéralement et atteignait les cimes du désespoir(1), ou, comme il le dit lui-même un jour avec un lyrisme peu dans sa nature, les insondables et ténébreux abîmes du mal de vivre !
J'avouerais que le voir dans cet triste état me faisait presque regretter le temps qu'il trouvait un exutoire dans ces deux poisons qu'il avait baptisés du nom de "blanches idoles" (2). Car mon vieil ami était ainsi fait qu'il avait un besoin vital, une impérieuse nécessité de brûler la vie par les deux bouts*, soit par l'usage frénétique et effréné qu'il faisait de la cocaïne, soit par l'exaltation de l'humeur qui était sienne lorsqu'il était sur une affaire qui l'intéressait. Il pouvait alors rester plusieurs nuits sans fermer l'œil un seul instant, infatigable, l'acuité de son esprit semblant aller crescendo, de paire avec la puissance et la fulgurance de sa réflexion !

Mais je me laisse, comme souvent ces derniers temps, emporter par le flot de mon discours. La vieillesse m'a rendu logorrhéique, affligé en permanence d'une véritable diarrhée verbale qui fatiguerait mon entourage, si je n'étais pas seul, désespérément seul, puisque tous les êtres qui m'étaient chers ne sont hélas plus de ce monde !

Revenons donc à nos moutons*.
En ce mois de mars 97, une vague de grippe, dont la virulence ne fut dépassée que par celle de la grippe espagnole, 20 ans plus tard, avait fait une coupe sombre dans ma clientèle, déjà peu nombreuse du fait de mes fréquentes absences, et m'avait donné un peu de temps libre entre deux visites. Comme le restaurant où j'avais déjeuné avec Sir Arthur Conan Doyle était dans les parages de notre home de Baker Street et qu'une sombre inquiétude, comme je l'ai déjà dit, me taraudait, je décidai, après avoir pris congé de mon agent, d'aller prendre quelques nouvelles de mon ami.
Dans l'escalier du 221b, un inconnu me précédait, montant en ahanant les dix-sept marches de chêne clair qui menaient à notre porte. Notre chère Mme Hudson, agenouillée, était occupée à les entretenir à grand renfort d'encaustique et d'huile de coude. L'homme lui demanda d'une voix sifflante d'asthmatique s'il était possible d'être reçu par Mr Sherlock Holmes. Notre aimable logeuse se releva et alla frapper à notre porte. A l'invitation de Holmes, elle introduisit le visiteur. Je le suivis.
Mon ami était vautré dans un fauteuil, arborant sa mine sombre et farouche des mauvais jours qui le faisait encore plus ressembler à un de ces indigènes du nouveau monde tels que certains cirques les exhibèrent sans vergogne en Europe. L'air de notre salon était embrumé d'une épaisse fumée bleutée qui provenait de sa vieille pipe en merisier dans laquelle se consumait un mélange spécial qu'il faisait venir spécialement de Smyrne. Une odeur miellée s'en dégageait, qui vint me chatouiller désagréablement les narines. Curieusement, j'eus, pendant un instant fugace, l'impression que quelques volutes dessinaient un visage de femme, celui de feue mon épouse, ma chère Mary que j'avais tant aimée, jusqu'à ce qu'une mort cruelle me l'arrache. Comme elle me manquait !! Je secouai vigoureusement la tête pour chasser cette vision : plus rien, la forme avait disparu. J'avais sans aucun doute un besoin impératif de repos. !
Pendant ce temps, mon ami Holmes s'était redressé, et je devinai sans peine qu'il espérait que notre visiteur venait le solliciter pour une affaire un tant soit peu extraordinaire qui le sortirait de son marasme.
Situation tant de fois vécue....
Je détaillai l'inconnu : de petite taille, cheveux gris, son visage blafard était entièrement rasé. Un pince-nez aux verres rayés ne dissimulait qu'imparfaitement la vivacité et l'intelligence de son regard, regard que ternissait cependant une pointe de tristesse. Ses vêtements sortaient manifestement de chez le bon faiseur, mais le tissu noir brillait aux genoux et aux coudes, trahissant l'usure. Holmes en déduirait certainement un revers de fortune.
- Mr Holmes, vous fais-je l'effet de quelqu'un de sain d'esprit ? questionna-t-il abruptement sans même se présenter.
- Ne serait-ce votre gilet mis à l'envers, à cause d'un départ précipité et d'un très grand souci qui accapare tout votre esprit, vous m'avez l'air, et ne vous en vexez pas, tout à fait ordinaire ! Et quelle est donc cette affaire qui vous fait douter de votre raison ? Elle doit être d'importance pour que vous quittiez si précipitamment votre bijouterie !
- J'oubliais de me présenter, je vous prie de m'en excuser. Mon nom est Pettigrew, Anthelm Pettigrew....mais comment diantre avez-vous su que j'étais bijoutier ? Ma parole, vous m'avez l'air aussi perspicace qu'on me l'a dit ! J'exerce en effet cette profession, cet art, devrais-je dire. J'ai un magasin dans Broadbent Street. Ce qui m'amène....mais c'est une bien étrange histoire et j'hésite à vous la raconter, car je ne sais pas si vous allez me croire....
- Je suis habitué aux histoires qui sortent de l'ordinaire, Mr Pettigrew, mon ami Watson peut en témoigner, et je vous dirais franchement que ce sont celles que je préfère. Je suis donc d'autant plus à votre écoute.
Holmes débarrassa prestement un fauteuil du tas de journaux qui l'encombrait, puis se laissa tomber avec souplesse sur le canapé qui lui faisait face. Il joignit ses doigts tendus devant son visage dans une attitude d'écoute qui lui était familière.
- Prenez place dans ce confortable fauteuil qui vous tend obligeamment ses accoudoirs et dîtes-moi ce qui vous amène.
L'homme s'assit délicatement en se tenant les reins des deux mains. Lumbago, diagnostiquai-je in petto.
C'étaient là mes déductions à moi !
- Et bien voilà. Je suis donc bijoutier et horloger depuis presque 40 ans. Dans mon domaine, j'ai acquis une certaine réputation et certaines pièces d'horlogerie que j'ai conçues il y a 20 ou 25 ans se vendent maintenant un bon prix auprès des collectionneurs. Je me flatte d'être, plus qu'un artisan, un artiste, oui, Mr Holmes, un artiste !
Pettigrew s'arrêta et secoua la tête.
- Mais bon, je m'égare... Venons en aux faits ! J'ai depuis deux ans un associé, Mr James Philimore, un homme charmant et sans histoire....sans histoire, sinon celle qui m'amène à vous consulter, Mr Holmes ! Tous les dimanches, nous unissons nos solitudes –il est célibataire et je suis veuf- pour un déjeuner à son domicile, auquel est convié également mon beau-frère, célibataire aussi, Jack Flanders. Dimanche dernier, en milieu d'après-midi, nous sommes sortis de chez lui pour notre traditionnelle promenade digestive. Comme le ciel se chargeait de nuages menaçants, au bout de quelques pas, il jugea plus prudent de retourner chercher un parapluie. Il ouvrit la porte, entra......
Mr Pettigrew fit une pause pour préparer son effet dramatique et prit une profonde inspiration :
- Et nul ne l'a jamais revu ! termina-t-il avec emphase, des trémolos dans la voix.
Holmes, pendant le récit de l'horloger, s'était levé et arpentait nerveusement notre salon les mains jointes derrière son dos, buste fortement incliné vers l'avant. Il s'arrêta brusquement et se tourna vers Pettigrew.
- Vous avez vérifié les autres issues ?
- Bien sûr ! La maison est mitoyenne des deux côtés. Flanders est resté sur le perron pendant que j'allais à l'intérieur. Les fenêtres donnant sur l'arrière étaient fermées, à l'étage également. Je les ai vérifiées une à une. Cela semble impossible, Mr Holmes, et pourtant nous l'avons constaté !
- Qui était présent dans la maison à ce moment-là ?
- Juste son domestique qui m' a aidé à fouiller la maison. Flanders, pendant ce temps, était dans le vestibule, passage obligé pour qui veut sortir.
- Que pouvez-vous me dire sur ce Mr Philimore ?
- Peu de choses, à dire vrai, bien peu de choses ! Il y a un peu plus de deux ans, à la mort de ma chère épouse, j'ai connu une période de grand désespoir. La vie avait perdu toute saveur, je vivais comme par habitude, je crois même que j'aurais mis fin à mes jours si j'avais eu plus de courage. Je négligeai mon travail, ce qui entraîna la désaffection d'une bonne partie de ma clientèle. Et l'affaire que mon père, après toute une vie de labeur acharné, m'avait léguée florissante, périclita rapidement. C'est alors que je rencontrai Philimore qui m'amenai et des capitaux et un savoir-faire indéniable. Nous nous associâmes, et petit à petit, mon entreprise retrouva son lustre d'antan. Je ne savais rien des antécédents de mon associé qui me semblait mener une vie aussi droite et sans surprise que la mienne. Et comme depuis mon veuvage, tous les dimanches, je recevais pour déjeuner le frère de feue mon épouse, Jack Flanders, tout naturellement Philimore s'est joint à nous. Comme mon intérieur n'est pas très spacieux, il a proposé que nos repas se fassent à son domicile, beaucoup plus vaste. J'ai bien peur de n'avoir rien de plus à vous apprendre !!
- Et vous me demandez donc de le retrouver ?
- Oui, je ne suis pas très riche, Mr Holmes, mais je paierai ce qu'il faudra !
Holmes écarta cette promesse d'un geste de la main.
- Sachez que seule m'importe, Mr Pettigrew, la recherche de la vérité ! dit-il, un brin sentencieux.
Après nous avoir remis l'adresse de son associé, notre visiteur prit congé.
Je me gardais bien de demander à mon ami, qui, je le savais, l'attendait, de m'expliquer le mécanisme de ses déductions. Dissimulant mal sa déception, il me l'expliqua néanmoins :
- Vous vous demandez sans doute, Watson, comment j'ai su qu'il était bijoutier ? Tout d'abord, avez-vous remarqué son œil droit ? Il présentait les marques caractéristiques de celui qui use d'une de ces loupes comme en utilise les bijoutiers et qui se "vissent", si je puis dire, sur l'orbite. Un monocle, me rétorquerez-vous, laisse des marques identiques, et cela, je vous l'accorde ! Mais outre le fait que Pettigrew semble préférer le pince-nez, vous avez peut-être remarqué qu'il présentait sur les mains des paillettes brillantes, de la poussière d'or incrustée sous la peau. Le doute n'était plus permis...
Simple, en effet...
...................
Edmondson, le domestique de Philimore, arborait avec fierté une abondante chevelure du plus beau roux et de longs favoris qui lui mangeaient le visage. Il ne put pas nous apprendre grand chose. Son maître était donc sorti pour sa promenade dominicale avec ses amis Flanders et Pettigrew qui déjeunaient tous les dimanches avec lui. Puis, quelques secondes après, il était revenu chercher un parapluie car le temps était plutôt incertain et il était donc monté au seul et unique étage où se trouvait sa chambre. Edmondson n'avait pas bougé du hall d'entrée où il était fort affairé à dépoussiérer les bibelots anciens, ornements des immenses vitrines qui meublaient le hall. Il pouvait donc affirmer qu'à aucun moment, Mr Philimore n'était ressorti. Au bout de cinq minutes, comme il s'était mis à pleuvoir à verse, Pettigrew avait à son tour frappé à la porte et avait attendu son ami dans le hall tandis qu'Edmonson allait le chercher. Pendant ce temps, Flanders restait sous le porche, à l'abri.
Edmondson ne trouva personne à l'étage. Mr Philimore avait bel et bien disparu ! Pettigrew à son tour explora les lieux, et fit aussi chou blanc*.
Une visite des lieux nous montra qu'il n'y avait en effet aucune autre issue. Holmes vérifia que les fenêtres donnant sur l'arrière ne pouvaient pas être actionnées de l'extérieur.
- Vous êtes absolument sûr de ne pas avoir bougé de devant l'entrée ? demanda Holmes à Edmonson
- Je n'en ai bougé que pour monter à l'étage chercher Mr Philimore, et à ce moment là, Mr Pettigrew a pris ma place dans le hall.
Flanders, que Holmes avait prié de venir le rencontrer chez Philimore, arriva à ce moment là. Il me sembla sorti d'un roman du grand Charles Dickens. De petite taille, les jambes arquées comme s'il avait passé sa vie sur un tonneau, un ventre qui trahissait un amour immodéré pour la bière, un visage rubicond encadré par deux favoris foisonnants, la chevelure en bataille, l'œil malicieux et fureteur, il me fut tout de suite sympathique.
- Mon dieu, que puisse-je vous apprendre de plus ? nous dit-il après avoir confirmé les récits de Pettigrew et Edmondson. Rien que vous ne sachiez déjà, j'en ai peur ! Après le repas, comme chaque dimanche depuis bientôt deux ans, qu‘il neige, qu'il vente ou que la canicule nous accable, Pettigrew et moi déjeunons ensemble au domicile de Philimore puis nous allons nous promener le long de la Tamise. A 5 h nous rentrons prendre une tasse de thé, et chacun regagne ses pénates.
- Vous a-t-il semblé de son humeur habituel ?
- Oui, de bonne humeur, comme toujours. C'était- c'est, devrais-je plutôt dire- un incurable optimiste, doublé d'un bon vivant ! Un bien joyeux compagnon que ce Philimore....
Holmes se tourna vers Edmondson qui attendait docilement qu'on le congédia.
- Votre employeur avait-il des soucis, financiers ou autres, ces derniers temps ?
- Non, pas que je sache.
- Comment s'est passé le repas ?
- Je ne sais pas, je n'assistais jamais aux repas. Mr Philimore tenait absolument à servir et desservir lui-même
Holmes le regarda avec curiosité.
- Vraiment ? Et pourquoi ?
- Je ne sais pas. Il ne s'en est jamais expliqué !

Le soir même, devant une tasse de thé nous dégustions à belles dents un de ces cakes aux myrtilles dont Mme Hudson avait le secret. Je profitais de ma soirée libre pour mettre à jour les fiches de mes clients, quant à Holmes, il se livrait à un travail de recherche sur les empreintes digitales visant à démontrer que Bertillon s'était lourdement trompé. Une soirée paisible donc, et entre deux fiches, je regardais la pluie cingler les vitres de notre salon, me réjouissant de ne pas avoir à sortir. Un bon feu rugissait dans la cheminée et je me dis qu'il ne manquait à mon bonheur qu'une présence féminine. Un instant, je crus voir les flammes dessiner le visage de celle qui avait illuminé de sa radieuse beauté quelques années de ma vie. J'avais décidément beaucoup de mal à faire le deuil de ma douce Mary !
- Tiens, me dit Holmes, en se redressant, nous avons la visite de Mycroft.
- En effet, Holmes, je reconnais le grincement caractéristique de la porte de son véhicule de fonction.
Mon ami me regarda avec un grand sourire. Le professeur était satisfait de son élève ! Et je m'aperçus avec agacement que j'en étais content...
Mme Hudson introduisit l'aîné des Holmes. Il semblait très las et il eut du mal à reprendre son souffle. Il se laissa tomber pesamment dans le plus proche fauteuil dont les ressorts gémirent sous son poids comme pour demander grâce.
- C'est une défaillance cardiaque qui l'emportera, ne pus-je m'empêcher de penser.
- Je n'irai pas par quatre chemins, nous dit Mycroft d'un ton sec. Sherlock, nous savons, peu importe comment, que tu enquêtes sur la disparition d'un certain James Philimore, dont le vrai nom est Joseph Effhetz. Nous le surveillons depuis longtemps. C'est un apatride qui travaille pour une puissance étrangère dont les intérêts sont contraires aux nôtres en plusieurs points du globe. Il y a quelques jours, le professeur Goodfield, que tu connais sûrement la réputation, sinon les travaux, a constaté la disparition des plans d'une machine sur laquelle il travaillait depuis des années et à laquelle il venait enfin d'apporter la touche finale. Entre de mauvaises mains, cette machine peut être une arme de destruction massive, je dirais même l'arme absolue qui assurerait à la nation qui la détiendrait une totale hégémonie !! Et j'ai bien peur que la puissance étrangère que nous soupçonnons ne soit pas animée d'intentions très pacifiques, et nourrit justement le désir quasi délirant de régner sur le monde ! Pour en revenir à Philimore, nous savons qu'il servait d'intermédiaire entre un proche collaborateur de Goodfield qui a dérobé les plans et un agent de cette nation ennemie que tu as, je pense, identifiée sans peine et qu'il est inutile de nommer. Tout cela, nous le savons parce que le dit collaborateur est entre nos mains.
- Si les plans ont disparu depuis des jours, ils doivent être loin aujourd'hui, non ?
- Nous avons exercé une étroite surveillance sur Philimore, de jour comme de nuit. Les plans sont assez volumineux, ils étaient contenus dans une serviette de cuir noir. Il n'a pas eu la possibilité de les transmettre à qui que ce soit, nous en sommes sûrs ! Nos agents ont fouillé son domicile pendant son absence et celle de son domestique, rien ! Non, Philimore les a dissimulés quelque part en attendant que notre surveillance, qu'il n'a pu manquer de constater, se relâche.
- Tu voudrais donc que je le retrouve ?
- Nous voudrions surtout les plans, Sherlock. Les possibilités destructrices de cette machine donnent froid dans le dos, tu peux me croire ! Goodfield lui-même est terrorisé par les possibilités meurtrières de son invention, possibilités qu'il n'avait pas du tout prévues ! Le pauvre homme regrette maintenant de ne pas avoir détruit les plans dés qu'il a eu conscience de ce qu'il venait d'engendrer !
- Cette arme est à ce point redoutable ? demanda Holmes avec inquiétude.
- En cas de conflit, c'est une arme qui donnerait un avantage déterminant à celui qui la possède !
A ces mots, je pensai à Moriarty. Heureusement, il était mort aux chutes de Reichenbach....du moins il fallait l'espérer ! Mon vieil ami Holmes s'en était bien tiré après tout !
- Moriarty n'a pu survivre après être tombé d'une telle hauteur, Watson, me dit Holmes, je peux vous l'assurer.
Je ne lui demandai pas de m'expliquer comment il savait ce vers quoi allaient mes pensées. Il avait juste surpris mon regard qui se posait sur la gravure accrochée au-dessus de la cheminée, gravure qui représentait les fameuses chutes.
- Phillimore n'a pu sortir de chez lui ce fameux dimanche, ajouta Mycroft. Ses amis l'attendaient devant la seule et unique porte, et toutes les fenêtres donnant sur l'arrière étaient fermées. D'autre part, pendant que Pettigrew fouillait la maison, Flanders et Edmonson se tenaient dans le hall. Non, il n'a pas pu sortir, c'est une évidence !! Ou alors il faudrait envisager une complicité des trois hommes, éventualité que nous avons écartée !
Il se frotta les yeux d'un air las.
- Sherlock, le royaume compte sur toi !! Toi qui aimes les affaires qui sortent des sentiers battus*, te voilà servi !
Un peu plus tard, nous nous présentions au domicile de Philimore. Un homme dont le regard soupçonneux trahissait bien la profession faisait les cents pas devant la porte.
Dans le hall, Edmonson époussetait d'un plumeau distrait et velléitaire les bibelots qui ornaient les nombreuses vitrines. Il nous regarda avec une lueur d'espoir.
- Du neuf, Mr Holmes ? questionna-t-il.
- Non, j'en ai bien peur.
Une nouvelle visite des lieux fut tout aussi infructueuse que la première. Rien qui indiquait que Philimore soit autre chose qu'un honnête horloger, et même un maître dans sa partie, si on en jugeait par les magnifiques pendules que nous trouvâmes dans une pièce qui lui servait d'atelier.
Edmonson, qui nous reconduisait, semblait réellement désemparé par la disparition de son maître. Holmes, dans un de ces gestes de compassion qu'il lui arrivait parfois d'avoir, lui posa la main droite sur l'épaule.
- Je vous promets que nous retrouverons Mr Philimore, mon brave, lui dit-il.
A peine étions nous arrivés dans la rue que mon ami, à ma grande stupéfaction, sortit de sa poche un couteau suisse aux multiples lames qu'il avait ramené de Reichenbach, couteau avec lequel il préleva quelque chose –mais quoi ?- sur les doigts de sa main droite. Il mit ensuite le produit de sa cueillette dans un petit sachet de papier comme il en avait toujours dans ses poches.
- Vite, retournons à Baker Street, dit-il en hélant un cab qui passait par là.
Avait-il trouvé un indice ? Sûrement, mais Holmes se tût pendant tout le trajet. Je rongeai mon frein* en me gardant bien de montrer une quelconque irritation devant son comportement.
Arrivé à Baker Street, Holmes se précipita dans son laboratoire sans bien sûr avoir daigné m'expliquer quoi que ce soit.
Il en sortit ½ heure après avec un radieux sourire.
- Je sais maintenant comment Philimore a disparu, me dit-il.
Je ne le questionnai pas, sachant pertinemment qu'il ne me répondrait pas. La révélation finale devait fatalement arriver comme un coup de théâtre, et ne saurait en aucun cas être prématurée ! J'avais depuis longtemps pris mon parti de ce goût immodéré qu'avait mon ami Holmes pour le mystère et cette part d'ombre qu'il savait savamment entretenir.
- Watson, voulez-vous regarder si un de nos BSI ne rôde pas dans les parages ? J'aurais besoin de ses services pour une petite course.
Je descendis dans la rue. Je n'eus pas à aller trop loin. A 300m du 221, Willoughby, un des BSI les plus débrouillards, ramassait le mégot d'un cigare qu'un homme à la mise pour le moins voyante venait de jeter. Il se raidit, prêt à détaler, lorsque je l'interpellai, coupable de lui seul savait quoi, puis, me reconnaissant, il vînt vers moi, les mains dans les poches trouées de sa veste trop large, un sourire canaille aux lèvres.
- Comment va, Dr Watson ?
- Viens, Mr Holmes a une mission pour toi.
Pendant ce temps, mon ami avait rédigé une missive qu'il glissa dans une enveloppe avant de la confier à Willoughby.
- Porte cette lettre au club Diogène, et remet la en mains propres à Mr Mycroft Holmes. L'adresse est sur l'enveloppe.
La patience a toujours été une de mes vertus, je me plais du moins à le penser, cependant, trop, c'en était trop, et je commençais à trépigner. Que signifiait tout ceci ? Mais comme je n'ignorais pas, je crois l'avoir déjà dit, la propension endémique de mon ami pour les coups de théâtre, je m'abstins de tout questionnement. Et il était pour moi évident que si Holmes mettait en scène le dénouement, c'est que nous en étions proche !!
Le soir venu, alors que je rentrais de chez un patient, un individu apparemment aviné m'interpella, non loin de chez nous, en me demandant la charité d'une voix de rogomme. Je m'apprêtais à le rabrouer quand je vis une étincelle familière dans son regard.
- Holmes ! Frégoli n'est qu'un amateur à côté de vous !! Vous êtes méconnaissable !
Encore une fois, par je ne sais quel artifice, mon ami réussissait à paraître plus petit qu'il n'était. Des ballonnets dans la bouche avaient arrondi son visage émacié qu'une cicatrice, sur la joue droite, zébrait de l'œil à la commissure des lèvres. Pour couronner le tout, une perruque grisâtre le faisait paraître plus vieux de 20 ans.
- Vous avez déjà montré par le passé que l'art subtil du déguisement ne vous était pas totalement étranger, mon cher Watson. J'ai déposé tout ce qu'il vous fallait pour une savante métamorphose dans la salle de bain. Je vous attends. Et surtout, n'oubliez pas votre Colt !
Peu après, deux joyeux adeptes de Bacchus descendaient Baker Street.
- Où allons-nous, si ce n'est pas trop vous demander ? questionnai-je avec une pointe d'ironie agacée.
- Je vous dois en effet quelques explications. Nous allons au domicile de Philimore. La lettre que j'ai adressée à Mycroft demandait à ce que la surveillance étroite dont cette maison faisait l'objet soit levée dés notre arrivée, et ceci de manière ostensible, mais pas trop...
Un quart d'heure après, nous étions arrivés à bon port*. Sur un signe discret de Holmes, deux ombres jusque-là pas très furtives s'estompèrent : les hommes de Mycroft. Nous entrâmes dans un débit de boissons qui faisait face à la maison. On y trouvait la sempiternelle population cosmopolite et bigarrée qui hante ce genre d'endroit : marins en bordée, prostituées, escrocs à la petite semaine*, pickpockets, proxénètes, bref toute une faune interlope qui ne nous accorda aucune attention. Au fond de la salle, une fois que mes yeux se furent habitués à la faible clarté enfumée, je vis sur une estrade branlante une créature peu vêtue et plus de la toute première jeunesse qui chantait ou plutôt bramait d'un air las et désabusé des chansons grivoises que la salle reprenait au refrain. Holmes et moi nous nous installâmes au comptoir, non loin de la porte. De cet endroit, on voyait parfaitement l'objet de notre surveillance. Une lumière était allumée à l'étage, et on distinguait parfois une silhouette qui se découpait en ombre chinoise.
Tout à coup, alors que je repoussais les avances d'une fille de joie* qui aurait été presque en âge d'être ma mère, Holmes me tapa sur l'épaule.
- Désolé de vous déranger, Watson, chuchota-t-il à mon oreille, mais je crois que çà bouge en face !
En effet, la lumière s'était éteinte et peu après la porte d'entrée s'ouvrit. Nous vîmes paraître Edmonson qui inspecta les alentours avant de sortir.
- Suivons-le, me dit Holmes.
Quelques centaines de mètres plus loin, Edmonson pénétra dans un immeuble sans regarder derrière lui.
- Je connais cette maison, affirma Holmes, il y a une issue de l'autre côté, dans la rue parallèle ! Il essaie de semer d'éventuels poursuivants, faisons vite le tour !
L'autre issue donnait sur Singleton Street. Malgré l'heure tardive –il devait être aux environs de minuit- il y avait encore du monde dans cette rue qui compte de nombreux débits de boissons dans lesquels l'homme seul est sûr de trouver de la compagnie, pour peu que sa bourse soit un tant soit peu garnie.
Quelques dizaines de mètres devant nous, Edmonson marchait paisiblement. Son petit subterfuge avait dû le rassurer et le persuader qu'il n'était pas suivi. Il s'engagea dans une ruelle adjacente, si insignifiante que personne n'avait apparemment cru bon de lui donner un nom. Holmes et moi nous dissimulâmes dans une encoignure sombre. Edmonson, après s'être assuré que personne ne le voyait, s'arrêta devant la porte d'une petite maison lépreuse dont la façade noirâtre était garnie de plusieurs étais. Il heurta l'huis en imprimant un rythme syncopé à sa frappe.
Un code, pensai-je.
La porte s'ouvrit, il entra. De l'intérieur nous parvint une odeur douçâtre qui évoquait un peu le caramel et que j'identifiai immédiatement : de l'opium ! Je connaissais bien cette senteur si particulière pour avoir, en Afghanistan, assisté, impuissant, à la déchéance de camarades qui cherchaient à oublier les affres du combat et de l'exil dans les illusions de cette drogue que nos ennemis- sur quel terrain parfois se joue la guerre !- mettaient à leur disposition en inondant le marché d'un produit d'une grande pureté et peu cher.
La porte s'ouvrit à nouveau, deux hommes sortirent, une expression de béatitude sur leur visage qui arborait les stigmates de l'opium. A peine eurent-ils franchi le coin de la rue qu'un homme en émergea et nous eûmes tout juste le temps de nous jeter en arrière pour échapper à son regard. Il frappa selon le même code, on lui ouvrit.
- Watson, je vais entrer, me dit Holmes. Si vous entendez des coups de feu, ou si je ne suis pas revenu dans ½ heure, appelez des secours.
Ce qui se passa ensuite, mon ami me le raconta plus tard.
Après qu'il eut tapé le code qu'il avait facilement mémorisé, le battant s'ouvrit devant une vieille asiatique à la peau parcheminée, et si nouée par les ans qu'elle lui évoqua un cep de vigne. Elle le fit entrer dans une grande pièce jonchée de matelas crasseux presque tous occupés par des épaves occupés à tirer comme des forcenés sur le tuyau de leur pipe à opium, puis elle le conduisit jusqu'à une place libre. De derrière une tenture miteuse représentant un dragon de feu, surgit une jeune fille, une magnifique eurasienne, me précisa Holmes, pourtant si peu enclin à s'extasier sur la gent féminine. Elle portait une pipe à opium qu'elle déposa devant mon ami, puis elle entreprit de pétrir entre ses doigts agiles une pâte épaisse du plus beau noir dont elle fît plusieurs boulettes. Elle en ficha une sur une longue aiguille qu'elle tendit à mon ami, et alla s'occuper d'un autre client. Holmes, qui, dans le passé, même s'il avait toujours préféré la cocaïne, n'avait jamais dédaigné une bonne pipe d'opium, se fit violence pour ne pas laisser la fumée envahir ses poumons et la recracha illico avec discrétion. Il était impératif pour lui de garder toute sa lucidité !
L'attente fut courte. Cinq minutes plus tard, il vit Edmonson qui sortait de derrière la tenture. L'homme tenait contre son flanc une serviette de cuir noir qu'il n'avait pas en entrant. Les plans, sans aucun doute.
Alors que mon ami se levait pour le prendre en chasse, il sentit le canon froid d'un revolver s'enfoncer entre ses côtes.
- Vous me semblez bien pressé, murmura une voix à son oreille.
Pendant ce temps, toujours dissimulé dans mon encoignure, j'attendais un signal.
Quand la porte s'ouvrit et que je vis sortir Edmonson, je demeurai quelques secondes interdit, sans savoir comment agir. Le prendre en filature me semblait la meilleure chose à faire, mais je craignais que Holmes ne soit en danger si je n'intervenais pas. La serviette que le domestique de Philimore serrait précautionneusement contre lui me décida, c'était vraisemblablement celle qui contenait les documents dérobés. Ce que nous avait dit Mycroft des potentialités meurtrières de l'invention de Goodfield me revint en mémoire. Non sans un pincement au coeur, je me dis qu'une vie humaine, fusse-t-elle celle de Holmes, ne pesait pas lourd dans la balance face au danger que représentait cette arme pour l'humanité. Je décidai donc de suivre Edmonson. Il passa non loin de moi et je m'enfonçai encore plus profondément dans mon encoignure, retenant mon souffle et essayant de maîtriser les battements de mon coeur. Je lui laissai quelques dizaines de mètres d'avance et pris son pas. Arrivé dans une rue plus fréquentée, il héla une voiture qui passait. La foule me le permettant, j'approchait aussi près que je le pouvais sans attirer son attention. Je réussis à entendre l'adresse : c'était celle de l'ambassade d'un pays avec lequel nous entretenions des rapports peu amicaux, le pays que j'avais soupçonné, apparemment avec raison, d'être la fameuse puissance ennemie qu'évoquait Mycroft.
Comme mon accoutrement inspirait plutôt la méfiance, j'eus du mal à arrêter un cab et je dus me mettre avec autorité sur le passage d'un véhicule, saisissant le cheval par son licol pour que le voiturier consente, non sans que je lui aie montré quelques billets de banque pour l'amadouer, à m'accepter comme passager.
Lesquels billets réussirent également à le convaincre le cocher d'aller aussi vite qu'il lui était possible dans les rues encore encombrées malgré l'heure tardive. Ce qui fait que, arrivé à une centaine de mètres de l'ambassade, je vis Edmonson qui descendait de son véhicule.
J'eus alors peur de ne pouvoir plus rien faire une fois qu'il serait entré dans les lieux, l'ambassade bénéficiant de l'extraterritorialité et par là même de l'immunité. Il me fallait agir vite. Alors, mu par l'énergie du désespoir, j'entrepris une long sprint comme jamais je n'en fis lorsque je jouais trois quart centre dans la ligne d'attaque de l'équipe de rugby de Blackheath. Je bousculai Edmonson alors qu'il venait d'actionner la sonnette du bâtiment, lui arrachait la serviette des mains et continuai ma course avec encore plus de vigueur, allongeant ma foulée et en augmentant la fréquence autant qu'il m'était possible.
Après être resté quelques secondes interdit, le domestique de Philimore me prit en chasse avec un hurlement de rage. Quand nous fûmes suffisamment loin de l‘ambassade pour passer inaperçu de ses occupants et empêcher une éventuelle intervention, je m'arrêtai net, sortis mon arme et mis Edmondson en joue. Notre course avait alerté un policeman qui effectuait sa ronde dans les environs. Il s'approcha, vit mon arme et je lus la frayeur sur son visage juvénile. Je le rassurai aussitôt, lui montrant ma carte de visite pour prouver mon identité. Il me connaissait de réputation et je n'eus aucun mal à le persuader de m'aider à conduire l'homme au poste de police le plus proche.
J'expliquai aussi synthétiquement et aussi clairement qu'il m'était possible la situation et le danger dans lequel se trouvait Holmes à des policemen un peu obtus. (Redondance, aurait dit mon ami !) Accompagné de quelques agents, je me rendis à la fumerie. Peu d'avant d'y arriver, un homme dépenaillé en lequel je reconnut Holmes nous heurta à un coin de rue alors qu'il courait dans le sens contraire au nôtre.
- Watson, me dit-il catastrophé, il nous a échappé !!
Je lui racontai, non sans une immense fierté qui me semblait on ne peut plus légitime, mes récentes aventures.
- Et j'ai récupéré la serviette ! conclus-je avec un sourire satisfait qui me sembla irriter mon ami.
C'est alors qu'un des policiers poussa un cri et montra du doigt une fumée noire qui s'élevait dans le ciel, bientôt suivie de flammes de plus en plus ardentes. Un peu plus loin, la fumerie brûlait, et déjà, au loin, on entendait la sirène des pompiers. L'incendie fut circonscrit avant qu'il ne touche les maisons voisines et aucune victime ne fut trouvée dans les décombres.
J'intercale ici la suite du récit de Holmes.
Nous avons vu qu'au moment d'entreprendre la filature d'Edmonson, mon ami sentit le froid d'une arme à feu entre ses côtes. Un asiatique aux yeux si bridés qu'on n'en voyait pratiquement plus la pupille le menaçait de son arme.
- Je crois que mon maître sera enchanté de faire votre connaissance ! Il adore les curieux ! Il adore surtout jouer pendant des heures avec eux avant de les tuer !!
Il emmena Holmes dans une pièce située derrière la tenture représentant un dragon. Là, il l'attacha à un énorme anneau de métal fixé au mur et il sortit par un passage habilement dissimulé dans les lambris du mur qui faisait face à l'entrée. Quelques secondes à peine s'étaient écoulées que la tenture se souleva doucement. Un homme grand et athlétique pénétra silencieusement dans la pièce, un revolver à la main. Holmes l'avait remarqué quelques instants auparavant dans la fumerie car, par sa stature, la fraîcheur de son teint, la droiture et l'intelligence de son regard, il déparait face aux déchets d'humanité qui hantaient les lieux. L'index sur la bouche pour signifier à Holmes de se taire, le mystérieux inconnu sortit un couteau de sa poche pour couper ses liens et lui indiqua la fenêtre donnant sur la rue.
- Par là, c'est un peu haut, mais vous n'avez pas le choix.
Holmes sauta donc. Vous connaissez la suite....
Nous retournâmes au poste de police.
- Edmonson était donc le complice de Philimore, constatai-je.
Et me tournant vers le domestique qui, entre les 2 agents qui l'encadraient, nous regardait avec une expression de haine mâtinée de goguenardise :
- Où est ton maître, gredin ?
Holmes se mit à rire.
- Mais Philimore est devant vous, Watson, vous n'avez qu'à tendre le bras pour l'attraper !!
Je regardai mon ami avec stupéfaction. Se moquait-il de moi ?
J'eus à peine le temps de manifester mon incompréhension. Holmes s'était penché sur Edmonson et venait de lui arracher favoris et chevelure.
- Des postiches ! m'exclamai-je avec stupéfaction.
- Watson, j'ai l'honneur de vous présenter James Philimore, ou plutôt Joseph Effhetz !

Quelques heures plus tard, nous étions devant un copieux petit déjeuner dans notre salon de Baker Street. Malgré la clémence de la température, un feu brûlait dans la cheminée. Holmes l'alimentait avec les feuilles de papier qu'il sortait nonchalamment de la serviette tout en fredonnant ce qui me sembla être un aria de Purcell.
- Je crois que c'est une sage décision, Holmes, cette maudite invention ne doit pas voir le jour ! Votre frère a feint de croire que la serviette et son contenu avait disparu dans les flammes, je crois que, tout comme nous, il pense qu'une telle arme ne sera jamais dans de bonnes mains, fussent-elles celles de nôtre armée ! Rappelez-vous l'usage que nos militaires firent de la plante Avatar !(3)
Les dernières feuilles achevèrent de se consumer. Holmes se tourna vers moi :
- Vous vous demandez sans doute, Watson, comment j'ai découvert que Edmonson et Philimore étaient une seule et même personne ?
Je me le demandais, en effet, mais je n'aurais pas voulu l'admettre pour rien au monde. Je ne répondis donc pas, ce qui ne découragea pas mon vieil ami Holmes.
- C'est enfantin, mon cher Watson, vraiment enfantin. J'avais trouvé étrange que lors de leurs repas dominicaux, c'était toujours Philimore qui se chargeait de tout, alors qu'il avait pourtant un domestique. Flanders et Pettigrew, je m'en assurais, n'avaient jamais vu les 2 hommes ensembles, mais cela avait été fait avec une telle habileté qu'ils n'avaient jamais eu le moindre soupçon. D'ailleurs, pourquoi en auraient-ils eus ? D'autre part, pour quelle raison notre homme aurait-il voulu que les repas se déroulent chez lui, si ce n'est pour que ses amis aient connaissance d'Edmonson et valident donc son existence ?
Comme tout parassait simple quand Holmes l'expliquait !
- Je dois reconnaître, continua-t-il, que Philimore avait acquis une dextérité incroyable, et je dois avouer que je la lui envie, dans ses métamorphoses : il ouvrait à ses amis sous l'identité du domestique, il les accueillait une minute plus tard avec le visage du maître. Et rappelez-vous cette analyse qui vous a tant intrigué ! J'avais repéré sur le col d'Edmonson des traces d'une substance qui, à son aspect, ne m'était pas inconnue. J'en prélevai un échantillon sur mes doigts en feignant de m'apitoyer sur son sort, rappelez-vous ma main compatissante sur son épaule ! L'analyse me montra que c'était de la colle à postiches, la même que j'utilise lorsque je me grime ! J'avais jusqu'alors des soupçons, ils se transformèrent alors en certitudes !
- Philimore avait donc tout prévu, ou presque, et il avait très intelligemment créé le personnage d'Edmonson pour pouvoir feindre de fuir en cas de danger, tout en restant sur place, et pouvoir agir librement ! Ingénieux, il n'aurait pu être retrouvé, si vous ne vous étiez pas trouvé sur son chemin, Holmes. Et cela, il ne l'avait pas prévu !
- Absolument, mon cher Watson, absolument ! Mais vous avez joué un rôle prépondérant dans cette affaire, et je vous en félicite.
Je me sentis rougir, tant ce compliment, denrée si rare chez Holmes, me fit un immense plaisir.
- D'ailleurs, continua mon ami, Mycroft m'a demandé aussi de vous féliciter, en son nom propre, et au nom de ceux pour qui il travaille !
Toute cette soirée, que nous passâmes dans le petit restaurant français où j'avais déjeuné quelques jours auparavant avec mon agent, je voguai, sourire aux lèvres, sur un petit nuage de félicité, et ce n'était pas dû à l'alcool, croyez-le bien !
Après le repas, alors que nous devisions sur cette affaire en sirotant, repus, un vieil Armagnac, Holmes m'avoua avec regret :
- Quel dommage que je ne sache pas qui est l'homme qui m'a délivré ! J'aurais tant aimé le remercier...

Quelques jours après, un gamin des rues nous amena une lettre. La description qu'il fit de la personne qui la lui avait remise était succincte : grand, athlétique, habillé comme un gentleman, nous dit-il... je crois que le gosse avait surtout vu la pièce d'un shilling que l'homme lui avait remise !
Le message était bref :

"J'ignorais alors que c'était Sherlock Holmes lui-même que j'avais l'honneur de délivrer. Peut-être nos routes se croiseront-elles à nouveau un jour,puisque nous poursuivons le même but, la lutte contre le mal ! Vos ennemis sont les miens !"

Et c'était signé : Nayland Smith. (4)



(1) Watson utilise cette expression quelques années avant Cioran. Cioran était-il holmésien ?
(2) Incohérent, ou tout du moins anachronique, cocaïne comme morphine se présentent sous forme de solutions incolores. Ce n'est que bien plus tard, sorties de la légalité, que toutes deux, pour des raisons pratiques, se présenteront sous forme de poudre.
(3) Voir "L'étrange cas de la plante Avatar". L'allusion que fait Watson à cette affaire est anachronique (encore une fois). L'usage répréhensible et meurtrier que fit l'armée anglaise des propriétés de cette plante date de la guerre de 14/18, soit bien des années après l'affaire Philimore.
(4) Nayland Smith dans un récit sensé se passer en 1897 ? Bien peu vraisemblable !

* Tous les mots et toutes les expressions suivis de * sont en français dans le texte original.



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