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Accueil » Fictions » L'Effroyable affaire des indices
par
Max B.
Ses autres fictions
L'Effroyable affaire des indices Novembre 29, 2008
Illustrations © Lysander


Londres, le 15 octobre 1935,

Je sais que mon ami Holmes m'a souvent reproché de ne pas faire une relation opératoire et clinique des aventures qu'il m'autorisa à publier, déplorant ma tendance coupable au sentimentalisme et au romanesque qu'il qualifia parfois de côté fleur bleue*. Un jour qu'il était de fort méchante humeur, il me dit même, et je n'en fut pas blessé, que j'avais une âme de midinette ! Je ne chercherai nullement à démontrer le contraire, l'affaire dont il va être question confirmera sûrement même pour vous ce jugement peut-être pas totalement erroné. Je suis cependant persuadé d'avoir toujours été d'une objectivité sans faille, et mon plus cher désir serait que, par antonomase, on dise un jour un "Watson"comme on dit aujourd'hui un "Boswell" !!
Et je suis tout aussi convaincu que jamais les relations que je fis des aventures que nous vécûmes ensemble en ces merveilleuses années n'auraient reçu un tel accueil si je les avais expurgées de tout sentiment et de toute émotion pour qu'il n'en reste plus que la sécheresse brutale des faits, la rigueur d'une démonstration de mathématiques.
Mais j'arrête là mes récriminations qui pourraient amener mes lecteurs à penser que je suis devenu un vieillard acariâtre et aigri ! Si j'ai pris la plume en ce jour, c'est plutôt pour coucher sur le vélin lumineux de ce magnifique bloc-note que m'a offert Holmes cette histoire qui commence un beau jour de printemps, il y a si longtemps...
Je venais d'effectuer une visite à domicile chez une charmante jeune demoiselle, fille d'une de mes pratiques, qui souffrait d'un sévère refroidissement. L' émoi que je ressentis lorsque je l'auscultai me fut très difficile à dissimuler, et elle en eut conscience. Elle y répondit par un doux frémissement de tout son être qui m'incita à penser que ce sentiment était partagé. Je venais de vivre ce moment exceptionnel et sublime qu'est la rencontre d'un être que vous savez être fait pour vous ! Bien sûr, j'étais tout à fait conscient du problème moral que cela posait. La stricte déontologie médicale qui régit tous mes actes professionnels interdit tout rapport personnel et surtout affectif avec les patients et je me disais que la seule issue qui s'offrirait à moi, si mes espoirs se concrétisaient, serait de me décharger du soin auprès d'un collègue. Je travaillais régulièrement avec le vieux docteur Thorndyck pour qui j'avais une immense estime, mais qui n'avait, n'y voyez pas là vantardise de ma part, hélas pas mes compétences, ou tout du moins elles s'étaient étiolées avec l'âge. Tout ceci me posait donc un problème qui gâchait en partie mon bonheur tout neuf... "Tempête sous un crâne", comme disait je ne sais plus quel écrivain français, peut-être bien Victor Hugo, qui a peut-être tout simplement francisé notre très imagée expression anglaise "brain storming".
Telles étaient donc les pensées que je ruminais quand j'arrivai à Baker Street. Mme Hudson m'ouvrit, arborant cet air revêche et pincé qui était le sien lorsque mon ami se livrait à des actes que sa morale et son code de bienséance réprouvaient. J'en compris très vite la raison en pénétrant dans notre salon qu'une épaisse fumée verdâtre avait envahi.
- Holmes, où êtes-vous ? questionnai-je en toussant.
Je me dirigeai au jugé à l'endroit où, si mes souvenirs étaient bons, se trouvait une fenêtre ce matin encore, et il n'y avait pas de raison qu'elle n'y fut pas toujours ! Après quelques tâtonnements, je réussis à l'ouvrir, puis en ouvrit une seconde pour créer un courant d'air.
- Je me livre à quelques expériences sur la combustion de diverses matières, Watson, m'informa Holmes en émergeant de la fumée dans une tonitruante quinte de toux. C'est d'un intérêt prodigieux ! Je crois que la criminologie a encore fait un pas de géant grâce à moi !!
- Comment diable faites-vous donc pour respirer ? Et puis, cette odeur ! ajoutai-je en grimaçant.
- On croirait entendre Mme Hudson ! Watson, vraiment, vous n'êtes qu'un rabat-joie !
La fumée s'étant en partie dissipée, mon ami me regarda avec un cordial sourire, les yeux malicieusement plissés, et je sentis qu' il s'apprêtait à m'asséner une de ces savantes déductions dont il avait le secret :
- Ce cas de conscience est tout à votre honneur, mon cher Watson, et je ne peux que vous en féliciter !
J'étais abasourdi et je ne pus m'empêcher d' exprimer mon admiration :
- Holmes, vous êtes vraiment incroyable ! Vous lisez donc dans mes pensées ?
Mon ami me toisa avec cet air de supériorité arrogante qu'il arbore souvent face à ceux qu'il estime lui être inférieurs intellectuellement, à savoir la terre entière... excepté bien sûr son frère Mycroft.
Et, prenant l'attitude condescendante et amusée de qui explique une évidence à un enfant :
- Watson, je vous ai entendu monter l'escalier en sifflotant cet air du premier acte des "Noces de Figaro" qui vous vient aux lèvres dés que vous êtes amoureux, ce qui est, vous me l'accorderez, relativement fréquent, et explique que ce mécanisme me soit devenu familier. D'autre part, je sais que vous revenez d‘une tournée de visites auprès de vos patients, patients auxquels vous consacrez actuellement tout votre temps. Il est alors facile de déduire que l'objet de vos émois appartient à votre clientèle. Ajoutons, mon cher Watson, que dans cette situation, votre déontologie exige que le soin de cette personne soit confié à un autre praticien, et vous ne sauriez y déroger, car vous êtes d' une rectitude exemplaire, ce dont je ne peux que vous féliciter ! Vous travaillez habituellement avec votre confrère Thorndyck, mais celui-ci a, je crois, largement dépassé les 70 ans et n' a pas, ou plutôt n'a plus, vos compétences. D'où ce cas de conscience qui vous ronge ! Toute relation plus poussée avec cette demoiselle aurait donc une néfaste incidence sur le soin de la maladie qui l'affecte ! Cruel dilemme, je vous l'accorde !
- Vous m'épatez, Holmes !
- C'est d'une simplicité enfantine, mon bon Watson ! banalisa Holmes en baissant les yeux dans cette attitude de fausse modestie qui m'agaçait tant. Ah, avez-vous lu les journaux aujourd'hui ?
- Non, je n'en ai pas eu le temps. Comme vous le savez, j'ai eu une journée très chargée. Qu'y a-il de spécial ?
- Tenez, lisez ceci, me dit Holmes en me tendant un quotidien du matin sauvagement plié en quatre, soulignant d'un doigt l'article qu'il soumettait à ma sagacité.
Je me contenterai de le résumer. Sachez qu'il y était question d'un crime mystérieux dans une maison bourgeoise de Regent Street, pas très loin donc de notre domicile de Baker Street. La victime, Abel Owen, avait été retrouvée égorgée dans sa chambre. Son domestique, inquiet de ne pas voir son maître se lever à l'heure habituelle, avait fait cette macabre découverte. Aucun indice, si ce n'est une carte à jouer représentant un roi de coeur, carte qui avait été posée sur la poitrine du mort. Autre fait étrange, la victime portait à un doigt une bague ornée d'une pierre de valeur qui n'avait pas été dérobée, pas plus qu'une somme de 4 livres et 8 shillings posée sur sa table de nuit et quelques tableaux de petits maîtres hollandais du 17ème exposés dans le salon. Il ne s'agissait donc aucunement d'un crime crapuleux. Notre ami l'inspecteur Lestrade était chargé de l'enquête. Il déclarait au journaliste que tout serait mis en oeuvre pour retrouver le coupable de ce crime atroce, que la police était sur une piste, mais qu'il ne pouvait en dire plus. Le journaliste, dans sa conclusion gentiment ironique, mettait en doute ces assertions.
- Je pense qu'on ne vas pas tarder à avoir une petite visite de ce cher Lestrade, prophétisai-je.
- Je l'espère, Watson, je l'espère ! Cette affaire m'a l'air fort intéressante. Un peu d'action me fera le plus grand bien. Toutes mes expériences sur la combustion, aussi passionnantes qu'elles soient, sont plutôt rébarbatives. De plus, elles m'encrassent les poumons. J'ai passé une partie de la nuit dernière à tousser à un tel point qu'aujourd'hui, les muscles de mon dos en sont tout endoloris ! Mais, bon, Watson, pour en revenir à ce meurtre, que savez-vous du roi de coeur ?
- La carte ? Pratiquement rien, je l'avoue ! Je crois que le roi de coeur se nomme Léandre et qu'il symbolise bien évidemment l'amour.
- Mais pourquoi une carte à jouer, et pourquoi celle-ci en particulier ? Bon, mon cher Watson, pour fêter cette affaire pour laquelle Lestrade, je le pressens, ne saurait tarder à nous solliciter, je vous invite à dîner chez Hans. Et puis, pas plus tard que cet après-midi, Sir McClutchey m'a remis un chèque généreux pour mon intervention décisive dans l' affaire du lépreux kleptomane, affaire que je vous demanderais d'ailleurs de ne pas relater avant que je vous donne mon aval.
- Fameuse affaire, Holmes, et peu banale, dans laquelle vous avez identifié le coupable, un lépreux, parce qu'il avait perdu un doigt sur les lieux du vol ! Et je connais les raisons du silence que vous me demandez d'observer. Nous pourrions assister à un krach sans précédent si certains faits venaient à l'oreille de la presse !! Et toutes mes économies étant placées en Bourse...
Nous nous rendîmes donc chez Hans, restaurateur Alsacien éminemment renommé dans tout Londres pour l' excellence de sa choucroute et la générosité de son Gewurztraminer. Nous fûmes servis par un nouvel employé, un Uhlan de plus de 6 pieds de haut, pittoresque et farouche avec son crâne rasé et à sa moustache guerrière, qui avait le don peu commun d'allier un mépris hautain à une grande obséquiosité. Cela nous amusa beaucoup Holmes et moi, et nous dûmes nous mordre les lèvres pour ne pas éclater de rire.
Nous rentrâmes vers minuit, repus et légèrement ivres. Le sommeil me gagna alors que j'envisageais avec beaucoup d'optimisme mon avenir avec l'élue de mon coeur. Mes rêves furent roses..la décence victorienne m'interdit d'être plus explicite.
Le lendemain, mes visites m'entraînèrent toute la journée loin de Baker Street. Je ne rentrai que tard, épuisé mais content. Ma patiente tant aimée allait beaucoup mieux, de manière spectaculaire et pour tout dire imprévisible, et je me pris à penser avec romantisme que c'était là le miracle de l'amour ! De fait, je n'aurais sans doute pas à l'adresser à Thorndyck. Et certains signes m'avaient une nouvelle fois montré clairement que je ne lui étais pas du tout indifférent, bien au contraire. Je n'ai jamais été très porté par nature sur l'introspection et j'ai toujours eu du mal à analyser mes sentiments (mais n'est-ce pas le propre de notre époque ?), je peux cependant affirmer que jamais je ne m'étais senti autant en harmonie avec une femme, jamais je n'avais ressenti cette merveilleuse impression de ne faire qu'un avec un être du sexe dit faible !! Et puis elle m'avait appelé, dans une délicieuse gémination hypocoristique, "mon loulou" ! Autant dire que je marchais sur un nuage, échafaudant mille et un projets d'avenir, et que le crime mystérieux de Regent Street m'était complètement sorti de l'esprit. Aussi, lorsque mon ami Holmes m'informa que Lestrade était venu quémander son avis à propos de cette affaire, je mis quelques instants à comprendre ce dont il était question.
- Ah, vous voulez parler de l'affaire du roi de coeur, Holmes. Que vous en a-t-il dit ?
- Pas grand chose, j'en ai peur ! La victime est un riche oisif qui vivait de ses rentes. Célibataire, la soixantaine, pas de famille proche, pas de liaison féminine, des amis qu'il voyait tous les soirs à son club sur Marylebone Road et qu'il recevait tous les jeudis à sept heures pour un dîner suivi d'une partie de bridge. Bref, une vie sans histoire ! La nuit du crime, qui a eu lieu vers minuit, toutes les issues étaient fermées, son seul et unique domestique n'a entendu aucun bruit. Quant à savoir à qui le crime profite, un des amis d'Owen étant également son notaire, il a dévoilé immédiatement la teneur de son testament. Mis à part quelques donations mineures à ses amis qui sont loin d'être dans le besoin, la majeure partie de sa fortune va à des oeuvres de charité.
- Et la carte, vous en a-t-il parlé ?
- Il me l'a même montrée ! Une carte à jouer neuve et la plus banale qu'il soit, un modèle qui se vend à des milliers d'exemplaires chaque année, et qu'on trouve aussi bien dans les clubs les plus huppés que dans les plus infâmes tripots. Inutile d'espérer quoi que ce soit de ce côté là ! Par contre, j'imagine que vous n'avez pas lu les journaux du soir ?
- J' ai encore eu une journée très chargée, Holmes, avec cette épidémie de pneumopathie si virulente. Qu'y a-t-il donc qui puisse nous intéresser dans ces journaux ?
- Voyez vous même, Watson..
Il me tendit un journal dans lequel était reproduit un courrier émanant apparemment de l'assassin. Apparemment, tous les grands quotidiens avaient reçu ce jour là une lettre tapée à la machine, lettre qu'ils reproduisaient in extenso :

Owen a été ma première victime...
J'ai su par une indiscrétion que, tous les soirs, pendant que son maître se rendait à son club, le domestique d'Owen allait boire quelques pintes d'ale au pub voisin et que la porte de service n'était fermée par ses soins qu'à son retour. Voilà, c'est tout !! Je n'avais aucune raison d'avoir un quelconque grief envers lui, je ne l'avais même jamais vu avant la fameuse nuit. Ce soir, je me suis introduit dans les lieux et je me suis dissimulé à l'intérieur d'un grand placard dans la chambre d'Owen. Lorsqu'il est rentré, je l'ai saisi par derrière et précipité sur son lit, formant un bâillon avec ma main gauche. De la droite, dans laquelle je tenais un couteau que j'avais aiguisé avec soin, je lui ai ouvert la gorge, d'un mouvement si léger et si bref qu'il en fut presque furtif. J'ai été surpris de la quantité de sang vermeil qui jaillissait de la plaie béante, se répandant en bouillonnant sur l'énorme édredon de plumes qui recouvrait sa couche. J'ai posé sur son corps que la vie avait quitté inexorablement, le roi de coeur que j'avais choisi comme symbole et je suis tranquillement reparti. Je n'ai ressenti nulle jouissance à mon acte, juste le sentiment apaisant et somme toute gratifiant d'avoir accompli quelque chose que je me devais d'accomplir.

Léandre le beau roi de coeur
A causé bien des malheurs
Mais il fit bien moins le fier
Confronté à "la dernière"


Ces deux derniers mots étaient écrits en français.

- Le message provient vraisemblablement du meurtrier, dit Holmes. Il mentionne certains détails dont les journaux n'ont pas fait mention, l'édredon, par exemple.
- Il affirme avoir choisi le roi de coeur comme symbole, qu'est ce que cela peut bien signifier ? Ce choix a-t-il un rapport avec Owen ? A-t-il été un grand séducteur ? Et que signifie ces vers de mirliton ? Pourquoi "la dernière" est-il écrit en français ?
- Je n'y vois pas plus clair que vous, Watson. Tout au plus peut-on affirmer qu'il va tuer à nouveau, puisqu'il dit qu'Owen a été sa première victime ! Mais pour le moment, Lestrade m'a demandé conseil de manière tout à fait officieuse, c'est tout ! Attendons que le Yard fasse, comme bien souvent, le constat de son impéritie !
Ce moment bien sûr ne tarda pas. Le surlendemain matin, Holmes, qui avait travaillé à une monographie sur les traces de pas jusqu'à tard dans la nuit, dormait encore. Quant à moi, avant d'attaquer une journée chargée, je m' étais attablé devant un substantiel breakfast, perdu dans des pensées romantiques et d'autres, je dois l'avouer, un peu plus triviales quand Lestrade vint nous voir. Il était apparemment plutôt fébrile et son visage mal rasé trahissait un réveil brutal.
- Du nouveau dans l'affaire du "coeur non révélateur" ? questionnai-je, usant de cette dénomination edgarpoesque qu'un journaliste avait lancée, arguant du fait que cette carte ne nous révélait absolument rien ni de l ‘assassin, ni de son mobile, ce qui ma foi était tout à fait exact !
- Mr Holmes est-il ici ? Il y a eu un nouveau meurtre !!
Vêtu d'une vieille robe de chambre gris souris constellée de trous divers et variés, Holmes bondit littéralement dans notre salon.
- Un nouveau meurtre, Lestrade ?
- Un nouveau meurtre, Mr Holmes, et qui ressemble étrangement au premier. Mais cette fois, la victime, égorgée également, avait sur la poitrine un compas !
- Un compas ! répéta Holmes, bizarre, vraiment extrêmement bizarre !
- La victime est un nommé Chase, un gratte-papier qui fait divers travaux de secrétariat et de comptabilité pour quelques commerçants. Il habite Bradbury Street où il loue une chambre chez une brave femme, la veuve Montgomery. Elle a trouvé étrange de ne pas voir son locataire ce matin, mais ne s'est pas inquiétée outre mesure. Et puis, en fin de matinée, rentrantdans une pièce qui est juste en-dessous de la chambre occupée par Chase, elle a eu la surprise de voir des gouttes de sang sur le parquet. Terrorisée, elle s'est alors rendue compte que ce sang provenait du plafond, et donc de la chambre de son locataire. Elle est sortie en hurlant dans la rue où passait justement l'agent Johnson qui a immédiatement enfoncé la porte !
- La porte était donc fermée de l'intérieur.nous voilà confrontés à un problème de chambre close ! se réjouit Holmes.
- Non, j'en suis désolé, mais la fenêtre était grande ouverte, la soirée était assez chaude..Et Johnson a trouvé Chase égorgé, un compas posé sur sa poitrine, comme je vous l'ai dit !
- Pourquoi un compas ? Une carte à jouer, un compas, çà devient passionnant... Bon, qu'attendez-vous de moi, Lestrade ?
- Consentiriez-vous à venir avec moi sur les lieux du drame, Mr Holmes ?
- Plutôt deux fois qu'une, Lestrade. Si vous pensez un seul instant que je puisse refuser, c'est que vous me connaissez bien mal !!
Connaissant Holmes comme je le connaissais, il devait être grandement motivé par la possibilité de damer le pion* au Yard une nouvelle fois.
Un quart d'heure plus tard, nous étions au 25 Bradbury Street, une petite maison de briques jaunes qui s'appelait, comme l'indiquait une plaque d'émail vissée à côté de l'entrée, "Yellow bricks house". Une femme mafflue dont le bout du nez était orné d'une verrue à aigrette nous fut présentée comme étant Mme Montgomery. En larmes, elle était attablée dans sa cuisine avec une voisine, vieille femme replète dont le visage poupin était à demi figé par ce qui me parût être les séquelles d'un accident vasculaire cérébral. Ces deux charmantes dames cherchaient apparemment un réconfort dans un grand verre d'un alcool brunâtre et trouble qu'elles avalaient bruyamment à petites lampées avides.
- Un grand malheur, pour sûr, assura la logeuse en s'essuyant la bouche d'un revers de manche, un si brave homme. Poli, respectueux, et jamais un jour de retard pour le loyer !
Et, dans un sanglot déchirant :
- Ah, çà non, jamais un jour de retard !
Voilà en quoi réside toute la valeur d'un homme pour sa logeuse : la ponctualité dans le paiement du terme !
Holmes et moi allâmes inspecter la chambre du crime. Chase possédait peu de choses : quelques vêtements ravaudés, une douzaine de livres dépenaillés, c'était tout ! Son cadavre reposait sur le parquet aux lames mal jointes entre lesquelles le sang avait coulé jusqu'à l'étage inférieur. Lestrade nous montra le compas, long d'une quinzaine de pouces. C'était le genre d'instrument dont se servent les artisans plutôt que les étudiants. Un modèle très courant...
Nous redescendîmes.
- Que pouvez-vous nous apprendre sur votre locataire ?demanda Holmes à Mme Montgomery que l'alcool avait semble-t-il ragaillardie. Avait-il de la famille, des amis, quelles étaient ses habitudes. ?
- Il disait être orphelin, élevé par une vieille tante, Mme Potter qu'elle s'appelait, je crois. Il avait un ami qui passait parfois le voir. Une fois la semaine, ils allaient tous deux voir un spectacle, il ne me disait pas quoi.Ah allez, on est bien peu de chose..
Nous nous rendîmes sous la fenêtre de la chambre de Chase qui donnait sur le minuscule jardin. Un petit appentis bâti juste en-dessous en rendait l'accès aisé à toute personne dotée d'un minimum de souplesse et d'agilité.
- Etant donné l'épaisseur de la pelouse, constata Holmes, ce n'est pas la peine de chercher des empreintes.
Et se tournant vers Lestrade qui semblait avoir placé tous ses espoirs en lui :
- Est-il besoin de vous conseiller d'interroger ses voisins et ses divers employeurs ?
Nous prîmes le chemin de Baker Street, chacun plongé dans nos réflexions. Les miennes étaient parfois parasitées par un doux visage qui me souriait.
Le lendemain, tous les journaux publiaient un message de l'assassin :

Chase ma deuxième victime :
le choix de celui-ci est aussi le fruit du hasard, ou plutôt des circonstances. Je l'avais croisé chez l'apothicaire où il achetait du laudanum, se plaignant de ne pouvoir dormir sans ce sirop d'opium dont il vantait les bienfaits et la profondeur du sommeil qui découlait de sa prise. Il avait ajouté que, par hygiène de vie, il dormait toujours la fenêtre ouverte. Quand, l'ayant suivi jusqu'à son domicile, je vis comme il était aisé de parvenir à la-dite fenêtre, je sus que ma deuxième victime était trouvée. Une discrète surveillance m'avait appris que sa logeuse s'absentait tous les samedis pour se rendre chez sa soeur chez laquelle elle passait la nuit. La méthode a été la même que la fois précédente et j'ai ressenti la même satisfaction du devoir accompli. Et j'ai déposé cette fois un compas sur le corps de ma victime. Arrivé chez moi, un sentiment très fort de béatitude m'a envahi. J'ai dormi d'un sommeil sans rêve, ce que d'aucun qualifie de "sommeil du juste". Oui, n'est ce pas ce que je suis, finalement, un juste !!

Que signifie donc ce compas ?
Me suivez-vous pas à pas ?


- Holmes, je ne sais pas si cet homme est le meurtrier, mais assurément, c'est un dément, un illuminé !! Un compas ! Pourquoi un compas ?
- Je pense que si nous le savions, nous aurions fait un grand pas vers la résolution de cette énigme, Watson. Et encore une fois, certains détails prouvent qu'on a bien affaire à l'assassin, ou du moins quelqu'un qui connaît parfaitement la victime ! J'ai passé ma journée d'hier à interroger les voisins de Chase comme ceux d'Owen. Rien à en tirer !
Un peu plus tard, devant une bonne tasse de Darjeeling accompagnée, en ce qui me concerne, d'une pipe de Ship's Tobacco, et pour Holmes d'une pipe d'un entêtant tabac de Smyrne, mon ami me fit part de sa perplexité :
- Ces 2 crimes sont trop semblables pour ne pas être liés, même si on ne peut en être sûr à 100%. Même mode opératoire, les 2 victimes sont sans famille, des gens sans histoire.sans parler des courriers aux journaux ! Et puis cette carte et ce compas ! J'y vois une signature. L'assassin essaie de nous dire quelque chose ! Peut-être même joue-t-il avec nous ! Enfin, quand je dis "nous", je parle de la police...
- Les psychiatres - je sais tout le mal que vous en pensez, Holmes - ajoutai-je en prévenant d'une main levée avec autorité toute interruption, les psychiatres prétendent qu'il y a en chaque meurtrier le désir inconscient de se faire prendre. Ces objets sont peut-être des jalons sur la piste qui mène au meurtrier, des repères qui nous disent "suivez-nous, et vous arriverez jusqu'à moi, l'assassin" !!
- Balivernes, Watson ! Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'il y aura d'autres meurtres semblables, soyez–en sûr !
Et comme de juste, Holmes avait raison !
Le surlendemain, j'étais rentré à Baker Street pour déjeuner. Du fait de mon dilettantisme de ces derniers jours et de ma tendance certaine à la procrastination, quelques patients avaient préféré s'adresser à un confrère et j'avais donc un creux dans mon emploi du temps. Je n'avais pas revu l'objet de ma flamme, revers de la médaille de sa presque guérison, mais je comptais bien effectuer une petite visite à l'improviste avant la fin de la semaine. En attendant, je continuais à nourrir mille et une chimères, l'avenir me semblait briller de mille et une promesses.. Et vous ai-je dit qu'elle avait les plus beaux yeux du monde ? Et qu'elle s'appelait Charlotte ? Mais je m'égare..
Ce surlendemain donc, Holmes s'était absenté pour une enquête qui ne semblait pas le passionner outre mesure, mais qui promettait d'être lucrative. Mme Hudson introduisit notre ami Lestrade. Il était très agité, mal rasé, le cheveux en bataille, ses chaussures étaient poussiéreuses, ses vêtements fripés...Son aspect se dégradait de jour en jour. Il ne devait prendre aucun repos et peut-être même ne rentrait-il pas chez lui dormir.Il est vrai que tout lui était prétexte à ne pas regagner son domicile où l'attendait une bien acariâtre épouse, hypocondriaque et tyrannique. Et dire que d'aucuns m'ont prêté quelques aventures galantes avec elle, j'en frémis rien que d'y penser !! Mais revenons à nos moutons*...
- Watson, un 3e meurtre ! m'apprit Lestrade sans même me saluer. Egorgé, et de la même façon !
- Un 3e meurtre !! Quel est l'objet, cette fois-ci ?
Car je sentais bien que là était le noeud du problème !
- De plus en plus bizarre, Watson ! Une paire de lunettes aux verres teintées et un postiche, voilà les objets !
- Un postiche ! Vous voulez dire une perruque ?
- Enfin, plus exactement une paire de favoris postiche. Il faut aussi que je vous précise que la victime a été égorgé dans sa baignoire !
- Dans sa baignoire ! Il prenait un bain ?
- Oui, il était nu, on peut donc le penser !
Lestrade et moi nous rendîmes sur les lieux du drame, non sans avoir laissé un mot pour Holmes lui demandant de nous rejoindre au 62 Forsythia Road.
La victime, Mr Reginald Sutterton, vivait seul dans une de ces petites maisons abondamment fleuries qui composent la majeure partie de cette charmante rue qu'est Forsythia Road. Le corps gisait donc dans une baignoire, l'eau autour de lui était rouge. Et les lunettes teintées et les favoris postiches étaient posés sur la partie émergeante du corps du malheureux.
Cockley, l'adjoint de Lestrade qui revenait d'interroger le voisinage, nous informa de ce qu'il avait appris, au moment même qu'Holmes nous rejoignait. J'informais immédiatement mon ami de la teneur des indices, car cela me semblait d'une importance extrême, puis nous écoutâmes religieusement le rapport de Cockley.
- La victime s'appelle donc Reginald Sutterton, 62 ans, veuf, sans enfants, il vit seul. Il tient une boutique de livres anciens pas très loin d'ici, sur Gardenia Road. Ses seuls amis semblent les livres, il ne reçoit personne. Les voisins décrivent un homme d'une régularité de pendule suisse. Tous les matins, il part à 9h pour revenir le soir à 7h30, dimanche compris. Quand ils ne l'ont pas vu ce matin, ils ont pensé qu'il était malade et sont allés aux nouvelles. D'après un voisin avec qui il échange quelques mots de temps en temps, Sutterton possède un petit immeuble de rapport non loin de Victoria Station qui le met à l'abri du besoin. Voilà, je n'ai pas pu en apprendre plus !
- C'est bien, Cockley, lui dit Holmes, qui avait une assez bonne opinion de ses capacités. Il conviendrait maintenant de savoir à qui le crime profite.
- Quelqu'un est allé se renseigner sur ce point, assura Lestrade. Nous connaissons notre travail, Mr Holmes.
- Ho, je n'en doute pas un seul instant, mon cher Lestrade ! ironisa Holmes sans que l'inspecteur ne parut s'en apercevoir.
- Encore une fois aucun indice, Holmes, constatai-je, si ce n'est les lunettes et le postiche.
- Pas grand chose à en tirer, conclût Holmes avec une moue de dépit en les examinant. Les lunettes sont d'un modèle on ne peut plus courant. Les favoris sont apparemment un accessoire de théâtre, et je pense que c'est là une piste à creuser, Lestrade. Envoyez donc un de vos hommes, Cockley me semble tout à fait indiqué, prospecter auprès des vendeurs de ce genre d'articles. Ils ne sont pas légion sur la place de Londres.
Le lendemain, comme Holmes et moi nous y attendions, les quotidiens publièrent un nouveau courrier qui émanait de l'assassin. Je m'étais levé de bonne heure pour acheter un journal si récemment sorti des presses que l'encre m'entacha les doigts. L'affaire occupait maintenant une bonne partie de la première page.

Sutterton, ma troisième victime :
Je suis client de sa boutique depuis des années. C'est la seule de mes victimes que je connaissais un tant soit peu, le seul avec lequel j'avais échangé quelques paroles, quelques avis sur Dickens ou Thackeray, Shakespeare, sterne ou Jane Austen. Je m'étais toujours bien gardé d'évoquer l' "oeuvre" avec lui, je n'avais même jamais risqué la plus petite allusion à la fascination qu'elle exerçait sur moi. Cette relation, toute superficielle qu'elle fût, me fit craindre de ne pas arriver à passer à l'acte, freiné par mes émotions, par le fait que Sutterton n'était pas un être anonyme avec lequel nul identification n'était possible, avec lequel nulle sympathie ou empathie ne pouvait être ressentie, mais un être de chair et de sang avec lequel j'avais partagé quelque chose, à savoir un amour immodéré pour la littérature. Je fus surpris de le trouver dans sa baignoire. Pendant un court instant, j'en fus décontenancé, mais très vite je repris mes esprits. Je lui enfonçai profondément la tête sous l'eau. Il se débattit à peine. Et c'est avec fébrilité que j'effectuai le bref mouvement circulaire qui lui trancha la carotide. Le sang fusa à chacun des derniers battements de son pauvre coeur, et pendant quelques instants j'eus l'impression étrange de voir des poissons rouges remonter en frétillant à la surface. J'affublai rapidement son cadavre du postiche et des lunettes et m'enfuis sans demander mon reste. Et il fallut que je me répète de nombreuses fois que je n'avais fait que mon devoir, que ma mission présentait beaucoup plus d'importance qu'une misérable vie humaine et qu'elle trouvait sa justification dans les "textes" pour enfin arriver à trouver le sommeil.

Un ange est passé
Etes-vous dépassé ?


- L'oeuvre, les textes...et qui est cet ange auquel il fait allusion ? L'oeuvre est-elle un texte sacrée comme la Bible, la Thora ou le Coran ? Et à qui s'adresse-t-il ? "Me suivez-vous pas à pas, êtes-vous dépassé.."
- Cà s'adresse sûrement aux enquêteurs, Holmes !
- J'aurais tendance à le penser, Watson. Je pense qu'il a besoin d'eux !!
- Qu'entendez-vous par là, Holmes ?
Mon ami, perdu dans ses pensées, ne me répondit pas immédiatement. Puis, comme s'il venait juste d'entendre ma question :
- Ce type de tueur, Watson, se croit supérieur à ceux qui le traquent, et là est sa faille ! Le sentiment de sa supériorité va l'amener à relâcher son attention et à commettre une erreur. Et c'est là que je l'attends.
Un peu plus tard, nous étions dans le salon de Baker Street. Holmes compulsait fébrilement ses archives, fumant pipe sur pipe d'un excellent tabac turc qui provenait en droite ligne d'Erzerum.
- Watson, une carte à jouer, un compas, une paire de lunettes teintée et un postiche.Pourquoi l'assassin a-t-il déposé ces objets sur les corps ? Tous les rapports de police montrent que les trois hommes ne se connaissaient pas et nous n'avons aucune raison de penser le contraire. Et si l'assassin frappe au hasard, quel est le but de tout ceci ?
Depuis quelques instants, quelque chose que je n'arrivais pas à identifier me tracassait. J'en fis part à mon ami.
- Holmes, j'ai l'impression que la solution est à portée de la main. Un peu comme lorsqu'on a un mot sur le bout de la langue. On croit le tenir, et hop, il se défile !
- Si je vous disais que j'ai un peu la même impression, Watson !
Cette impression, hélas, resta fugace tout le reste de la journée.
Pendant les quelques jours qui suivirent, les habitants de Londres n'osèrent plus sortir après la tombée de la nuit (bien qu'aucun des 3 meurtres n'aient eu lieu à l'extérieur) et se barricadèrent chez eux, arme à portée de la main pour ceux qui en possédaient une. Certains, dont le comportement fut trouvé suspect, eurent maille à partir avec la populace ! Dans quelques quartiers, des milices virent le jour. Mais elles commirent tant d'exactions que le ministère fut obligé de les mettre hors la loi. Un flot de lettres anonymes inonda Scotland Yard qui, devant le nombre, dut vite renoncer à les vérifier. Les journaux réclamaient des résultats, certains d'entre eux réclamaient des têtes ! Quant au ministre de l'intérieur, il convoqua son subordonné le plus immédiat, et, par un de ces fameux effets en cascade, c'est Lestrade qui, presque en bas de la hiérarchie, fut sommer d'arrêter le coupable ou de présenter sa démission.
C'est donc un Lestrade dans le plus profond désarroi qui vint frapper à notre porte un matin pluvieux.
- Je sens que je vais bientôt devoir songer à ma reconversion, nous dit-il, très morose. Aucune piste, rien de rien ! Des gens sans histoire, sans ennemi. !
- Patience, Lestrade, patience, Je vous jure sur tout ce que j'ai de plus sacré au monde que je trouverai le coupable.
Holmes pour moi s'avançait beaucoup, tant la situation me semblait inextricable. Et je me demandais franchement ce qu'il pouvait y avoir de plus sacré au monde pour Holmes, mais je m'abstins de lui poser la question.
L'assassin frappa à nouveau le lendemain. Lestrade, cette fois-là, passa à Baker Street nous chercher. Il était de plus en plus mal rasé et hirsute, de larges cernes noires sous ses yeux rougis par le manque de sommeil, ses mains secouées par un fin tremblement. Tout trahissait en lui un surmenage qui l'avait visiblement amené près du point de rupture !
Nous prîmes un Hamson Cab pour nous rendre sur les lieux du nouveau crime. Pendant le trajet, Lestrade nous livra, avec le phrasé haché et logorrhéique d'un maniaque, les quelques informations qu'il détenait. La victime était un certain Mc Carthy, 40 ans, marié, 2 enfants, chef d'atelier dans une manufacture de papier. Il habitait dans le quartier populaire de Poplar. Mais si le mode opératoire était à ce point semblable à celui des trois crimes précédents qu'on ne pouvait douter qu'ils aient été, tous les quatre, perpétrés par le même homme, un détail, et d'importance, différait. Rien n'avait été posé sur le corps !
Nous arrivâmes sur les lieux peu avant 11 heurs du soir. Malgré l'heure tardive, une foule compacte que contenaient à grand peine quelques policiers était massée devant l'entrée. Un grondement sourd la parcourait, qui enfla à notre arrivée. Plusieurs personnes-le visage de Holmes était connu-nous apostrophèrent pour nous demander des comptes et stigmatiser notre inertie. Les policiers eurent du mal à nous faire un passage dans ce agglomérat humain qui vociférait de plus en plus et se faisait insultant et menaçant. Une pierre passa en sifflant près de mon oreille. Une poigne rugueuse sortit de la foule et saisit Holmes par l'avant-bras.Il s'en dégagea d'un coup sec du tranchant de la main qui arracha un cri de douleur à son agresseur. Plus loin, une mégère au visage luisant de crasse cracha aux pieds de Lestrade avec une moue de dégout. Je sentis avec effroi qu'il s'en serait fallu de peu que cette manifestation de mécontentement ne dégénéra en émeute.
- Vous devriez demander du renfort, Lestrade, conseilla Holmes.
Non sans mal, nous arrivâmes finalement dans la chambre du crime. Mc Carthy était allongé sur le sol, égorgé de la même manière que ses prédécesseurs. Il y avait en effet trop de similitudes entres ces 4 assassinats pour que le coupable ne soit pas une seule et même personne ! Mais quel rapport pouvait-il bien y avoir entre ces 4 hommes ?
Dans la pièce d'à côté, j'entr'aperçus une femme éplorée serrant contre elle 2 enfants d'une dizaine d'années qui regardaient autour d'eux avec effroi.
Holmes fit ce que je m'attendais qu'il fit, c'est-à-dire qu'il inspecta minutieusement la chambre pouce par pouce à la recherche de l'indice manquant.
- Vous n'avez touché à rien ?demanda-t-il aux policiers puis à la veuve.
Les réponses furent négatives.
- Que signifie cet absence d'indice ? marmonna-t-il entre ses dents.
Une voisine était venue s'occuper des deux pauvres orphelins pendant que Holmes soumettait la veuve à un interrogatoire :
- Mon mari était un homme sans histoire, bon mari, bon père, bon ouvrier. Son patron l'appréciait énormément. Il ne buvait pas, il ne jouait pas. Dès qu'il sortait du travail, il rentrait directement à la maison, sans s'arrêter au pub, comme beaucoup le font. Un homme comme lui, allez, il devait pas y en avoir 2 sur terre ! Tout le monde l'aimait ! Qu'est ce que nous allons devenir ? Oh, monsieur, je vous en supplie, il faut punir celui qui a privé 2 pauvres enfants de leur père !!
- Je vous promets que votre mari sera vengé, madame.
- Charles était un homme si bon, monsieur, le meilleur des hommes !
Charles ! il s'appelait Charles Mc Carthy, comme la victime dans l'affaire que j'avais relatée sous le titre "Le mystère du val Boscombe". J'enregistrai la coïncidence dans une annexe de mon cerveau, car il s'agissait forcément d'une coïncidence, pensai-je alors !
Et le lendemain, tous les journaux accompagnèrent la relation de ce nouveau crime du désormais traditionnel courrier de l'assassin :

Mc Carthy, ma quatrième victime :
Celui-là m'a posé un problème. Enfin, pas lui vraiment, mais le texte de l'Oeuvre. Autant cela avait coulé de source. pour les sacrifices précédents (car il s'agit bel et bien de sacrifices, victimes expiatoires offertes pour la satisfaction d'un Dieu omnipotent et omniprésent), autant cette fois-ci je me heurtai à une difficulté. Après maintes réflexions, je contournai cette difficulté en choisissant, non plus un indice matériel, mais un indice « textuel », un nom propre et non plus un objet. J'épiai les habitudes de McCarthy et de son entourage pendant quelques jours. Le soir, son épouse allait s'occuper de son vieux père qui habitait non loin de chez eux. Pendant ce temps, les enfants jouaient dans la cour de l'immeuble avec des petits voisins. Je disposais donc d'environ ½ heure pour agir. C'était plus de temps qu'il ne m'en fallait, tant je remplissais maintenant ma tache avec aisance et dextérité. Et puis je regagnais mes pénates avec la satisfaction douce du devoir accompli. Avant de m'endormir, je parcourus quelques pages des "textes", en quête de nouvelles indications.

Suivez pas à pas mes traces
Vite avant qu'elles ne s'effacent !


Comme on le voit, ce courrier était, comme ceux qui l'avaient précédé, plutôt nébuleux !
Un peu plus tard dans la journée, peut-être pour calmer un peu les esprits qui s'échauffaient, la police arrêta un suspect. L'homme, un alcoolique impulsif et violent, avait été licencié peu auparavant de la manufacture où il travaillait sous les ordres de McCarthy. Il avait confié à un collègue d' atelier que c'était sûrement ce dernier qui était cause de son renvoi et qu'il ne l'emporterait pas au paradis ! Que cela n'explique en rien les autres meurtres ne posa aucun problème au Yard.
- Cette arrestation, même si elle est arbitraire, apaisera l'opinion publique ! me dit Holmes avec un cynisme qui me choqua, alors que Lestrade venait de nous en informer, sans avoir l'air d'y croire beaucoup lui-même.
- C'est une façon de voir les choses, Holmes, rétorquai-je un peu agressivement, je dois l'avouer.
- Je redoutais des émeutes comme celles de 88 à Whitechapel, ajouta Lestrade qui arpentait notre salon à grandes enjambées. Des agitateurs à la solde des ennemis de notre pays sont là, dans l'ombre, prêts à saisir la moindre opportunité pour semer le germe fétide de l' insurrection ! Des anarchistes, qui ne peuvent vivre que dans le chaos !! Ruine et désolation, voilà leur idéal !
Notre ami avait décidément un besoin impératif de repos, faute de quoi il allait finir dans une cellule capitonnée à Bedlam !
- Ne vous enflammez pas, mon cher Lestrade, le tempéra Holmes. Et pour en revenir à notre affaire, rien de nouveau ? Avez-vous continué à chercher des points communs entre les victimes ? Leur passé, des relations communes..que sais-je, des intérêts communs.
- Rien de rien, Mr Holmes. Des gens tout à fait ordinaires, un passé sans tache.Si je n'opère aucune arrestation avant la fin de la semaine, il va m'arriver de sacrés pépins !
J'étais très ému par la détresse de ce pauvre Lestrade et je cherchais quelques paroles qui ne soient pas trop creuses pour le réconforter. Holmes, apparemment mû par le même sentiment, s'approcha de notre ami et lui posa une main sur l'épaule d'un geste plein de compassion qui m'étonna.
- Mon vieux Lestrade. commença-t-il , puis il se tut apparemment frappé par une idée qui venait de s'imposer à lui avec l'aveuglante clarté de l'évidence. Son souffle se suspendit. Il me regarda, les yeux écarquillés, l'index droit agressivement brandi dans ma direction.
- Watson, des pépins. mais oui !! Des pépins d'orange, Watson, des pépins d'orange !! Le lien entre ces crimes nous crevait les yeux ! Le roi de coeur, le compas, le postiche et l'identité de la dernière victime ! Watson, ce recueil que vous venez de faire paraître et que vous avez intitulé bien pauvrement à mon goût "Les aventures de Sherlock Holmes" !! Le roi de coeur, c'est "Un scandale en Bohême", le compas, symbole maçonnique, c'est "La ligue des rouquins", le postiche, "Une affaire d'identité", et Charles McCarthy, c'est le nom de la victime dans "Le mystère du val Boscombe" .
- Mon dieu, Holmes, vous avez raison ! Comment n'y avons-nous pas pensé plus tôt ? Comment avons-nous pu être aveugle à ce point ?
- Et ce que vous avez appelé "vers de mirliton" ! Pour la première victime, les vers font allusion au Roi de Bohême, le roi de coeur !  Et "confronté à la dernière", "la dernière", c'est l'anagramme de Irène Adler ! En ce qui concerne la 2ème victime, le tueur nous dit que nous avons les indices pour le démasquer. Il nous provoque dans le cas de la 3ème victime, et l'ange dont il parle est bien sur Hosmer Angel. Pour finir, nouvelle provocation, et les pas dont il est question sont les traces laissés par Turner dans "Le mystère du val Boscombe"...
- Et les traces qu'il a lui-même laissées par le biais des indices ! Provocation, invitation à le suivre ! Et il ne fait aucun doute qu'il s'adresse à nous directement, Holmes !!
- Absolument, Watson, absolument ! Je pense que nous avons maintenant tous les éléments en main pour conclure victorieusement cette affaire ! 3 meurtres signés d'un objet symbolisant une affaire, et pour la 4ème le nom de la victime. Je ne sais pas si l'assassin va continuer dans ce sens, mais cette piste mérite d'être suivie. Dans la nouvelle qui suit ces 4 là, puisqu'il les prend apparemment dans l'ordre de votre recueil, "Les cinq pépins d'orange", la victime s'appelle...
- John Openshaw, l'interrompis-je.
- Oui, John Openshaw. Mais il y a sûrement des dizaines de londoniens portant ce nom !
- Et nous ne pourrons les protéger tous, constata Lestrade effondré.
Holmes pendant ce temps arpentait notre salon à grandes enjambées. Puis il s'arrêta brusquement et se tapa du poing dans la paume.
- J'ai peut-être une idée ! L'assassin nous provoque et joue avec nous. Tablons donc là-dessus !
Il prit une feuille de papier sur laquelle il jeta quelques mots d'une plume rageuse, puis il me la tendit.
- Watson, je vous serai gré de faire publier cette annonce dans tous les journaux du soir.
J'allais prestement m'acquitter de ma tache, pendant que Holmes filait je ne sais où. En chemin, je lus l'annonce qu'il me demandait de faire paraître :
"JOHN OPENSHAW (en gros caractères, SVP, était-il précisé) le grand collectionneur américain, recherche des oeuvres originales de Sidney Paget, notamment des illustrations pour les aventures de Sherlock Holmes. Il sera à partir du 28 de ce mois au 12 Martin Hewitt Road"
- Cette adresse correspond à une maison vide, m'apprit Holmes qui ne voulut pas m'en dire plus sur son plan.
Je fis insérer l' annonce dans les principaux quotidiens du lendemain, soit le 28.
Holmes pensait-il attirer l'assassin par ce piège assez grossier ? Comptait-il sur le sens de la provocation et l'histrionisme dont il avait fait montre ? J'étais perdu dans mes pensées quand, alors que je m'engageais dans Baker Street, je heurtai avec force un homme pas très grand, voûté et ascétique, vêtu misérablement d'un vieux manteau de voyage couvert de poussière, et au visage mangé par une épaisse barbe grise constellée de reliefs de nourriture, visage où l'éclat brûlant des yeux indiquait une intelligence certes peu commune, mais avec un je ne sais quoi qui signait la folie. L'homme, appuyé contre un réverbère, regardait fixement en direction de notre seuil.
- Holmes, m'écriai-je, je ne vous avais pas reconnu, comment diable faites-vous pour dissimuler ainsi votre taille ?
- Mande pardon ? me répondit-il, on s'connaît, mon prince ?
C'est alors que je vis mon ami Holmes, une centaine de mètres devant moi, qui s'apprêtait à rentrer chez nous. Je me confondis en excuses et commençai à fouiller mes poches en quête d'une petite pièce pour faire pardonner ma méprise auprès du pauvre homme quand je vis, dépassant de sa poche, un exemplaire de mon recueil de nouvelles "Les aventures de Sherlock Holmes" qui venait de paraître chez Newness et qui s'était jusqu'alors peu vendu. Il me parut impossible que ce fut un hasard ! Et puis la présence de ce livre dans la poche d'un miséreux était un tantinet incongrue. C'est alors que j'aperçus ce que contenait le sac en papier qu'il portait dans le creux de son bras gauche : 3 ou 4 oranges, agrume rare et cher, qu'un pauvre hère tel que lui ne pouvait assurément pas se payer !
Pendant ce temps, l'étrange individu s'était éloigné. Je le vis un peu plus loin qui fendait la foule plutôt dense à cette heure. Curieusement, il s'était redressé et l'énergie qui émanait maintenant de sa démarche contrastait fort avec ce qu'il montrait peu avant. Par 2 ou 3 fois, il se retourna pour jeter de petits coups d'oeil anxieux derrière lui. Tout ceci confirma mes soupçons. J'hésitai brièvement et entrepris de le suivre. Après une dizaine de minutes de marche soutenue, il entra dans une petite maison de briques rouges au jardin envahi de mauvaises herbes. Il regarda une dernière fois en arrière et j'eus tout juste le temps de me dissimuler dans une encoignure. J'attendis un moment pour voir s'il ne ressortait pas. Au bout d'une heure, comme la nuit tombait, j'approchais subrepticement de la maison en me dissimulant derrière un cab qui déposait son passager devant un pavillon voisin. Seule brillait une faible lueur au rez-de-chaussée. Le plus silencieusement possible, je poussai le portillon qui donnait accès au jardin et m'approchai de la seule fenêtre éclairée. Je jetai un coup d'oeil à l'intérieur. L'homme était assis devant une table, occupé à éplucher une orange dont il récupérait les pépins. Holmes s'était donc trompé ! La piste "John Openshaw" était une fausse piste ! Je ne comprenais pas pourquoi, mais le meurtrier revenait à des indices matériels. Je ne savais plus que faire ! Ce que je venais de surprendre semblait indiquer un passage à l'acte imminent. Mais si je cessais ma surveillance pour aller prévenir Holmes, l'oiseau risquait de s'envoler ! J'eus l'idée d'aller frapper à la porte du pavillon devant lequel, quelques instants auparavant, un cab avait déposé son occupant. Un homme d'âge moyen, vêtu d'une veste d'intérieure bordeaux et d'allure sympathique, m'ouvrit et me regarda d'un air surpris.
- Monsieur, je suis le docteur John Watson, collaborateur du détective Sherlock Holmes, dis-je en lui présentant ma carte professionnelle pour attester de mon identité. Pourriez-vous aller porter un message au 221b, Baker Street ? C'est une question de vie ou de mort ! Je n'ai pas le temps de vous expliquer !
- Sherlock Holmes ! Je connais sa réputation, le frère de mon épouse travaille au Yard. Entendu, donnez-moi votre lettre et je la porte de ce pas !
J' écrivis une courte missive dans laquelle j' expliquai en quelques phrases concises la situations à mon ami puis je repris ma surveillance. Moins d'une demi-heure après, je vis Holmes qui descendait d'un cab deux cents mètres plus loin. Il me rejoignit aussi discrètement qu'il était possible. Je l'informai brièvement des évènements récents.
- Peut-être a-t-il pris le nom de Mc Carthy comme indice faute d'indice matériel valable, suggéra-t-il. Attention, il s'apprête apparemment à sortir ! ajouta-t-il en me serrant le bras.
En effet , l'homme avait revêtu, non plus les oripeaux qu'il portait cet après-midi, mais un grand manteau de pluie. Il s'approcha de la table, ramassa les pépins d'orange et les mit dans une enveloppe qu'il glissa dans sa poche. Puis, prenant un grand étui de cuir dans lequel je devinais la présence d'une arme blanche, il sortit de la maison. Holmes et moi avions eu largement le temps de nous dissimuler. Il s'arrêta un instant sur les quelques marches qui donnaient accès à la maison, scruta les ténèbres et se mit en marche.
- Que faisons-nous ?demandai-je tout bas à Holmes qui m'avait fait signe de patienter avant d'entreprendre une filature. Vous ne comptez pas l'arrêter ?
- Watson, nous n'avons aucune preuve ! Il faut le suivre et le prendre en flagrant délit, il n'y a pas d'alternative !
C'est donc ce que nous fîmes. Sûr de lui, l'homme ne se retourna pas une seule fois. Arrivé devant une maison bourgeoise de Saxfield Road, il introduisit un instrument dans la serrure et, après quelques manipulations, la porte s'ouvrit. Laissant s'écouler quelques instants, nous entreprîmes de le suivre. Nous entrâmes dans un corridor sombre au bout duquel se devinait un escalier. Un léger craquement nous indiqua que l'homme était en train de le gravir. Holmes ôta ses chaussures et me fit signe de faire de même. Nous entreprîmes à notre tour de monter. Au premier, l'homme avait entr'ouvert une porte qui grinça.
- Qui va là ? cria une voix vibrante d'angoisse.
Alors l'homme se rua dans la pièce, et dans la faible lueur qui émanait de la rue, nous vîmes qu'il brandissait au-dessus de sa tête un long coutelas à la lame tranchante sur laquelle la lumière joua quelques instants. Holmes bondit à son tour, son revolver à la main.
- On ne bouge plus !! hurla-t-il.
Je le suivis. Le meurtrier ne s'était pas arrêté pour autant et avait posé un genou sur un homme allongé, couteau levé très haut et prêt à frapper. Alors, Holmes tira. Touché en pleine tête, l'assassin tressauta violemment, recula de 2 pas en essayant désespérément de se redresser sur ses jambes qui flageolaient, puis il s'effondra sur le parquet, une tache de sang s'élargissant rapidement sous son crâne. Je me penchai vers lui et essayai vainement de trouver son pouls.
- Il est mort, annonçai-je à Holmes en me relevant.
Dans une de ses poches, je trouvai l'exemplaire des "Aventures de Sherlock Holmes" que j'y avais déjà vu précédemment. Holmes me le prit des mains et entreprit de le feuilleter fébrilement, en quête de je ne sais quoi.
- Regardez, Watson, me dit-il en me tendant le recueil ouvert à la table des matières.
Les 4 premières nouvelles, d'"Un scandale en Bohême" au "Mystère du val Boscombe" étaient marquées d'une croix. La 5ème, "Les 5 pépins d'orange" était, elle, simplement marquée d'un trait horizontal.
- Je me suis lourdement trompé, heureusement sans conséquence, me dit Holmes une fois rentré à Baker Street. Je pense que cet homme tuait sans raison, mais selon un modus operandi qui correspondait à vos écrits, Watson. Pourquoi ? Peut-être admirait-il tout simplement votre prose, ce qui montre un bien piètre discernement et un manque certain de raffinement en matière de littérature, sans vouloir vous faire de peine !! Peu importe ! Il a choisi ses victimes au hasard, sûrement après avoir repéré leurs habitudes, et tous ces indices semés ont sans conteste été un défi qu'il m'a lancé. Il me semble vous avoir déjà dit que plus un crime sort de l'ordinaire et plus il est aisé à résoudre, Watson. En voici encore la preuve ! Ces tueurs en série font souvent preuve d'un histrionisme certain, et c'est ce qui les perd. Et il n'est pas exclu qu'il soit venu roder devant le 221b parce qu'il trouvait que nous n'avancions pas assez vite à son goût. Sans parler de la théorie fumeuse de ces charlatans de psychiatres que vous admirez et selon laquelle l'assassin a le désir inconscient de se faire prendre ! Pour moi, c'est de la foutaise, mais j'admets que celui-là a semé des indices comme s'il s'agissait d'un jeu de piste. Mais l'a-t-il fait pour qu'on le retrouve ou parce qu'il pensait être le plus fort et voulait asseoir sa domination et jouer avec nous comme le chat avec la souris ? Je pencherais pour la seconde hypothèse, Watson, et vous pour la première, non ? Les courriers qu'il a adressés aux journaux semblent aller dans mon sens !
- Je pense qu'ils vont plutôt dans le mien, Holmes, mais bon, nul ne pourra jamais nous départager, et je n'essayerai même pas de vous démontrer votre erreur !
Arriva alors Lestrade qui ne pût que bien sommairement nous éclairer. Les maigres explications qu'il nous apporta semblèrent me donner raison, à mes yeux tout du moins, car Holmes encore une fois leur donna un éclairage différent.
Le tueur avait pour nom John Aveline. Il était âgé de 32 ans. C'était un employé de banque sans histoire, très bien noté de ses chefs, à qui un bel avenir semblait promis, mais qui se liait peu. Le seul de ses collègues avec qui il échangeait parfois quelques paroles raconta aux enquêteurs qu'Aveline admirait mes écrits, et qu'il pouvait en réciter, de mémoire, de longs passages. Un jour, désinhibé et mis en confiance par quelques grogs à la teneur en rhum plus que conséquente, Aveline lui avait confié qu'il prouverait bientôt au fameux Sherlock Holmes qu'il existait une intelligence à la hauteur de la sienne ! Alors peut-être pourrait-il devenir son collaborateur !!
A son domicile, les policiers trouvèrent un carnet noir au dos toilé de rouge, sorte de journal de bord que notre homme avait rempli jour après jour d'une écriture si régulière qu'on eût dit des caractères typographiques.
- Une telle écriture indique un besoin de tout maîtriser, mon cher Holmes, diagnostiquai-je. Paranoïa, sans aucun doute.
- J'ai pratiqué la graphologie, Watson, et je suis plutôt d'accord, du moins pour le besoin de maîtriser..je vous laisse la paranoïa.
Dans ce carnet, Aveline exposait en termes très délirants sa vision d'une société idéale dans laquelle se pratiquaient notamment l'eugénisme et la ségrégation raciale, et il y développait quelques autres théories tout aussi haïssables, d'ailleurs très semblables à celles qui font depuis peu un tabac* en Allemagne, ce qui, entre parenthèses,ne manquent pas de m'inquiéter. Il avait également consacré quelques pages à ses exactions, lesquelles pages montraient qu'indéniablement Aveline était un malade mental qui avait cru que Holmes s'adressait à lui par le biais de mes nouvelles, l'adjoignant de commettre des meurtres, un peu comme si chaque texte était un ordre de mission. Les symboles laissés sur les lieux du crime étaient sa signature, la preuve à l'intention de Holmes du bon accomplissement de sa tâche.
Tout ceci me semblait donc aller dans le sens de mon hypothèse. Les indices qu'il avait semés étaient bien destinés à nous mettre sur sa piste et permettre son identification, indispensable à la reconnaissance qu'il cherchait auprès de Holmes.
J'eus dans les semaines qui suivirent une période de doute quant à la poursuite ou non de mon oeuvre littéraire, car je ne pouvais m'ôter de l'esprit qu'elle était peu ou prou* responsable de la mort de 4 personnes. Charlotte-je vous ai déjà dit, je crois, que l'élue de mon coeur s'appelait Charlotte- Charlotte, disais-je, sût me convaincre de la nécessité et de la grandeur de ma tâche, un personnage de l'importance de Holmes ayant impérativement besoin d'un chroniqueur pour que ses exploits ne tombent pas dans l'oubli. Mais elle aurait pu, je crois, me convaincre de n'importe quoi !
Holmes sut également trouver les mots pour me rassurer :
- Watson, vous n'avez absolument aucune raison de culpabiliser ainsi. Aveline, même sans référence à vos écrits, aurait de toute façon tué ! Ce n'auraient pas été les mêmes victimes, c'est tout ! ! Je crois qu'il ne pouvait pas lutter contre ce besoin impérieux qu'il avait de faire couler le sang.. .
Holmes, comme toujours, avait bien sûr raison, mais il me fallut du temps pour en être vraiment convaincu. Je connus dans les jours qui suivirent beaucoup de nuits agitées peuplées de cauchemars tous plus horribles les uns que les autres, cauchemars qui me hantaient encore une partie de la matinée. Dans l'un d'eux, mon père, hiératique et superbe dans une robe de juge rouge sang, perruque poudrée posée de guingois, me reprochait ces meurtres, ainsi que la mort lente et douloureuse de mon frère ainé que l'alcool avait détruit inexorablement.
- C'est parce que je n'ai pu le sauver que je suis devenu médecin, hurlai-je en me réveillant, fébrile et hagard dans ma couche trempée de sueur.
Et puis ces cauchemars se firent de plus en plus rares pour finir par disparaître.
- Je n'ai pas une vision manichéenne de la vie, mon cher Watson, me dit Holmes un soir que nous discutions de cette affaire, contrairement à ce que vous semblez croire. Je pense que le mal sommeille en chacun de nous, en des zones obscures. Et j'ai bien peur qu'il ne demande qu'à se manifester ! Que faut-il pour le faire émerger ? Peut-être bien peu de chose : un mot, un bruit, une image, une odeur..
- .lesquels évoquent un traumatisme ancien et provoquent sa résurgence, l'interrompis-je. Mais vous rejoignez là le discours de certains psychiatres dont pourtant vous vous gaussez, Holmes !
- Je suis plus ouvert aux idées nouvelles que vous pourriez le penser, mon cher Watson, même si certaines assertions de ces psychiatres dont vous faîtes grand cas me semblent plutôt prêter à rire. Le comportement d'Aveline peut aussi être né d'une frustration, et dieu sait si notre époque n'en est pas avare ! Le fantasme non assouvi, chez un esprit malade, engendre de la violence.
- Je ne peux qu'être d'accord avec vous, Holmes ! Et quelles terribles épreuves a dû vivre cet homme pour que son plaisir ne puisse naître que dans la souffrance d'autrui ? Il serait intéressant de le savoir.
- Pourra-t-on un jour déchiffrer tous les méandres de l'esprit humain, Watson ? Parviendra-t-on à en dresser la carte des tours et détours, des coins et des recoins ? Pourra-t-on, dans un avenir plus ou moins proche, voir dans l'esprit de l'homme comme la radiographie permets de voir ses entrailles ?
Puis, après quelques secondes de silence :
- J'ignore pourquoi me viennent à l'esprit ces mots de je ne sais plus quel écrivain français "quelle chimère est-ce donc que l'homme. ?"
- C'est de Blaise Pascal, Holmes, mais je n'en jurerais pas ! dis-je en nuançant de doute mes propos, alors que je savais pertinemment que c'était bien ce philosophe français qui avait proféré ce pessimiste questionnement. Il faut vous dire que je ressentais toujours une certaine gêne lorsque je me trouvais détenir quelques connaissances que mon ami n'avait pas, hors du domaine de la médecine, bien entendu.
Et pour conclure sur mes amours, hélas, la belle était volage et quelques jours après la fin de cette aventure, elle me préféra un homme plus jeune et plus fortuné ! Alors, je me réfugiais dans le travail, attendant avec peut-être encore plus d'impatience que Holmes la prochaine affaire qui se présenterait, et surtout la prochaine femme qui ferait battre mon coeur !
Holmes a finalement tout à fait raison, je suis un grand sentimental..

* Les mots ou expressions suivis d'un astérisque sont en français dans le texte.



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