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Accueil » Fictions » Souvenir, que me veux-tu ?
par
Max B.
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Souvenir, que me veux-tu ? Septembre 14, 2008
Illustrations © Lysander


Le souffle court, le vieil homme se laissa tomber pesamment sur le froid banc de pierre, le plus loin possible de l'imposante bâtisse de meulière qui détonnait par son austère rigueur dans la beauté de cette campagne verdoyante du Surrey, où tout ne semblait que paix et harmonie. L'ample frondaison d'un chêne on ne peut plus séculaire le protégeait de l’agressivité des rayons ardents que le soleil de ce début du mois d'Août dardait sur sa maigre carcasse. Bizarrement, il émanait de ce coin de paysage, enclave dans l'estivale gaîté champêtre des alentours, une impression d'abandon et de moments à jamais enfuis. Nul oiseau n'y chantait, et le vent, en soufflant dans les feuilles des arbres, composait une musique d'une tristesse infinie.
Après avoir repris son souffle, l'homme, qui portait une fine veste de coton aux larges poches déformées par les nombreux objets qu’elles renfermaient, en sortit un cahier d'écolier écorné qu'il posa sur ses genoux et un crayon à papier dont il humecta la mine d'un coup de sa langue rôtie par la déshydratation. Puis, après quelques secondes pendant lesquelles son regard se perdit dans le vague, un doux sourire illumina son visage et le para d'une grâce presque enfantine. Il entreprit alors d’écrire ce qui suit :

"Aussi loin que remontent mes souvenirs, plus exactement tous les souvenirs qui ont trait à ma collaboration avec Sherlock Holmes, toutes ces aventures que nous vécûmes ensembles et qui donnent maintenant bien souvent matière à mes rêves, pendant toutes ces années-les plus belles de ma vie- pendant lesquelles je fus le narrateur fidèle de ses aventures, je ne peux trouver que peu d'énigmes auxquelles il n'ait pu apporter une solution. Car contrairement à ce que d'aucuns ont affirmé, il était bel et bien le plus grand détective au monde, avant même ce mangeur de grenouilles dont j'ai oublié le nom et que la postérité oubliera bien vite, si ce n’est pas déjà fait !.
Souvent, ici, dans la quiétude morbide de ce lieu où je finis une existence bien souvent palpitante, je repense à l'une de ces énigmes sur lesquelles Holmes se "cassa le nez", si vous m’autorisez cette formule triviale, l'étrange cas du pectoral d'obsidienne de Ramses 2, qui vit, vous vous en souvenez peut-être, l'échec de la police officielle mais aussi donc l'échec de mon ami. Cet échec eut pour conséquence, et je n'y repense pas sans un frisson, la douloureuse plongée de Holmes dans les ténèbres d'une dépression si profonde que je doutais fort qu’il puisse un jour en émerger. Il eut bien sûr recours alors à sa fichue cocaïne, sa blanche idole (1), comme il la baptisait parfois non sans une pointe de provocation. Avec désespoir, maudissant mon incapacité à lui apporter une quelconque aide, je redoutais pour lui une issue fatale, faisant chaque jour le constat de sa déchéance et de son délabrement physique de plus en plus prononcés quand Lestrade vint demander son aide pour une passionnante énigme que je ne coucherai jamais par écrit, l'étrange cas du lycanthrope albinos de Spitafields, dans laquelle il connut un succès éclatant et qui l'éloigna, pour un temps seulement, hélas, de son poison.
Imaginez donc la fierté qui fut la mienne lorsqu'il y a quelques jours, après avoir dressé sur une grande feuille de papier que j'épinglai sur un mur de ma chambre un tableau synoptique de l'affaire afin d'y réfléchir une fois encore, je trouvai la clé du mystère ! Oui, moi, Watson, l'obscure, le sans-grade, le narrateur effacé et un rien benêt, j'ai réussi là où le grand Sherlock Holmes lui-même dût s'avouer vaincu ! La vérité était là, devant nous, elle nous crevait même les yeux ! Comment mon ami avait-il pu ne pas la voir ? Cependant, ma joie fut de courte durée. Je fus très vite envahi d'une immense culpabilité. J'avais la désagréable impression de manquer de respect à la mémoire de mon ami ! Symptomatique de cette culpabilité, je fis cette nuit-là un cauchemar dans lequel je piétinais allègrement sa tombe, et ce qui me mit vraiment mal à l'aise lorsque je me réveillai, tremblant et inondé d'une sueur profuse sur ma couche, c'était mon rire, tout empreint d'une intense jubilation, qui avait accompagné cette action blasphématoire ! Mon tourment n’était donc en fait pas né de ma réussite, non, mais plutôt de la satisfaction que j’en retirais ! N’avais-je pas, finalement, toujours envié à Holmes ses succès, dans lesquels je n’étais, la plupart du temps, pour pas grand chose, même si, comme il me le dit à plusieurs reprises, j’étais pour lui un catalyseur et une source d’inspiration ?
Mais trêve de bavardage, laissez-moi vous raconter l’histoire de la disparition de la momie de Tupac Shakur, affaire dont je me souviens dans les moindres méandres (et Dieu sait si le déroulement de cette affaire emprunta un chemin des plus tortueux !). Je l’avoue, mon oeil n'est plus très bon et ma main plus très sûre, mais ma mémoire reste fidèle, ce qui parfois cause mon tourment, car les souvenirs de tous ces jours merveilleux, à jamais enfuis, sont bien souvent douloureux et chagrinent le vieil homme que je suis, qui n'attend plus que la mort !
Tout commença à la fin de l'année 1888, alors que Londres vivait encore quotidiennement dans la crainte de Jack l'éventreur. Une pluie glacée cinglait nos carreaux et décourageait la plus infime velléité de sortie. Dans son vieux fauteuil de cuir patiné par les ans, mon vieil ami Harry Dickson jouait du violon d'une manière je dois l’avouer très agaçante, tout en fumant une pipe de son maudit opium dont la doucereuse odeur de caramel envahissait toute la pièce. Il regardait d'un air halluciné les flammes qui virevoltaient en crépitant dans la cheminée et je me demandais quels démons ce bon vieux Carnacki pouvait bien y voir ! Depuis l'affaire du patineur volant de Hyde Park, dont personne, j'en suis sûr, ne se souvient de nos jours, il était condamné à l'inaction, inaction qui avait les fâcheuses conséquences habituelles chez ce cher Solar Pons qui n' avait pas desserré les dents de toute la semaine, sinon pour quelques remarques fort désagréables. L'atmosphère de notre bonne vieille demeure devenait donc de plus en plus irrespirable ! Nonobstant les conditions météorologiques déplorables et la neige qui recouvrait maintenant les rues d'un épais manteau glissant, je m'apprêtais à sortir effectuer une petite promenade digestive quand Hawthorne m’adressa la parole pour la première fois depuis trois jours :
-Mon cher Wills, je vois que vous vous apprêtez à sortir.
Encore une fois, je fus frappé par la puissance et la justesse de ses déductions ! Ce diable d’homme, comme toujours, était tombé juste !!
- Comment diantre avez-vous deviné, Thorndick ? demandai-je, sans pouvoir dissimuler mon admiration.
- Vous avez mis vos chaussures et votre manteau, mon cher Hastings. Or vous ne les mettez jamais pour rester at home ! J’en déduis donc que vous sortez. CQFD, comme disent nos amis français.
Je restai sans voix devant une telle démonstration ! Quel esprit brillant que le sien ! Avait-il son équivalent en ce monde ? Son frère peut-être, génie du mal que nous combattions sans relâche sur tous les continents depuis des années sans jamais parvenir à le vaincre !
C’est alors que Mme Crown, notre fidèle logeuse, frappa à la porte et nous annonça la visite de l'inspecteur Ganimard. Emergeant de sa torpeur, De Grandin alors se redressa, et sembla reprendre vie. Goodfield n'était jamais venu que pour solliciter notre aide devant des situations qui dépassaient les maigres compétences de la police officielle. Une affaire sûrement se présentait. A la demande pressante de Van Dusen, Mme Hudson introduisit notre ami Japp, qui, l'air terriblement emprunté, resta sur le seuil en se balançant d'un pied sur l'autre. Ses mains nerveuses qui malaxaient le bord de son chapeau trahissaient son intense nervosité.
- Informez-nous vite du but de votre visite, Lecoq, ou vous allez repartir nue tête ! se moqua Valmont.
- Je m'appelle Jane Marple et je viens de Ste Mary Mead ! se présenta fièrement cette haquenée si peu juvénile (2) en regardant Hewitt avec réprobation, car celui-ci venait de se lever et était en tenue fort négligée.
- Quel bon vent vous amène, Mr Pujol (3) ? s'enquit mon ami Wens avec son aménité coutumière.
L'ecclésiastique le regarda par-dessus ses lunettes aux verres ronds cerclés d'acier. Un sourire matois éclaira furtivement son visage poupin.
- Je sais tout, affirma-t-il d'une petite voix flûtée, car j'utilise mes petites cellules grises.
Le physique de cet homme était plutôt ingrat. Jugez donc ! Un petit crâne ovoïde et chauve, une ridicule moustache cirée, des jambes torses, un ventre proéminent qu'il arborait fièrement....
- Sûrement un français! pensai-je en réprimant le rire que je sentais monter et dont je craignais qu'il ne devînt inextinguible
Sans même qu'on l'y invitât, le petit homme s'assît sur le fauteuil le plus proche.
- Je vous apporte la clé de l'énigme du paquet de Khédives explosif qui faillit changer la face du Commonwealth et donc du monde civilisé tout entier !
La vieille dame posa son tricot-un pull pour son chat, nous dit-elle-dans une vieille babouche dorée qui traînait par là.
- Le petit bout de la raison, le petit bout de la raison ! déclama-t-elle l'air on ne peut plus sentencieux, l'index droit dressé devant son visage que barrait une épaisse moustache que je soupçonnais fort d'être postiche !
- Mais permettez que je me présente, je suis le commissaire Maigret ! dit-il en nous tendant une main aux ongles soigneusement manucurés.
L'homme posa son lourd pardessus gorgé de pluie sur le dossier d'une chaise devant le poèle qui rougeoyait. Un peu de fumée en émana.
-Accordeur de destinée, voilà ce que je prétend être ! déclara-t-il. Vous n'avez pas su élucider l'affaire du matou malicieux de Notting Hill Gate et je vais vous expliquer pourquoi. D'emblée, vous avez été littéralement obnubilés par cette histoire de sosies et vous avez oubliez l'essentiel. En donnant un alibi à sa belle-soeur, Lord Marlborough s'en donnait avant tout un à lui-même ! Et vous êtes tellement avide de crimes impossibles, Sir Henry Merrivale, que vous avez occulté le fait que la soi-disante chambre close n'était fermée que par un rideau !
Soudain, coup de tonnerre dans un ciel serein, une imprécation, vociférée par une voix gutturale, nous fit tous sursauter. D'une main tremblante, j'empoignai mon revolver.
- Misérable, l'heure est venue d'expier tes crimes !
L'auteur de ces paroles était un homme très grand, vêtu d'une robe de moine. Son visage aux yeux fiévreux était mangé par une épaisse barbe noire. Son accent, dans lequel les "r" roulaient comme des cailloux dans le flot impétueux d'un torrent, était caractéristique du sud-ouest de la France. Sherringham regarda l'apparition avec intérêt.
- Quand on a éliminé l'impossible, me dit-il d'un ton sentencieux, et bien, il n'y a plus d'impossible ! C'est évident ! De l'improbable, du plausible, c'est possible, probablement ! Quoiqu'il est impossible d'éliminer totalement l'improbable, de même qu'il est probable qu'en éliminant le possible, il ne reste rien !
Et se tournant vers l'homme :
- Vous êtes sans nul doute Jeremy qui s'exila en Australie il y a quarante ans pour fuir Scotland Yard.
L' individu, d'un coup, se replia sur lui-même et sa voix devint si faible que nous dûmes tous tendre l'oreille.
- J'ai choisi de disparaître pour éviter que le déshonneur ne s'abatte sur ma famille. Oui, vous l'avez deviné, je suis bien l'éventreur de la Lune Rousse !
L'éventreur de la Lune Rousse ! Je ne pus retenir un frisson. La presse avait baptisé cet homme de ce sinistre surnom car, on le devine, il avait inondé Londres de fausse monnaie si parfaites que même les plus éminents experts s'y trompèrent.
- Mon pauvre ami, dit alors l'inspecteur Grant en tempérant difficilement son émotion, je crois que la vie éprouvante que vous avez menée dans ces rudes contrées du Canada vous a fait expier vos méfaits bien mieux que ne l'aurait fait la plus dure prison ! Vous avez vécu toutes ces années torturé par le remord le plus tenace, puisse maintenant Dieu vous absoudre, lui seul en a le pouvoir, et je ne doute pas qu'il l'exerce !
Ainsi finit la terrible affaire du cabriolet maléfique de Green Park qui fit trembler le royaume sur ses bases pourtant solides et entraîna l'exil de quelques fils d'illustres familles anglaises vers des terres aussi lointaines qu'inhospitalières. Quant à mon ami John Silence, l'affaire des démons maléfiques qui hantaient les tasses de thé fut sa dernière. Il prit une retraite bien méritée pour se consacrer aux quelques hectares de vigne qu'il possédait dans un village du sud de la France. Il y repose depuis quelques années dans un petit cimetière. Sa tombe ne se distingue en rien des autres, sinon qu'elle est toujours abondamment fleurie par une mystérieuse femme qui, dit-on, l'avait jadis aimé.
Pendant les années qui suivirent, Rouletabille et moi doutâmes fortement que Fu Manchu fût réellement mort, même si l'explosion avait été d'une violence inouïe. Le cadavre que nous avions trouvé dans les décombres fumants de son repère n'avait pu être formellement identifié. En plusieurs occasions, nous eûmes l'impression de reconnaître sa griffe dans des actes délictueux commis dans diverses parties du monde.
Et le frère jumeau de Fantômas ? me demanderez-vous non sans raison. Nul n'entendit plus jamais parler de lui, mais je sais qu'il se racheta de toutes ses fautes passées en consacrant le reste de sa vie à soigner les lépreux dans un comptoir des Indes.

Voilà donc comment moi, Watson, j'ai réussi là où mon maître et ami a échoué ! J'ai maintenant 85 ans, ou alors est-ce 95 ? Je sais pertinemment que je ne sortirai plus, sinon les pieds devant, de cette maison de retraite pour collaborateurs/narrateurs/amis/confidents de détectives. Les journées y sont longues et me laissent tout le temps de penser à ces vieilles affaires, bien que je me demande parfois si je ne les mélange pas avec les histoires relatées dans les romans policiers que me prête généreusement le directeur de cet hospice, le bon docteur Basil Willing, et avec toutes les histoires qu’avec les autres pensionnaires, nous nous racontons le soir à la veillée, devant un bon feu de bois qui réchauffe nos vieux os. Mais je ne le crois pas, car l'esprit est sain, si le corps est bien délabré !
Ce récit ici s'achève. Aujourd'hui, je quitte pour toujours ce que je ne peux plus raconter. Le reste est indicible et sera tu à jamais ! Et si j'aimerais plus que tout au monde que mes humbles récits me survivent, ce n'est pas par une ambition littéraire peu de mise et qui serait bien prétentieuse de ma part, mais bien parce que j'aimerais qu'à l’avenir, dans 50 ans, dans 100 ans, on chante encore les exploits de mon ami Holmes, qui fut, je crois bien l'avoir déjà dit, le meilleur des hommes qui peuplèrent jamais cette terre. Alors, mon existence n'aurait pas été vaine ! Je mourrais serein si j'en avais la certitude!

Venant du bâtiment, une cloche qui tintait fit se lever le vieil homme qui se dirigea lentement vers la salle à manger, peut-être pour un de ses derniers repas.


(1) Watson aurait-il donc lu Malraux, qui baptisait l’opium du nom de "noir idole" ? Bien peu probable !!
(2) Ce mauvais jeu de mots est dû au traducteur, le texte originale parle de "old horse-faced woman".
(3) Watson, vraisemblablement, parle là du pétomane Joseph Pujol qui se produisit en Angleterre.



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