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Accueil » Fictions » L'Éventreur de Bridgewater
par
Max B.
Ses autres fictions
L'Éventreur de Bridgewater Juin 3, 2008
Illustrations © Lysander


"Nul ne commet un crime sans y joindre quelque maladresse"(Oscar Wilde)

Londres, le 26 juin 1920,

Il était cinq heures et j'étais confortablement assis dans notre salon de Baker Street, une tasse de thé brûlant dans une main, un journal dans l'autre (ce qui n'était pas sans me poser un sacré problème pour tourner les pages, vous vous en doutez !). Revenant de je ne sais où et trempé par la pluie fine et glacée qui n'avait de cesse de tomber depuis le matin, Holmes fit son entrée. Mme Hudson le suivait littéralement à la trace, serpillière à la main, pour effacer les marques sombres que les chaussures boueuses de mon ami laissaient sur le parquet de chêne quotidiennement entretenu à grand renfort d'encaustique. Elle accompagnait sa besogne de sombres imprécations dans lesquelles il était fortement question du respect que l'on se doit d'apporter au travail des autres. Puis quand le parquet eut retrouvé tout son éclat, elle sortit en clamant haut et fort son indignation : Mr Holmes dépassait les bornes de la bienséance, de mémoire de logeuse on n'avait jamais vu çà, et si cela continuait, elle n'entretiendrai plus notre appartement , même si on venait l'en supplier à genoux ! Holmes eut un petit sourire amusé en direction de la porte que Mme Hudson venait de claquer avec une telle violence que la clé avait jailli de la serrure pour atterrir aux pieds de mon ami sur l'épais Kilim, puis il me salua avec une irrévérencieuse révérence.
- Bonsoir, mon cher Watson. Quel temps de chien* !
Et avec l'air satisfait qu'il arbore si volontiers lorsqu'il s'apprête à me mystifier par une savante déduction, il ajouta :
- Une bien sale affaire, Watson, je vous l'accorde, mais j'ai reçu comme instruction de ne pas m'en mêler.
Et pointant son index droit vers le plafond :
- Une instruction qui vient de très haut !
- Que diable me chantez-vous là, Holmes, de quoi parlez-vous ?
Il poussa un petit soupir excédé tout en se laissant tomber lourdement dans un fauteuil.
- Mais de Jack l'Eventreur, bien entendu, Watson. Car c'est vers lui que vont vos pensées, n'est ce pas ? Je dois dire que la plupart du temps, ajouta-t-il avec cet air modeste qu'il lui arrive parfois de prendre et qui lui sied si mal, le cheminement de votre esprit est on ne peut plus facile à suivre et je lis souvent en vous comme en un livre ouvert ! Vous avez posé votre journal en frissonnant puis vous avez regardé la mallette où vous rangez tous vos instruments avec l'air de vous interroger. Or le journal d'aujourd'hui parle abondamment de l'assassinat de Polly Nichols (1) et de la précision chirurgicale des mutilations qu'elle a subies. Le lien est facile à faire. J'ajouterai que vous vous êtes même demandé fort logiquement si nous n'avions pas à faire à un de vos confrère. C'est une très judicieuse réflexion que l'on se fait également dans les milieux autorisés et dont la presse ne tardera pas à se faire l'écho ! Bref, vous voyez comme c'est enfantin, mon cher Watson !
Je dois l'avouer, je suis bien souvent naïvement admiratif devant les déductions de mon ami, même si souvent, quand il les décortique, je me battrais de ne pas avoir fait le même raisonnement de mon propre chef, tant c'est bien souvent évident, quoique parfois un peu tiré par les cheveux*
Mais cette fois-ci, il était dans l'erreur, et je me fis un malin plaisir de le lui signifier :
- Mon cher Holmes, si j'ai frissonné en posant mon journal, dans lequel je regardais, pour dire vrai, le cours de mes actions en Bourse, c'est parce que j'ai pris froid hier soir en sortant de l'Opéra où, vous le savez, je suis allé applaudir le castrat Brettini qui chantait le rôle-titre dans "Jules César" de Haendel. Et si j'ai regardé ma trousse, c'est parce que je me demandais si je devais prendre ou non un fébrifuge.
Et avec un grand sourire triomphant :
- Voilà, c'est aussi simple que cela, mon cher Holmes !
Mon ami n'eut pas le temps de ruminer sa contrariété. Mme Hudson vint nous annoncer, tout en continuant de maugréer de plus belle, qu'un homme "qui avait l'air, lui, bien comme il faut !" demandait à être reçu. Comme il se recommandait de notre excellent ami l'inspecteur Lestrade, Holmes accepta de le recevoir. Nous nous levâmes d'un même élan lorsque la porte s'ouvrit sur notre visiteur.
- Permettez que je me présente, dit ce dernier après nous avoir salué, mon nom est Joseph Montcozet.
C'était un homme qui devait frôler la soixantaine, assez grand et bien bâti, avec un rude visage léonin encadré de longs favoris qui grisonnaient comme sa chevelure encore abondante. Il parlait avec une légère pointe d'accent français qui fleurait bon ce que nos amis d'outre-Manche appelle le midi*, entendez par là cette région enchanteresse qu'est le sud de la France.
- Je suis Sherlock Holmes et voici mon collaborateur, le Dr John Watson. Mais prenez donc place, l'invita mon ami tout en désignant un fauteuil qu'il débarrassa prestement de la paperasse qui l'encombrait.
Son ton se chargea d'un soupçon de sollicitude pour ajouter :
- Il me semble percevoir en vous une inquiétude certaine, une tension presque palpable. Qu'est-il arrivé aujourd'hui ? Pourquoi avez-vous quitté brusquement votre cabinet, Dr Montcozet ?
- Je voudrais d'abord... mais comment diantre savez-vous que j'exerce la médecine ? Ma parole, votre réputation n'est en rien usurpée ! En effet, je suis médecin, et même chirurgien au Charing Cross Hospital.
Je me fis une joie d'intervenir pour expliquer le "truc". C'est un petit plaisir un peu pervers que je m'offre de temps en temps et qui a le don d'agacer prodigieusement mon ami Holmes.
- C'est d'une simplicité enfantine, dis-je, ces traces rouges sur vos mains sont caractéristiques du produit qu'utilisent les chirurgiens pour se désinfecter les mains avant une intervention, ce qui montre aussi que contrairement à beaucoup de vos condisciples, vous prenez très au sérieux cette théorie nouvelle et fort contestée qu'est l'antisepsie. Et surtout, surtout… vous avez oublié d'enlever votre masque d'opération, ce qui indique assurément un départ précipité !
Notre visiteur baissa les yeux sur son gilet où, en effet, pendait un masque de coton bleu clair au bout de son fin cordon de tissu.
- C'est en effet élémentaire ! admit-il en riant. Il faut vous dire que je suis parti aussi vite qu'il m'était possible dés que mes opérations de la journée furent terminées.
Mon ami Holmes n'avait apprécié que modérément mon intervention et après m'avoir foudroyé du regard, il s'empressa de reprendre la main mise sur la conversation.
- Je vois également que vous êtes veuf depuis un peu plus d'un an ! dit-il en me défiant d'un regard narquois d'expliquer cette déduction, ce dont j'étais bien incapable, je dois l'avouer.
- Votre réputation ne me semble en rien usurpée, Mr Holmes, vous êtes vraiment très fort ! En effet, ma tendre et regrettée épouse est morte il y a eu un an avant-hier.
- Venons-en à la raison de votre visite, continua Holmes. Mais avant toute chose, vous êtes trempé. Vous accepterez bien une bonne tasse de Darjeeling pour vous réchauffer ?
- Volontiers, je vous remercie. Je ne voudrais pas vous faire perdre votre temps, qui, je l'imagine sans peine, vous est compté. Mr Holmes, je n'irai pas par quatre chemins. Je vous demande de m' aider. Tenez, dit-il en sortant de sa poche une lettre pliée en quatre qu'il tendit à mon ami, lisez ceci.
Holmes parcourut la missive, puis me la donna.
- Lisez, Watson.
Le texte, en capitales, prenait peu de place :

Allingham,
Tu mourras demain dans la nuit. Justice sera faite !!


- Plutôt laconique, constata Holmes, mais très explicite ! De quand date cette lettre et qui est cet Allingham ?
- Elle est arrivée au courrier de ce matin dans une enveloppe vierge de toute mention et donc déposée directement dans la boite. Quant à Charles Allingham, c'est mon meilleur ami, presque un frère pour moi. Tous deux, nous habitons à Bridgewater, dans le Surrey. Nous nous sommes connus lorsque nous étions étudiants à Eton. Je suis français, comme mon nom vous l'a sans doute indiqué, mais ma grand-mère maternelle était originaire de Clacton. J'ai passé mes 15 premières années entre la Provence et le Surrey. Je suis donc bilingue et élevé dans la double culture franco-anglaise. A l'heure de choisir une université, j'ai préféré venir étudier à Eton plutôt qu'en France. Très vite, Allingham et moi avons sympathisés et nous sommes devenus les meilleurs amis du monde. Nous avons suivi les mêmes cours, joué tous deux dans la ligne d'attaque de l'équipe de rugby d'Eton, j'ai ramé dans le huit dont il était le barreur...
- Et pourquoi est-ce vous qui venez nous solliciter et non lui ?
- Charles n'a pas du tout pris cette menace au sérieux ! Il m'a montré ce message en riant, comme à une bonne plaisanterie. C'est un homme bon, honnête, généreux, toujours de bonne humeur et d'une foi inébranlable en la vie et en l'être humain. Il ne peut pas imaginer un seul instant qu'on puisse lui en vouloir…..et je dois dire que je me l'imagine difficilement aussi !
- Pourtant, intervins-je, il a apparemment au moins un ennemi, car je ne crois pas que cette lettre soit l'oeuvre d'un mauvais plaisant.
- Je le crois aussi, dit Holmes. Mr Montcozet, vous connaissez donc on ne peut mieux Mr Allingham. Voyez-vous quelqu'un qui aurait des raisons de lui en vouloir ?
- Non, non….Charles est le meilleur des hommes, je vous l'ai dit. Bon mari, bon père, patron exemplaire....Car il faut vous dire que s'il a étudié la médecine tout comme moi, il n'a jamais exercé. Son père lui a laissé en héritage une manufacture de papier, la plus grande de tout le Royaume. Ses ouvriers l'adorent car les salaires y sont plus que corrects et les conditions de travail très humaines. Il n'a jamais fait le moindre tort à qui que ce soit. Je ne peux envisager qu'on puisse lui vouloir autre chose que du bien !
Holmes se caressa le menton entre le pouce et l'index d'un air songeur. Il extirpa sa pipe d'une vieille babouche au cuir rehaussé de fils d'or et la bourra d'un odoriférant tabac oriental qu'il faisait venir spécialement de Smyrne. Je fis de même avec mon bon vieux Ship's tobacco.
- Quelqu'un aurait-il un intérêt quelconque à sa mort ? questionna Holmes à moitié dissimulé derrière un épais rideau de fumée. Héritiers, par exemple…
Montcozet secoua énergiquement la tête.
- S'il mourait, sa femme hériterait de toute sa fortune, qui est immense. Mais, je vous le dis Mr Holmes, si vous connaissiez Barbara Allingham, vous ne pourriez la soupçonner un seul instant d'avoir une intention meurtrière. Elle aime son mari d'un amour tellement pur et sincère qu'on le croirait issu d'un roman ! Tous deux se connaissent depuis toujours, puisqu'ils sont cousins issus de germains.
Comme je n'avais rien dit depuis un moment, j'éprouvai le besoin de me manifester.
- Donc, pas de piste sérieuse sur laquelle s'engager, Mr Montcozet !
- Au contraire, Watson, au contraire, crut bon de me contredire Holmes, qui en fait n'y voyait sûrement pas plus clair que moi.
- Je n'ai aucune idée, Messieurs, de la manière dont vous pouvez intervenir. Je veux juste que vous sachiez que je paierai ce qu'il faut pour que vous trouviez l'auteur de cette missive et surtout pour que vous le mettiez hors d'état de nuire !
De plus en plus noyé dans la fumée, Holmes balaya ces dernières paroles d'un revers de main dédaigneux.
- L'argent m'importe peu. Ce qui compte pour moi, c'est que la vérité se fasse jour!!
Mme Hudson vint alors nous apporter une grande théière de Darjeeling brûlant. Elle posa le plateau sur la petite table qui se trouvait devant mon ami, et sortit avec un haussement d'épaules dédaigneux ponctué d'un soupir, tout en lançant vers le plafond un regard résigné qui semblait prendre Dieu (ou par défaut Montcozet) à témoin de sa condition. Cette démonstration un peu théâtrale était sensée montrer l'abnégation sans borne qu'il fallait pour occuper sa fonction et quel apostolat était la tache ingrate qu'elle remplissait auprès d'un individu tel que son locataire !
Holmes, plongé dans de profondes réflexions, n'eut pas conscience de ce manège et il ne se rendit même pas compte que s'il nous avait bien servi, Montcozet et moi, dans nos tasses, il avait versé son thé dans la babouche où il serrait son tabac.
- Pouvez-vous nous introduire chez votre ami demain ? questionna Holmes en contemplant d'un air surpris la tasse vide qu'il s'apprêtait à porter à ses lèvres.
- Je crois que je peux difficilement le faire sans lui dire la vérité. Votre visage est connu, vous seriez très rapidement identifié ! Autant jouer franc jeu avec lui. Je lui avouerai que j'ai pris cette menace très au sérieux et que je vous ai personnellement demandé de venir. Il rira de moi, vous pouvez en être certains, et j'espère de tout mon coeur avoir à rire aussi après-demain ! Ah, j'oubliais de vous dire que je réside chez les Allingham depuis le décès de mon épouse qui était une amie d'enfance de Barbara Allingham. Cette dernière n'a pas été informée de cette menace, nous vous présenterons donc comme des invités venus pour la chasse. Mon ami reçoit beaucoup, et des célébrités de tout bord, artistes, hommes politiques, sportifs... Votre séjour n'entraînera aucun soupçon. Quand pensez-vous pouvoir venir ?
- Nul besoin d'arriver trop tôt ! Demain en début d'après-midi conviendrait-il ?
Et sans attendre la réponse, Holmes me demanda le Bradshaw pour voir à quelle heure nous pourrions prendre le train. Holmes me demandait toujours quasi rituellement de lui faire passer le Bradshaw lorsqu'il voulait le consulter, même quand il l'avait à portée de main et que j'avais, moi, à me déplacer pour le prendre. Selon mon humeur, je trouvais çà tantôt amusant, tantôt exaspérant. Ce jour-là, j'en fus passablement irrité.
- Nous avons un train qui part de Charing Cros à 11 h55 et arrive à 12h30. Est-ce que cela vous convient, Mr Montcozet ?
- Je pense que c'est parfait. J'enverrai quelqu'un vous chercher à la gare.
Notre visiteur avait à peine franchi le pas de la porte que je posai à mon ami la question qui me brûlait les lèvres depuis un moment.
- Holmes, comment diantre avez-vous deviné que cet homme était veuf depuis un an ?
Mon ami me regarda avec cet air condescendant qu'il arbore volontiers dans ce cas de figure, air qui avait le don de m'exaspérer.
- Watson, sachez tout d'abord, je vous l'ai dit maintes et maintes fois que je ne devine jamais ! Je déduis !
Je reformulai ma question en hachant bien les syllabes, avec un petit soupir destiné à lui montrer mon exaspération :
- Mon cher Holmes, à partir de quels éléments avez-vous si brillamment déduit que cet homme était veuf depuis un peu plus d'un an?
- Encore une fois, Watson, je vous ferai remarquer que vous regardez, mais que vous n'observez pas ! La boutonnière gauche de sa veste, vous l'avez peut-être remarqué, présentait quelques restes de fils de couture de couleur noire qu'on voyait très bien sur le gris assez clair du tissu. J'en ai déduit que quelque chose y avait donc été cousu puis enlevé. Or, la coutume veut qu'en certaines provinces françaises, pour la mort d'un conjoint, le veuf ou la veuve arbore à cet emplacement, qui est d'ailleurs aussi l'emplacement où se porte la légion d'honneur, une pièce de tissu noir en signe de deuil, et ceci pour une durée d'un an.
- D'accord, et les fils encore présents montraient à l'évidence que ce bout de tissu venait d'être récemment ôté !
- Exactement ! Vous voyez, Watson, quand vous voulez vous en donner la peine... En attendant, je vous propose d'aller ce soir applaudir Richard Mansfield dans "Dr Jekyll et Mr Hyde" au Royal Lyceum Theatre, se prestation est parait-il tout à fait remarquable !!
Le lendemain, nous nous mîmes en route non sans que Mme Hudson, revenue à de meilleurs sentiments envers mon ami, nous recommande la plus extrême prudence. Pendant le court trajet, j'essayai de questionner Holmes sur ses premières impressions, mais il m'opposa un mutisme profond, fumant cigarette sur cigarette, ce qui m'obligea à sortir du compartiment tant l'atmosphère y devint rapidement irrespirable. Nous arrivâmes à l'heure prévue dans une charmante bourgade aux petits cottages entourés de fleurs. Un homme vint à notre rencontre d'une démarche chaloupée. Sa joue était déformée par une énorme chique de tabac, et son nez violacé et bourgeonnant avait sûrement été modelé par des années d'intenses libations.
- Vous êtes Messieurs Holmes et Watson, sans doute ? grommela-t-il sans même nous regarder.
Nous étions les seuls voyageurs à être descendus à cet arrêt et sa question n'était que de pure forme.
Devant notre réponse positive, il prit nos bagages et alla les charger sur une calèche tirée par deux robustes chevaux noirs aux yeux recouverts de mouches.
Holmes essaya habilement de le faire parler tout le long du quart d'heure que dura le trajet, mais l'homme ne répondit que par des grognements peu engageants. Nous pûmes tout juste arriver à lui arracher son nom qu'il nous livra comme à regret :
- Je m'appelle Freeman, John Freeman.
Et replongeant dans son mutisme, il se concentra sur sa conduite, faisant accélérer l'attelage comme pour être débarrassé plus vite de notre importune présence.
Au détour d'un chemin forestier, nous apparut alors dans toute sa splendeur la propriété des Allingham. Au fond d'un grand parc soigneusement entretenu, où mon regard, partout où il se posait, ne voyait qu'essences rares, s'élevait une imposante bâtisse dont l'austérité jurait avec la magnificence colorée des plates-bandes. Bien que mes connaissances en architecture soient des plus modestes, j'estimai qu' elle devait dater du début du siècle précédent. Sur le perron, en haut de l'escalier à double révolution, Montcozet nous regardait arriver en compagnie d'un homme qu'on eut dit dessiné au compas tant il était tout en rondeurs.
- Je vous souhaite le bonjour, messieurs, dit ce dernier une lueur amusée dans le regard. Je suis Charles Allingham.
Et je dois avouer que cet homme, qui paraissait également rond de caractère, m'inspira immédiatement la sympathie. Montcozet n'avait aucunement exagéré dans sa description qu'on aurait pu croire dithyrambique. Notre hôte appartenait à ces gens qui vous font vous sentir meilleur par la seule grâce de leur regard.
Le peu amène Freeman prit nos bagages et les monta jusqu'à nos chambres. Holmes et moi nous nous installâmes avec Montcozet et Allingham dans un petit salon, confortablement assis dans de confortables fauteuils de cuir fauve.
- J'ai bien peur que vous ne vous soyez dérangés pour rien, assura notre hôte en riant. Joseph est trop impressionnable. Cette lettre est une plaisanterie, de mauvais goût, je vous l'accorde, mais une plaisanterie quand même !!
- Je ne voudrais pas vous effrayé, Mr Allingham, dit Holmes, mais ce genre de menace est toujours à prendre au sérieux !
- Ne croyez pas que je sois un de ces illuminés qui ont une foi inaliénable en l'espèce humaine, loin de là, Mr Holmes, et à la lecture de ce courrier, je me suis immédiatement demandé qui pourrait m'en vouloir. J'ai passé en revue mes proches, amis et même famille, mes concurrents, mon personnel, celui de la manufacture comme celui de la maison, et, non, je n'ai pas trouvé une seule, vous entendez bien, pas une seule personne qui ait des raisons d'avoir une quelconque rancune envers moi !
- Pourtant quelqu'un a bien écrit cette missive, et ce quelqu'un a apparemment de bonnes raisons de vous en vouloir !
- Je vous avoue que je continue à croire à une mauvaise plaisanterie. Bon, excusez-moi, je dois me rendre à la manufacture, quelques affaires urgentes à régler. Un repas vous attend dans la salle à manger, je suis désolé de ne pouvoir le partager avec vous. Mon ami Joseph vous tiendra compagnie et vous verrez qu'il sait être un très agréable compagnon ! Quant à mon épouse, elle est allée visiter une amie et elle ne rentrera qu'en fin d'après-midi. Je vous rappelle qu'elle n'est au courant de rien !
Montcozet nous accompagna donc à la salle à manger pour y partager un copieux repas auquel nous fîmes grandement honneur car je dois dire que le grand air avait eu sur nous d'apéritives vertus.
- De toute façon, me dit Holmes, s'il faut en croire la lettre, il ne se passera rien avant ce soir. Je vous propose, mon cher Watson, d'aller après le déjeuner profiter un peu de cette belle journée à la campagne .
Nous passâmes une bonne partie de l'après-midi à parcourir des sentiers bucoliques qui serpentaient, comme il se doit, à travers des prairies verdoyantes et des forêts denses et touffues où la lumière du soleil ne devait pénétrer que rarement. La nature tout autour de nous embaumait de mille fragrances, des oiseaux qu'on devinait dans les arbres nous accompagnaient de leurs trilles. La quiétude ambiante me fit oublier un temps que nous n'étions pas ici en vacances et je goûtai pleinement ces quelques moments de bonheur simple, me remplissant les poumons de la vivifiante fraîcheur de l'air chargé d'effluves champêtres. En cours de route, nous liâmes conversation avec un métayer à l'ouvrage dans un champ de blé. Il travaillait pour Allingham et nous dit le plus grand bien de son employeur.
-La meilleure personne qui soit en ce monde, dit-t-il.
Il en entreprit un portrait plutôt flatteur, puis il nous vanta avec un lyrisme qu'on ne se serait pas attendu à trouver chez un être aussi simple les beautés de la région
- Cette campagne anglaise est si belle en effet, approuva Holmes, et si paisible...
- Oh, elle ne l'a pas toujours été, dit l'homme, qui apparemment avait envie de parler.
- Et pourquoi donc, mon brave ?
Le métayer se fit mystérieux. Il se pencha vers nous, regarda à droite et à gauche d'un air méfiant. Puis il nous dit en baissant la voix, comme si quelqu'un pouvait surprendre notre conversation:
- Il y a quelques années, en fait 8 ans, je m'en souviens parfaitement puisque c'est l'année que je me suis marié, il y a eu dans la région des meurtres, mon bon monsieur, et l'assassin a fait preuve d'une cruauté sans borne !! D'abord, Mme Oldfield. On l'a retrouvée morte éventrée Et puis, quelques jours après, Mme Sturgeon, une bien brave femme, pareil que Mme Oldfield ! Eviscérée, ont dit les enquêteurs ! Mais me demandez pas ce que çà veut dire ! Mon cousin, il est policier au village, m'a avoué qu'il en avait fait des cauchemars plusieurs nuits de suite, tellement les corps n'étaient pas beaux à voir ! Et puis, pour finir, c'est le fils de ce bon Mr Allingham qui a été la 3ème et dernière victime, mais lui, son corps a été retrouvé une semaine après sa disparition, au fond d'un précipice, par là, ajouta-t-il en tendant le bras en direction d'un bouquet d'arbres qui se trouvait à 300 mètres. Et après çà, plus rien !
- Le fils de Charles Allingham ?questionnai-je, surpris.
- Oui, oui, le jeune Edouard... un brave garçon, toujours prêt à rendre service, et pas fier ! Il avait à peine 20ans. Si c'est pas malheureux de voir çà, mes bons messieurs !
- J'imagine que le coupable n'a jamais été arrêté, affirma Holmes plus qu'il ne questionna.
- Non, en effet... mais il se fait tard, j'ai encore beaucoup de travail et le soir approche. Au revoir, messieurs !
Et l'homme, qui avait l'air de penser soudain qu'il en avait trop dit, partit à grands pas, sans se retourner.
Holmes et moi allâmes examiner le dit précipice. Une grande faille d'environ 100 mètres de long sur 30 mètres de large, profonde de 20 mètres, aux parois quasiment à pic, et qui apparaissait un peu comme une blessure dans la grande plaine qui s'étalait à perte de vue. Puis nous prîmes le chemin du retour.
- Ces meurtres n'évoquent rien pour vous, Watson ?
- Jack l'Eventreur, bien entendu, Holmes, répondis-je avec un frisson qui courut désagréablement le long de ma colonne vertébrale. Pensez-vous qu'il y ait un rapport entre les deux affaires ?
- Il est trop tôt pour le dire. Venez, Watson, j'aimerais aller questionner les policiers du village.
Nous trouvâmes facilement Harrison et Richards, les 2 hommes sur qui reposait le maintien de la loi dans cette petite bourgade. Ils étaient attablés devant un grand verre de bière mousseuse dans l'unique auberge du lieu. Dans ce village apparemment si paisible, leur fonction devait être une véritable sinécure.
Seul le plus âgé des 2 était affecté à Bridgewater lors des évènements. Il nous décrivit d'une manière très synthétique la sauvagerie des deux premiers meurtres, évoquant la personnalité sans histoire des victimes, l'absence d'indice et de mobile. Bref, une affaire qui avait peu intéressé les limiers du district et donc vite classée.
Quant à la mort du jeune Allingham, il n'était pas avéré qu'elle soit réellement en rapport avec les autres crimes. Le corps, lorsqu'il avait été retrouvé, outre qu'il présentait les stigmates du temps, avait servi de repas à des bêtes sauvages. Il gisait depuis 8 jours au fond d'un précipice très difficile d'accès. L'autopsie n'avait pu déterminer les causes réelles de la mort. Meurtre ? Accident ? Ce précipice était dangereux, plusieurs pancartes d'ailleurs le signalaient aux passants et invitaient à la prudence. Malgré çà, il ne se passait pas d'année sans qu'un promeneur égaré ou trompé par le brouillard n'y fasse une chute fatale. Faute de piste sérieuse, le Yard (qui s'était quand même déplacé en cette occurrence au vu de la personnalité d'Allingham) avait également rapidement classé l'affaire.
Nous prîmes congé des deux hommes non sans les avoir régalés d'une pinte de bière qu'ils acceptèrent non sans quelques molles réticences. Holmes semblait satisfait de ce que nous venions d'apprendre et fut silencieux pendant tout notre trajet de retour. Les plis de son front me montrèrent qu'il était plongé dans d'intenses réflexions.
Nous arrivâmes à la maison de notre hôte peu après 5 heures. Allingham nous attendait en compagnie de Montcozet pour prendre le thé.
- J'ai essayé de discuter avec cet entêté, nous dit Montcozet en montrant son ami d'un mouvement du menton, mais cette tête de pioche* s'obstine à ne pas prendre cette menace au sérieux.
- Et moi je persiste à penser que vous avez tort, Mr Allingham ! dit Holmes. Où se situe votre chambre ?
- Au premier étage, face à la chambre de Joseph. La chambre de mon épouse est contiguë à la mienne mais elles ne sont pas communicantes.
Holmes, tout comme moi, était logé au second et dernier étage. Les combles abritaient les domestiques.
- Il serait plus prudent, Mr Allingham, proposa mon ami, que nous échangions nos chambres pour la nuit, sans en informer qui que ce soit.
Allingham le regarda avec un grand sourire.
- Mr Holmes, soit, comme je le pense, cette lettre est une mauvaise plaisanterie, et dans ce cas, ce changement de chambre est inutile, soit cette menace est sérieuse, et dans ce cas-là, je ne vous laisserai pas courir un quelconque danger à ma place !! Non, non, je vais passer cette nuit dans ma chambre. Ma porte est munie d'un solide verrou et les fenêtres sont protégées par d'épais volets de bois renforcés de barres de métal. Et je vous garantis que le conduit de la cheminée est si étroit que même un enfant n'y passerait pas ! Ni même un singe, comme dans la nouvelle de cet auteur américain…et il n'y a pas de cordon de sonnette pour permettre l'introduction d' un serpent, comme dans un de vos récit, Dr Watson.
- Ah, au fait, dit innocemment Holmes, nous avons rencontré un homme qui nous a parlé de meurtres non-élucidés, il y a 7 ou 8 ans. Une nommée Olga Oldfield et une nommée Sturgeon, tuées toutes deux sauvagement...
La remarque sembla gêner considérablement les deux hommes. Je surpris un regard effrayé qu'Allingham adressa à son ami.
- Le coupable n'a jamais été arrêté, dit Allingham d'une voix chevrotante, je n'en sais pas plus.
Holmes le regarda avec insistance.
- Et vous avez donc du également apprendre la mort tragique de mon fils ! ajouta Allingham comme si on lui arrachait ces mots de la bouche.
- Un grand malheur ! dit Montcozet avec une emphase mélodramatique, un très grand malheur !! Edouard a du être trompé par le brouillard, je ne vois pas d'autre explication, il connaissait parfaitement cet endroit !
La conversation fut interrompue par l'arrivée de Mme Allingham, et son époux parut accueillir cette diversion avec un soulagement manifeste. La cinquantaine passée qu'on lisait dans les rides de son visage n'altérait qu'à peine la beauté de l'épouse de notre hôte. Grande, blonde, d'immenses yeux verts, une grâce animale dans le moindre de ses mouvements... Je dus faire montre d' un certain émoi lorsqu'elle me fut présentée, car Holmes me regarda avec un petit sourire narquois. Mais quelque tourment de l'âme la rongeait, cela me parut tout de suite évident.
Nous lui fûmes présentés, et l'épouse de notre hôte fit preuve d'un intérêt qui me fit chaud au coeur lorsqu'elle sut qui nous étions.
Nous dînâmes à huit heures et Allingham se montra un hôte charmant, attentionné et spirituel, nourrissant la conversation d'amusantes anecdotes sur sa vie estudiantine. Holmes ne fut pas en reste et exposa avec un réel talent de conteur que je ne lui connaissais pas quelques affaires particulièrement intéressante, telles que l'affaire des triplés explosifs, l'affaire du troglodyte claustrophobe ou encore l'affaire du pétomane sanglant de Prouton Field. Il montra même dans la narration de ce dernier cas une réelle disposition pour le mime qui provoqua à plusieurs reprises les rires de Mme Allingham, rires qu'elle réfrénait aussitôt, comme si tout plaisir lui était interdit. J'en fus fort touché, tant cette femme m'était, et c'est un bel euphémisme, plus que sympathique ! Malgré çà, ce fut une soirée fort distrayante pendant laquelle nous ne manquâmes pas de faire honneur à la cave bien garnie de notre amphitryon qui nous régala d'exquis Bâtards-Montrachet. Après avoir longuement comparé les mérites des différents millésimes qui nous furent offerts à la dégustation, nous nous apprêtions à mettre un terme à cette charmante soirée quand brusquement Mme Allingham qui, prétextant une migraine tenace qui lui vrillait les tempes, venait de demander la permission de se retirer, se retourna alors qu'elle s'apprêtait à franchir le seuil de la pièce et apostropha mon ami :
- Mr Holmes, me prenez-vous pour une oie blanche ? Pensez-vous que je sois dupe ?
- Que veux-tu dire, Barbara ? Je ne comprends pas ! lui dit son époux sans conviction.
- Quel est le véritable motif de la présence de ces messieurs sous notre toit ? Charles, je t'en conjure, ne me prend pas pour une idiote !
Holmes se vit alors contraint de tout expliquer, ce qu'il fit de la manière la plus concise possible. Comme son conjoint, Mme Allingham parut ne pas prendre cette menace au sérieux.
- C'est une mauvaise plaisanterie ! Je ne vois pas qui pourrait en vouloir à Charles !
- Nous sommes bien d'accord, acquiesça ce dernier. Ne te fais donc pas de souci ! Mais bon, je me lève tôt demain matin pour aller à la manufacture, j'y ai quelques affaires à régler qui ne supporteront pas d'attendre. Bonsoir, messieurs, je serai de retour pour le déjeuner.
Holmes le suivit dans le hall.
- Mr Allingham, demanda-t-il, j'aimerais inspecter votre chambre avant que vous ne vous y retiriez.
- Mais faites, mon ami, faites. Avez-vous peur qu'un tueur sanguinaire se soit caché dans le dressing ou sous le lit ?
- C'est une précaution élémentaire. Que vous soyez barricadé dans votre chambre est une condition sine qua non, mais vous n'y serez en sécurité que si nous écartons également tout danger venant de l'intérieur !
Nous montâmes à l'étage où Holmes se livra avec méthode à un examen scrupuleux de la pièce, vérifiant la fermeture des volets, inspectant tout espace qui aurait pu servir de cachette, puis nous sortîmes.
Nous entendîmes Allingham tirer le verrou et tourner l'énorme clé dans la serrure.
Après avoir pris congé de notre hôtesse et de son ami, Holmes et moi fîmes le tour de toutes les issues de la maison. Toutes étaient closes et de solides verrous qu'on ne pouvait manoeuvrer que de l'intérieur rendaient toute intrusion impossible.
- Je crois que Allingham est en sécurité. Allons nous coucher, Watson. Il n'arrivera rien cette nuit ! Du moins je l'espère...
Holmes se trompait lourdement. Je m'étais assoupi sur "Bleak House", du grand Charles Dickens, quand un cri qui me parut être un immense cri de douleur me fit sursauter et bondir de ma couche, le coeur battant la chamade. Je sortis de ma chambre sans prendre le temps de mettre un vêtement plus décent par dessus ma chemise de nuit. Holmes s'engageait déjà dans l'escalier.
- Vous avez entendu, Watson ? me demanda-t-il.
- J'ai entendu, on aurait dit la voix de Montcozet !
Nous dégringolâmes les marches quatre à quatre. Surprise, ce n'est pas Montcozet que nous trouvâmes devant la porte d'Allingham mais bel et bien ce dernier !!
En même temps que nous arriva Mme Allingham, complètement affolée et fort surprise de voir son époux hors de sa chambre.
- Charles, balbutia-t-elle, que fais-tu là... et qui a crié ?
- Vite, nous dit notre hôte, Joseph, je l'ai entendu hurler, il lui est arrivé quelque chose !!
Avisant un banc de chêne, Holmes et moi nous en servîmes de bélier pour enfoncer la porte qui opposa d'abord beaucoup de résistance, puis finit par céder devant la violence de nos coups répétés. La première chose que nous vîmes une fois entrés fut le corps de Montcozet qui gisait à 1 mètre de la porte. De son oeil droit, du sang coulait, formant une petite flaque d'un ovale parfait sur le plancher. Je posai mes doigts sur la carotide à la recherche d'un pouls que je ne trouvai pas. Par acquis de conscience, je mis le verre de ma montre devant sa bouche. Nulle buée ne vint l'entacher. Toute vie avait quitté ce corps, inexorablement.
- Il est mort, dis-je en regardant Holmes, qui, pendant ce temps, fouillait la pièce avec minutie. Il se mit à quatre pattes pour regarder sous le lit, passa la tête dans le conduit de la cheminée, vérifia que les volets n'avaient pas été ouverts, puis il secoua la tête :
- Personne n'a pu sortir et personne n'est caché dans cette pièce ! Et pourtant Montcozet a été assassiné !
Mme Allingham, à peine entrée dans la chambre poussa un cri et s'évanouit.
Son époux, pendant ce temps, s'était agenouillé auprès du cadavre de son ami. De grosses larmes roulaient sur ses joues qui avaient perdu de leur couleur.
- Il est mort à ma place, il est mort à ma place, psalmodiait-t-il d'une voix chevrotante. C'est de ma faute…
- Pouvez-vous m'expliquer ce qu'il faisait dans votre chambre ? demanda Holmes d'une voix cinglante. Qu'avez-vous tous deux manigancé derrière mon dos ?
- Il a insisté pour que nous fassions un échange de chambre. J'ai cédé. Je vous le répète, je ne croyais pas au sérieux de cette menace. Je me suis trompé, lourdement trompé ! Je ne me le pardonnerai jamais, jamais !
Je me livrai à un rapide examen du cadavre.
- On dirait que l'assassin lui a enfoncé une lame fine dans l'oeil, touchant irrémédiablement le cerveau, constatai-je. La mort a du être quasi instantanée !
- Quelque soit l'instrument de ce crime odieux, il n'est apparemment plus ici ! Le meurtrier l'a emporté.
Pendant ce temps, les domestiques, Freeman en tête, étaient arrivés. L'effroi se lisait sur leurs visages, en même temps qu'un soulagement certain de voir que la victime n'était pas leur maître.
Holmes demanda à Freeman d'aller quérir la police au village et se livra encore à une inspection minutieuse de la chambre.
- Un meurtre en chambre close ! Je crois vous avoir déjà dit, Watson, que plus un crime s'éloignait de la norme, et plus sa résolution était aisée. Trouvons comment le meurtrier a opéré et son identité nous apparaîtra avec la clarté de l'évidence !!
- Je vous accorde que nous avons là un meurtre peu banal, mon cher Holmes ! dis-je en soupirant.
Mon ami se mit à marcher de long en large, comme il le faisait parfois pour faciliter sa réflexion.
- Peu banal en effet, mais qu'on prenne le problème du local clos par n'importe quel bout, Watson, je ne vois que trois possibilités et l'une d'elles est forcément la bonne.
Primo : le crime a été commis avant que la chambre soit fermée.
Secundo : le crime a été commis pendant que la chambre était fermée.
Tertio : le crime a été commis après que la chambre ait été fermée.
C'est un truisme, me direz-vous.
- Vous m'ôtez les mots de la bouche, Holmes !
- Mais il est parfois bon de rappeler des choses qui apparaissent comme évidentes ! Il est bien entendu beaucoup plus facile de perpétrer un tel méfait avant ou après que la chambre ait été fermée, vous en conviendrez, Watson. Le premier cas de figure pourrait être illustré par le roman de cet écrivain français dont le nom importe peu, dans lequel la victime cacha aux siens qu'elle était blessée pour des raisons qui lui étaient propres puis alla s'enfermer dans sa chambre où, dans un cauchemar, elle revécut son agression (2) On crut donc que c'est là et à cet instant qu'elle avait été attaquée. Le deuxième cas, nous l'avons vécu, mon cher Watson, dans l'épisode que vous avez relaté sous le titre de "La bande mouchetée". Sans parler de cette étrange aventure que je vous aie demandé de ne pas relater avant une dizaine d'années, dans laquelle le cadavre de Lord Sutch fut retrouvé dans une pièce hermétiquement close, reposant dans un cercueil qui croulait sous un monceau de roses rouges !! Quant au dernier cas de figure, il a été illustré par ce livre de Zangwill, "The Big Bow mystery", qui a fait un tabac* récemment.(2)
- La première solution ne me semble pas en l'occurrence être la bonne, Holmes. Le décès a été immédiat, je peux le certifier, Montcozet n'aurait donc pas eu le temps de fermer le verrou qui, je l'ai vérifié, est peu aisé à manoeuvrer.
- Et on peut écarter également la troisième solution, nous avons été tous deux les premiers à entrer et le crime avait déjà été perpétré !
- Reste la deuxième solution : Montcozet a été tué pendant que la chambre était fermée, conclus-je, reste à savoir comment !
Holmes sonda les murs en les frappant de son index replié, sans doute en quête d'un éventuel passage.
- Allons Holmes, le taquinai-je, nous ne sommes pas dans un de ces romans gothiques d'Anne Radcliff ! Les passages secrets sont une invention de feuilletonistes en panne d'inspiration !
- Je ne veux écarter aucune possibilité, Watson, vous connaissez mes méthodes et mes principes !
A genoux, minutieusement, mon ami examina une à une les lames du parquet de chêne. Toutes étaient solidement fixées. Il demanda à voir également la pièce au-dessus, une chambre inoccupée, dont il examina le sol pouce par pouce.
- On ne peut pas non plus accéder à la chambre du crime par le plafond. Cette pièce est réellement hermétiquement close, conclut-il.
Nous sortîmes pour aller inspecter les plates-bandes sous les fenêtres de la chambre fatale. Il avait plu la veille aux alentours de 10 heure du soir et le sol était détrempé. Nous n'y vîmes aucune trace de pas, pas plus que devant la porte d'entrée. Nous effectuâmes un tour complet de la bâtisse. Toutes les fenêtres étaient solidement fermées, et le sol était vierge de toute empreinte.
- Je crois qu'on peut affirmer avec certitude que l'assassin n'est pas venu de l'extérieur et qu'il n'a pas quitté les lieux. C'est bien ce à quoi je m'attendais. Rentrons.
Holmes interrogea brièvement les domestiques. Aucun ne semblait avoir un quelconque intérêt à la mort d'Allingham que tous aimaient et dont tous louaient la bonté et l'équité. Et aucun d'entre eux n'avait entendu quoi que ce soit, leurs chambres étant situées dans les combles.
Arrivèrent alors d'un pas peu pressé les deux policiers du village, que la perspective d'enquêter sur un meurtre ne semblait pas beaucoup motiver. Holmes alla à leur rencontre et leur exposa les évènements récents, sans mentionner le courrier reçu par Allingham, justifiant notre présence en ces lieux par le simple fait du hasard.
- Je vous demanderai de ne pas interférer dans notre enquête, Mr Holmes, dit le plus âgé des deux avec une expression qui me sembla signifier tout le contraire. Le plus grand détective au monde (avant même le français Bertillon !) était là et les 2 policiers devaient sans nul doute se rendre compte quelle chance était la leur!
- Je ne vous dérangerai en aucune façon, faîtes ce que vous avez à faire !
Les deux hommes rassemblèrent tout le personnel dans la cuisine pour entreprendre mollement de l'interroger.
- Mon collaborateur le DrWatson peut-il assister à ces interrogatoires, messieurs ? Sans intervenir, bien sûr !
- Ce n'est pas très réglementaire, mais bon, d'accord, accepta avec empressement celui qui semblait être le chef.
Je sus plus tard que, pendant ce temps, Holmes était allé procéder à une inspection en règle de la maison et qu'il fit quelques intéressantes découvertes.
Il nous rejoignit dans la cuisine deux heures plus tard, et l'air satisfait qu'il affichait me fit comprendre que ses recherches n'avaient vraisemblablement pas été vaines. Les deux policiers, manifestement dépassés par l'ampleur de leur tâche, le virent arriver avec un certain soulagement.
- Personne ne sait rien, dit le plus âgé. Aucun ne peut imaginer qu'on en veuille à son maître ! Ils l'aiment tous et aucun n'avait un quelconque intérêt à sa disparition.
Et avec un soupir résigné:
- Bon, je vais hélas être obligé de faire appel à mes collègues du district.
- Messieurs, intervint Holmes, laissez-moi quelques heures. Si ce soir je n'ai pas identifié l'auteur de ce crime, vous pourrez alors les solliciter.
L'homme n'attendais apparemment que cette proposition sur laquelle il bondit:
-Ce n'est pas bien réglementaire, mais soit ! Je vous avoue que je vois d'un mauvais oeil leur intervention. J'ai du mal à supporter leur air supérieur, leur condescendance.
Les domestiques repartirent à leurs occupations et les 2 policiers feignirent de continuer une enquête qu'ils ne savaient par quel bout prendre.
Je me tournai vers mon ami.
- J'ai la nette impression que vos recherches ont été fructueuses, Holmes !
- Je crois que je sais comment Montcozet a été tué. Reste à trouver par qui et pourquoi ! Allons interroger Mme Allingham.
Nous trouvâmes cette dernière assise dans le grand salon en compagnie de son mari qui la tenait tendrement serrée contre lui et la berçait dans un tendre va-et-vient.
- Je suis vraiment désolé, s'excusa Holmes, mais j'aurais quelques questions à vous poser.
Il sortit de sa poche un paquet de lettres reliées par un fin ruban de soie noire.
- J'attends une explication, dit-il en les agitant devant le visage de Mme Allingham avant de les jeter sur ses genoux.
Il la regarda droit dans les yeux, si près d'elle qu'elle ne pouvait manquer d'en être gênée.
- Ces lettres émanent d' Edouard Allingham. Elles ne sont pas signées, mais je les ai comparées à d'autres écrites par votre fils que j'ai trouvées, tout comme celles-ci, dans votre chambre, Mme Allingham. L'écriture est déguisée, mais certains détails ne trompent pas : la barre des " t " très longue, l'absence de point sur les " i ", tout énumérer serait fastidieux. Sachez juste que j'ai trouvé pas moins de 14 points communs entre les deux spécimens d'écriture. Edouard Allingham est l'auteur de ces lettres, le doute n'est pas permis !
Mme Allingham ne répondit pas, mais son regard trahissait un intense désarroi.
- J'exige des explications ! dit Holmes d'un ton péremptoire.
Le visage de Mr Allingham s'empourpra sous l'effet de la colère:
- Nous n'avons aucun compte à vous rendre, Mr Holmes. C'est ce pauvre Montcozet qui vous a engagé, pas moi ! Je vous prierai de quitter immédiatement cette maison qui a eu le tort de vous offrir si généreusement une hospitalité dont vous abusez honteusement !
Allingham se leva brusquement, semblant chercher sa respiration, sa voix qu'il ne maîtrisait plus dérapa dans les aigus d'une manière qui aurait pu être comique, n'eussent été les circonstances. Il nous enjoignit encore de partir, d'une voix qu'il essayait en vain d'affermir et puis il s'effondra et se mit à pleurer avec de longs sanglots déchirants.
- Il ressort de ces courriers, continua Holmes, que votre fils, après avoir quitté quelque temps la région, a parcouru la France, la Belgique, l'Allemagne, n'osant s‘établir nulle part de peur d'être repéré, c'est du moins ce qu'il écrit. Dans le dernier en date de ces courriers, il vous demande la permission de revenir. En outre, il affirme s'être amendé et vous supplie de le pardonner !
Et avec une douceur que je ne lui connaissais pas, Holmes questionna :
- Mr Allingham, comment vous êtes vous aperçu que votre fils avait assassiné ces deux femmes ?
Notre hôte était prostré, son visage ruisselant de larmes caché dans ses mains. Ce fut son épouse qui répondit, le regard perdu dans le vague, d'une voix monocorde dans laquelle transparaissait la résignation de celle qui a compris qu'elle a perdu la partie.
- Un soir, il est rentré très tendu, excité. J'ai vu avec frayeur que du sang tachait ses vêtements. Il nous a raconté s'être trouvé mêlé à une petite rixe à l'auberge du village où il était allé boire une pinte d'ale avec un ami. Un coup de poing en plein visage avait provoqué une hémorragie nasale assez abondante, c'est du moins ce qu'il a prétendu. Nous lui avons conseillé d'aller déposer plainte, mais il a refusé. Ce n'était pas bien grave, disait-il, juste une banale petite altercation avec un individu de passage qui devait être bien loin à l'heure qu'il était. Le lendemain, quand on nous a annoncé le meurtre de Mme Oldfield, nous n'avons bien entendu pas fait le rapprochement. c'aurait été tellement inconcevable ! Et puis, le lendemain de la mort de Mme Sturgeon, mon mari a vu Edouard en train de creuser un trou dans le parc pour y dissimuler quelque chose. C'était un couteau de chasse encore rouge de sang ! ! Alors l'horrible vérité nous est apparue dans toute sa violence. Edouard, notre fils unique et tant aimé, était un assassin ! Nous avons eu l'impression que tout s'effondrait autour de nous. Il n'a pas nié les faits lorsque mon mari lui en a parlé, pas plus qu'il n'a essayé de les expliquer par un accès de démence, ou je ne sais quoi ! Quelque chose de plus fort que lui l'avait poussé à ces meurtres, voilà, c'est tout ce qu'il put nous en dire ! Nous lui avons conseillé d'aller se constituer prisonnier, il a refusé. Il préférait mettre fin à ses jours, nous a-t-il affirmé. Et je vous dirai que cela nous a semblé sur l'instant une bonne solution, mais nous n'avons pu nous y résoudre. C'est notre fils unique, la chair de notre chair et si même ses propres parents ne lui laissaient aucune chance de se racheter, qui la lui laisserait ? Alors nous avons organisé son départ pour la France. Il est parti la nuit suivante et a pris un bateau sous une fausse identité.
- Fous, inconscients !! s'emporta Holmes, vous rendez-vous compte de ce que vous avez fait ? La place de votre fils était en prison ou à l'asile d'aliénés ! De quel droit l'avez-vous soustrait à l'action de la justice ? Et qui vous dit qu'il n'a pas recommencé ? Je ne peux que blâmer votre inconséquence !!
- Il nous a fait le serment, juste avant de franchir notre seuil pour ne plus revenir, que jamais il ne réitérerait ses actes. Et un Allingham ne saurait manquer à sa parole !
- La parole d'un criminel, dit Holmes avec violence, la belle affaire ! Et qui était au courant de tout cela ?
- Montcozet, c'est tout ! dit Mme Allingham, nous avions entièrement confiance en lui.
- Montcozet, répéta Holmes. Bien sûr, il était médecin, j'imagine que c'est lui qui a rédigé le certificat de décès de votre soi-disant fils. Mais j'y songe, il y avait bien un corps, non ? Qui donc était le malheureux que vous avez fait passer pour Edouard ?
Allingham regarda sa femme, semblant quêter son approbation avant de parler. Puis il se lança :
- Un vagabond retrouvé mort sur notre propriété. Il avait à peu prés l'âge et les mensurations d'Edouard. Montcozet nous a dit que c'était un signe du destin et qu'on avait là une occasion qui ne se représenterait pas....
- Tiens, en parlant de Montcozet ! l'interrompit Holmes, changeant brusquement de sujet pour ne pas laisser aux Allingham le temps de se ressaisir. J'ai trouvé dans sa chambre ses relevés de banque et je les ai étudiés de près. Alors qu'il avait eu de gros problème d'argent pendant quelques années, vivant bien souvent à découvert, il avait des rentrées régulières depuis trois ans. Sur ses relevés apparaissent des virements de 100 livres, toutes les fins de mois au début, puis l'intervalle entre les virements devient de plus en plus court. Vous savez ce que çà m'évoque ?
Allingham, complètement atone, regardait droit devant lui dans le vide. Il ne répondit pas.
- Un chantage, continua Holmes, n'est ce pas ?
L'absence de réaction eut valeur d' acquiescement.
Impitoyable, Holmes continua sa douloureuse démonstration :
- Et comme tous les maîtres chanteurs, il est devenu de plus en plus exigeant. S'il n'obtenait pas satisfaction, il allait tout révéler, vous ne pouviez plus vivre avec cette menace en permanence au-dessus de votre tête et vous ne pouviez accepter que votre nom risque d'être traîné dans la boue ! Vous avez alors décidé de vous débarrasser de lui !
- Assez, hurla Allingham en bondissant de son siège, assez !! Cette ordure n'a eu que ce qu'il mérite. Je l'ai tué et je ne le regrette pas un seul instant !
Son épouse le regarda avec effroi :
- Mon dieu, Charles, je ne peux le croire !
Quelque chose dans sa voix me sembla sonner faux.
- Et puis-je vous demander comment vous avez procédé ? Cela m'intrigue fort ! demanda Holmes
- Laissez-moi, c'est moi l'assassin, çà ne vous suffit pas ? J'avoue, oui, je l'ai tué et il n'a eu que ce qu'il méritait ! Maintenant, faites de moi ce que bon vous semble ! Je paierai ma dette à la société, de ma vie s'il le faut !
- J'aimerais que vous puissiez m'expliquer le modus operandi de ce meurtre en apparence impossible, mais je suis persuadé que vous l'ignorez ! Oui, n'est-ce pas, Mr Allingham, vous ne savez rien quant à la conception et à l'exécution de ce meurtre ?
Puis se tournant vers Mme Allingham :
- Par contre, je crois que vous savez beaucoup de chose et surtout comment le meurtre a été perpétré !
Allingham se jeta sur Holmes avec un cri de rage, martelant la poitrine de mon ami de ses petits poings serrés.
- Il ne vous suffit pas de me harceler, voilà que vous vous en prenez aussi à mon épouse ! Où voulez-vous en venir ? Pourquoi diantre nous tourmentez-vous ainsi ? Partez, je vous en conjure, partez !!
Mme Allingham alors se dressa entre mon ami et son époux.
- Laisse, Charles, il a raison et tu le sais très bien ! Je te remercie d'avoir tenté de me protéger. Oui, j'ai tué Montcozet ! avoua-t-elle avec des accents de tragédienne. Eût-elle connu Corneille qu'elle aurait ajouté : "je le ferai encore si j'avais à le faire" !
Holmes alors brandit une longue et fine tige de métal acérée : une épingle à chapeau qui devait mesurer environ huit pouces.
- C'est une épingle telle que celle-ci qui a servi au meurtre. Et c'est vous qui avez suggéré à Montcozet de changer de chambre avec votre époux que vous avez dû sans trop de mal persuader d'accepter cette permutation !
- Vous êtes très perspicace, Mr Holmes, dit Mme Allingham avec une pointe d'admiration dans la voix. Montcozet n'était pas très rassuré à l'idée de prendre la place de Charles, mais je lui ai rappelé que barricadé à l'intérieur et à la condition impérative de n'ouvrir à personne, il ne risquait rien. C'est ce qui a également convaincu Charles d'accepter.
- Mais si l'un ou l'autre avait refusé, votre plan tombait à l'eau*….Convaincre votre époux paraissait le plus facile, Montcozet par contre, ce n'était pas gagné d'avance….
- Je sais être très persuasive, Mr Holmes, et puis Montcozet avait tout intérêt financièrement parlant à ce que mon mari reste en vie. S'il avait refusé, j'aurais trouvé autre chose…
- J'en suis persuadé. Et je ne sais de quel subterfuge vous avez usé pour l‘amener à regarder par le trou de la serrure, peut-être simplement quelques paroles ou un bruit quelconque dans le hall qui était plongé dans le noir... vous avez su que Montcozet regardait par cet orifice lorsque la lumière qui filtrait a été occultée. Alors vous avez frappé !
- J'ai simplement parlé en déguisant ma voix, avoua Mme Allingham. Montcozet, intrigué et peut-être un brin inquiété par cette voix qu'il ne connaissait pas, ne pouvait manquer de regarder par le seul moyen qu'il avait à sa disposition, le trou de la serrure !
- Simple et ingénieux, admit Holmes. Les enquêteurs auraient pensé que Montcozet avait été tué par erreur à la place de votre époux, et faute de piste sérieuse, l'enquête aurait vite piétinée ! Vous n'aviez bien évidemment pas prévu que Montcozet ferait appel à mes services, mais vous avez pensé que çà ne changerait rien, bien au contraire même, cela et la lettre de menace contribueraient à cautionner le fait que Montcozet ait été tué par erreur. Et c'est vous, bien sûr, Mme Allingham, qui avez envoyé cette missive ?
Et sans attendre la réponse qui était évidente :
- Montcozet a pris cette menace au sérieux. Oh, ce n'est pas qu'il craignait pour votre vie, Mr Allingham, loin de là. Il craignait surtout de perdre une source régulière de revenus. Il avait apparemment de gros besoins d'argent. Pourquoi, çà, l'enquête le dira : le jeu, les femmes…. ?
- Les deux, Mr Holmes, précisa Mme Allingham, et c'est ce qui a tué son épouse, morte de chagrin par la faute de ce...de ce...
Mme Allingham ne put terminer sa phrase, brisée par une émotion grandissante.
- Et je trouve bien singulier, continua Holmes, et aussi bien... opportun qu'un vagabond vienne mourir sur vos terres le jour même que vous en avez besoin. Le hasard fait bien les choses, ne trouvez-vous pas ? Ou n'est ce pas plutôt Montcozet qui l'aurait un peu aidé à mourir ?
- Je ne sais pas, dit Mme Allingham en baissant la tête, mais j'ai toujours eu un doute, mais comme cela nous arrangeait bien, j'ai fermé les yeux. Par lâcheté, je l'avoue !
- Vous n'avez commis qu'une seule erreur, celle de ne pas détruire les lettres de votre fils ! Ce sont elles qui m'ont fait découvrir la vérité.
Et posant une main compatissante sur l'épaule de la meurtrière en un geste qui me surprit et me toucha (décidément, c'était le jour !), il ajouta d'un ton très doux :
- Il est ici, n'est-ce pas ? La cuisinière m'a avoué préparé tous les soirs un copieux repas que Mr Allingham monte dans sa chambre, car il a, prétend-t-il, souvent un "petit creux" dans la nuit. Ce plateau est bien sûr pour Edouard....
Mme Allingham acquiesça d'un bref mouvement de tête.
- Je pense que l'odieux chantage exercé par Montcozet vous vaudra une relative clémence des juges.
Un hurlement de Mr Allingham nous fit alors tous sursauter. Les yeux écarquillés, la bouche ouverte, il regardait par une fenêtre quelque chose que, rendu muet par l'intense émotion qui le frappait, il montrait du doigt. Holmes se précipita et l'écarta pour regarder à son tour. Je le suivis. Au loin, un homme jeune que nous devinâmes être Edouard courait à perdre haleine. Alors, sans perdre un instant, nous le prîmes en chasse, mais le fuyard avait beaucoup d'avance. Le vent s'était levé et les violentes bourrasques qu'accompagnait une pluie cinglante nous gênaient dans notre progression. Nous avions parfois l'impression de faire du sur-place ! Edouard, bien sûr, subissait le même handicape, mais il était jeune, et son avance augmentait à vue d'oeil. Bientôt, notre course nous amena non loin de l'endroit où nous avions échangé quelques mots cet après-midi avec le métayer. Edouard se dirigeait vers le précipice ! Arrivé au bord, il s‘arrêta, se retourna et nous regarda. Holmes, qui était légèrement devant moi, ralentit et freina ma course en me saisissant par la bras.
- Watson, laissons-le, je crois que j'ai compris ce qu'il a l'intention de faire... et je crois que son père l'a tout de suite compris également...
Et quand nous arrivâmes au bord du précipice, le corps désarticulé de l'héritier des Allingham reposait sur les rochers, 25 mètres plus bas.
- La boucle est bouclée, me dit Holmes, cette fois, il est bel et bien mort ! Cà vaut beaucoup mieux comme çà !
La nuit suivante, Holmes et moi allâmes récupéré le cadavre qui prit la place qui lui était dévolue dans le caveau familial. Cette partie de l'affaire fut, vous vous en doutez, bien entendu étouffée. Edouard était déjà mort il y avait 8 ans maintenant, à qui donc profiterait la vérité ? A quoi servirait-elle, sinon à faire souffrir encore plus une famille déjà bien affligée ?
La version officielle fut que le jeune Allingham, meurtrier des 2 femmes et se repentant de ses crimes, avait mis fin à ses jours 8 ans auparavant, et que les dits crimes étaient l'unique objet du chantage auquel se livrait Montcozet.
Ce qu'il advint des divers protagonistes de cette affaire, je vous livre le peu que j'en sais :
Mme Allingham fut condamnée à une courte peine de 5 ans de prison . Son avocat, avec habilité, avait su lui attirer la sympathie des juges en dressant un portrait de Montcozet d'une noirceur absolue. Quant à Mr Allingham, il acheta un petit cottage non loin de la prison et on le vit rendre visite tous les jours à son épouse pendant toute la durée de sa détention. Je ne sais pas ce qu'il advint d'eux lorsque Mme Allingham eut fini de purger sa peine, mais pendant longtemps, il m'arriva parfois de penser à ce couple tout à fait ordinaire, dont la bonne santé mentale ne pouvait laisser place au doute et je me demandai sans jamais trouver de réponse par quelle aberration ils avaient pu engendrer un tel monstre. Qu'un être comme celui-ci naisse dans un taudis de Whitechapel ou de Poplar n'aurait rien eu d'étonnant. Un être confronté dès son plus jeune âge à la dépravation, la veulerie, la déréliction, la violence, à qui personne n'aurait jamais inculqué la plus infime parcelle de morale, un être dégénéré issu d'une longue lignée d'ancêtres alcooliques et syphilitiques. Mais en la circonstance, on ne pouvait incriminer ni son hérédité ni son environnement. Alors fallait-il penser que le mal est en chacun de nous, inhérent à la peccable nature humaine et qu'il ne demande qu'une occasion de s'exprimer ? Quelles pulsions, quels bas appétits avaient pu pousser ce jeune homme à de telles exactions ? Comment avait-il pu se livrer à ces crimes horribles sans remord ni culpabilité ? Que ses parents soient liés par le sang pouvait-il l'expliquer ? Mais que je sache, les mariages consanguins ne sont pas générateurs de tares, mais si la tare existe, ils multiplient les probabilités de la transmettre. Fallait-il donc chercher dans la généalogie des parents quelque ancêtre assassin et dément ? Ou peut-être devrai-je chercher une réponse à mon questionnement dans cette science nouvelle qui venait de naître du côté de Vienne, en Autriche, sous l'égide d'un certain Dr Freud ?
Quand, parfois, dans les années qui suivirent, je pensais à ce malheureux couple, mon imagination, fertile malgré ce que put en dire Holmes, me montrait toujours 2 êtres prématurément vieillis, vêtus de noir, courbés, tristes, silencieux, cheminant de conserve sur un chemin qui ne menait nul part, unis par le malheur et n'attendant plus que la délivrance de la mort. Longtemps, cette vision me hanta....et puis notre route croisa d'autres tragédies ! Petit à petit, les Allingham sortirent de mes souvenirs, pour ne plus y revenir jusqu'à ce jour...
Holmes ne ressortit pas indemne non plus de ce drame. Et s'il ne l'exprima pas, du moins avec des mots, la première chose qu'il fit arrivé à Baker Street fut de sortir de sa vieille babouche au cuir patiné seringue et flacon de cocaïne, et je ne me sentis ni l'envie ni le courage de lui asséner mon discours habituel sur les dangers qu'il encourait. Quant à moi, je chassai mes noires pensées avec le secours efficace d'une bouteille de vieux Porto, en espérant qu'une affaire intéressante se présenterait bientôt à notre porte. Ce fut bien sûr le cas...

(1) On peut donc situer le début de cette affaire au 1er septembre 1888, Polly Nichols ayant été tuée le 31 Août 1888. Mais Watson se trompe, Holmes n'a pu employer si tôt le surnom "Jack l'éventreur", qui n'apparaîtra que dans les derniers jours de septembre.
(2) "Le mystère de la chambre jaune" de Gaston Leroux, paraîtra en 1911, "The Big Bow mystery" d'Israel Zangwill en 1891. On peut constater que, encore une fois, Watson a des problème avec la chronologie, à moins qu'il ne prenne quelques libertés avec la réalité, (ce qui remettrait sérieusement en cause toute la crédibilité de son oeuvre)...à moins que ceci ne soit un pastiche... !

* Toutes les expressions suivies de * sont en français dans le texte.



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