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Accueil » Fictions » La Mort de Lord Ponsonby
par
Jean-Claude Mornard
Ses autres fictions
La Mort de Lord Ponsonby Juin 2, 2008
Illustrations © Lysander


Au cours de la deuxième semaine de juillet, cet été-là, Sherlock Holmes commença à manifester les signes avant coureurs de ce que je pris tout d'abord, dans l'ignorance des faits, pour une dépression nerveuse.
Tout commença lorsqu'il reçut la visite de son frère Mycroft, un jeudi matin.
Après que l'aîné des Holmes eût chuchoté quelques mots à l'oreille de son frère, Sherlock me demanda, poliment mais fermement, de quitter la pièce.
Confortablement assis dans mon fauteuil préféré, près de la cheminée, j'étais plongé dans la lecture d'un roman particulièrement passionnant; il s'agissait d'une oeuvre de Robert Louis Stevenson intitulée "The strange case of Dr Jekyll et Mr Hyde".
Au départ, j'avais été attiré par le nom de l'auteur car, bien que j'eusse depuis longtemps passé l'âge de ce genre de lectures, j'avais littéralement adoré son "Île au trésor".
Après un moment de déception, l'intrigue de cet autre livre, déjà ancien mais que je n'avais jamais eu l'occasion de parcourir, bien que fortement épicée d'un parfum scandaleux, m'avait pris dans ses filets, et, c'est avec une certaine mauvaise grâce que je me levais pour quitter la pièce, un doigt glissé entre les pages afin de ne point perdre le fil du récit.
- Je suis désolé, Watson, me lança Sherlock Holmes, qui, curieusement, paraissait sincère, tandis que je m'approchais de la porte.
- Il n'y a pas de mal, répondis-je, pressé de me retrouver dans ma chambre pour continuer la lecture des exploits du sinistre Mr Hyde.
Toutefois, il me faut avouer que les airs de comploteurs arborés par les frères Holmes m'avaient quelque peu troublé.
Aussi, j'avoue sans aucune gêne que, faisant sonner mes pas dans le corridor à la manière de quelqu'un qui s'éloignait, je restai, en fait, l'oreille collée à la porte, dans l'espoir de percevoir quelques bribes de cette conversation que mon ami et son aîné semblaient si désireux de tenir secrète.
Le destin, cependant, devait être de mèche avec les frères Holmes, car l'épaisseur de la porte m'empêcha de saisir quoi que ce fût des propos échangés.
Haussant les épaules, je pris, pour de bon et le plus silencieusement possible cette fois, le chemin de ma chambre.
En me jurant de demander à Holmes, le moment venu, des explications quant à cette façon pour le moins inhabituelle de m'éconduire, je m'étendis sur mon lit et me replongeai dans la lecture du roman de Stevenson.
Quelques instants plus tard, je dormais à poings fermés.
C'est en tout cas ce que je déduisis du fait que je me réveillai en sursaut lorsqu'une horloge sonna six coups à l'étage inférieur.
- Maudite sieste ! maugréai-je dans ma barbe. Je déteste dormir dans l'après-midi . Les nuits sont déjà suffisamment prodigues de ces petites tranches de mort que l'on appelle le sommeil !
De mauvaise humeur, je descendis les escaliers et rejoignis Holmes, dont le frère s'en était allé, dans notre salon.
Mon vieil ami susauta à mon entrée et, me tournant le dos, il s'empressa de dissimuler à mes regards un objet qu'il tenait à la main.
Durant une fraction de seconde, la crainte me vint qu'il s'agisse d'une seringue hypodermique mais, les habitudes de Holmes n'étaient plus ce qu'elles avaient été du temps de notre jeunesse et il y avait bien longtemps que la solution à 7 % de cocaïne avait été rangée au rayon des souvenirs. De plus, me sembla-t-il, l'objet en question ressemblait plutôt à un... couteau ?
- Vous pourriez frapper, Watson ! fit Holmes d'une voix rogue.
- Excusez-moi, répondis-je. Mais, depuis le temps que nous vivons ensemble, jamais, il me semble, nous ne sommes embarrassés de ce genre de mondanités !
Holmes passa une main dans ses cheveux hirsutes et alluma une cigarette.
Il dût s'y reprendre à plusieurs fois car sa main tremblait fortement.
- Vous êtes excessivement nerveux, cher ami. Un quelconque problème dont vous désireriez m'entretenir ?
Sherlock Holmes me lança un regard noir.
- Je me doute que votre mise à l'écart, lors de la visite de Mycroft, doit vous peser lourdement sur l'estomac, Watson. Sachez cependant qu'il est des affaires dont je préfère, et, pour tout dire, dont je dois impérativement m'occuper seul !
Sans répondre, je m'installai à nouveau dans mon fauteuil préféré mais, avec une contrariété sans nom, je m'aperçus que j'avais oublié le livre de Stevenson dans ma chambre.
- Ne serait-il pas temps, Watson, de rendre une visite de courtoisie à votre charmante épouse ? me demanda Sherlock Holmes à brûle pourpoint.
- Je vous demande pardon ?
- Cette chère Mary doit se morfondre de votre absence prolongée. Cela fait combien de temps que vous ne l'avez pas vue ? Deux mois ? Trois mois ? Davantage, sans doute...
Je poussai un soupir tout en coulant un regard pénétrant en direction de mon vieil ami.
- Davantage, en effet. Puis-je vous rappeler que Mary est morte depuis plus de dix ans ?
Holmes balaya l'argument d'un revers de la main.
- Ce n'est pas une excuse, Watson ! Elle doit quand-même vous attendre et...
Il s'interrompit.
- Morte ? Votre femme est morte ? Mais...je n'en ai jamais rien su !
- Vous m'avez pourtant aidé à passer ce cap difficile, Holmes.
Le détective jeta sa cigarette consumée dans la cheminée et se mit à arpenter la pièce d'un pas élastique.
- Ma mémoire commence à manifester des signes de faiblesse, mon ami. Mais, vous savez que j'ai toujours eu beaucoup de mal à retenir les faits insignifiants, les petits aléas de l'existence, qui ne sont pas en rapport direct avec ma profession .
Le rouge me monta au front.
- La mort de mon épouse n'est pas, à proprement parler, ce que j'appellerais un "petit aléa de l'existence" !
Holmes s'arrêta de marcher et me considéra longuement.
- Dans l'absolu, Watson, excusez-moi si je vous froisse, mais, ce n'est pourtant rien d'autre. Une tragédie minimaliste, un drame qui ne concerne que votre insignifiante petite personne, pas même un fait divers !
Je compris soudainement que, pour une raison ou une autre, Sherlock Holmes essayait sciemment de me blesser, de me faire sortir de mes gonds.
Il cherchait ouvertement la dispute.
Cette attitude légère, révoltante, vis-à-vis de ce qui constitue l'un des épisodes les plus tristes de ma longue existence, me fit immédiatement songer à une dépression nerveuse.
Holmes n'était pas, ne pouvait pas être, lui-même !
Je ne compris que plus tard qu'il cherchait simplement à m'éloigner.
- Et si vous alliez passer quelques jours à votre club ? enchaîna-t-il sans aucune logique apparente. N'avez-vous donc aucun ami avec lequel passer d'agréables soirées, à jouer aux cartes ou à raconter vos plus glorieux exploits lors de la campagne d'Afghanistan ? Un vieux barbon, une ganache, un médaillé quelconque, qui vous prêterait une oreille attentive ?
J'étais littéralement abasourdi.
- Mais, par Dieu, Holmes... vous cherchez à vous débarrasser de moi ! Je n'ai qu'un seul ami sur cette terre, vous le savez. Et, cet ami, c'est vous.
Le détective alluma une nouvelle cigarette et j'observai que ses mains ne tremblaient plus.
- Moi ? Votre ami ? Ne pensez-vous pas que vous vous avancez un peu ? Nous avons vécu ensemble un certain nombre d'aventures, côtoyés le danger, frôlé la mort, comme deux soldats sur le front. Cela crée, certes, des liens, mais...l'amitié, c'est une autre histoire.
Je me retins d'exploser et, malgré une envie irrépressible de serrer mes mains autour de la gorge de celui que je m'obstinai à considérer comme mon ami, je sortis de la pièce aussi calmement que possible.
Quelques instants plus tard, après avoir pris soin de claquer la porte d'entrée afin que Holmes sache que j'étais parti, je me retrouvai dans la rue.
L'air était doux, le soleil encore chaud, une brise légère charriait, en provenance du parc, des effluves d'arbres en fleurs.
Une jolie dame qui passait me fit un sourire que je lui rendis.
C'était l'été.
Après avoir hélé un fiacre en maraude, je me fis conduire à mon club où je passais quelques heures à boire du porto dans un salon isolé, fuyant la compagnie de mes semblables.
Lorsque je repris le chemin de Baker Street, la nuit tombait , soyeuse, à la manière d'une robe glissant le long du corps fatigué mais toujours attrayant d'une femme encore belle.
Les réverbères piquaient ça et là, le long de trottoirs encombrés de badauds décontractés et souriants, la flamme jaune de leur oeil unique.
C'est avec un plaisir curieusement mêlé d'une pointe de nostalgie que je fis, à pied, nonchalamment, le trajet jusqu'à Baker Street.
Toutefois, en tournant le coin de la rue, je demeurai figé sur place.
Vêtu de noir, chaque mouvement empreint d'une attitude furtive, Sherlock Holmes sortait de notre domicile, un peu à la manière d'un voleur.
Il regarda à droite et à gauche mais, étant donné que, mû par je ne sais quel réflexe, je m'étais jeté dans l'encoignure d'une porte, il ne me repéra pas.
Après un bref moment d'hésitation, il se mit en marche et passa juste devant moi, toujours sans me voir.
Je lui laissai prendre un peu d'avance puis, plus excité que je ne pourrais l'exprimer, me décidai à le suivre à travers les rues à présent désertes.
Holmes marchait d'un pas vif et j'avais toute les peines du monde, du fait de ma vieille blessure à la jambe, pour maintenir la cadence.
De plus, j'étais mort de peur à l'idée d'être repéré par mon ami et j'avais, de ce fait, beaucoup de mal également à assurer cette bizarre filature avec toute la discrétion requise.
Notre promenade nocturne s'éternisait et je me demandai où Holmes pouvait bien m'entraîner, bien malgré lui, à cette heure avancée.
Finalement, il s'arrêta devant une imposante maison de Bloomsburry Square.
La place était vide de toute présence humaine, aussi, avec une rapidité proprement stupéfiante, Sherlock Holmes fit surgir de sa poche un jeu de rossignols et, en moins de temps qu'il n'en faut pour compter jusqu'à trois, il ouvrit la porte et disparût dans la bâtisse.
Je me précipitai mais, comme de bien entendu, Holmes avait refermé la porte derrière lui.
Quel pouvait bien être le sens de tout ceci ?
Au cours des années, le comportement de Holmes n'avait jamais manqué de présenter de bizarres particularités mais, cette course nocturne en plein coeur de Londres, cette curieuse fuite en avant, ne lassait pas de me plonger dans un ébahissement total.
Ébahissement d'autant plus vivace que j'étais convaincu du rapport existant entre les évènements de cette nuit et la visite de Mycroft, sans pouvoir, toutefois, établir un lien quelconque entre ces deux faits.
Me torturant l'esprit, je me mis à faire les cent pas sur le trottoir.
Au bout de quelques minutes de ce manège, ma décision était prise: d'une façon ou d'une autre, il me fallait, quitte à encourir la colère de Sherlock Holmes, pénétrer à mon tour dans cette maison dont la porte close me narguait.
J'observai les fenêtres du rez-de-chaussée, la porte elle-même, et aussi un soupirail qui, de toute évidence, donnait sur la cave.
En sursautant, je constatai avec une bouffée de joie malsaine, que la vitre de ce dernier était fêlée : une grande veine courait sur sa surface.
Il me fallut une bonne dose de patience, mais, après m'être escrimé durant quelques minutes, je posais délicatement les deux gros fragments de verre sur le trottoir et, tant bien que mal, m'introduisis par l'ouverture.
Après quelques acrobaties, j'atterris mollement sur un gros tas de charbon et, faisant jaillir la flamme de mon briquet, j'entrepris de traverser la cave au pas de course et d'escalader les escalier conduisant au rez-de-chaussée.
Par chance, la porte de la cave, une lourde porte de bois bien trop massive pour être enfoncée le cas échéant, n'était pas fermée.
Je me retrouvais dans un couloir obscur et m'interrogeai sur la marche à suivre quant au déroulement des opérations, lorsque, soudain, une espèce de râle étouffé retentit au premier étage.
L'heure n'était plus à la réflexion mais à l'action !
Je me précipitai vers un escalier de marbre que la lueur de mon providentiel briquet m'avait fait découvrir et, quelques secondes plus tard, fis mon entrée dans une vaste pièce éclairée par des lampes à pétrole.
Le spectacle qui m'y attendait me glaça le sang !
- Holmes ! m'écriai-je.
Mon ami était debout, une lueur de folie brillant au fond de son regard gris, un couteau ensanglanté à la main.
A ses pieds gisait le corps d'un homme encore jeune, étendu sur le tapis, les bras en croix, une plaie béante s'ouvrant sur sa large poitrine.
- Je vous présente Lord Ponsonby, Watson, fit Sherlock Holmes d'une voix éteinte que je reconnus à peine.
- Au nom du ciel, qu'avez-vous fait, Holmes ?
Mû par un réflexe professionnel, je me ruai sur le corps, mais, après un bref examen, fus forcer de constater, comme je m'en doutais, que Lord Ponsonby était, comme l'on dit, parti pour un monde meilleur.
- Il est mort ! Vous l'avez tué, Holmes !
- Oui, fût la réponse, lancée, Holmes ayant eut le temps de se remettre de son émotion, sur un ton détaché.
- Mais...que signifie ?
Sherlock Holmes posa un doigt sur ses lèvres et, toujours avec cette rapidité de mouvements qui lui était coutumière, se précipita vers le bureau où, manifestement, Ponsonby était occupé à travailler lorsqu'il avait été surpris par l'intrusion de mon ami.
Sans précautions superfétatoires, il fracassa un tiroir fermé à clé avant d'en répandre le contenu sur le sol.
Ensuite, il s'approcha de la bibliothèque et entreprit de lancer différents volumes à travers la pièce.
Trop accablé pour manifester une réaction quelconque, je le vis, après cela, jeter différentes babioles, sculptures chinoises, presse-papier en or massif, chandeliers délicatement ouvragés, l'un ou l'autre tableau décroché des murs, au fond d'un grand sac qu'il avait fait surgir de sous son manteau noir.
Enfin, il s'approcha d'un coin de la pièce où trônait un coffre-fort trapu sur lequel, sans doute pour atténuer son aspect rébarbatif, on avait disposé un vase empli de jonquilles.
Holmes, de ses doigts gantés de chevreau, fit jouer le système d'ouverture avec toute la maestria d'un cambrioleur professionnel.
Une fois la porte béante, il plongea les mains dans le coffre et fouilla avec une sorte de rage contenue, en sortit de grosses liasses de billets qu'il enfourna dans son sac et, enfin, brandit un paquet de lettres, nouées par un petit ruban violet.
- Et voila ! rugit-il.
Il se tourna dans ma direction et, d'un ton bienveillant sans aucun rapport avec celui qu'il avait utilisé à mon égard plus tôt dans l'après-midi, me dit:
- Je regrette, Watson, je regrette vraiment que votre curiosité vous ait obligé à assiter à cette scène sordide. Toutefois, vous êtes seul à blâmer...vous voila dans le coup, mon ami.
Incapable de prononcer une parole, je désignai tour à tour le cadavre et la pièce toute chamboulée.
- Si vous le voulez bien, poursuivit Sherlock Holmes, je vous expliquerai toute l'histoire une fois que nous serons rentrés à Baker Street. Il est préférable de ne pas s'attarder en ces lieux. A ce propos: comment diable êtes-vous entré ?
- Par la cave, fis-je mécaniquement. Un carreau était brisé.
- Parfait ! J'avais songé à fracturer l'une des fenêtres du rez-de-chaussée avant de m'en aller, mais, vous m'aurez du moins évité cette peine.
Ce disant, il m'entraîna hors de la pièce et, quelques instants plus tard, nous étions de retour dans la rue.
Le trajet vers Baker Street s'accomplit dans un silence pesant.
L'air parfumé de la nuit semblait préoccupé de faire disparaître dans ma mémoire les miasmes fétides de la scène de cauchemar à laquelle je venais d'assister.
Tout cela ne me paraissait, déjà, n'avoir pas plus de consistance qu'un rêve désagréable engendré par une digestion houleuse ou un abus de vin de piètre qualité.
Cependant, une fois que nous fûmes installés dans notre salon, j'explosai enfin:
- Allez-vous me dire ce que tout cela signifie, Holmes ?
Sherlock Holmes prit place dans son fauteuil habituel et alluma une de ses pipes.
- Comme vous l'avez sans doute compris, Watson, cela signifie tout simplement que je suis un meurtrier !
- Mais pourquoi avoir tué cet homme ? Qui était-il ? Qu'avait-il fait ?
Mon ami rassembla l'extrémité de ses doigts sous son menton.
- Il n'était pas assez discret, Watson.
- Ce n'est pas un crime, que je sache !
- Dans certaines circonstances, mon cher ami, c'en est un ! Vous n'êtes pas sans connaître la position, enviable quoi que secrète, occupée par mon frère Mycroft au sein du gouvernement ?
- Quel rapport ?
Holmes leva la main pour m'imposer la patience.
- Cet homme présentait un danger majeur quant à l'avenir de Mycroft. Un simple mot de travers et mon frère risquait, non seulement sa position (et, avec les rumeurs de guerre, de plus en plus persistantes, qui circulent en ce moment, le gouvernement de sa majesté a grand besoin des compétences d'un homme comme Mycroft) mais aussi, purement et simplement, la prison !
Je me servis un grand verre de whisky.
- La prison ? Que me chantez-vous là, Holmes ? Pourquoi diable enverrait-on votre frère pourrir dans les geôles du royaume ?
Mon vieil ami me regarda au fond des yeux.
- Pourquoi y a-t-on mis Oscar Wilde ? finit-il par répondre.
- Parce-que...
Je m'interrompis, frappé soudain par une évidence.
Des bribes de souvenirs se bousculèrent dans mon esprit, une multitude de petits détails auxquels je n'avais guère prêté attention sur le moment, certaines inflexions de voix, une gestuelle particulière, des regard en coin.
- Vous êtes en train de me dire que...
- Que Mycroft est homosexuel, parfaitement.
Un silence pesant suivit la déclaration du détective.
- Soit ! fis-je, m'étonnant moi-même. Ce n'est tout de même pas un crime, même si la société en a décidé autrement. Et, en tout cas, cela ne justifie en rien...le meurtre !!!
Sherlock Holmes continuait à vriller son regard inquisiteur au fond du mien.
- Rien ne justifie le meurtre, Watson. Toutefois...
Il baissa enfin la tête et je fus libéré de l'emprise de son regard.
- Je regrette tellement que vous ayez assisté à ça, Watson ! Je ne peux vous dire à quel point je regrette !
- Apparemment, vous regrettez moins votre acte lui-même que le fait que celui-ci ait eu un témoin par l'intermédiaire de ma personne !
Holmes se leva et se mit, comme à son habitude, à arpenter la pièce.
- La raison d'état, mon ami ! La raison d'état ! Cet homme, qui n'était qu'un dandy inoffensif et à moitié inconscient, risquait à tout moment de compromettre Mycroft (et, soit dit en passant, lui-même, bien que cette perspective ne semble pas l'avoir effleuré) par sa tendance au bavardage !
- Alors, fis-je d'une voix blanche, vous l'avez tout simplement assassiné ! Et vous avez maquillé ce crime de façon à ce que l'on pense que lord Ponsonby avait été victime d'un cambrioleur ? En fait, ce que vous vouliez, c'était ce paquet de lettres que j'ai entraperçu, ces lettres nouées par un ruban violet ! Des lettres de Mycroft, n'est-ce pas ?
Sherlock Holmes acquiesça en silence.
- Je ne suis pas particulièrement fier de ce que j'ai fait, Watson. Pas fier du tout ! Mais... je ne voyais pas d'autre solution.
Je me servis un autre verre de whisky, simplement pour gagner du temps, pour retarder, ne serait-ce que de quelques secondes, les paroles définitives que j'étais sur le point de prononcer.
- Un meurtrier, Holmes, un prédateur, voila ce en quoi vous vous êtes transformé. Vous êtes devenu ce contre quoi vous avez, nous avons, toujours lutté. Quant à vos mobiles, je préfère ne même pas y penser ! Vous avez tué un homme du simple fait de son orientation sexuelle. C'est abject !
Holmes demeurait silencieux.
- Mon avenir vous appartient, Watson, finit-il par dire. Agissez selon votre conscience: si vous, entre tous, voulez me livrer à la justice, je ne ferai rien pour vous en empêcher.
Sur ces mots, il quitta la pièce, me laissant seul avec le whisky et mon amertume (Dieu, que le mot est faible !)
Une fois la bouteille terminée, ma décision était prise: je ne livrerai pas Sherlock Holmes au bourreau de Londres.
Toutefois, je ne voulais plus rien avoir à faire avec lui et décidai de faire mes bagages sur l'heure.
Le lendemain, bien avant le réveil de Holmes, j'avais quitté Baker Street.
Après avoir logé durant quelques temps dans un hôtel, où me parvenaient l'écho des exploits de celui qui, durant de si longues années, fût mon ami, je fis la connaissance de celle qui allait devenir ma seconde épouse et nous nous installâmes, sitôt mariés, dans une petite maison du côté de Kensington.
Bien qu'un peu "rouillé", je me remis à la pratique de la médecine.
Quelques temps plus tard, j'appris par la presse que Sherlock Holmes avait décidé de prendre sa retraite afin, disait-il, de se consacrer à l'apiculture dans le Sussex.
Ou, pensais-je, de vivre en tête à tête avec le poids de ses remords.
Bien que mon agent, Arthur Conan Doyle, à qui ne n'avais, bien évidemment, rien raconté de l'épisode fatal qui avait mis un terme à mes relations avec Sherlock Holmes, ait continué à publier des aventures totalement fantaisistes auxquelles il mêlait mon nom (sans, bien entendu, que je touche quoi que ce soit sur les bénéfices engrangés !), je ne revis jamais le détective.



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