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Accueil » Fictions » L'aventure de la poupée diabolique
par
Jean-Claude Mornard
Ses autres fictions
L'aventure de la poupée diabolique Février 25, 2008
Illustrations © Lysander


- Que diable lisez-vous là, Watson ? demanda Sherlock Holmes alors que nous étions assis de part et d'autre de la cheminée dans laquelle ronflait un bon feu. Cette année-là, l'hiver avait été particulièrement rude. En ces premières semaines de printemps, alors qu'un timide soleil perçait de ses pâles rayons la couche de nuages couleur de plomb, les rues de Londres semblaient sortir d'un long engourdissement. Malgré le vent qui soufflait avec rage, des passants, encore rares, arpentaient les trottoirs de Baker Street naguère désertés.
- En parlant du diable, mon cher Holmes, vous avez en quelque sorte répondu à votre propre question : il s'agit d'un ouvrage qui traite des contes et légendes du Yorkshire .
- Grands Dieux ! fit mon ami en levant les yeux au plafond. Quelle idée de vous farcir la tête de pareilles inepties ? Vous que j'ai toujours connu comme un amateur de solides histoires de marins, voilà que vous délaissez les embruns pour vous plonger dans les brumes d'un surnaturel de pacotille ? Les elfes, les fées et autres farfadets auraient-ils soudain plus d'intérêt à vos yeux que les vieux loups de mer amateurs de rhum, de trésors enterrés et de beautés exotiques au parfum suave ? Vous me surprenez, Watson.
- Vous pouvez vous moquer, Holmes. Il n'en demeure pas moins que cet ouvrage est très intéressant. Certes, je ne suis pas idiot au point de prendre pour argent comptant tout ce qu'il relate mais, après tout, les contes et légendes font partie de notre patrimoine, ils constituent un élément essentiel de notre culture.
Mon vieil ami émit un bref ricanement et haussa les épaules.
- Notre culture ? Des histoires de loups-garous, de bossus diaboliques et autres denrées folkloriques du même acabit? Comme vous y allez, mon cher ! Quoi qu'il en soit, puisqu'aucune affaire digne d'intérêt ne s'est présentée depuis cette amusante aventure du commis épicier atteint de strabisme, et puisque que cette nouvelle journée s'annonce aussi peu prodigue en évènements que les précédentes, je vous serais reconnaissant, afin de tromper notre ennui, de lire à voix haute quelques morceaux choisis de ce fascinant ouvrage : je me fais fort de trouver une explication rationnelle pour tous les cas de possession démoniaque ou d'apparition fantomatique compilés par l'auteur.
Un sourire de joconde étirant ses lèvres minces, Sherlock Holmes souligna ses propos d'un mouvement du menton en direction du livre.
- Comme vous voudrez, fis-je. Prenons, par exemple, le cas de cette diligence hantée qui fut aperçue à...
Holmes éclata de rire.
- Délire d'ivrognes, Watson ! Trouvez-moi quelque chose de plus consistant... si j'ose ainsi m'exprimer en cette occurrence !
Je fis rapidement défiler les pages, quelque peu agacé par l'attitude du détective.
- Il y a le cas d'Ann Griffiths...
- Qui donc est Ann Griffiths, Watson ? Racontez-moi tout.
- C'était une jeune femme qui, au dix-huitième siècle, vivait à Burton Agnes Hall, manoir ayant jadis servit de résidence à la reine Elisabeth. Battue à mort par des brigands, elle exprima, avant de pousser son dernier soupir, le désir étrange que sa tête fût ensevelie dans la demeure qu'elle aimait tant. Cependant, nul ne tint compte de son souhait et la jeune femme fut enterrée dans le cimetière du village. Sitôt après les obsèques, la vieille bâtisse se mit à retentir d'échos sinistres : portes qui claquent, cris déchirants, gémissements. Burton Agnes Hall ne retrouva la paix que lorsque le crâne d'Ann Griffiths fut déterré et scellé dans ses murs (1).
- Allons, Watson ! Ces vieux nids à cafards sont pleins de courants d'air. Les gémissements, les portes qui claquent... c'était l'œuvre du vent et voilà tout !
- Pourquoi dans ce cas le phénomène a-t-il cessé brusquement lorsque les dernières volontés de la jeune femme furent enfin exécutées ?
- Le vent est probablement tombé !
Je ne pus m'empêcher de pouffer devant l'évidente mauvaise foi de mon ami.
Au moment où j'allais entamer la lecture d'une nouvelle histoire, plusieurs coups de sonnette retentirent et Holmes bondit sur ses pieds.
- Enfin, hurla-t-il presque. C' en est fini de cette oisiveté forcée ! Ou je me trompe fort, Watson, ou nous allons recevoir la visite d'un client. Et d'un client pressé si l'on se fie à la brutalité avec laquelle il s'acharne sur cette sonnette.
Rapidement, Holmes se débarrassa de sa robe de chambre, endossa une redingote, poussa du pied jusque sous le fauteuil le journal du matin qui traînait sur le sol, et jeta au feu la multitude de mégots qui débordaient d'un cendrier posé sur le guéridon. Sa physionomie avait subi un changement radical : plus trace de l'ironie manifestée plus tôt. Les yeux brillants, la mâchoire crispée, Holmes semblait transfiguré. Son attitude rappelait à présent celle d'un chien de chasse sur le point de débusquer un renard.
Des pas précipités se firent entendre dans l'escalier, et le groom introduisit un homme d'une trentaine d'année, d'aspect sérieux, de taille moyenne, arborant une courte barbe taillée en pointe. Son visage anguleux, presque émacié, au milieu duquel jurait un nez un peu fort et bulbeux chaussé de lunettes à monture dorée, exprimait un terrible sentiment d'angoisse.
- Bonjour messieurs, fit notre visiteur en nous regardant à tour de rôle.
Il me faut absolument entretenir M. Sherlock Holmes d'une affaire extrêmement grave !
- Je suis Sherlock Holmes, se présenta le détective en souriant aimablement. Et voici mon ami et collègue, le docteur Watson. Prenez donc un siège : vous tremblez à un point tel que l'on pourrait croire que vous allez vous évanouir ! Et la lividité de votre teint me dit que le froid du dehors n'est pas la cause de cet état de choses : vous êtes littéralement mort de peur ! Watson, servez donc un cordial à notre visiteur... malgré l'heure matinale, il est évident qu'il en a le plus grand besoin ! Un artiste peintre dont les mains tremblent n'est pas bon à grand chose, hélas.
L'homme fixa sur Sherlock Holmes un regard empreint du plus profond étonnement.
- Comment avez-vous deviné que...
- Je ne devine jamais, cher monsieur. C'est une habitude déplorable qui fait fi de toute logique ! Il s'agit, dans ce cas, d'une simple déduction basée sur l'observation de différents détails : callosités apparentes entre l'index et le majeur de votre main droite ; taches de couleur sur le revers de votre gilet et la pointe de vos chaussures... il y en a un peu sur le lobe de votre oreille gauche également. J'ajoute un "je ne sais quoi" de bohème dans votre mise qui est typique des artistes. C'est enfantin, je n'ai pas grand mérite en vérité. De la même façon, je peux reconnaître un chapelier à son front, un chanteur d'opéra à l'angle formé par ses pieds quand il s'assied ou un voyageur de commerce à la courbure de ses épaules !
Notre visiteur demeura bouche bée pendant quelques secondes, ne retrouvant ses esprits que lorsque je lui glissais dans la main un verre à moitié rempli de Cognac.
Il but une gorgée et sembla y puiser de nouvelles forces.
- Mon nom est Rowan Maynard, commença-t-il. Et, tel que vous me voyez, je suis le plus malheureux des hommes ! Cette... cette maudite poupée est diabolique, M. Holmes ! Diabolique !
- Voyons, M. Maynard! Vous me faites penser à Watson, qui a la déplorable habitude de commencer ses histoires par la fin ! Calmez-vous et tâchez de me narrer les évènements dans leur succession exacte, sans omettre aucun détail, aussi insignifiant soit-il en apparence.
Le ton employé par Holmes ne trahissait aucun sentiment particulier mais, sans doute sous l'influence de mes récentes lectures, j'avoue avoir sursauté devant l'emploi du terme "diabolique" par Rowan Maynard. Ce dernier, qui avait sensiblement repris des couleurs sous l'effet du Cognac, entama son récit :
- Tout d'abord, M. Holmes, je dois vous prévenir que ce que vous allez entendre est difficile à croire. La nature même des évènements rend totalement ridicule l'idée de faire appel à la police. Vous-même d'ailleurs, ne pourrez sans doute m'être d'une quelconque utilité... pourtant, je vous considère comme mon dernier espoir ! Ainsi que vous l'avez dev... que vous l'avez déduit, je suis peintre. Une réputation modeste mais établie dans les milieux autorisés, me permet, ainsi que ma famille, de vivre très aisément.
Nous habitons une grande maison, plutôt isolée, à quelques miles du village de Fawkham Green, dans le Kent. Quand je dis "nous", M. Holmes, il faut vous figurer que je nourris depuis longtemps un rêve bien particulier : créer une sorte de "colonie" d'artistes. Une "colonie" où vivraient en communauté, dans une saine ambiance de création et d'émulation, peintres, musiciens, écrivains voire gens de théâtre et autres baladins. C'est ainsi que, en plus de ma fille Abigail, âgée de neuf ans, fruit d'un premier mariage, de mon épouse Violet, qui chantait dans un music hall de Drury Lane quand je l'ai rencontrée, vivent sous notre toit divers personnages hauts en couleur. Tout d'abord, il y a Charles et Peter Bailey, les frères de ma femme. Ils sont jumeaux. Le premier écrit de la poésie et le second, qui a fréquenté les gens du voyage, est capable de faire toutes sortes de choses des plus amusantes : jongler, cracher du feu, marcher sur les mains ou avaler un sabre ! Il y a quelques mois, mon ami Douglas Heartway, un jeune musicien de grand talent, a rejoint notre petite troupe. Je vous laisse imaginer les joyeuses soirées que nous passons... ou plutôt, que nous passions ensemble avant la suite d' évènements tragiques et incompréhensibles qui m'amène ici aujourd'hui. Réunis dans le grand salon, nous organisions de véritables spectacles, pour le seul plaisir des participants et de ma fillette. Violet chantait, accompagnée au piano par Douglas, tandis que Charles récitait des vers et que Peter improvisait des numéros saugrenus qui nous faisaient tous rire aux larmes : imitation de l'empereur d'Allemagne, avec moustaches dessinées au cirage, tours de magie, danses russes et que sais-je encore. Mon Dieu, comme tout cela semble loin déjà ! Cette joyeuse assemblée mettait de la vie dans le manoir qui, il faut bien l'avouer, est un endroit particulièrement sinistre. Héritée de mon oncle, c'est une imposante bâtisse néo-gothique que l'on croirait tout droit sortie d'une histoire d'Edgar Allan Poe ! Derrière sa façade hérissée de gargouilles, ce ne sont que couloirs sombres et labyrinthiques, escaliers monumentaux, hautes pièces lugubres. De quoi frapper l'imagination ! Pourtant nous y vivons... nous y vivions heureux. Avec toutefois une légère ombre au tableau : ma chère petite Abigail a beaucoup de mal à s'entendre avec Violet. Vous savez ce que c'est... on peut remplacer une épouse, mais pas une mère. Celle d'Abigail est décédée de l'influenza il y a quatre ans. Après ce drame, Mrs Russel, la gouvernante (Dieu la bénisse), s'occupa d'Abigail comme si c'était sa propre fille. Quelques temps plus tard, au cours d'une sortie en ville en compagnie de Douglas Heartway, ce dernier m'emmena au music hall et c'est ainsi que je fis la connaissance de Violet. Ce fut un coup de foudre réciproque, M. Holmes ! Six mois plus tard, nous étions mariés. Les premiers temps furent assez difficiles : Abigail se montra capricieuse, voire grossière envers ma femme, et je dus la tancer plus d'une fois. De son côté, Violet accepta d'emblée la situation comme inévitable et fit de son mieux pour amadouer l'enfant : tout d'abord par amour pour moi, ensuite parce-qu'elle était, comme tous ceux qui l'approchent, tombée sous le charme d'Abigail. La situation s'améliora considérablement avec l'arrivée de mes beaux-frères. D'autant qu' Abigail s'est immédiatement entichée de Peter Bailey, ce joyeux drille capable des pitreries les plus échevelées, auquel elle voua bientôt un véritable culte. Sans atteindre les mêmes proportions, une affection réciproque naquit entre elle et le discret Charles. Ce dernier prit rapidement l'habitude d'emmener Abigail pour de longues promenades durant lesquelles, à la grande joie de sa nièce d'adoption, le poète "parlait" aux oiseaux à l'aide d'un appeau taillé dans un roseau. Il entraînait aussi la fillette à reconnaître les différents arbres ou plantes de la région. Hélas, tout cela ne combla pas le fossé séparant mon épouse et Abigail. En vérité, c'est une tentative de conciliation effectuée par Violet qui est à la base de tout...
La semaine dernière, à force de cajoleries, Violet avait convaincu l'enfant de l'accompagner à Londres afin, selon ses propres termes, de faire la tournée des boutiques "dont la rudesse de l'hiver l'avait tenue trop longtemps éloignée". Lorsqu' elles firent leur réapparition au manoir, vers la fin de l'après-midi, Douglas, les frères Bailey et moi étions en train de fumer d'excellents cigares dans le grand salon. Abigail était manifestement très excitée car elle se précipita vers moi en brandissant un paquet soigneusement emballé et relativement imposant. "Regardez, papa ! Regardez le magnifique cadeau que m'a offert Violet !" Et, sans plus attendre, ma fille se mit à déchirer l'emballage dont elle dispersait les lambeaux dans toutes les directions. Elle fit ainsi apparaître un grand paquet de carton et en extirpa une poupée qu'elle brandit sous mon nez !
" Voyez comme elle est belle, papa !"
C'était effectivement un splendide jouet, mais... je ne pus m'empêcher de lui trouver quelque chose d'inquiétant : les yeux sombres et la petite bouche pincée, presque cruelle, le teint pâle, les longs cheveux noirs, la robe d'un vert émeraude si foncé qu'il en paraissait également presque noir à la lumière des lampes à gaz... le tout dégageait une impression des plus étranges.
"Abigail est tombée amoureuse de cette poupée dès qu'elle l'a vue dans la vitrine du magasin, expliqua Violet. Elle était comme subjuguée! Je crois bien que si je ne m'étais décidée à la lui acheter, elle serait restée plantée devant cette vitrine jusqu'au jugement dernier !"
Heartway et les frères Bailey partirent d'un éclat de rire et j'oubliai aussitôt le sentiment de léger malaise qu'avait provoqué en moi la vision du nouveau jouet de ma fille. Après tout, cette poupée allait peut-être enfin resserrer les liens entre Abigail et Violet ? Deux jours s'écoulèrent sans incident notable. Vendredi, je m'étais escrimé toute la journée avec une toile sans parvenir à un résultat satisfaisant. Au cours du repas du soir, incapable de détacher mon esprit de cette peinture inachevée, je manifestai mon intention de continuer à travailler dans mon atelier, la nuit durant s'il le fallait. Vers deux heures du matin, après ce que je peux qualifier sans exagération de bataille homérique, je laissai enfin tomber mes pinceaux, plus ou moins heureux du résultat obtenu. Alors que, traversant les longs couloirs lugubres, je regagnais la chambre à coucher que je partage avec Violet à l'autre bout du manoir (nous avons tous établi nos quartiers dans l'aile est, où les chambres sont plus confortables, mais mon atelier a été aménagé dans l'aile ouest, mieux exposée à la lumière naturelle... quand je ne travaille pas de nuit !), un léger bruit me fit dresser l'oreille : on aurait dit que quelqu'un marchait au rez-de-chaussée. Pourtant, à cette heure avancée, tous les habitants de la maison devaient dormir depuis longtemps. Remontant machinalement le col de ma robe de chambre, je décidais d'aller voir de quoi il retournait. Arrivé au milieu de l'escalier, mon regard fut attiré par la porte de la bibliothèque, donnant dans le hall d'entrée : cette porte était entrouverte et quelqu'un avait allumé l'éclairage de la pièce. Tandis que je dévalais les dernières marches, un monstrueux vacarme éclata dans la bibliothèque. Je m'y précipitai sans prendre le temps de réfléchir et... demeurai figé sur place !
En chemise de nuit, les cheveux défaits, Abigail se livrait à une véritable razzia : de nombreux livres étaient déjà éparpillés sur le sol et, longeant les étagères d'une démarche somnambulique, l'enfant piochait au hasard parmi la multitude d'ouvrages et les jetait sur le parquet avec des gestes mécaniques ! "Abigail !" hurlai-je, en proie à une colère mêlée d'effroi. Ma petite fille tourna la tête et fixa sur moi un regard vide. Elle chancela et dût s'adosser aux rayonnages pour ne pas s'écrouler. "Que se passe-t-il, papa ? Qu'est-ce que je fais ici ? demanda-t-elle d'une voix blanche tandis que j'acourais pour la soutenir. Ah oui, je me souviens, poursuivit Abigail. La poupée, papa. Elle m'a parlé... c'est elle qui m'a dit de faire ça... ce n'est pas ma faute... elle m'a obligée". Je dois vous avouer, M. Holmes, que, malgré l'impression désagréable que m'avait causé la vue de cette poupée, je ne prêtai guère, sur le moment, d'importance particulière à ces paroles. Abigail avait dû faire un cauchemar. Avec l'aide de Peter (sur ces entrefaites, réveillés par le bruit, tous les membres de la maisonnée, y compris Mrs. Russel, avaient fait irruption dans la bibliothèque) je portai ma fille jusqu'à sa chambre et, en compagnie de Violet, qui serrait ma main à la broyer, restai assis à côté de son lit jusqu'à-ce qu'elle se rendorme. La mystérieuse poupée, posée sur un fauteuil à bascule, dardait sur moi son regard noir. Le lendemain, Abigail, très fatiguée et relativement faible, resta alitée. Elle semblait avoir tout oublié des évènements de la nuit. Nous fîmes malgré tout venir le vieux médecin de famille qui déclara mon enfant en parfaite santé. Il me demanda si Abigail avait déjà été sujette auparavant à des crises de somnambulisme et je répondis que non. Durant les deux jours qui suivirent, l'ambiance de la maison fût des plus sinsitres : nous tâchions tous d'éviter le sujet, mais la crise nocturne d'Abigail avait porté un rude coup à notre habituel entrain. Dimanche soir, alors que la fillette était montée se coucher depuis un bon moment, Douglas Heartway fit soudain irruption dans le grand salon où, sans grand enthousiasme, Charles et moi disputions une partie de vingt-et-un.
"Venez vite ! Abigail a eu une nouvelle crise !"
Nous nous précipitâmes à sa suite et il nous entraîna dans le hall d'entrée où, soutenue par Violet et Peter qui l'avaient surprise alors qu'ils rentraient d'une courte promenade aux alentours immédiats du manoir, Abigail contemplait avec effarement l'un des multiples tableaux ornant les murs. Il s'agissait d'un paysage que j'avais peint dans ma jeunesse. Un grand couteau de cuisine était planté dans la toile ! "Ce n'est pas moi, sanglotait Abigail. Ce n'est pas moi ! C'est encore la poupée... elle m'a obligée ! Je le jure !" Après avoir une nouvelle fois porté l'enfant dans sa chambre, je m'emparai du jouet et, le brandissant à bout de bras, je lançais méchamment :
" Je ne crois pas que ce soit cette poupée qui t'ordonne, ainsi que tu voudrais tant nous le faire croire, d'accomplir toutes ces méchantes choses, mais, jusqu'à nouvel ordre, je te la confisque et vais de ce pas la mettre sous clé au plus profond d'un placard !"
Et, sans toutefois pouvoir empêcher le remord d'étreindre mon cœur, je mis cette menace à exécution, enfermant la poupée dans une armoire du salon, là où Abigail ne la trouverait pas… J'en arrive, M. Holmes, à la partie la plus terrifiante de mon récit, à l'évènement inimaginable, monstrueux, qui m'a poussé à venir demander votre aide.
Hier, Violet et moi, les nerfs ébranlés par cette succession de faits troublants, avons décidé de nous coucher de bonne heure. Lorsque nous leur souhaitâmes le bonsoir, Charles, Peter et Douglas, qui fumaient en silence, manifestèrent leur intention de faire de même à brève échéance. Quand nous fûmes couchés, mon épouse tenta vaguement de relancer la conversation sur l'attitude inquiétante d'Abigail mais, quelques secondes à peine après avoir posé ma tête sur l'oreiller, je sombrais dans un sommeil peuplé de cauchemars. Ma petite fille me poursuivait dans le labyrinthe des couloirs. Elle était armée d'un couteau de cuisine. Quant à moi, tantôt j'avais recouvré l'apparence d'un enfant de cinq ans, tantôt je n'étais pas plus volumineux qu'une souris ! Abigail sur les talons, j'ouvrais toutes les portes afin de trouver une pièce où me cacher mais chaque porte donnait sur un mur de flammes. Au moment où Abigail finit par me rattraper, je me réveillai en sursaut... et poussai un cri de terreur !
Ma fille était debout à côté du lit, les yeux hagards, le bras levé. Un autre couteau (à moins que ce ne fût le même) brillait dans son petit poing serré ! J'eus tout juste le temps d'éviter le coup fatal en roulant sur le côté, bousculant Violet qui, ouvrant les yeux à son tour, se mit à hurler. Sont-ce les hurlements de Violet ? Est-ce la vision du coussin éventré dont seul dépassait le manche du couteau ? Toujours est-il qu'Abigail sembla reprendre ses esprits. Elle enfouit son visage dans ses mains, se laissa tomber sur le sol et commença à pleurer de manière hystérique.
"C'est la poupée, papa ! répétait-elle entre deux sanglots. Elle est revenue ! C'est elle qui m'a dit de... de faire ça ! Pardon, papa ! Pardon... je ne voulais pas !"
Tandis que Violet s'occupait d'Abigail, mû par un sinistre pressentiment, je me précipitai dans la chambre de ma fille: à la tête du lit, adossée à un oreiller, la poupée que j'avais enfermée dans l'armoire fixait sur moi le regard de ses yeux noirs. Voilà, M. Holmes, vous connaissez toute l'histoire : Abigail est alitée depuis cet instant fatal et, dès la première heure ce matin, j'ai pris la décision de venir quémander votre aide... bien que, ainsi que je vous le disais en introduction à ce funeste récit, il est probable que vous ne puissiez rien faire d'utile étant donné le caractère particulier des évènements.
Un lourd silence pesa sur la pièce durant quelques secondes lorsque Rowan Maynard se tut. Sherlock Holmes, les yeux mi-clos, les jambes étendues vers le feu, avait écouté le récit de notre visiteur avec une apparente indifférence. Pourtant, j'étais assez familiarisé avec ses façons pour deviner qu'il était, en réalité, prodigieusement intéressé.
- Il existe plusieurs explications, M. Maynard, finit-il par énoncer d'une voix grave. Tout d'abord, nous pouvons admettre que la poupée de votre fille possède effectivement des pouvoirs diaboliques. C'est évidemment une explication qui ne me satisfait pas ! Mais, en considérant ce cas de figure, il est en effet fort peu probable que mes services vous soient d'une quelconque utilité.
- C'est évident, répondit le peintre.
- Ensuite, nous devons envisager le fait que votre fillette souffre de troubles d'origine mentale, troubles sur la nature desquelles je ne suis absolument pas habilité à me prononcer. Toutefois, il existe une troisième possibilité : il se peut que des forces mauvaises soient à l'œuvre dans votre manoir. Ces forces, ça tombe sous le sens, ne seraient pas le fait d'une quelconque entité surnaturelle, fût-ce une poupée "possédée", mais ressortiraient d'une machination ourdie, dans un but qui m'échappe encore, par un cerveau humain.
- Je ne vois pas...
- Et pourtant, mon cher monsieur, c'est dans ce dernier cas seulement qu'une enquête de ma part est susceptible de servir à quelque chose ! Qu'attendiez-vous de moi exactement en recourant à mes services ?
Rowan Maynard secoua la tête.
- Je n'en ai aucune idée, M. Holmes. J'ai toujours suivi le récit de vos exploits avec passion et j'avais pensé que...
- Et vous avez bien fait, interrompit le détective. Non seulement votre tragique histoire présente plusieurs points qui ont éveillé mon intérêt mais, bien que n'étant moi-même guère porté sur le mariage et n'ayant pas d'enfant, je comprends votre angoisse.
Sherlock Holmes se leva et posa la main sur l'épaule de notre client.
- Vous pouvez compter sur moi, M. Maynard. Afin d'éclaircir ce mystère, je ferai tout ce qui est... humainement possible !
- Moi aussi ! fis-je spontanément, ce qui me valut un regard ironique de la part de Holmes.
- Vous êtes, l'un comme l'autre, des hommes de cœur ! s'exclama le peintre en nous serrant la main à tour de rôle.
- Avant de nous mettre en route pour le Kent, reprit Holmes, permettez-moi de vous poser encore quelques questions. Tout d'abord, voyez-vous, parmi vos connaissances, quelqu'un qui aurait intérêt à vous faire du tort, à vous ou à votre fillette ?
Maynard répondit sans hésitation :
- Personne, M. Holmes ! Comme je vous le disais, tout ceux qui approchent d'Abigail tombent sous son charme : c'est une enfant adorable et très jolie. Je ne vois pas qui serait assez cruel pour vouloir lui faire du mal. Quant à moi, d'une nature discrète, je suis en général apprécié par les gens que je suis amené à fréquenter. Et pourtant, vous savez sans doute que le milieu artistique est propice aux jalousies féroces ! Mais, comme je dispose d'une certaine dose de talent mais que je suis apparemment dépourvu de génie, rien chez moi n'est susceptible d'éveiller la haine ou la jalousie !
- Talent ou génie, cela importe peu : votre production obtient un certain succès et vous permet (je cite) de "vivre très aisément". Voilà qui attire également la jalousie... mais laissons cela pour l'instant. Parlons plutôt des habitants du manoir : en voyez-vous qui pourraient nourrir une quelconque rancœur à votre égard ?
Le peintre arbora une expression choquée.
- Oubliez tout de suite cette idée, M. Holmes !!! Nous nous entendons tous très bien ! C'est une véritable fratrie ! Croyez-moi, vous faites fausse route !
- En dehors des personnes évoquées lors de votre récit, quelqu'un d'autre vit-il au manoir ?
- Juste un vieux cocher mais nous ne le voyons presque jamais : il est peu sociable et passe le plus clair de son temps dans les dépendances.
- Dans ce cas, passons à un autre point : lorsque vous avez enfermé la poupée dans l'armoire du salon, avez-vous gardé la clé sur vous ?
- Pas du tout ! En fait, je n'ai même pas fermé ce meuble à clé. Mon but était simplement de cacher le jouet dans un endroit où Abigail ne le trouverait pas.
- Mais, en dehors de vous, qui savait que la poupée se trouvait là ?
- Si vous imaginez qu'un des habitants de la maisonnée, dans le but de faire je ne sais quelle farce macabre, a repris la poupée afin de la déposer sur le lit d'Abigail, vous faites fausse route à nouveau, M. Holmes !
- Allons, allons, M. Maynard. Encore une fois les possibilités ne sont pas légion: soit il faut admettre que, animée par une force surnaturelle, la poupée est retournée dans la chambre de votre fille par ses propres moyens. Soit c'est l'enfant elle-même qui l'a reprise... ou alors, il faut bien admettre que quelqu'un d'autre est intervenu et a replacé la poupée sur le lit de la fillette. De ce fait, je vous pose à nouveau la question: qui, en dehors de vous, savait où se trouvait la poupée ?
- Tout le monde, excepté Abigail.
- Je voudrais également savoir ce que furent les réactions des habitants du manoir lorsque vous avez manifesté votre intention de faire appel à moi ?
- Tous ont jugé cette démarche inutile vu les circonstances. Et, comme vous le savez, moi-même...
- Un dernier point: existe-t-il à Fawkham Green une auberge où Watson et moi pourrions loger si l'enquête se prolonge ?
Le peintre se récria :
- C'est hors de question, M. Holmes ! Vous logerez au manoir : comme je vous le disais, c'est un bâtiment très vaste et il nous reste de nombreuses chambres inoccupées.
Les lèvres de Sherlock Holmes s'étirèrent en un mince sourire.
- Je tiens en effet à ce que Watson et moi soyons sur place si de nouveaux évènements dramatiques devaient se produire la nuit prochaine. Cependant, j'ai de bonnes raisons pour souhaiter que notre présence sous votre toit après la tombée de la nuit ne soit connue de personne. Il nous faudra donc faire semblant de repartir pour Fawkham Green mais, avec votre aide, nous nous installerons dans le manoir à l'insu de tous.
- Il sera fait selon votre désir, M. Holmes.
Ce dernier point réglé, Holmes et moi fûmes rapidement prêts et, après un voyage en train relativement bref durant lequel notre client ne cessa de se ronger les ongles, nous empruntâmes une calèche pour Fawkham Green. La voiture roulait en cahotant à travers les paysages du Kent, encore sinistrés par l'hiver. Sherlock Holmes, depuis notre départ de Londres, semblait plongé dans ses réflexions, et pas plus Rowan Maynard que moi n'avions osé en interrompre le cours. Bientôt, nous arrivâmes en vue de la vieille bâtisse entre les murs de laquelle tant de faits dramatiques s'étaient déroulés durant la semaine écoulée. Ce manoir me fit une profonde impression : le peintre n'avait guère exagéré ! L'énorme bâtisse grise se dressait sur une éminence, dominant les prés environnants, son aspect effrayant accentué par le lourd écran de nuages sur lequel se découpait sa silhouette massive.
- Nous y voici, fit Maynard après nous avoir invité à entrer.
L'intérieur du manoir était bien digne de l'extérieur ! La vision du hall d'entrée, avec la multitude de tableaux suspendus tout au long de ses murs, alternant avec des têtes d'animaux empaillés, les armures dressées de part et d'autre d'un vaste escalier de marbre menant au premier étage et le faible éclairage au gaz accentuant les ombres de chaque chose, fit courir un frisson le long de mon dos.
Maynard nous fit signe de le suivre et nous lui emboîtâmes le pas. Il nous conduisit dans un vaste et triste salon où, groupées autour d'une cheminée si imposante que, selon la formule consacrée, on aurait pu y faire flamber un arbre entier, quatre personnes étaient assises dans de confortables fauteuils. A notre entrée, une femme de petite taille, extrêmement jolie, avec un visage ovale, un teint délicat et des cheveux bruns relevés en un chignon compliqué, se précipita dans les bras du peintre.
- Rowan ! Enfin, te voilà !
- Comment va-t-elle ? demanda notre client d'une voix sans timbre.
- Abigail dort paisiblement dans sa chambre et Mrs. Russel veille sur son sommeil. Après ton départ, elle s'est encore un peu agitée et Peter, par acquis de conscience, est allé chercher le docteur Lyons. Ce dernier, après l'avoir examinée, a administré un calmant à Aby. Son diagnostic a été le même que la première fois : rien d'anormal en dehors de cette nervosité extrême qui, selon lui, peut être due au changement de saison.
Cependant, les autres occupants de la pièce s'étaient levés et nous avaient rejoints. Rowan Maynard fit les présentations. Les jumeaux Bailey, deux grands gaillards solidement charpentés, dont le crâne était surmonté d'une broussaille de cheveux roux, étaient en tout point semblables en dehors du fait que Charles, le poète, avait le teint pâle tandis que son frère, Peter, était rougeaud à la façon de quelqu'un abusant de la bonne chère et du vin. Quant à Douglas Heartway, c'était un jeune homme de belle prestance, à la taille bien prise, au visage presque féminin.
- Que comptez-vous faire exactement, M. Holmes ? demanda Heartway d'une voix grave qui contrastait avec son physique délicat. Il ne s'agit pas d'une de ces affaires dont vous avez l'habitude : à moins de convoquer Satan et ses légions, il n'y a pas de suspects à réunir dans la
bibliothèque ou dans le fumoir avant de désigner le coupable d'un doigt vengeur.
Sherlock Holmes émit un petit rire.
- Je ne suis pas un détective de ce genre, M. Heartway. Ce ne sont pas les gens que j'interroge mais les indices. Voyez-vous, ces derniers présentent un énorme avantage : ils ne mentent jamais ! Toutefois, il y a bien un témoignage que je souhaite recueillir : celui de la petite Abigail.
Rowan Maynard lança à Holmes un regard désespéré.
- Ne vous inquiétez pas, fit mon vieil ami. Il n'est pas question de terroriser cette enfant plus qu'elle ne l'est déjà ; mais vous devez comprendre que, aussi pénible que cela puisse vous paraître, un interrogatoire de votre fille est un mal nécessaire. Cependant, chaque chose en son temps : pour commencer, je souhaite examiner cette fameuse poupée qui semble être la cause de tout.
- Je l'ai replacée dans l'armoire après... après l'épisode de la nuit dernière, fit notre client. Attendez un instant...
Tout en parlant, Maynard s'était dirigé vers un meuble massif dont il avait ouvert une des portes.
- Ca alors !!! s'écria-t-il.
- Que se passe-t-il ? demanda Holmes.
- Elle... elle a disparu !
- Voilà qui est très intéressant ! marmonna le détective entre ses dents, si bien que je fus seul à l'entendre.
- La malédiction de la poupée, acte IV, énonça Peter Bailey d'une voix de stentor.
- Je t'en prie, le morigéna son jumeau. Epargne nous tes traits d'humour : le moment est mal choisi !
- Voilà bien les poètes: toujours prêts à voir de la tragédie partout !
Charles Bailey se renfrogna.
- Tu trouves sans doute que la situation que nous vivons en ce moment relève d'une joyeuse opérette de Gilbet et Sullivan ?
Sherlock Holmes, sans tenir compte de l'altercation entre les deux frères, fit surgir une loupe de sa poche et s'approcha à son tour de la lourde armoire.
Il l'examina sous toutes les coutures pendant un assez long moment et, lorsqu'il se retourna pour nous faire face, je perçus un rapide sourire qui lui étirait le coin des lèvres. A ma profonde stupéfaction, il s'adressa à moi dans ces termes :
-Watson, auriez-vous l'extrême amabilité d'aller m'attendre dans le couloir ? Je vous rejoins dans un bref instant et nous irons ensemble interroger la jeune Abigail.
- Mais, Holmes, m'insurgeai-je. Pourquoi voulez-vous que...
- Ne discutez pas, mon ami. Vous devriez savoir que je n'ai pas l'habitude d'agir à la légère. Le fait est que... vous troublez ma concentration !
Mortellement vexé, je m'exécutais en maugréant.
Deux minutes plus tard, alors que je tournais en rond comme un lion en cage, Holmes me rejoignit, accompagné de Rowan Maynard.
- Si ma présence vous gêne, m'emportai-je aussitôt, je pouvais tout aussi bien rester à Londres : avec ce maudit climat, ce ne sont pas les malades qui manquent !
- Calmez-vous, mon très cher ami ; sachez que votre peu glorieuse sortie m'a permis d'accomplir un pas très important vers la solution de cette troublante énigme. Mais, assez de tergiversations: M. Maynard, conduisez-nous sans plus tarder au chevet de la petite Abigail. Une fois encore, je puis vous assurer que je m'y prendrai avec toute la délicatesse nécessaire afin de ne point effrayer l'enfant.
Nous suivîmes le peintre jusqu'au premier étage et nous dirigeâmes vers l'aile est. Lorsque nous fûmes arrivés devant la chambre de la petite Abigail, Maynard voulut ouvrir la porte mais Sherlock Holmes lui posa la main sur le bras.
- Attendez un instant, fit-il.
Puis, se tournant dans ma direction :
- Je vais une fois de plus mettre votre patience à rude épreuve, mon cher Watson. Auriez-vous l'amabilité, lorsque M. Maynard et moi serons entrés dans cette pièce, d'attendre une minute devant la porte ? Une fois ce délai écoulé, vous pourrez venir nous rejoindre.
Abasourdi, je voulus répliquer, mais Holmes avait déjà franchi le seuil de la pièce à la suite de notre client.
- Quel culot ! fulminai-je.
Au bout d'une minute, je pénétrais à mon tour dans la chambre de la petite convalescente et découvris Holmes penché sur le lit de la fillette, toujours endormie, tandis que Rowan Maynard s'entretenait à voix basse avec une femme corpulente, au visage bienveillant, en laquelle j'identifiais immédiatement Mrs. Russel.
- Quel malheur, se lamentait-elle en se tamponnant les yeux avec un mouchoir. La petite Aby était si gaie, avant toutes ces diableries. Mon Dieu, je me souviendrai toujours de cette chère enfant riant aux larmes lorsque ce bon M. Heartway s'amusait à imiter un paon, la veille du nouvel an. Elle était si...
Holmes redressa la tête et interrompit la gouvernante :
- M. Heartway ? Vous voulez sans doute parler de M. Peter Bailey ?
La brave dame fit un signe de dénégation.
- Non, non ! Bien que je ne vois pas ce que cet incident peut avoir d'important, c'était effectivement M. Heartway qui imitait le paon. Quant à M. Peter, je me souviens qu'il était déguisé et portait un drôle de chapeau, mais... ma foi j'ai un peu oublié les détails ; vous savez, à mon âge, la mémoire...
- Etrange, fit Sherlock Holmes d'une voix songeuse. Je n'imagine pas du tout le jeune Heartway en train de faire le clown ; il me semblait qu'il se contentait de jouer du piano.
A cet instant, la petite Abigail ouvrit de grands yeux et nous regarda avec étonnement.
Je compris aussitôt les paroles de Maynard, comme quoi tous ceux qui approchaient de sa fille tombaient sous son charme : elle avait un visage d'ange, encadré d'une masse de boucles blondes, de beaux yeux bleu azur et une bouche charmante évoquant une cerise.
- Papa ! fit-elle d'une toute petite voix. Mais... qui sont ces messieurs ?
- Je te présente M. Sherlock Holmes, ma chérie. Et voici le docteur Watson : ils sont ici pour t'aider. M. Holmes va te poser quelques questions mais... si tu es trop fatiguée, nous pouvons revenir plus tard.
- Non, papa, ça ira, énonça bravement l'enfant en se redressant dans son lit.
Holmes se mit à la questionner sur un ton très doux que je ne lui connaissais pas.
- Parlez-moi un peu de votre nouvelle poupée, chère petite mademoiselle : est-ce que vous l'aimez beaucoup ?
La gamine fit une petite moue.
- Au début oui... elle était très belle et très gentille... et puis... et puis elle a commencé à me parler... et... je ne sais plus.
- Comment faisait-elle pour vous parler ? D'habitude, les poupées ne parlent pas, il me semble ?
- Elle attendait... je pense qu'elle attendait que je dorme...au début, je croyais que je rêvais... c'était agréable... mais, après... après elle me demandait de faire de choses terribles ! Et puis... et puis elle disait que Papa était un méchant homme... elle disait que... elle disait que Papa avait tué Maman !
A ces mots, Rowan Maynard chancela et dût se retenir au dossier d'une chaise pour ne pas tomber.
- Cette poupée est une vilaine menteuse, chère enfant, poursuivit Holmes. Votre père est un brave homme ; c'est, hélas, la maladie qui a emporté votre maman.
Une grosse larme roula sur la joue de la petite fille.
- Je le sais, je le sais ! s'écria-t-elle. J'ai essayé de le dire à Daisy... Daisy est le nom que j'ai donnée à ma poupée... j'ai essayé de le lui dire... mais je n'arrivais pas à parler ! Elle me forçait à faire des choses terribles et je n'arrivais pas à lui désobéir ! Et puis... la nuit dernière... Daisy m'a dit que je devais venger Maman... elle a dit que j'étais la seule à pouvoir le faire... elle m'a donné le couteau... celui avec lequel elle m'avait déjà forcé à déchirer le tableau de Papa... et puis… et puis...
La fillette se prit la tête entre les mains et se mit à sangloter, incapable d'ajouter un seul mot. Son père s'approcha du lit et s'agenouilla pour la prendre dans ses bras.
- Ce n'est rien, Aby ! Tout va bien maintenant ! Tout cela n'était pas ta faute, je ne t'en veux pas du tout ma chérie.
Sherlock Holmes se redressa et se tourna vers Mrs Russel qui pleurait silencieusement.
- Continuez à veiller sur elle comme vous l'avez si bien fait jusqu'à présent.
- Je compte bien passer la nuit à ses côtés, monsieur !
- Surtout, n'en faites rien ! Je ne peux rien vous dire, mais si vous voulez que votre petite protégée soit définitivement hors de danger, allez tranquillement dormir dans votre lit !
- Je ferai comme vous le désirez, finit par concéder la gouvernante, manifestement impressionnée par le ton impérieux de mon ami.
- Parfait ! A présent, nous allons vous laisser : cette enfant en a assez supporté comme ça.
Et, posant la main sur l'épaule de Maynard, Holmes l'entraîna hors de la pièce.
Lorsque nous fûmes tous trois de retour dans le sombre couloir, Sherlock Holmes eut un mouvement d'hésitation.
- M. Maynard, fit-il, existe-t'il un endroit où nous pourrions discuter quelques instants à l'abri des oreilles indiscrètes ?
Aussitôt, le rouge me monta au front.
- J'ose espérer, m'emportai-je, que vous ne me considérez pas comme faisant partie de ces fameuses "oreilles indiscrètes" et que vous n'allez pas, une fois encore, me mettre à l'écart sous je ne sais quel prétexte fallacieux ?!?
Holmes leva une main en un geste conciliant.
- Pas du tout, Watson: vous pourrez assister à l'entretien.
- Si vous le souhaitez, intervint Maynard, nous pouvons aller dans la bibliothèque ?
Quelques instants plus tard, le peintre et moi étions installés de chaque côté d'un superbe bureau en chêne massif tandis que Sherlock Holmes, apparemment mal à l'aise, faisait les cent pas dans la pièce aux murs tapissés de rayonnages couverts de livres. Mon vieil ami avisa une paire de fleurets accrochés à une panoplie, près de la porte. Machinalement, il s'empara d'une des armes blanches et entreprit une dangereuse série de moulinets tout en continuant d'aller et venir dans la bibliothèque.
- A mon grand dam, commença-t-il, je suis obligé de vous poser quelques questions désagréables, M. Maynard.
Alarmé par le sifflement du fleuret, qui était passé à quelques centimètres de ma tête, j'interrompis le détective.
- Voudriez vous avoir l'obligeance, Holmes, d'aller vous livrer à ces exercices d'escrime dans un endroit géographiquement plus éloigné de ma modeste personne ?!? Indiscrètes ou non, la nature m'a fait la grâce de pourvoir ma tête de deux oreilles et, sans vouloir faire montre d'un sentimentalisme excessif, je suis attaché à chacun de ces appendices !
- Excusez-moi, fit Holmes en considérant avec étonnement le fleuret qu'il tenait à la main.
- M.Maynard, reprit-il après avoir déposé l'arme sur le bureau, avez vous la moindre idée de ce qui aurait pu mettre dans la tête de la petite Abigail que vous avez assassiné sa mère ?
Le peintre accusa le coup: il blémit et se tassa sur sa chaise.
- Je ne sais pas, finit-il par répondre d'une voix très basse.
- Cependant, j'ai cru remarquer que vous parliez de votre première épouse avec une certaine froideur. Au point que vous n'avez pas même cité son prénom lors du récit que vous nous avez fait à Baker Street!
Maynard ne réagit pas tout de suite et s'abîma dans la contemplation de ses ongles rongés.
- Elle s'appelait Mary, M. Holmes. Ainsi que vous semblez vous en douter, nous...nous ne nous aimions pas. Il n'est pas convenable, j'en suis conscient, de parler de ces choses, mais je pense que Mary et moi étions plutôt en proie à une sorte de...de passion quasi animale ! Cela ne dura guère: peu de temps après la naissance d'Abigail, l'incendie, si j'ose ainsi m'exprimer, était déjà éteint ! Je me suis mis à boire plus que de raison et, de son côté, Mary commença à...à me tromper ! La plupart du temps, c'était avec des amants de passage, des hommes dont je ne connais même pas le nom. Cependant...cependant, ma femme a également eu une aventure avec Douglas Heartway !
Holmes, qui, sans doute pour se donner une contenance, était occupé à passer en revue les livres de la bibliothèque, se retourna vivement vers le peintre.
- Comment ? Elle vous trompait avec votre ami et, malgré cela, vous avez par la suite invité cet homme à vivre sous votre toit ? J'avoue ne pas comprendre !
- Le passé est le passé, M. Holmes. Comme je viens de vous le dire, je n'aimais pas ma femme. En revanche, je connais Douglas depuis l'enfance et il a toujours été comme un frère pour moi. Mary était une redoutable séductrice ! Dans toute cette affaire, ce pauvre Douglas a davantage été une victime qu'un bourreau. Certes, l'absence d'amour n'empêche pas d'éprouver des sentiments de fierté et d'orgueil purement égoïstes: à l'époque, il y a eu des frictions...Douglas et moi en sommes même venus aux mains ! Lorsque Mary est morte, nous nous sommes réconciliés: l'amitié entre nous était intacte.
Sherlock Holmes se passa songeusement une main sur le menton.
- Il n'en demeure pas moins que Heartway était peut-être amoureux de votre épouse ! Il pourrait très bien nourrir des idées de vengance !
- Impossible, s'emporta Maynard. Je le connais trop bien ! Douglas ne ferait pas de mal à une mouche !
- C'est étrange, fit observer Holmes d'une voix lente. Vous prennez la défense de votre ami mais, d'un autre côté, le concept de vengeance n'éveille chez vous aucune réaction, comme s'il s'agissait de la chose la plus logique du monde ! Répondez-moi franchement, M.Maynard: la mère d'Abigail est-elle réellement morte des suites de l'influenza ?
Le peintre baissa la tête et, lorsqu'il répondit, ce fût d'une voix si ténue que je dus tendre l'oreille pour saisir ses paroles:
- Je n'ai pas tué Mary, si c'est ce que vous voulez savoir. Toutefois...toutefois, ainsi que je vous l'ai déjà dit, à l'époque de sa mort , j'avais depuis longtemps sombré dans l'alcoolisme. Dieu merci, aujourd'hui je suis sorti de cet enfer mais, il fût un temps où j'étais ivre du matin au soir ! Le jour où Mary est morte, j'étais occupé à me saoûler au pub de Fawkham Green tandis que Mrs Russel était à son chevet. Abigail avait été envoyée à Sevenoaks, chez une de mes cousines. A mon retour du pub, je trouvais Mrs.Russel en pleurs...
Maynard laissa sa phrase en suspens.
- Voila toute l'histoire, reprit-il au bout d'un moment. Je n'ai pas tué Mary mais je n'ai rien fait non plus pour lui venir en aide au moment où elle avait besoin de moi. Et le pire, M. Holmes, est qu'il me faut vous avouer que cela ne pèse guère sur ma conscience !
Manifestement gêné, Holmes toussota.
- Je vous remercie de votre franchise tardive, M. Maynard. A présent, je vais vous demander de regagner le grand salon; en ce qui me concerne, je retourne au premier étage où il me reste l'une ou l'autre petite chose à vérifier. Je vous rejoindrai dans quelques minutes.
Le peintre fixait un regard absent sur mon compagnon mais, avec un signe de tête à l'intention de Holmes, je l'entraînai par le bras et nous regagnâmes le grand salon où attendaient les autres membres de la maisonnée. Quelques minutes plus tard, Sherlock Holmes nous rejoignit à son tour, l'air profondément abattu. Il se dirigea vers notre client et, d'une voix lasse, prononça des paroles qui stupéfièrent toute l'assistance... à commencer par moi !
- Hélas, il faut me rendre à l'évidence et admettre que vous aviez raison, M. Maynard : ma présence ici est totalement inutile ! Cette affaire ne relève manifestement pas de mes compétences ! Il semble que votre fille souffre de troubles obsessionnels, et je crains fort qu'il ne vous faille la confier aux soins d'un spécialiste afin qu'il l'examine. Croyez bien que j''en suis profondément désolé.
Maynard, anéanti, s'écroula dans un fauteuil tandis que sa femme se précipitait pour le consoler. Au bout de longues secondes de silence, Peter Bailey prit la parole :
- Le grand Sherlock Holmes s'avoue vaincu ? Voilà qui est plus extraordinaire encore que cette histoire de poupée démoniaque !
Son frère jumeau, debout à côté de lui, lui donna un coup de coude pour le faire taire. Holmes baissa la tête. Douglas Heartway s'approcha de lui.
- Ne vous fustigez pas inutilement, M. Holmes. Vous avez fait plus que n'importe qui aurait pu faire !
- Je vous remercie, fit le détective d'une voix étrange. Pour l'heure, Watson et moi devons regagner Londres, poursuivit Holmes. Plusieurs affaires importantes réclament ma présence dans la capitale. Encore une fois, je suis désolé, M. Maynard. Voudriez vous avoir l'amabilité de faire préparer une voiture ?
- Je vais prévenir le cocher, fit le jeune Heartway en quittant la pièce.
Un bref instant plus tard, il était de retour et nous informait que la voiture était prête. Après avoir fait nos adieux, Holmes et moi prîmes congé et, escortés par notre client, nous gagnâmes la calèche qui nous attendait sur le seuil.
- Je m'en veux de vous avoir dérangé, M. Holmes, fit Maynard sur un ton sec. Pourtant, j'avais pensé que...
Holmes lui prodigua un sourire rassurant.
- Avez-vous déjà oublié notre plan, cher monsieur ? Lorsque la nuit tombera, arrangez-vous pour que la porte d'entrée ne soit pas fermée au verrou ! J'ai de bonnes raisons de croire qu'un évènement décisif va se produire dans les prochaines heures !
Le peintre serra les mains de mon ami avec effusion.
- Mon Dieu, M. Holmes ! Je vous remercie infiniment ! Mais vous étiez si convaincant tout à l'heure, dans le salon !
- Allons, il est temps pour nous de partir. Surtout, n'oubliez pas la porte !
Du haut de son siège, le vieux cocher, un homme d'une soixantaine d'années, au nez en pomme de terre, nous demanda avec un effroyable accent cockney :
- J'vous conduis à la gare, gentlemen ?
- Pas du tout, répondit Holmes en riant. Vous allez vous contentez de nous mener hors de vue du manoir ; ensuite, vous attendrez tranquillement en notre compagnie que je vous dise de revenir ici.
Le vieil homme se gratta la tête.
- En v'la une drôle d'histoire !
- Faites tout ce que ce monsieur vous dira de faire, Snuggle ! intervint Rowan Maynard. M. Holmes est un... un agent secret ! Et il a de bonnes raisons de croire que des espions du Kaiser rôdent dans la région ! Si vous lui obéissez et si vous ne parlez de cette affaire à personne... et bien, il n'est pas impossible que vous récoltiez une médaille !
A ces mots, le cocher bomba le torse et exécuta un salut militaire des plus approximatifs.
- On pourra pas dire que le vieux Snuggle aura pas fait tout son devoir ! Si la patrie a besoin de moi, et comment que chuis là !
Lorsque la voiture se mit en route, je ne pus m'empêcher de laisser éclater ma mauvaise humeur trop longtemps contenue :
- Allez-vous enfin m'expliquer les raisons de votre attitude incompréhensible, Holmes ? "Sortez, Watson" par-ci, "n'entrez pas, Watson" par-là ! Qu'est-ce que tout cela signifie ?
- Vous comprendrez une fois le moment venu, cher ami.
Je me calmais un peu.
- Comme d'habitude, je constate que vous avez plusieurs longueurs d'avance sur moi, Holmes. Je présume que vous avez levé le voile du mystère ?
- Pour ainsi dire, Watson. Au fait, saviez-vous que Peter Bailey a fait carrière, durant quelques mois, comme hypnotiseur ? Lorsque je suis retourné à l'étage tandis que vous accompagniez Maynard au salon, je souhaitai visiter la chambre de Bailey. En fait, deux éléments avaient éveillés ma curiosité: d'abord, une phrase pronnoncée par notre client lorsqu'il est venu nous voir à Baker Street. Son beau frère, a-t-il dit, a fait partie des "gens du voyage" ! Ensuite , la conversation décousue de Mrs Russel dont il ressortait que, lors du dernier réveillon, Heartway a imité le paon alors que Peter Bailey était déguisé et portait un drôle de" chapeau". Pourquoi-pas un turban ?. Et pourquoi le beau frère de Maynard n'aurait-il pas hypnotisé Heartway pour amuser la galerie ? Il me fallait vérifier certains détails. Après avoir poussé quelques portes, je trouvais rapidement celle de notre homme puisque les quartiers habitables sont tous concentrés dans l'aile est: en pénétrant dans la pièce, je constatai qu'elle était décorée du sol au plafond par une multitude d'affiches pour des spectacles forains ! Mon oeil exercé n'a pas tardé à en repérér quelques unes présentant le numéro d'hypnose d'un certain "Chandor the Great"...sous le fard et la fausse barbe du personnage représenté sur l'illustration, il était aisé de reconnaître Peter Bailey !
- Bon sang ! Vous ne voulez pas dire qu'il a hypnotisé l'enfant afin de la pousser à commettre ces atrocités! C'est une hypothèse qui me semble tout aussi fantastique que celle de la poupée diabolique !
- Je partage en partie votre sceptisisme, Watson. Il est clair que beaucoup d'hypnotiseurs sont des charlatans et des truqueurs. Toutefois, il faut savoir que d'éminents scientifiques, comme par exemple le docteur Charcot, de la Salpetrière, ou Bernheim, de l'école de Nancy, se sont penchés sur l'étude de l'hypnose. A Vienne, le docteur Freud, avant de consacrer ses recherches à ce qu'il appelle "l'inconscient", a pratiqué l'hypnose. (2)
- L'affaire est résolue, alors ? Peter Bailey est le coupable ?
- Ne sautez pas trop vite aux conclusions ! Je ne fais que vous mettre au courant d'une possibilité parmi d'autres, une hypothèse que je me devais de vérifier même si... mais, ne brûlons pas les étapes ! Patientez encore un peu, Watson, je vous promets que, cette nuit, la vérité éclatera au grand jour !
- Très amusant.
- Quoi donc ?
- Laissez tomber !
Quelques heures plus tard, après nous être faufilés discrètement dans le manoir, Holmes et moi attendions les évènements, caché chacun derrière l'un des lourds rideaux cramoisis qui flanquaient les fenêtres, au premier étage de l'aile est. L'atmosphère était lugubre à souhait, et c'est avec un indicible sentiment de soulagement que j'étreignais la crosse du revolver que j'avais emporté dans ma poche. Autour de la maison, le vent menait une sarabande infernale. Dans le lointain, un chien hurlait à intervalles réguliers. Le carillon d'une grande horloge que j'avais aperçue dans le hall sonna deux coups. Quelque part au cœur de la nuit, un clocher éloigné lui fit écho, lançant son appel dans la tourmente.
- Il est deux heures du matin, Holmes ! chuchotai-je. Vous ne croyez pas que...
- Pour l'amour du ciel, Watson, taisez-vous ! Je pense que cette attente ne sera plus très longue.
Comme pour lui donner raison, un faible bruit, à peine audible du fait des hurlements du vent, retentit dans le corridor : quelqu'un venait d'ouvrir une porte avec précaution. Ecartant les tentures de quelques centimètres, je ne pus distinguer dans l'obscurité qu'une silhouette diffuse qui semblait se diriger vers la chambre de la petite Abigail. L'ombre avait à peine pénétré dans la chambre de l'enfant que Holmes bondit comme un tigre.
- Vite, Watson ! Cette fois nous le tenons !
Nous nous précipitâmes dans la pièce où un spectacle singulier nous attendait : debout à coté du lit, nous vîmes, à la lueur d'une chandelle qu'il venait d'allumer, un homme penché sur le lit de l'enfant. Il tenait à la main la fameuse poupée soi-disant démoniaque. Lorsqu'il se retourna, je poussais un cri de stupéfaction. Charles Bailey, reconnaissable à son teint blafard, nous faisait face, les traits déformés par une expression de haine indescriptible !
- La comédie est terminée, fit Sherlock Holmes d'une voix forte.
La petite fille, éveillée en sursaut, se mit à pousser des cris aigus. Bailey extirpa de sa poche un grand couteau ; il empoigna brutalement l'enfant, l'arracha à son lit et lui posa la lame sur la gorge.
- Approchez d'un seul pas et je la saigne comme un porc !
Un brouhaha retentit dans le couloir, causé par les autres habitants du manoir, alertés par les cris. Rowan Maynard fut le premier à se ruer dans la pièce.
- Ne fais pas ça, Charles ! hurla le peintre. Je t'en supplie !
- Trop tard, fit cyniquement Bailey.
A cet instant, Abigail lui mordit la main jusqu'au sang et, avec un hurlement bestial, Charles Bailey laissa échapper la fillette. Sans hésiter, je pointais mon revolver et logeais une balle dans l'épaule de l'horrible individu. Sous le choc, Bailey lâcha le couteau ; Holmes en profita pour se jeter sur lui et, d'un fulgurant uppercut, il l'envoya au tapis ! Aussitôt, Abigail courut se blottir dans les bras de son père.
- Vite, Watson ! s'écria Sherlock Holmes. Passez-moi les draps : nous allons ficeler proprement ce gentleman.
- Tenez, Holmes ! Et ne lésinez pas sur les nœuds !
C'est ainsi que s'acheva l'affaire de la poupée démoniaque.
Toutefois, il me fallait admettre que de nombreux points de cette étrange aventure demeuraient obscurs à mes yeux. Quelques jours plus tard, alors que nous étions à nouveau confortablement installés dans notre salon de Baker Street, je me décidai à questionner Holmes qui, depuis notre retour à Londres, n'avait pas levé le nez d'une nouvelle monographie sur laquelle il travaillait.
- Loin de moi l'idée d'interrompre une tâche qui semble de la plus extrême importance, mon cher Holmes, mais je vous serais infiniment reconnaissant d'éclairer enfin ma lanterne quant aux tenants et aboutissants de cette affaire.
- De quelle affaire parlez-vous, Watson ?
- Mais voyons, de l'affaire qui nous a entraînés dans le Kent sur les traces d'une poupée diabolique ! Vous ne me ferez pas croire que vous avez la mémoire aussi courte !
Sherlock Holmes sourit avec ironie et s'empara de sa pipe, posée sur le manteau de la cheminée.
- Que désirez-vous savoir ? demanda-t-il en l'allumant avec nonchalance.
- Tout ! Si ce n'est pas abuser...
Mon vieil ami poussa un long soupir.
- Et bien soit : il faudra bien sacrifier au rituel des explications finales ! Réfléchissez, Watson : que nous reste-t-il, une fois cette aventure dépouillé de son aspect fantastique ?
- Je ne vois pas...
- C'est pourtant simple ! Il nous reste un fait aussi brutal qu'indéniable : une fillette de neuf ans a tenté d'assassiner son père !
- Certes, mais elle obéissait à une influence extérieure.
- Précisément, Watson. Or, comme vous serez d'accord avec moi pour dire d'entrée de jeu que la poupée est hors de cause, il fallait bien que cette "influence extérieure" soit le fait d'un individu de chair et d'os.
- Soit, mais comment en êtes vous arrivé à soupçonner Charles Bailey ? D'autant que tout semblait accuser son frère.
- Le chèvrefeuille m'a mis sur la piste.
- Je vous demande pardon ?
- Lorsque j'ai examiné l'armoire où la poupée avait été enfermée, j'ai senti un parfum tenace d'eau de toilette au chèvrefeuille. Et savez-vous qui utilise une telle eau de toilette ?
- Aucune idée.
Sherlock Holmes éclata de rire.
- Mais... vous-même, mon cher Watson ! Oui, je sais : vous n'y avez jamais prêté attention et vous vous êtes contenté de continuer à acheter cette lotion qu'appréciait beaucoup votre épouse regrettée. Quoi qu'il en soit, la personne qui avait pris la poupée dans l'armoire pour la seconde fois depuis la nuit précédente semblait utiliser également ce type de lotion. Et voilà pourquoi je vous ai demandé de sortir du salon : ainsi que je vous l'ai fait remarquer, vous troubliez mes perceptions ! Il me fallait absolument savoir qui, en dehors de vous, avait l'habitude de s'asperger d'eau de toilette au chèvrefeuille ! Au bout de quelques secondes à peine, j'avais identifié Charles Bailey ! Ensuite, lorsque nous sommes montés afin d'interroger la fillette, je vous ai demandé d'attendre devant la porte pour la même raison : si Bailey était bien l'homme qui avait pris la poupée pour la déposer sur le lit d'Abigail, avant d'envoyer l'enfant assassiner son père, les draps ou l'oreiller devaient sûrement être encore imprégnés de parfum. Toutefois, je devais impérativement m'en assurer avant que vous ne pénétriez dans la chambre !
- Une eau de toilette au chèvrefeuille ! Vous admettrez tout de même que c'est assez mince comme indice !
- Je vous le concède, Watson . Cependant, l'eau de toilette au chèvrefeuille accusait directement Charles ! Il me fallut donc abandonner ma première théorie, selon laquelle Abigail aurait été hypnotisée par Peter Bailey...théorie, par ailleurs, trop évidente !
- Vous m'en voyez rassuré, Holmes ! Je vous ai déjà dit ce que je pensais de toutes ces fariboles ! !
- Souvenez-vous du docteur Charcot, Watson !
- Admettons, fis-je de mauvaise grâce. Mais, parlez-moi plutôt de la méthode employée par Charles Bailey pour forcer Abigail à lui obéir.
- Lors de sa visite dans ce salon, Maynard a souligné un fait auquel, sur le moment, je n'ai accordé aucune importance. Obnubilé par les éventuels talents d'hypnotiseur de Peter Bailey, je n'ai pas relevé une évidence: son frère avait apparemment une vaste connaissance de toutes les plantes de la région ! Nous avions donc affaire à un homme ayant étudié la botanique, en amateur sans doute, mais suffisemment pour connaitre les propriétés des herbacés: lesquels d'entre eux endorment, lesquels soignent telle ou telle infection...lesquels produisent une drogue capable d'influencer les actes d' une personne, pendant un temps déterminé, au point qu'elle en devienne un instrument de vengeance aussi docile qu'efficace !
Je poussai un énorme soupir.
- Encore une fois, Holmes, j'ai du mal à accepter cette explication ! En admettant même- ce dont je doute- qu'une telle drogue existe, j'imagine assez difficilement que la campagne du Kent soit pourvue en plantes aptes à la produire ! Ce n'est pas la jungle Birmane, nom d'un chien !
- Vous oubliez un détail, Watson: pourquoi notre homme se serait-il procuré cette drogue dans le Kent ! Sa connaissance des plantes m'a simplement mis la puce à l'oreille- un peu tard je vous le concède- quant à la possibilité qu'il soit spécialiste des poisons dérivés. En fait, il ressort des interrogatoires de Charles Bailey que la drogue utilisée provient d'extrême orient: il se l'est procurée durant un voyage en Chine, il y a quelques années. L'orient a toujours fasciné les poètes: l'opium , à cause de l'aura aussi romantique que frelatée qui l'entoure, les attire plus sûrement que le vinaigre attire les mouches !
- On attrape pas les mouches avec du vinaigre, Holmes ! Votre connaisance en la matière me semble aussi lacunaire que ne le sont vos notions d'astronomie !
- Peut importe, vous avez parfaitement saisi le sens de mes propos ! Pour en revenir à l'affaire qui nous occupe, avez-vous entendu parler de Nayland Smih ?
- Je ne pense pas, non.
- C'est un agent du gouvernement que je connais par l'intermédiaire de mon frère Mycroft. Depuis un bon moment, Smith est sur les traces d'un criminel hors du commun: un chinois, très érudit, qui s'est juré d'assurer la suprématie de la race jaune sur la surface de la terre. Cet homme, dont l'organisation, à l'instar de celle de feu le professeur Morarty- avec lequel il a beaucoup de points communs- possède de multiples ramifications, utilise, toujours d'après les dires de Smith, tout un atirail de drogues et de poisons afin d'asservir ses ennemis. Entre autres, un produit qui, pendant un laps de temps variable, permait de transformer n'importe quel individu en véritable zombi, le forçant, une fois conditionné, à commettre de terribles attentats, sans que les chinois soient directement mis en cause. C'est indiscutablement une mixture de ce type que Charles Bailey a utilisé pour soumettre la petite Abigail à sa volonté, tout en la suggestionnant afin de lui faire croire que c'était sa poupée qui lui donnait des ordres. (3)
Je poussai un grognement.
- C'est du roman populaire, Holmes ! Toutefois, j'avoue n'avoir pas d'autre explication à proposer ! Quant à cette fameuse décoction aux pouvoirs quasi "magiques", en connaissez-vous le nom ?
Holmes sortit de sa poche un petit flacon en verre brun.
- Pas pour our l'instant, Watson: j'en ignore le nom ainsi que la composition, bien que je suppose que l'opium fait partie des ingrédients. Cependant, j'ai soutiré cet échantillon à Charles Bailey, et je me propose d'en faire une analyse, sitôt terminée cette monographie sur laquelle je travaille et qui est d'une importance capitale: elle traite de l'utilisation du cérumen en tant que moyen d'identification des criminels !
- Fascinant ! Et tellement apétissant ! Cette information va ensoleiller ma journée ! Une dernière chose, Holmes: quel était le mobile de Charles Bailey ?
- Le plus vieux du monde, Watson: l'amour. C'est du moins ce qui ressort de ses aveux à la police. Il semble que Violet Maynard ne soit pas vraiment la sœur des jumeaux Bailey, bien que, jusqu'à la conclusion de ce drame, elle-même ne fut pas au courant de cet état de chose. En réalité, l'épouse de Rowan Maynard est la fille, de père inconnu, d'une domestique de la famille Bailey. Cette domestique est morte en couches et les Bailey, qui apparemment étaient de fort braves gens, ont décidé d'adopter l'enfant. La petite Violet a grandi aux côtés des jumeaux, Peter et Charles, sans jamais savoir qu'ils n'étaient pas ses frères et sans se douter que le second était follement amoureux d'elle. Après le mariage de Violet et Maynard, Charles était désespéré ! Toutefois, il ne tarda pas à sentir tourner la chance lorsque, tout à son rêve d'une communauté d'artistes, Maynard les invita, lui et son frère Peter, à vivre sous son toit. Durant des mois, selon ses dires, il échafauda et abandonna mille plans pour se débarrasser de son beau-frère; jusqu'au jour où Abigail revint avec la poupée ! Aussitôt une idée terrible germa dans son cerveau diabolique ! Cette idée, Watson, vous la connaissez...
Sherlock Holmes ralluma sa pipe éteinte et, sans ajouter un mot, retourna à sa monographie. Quant à moi, je me dirigeai vers la bibliothèque et, délaissant les "contes et légendes du Yorkshire", que je n'avais pourtant pas terminé, m'emparai d'un roman d'aventures en mer.
Bien des années se sont écoulées depuis cette ténébreuse affaire. Contrairement à son habitude, Sherlock Holmes resta en contact avec Rowan Maynard, n'hésitant pas à se rendre aux vernissages des différentes expositions du peintre. Le cœur de mon vieil ami, qui n'avait jamais battu pour une femme, s'était pris d'une passion toute paternelle pour une certaine petite fille aux boucles blondes et aux grands yeux bleu azur.
Il y a deux mois, Holmes est sorti de sa retraite du Sussex pour assister au mariage d'Abigail avec un jeune journaliste venu des Etats Unis. Depuis le temps que je ne l'avais vu, mon ami n'avait guère changé ; je ne puis en dire autant en ce qui me concerne, hélas !
Le lendemain des noces, tandis que nous regardions, en compagnie de Rowan et Violet Maynard, le bateau qui emportait Abigail et son mari vers l'Amérique, Sherlock Holmes se moucha bruyamment.
Sans doute avait-il pris froid : l'air est très vif sur les quais.


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Notes :
(1) Il s'agit d'une authentique légende du Yorkshire. Source : Dark Stories.com (d'après "Facts and Fallacies", Reader's Digest, 1988)
(2) Authentique. Source : Lycos.
(3) Bien que Sherlock Holmes ne cite pas le nom de ce mystérieux chinois, il est plus que probable qu'il s'agit du redoutable Dr Fu Manchu. La lutte qui l'opposa à Nayland Smith a été contée, au fil de différents volumes, par le compagnon de Smith: le docteur Petrie. Ces récits furent ensuite publiés par l'agent littéraire de Petrie: Sax Rohmer. Il est à noter que, si Holmes souligne des points communs entre Fu Manchu et Moriarty, il passe sous silence ceux qui les rapprochent, Watson et lui, du couple Smith-Petrie. Quoi qu'il en soit, il n'est guère étonnant d'apprendre que le détective de Baker Street et Nayland Smith se connaissaient peu ou prou.



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