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Accueil » Fictions » L'étrange cas de la plante Avatar
par
Max B.
Ses autres fictions
L'étrange cas de la plante Avatar Février 12, 2008
Illustrations © Lysander


Destinataire: Adrian Conan Doyle,
Le 16 Juillet 1936,
Monsieur,
Je travaille au Charing Cross Hospital où Mr John Watson, qui fut parait-il l'ami du fameux Sherlock Holmes, vient de mourir ce matin. Sur sa table de nuit, j'ai trouvé ce texte à la rédaction duquel il a consacré ses derniers jours. Je vous l'adresse car je sais que feu votre père fut l'éditeur de ses écrits. Faîtes-en ce que bon vous semble, personnellement ce me parait être un tissu d'inepties. Il faut préciser que le cancer dont souffrait le docteur Watson depuis des années s'était essaimé en de nombreuses métastases, notamment cérébrales et qu'il n'avait plus toute sa raison.
Signé: Jonathan Burney, docteur en médecine.
Le sorcier me fit signe de le suivre. Il me montra un homme à terre qui croupissait au milieu de ses déjections. Il m'expliqua que c'était une victime de la Marangua, qu'on appelle aussi plante Avatar.(Sir Archibald Degolf, "Fakirs and fakes" 1854, Gollancz)

Il court à perdre haleine dans les rues encore noires de monde malgré la nuit qui tombe. Il enjambe des gamins dépenaillés qui jouent sans enthousiasme sur le trottoir au milieu des flaques laissées par la pluie fine qui vient de s'abattre. Projetée devant lui pour fendre la foule, son épaule heurte parfois rudement d'autres épaules. On le foudroie du regard, on l'insulte, on le rabroue, mais très vitele regard se détourne devant la violence folle qui émane de son être, devant la haine bestiale contenue dans ses yeux injectés de sang qui roulent dans leur orbite. Essoufflé, les jambes raidies par l'effort, le coeur qui se soulève et bat la chamade, la vue brouillée, il ralentit un peu sa course. Dans une encoignure sombre, une prostituée sans âge, à sa vue soulève son jupon avec un mouvement obscène du bassin, exhibant des dessous fanés. Elle esquisse un sourire grimaçant qui dévoile sa denture où ne subsistent que quelques chicots noirâtres. L'invitation à des plaisirs tarifés qu'elle s'apprête à formuler ne franchit pas ses lèvres. Elle le regarde avec répugnance puis se détourne craintivement. Il la fixe intensément un court instant en serrant les dents. Un homme, à quelques pas, l'observe avec insistance et lui aussi se détourne quand deux yeux de dément se plantent presque douloureusement dans ses yeux. Il continue, traînant la patte, pour arriver vers des faubourgs encore plus misérables mais qui grouillent d'une vie animale à peine contenue. Les cris, les odeurs, la laideur des façades noircies, les femmes dépoitraillées, la marmaille crasseuse et bruyante, tout l'agresse. Brutalement, son mépris pour les gens du peuple refait surface, exacerbé, et sa bouche se tord dans une moue de dégoût. Autour de sa tête, l'étau de la migraine se resserre encore un peu plus, broyant ses tempes, la douleur pulsatile le poignarde à chaque battement de cœur. La nausée le fait hoqueter, il s'arrête un instant pour vomir devant lui, au milieu de la rue, sans même ralentir le pas. Comme il n'a rien mangé depuis longtemps, il rejette une bile à l'amertume insoutenable qui le fait grimacer et fait monter des larmes dans ses yeux. Les rues, à mesure qu'il approche de son but,, sont de moins en moins peuplées jusqu'à devenir désertes. Enfin, et il soupire de soulagement, il arrive à la brèche dans le mur que la végétation dissimule si bien aux yeux des passants. Après s'être assuré que personne ne peut le voir, il pénètre dans le terrain vague où la nature s'est chargée depuis longtemps de camoufler les quelques tombes sous la luxuriance des herbes folles. L'immense mausolée qui se dresse devant lui n'a plus rien de son ancienne splendeur hiératique et marmoréenne, ce n'est plus qu'une ruine hideuse depuis des lustres. Avec fébrilité, il fouille dans ses poches pour en sortir une clé. Il l' introduit dans la serrure qui détonne par sa modernité et pousse la grille qui s'ouvre lentement en geignant lugubrement. Quelques marches moussues et rongées par l'humidité mènent à la crypte d'où émane une prégnante odeur de pourriture et de moisi. Un rat énorme détale à son approche, un bruissement sourd provenant du fond de la pièce signale la fuite d'on ne sait quelles bestioles rampantes. Il s'approche d'un tombeau et fait pivoter le gisant de pierre qui le surmonte, un chevalier en armure serrant frileusement son épée contre sa poitrine, un de ses lointains ancêtres dont l'histoire s'est perdue depuis des décennies. Une douzaine de degrés se trouvent ainsi dégagés. Il les emprunte et descend encore, non sans remettre, une fois engagé dans l'ouverture, le gisant dans sa position initiale. Une lanterne l'attend, qu'il allume. En bas, il retrouve sa tanière. Une couche rudimentaire, de vieilles couvertures raides de crasse, un peu d'eau, quelques maigres vivres. Malgré l'épuisement généré par les émotions qu'il vient de vivre, il a beaucoup de mal à s'endormir. Un peu de laudanum apaise l'extrême tension de ses nerfs et le sommeil finit par l'envahir.

Londres, le 26 Juin 1936,

Je l'avoue maintenant avec un peu de honte, il y eut des périodes pendant lesquelles je négligeai ma clientèle pour me consacrer entièrement à ma collaboration avec Holmes. C'était, il faut bien le dire, beaucoup plus intéressant et gratifiant que de soigner les mêmes sempiternelles maladies à longueur d'années. Et puis chaque décès parmi mes patients me mettait de plus en plus face à mes limites. Quelle crève-coeur que de voir un enfant mourir dans les bras de sa mère sans même pouvoir le soulager convenablement de ses souffrances !
Au moment que commence cette histoire, nous n'avions aucune affaire à nous mettre sous la dent*. Holmes, pour ne pas tomber une fois encore dans son flacon de solution à 7%, consacraitses journées à l' écriture d'un opuscule sur je ne sais quel sujet. Quant à moi, je passais la plus grande partie de mon temps à ce qui était pour moi de moins en moins une vocation-où était donc passée la flamme de mes débuts ?- et de plus en plus un sacerdoce, un apostolat, une mission pour laquelle j'avais toutes les compétences et que de ce fait même je me devais absolument d'accomplir, mais qui me pesait de plus en plus !
Je rentrais donc ce soir là à notre home de Baker Street plutôt éreinté après une dure journée pendant laquelle les cas désespérés (et je ne dirais pas qu'ils étaient les plus beaux !) s'étaient multipliés. J'avoue que j'étais alors plutôt déprimé, ce qui pourtant est bien peu dans mon caractère, et je me demandais encore une fois si je ne ferais pas mieux de renoncer à l'exercice de ce que je ne considérais plus comme un art ! Même la perspective d'un bon verre de Porto ne me sortitpas du marasme dans lequel je me trouvais. J'espérai que Homes était à Baker Street et qu'il saurait m'arracher des ténèbres dans lesquelles, je le sentais, je m'engouffrais inéluctablement depuis quelque temps !
A mon grand soulagement, lorsque je pénétrai dans notre salon, je le vis assis à son bureau plongé studieusement dans la rédaction, m'apprit-il, d' une monographie sur la musique sacrée de Mozart et de son influence bénéfique sur l'humeur des fonctionnaires atrabilaires !
- Bonne journée, Watson ? me questionna-t-il sans même lever les yeux de son travail.
- La routine, Holmes, la routine, répondis-je dans un grand soupir. Des naissances, des décès...
Je savais qu'accaparé par sa tache comme il l'était, Holmes ne me prêterait pas l'oreille compatissante que j'attendais. De toute façon, il me reprocherait encore une fois de me laisser dominer par mes émotions. "Toute émotion est uneentrave à la raison !", aimait-il à répéter, ce qui est, vous le noterez, un pur alexandrin.
Je me servis un verre généreux de vieux Porto et me laissai tomber dans mon fauteuil préféré qui, avec le temps, épousait parfaitement la forme de mon corps.
- J'attends la visite de notre ami l'inspecteur Lestrade, m'informa Holmes. Je ne sais pas quel en est le motif. Peut-être ces crimes mystérieux qui ensanglantent depuis quelques jours le West-End.
- J'ai lu quelques articles dans la presse à ce sujet. Le tueur a paraît-il fait montre d'une sauvagerie inouïe ! Les victimes ont été étranglées à l'aide d' une fine cordelette de soie. Les Thugs utilisaient cette méthode, mais ils ont été éradiqués depuis longtemps. Ils l'étaient d'ailleurs déjà lorsque je suis arrivé aux Indes. Et les Thugs ne s'attaquaient qu'aux hommes, alors qu'ici, deux victimes sur les quatre sont des femmes. Ce n'est pas dit dans les journaux, mais un ami médecin qui est intervenu comme légiste sur un de ces crimes m'a dit que la chair de la victime avait été littéralement lacérée et déchiquetée, comme par une bête fauve !Brrr, j'en ai froid dans le dos !
- Cette série de crimes ne devrait pas poser un problème insurmontable pour nos amis du Yard, ne croyez-vous pas,Watson ?
-Ah bon, et pourquoi donc, mon cher Holmes ? questionnai-je, puisque c'est ce que mon ami attendait de moi.
- Sachez, Watson, que plus un crime s'éloigne de la norme, pontifia mon ami, sa main droite à l'index dressé scandant le rythme de sa maxime, et plus l'affaire est aisée à résoudre !
- Et que faîtes-vous de Jack l'Eventreur ? Son cas me semble infirmer votre théorie, Holmes ! objectai-je, ravi de pouvoir contrer mon ami.
- Jack L'Eventreur est l'exception à cette règle, je vous l'accorde ! concéda généreusement Holmes. Et pour en revenir à la visite de ce brave Lestrade, je crois qu'il est encore trop tôt pour que Scotland Yard se déclare incompétent et réclame notre aide en cette affaire-là. Attendons et voyons !
Notre ami l'inspecteur Lestrade, autant que je m'en souvienne, n'avait jamais du mettre les pieds à Baker Street pour autre chose que quérir le secours de mon ami Holmes face à une affaire dans laquelle le Yard se montrait impuissant. Peut-être donc allions nous vers une nouvelle aventure et cette réjouissante perspective me requinqua en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, quoique, honnêtement, la magie du Porto fût peut-être opérante !
Peu de temps après, on sonna. Mme Hudson introduisit l' inspecteur Lestrade. Il semblait harassé, ses vêtement étaient poussiéreux. Sa chevelure en bataille, les larges cernes sous ses yeux, son souffle court qu'il peinait à reprendre, tout trahissait le surmenage. Holmes l'invita à s' asseoir.
- Un petit verre de Porto pour vous remettre, mon cher Lestrade ? proposai-je non sans l'arrière-pensée que j'aurais ainsi un bon prétexte pour m'en servir un autre.
- Volontiers ! je suis éreinté ! je ne devrais pas car je suis en service, mais bon.....çà reste entre nous…
- Je ne pense pas me tromper en affirmant que vous êtes venu me voir pour une affaire qui pose beaucoup de problèmes au Yard ? questionna Holmes avec impatience devant l'étalage de toutes ces salamalecs.
- Cette déduction ne me semble pas être la déduction du siècle, Mr Holmes, le taquina Lestrade. Toutes mes venues à Baker Street n'ont jamais été des visites de courtoisie, ce que je déplore par ailleurs, croyez le bien, mais un aveu de l'impuissance de la police officielle devant des affaires qui la dépassent !
- Venez-en aux faits, Lestrade, venez-en aux faits !
Lestrade but avidement la moitié de son verre de Porto, sans même prendre la peine de le savourer. Un peu de rouge recolora ses joues.
- Je ne sais par où commencer. Sachez tout d'abord que cette affaire concerne une des familles les plus influente du royaume ! Vous connaissez bien sûr Lord Dorlington qui occupait encore il n'y a guère de hautes fonctions au gouvernement. Il y a une semaine aujourd'hui, lundi dernier donc, il est venu nous signaler la disparition de son fils cadet, Oliver. Le dimanche, celui-ci s'était retiré dans sa chambre peu après le dîner, prétextant une de ces violentes migraines qui le frappaient de temps à autre. Le lendemain, Lady Dorlington, qui est originaire d'outre-Manche et apparentée par sa mère avec l'actuel président de la république française….
- Que du beau monde ! Lestrade, c'est une affaire dans laquelle il faudra marcher sur des œufs* l'interrompit Holmes avec un petit sourire moqueur.
-Lady Dorlington, disais-je, continua imperturbablement l'inspecteur, ne voyant pas son fils se présenter au petit déjeuner comme il le faisait régulièrement tous les jours, s'en inquiéta et monta dans sa chambre. Là, elle trouva son lit défait et vide. Le domestique responsable de sa garde-robe constata qu'aucun vêtement ne manquait, sinon ceux qu'il portait le jour même. Tout dans la chambre était en ordre, rien ne pouvait faire penser à un enlèvement. Nous avons aussi évoqué la possibilité d'une fugue, mais la famille a écarté cette hypothèse : Oliver n'avait aucune raison de fuir le domicile familial où il était apparemment très bien ! Il faut vous dire qu'il est de santé délicate. Des nombreuses maladies de son enfance, il a gardé une faiblesse de constitution qui lui interdit tout effort. De plus, il a été frappé de poliomyélite et comme séquelle, il en a gardé la jambe gauche atrophiée. Tout cela explique sa crainte du regards des autres et le refuge que sont devenus pour lui les livres. Car il faut vous dire que c'est un bibliophile averti, comme l'est également son père et comme l'était son grand-père. Il passe ses journées dans l'immense bibliothèque du manoir riche de plus de 20000 volumes, dont des incunables-Lord Dorlington m'a expliqué que c'étaient des ouvrages datant des premiers temps de l'imprimerie- et même des manuscrits anciens ! Bref, un jeune homme sans histoire, vivant sa passion tous les jours, et dont la disparition est un grand mystère ! Aucun indice, aucune piste, rien !
- Je présume que vous me demandez d'intervenir ?
- Euh, oui, Mr Holmes, mais en toute discrétion.....je vous le répète, les Dorlingtons sont une des familles les plus influentes du royaume. Rien ne doit transpirer dans la presse !
- Je crois aussi, mon bon Lestrade, que le Yard ne veut en aucun cas admettre son impéritie dans cette affaire et surtout que la presse en fasse ses choux gras*
- Euh, tout à fait officieusement, Mr Holmes, je l'admets. Bon, Mr Holmes, quelle réponse dois-je apporter à mes supérieurs ?
- Dites-leur que j'accepte, bien entendu ! Vous vous doutez, Lestrade, que je ne manquerais pour rien au monde l'occasion de résoudre une énigme.
- Je n'en attendais pas moins de vous, Mr Holmes.
- Surtout si cette énigme donne du fil à retordre au Yard et que je peux ainsi lui damer le pion* ! ajouta mon ami d'un air narquois.
Le lendemain, en début d'après-midi, nous nous rendîmes accompagné de notre ami Lestrade à Dorlington Manor. Nous y fumes accueillis par le maître des lieux en personne. C'était un homme de taille et de corpulence moyenne, âgé d'environ 60 ans. Son visage était orné de longs favoris qui, comme son encore abondante chevelure, tiraient sur le blanc. Sous son front, que les soucis barraient de plis profonds, la lueur vivace de ses grands yeux verts trahissait une intelligence peu commune. Il nous salua d'une franche poignée de main, et le regard implorant qu'il posa sur Holmes montrait bien toute la confiance qu'il plaçait en mon ami. J'en fus ému, ce qui entraîna en moi un fort sentiment d'empathie. Nous le suivîmes dans un grand salon luxueusement mais sobrement meublé, où il nous invita à nous asseoir.
- Mr Holmes, je pense que l'inspecteur vous a tout expliqué. Il faut que vous retrouviez Oliver ! Je payerai ce qu'il faudra, ne regardez pas à la dépense !
- Laissons ces considérations financières de côté pour le moment, voulez-vous, Mr Dorlington. Elles sont tout à fait secondaires !
A la demande de mon ami, Lord Dorlington nous parla de son rejeton et des circonstances de sa disparition. Il ne nous appris rien de plus que ce que nous avait appris Lestrade.
- Pouvons-nous visiter la bibliothèque et sa chambre ?
- Bien sur, Mr Holmes, bien sûr, suivez-moi. Allons d'abord voir la bibliothèque.
Nous le suivîmes jusqu'à une pièce de dimensions respectables ceinte de rayonnages pleins à craquer. Jamais je n'avais vu une telle quantité de livres chez un particulier. Au hasard,j'examinai quelques titres: biographies, poésie, histoire, récits de voyages, sciences et techniques....et même une section "romans de mystère" où j'eus la bonne surprise de trouver tout ce que j'avais publié jusqu'alors. Plus loin, plusieurs dizaines d'ouvrages érotiques. J'en feuilletai un aussi discrètement qu'il m'était possible, m'attardant sur de magnifiques gravures qui pronvoquèrent en moi une certaine émotion ! Mais je dus le reposer car mon ami m'appelait.
- Watson, venez voir.
Sur une table surchargée qui apparemment était la table de travail du jeune Dorlington, s'étalaient quelques ouvrages, sans nul doute les derniers qu'il avait consultés avant de disparaître.
- Tous ces livres parlent de magie, et même de magie noire pour être précis, constata Holmes. Il y est notamment question de l'utilisation des plantes.
- Ces livres sont très vieux, intervint Mr Dorlington. Ils appartenaient à mon grand-père qui avait fait des recherches sur les pouvoirs de certains végétaux. Les résultats de ses travaux ont été consignés ici, ajouta-t-il en extirpant un énorme manuscrit de la pile.
Holmes se saisit de l'ouvrage qui s'ouvrit de lui-même à une page apparemment souvent consultée.
- Il semble que votre fils se soit particulièrement intéressé à ces passages-là. C'est un paragraphe intitulé "La Marangua ou plante avatar".
- La plante avatar ? m' exclamai-je. J'en ai entendu parler aux Indes ! Je pense que c'est une légende et heureusement d'ailleurs. On dit qu'elle éveille en l'homme les instincts les plus bestiaux et fait de lui un fou sanguinaire ! Je crois qu'elle a été en des temps immémoriaux liée au culte de la déesse Kali.
- Une plante originaire des Indes ? intervint Dorlington. Je ne sais pas si il y a un rapport mais mon fils avait rencontré ces derniers temps à plusieurs reprises un Hindou qui se prétendait fakir. Je l'ai moi-même croisé à deux reprises et je dois dire qu'il m' avait fait une très mauvaise impression. J'avais d'ailleurs mis en garde Oliver contre lui.
- Et avez-vous une quelconque idée quant à l'endroit où on peut trouver cet homme ? s'enquit mon ami.
- Rien de plus facile. Il s'appelle Ravi Singh et effectue tous les soirs un numéro de magie dans une salle de music hall qui se trouve Broken-Arrow Street.
- Ah oui, intervins-je étourdiment, je vois où cette salle se situe.
A peine eus-je prononcées ces paroles que je compris que j'aurais mille fois mieux fait de me taire.
- Cà ne m'étonne pas, Watson, m'asséna Holmes d'un ton cinglant. Cette salle est réputée pour ses spectacles légers !! On y voit parait-il des créatures pratiquement nues !
- J'en ai simplement entendu parler, Holmes, bafouillai-je en regardant Dorlington du coin de l'oeil, mais celui-ci avait d'autres chats à fouetter* et se moquait bien de mes turpitudes !
- Watson, vous m'y emmènerez ce soir, puisque apparemment vous y avez vos entrées.
Holmes recopia religieusement quelques passages du manuscrit. Nous allâmes ensuite visiter la chambre d'Oliver Dorlington. Holmes l'inspecta de fond en comble puis il eut une moue dépitée.
- Rien de bien intéressant. Le ménage a été fait à fond ce matin, nous ne trouverons rien. Ah, Watson, les femmes de chambre trop zélées sont souvent l'ennemi du détective en quête d'indices !
Puis, toujours accompagné de Lestrade, nous nous rendîmes pour nous sustenter dans un petit établissement où on vous servait une succulente cuisine française de derrière les fagots*. Le chef, originaire de Lyon ( capitale mondiale de la gastronomie, m'apprit Holmes qui y avait séjourné au détour d'une affaire que j'ai déjà couchée sur le papier) le chef, disais-je, vint nous saluer et tint à prendre lui-même notre commande. Gâteau de foie de veau, saucisson brioché, salade aux noix garnie de dés de fromage et de croûtons, profiteroles, le tout arrosé d'un suave Côte-Rotie fleurant bon la vanille et la violette et d'unVolnay ample et majestueux. J'avais rarement fait un aussi bon repas ! Et comme le restaurateur vouait à Holmes une énorme reconnaissance depuis que celui-ci avait résolu il y a quelques années l'insolite énigme du marmiton hypocondriaque, il ne voulut rien entendre lorsque nous lui demandâmes de nous présenter l'addition. Il nous offrit de surcroît un des trésors de sa cave, un vieil Armagnac de 1835, l'année de la comète (1), que nous accompagnâmes d' un odorant cigare. Nous restâmes quelques instants silencieux et repus, baignant dans une douce euphorie lénifiante. Holmes interrompit ce moment de grâce :
- Il est grand temps de nous rendre au music-hall, Watson !
Holmes et moi prîmes donc le chemin de Broken-Arrow Street, tandis que Lestrade regagnait à reculons ses pénates où l'attendait son acariâtre épouse.
Tout en cheminant, je demandai à mon ami :
- Au fait, Holmes, qu'elle est la teneur de ces notes que vous avez prises ?
- Ah oui, j'oubliais de vous les montrer. Voici le texte qui apparemment monopolisait l'attention du jeune Dorlington juste avant sa disparition.
Holmes me tendit une feuille de papier. La Marangua ou "plante avatar" y était décrite avec un grand luxe de détails. L'auteur mettait en garde contre son usage. A petite dose, l'effet était bénéfique et c'était même selon lui une plante aux vertus immenses et rares, presque la panacée. Suivait une longue liste d'affections qu'elle était censée soigner, depuis les verrues jusqu'aux névralgies faciales en passant par l'éléphantiasis et le paludisme. A plus forte dose, les effets pouvaient être redoutables. La Marangua pouvait transformer n'importe quel être humain en une créature bestiale et avide de sang. Mais comme la teneur en principe actif de ce végétal était très variable d'un plant à l'autre, que ce principe actif était très difficile voir impossible à isoler, et que la marge entre effet thérapeutique et effet néfaste était mince, l'auteur de ce livre en déconseillait formellement l'utilisation.
La chance voulut que je ne rencontre, dans les alentours assez mal famés de ce music-hall où j'amenais parfois mes conquêtes d'un jour, aucune personne de ma connaissance. J'entends par là aucune de ces personnes à la vertu peu farouche qui font l'enchantement des messieurs qui, comme moi, se sentent parfois un peu seuls. A côté de l'entrée, une affiche bigarrée présentait le programme. Le fakir passait en fin de première partie et son nom était écrit en petits caractères indicateurs de sa faible renommée. Lorsque nous entrâmes dans la salle, un pétomane, un français nommé Pujol, terminait son trivial numéro. On annonça alors le grand fakir Ravi. Arriva sur scène un homme de taille moyenne, mince et même ascétique, dont les yeux noirs et immenses illuminaient le sombre visage constellé de nombreuses petites cicatrices, séquelles de je ne sais quelle maladie éruptive. Un turban d'une blancheur éclatante, orné d'une pierre rouge-sang, ceignait son front large et bombé. Une femme sans âge le suivait, drapée dans un sari dans des tons jaunes et verts typique des femmes du Rajasthan. Elle se glissa sans bruit derrière lui, ombre discrète et fidèle, apparemment prête à l'assister.
Sans un mot, Ravi scruta la foule comme s'il y cherchait quelqu'un et son regard s'arrêta un court instant sur nous. Ce fut presque imperceptible mais Holmes le sentit également, il me le signifia d'une petite pression de sa main sur la mienne.
Le numéro que Ravi présenta était d'un classicisme extrême. Ce n'était pas Houdini, certes non, il en était bien loin ! Rien qui ne sortit de la panoplie du magicien moyen. Disparition d'objets qui réapparaissaient dans des endroits incongrus ou non, lévitation, femme coupée en deux…..Les spectateurs applaudissaient poliment mais sans enthousiasme à la fin de chaque tour. De toute façon, ils étaient là pour ce qui constituait le clou* de la soirée, la pulpeuse Nelly Banana et ses girls.
Le numéro du fakir était suivi de l'entracte. Nous profitâmes de cette interruption pour nous rendre dans les coulisses et Holmes avançait avec une telle assurance que personne ne s'avisa de nous demander ce que nous faisions là, tant nous semblions dans notre droit. Un machiniste nous indiqua la loge de Ravi. Holmes heurta l'huis d'un index autoritaire. La porte s'ouvrit. Dans l'encadrement se tenait l'assistante qui nous regardait d'un œil vide. Vue de près, elle ne semblait pas avoir plus de 30 ans, mais elle semblait usée et désabusée.
- Le maître pas recevoir journalistes, nous dit-elle d'une voix monocorde dans laquelle roulaient les "rrr"
- Laisse entrer, Lakhsmi, dit une sépulcrale voix de basse derrière elle.
Nous pénétrâmes dans la loge minuscule. Le fakir était assis devant un miroir en train de se démaquiller.
- Messieurs Holmes et Watson, je présume ? Ne soyez pas étonnés, vos portraits ont été tant de fois publiés dans les journaux ! Je suis enchanté de faire votre connaissance. Permettez que je vous présente ma sœur, Lakhsmi. Mais trêve de civilités ! je présume que vous êtes venus me parler du jeune Dorlington ? J'ai appris sa disparition. Son père a envoyé un de ses amis pour me demander si je savais où il était. Mais j'ai bien peur de ne pas avoir grand chose d'utile à vous apporter !
- Ce sera à moi d'en juger, Mr Ravi Singh. Quand avez-vous vu Oliver Dorlington pour la dernière fois ?
- Je ne sais plus…. je dirai il y a 15 jours environ.
- Est-il indiscret de vous demander comment vous avez fait sa connaissance ?
-Nous avons une relation commune. Mr Wildivy, un herboriste. Oliver Dorlington achetait des plantes à son officine pour se livrer à des expériences. Ne me demandez pas la teneur de ces expériences, je l' ignore ! Je suis quant à moi adepte de la phytothérapie et je vais souvent chez Wildivy acheter les simples dont j'ai besoin.
- Où se situe l' échoppe de ce Mr Wildivy ?
- A 2 pas d'ici, sur Dickens Road. Sur ce, Mr Holmes, ma soeur est souffrante et nous aimerions bien regagner notre hôtel pour prendre un peu de repos. Au revoir, messieurs.
Dickens Road est une petite rue étroite et humide .La lumière du soleil n'y pénètre qu'aux plus beaux jours de l'été. Trois boutiques y créent un peu d'animation et en font un lieu de passage. Outre l' herboristerie, on y trouve un prêteur sur gages, que l'on identifie de loin par les trois boules de son enseigne, et un fripier. Ces deux derniers commerces drainent une population de miséreux qui vient grappiller quelques pences en vendant ou mettant en dépôt vêtements et objets de peu de valeur.
Après avoir examiné les bocaux poussiéreux qui ornaient la vitrine sombre de l'herboriste, nous entrâmes. Un petit homme aussi large que haut vint s' enquérir en se frottant les mains des motifs de notre visite.
- Ces messieurs désirent ? demanda-t-il avec un sourire cordial.
- Un de mes amis m'a recommandé votre boutique. Mr Dorlington.
Le visage de Wildivy s'assombrit un peu.
- Dorlington, répéta-t-il mécaniquement, c'est un excellent jeune homme et un grand connaisseur en matière de plantes.
- L'avez-vous vu récemment ?
-Oh, je ne l'ai pas vu depuis 3 ou 4 jours, je dirai même une semaine. Oui c'est çà, nous sommes lundi, une semaine aujourd'hui ! ajouta-t-il après quelques secondes de réflexion.....Mais qui diable êtes-vous donc et pourquoi me questionnez-vous de la sorte ?
- Mon nom est Holmes, Sherlock Holmes, et voici mon ami le docteur John Watson. Le jeune Dorlington a disparu il y a une semaine, justement le jour que vous l'avez vu pour la dernière fois.
- Disparu ? Mon dieu ...
Et avec une lueur d'admiration presque enfantine dans le regard :
-Ainsi donc, vous êtes le fameux Sherlock Holmes ! J'ai lu toutes les aventures que vous avez si bien su retranscrire, Dr Watson, ajouta-t-il en m'adressant un grand sourire qui s'effaça rapidement dès que le motif de notre visite lui revint en tête.
- Mon Dieu, quelle histoire ! Mr Dorlington est venu donc lundi dernier, comme je vous disais. C'était en début d'après midi, je venais juste d'ouvrir boutique. Lui qui est toujours d'un calme olympien présentait ce jour là une nervosité qui m'intrigua fort.
- Que voulait-il, si ce n'est pas indiscret ?
-Il cherchait de la Marangua. C'est une des plantes les plus dangereuses qui puissent exister, ma conscience professionnelle m'interdit d'en faire le commerce, bien que la loi ne l'interdise pas. Rares sont ceux qui l'utilisent pour ses indéniables effets bénéfiques à très faible dose, mais ils ignorent le risque qu'ils encourent. "La thérapie par les simples", ouvrage pourtant sérieux de Mark Bollacz et qui fait référence, ne parle que de ses vertus. Heureusement, elle est très rare, on ne la trouve que dans la vallée de la Raganesha, au Cachemire, et encore qu'un mois par an, à la fin du printemps. Bref, j' ai donc explicité ma position au jeune Dorlington et je l'ai bien mis en garde. Il m'a alors demandé si je connaissais un confrère qui pourrait lui en vendre. J'ai refusé de le renseigner, ce qui sous entendait bien sûr-et là j'ai été un peu maladroit- que j'en connaissais un.
- Et comment a-t-il réagi ?
- Il l'a très mal pris. Il est reparti furieux, disant qu'il se faisait fort de trouver un herboriste moins scrupuleux ! Et il est vrai qu'un de mes collègues n'a pas du tout la même conception de la déontologie que moi.
- Auriez-vous l'obligeance de me donner son nom ?
- Mr Holmes, cette même déontologie m'interdit de dire quoi que ce soit qui pourrait nuire à mes confrères !
Nous prîmes congé. Je me fis la promesse de revenir seul acheter quelques plantes dont j'avais vu le nom sur des bocaux et qui ont pour principal effet d'augmenter la vigueur des hommes.
-Vous reviendrez seul un de ces jours, Watson, me dit Holmes avec unair entendu. J'aperçois là des plantes, yohimbehe, ginseng, qui présentent des vertus qui pourraient bien vous intéresser !
J'étais tellement interloqué que je ne songeai même pas à nier.
- Comment diantre avez-vous deviné, Holmes ? Suis-je à ce point transparent ?
- Permettez que je ne dévoile pas tous mes secrets, Watson. Vous allez encore banaliser et me dire que c'est en fait enfantin ! Mais revenons à nos moutons*.Nous n'allons pas visiter tous les herboristes de Londres, il faudrait des jours et des jours ! Je crois qu'on peut tenir pour acquis que le jeune Dorlington a obtenu d'une manière ou d'une autre ce qu'il désirait. Savoir qui le lui a vendu ne présente que peu d'importance en l'occurrence !
- En effet, approuvai-je. Et vers quoi dirigeons-nous maintenant nos recherches, Holmes ?
Nous étions donc là, devisant et battant la semelle sur le pavé humide et glissant quand un bruit attira mon attention.
- Psstt psstt…chuchotait une petite voix venant on ne sait d'où.
Je vis alors un gamin morveux, à moitié dissimulé sous un porte cochère, qui nous hélait. C'était Crown, un de nos Irréguliers. Nous allâmes à sa rencontre, puisque lui, apparemment souhaitait qu'on ne le voie pas.
- Qu'y a t il, Crown ?questionna Holmes.
- J'habite ici, dit-il en nous montrant une maison voisine. C'est vide d'puis l'décès du proprio. J'ai vu quelque chose qui pourrait p't-être vous intéresser !
- Allez-y, Crown, allez-y, le pressa mon ami, qu'avez-vous vu ?
- Ben, c'taity'a une semaine jour pour jour, m'sieur Holmes. J' m'en souviens, c'est le jour où que j'ai perdu mon emploi d'vendeur d'journaux. J'ai r'péré le manège de c't' individu. Pas net, m'sieur Holmes, pas net du tout, c't' homme là ! Il est sorti d'la boutique d'herbes, et j'ai pensé qu'il avait fait un mauvais coup. Il semblait très en colère, avec des gestes dans tous les sens, et il parlait tout seul ! Mais comme le proprio, Wildivy qui s'appelle, j'crois bien, le regardait tranquillement par la vitre, j'me suis dit qu'y avait pas de problème, du moins avec Wildivy. Comme j'étais très intrigué, j'ai quand même suivi le suspect, m'sieur Holmes. Une voiture l'attendait un peu plus loin. J'me suis cramponné à l'arrière pour voir c'qui s'tramait. L'cab s'est mis en route et s ‘est arrêté d'vant plusieurs herborist'ries et l ‘homme en r'sortait chaque fois, l'air de celui qu'a pas eu ce qu'il veut ! Mais quand il est sorti d'la dernière, il avait l'air très satisfait, j' vous jure, M'sieur Holmes, il avait un d'ces sourires ! La voiture l'a ensuite déposé devant une grande maison avant d'repartir.J'ai regardé la plaque où qu' le nom était marqué : Dorlington Manor.
- Dorlington Manor ! C'est très bien, Crown, je suis fier de vous !
- Mais attendez, m'sieur Holmes, c'est pas tout ! Juste comme j'repartais, l' jeune homme est r'sorti et j' l'ai suivi. Pas loin d' chez lui, y'a un cimetière dont la partie la plus vieille n' sert plus, Yardgrave, qui s'appelle ce cimetière, j' crois. Il est entré là par un trou dans l'mur. J'ai attendu deux heures, mais il est pas r'sorti ! Alors comme il f'sait grand nuit, j'suis r'parti.
-Tenez, dit mon ami en glissant quelques shillings dans la main du gamin, vous les avez amplement mérités !
Aux anges, Crown partit en courant. Encore une fois, les Irréguliers s'étaient montrés un système de renseignement remarquable. Combien de fois nous avaient-ils apporté une aide parfois décisive dans la résolution d'une affaire. ? Ces gamins s'infiltraient de partout, passaient inaperçus, nul ne s'en souciait et nul ne s'en méfiait ! Et puis, en les employant, en les valorisant, nous faisions œuvre sociale. Parmi ceux dont j'ai pu avoir des nouvelles par la suite, beaucoup se sont insérés sans problème au sein de cette société dans laquelle les enfants issus des milieux les plus défavorisés n'avaient pratiquement aucune chance de sortir de leur triste condition. Mais j'arrête là cette digression. J'ai déjà eu souvent l' occasion de parler de ces jeunes gens pour qui Holmes, qui n'aimait pourtant pas particulièrement les enfants, avait une tendresse particulière et une grande estime.
- Nous sommes donc maintenant sûr que le jeune Oliver a eu ce qu'il voulait, dit Holmes, mais pourquoi a-t-il disparu le même jour, c'est une autre question. Et qu'allait il faire dans un cimetière ? Retournons à Dorlington Manor. Quelque chose nous y a peut-être échappé.
Lord Dorlington nous reçut avec une lueur d'espoir dans la prunelle. Il déchanta quand nous lui avouâmes revenir bredouilles. Mais un homme de sa trempe ne pouvait laisser place au découragement et très vite il sut se ressaisir.
Nous nous apprêtions à demander à revoir chambre et bibliothèque quand un domestique vint annoncer que le gardien du cimetière de Yardbottom demandait à être reçu. Un petit homme sec et nerveux fit son entrée. Il salua Lord Dorlington avec un infini respect.
- Je m'excuse de vous déranger, Lord Dorlington, mais j'ai constaté quelque chose de bizarre. Votre caveau, l'ancien, celui qui est si grand, j'ai la nette impression que quelqu'un y entre et en sort ! J'ai vu des empreintes de pas des deux côtés de la grille qui le ferme. Et la serrure a été changée !
- Ce n'est pas vous qui avez fait changer la serrure, Lord Dorlington ? s'enquit Holmes.
- Non, non, la précédente faisait parfaitement son office ! Je dois vous préciser que ce mausolée qui est immense n'est plus utilisé depuis le début du siècle. Il a été bâti il y a plus de 200ans par mon ancêtre, le général Percy Dorlington qui devait souffrir sans nul doute de mégalomanie ! Il se trouve dans une partie du cimetière qui est désaffectée et laissée à l'abandon. Gravedigger (par une certaine ironie du sort, tel était le nom du gardien) continue de l'entretenir.
- Pouvez-vous nous montrer cette sépulture, mon brave ? demanda Holmes au gardien. Et s'adressant à Lord Dorlington :
- Pouvons-nous disposer de la clé ? Je crois qu'en l'état actuel de mon enquête, je me dois de prendre en considération toutes les pistes qui s'offrent à moi.
Mon ami et moi nous mîmes donc en route pour le cimetière qui se trouvait à5 minutes. Le gardien nous conduisit jusqu'au caveau de la famille Dorlington, un imposant mausolée qui se trouvait être la réplique (en bien plus petit, est-il utile de le préciser ?) du Taj-Mahal, ce palais de marbre blanc que l'empereur moghol Shâh Jahân fit ériger en mémoire de sa défunte et tant aimée épouse, Mumtaz Mahal. Malgré sa miniaturisation, le monument présentait quand même des dimensions respectables et aurait pu abriter sans peine une et même plusieurs familles nombreuses. Gravedigger -qui paraissait effrayé par ce que nous allions faire- demanda la permission de se retirer, ce que nous lui accordâmes, non sans lui demander de nous procurer une lanterne qu'il nous amena rapidement. Restés seuls, Holmes et moi fîmes jouer la clé dans la serrure qui, en effet, était neuve et luisante de graisse, tout comme les gonds, ce qui fit que la grille pivota sans difficulté. La lanterne à bout de bras, je scrutai les ténèbres. Devant nous, un escalier érodé et couvert de mousse descendait dans une grande pièce sombre et humide qui s'avéra être une crypte où reposaient de nombreux Dorlingtons. Les murs étaient criblés de niches dans lesquelles des cercueils apparemment très anciensachevaient de pourrir. A l'exact milieu de la pièce, isolé des autres sépultures, nous vîmes un tombeau surmonté d'un gisant, avec, sur le devant, une inscription que les ans avaient à demi effacée et rendue illisible. Il était encadré de deux autres tombeaux plus petits, surmontés eux de transis à l'aspect sinistre. Nous inspectâmes avec minutie la pièce, pouce par pouce. Holmes était agenouillé sur le sol recouvert de grandes dalles de pierre et avait sorti la loupe avec laquelle la presse et les divers illustrateurs de mes oeuvres le représentent souvent et qu'en réalité il utilise fort peu.
- Watson, s'exclama-t-il soudain, regardez, des traces de sang !
En effet, juste devant le tombeau, se voyaient quelques taches qui semblaient être du sang séché. Poursuivant ses investigations, Holmes en trouva sur les murs qui encadraient les quelques marches.
- Des empreintes de doigts sanglants ! Quelqu'un est descendu ici en prenant appui sur les murs. Il avait du sang sur les mains ! Etait-ce le sien propre ou celui d'un autre ? Nous brûlons, Watson, je sens que nous brûlons. Il ne peut s ‘agir d'un hasard, il y a forcément un rapport avec la disparition du jeune Dorlington !
Il tapa du poing sur le mur le plus proche.
- D'après la disposition de ces traces de doigts, la personne qui les a laissées descendait. Il n'y a aucune trace dans l'autre sens, Watson. Cette personne n'est donc à priori jamais remontée ! Cherchons ! Il doit y avoir un passage.
Holmes continua de sonder les murs pendant que, frappé par un pressentiment qui s'imposa à moi avec la force et la légitimité de la certitude, j'examinai de plus près le tombeau de pierre surmonté du gisant. Très vite, je m'aperçus que la mousse qui le recouvrait manquait à certains endroits. De plus, le corps du tombeau présentait des marques en arcs de cercles qui avaient entamé la pierre. Le dessus avait été bougé récemment, il ne pouvait y avoir de doute
- Holmes, je crois que j'ai trouvé quelque chose !
Mon ami à son tour examina le gisant.
- On dirait que ce tombeau a été ouvert il n'y a guère, la mousse n'a pas eu le temps de repousser !
Le gisant pivota sans peine.
- Un passage ! m'exclamai-je. Mon dieu, Holmes, qu'allons-nous découvrir ?
- Descendons et nous saurons. Mais j'ai bien peur que nous ayons une mauvaise surprise !
La première chose que je vis arrivé en bas fut une table recouverte de la panoplie du parfait petit chimiste. Un bocal contenait ce qui paraissait être les racines d'une plante. A côté gisait un homme inconscient sur une paillasse qu'il avait souillée de ses excréments. L'odeur qui régnait dans la pièce était insoutenable. Pressant un mouchoir contre mon visage, je m'approchai. La nausée me fit grimacer. Je m'armai de courage pour me livrer à un examen sommaire qui m'amena le cœur aux bords des lèvres. La vie n'avait pas encore quitté ce corps, mais seul un fil bien tenu la retenait.
- Holmes, je ne sais pas s'il s'agit du jeune Dorlington, mais cet homme a besoin de toute urgence de soins !
- Sortons le d'ici, Watson.
Mon ami fit preuve en la circonstance de plus de tenue que moi. Tout juste esquissa-t-il une petite moue de dégoût vite réprimée. Soulevant le pauvre hère, nous regagnâmes l'air libre où nous fîmes une courte pause pour respirer à pleins poumons. Nous eûmes beaucoup de mal à convaincreun cocher de nous prendre tant l'aspect du blessé -et le notre également- était peu ragoûtant. Nous finîmes par obtenir satisfaction, non sans la promesse d'une bonne récompense.
Le médecin de garde à l'hôpital Ste Mary où nous nous fîmes conduire était par chance un ex-condisciple, le docteur Henry Jekyll (2), ce qui facilita grandement les choses. L'homme fut immédiatement pris en charge. Une infirmière le déshabilla et le lava. Fouillant dans les vêtements qu'elle venait de lui retirer, Holmes trouva un portefeuille de cuir brun sur lequel était gravée en lettres d'or les initiales "O.D".
- Oliver Dorlington, murmura-t-il. Mais ce n'est pas une preuve, Watson. Il doit y avoir à Londres quelques milliers de personnes dont les initiales sont "O.D".
Continuant son exploration, Holmes sortit du portefeuille quelques lettres et trois ou quatre photographies.
- Il n'y a plus de doute, me dit mon ami en me montrant un portrait de Lord Dorlington, Quant à cette personne, ajouta-t-il en me montrant le portrait d'une femme au doux visage, il s'agit probablement de Lady Dorlington. Et tout ces courriers, apparemment anodins, sont tous adressés à Oliver.
Holmes continua sa fouille.
- Regardez, Watson, dit-il en sortant d'une poche de la veste une fine cordelette de soie. Dans une autre poche, il sortit une étrange griffe d'acier à laquelle une poignée était fixée. Des traces brunes entachaientle métal.
- Du sang, s'exclama mon ami, j'en mettrais ma tête à couper.
Jekyll vont alors nous annoncer que son patient était dans un semi-coma, mais qu'il était tiré d'affaire, du moins d'un point de vue somatique. Il ne souffrait d'aucune blessure. Par contre, d'un point de vue psychologique, il ne pourrait pas se prononcer avant quelques jours.
- Bien entendu, je le garde en observation pendant ce temps, ajouta-t-il en prenant congé.
Une fois arrivés dans la rue, Holmes regarda ses vêtements sales et malodorants puis les miens. Il fronça les narines et me proposa de passer d'abord par Baker Street mettre une tenue décente avant d'aller à Dorlington Manor. Ce que nous fîmes.
Huit heure sonnait quand Lord Dorlington, très fébrile, vint nous rejoindre dans son salon.
- Nous avons trouvé un homme blessé qui a de grandes chances d'être votre fils, Lord Dorlington. Il est inconscient et nous n'avons pas le certitude de son identité.
- Où est-il ?
- A Sainte-Mary. Nous allons vous y conduire.
Une demi-heure après, le blessé était formellement identifié comme étant Oliver Dorlington. Mais la joie du père dura peu.
- Votre fils a perdu la raison et c'est sûrement irréversible !
Jekyll lui asséna ce diagnostic avec une brutalité et un manque d'empathie qui me choquèrent. Le vieil homme chancela. Je lui avançai un fauteuil tout en foudroyant mon confrère du regard.
- Etes-vous sûr de ce que vous avancez ? questionna le malheureux père qui maîtrisait mal les chevrotements de sa voix.
Conscient de sa maladresse, Jekyll se fit plus courtois.
- Je ne peux en être sûr à 100%. On assiste parfois à des guérisons dans des cas qu'on croit désespérés. Comme je l'ai dit à vos amis, dit-il en nous désignant, deux ou trois jours me seront nécessaire pour établir un diagnostique définitif. Nous avons un excellent psychiâtre qui assure quelques vacations dans l'établissement. Je lui soumettrai le cas de votre fils.
Cette affaire était pour nous terminée, puisque nous avions atteint notre but, qui était de retrouver Oliver Dorlington. Cependant, bien des points restaient dans l'ombre. Et quelque chose me tracassait grandement. Y avait-t-il un rapport entre le tueur du West-End et Oliver Dorlington ? En d'autres termes, ce jeune homme était-il le tueur ?
- J'en ai bien peur, Watson, me répondit Holmes alors que je le questionnais sur ce point. La cordelette, la griffe qui a vraisemblablement servi à lacérer les malheureuses victimes ! Tout va dans le sens de sa culpabilité ! Et le premier meurtre a eu lieu le jour même de sa disparition, le dernier avant-hier et vous avez estimé, mon cher Watson, au vu des matières éliminées et sur je ne sais quels autres critères médicaux qu'il était inconscient depuis environ 48 heures. Et puis, il s'était procuré de la Marangua. Je crois qu'aucun doute n'est possible !
- Vous avez hélas sûrement raison, Holmes ! répondis-je avec un grand soupir résigné.
- Nous devons maintenant attendre le pronostic de votre collègue. Nous saurons alors si ce malheureux jeune homme était responsable ou non de ses actes. De là découlera notre attitude.
Les trois jours qui suivirent, Holmes les consacra à résoudre l'inquiétante énigme de "L'homme qui mourut deux fois". Je pense que je ne coucherai jamais cette affaire par écrit, non que le monde ne soit pas prêt à l'accepter, ou qu'elle mette en scène des personnes connues, non, mais tout simplement parce qu'elle fût d'une banalité affligeante dans son déroulement comme dans sa conclusion. Quant à moi, je me consacrai à mes malades, enfin à ceux qui ne s'étaient pas lassés de mes absences répétées et n'avaient pas cherché ailleurs un thérapeute plus accessible et plus fiable.
Le quatrième jour, Holmes et moi nous apprêtions à nous rendre à Ste Mary quand Mme Hudson vint nous annoncer une visite.
- C'est un fakir, le fakir Ravi ! dit-elle avec une lueur presque extatique dans le regard. Je l'ai vu il y a un an pour un gala de charité du C.A.L.A.L.E, il est extraordinaire ! Et il est si bel homme ! Il me fait penser à feu Mr Hudson, avec en prime un charme si exotique !
- Le C.A.L.A.L.E ? Que signifie cet acronyme barbare, Mme Hudson ? demandai-je avec curiosité.
- C'est le Comité d 'Aide aux Logeuses Affligées de Locataires Excentriques. J'en suis la trésorière et surtout la fondatrice. Bon, c'est pas le tout, je n'ai pas fini mon ménage ! Dois-je le faire entrer ?
- Faites entrer, Mme Hudson, faites entrer.
Ravi nous salua d'une gracieuse inclinaison du buste dans laquelle je perçus une intention ironique.
- Ceci est pour vous, Mr Holmes, dit-il en tendant une lettre à mon ami.
- Ce courrier émane de mon frère Mycroft, s'étonna mon ami.
Il le parcourut, un pli soucieux barrant son front, puis il le lut à voix haute :
- Sherlock, sous couvert de son activité artistique, Ravi Singh travaille pour nous depuis des années. Tu peux lui faire une confiance absolue et accorder le plus total crédit à ce qu'il te dira. Si tu as besoin de moi, tu peux me contacter au club Diogène. Ton frère Mycroft.
Holmes expliqua donc à Ravi Singh les résultats de nos recherches.
- Mr Holmes, je ne vous ferai pas perdre votre temps. Nous avons été informés de l'histoire du jeune Dorlington, que je connais personnellement, comme vous le savez. Tout d'abord, sachez que je les plantes de mon pays me sont très familières, y compris la rare Marangua. La légende dit que c'est la déesse Kali qui la créa pour qu'elle éveille la vraie nature de l'homme, qui est le Mal. Certaines gravures anciennes représentent d'ailleurs Kali avec un collier sur lequel les têtes coupées de la représentation classique alternent avec les fleurs de Marangua ! Je peux vous affirmer que ce malheureux jeune homme qui en a absorbé une décoction ne retrouvera jamais la raison, jamais ! Mais je peux aussi affirmer qu'il est dorénavant aussi inoffensif qu'un enfant. Cette maudite plante, au bout de quelques jours grille littéralement le cerveau de celui qui en a pris une forte dose. Mais quel dommage qu'elle soit si délicate à manier ! A petites doses, elle a des effets si bénéfiques, presque la panacée !
Il termina cette phrase avec un soupir de regret, puis regarda Holmes droit dans les yeux.
-Mr Holmes, on souhaite, en haut lieu, que vous réfléchissiez bien sur la suite que vous allez donner à cette affaire. Lord Dorlington est quelqu'un de très en vue. Lady Dorlington, je vous le rappelle, est apparentée avec l'actuel président de la république française. Nous n'avons pas d'ordres à vous donner quant à votre conduite, et de toute façon, nous savons que vous ne les accepteriez pas ! Votre frère vous demande simplement de faire selon votre conscience.
Le fakir prit congé sur ces derniers mots.
Après cet intermède, nous nous rendîmes à Ste Mary. Jekyll nous reçut assez rapidement dans son bureau cossu qui trahissait une clientèle aisée.
- J'ai eu la visite de Lord Dorlington ce matin dit-il en nous servant un généreux verre de cognac. Je n'avais malheureusement pas une bonne nouvelle à lui annoncer. Le jeune Dorlington ne retrouvera jamais la raison. Son état psychique s‘est singulièrement dégradé ces derniers jours. Il est maintenant dans un état proche de la catatonie. Il ne parle plus, ne se déplace plus et nécessite une aide pour s'alimenter. Lord Dorlington a reçu cette nouvelle avec beaucoup de courage ! Quelle pitié çà a été de voir ce vieil homme rassembler toute sa volonté pour ne pas s'effondrer ! Mais il m'a affirmé qu'il saura faire face, et je le crois. Il se propose de prendre son fils à son domicile et d'embaucher du personnel pour s'en occuper jour et nuit.
Tout cela confirmait ce que nous avait appris Ravi Singh quant aux effets néfastes de la plante !
Sortis de l'hôpital, nous nous regardâmes Holmes et moi. Il me regarda avec un air désemparé que je ne lui avais jamais vu et je pense que je devais lui offrir le même visage.
- On ne saura jamais vraiment pourquoi Oliver Dorlington a utilisé cette plante, me dit mon ami. Peut-être pensait-il qu'elle serait un remède à sa faiblesse de constitution. Il devait souffrir terriblement du regard des autres !
- Sûrement ! Hélas il n'a pas su la doser ! Ou bien il sera tombé sur une partie de la plante plus riche en principe actif !
- Watson, je ne sais pas si vous êtes d'accord avec moi, mais je pense que l'affaire du tueur du West-End est close. Tout comme pour Jack l'Eventreur, l'identité de l'assassin restera à jamais une énigme, sauf pour quelques personnes, dont vous et moi.Il ne pourra plus nuire, n'est-ce pas l'essentiel ? Et ses parents souffrent déjà suffisamment ! A quoi servirait d'entacher d'opprobre leur nom ?
- Entièrement d'accord avec vous, Holmes.
Ce n'était pas la première fois que Holmes se substituait à la justice . Dans la sinistre affaire du "Nécromancien albinos", il avait, d'une balle bien placée, mit fin aux méfaits de ce tueur sadique contre lequel il n'y avait aucune preuve et qui aurait échappé à la potence. Et dans l'énigme du "Décapité de la demi-lune", pour éviter le déshonneur à une famille respectable, il avait laissé le meurtrier se suicider en laissant trainer à portée de sa main une fiole de poison. Sans parler du cas époustouflant du "Sceptre du spectre", affaire dans laquelle il avait choisi de laisser fuir l'assassin, tant la victime, pour lui, méritait cent fois la mort.
Dans les années qui suivirent, je pris de temps à autre des nouvelles du pauvre Oliver. Il ne survivait que grâce à une assistance constante pour tous les actes du quotidien. Il mourût en 1910, et c'est un quadragénaire présentant l'aspect d'un vieillard de 80 ans qu'on enterra.
Deux ans après sa mort, Lord et Lady Dorlington eurent la malencontreuse idée de se rendre sur le nouveau continent à bord du Titanic.
Holmes, dans les semaines qui suivirent cette affaire, consacra la plus grande partie de son temps à la rédaction d'un opuscule sur les plantes toxiques. Et si il y inclut bien la coca et le pavot, il hésita longuement avant d'y inclure la Marangua.
- Songez, Watson, me dit-il un soir qu'il me confiait ses hésitations, à ce que quelqu'un de malintentionné pourrait provoquer avec cette plante. Non, je crois que je vais m'abstenir d' évoquer ses effets. Je la citerai simplement, pour que mon étude soit la plus exhaustive possible.
Quelques jours plus tard, nous allâmes, à sa demande, voir Mycroft au Club Diogène. Il nous apprit qu'un détachement de militaires exerçait une étroite surveillance sur la vallée de la Raganesha et qu'il n'en sortirait plus une once de Marangua pour une autre destination que les laboratoires de l'armée où en seraient étudiés tous les effets. Puissent tous ces savants n'en retenir que les effets bénéfiques ! Hélas, la recherche vise souvent, je le crains, moins le bien de l'humanité et l'amélioration de sa condition que le moyen d'asservir ou de détruire son prochain ! La Marangua fut testée pendant la grande guerre sur des militaires qui combattaient en première ligne. La violence sauvage de leurs assauts sur les lignes allemandes fut étouffée par leurs supérieurs, effrayés du spectacle insoutenables de corps démembrés, énucléés, émasculés, sur lesquels les soldats s'acharnaient encore. La rumeur parla même d'actes heureusement isolés de cannibalisme ! Ce qu'il advint des malheureux sur qui la Marangua avait été expérimentée, nul ne le sait. En l'occurrence, l'Armée mérita amplement le surnom que lui donnent nos amis français de grande muette* Tout ce qu'on peut dire (nous sûmes tout celà bien après la fin de la guerre par Mycroft), c'est que l'expérience ne fut pas renouvelée !
Peccable nature humaine, que j'ai appris à connaître et qui, au fil tranchant du temps, a transformé mon optimisme naturel en un pessimisme du plus bel aloi, teinté cependant d'une certaine indulgence envers l'espèce humaine, indulgence qui constitue probablement les séquelles de cet optimisme à jamais enfui. La vie est absurde, la vie est un non-sens, je voudrais le crier pour les générations à venir, mais qui écouterait le vieillard désabusé et un brin aigri que je suis ?
Mon ami Holmes fut retrouvé mort le 7 Juillet 1930, foudroyé par une crise cardiaque au milieu de ses ruches dans sa retraite du Surrey.Le hasard voulut qu'il meure le même jour que l'éditeur de nos aventures, Sir Arthur Conan Doyle. Cloué au lit par les premiers symptômes de cette maudite maladie qui commençait à me ronger et qui va bientôt m'emporter, je ne pus assister à son inhumation. Un témoin digne de foi me raconta que le cimetière fut envahit par une colonie d'abeilles qui se posa quelques instants sur son cercueil comme pour un hommage, avant de repartir en un vol bien ordonné.
A l'heure que j'écris se profile à l'horizon le spectre terrifiant d'une guerre qui promet d'être bien plus meurtrière encore que la précédente. L'avenir du genre humain me semble bien sombre...
Un monde sans Sherlock Holmes ne peut que partir en déliquescence... je suis heureux de penser que je ne serai pas là pour le voir !
Et si j'avais un souhait, un seul, à formuler, ce serait que mon nom devienne, par antonomase, le synonyme d'ami fidèle et dévoué...


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* En français dans le texte.
1) En cette année 1835 passa la comète de Halley. Les vins de ces années dites "année de la comète" sont paraît-il excellents et de longue garde.
2) Watson le rencontra à nouveau quelques années plus tard dans des conditions encore plus dramatiques. (cf : Killer Ethyl, docteur Jekyll ?)



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