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Accueil » Fictions » Le père Noël est une fripouille
par
Thierry Gilibert
Ses autres fictions
Le père Noël est une fripouille Décembre 26, 2007
Illustrations © Lysander


Chacun aborde les festivités hivernales à sa façon, que l'on soit détective, docteur voire criminel. Il vous sera inutile de vouloir replacer les éléments de ce récit, au titre particulier, dans un quelconque contexte historique. Cela n'a aucune importance. Seul compte chers lecteurs que vous donniez le même crédit aux lignes qui vont suivre qu'à celles qui firent ma notoriété à travers les périodiques où vous vivez par la procuration de ma plume, les formidables aventures de Sherlock Holmes.
Ma pruderie victorienne si souvent raillée par mon célèbre compagnon m'a toujours incitée quant à moi, à penser aux plus démunis en cette période célébrant l'avènement d'un espoir pour l'humanité entière. Si pour certains les mystères de la nativité s'effacent devant l'icône païenne d'un vieux bonhomme joufflu pour le bonheur des enfants qu'il comble de sa générosité, personnellement je passe outre ces croyances pour ne retenir que le juste prétexte pour puiser en mon âme les restes d'innocence qu'au prix d'une lutte acharnée, j'ai réussi à préserver malgré les incessants coups de boutoirs de l'égoïste maître de nos préoccupations quotidiennes.
J'étais ainsi animé des plus nobles intentions en ce lundi précédant d'une semaine le jour de Noël. Une tempête de froid attendu saupoudrait d'une blancheur floconneuse les rues de Londres. Baker Street n'y faisait pas exception. Sans autre programme pour ma matinée, ironique regardais-je voleter dans l'air, la découpe stellaire des morceaux de dentelle d'albâtre que la voûte céleste laissait s'échapper des nues. Tout en m'étonnant des caprices de la géométrie de dame nature je songeais à la récente présentation des armes japonaises que mon co-locataire fit pour soulager ma curiosité face au terrible shuriken, mortellement employé dans l'affaire de « l'étoile sanguine » qui venait de se terminer.
Mon imagination sans doute exacerbée par quelques remous émotionnels, je priais pour que la pluie de shurikens de glace, objet de ma contemplation transie, perçât d'une magie douce mais puissante, le cœur des passants afin d'en faire sortir le nec plus ultra.
Un fracas de tous les diables me tira douloureusement de ma rêverie. Madame Hudson hurlant et suppliant à la fois « Docteur Watson ! Docteur Watson ! Venez vite ! » fit bruyamment irruption dans le living room et vint m'agripper par le bras pour littéralement me tracter, il n'y a pas de mot plus approprié, jusqu'à sa loge, théâtre d'une scène pathétique. A même la table, débarrassée en toute hâte à en juger les ustensiles de cuisine épars sur le sol, reposait une pâle et blonde fillette dépenaillée secouée par une affreuse quinte de toux. Tandis qu'un mince filet de bave jaunâtre s'écoulait de ses lèvres, à ses côtés un gamin des rues, dont les yeux ruisselaient d'une peine contagieuse, tout aussi habillé de misère, lui tamponnait les commissures au moyen d'un linge.
- Mon dieu Madame Hudson que nous arrive-t-il là ? Questionnais-je.
En portant mon attention sur la brave femme, je m'aperçus près d'elle de la présence de Wiggins, le fougueux chef de file des irréguliers, agent de l'ombre, insolite pourvoyeur d'indices et expert en filatures dans les enquêtes de mon étrange ami.
Ce fut un adolescent, raide comme un piquet de bois, bégayant de fureur qui me répondit :
- Vous-vous... vous voyez là la récompense divine au travail acharné des enfants docteur !
Je vous présente Alice Blackwell et son frère Kevin, couseuse et commis pour leurs malheurs !
- Je comprends à peine, dis-je, mais nous discuterons de cela plus tard, mon garçon, va me chercher ma trousse médicale que tu trouveras sur un fauteuil du salon, allons dépêche-toi !
Après avoir dispensé les premiers soins à la pauvre Alice, l'estimant transportable, je la prenais dans mes bras et l'installais dans ma chambre où nous la laissâmes s'endormir.
Mme Hudson retrouvant son à propos domestique s'affaira à nous préparer une collation de biscuits et de boissons chaudes, bienvenus, alors que nos deux hôtes et moi-même prenions place autour de la cheminée.
- Mon diagnostic n'est pas encourageant, informais-je. Je ne vous mentirais pas messieurs, Alice est victime d'une pleurésie. La toux et les vives douleurs ressenties à chaque mouvement de notre petite malade sont caractéristiques de cette affection.
- Ça veut dire qu'elle va mourir docteur, articula fébrilement le jeune Kevin.
- Je ne peux encore me prononcer avec certitude. La pleurésie peut-être de deux sortes : l'une fatale, l'autre pas. Je vais administrer à la demoiselle le traitement requis. Pour le reste tout dépendra en partie de la salubrité de son environnement et de l'application continue de la médication pendant le temps nécessaire.
- Elle va passer l'arme à gauche Kevin, c'est sûr rugit Wiggins, une cabane de planches pour abri et de l'eau bouillie pour potion ça suffira jamais à la garder en vie !
A ces mots le frère d'Alice se jeta sur son camarade et le bourra de coups, dévoré par l'angoisse et convulsé par la tristesse.
- Salaud ! T'as pas le droit de dire ça ! On va la sauver ! Non je la sauverais ! Si tu l'aimes pas assez pour ça, moi j'y parviendrais ! Une impulsion colérique le fit soudain se redresser puis dans la seconde suivante, irrépressiblement mû par une décision fulgurante, il se rua vers la sortie de notre appartement en criant « vous verrez ! » Avant de franchir le seuil, il se retourna brusquement, fixa durement Wiggins et le défia d'une voix hargneuse : j'ai pas que des faux amis en ce bas monde ! Crucifiant le silence qui s'était installé à nos bouches, il « débaroula » les escaliers et claqua la porte d'entrée du 221 b Baker street. Il fallut me faire violence pour reprendre la parole.
- Mon cher Wiggins, c'est un euphémisme de dire que vous avez gaffé ! Je ne saurais en prévoir les conséquences pour votre ami !
- Cherchez pas docteur et inutile d'enfoncer le clou avec un verbiage de haute classe, je me rend suffisamment compte de ma bêtise. Je suis amoureux d'Alice et c'est la faiblesse qui m'a fait jacter comme le dernier des idiots. Maintenant je crains le pire pour Kevin !
- Que voulez vous dire, il va sans doute se calmer et revenir ici dans un moment.
- Non docteur, il a parlé d'autres amis que moi or ce que vous ignorez c'est que depuis que le colonel Moran a découvert, il y a peu notre espionnage, au lieu de nous en punir, il a proposé que nous rejoignons sa bande.
- Moran ? Moran ! L'infâme serviteur de Moriarty. Vous le pistiez ? C'est de la démence pure !
- M'sieur Holmes n'est pas fou et c'est une mission de confiance qu'il nous avait donnée. Mais voilà comme Kevin, il s'est trompé à mon sujet. Chienne de vie !
- Que je devine : vous craignez qu'il ne remette le sort de sa sœur dans les mains du fourbe colonel qui, en fin manipulateur ne manquera pas de lui promettre l'impossible ?
- C'est évident non ? Bon dieu et m'sieur Holmes qui est introuvable !
- Il finira bien par refaire surface. D'ici-là vous pouvez compter sur moi ! Courons chercher Kevin avant qu'il ne commette l'irréparable et laissons Madame Hudson se charger d'un message pour Holmes.
- Vous avez raison docteur et vous êtes un chic type ! Me morfondre ne rime à rien. Vive l'action ! Armez vous gov'nor, je sais où nous rendre et l'affaire s'annonce périlleuse !
Tout en acquiesçant, je sentis poindre un sourire sur mon visage. L'heure n'était pas aux réjouissances, loin s'en fallait, cependant malgré sa verdeur, le langage de Wiggins contenait des intonations et une ferveur si familières qu'il me semblait voir monsieur Sherlock Holmes à l'orée de sa vie d'adulte au travers de l'impétueux franc-tireur !

Notre course ne présenta pas grand danger et la seule difficulté que je rencontrais fut une interminable marche à pied dans la froidure londonienne. Wiggins refusa obstinément de prendre un fiacre. J'en déduisis qu'il avait peur des chevaux. Une entaille dans son cuir chevelu me faisait depuis longtemps penser à la marque d'un sabot. Il s'ingénia sur le trajet à nous conduire dans deux repaires cachés de Sherlock Holmes pour y laisser une preuve de notre passage. Nous cheminâmes dans Baker street puis en droite ligne poursuivîmes dans Orchard street et fîmes un petit détour dans Oxford street. Nous longeâmes ensuite les commerces de Bond street jusqu'à Picadilly. J'insistais alors pour effectuer un court arrêt et obtins gain de cause. Un marchand ambulant nous vendit quelque fruste nourriture et un godet de vin chaud revigorants et nous repartîmes jusqu'à Knigthsbridge aux abords de l'ambassade de France. Je fus surpris qu'Holmes y eût une « planque » mais connaissant son humour, le pont du chevalier en territoire français était peut-être une moquerie subliminale de plus contre le chevalier Dupin, héros génial d'Edgar Poe dont il niait invariablement les mérites. Après avoir gagné Belgrave nous aboutîmes dans Lupus street terme de notre harassant périple.
Quelle surprise de traverser tout l'ouest de Londres et d'atteindre les environs de Buckingam pour découvrir le siège d'une entreprise maligne que l'on aurait imaginée beaucoup mieux située à Whitechapel !
- Qui a dit que les brigands n'avaient pas d'humour docteur ! S'exclama mon juvénile guide, nous voici rendus à Lupus, autrement dit dans la gueule du loup.
- Il ne manquerait plus que nous rencontrions Arsène Lupin renchéris-je !
De fait, ce fût une toute autre rencontre qui s'opéra à l'instant où je l'avoue, je prononçais ces mots avec une morgue déplacée.
Débouchant du coin d'une boutique d'horlogerie, le colonel Moran nous apparût.
La confrontation inévitable promettait d'être redoutable. Je sortis de mon paletot mon vieux révolver d'ordonnance et pointait son canon sur notre adversaire interloqué.
Cela ne l'empêcha pas d'avancer dans notre direction, tranquillement comme si de rien n'était !
Sentant l'adrénaline accélérer mon rythme cardiaque, je vociférais : « Halte Colonel ! Un pas de plus et je fais feu ! »
- Alors j'en fais deux ! Répliqua-t-il, un rictus carnassier le défigurant.
Je tirais en l'air pour l'intimider et quand il eût retrouvé l'immobilité, je le braquais de nouveau avec une autorité militaire.
- Dernière sommation avant que je troue votre maudite carcasse Moran !
- Sale ordure qu'as-tu fais de Kevin ? Lui cracha Wiggins à la figure.
- Chers amis, allons modérez vous ! Ne sommes-nous pas entre gentlemen ? Kevin mon nouvel adepte a rejoint la famille que je lui ai procurée et prépare le séjour de sa soeur à l'hôpital de ce quartier. Je m'en allais la chercher chez vous !
- Je doute qu'un bandit de votre calibre puisse faire admettre qui que ce soit à l'hôpital de Chelsea ! Rétorquais-je. Quant à soustraire une jeune fille à la garde de Sherlock Holmes... Vous ne manquez pas de toupet !
- Détrompez vous Watson ! J'ai purgé ma peine et jusque dans les plus hautes sphères de la gentry ma respectabilité ne fait aujourd'hui plus le moindre doute. Je fais partie des meilleurs cercles. Le croirez-vous si je vous dis que Philéas Fog, maintenant anobli et ministre de sa majesté m'est si proche qu'il me confie l'organisation de ses loisirs ? J'ai dans mon portefeuille une lettre de sa main, vous sommant de me confier la garde de mademoiselle Alice Blackwell, plastronna-t-il.
- Voilà donc la raison pour laquelle le Reform club ferma ses portes escroc !
- Assez papoté, on n'est pas dans les jardins de la reine ! Interrompit Wiggins.
- De toutes mes forces, reprit-il, je m'opposerais à ce que vous fassiez de Kevin l'un de vos semblables. Je vous tuerais s'il le faut !
Sans que j'aie le temps de m'y opposer, le garnement me ravit mon arme et fit mine de tirer.
Sortant comme un obus de l'échoppe voisine, Kevin Blackwell s'interposa poussant un « NON ! » tonitruant.
- Non Wiggins ! Répéta-t-il avec détermination.
- Moran peut vraiment nous aider. Il a promis de faire soigner Alice sans rien attendre en retour. J'ai sa parole d'honneur !
En un éclair je sus comment retourner la situation à notre avantage.
- S'il est sincère alors il ne refusera pas notre aide, intervins-je !
- Bien joué vieille baderne ! Ricana Wiggins, en sourdine.
J'allais sermonner l'apprenti détective pour sa vulgarité mais y renonçais pourtant, trop heureux d'avoir dérangé le plan du colonel. J'avais la certitude que Moran voulait recruter la fine fleur des irréguliers de Baker street, autant pour s'opposer à l'as de la détection que pour grossir les rangs de son école du crime et un des moyens d'y parvenir était de se montrer plus généreux et plus humain que Sherlock Holmes. Je décidais donc opportunément de lui couper l'herbe sous le pied.
- Et que proposez-vous donc mon cher Watson ? Demanda le sarcastique colonel.
- Nous vous permettons d'hospitaliser à vos frais, pendant les cinq jours prochains la sœur de Kevin. Nos fréquentes visites nous permettront de constater que vous tenez vos engagements. Pour ce qui nous concerne, nous nous occuperons de trouver en ville un toit apte à assurer sa sécurité, dès sa sortie. Vous aurez la charge de meubler ce logis et je fournirais l'ensemble des médicaments pour le traitement d'Alice. Enfin je recevrais gracieusement en consultation miss Blackwell aussi souvent qu'il le faudra.
- Marché conclu docteur, j'intercèderais pour que le loyer en question soit acquitté par sir Fog. Cette « neutralité » vous conviendrait-elle ?
- Cela me paraît acceptable en effet, évaluais-je, tendant la main à celui que j'appelais temporairement l'honorable bandit.
Un tel compromis garantissait l'atteinte du principal de nos objectifs : le salut durable de notre protégée sans qu'elle et son frère fussent les débiteurs exclusifs de vils personnages. Le pacte fut scellé.

La veille de Noël, une étrange assemblée, mêlant ressortissants de cour des miracles et gentilshommes, se retrouva au 62 Harley street à quelques pas de Baker street dans le « fief » des médecins. Le petit appartement que j'avais loué pour Alice et Kevin Blackwell était modeste mais parfaitement aménagé et satisfaisait pleinement les orphelins. Le colonel Moran n'avait pas faillit à sa tâche et il ne cessait de s'extasier sur la réussite de son équipe dont le plus dévoué membre, décorateur émérite était un manchot balafré! Le colonel en verve, plaisantait à son sujet jurant que s'il avait conservé l'usage de ses deux bras il aurait éclipsé Léonard de Vinci. Phileas Fog était lui aussi présent et avait tenu à apporter un sapin qu'il avait fait richement garnir de guirlandes de papier, de pommes rouges et de bougies. Ainsi voulait-il nous faire partager la tradition qu'il avait observée lors de ses voyages en Alsace-Lorraine. Aux pieds de l'arbuste, de nombreux cadeaux joliment empaquetés portaient diverses étiquettes aux noms des participants de notre fantasque réunion. Si à mon grand désappointement, aucun ne m'était destiné, j'en découvrais un pour Sherlock Holmes et faisait part de ma surprise à Wiggins. Un manchot qui n'en était manifestement plus un s'empara du présent me gratifiant d'un : laissez cela mon bon Watson, ce doit être un tour de Moriarty, le risque m'échoit de l'éventer ! Sherlock Holmes, car il s'agissait évidemment de lui, déchiqueta un emballage coloré et ouvrit sous nos yeux ébahis un petit coffret de cuir qui contenait deux étoiles d'un jaune rutilant. Une carte les accompagnait portant le message suivant : Profitez de cette pause dans notre lutte, cher ennemi pour attester que le vilain à l'instar du juste possède un cœur, le motif de sa vilénie est ailleurs. L'enfance est l'avenir des hommes qu'ils soient bons ou méchants, nous partageons cette vérité. Aussi pour vous en récompenser faites moi l'avantage de ne pas refuser ces deux shurikens d'or !
Sherlock Holmes jetant à bas son déguisement et déployant sa magistrale envergure éclata subitement de rire, un rire franc et retentissant qu'il acheva par la phrase : « Chers amis de tous bords sachez que cette année le père Noël est une fripouille ! »
Les ans passèrent, dix exactement, avant qu'Alice Blackwell, une femme rayonnante de vigueur et un certain Wiggins Eliot, détective conseil, ne se marient.
Alors que je termine la rédaction de ce conte, et que la guerre fait rage en Europe, les journaux font état à grands bruits de ce qu'ils nomment la trêve des confiseurs, expliquant comment soldats français et allemands décidèrent de pactiser temporairement, le 25 décembre pour fêter la naissance du sauveur messianique au grand dam des états majors. Je repense enfin au message de Moriarty et attribuant à son auteur la qualité de précurseur je m'interroge sur la folie qui pousse certains hommes à sacrifier leurs enfants et par voie de conséquence à corrompre leur avenir. Pauvre monde qu'offrit Dieu à son fils à la minute de son incarnation ! Oui chers lecteurs le père Noël est incontestablement une sacrée fripouille !



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