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Accueil » Fictions » Sherlock, Sherrinford, Shelley
par
Max B.
Ses autres fictions
Sherlock, Sherrinford, Shelley Décembre 26, 2007
Illustrations © Lysander


"Il reste un peu de nuit dans un angle à croupir..."

Londres, le 26 juin 1941

Mon regretté ami Holmes disparut du devant de la scène de 1891 à 1894. Cela, chacun le sait. Il y a quelques années, j'ai relaté les circonstances et les causes de cette éclipse sous le titre incongru de "Killer Ethyl, Dr Jekyll ?". Je peux bien l'avouer maintenant, cette histoire, je l'avais forgée de toutes pièces. Trop d'hypothèses fantaisistes couraient sur ce qu'avait été la vie de Holmes pendant cette période de discontinuité chronologique que d'aucuns appellent "Hiatus". Je pensais qu'il fallait, si quelqu'un, un jour, voulait s'inspirer de mes humbles récits pour écrire la biographie de mon ami, que ce vide de trois ans soit comblé. Mais la vérité me semblait indicible, je dirais même, si j'osais employer cette formulation galvaudée et aussi usée qu'une vieille Deerstalker, que le monde, à mon sens, n'était pas prêt à l'accepter !! Alors j'inventai une histoire, et quitte à inventer une histoire, autant qu'elle soit le plus invraisemblable possible, au moins je prendrai plaisir à la rédiger, ce qui n'avait pas toujours été le cas du vivant d' Holmes, qui s'érigeait souvent en censeur de mes écrits et me permettait peu de fantaisie.
Ce qu'il s'est réellement passé pendant ces trois années, je m'étais bien juré et j'avais bien juré à Mycroft et à Holmes de ne jamais au grand jamais en faire la relation.Aujourd'hui, un demi-siècle après les faits, maintenant que les divers protagonistes ne sont plus hélas parmi nous depuis longtemps, je me sens autorisé à me délier de mon serment. Holmes est mort, Mycroft est mort, je reste seul, à l'aube de mes 90 ans, avec ce terrible secret qui pèse sur ma conscience, sans personne avec qui le partager. Le coucher par écrit me soulagerait en partie de la culpabilité qui me ronge, et je crois que je pourrai alors affronter notre Créateur la tête haute ! C'est ce que m'a du moins affirmé le père Harrison, dont j'ai pu ressentir, malgré l'épaisseur dela grille qui nous séparait dans le confessionnal, la réaction horrifiée lorsque je lui ai narré les faits dont il va être question !
- Mon fils, qu'avez-vous fait ! m'a-t-il dit, la voix tremblante.
Puis, après une longue réflexion, il a ajouté:
- Ce que vous venez de confier à Dieu, il va vous falloir le confier aux hommes. Votre rédemption est à ce prix !
C'est ainsi que je décidai d'entreprendre la relation de cette ténébreuse histoire.

On sait qu'en 1891, mon ami Holmes fut tué aux chutes de Reichenbach par son ennemi juré, le professeur Moriarty, qu'il entraîna avec lui dans la mort. Ceci, j'en ai fait le compte-rendu dans la nouvelle intitulée " Le dernier problème". La suite n'est connu que de trois hommes : Mycroft, Holmes et moi.
Mais pour une meilleure compréhension de ce qui va suivre, il conviendrait que j'ouvre une parenthèse et que je vous expose préalablement 2 ou 3 choses que je n'ai jamais racontées jusqu'à ce jour.
Que je vous dise d'abord que pendant mes études de médecine, je fus très vite frappépar les limites de nos actes à nous, médecins, et par l'inéluctabilité de la Mort. En Afghanistan, sur les champs de bataille, combien de jeunes hommes ai-je vu mourir, sans rien pouvoir faire d'autre que de les assister pendant leur agonie, ne pouvant même, parfois, soulager leurs douleurs faute d'antalgiques car nous en manquions souvent cruellement.
A la bataille de Maïwand, mon meilleur ami, le docteur Thorndick, qui avaitété mon condisciple à la faculté de médecine, fut frappé par une balle dans la région du cœur. Je fis tout ce qui était en mon pouvoir pour le sauver, mais rien n'y fit ! Il mourut dans mes bras, son regard implorant vissé sur le mien, et il était déjà froid que j'essayais encore de faire réapparaître une étincelle de vie dans son corps exsangue. Les infirmiers durent m'arracher à son cadavre, et toute la tension accumulée jusque là éclata brutalement en une crise clastique pendant laquelle je cassai tout ce qui était autour de moi dans la tente qui faisait office d'hôpital. Et puis je m'effondrai sur le sol boueux en pleurant tel un enfant. Je me fis alors le serment que je consacrerai mon temps à lutter contre la Mort, car j ‘avais acquis l'intime conviction qu'elle n'avait, du moins dans ses premières heures, aucun caractère définitif et qu'on pouvait en revenir !
La nuit suivante, qui futtrès agitée, je fis un rêve dans lequel je terrassais Thanatos (un squelette hideux sur lequel adhéraient encore des lambeaux de chair putréfiée) et, un pied posé triomphalement sur sa dépouille, je déclarais, pour la postérité : "Mort, voilà ta défaite !!" Je me réveillai trempé de sueur malgré la fraîcheur de la température, et je me rendormis plus apaisé, persuadé que ce rêve était un signe.
Aussitôt revenu en métropole, j'entamai avec ardeur des recherches. Je collectai tous les ouvrages traitant du sujet et les étudiai avec ferveur, passant des nuits entières à les compulser après ma journée de travail. J'eus alors la chance de faire la connaissance d'un vieux médecin, le Dr Henry De Clerck, qui fut l'ami et le proche collaborateur du fils du Dr Frankenstein, lequel fils, comme nul ne l'ignore, poursuivit l'oeuvre de son géniteur. Je lui fis part de la teneur de mes travaux. En retour, il me confia qu'il était frappé d'une maladie dont l'issue ne faisait guère de doute et qu'il considérait comme une providence le fait de m'avoir rencontré. Il me transmis son expérience en la matière, c'est-à-dire six cahiers remplis de notes dans lesquels il avait consigné, d'une écriture serrée mais très lisible, tous les résultats de ses recherches. Cela me fit gagner un temps énorme et m'ouvrit un bon nombre de pistes supplémentairespour mes propres travaux. Ma rencontre avec Holmes peu après et les aventures qui s'ensuivirent mirent un frein à mes expériences, néanmoins je les continuai de manière ponctuelle, parfois pendant plusieurs semaines quand aucune enquête ne se présentait, et je les négligeais pendant des semaines quand j'assistais mon ami.
Mes premières tentatives pour ramener un être vivant de la mort eurent des animaux pour sujets. Après bien des échecs, j'eus un jour l'immense satisfaction de voir revenir à la vie un singe trépassé auquel j'avais greffé le cerveau d'un autre de ces quadrumanes. Et non sans appréhension, je décidai alors, non sans avoir beaucoup atermoyer (la procrastination est un de mes grands défauts), je décidai, disais-je, de passer à l'ultime étape, l' expérimentation sur l'homme. J'avouerai que je ressentisbeaucoup de culpabilité à le faire, ne pouvant me départir du sentiment que mes expériences n'étaient qu'un gigantesque blasphème craché à la face de Dieu et qu'Il ne manquerait pas de m'en punir !
Deux individus qui traînaient souvent vers la faculté de médecine me fournirent des cadavres tout frais (je ne sus jamais leurs noms et je les surnommai "Burke et Hare"). Je choisis lâchement de fermer les yeux sur la provenance des corps parfois encore chauds qu'ils m'apportaient. Mais mes expériences capotaient les unes après les autres, jusqu'au jour où le cadavre d'une jeune fille, auquel j'avais greffé le cerveau tout frais d'un noyé, revint à la vie. Le noyé en question étant un robuste docker irlandais, il était plutôt amusant de voir une frêle jeune fille s'exprimer comme un charretier, avec la douce voix flûtée qu'elle avait conservée. Hélas, le docker en question, apôtre d'une virilité forcenée, ne put supporter sa nouvelle condition et les quolibets qu'elle ne manquerait pas de susciter et il se suicida.
Les affaires alors se succédèrent, je me mariai, mes recherches passèrent au second plan. Et puis j'avais vu dans le suicide du docker comme un avertissement, une injonction divine à ne plus m'aventurer sur des territoires interdits.
Et c'est alors que Holmes mourut à Reichenbach. Maisj'ai sciemment commis une omission dans ma relation des faits dans "Le dernier problème", et vous allez vite comprendre pourquoi. Un jeune garçon de Meiringen, venu près des chutes conter fleurette à sa fiancée (ha, les beaux euphémismes victoriens !), assista en partie à la scène. N'écoutant que son courage, il plongea et ramena, quelques minutes plus tard, le corps de mon ami. J'essayai avec l'énergie du désespoir de le ramener à la vie. Mais il était trop tard. Je hurlai ma rage et ma détresse en serrant les poings à m'en briser les phalanges, puis m'effondrai sur un rocher et l'envie de le rejoindre dans la mort me vint. J'avais perdu mon seul ami, le meilleur des hommes et j'imaginais déjà la vacuité de ma vie sans lui.
Dans mon esprit naquit alors une idée que je repoussai d'abord avec horreur pour finalement faire taire mes scrupules et l'accepter.
Aidé du jeune garçon que je payai grassement pour qu'il taise ce qu'il avait vu, je ramenai le corps encore chaud de mon ami au village. Puis je me rendis à la pharmacie où je trouvai sans peine les composants nécessaire à l'élaboration de la solution qui me permettrait de garder le cerveau de Holmes en état. A l'aide d'une petite scie, je découpai sa boîte crânienne, prélevai délicatement son cerveau et le mis dans un bocal rempli de ce liquide qui le conserverait. Et je fus naïvement étonné de voir que l'encéphale de cet homme qui, pour moi, était d'une intelligence exceptionnelle et même unique, présentait un aspect et des dimensions tout à fait ordinaires !
Je mis précieusement le bocal dans un carton à chapeau et entrepris le voyage de retour, après avoir averti Mycroft par télégramme du décès de son frère. Quant au corps de mon ami, il avait été enterré anonymement dans le petit cimetière de Meiringen où il se trouve encore.
Quelle ne fut pas ma surprise arrivé à Baker Street de trouver Mycroft qui m'attendais dans le salon. De toutes ces années, c'était la première fois que je le voyais hors de son club Diogène. Je lui fis une narration aussi fidèle que possible des évènements. Puis, quand j'eus fini, après une courte hésitation, je me jetai à l'eau et je lui expliquai ce que je comptais faire. A ma grande surprise, alors que je pensais que cet esprit si rationnel allait toutrejeter en bloc, Mycroft me demanda en quoi il pourrait m'aider.
- De quoi avez-vous besoin ? Je crois que je peux vous procurer tout, vous entendez bien, Watson, TOUT ce qui peut vous être d'une quelconque utilité ! Mes moyens sont pratiquement illimités !
- Une seule chose me fait défaut, mon cher Mycroft, un corps sain, dont l'occupant est mort depuis moins d'une heure. Ou encore, le fin du fin, un corps encore animé du souffle de la vie, mais je sais bien que c'est impossible.
- Combien de temps pensez-vous pouvoir conserver le cerveau de Sherlock ?
-Je ne sais pas trop. 4 ou 5 jours sans problème, après c'est très aléatoire !
-Je vous contacterai demain, mon cher Watson, et merci pour tout ce que vous avez fait pour mon cher frère. Il y a peut-être une possibilité ! De toute façon, je vous tiens au courant.
La nuit qui suivit me vit me tourner et me retourner dans mon lit pendant des heures avant de trouver un sommeil fiévreux peuplé de cauchemars tous plus horribles les uns que les autres, cauchemars dont heureusement je ne gardai aucun souvenir à mon réveil.
Je venais à peine d'entamer mon breakfast, plus par habitude que par réelle faim, que Mycroft se présenta à Baker Street, un petit sourire triste sur les lèvres .
- J'ai une solution, m'affirma-t-il. Mais avant de vous l'exposer, mon cher Watson, il est impératif que je vous informe de certaines choses que vous allez me faire le serment de garder pour vous !
- Racontez, mon cher Mycroft, et je vous jure que pas un mot sur ce que vous allez me dire ne sortira ni de ma bouche, ni de ma plume.(Et on voit que je n'ai pas tenue ma parole !)
Mycroft s'assit confortablement sur le fauteuil qui était il n'y a guère celui de son frère et entama sa narration.
- Je vais vous révéler un secret que les Holmes ont jalousement gardé jusque là, un de ces squelettes comme chaque famille en a dans ses placards. Sherlock a un frère jumeau !
- Un jumeau ! m'exclamai-je. C'est inouï ! Mais pourquoi ne m'en a-t-il jamais parlé ?
- Patience, vous allez comprendre. Très vite, nos parents s'aperçurent que ce jumeau, qu'ils avaient nommé Sherrinford, présentait des signes très nets d'anormalité. Il ne parlait toujours pas à 4 ans, avait beaucoup de retard dans son développement psychomoteur. Ainsi, il ne marcha qu'à plus de3 ans. Des spécialistes, consultés, avancèrent lediagnostique d'autisme(1). Sherrinford vivait dans un monde à part, dont il ne sortait que pour se livrer à de terribles accès de violence sur tout ce qui l'entourait. Le reste du temps, il le passait à se balancer d'avant en arrière, inlassablement. Nos parents, et ce fut pour eux un crève-cœur, furent obligés de le placer dans une clinique spécialisée où il vit toujours, hors du monde, hors du temps. Il a maintenant 37 ans et les années ont abrasé sa violence. Il ne se déplace pratiquement plus et ne communique plus que par des cris et des onomatopées. Quelle ironie du sort que ces 2 jumeaux, physiquement si semblables que tout le monde, exceptée notre mère, les confondait, et dont l'un était d'une intelligence phénoménale, l'autre un idiot !. Mais en fait, mes 2 jeunes frères ne me paraissaient pas si dissemblables que çà, ils étaient, et je le pense encore, finalement beaucoup plus proches l'un de l'autre qu'on aurait pu le penser !(2) Mycroft s'arrêta un instant de parler et me regarda avec gène, puis, après une hésitation très perceptible, il se lança :
-Alors, mon cher Watson, j'ai pensé que le corps de mon frère Sherrinford au cerveau déficient pourrait être le réceptacle du cerveau de Sherlock !! jeta-t-il d'un seul trait.
Je ne fus pas vraiment surpris de cette proposition, cette idée m'avait effleuré pendant le récit de Mycroft.
- Watson, continua Mycroft encouragé par mon absence de réaction négative, Sherrinford est presque un légume. Il n'a aucune pensée, aucun désir ! Acceptez, je vous en conjure, le royaume a encore besoin de mon frère, même si Moriarty croupit maintenant en Enfer.
- Admettons que j'accepte. J'ai bien dit "admettons". Comment procéderions-nous ? En avez-vous la moindre idée ?
- Je me fait fort de sortir Sherrinford de sa clinique. Le directeur est un de mes amis, membre du club Diogène comme moi. Et je crois que vous savez parfaitement, mon cher Watson, que le club Diogène n'est pas un club ordinaire, je ne vous en dirai pas plus ! Reste à trouver un local isolé, ce qui ne devrait poser aucun problème.
Dés le lendemain, Mycroft loua un petit cottage dans un coin de campagne perdu où j'emménageai aussitôt avec tout le matériel nécessaire que j'installai sans perdre de temps.
Et le jour d'après, Mycroft vint avec Sherrinford. !
Dieu du ciel, la ressemblance avec Holmes était confondante ! N'eusse été le vide du regard, j'aurais pu croire avoir devant moi mon ami revenu d'entre les morts ! L'émotion m'envahit et les larmes me brouillèrent la vue. Je fus obligé de m'asseoir. Mycroft sortit une flasque de gin de sa poche et m'en fit boire une gorgée. Et alors qu'il s'apprêtait à la rempocher, je la lui arrachai presque des mains pour en ingurgiter une bonne lampée.
- Watson, m'admonesta-t-il sévèrement, arrêtez, vous devez garder le contrôle de vos actes !
J'examinai minutieusement Sherrinford qui se laissa faire, docile, le regard perdu dans le vague. "L'autisme est une forteresse vide"(3) avait dit je ne sais plus qui. Comme cette phrase jadis pour moi sans signifiance me semblait maintenant riche de sens !! Mon examen fut aussi complet qu'il était possible dans un contexte hors hôpital.
- Il me semble en parfaite santé, du moins en ce qui concerne le soma, conclus-je après avoir passé 1 bonne heure à l'examiner sur toutes les coutures.
- L'expérience peut donc être tentée ?
- Je pense qu'il supportera parfaitement l'opération. Et le fait qu'Holmes soit son jumeau offre le maximum de garantie de réussite. Pas de rejet à craindre.
Nous convînmes que la greffe se ferait le lendemain. Sherrinford, que je sédatai, fut allongé sur un lit dans le laboratoire même. Quant à Mycroft et moi, nous allâmes nous coucher peu après le dîner que nous prîmes dans une taverne proche, la journée du lendemain promettant d'être longue et épuisante.
A peine eus-je fermé l'œil que ma nuit se peupla de cauchemars. L'un me marqua particulièrement, puisque moi qui me rappelle que très rarement du contenu de mes rêves, je me souvins de celui-ci au réveil. Je rentrai dans le laboratoire et voyais avec horreur que le cerveau de Holmes s'était développé et avait pris des proportions colossales, comme une méduse gigantesque, sortant de son bocal, envahissant la pièce jusque dans ses moindres recoins. Et cette monstruosité "coulait" vers moi ("couler" me semble le verbe le plus adéquat pour décrire la façon dont elle se déplaçait), et menaçait de m'engloutir, mais mes jambes étaient clouées au sol. Malgré mes supplications, elle continuait d'avancer, inexorablement. Ce cauchemar s'arrêtait là. Que signifiait-il ?
Malgré çà, je me réveillai frais et dispos. Mycroft me rejoignit peu après. Après un copieux breakfast, nous nous mîmes à l'œuvre.
Je commençai par anesthésier Sherrinford qui se laissa faire avec une compliance qui me bourrela de remords.
- Ce n'est pas le moment d'avoir des états d'âme ! me dit Mycroft qui avait bien senti la tempête qui avait lieu sous mon crâne !
J'attachai solidementle malheureux jumeau sur la "table d'opération" (une grande table de chêne) pour éviter qu'il ne bouge.
"Alea jacta est" me dis-je tout en pratiquant, non pas une césarienne mais une incision tout autour du crâne du malheureux jumeau. Mycroft m'assista (aussi bien moralement que matériellement)tout au long de cette intervention qui dura 8 heures et me laissa exténué.
- Je ne peux pas me prononcer avant demain, dis-je quand tout fut achevé. Sherrinford a supporté le choc opératoire, c'est tout ce que je peux affirmer pour l'instant. Quant à savoir si c'est maintenant l'esprit de Sherlock qui habite le corps de son frère, nous y verrons plus clair à son réveil. Sur ce, mon cher Mycroft, je propose que nous prenions un peu de repos. Votre frère va encore dormir quelques heures.
Ce n'est pas sans appréhension que je me levai le lendemain matin, après une nuit d'un sommeil beaucoup plus serein que j'aurais pu le penser. Je retrouvai Mycroft en train de faire bouillir de l'eau pour le thé. Nous prîmes le temps de nous restaurer, nous n'étions ni l'un ni l'autre impatient de voir les résultats de notre expérience, tant nous redoutions un échec.
Un gémissement provenant de la pièce à côté nous fit nous dresser brusquement.
- Je crois que... votre frère est réveillé. J'avais failli dire Holmes (et pour moi, Holmes, c'était mon ami Sherlock), puis Sherrinford, et j'avais finalement opté pour ce terme générique, "frère", qui s'appliquait aussi bien à l'un qu'à l'autre.
Nous entrâmes. Celui-que-je-ne-pouvais-nommer était assis sur la table d'opération.Il nous regarda approcher. La tension était à son paroxysme ! Mon cœur battait à tout rompre, ma respiration devenait difficile. Mycroft, à mes côtés, ne me semblait pas plus gaillard. Nous n'osions plus avancer.
Alors "il" parla, d'une voix faible, rauque, hésitante.
- Watson, et toi, Mycroft ! Où sommes nous ? Il y a comme un grand vide dans ma tête !
Ah, oui, j'y suis ! Watson, pouvez-vous vous faire remplacer par un collègue auprès de vos patients et m'accompagner sur le continent ? Il est temps d' en finir avec l'infâme Moriarty !
Je regardai Mycroft. Nous avions apparemment réussi, et l'amnésie des faits récents n'était que broutille ! Celà ne me surprenait pas et était du, très sûrement, au double traumatisme que venait de subir mon ami, à savoir le traumatisme de la noyade et celui de l' opération. Il n'y avait aucun doute, l'homme qui nous faisait face était bien mon ami Holmes, Sherlock Holmes !
Nous le délivrâmes de ses liens qu'il remarqua à ce moment là..
- Qu'est ce que cela signifie, Watson, pouvez-vous m'expliquer pourquoi je suis attaché ?
- Mycrofts, je crois que je vais vous laisser la parole...
Moins d'une heure après, Holmes était au courant de tout. Son frère ne lui avait rien caché. Et lui que d'aucuns disaient dénué de tout affect versa quelques larmes sur le sort funeste de son jumeau !!(4)
- Mais Sherrinford, mon cher Holmes, lui dis-je, était plutôt dégradé physiquement. Il n'avait plus aucune activité depuis des années, ses muscles se sont atrophiés. Il va falloir vous reconstruire.
Nous nous aperçûmes très vite que des pans entiers de sa vie avaient disparus de sa mémoire. Il fallut également le reconstruire de ce côté là. Ce fut une œuvre de longue haleine qui dura trois ans dans la quiétude de ce cottage, loin du monde des hommes. Et si Holmes récupéra intégralement ses immenses facultés intellectuelles et se retrouva physiquement très proche de ce qu'il avait été 3 ans auparavant, par certains côtés ce n'était plus le même homme. Mais seuls ses proches s'en rendirent compte, c'est à dire Mycroft, moi-même et Mme Hudson. A l'intention de cette dernière, j'évoquai letraumatisme important subi par mon ami (sans bien sûr en préciser les causes) et le tour fut joué.
Holmes, dans l'affaire, avait "oublié" son appétence pour la cocaïne. A peine fûmes-nous arrivés à Baker Street que je détruisis subrepticement les seringues et les flacons de sa solution à 7%. De même, il ne manifesta plus aucun intérêt pour le violon. Son magnifique Stradivarius finit dans un placard. A l'heure que j'écris ces lignes, il est à côté de moi, sur mon bureau.
Nous vécûmes, dans les années suivantes, de nombreuses aventures dont j'ai relaté à peine la moitié. Parfois, dans des moments de cafard, le doute m'envahissait quant au bien fondé de mon acte. Je me comparais à Prométhée qui déroba le feu aux Dieux pour l'offrir aux hommes. J'avais, moi, dérobé l'étincelle de la Vie. De quel droit avais-je décidé que la vie de Sherlock valait mieux que celle de Sherrinford? Quelle serait ma punition ? Quel aigle viendrait me ronger le foie ? La culpabilité ? Le remord ? Serais-je condamné à rôtir éternellement dans les flammes de l'Enfer ?
Ce qui est sûr, c'est qu' après ces évènements, je n'eus plus jamais mon optimisme et mon enthousiasme indéfectible d'avant . Quelque chose en moi s'était brisé….pour toujours !
En 1920, mon ami se retira dans un cottage isolé dans le Surrey oùil se consacra à l'élevage des abeilles et à la rédaction de quelques traités d'apiculture qui font encore autorité de nos jours. Il mourut cinq ans après alors que j'étais en voyage de noce sur le continent (je convolai pour la troisième et dernière fois) et lorsque j'en fus informé, mon ami reposait déjà dans sa dernière demeure. Mycroft l'avait précédé d'un an, respectant jusqu'au bout le règlement du club Diogène, puisqu'il y mourut dans un silence de cathédrale d'un accident vasculaire cérébrale en lisant son journal.
Il me reste maintenant à affronter mon Créateur. Me pardonnera-t-Il d'avoir, un instant, osé penser que j'étais son égal ?


_________________________
(1) Le terme "autisme" n'apparaît qu'en 1929. Sans doute Watson fait-il un diagnostique après coup sur les symptômes décrits par Mycroft.
(2) Et en effet, bien des années plus tard, l'hypothèse que Sherlock Holmes souffrait de l'autisme dit d' "Asperger" fut avancé.
(3) Voir note n°1.
(4) On le vit à nouveau pleurer, en 1979 , dans le film "Meurtres par décrets" de Bob Clark.



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