Société Sherlock Holmes de France Encyclopédie de l'oeuvre de Conan Doyle

L'Association
Qui sommes-nous ?
Statuts
Inscription
Historique
Publications
Réunions
Expositions
Boutique
Dons
Contact

Forums

Travaux
Articles (90)
Critiques (581)
Fictions (118)

Outils
Bibliographie (3612)
DVDthèque (211)
Encyclopedia (3770)
Argus (2184)
Recherche canonique


Et en anglais...
Encyclopedia (3770)
Arthur Conan Doyle
   Biography
   Chronology
   Complete Works
Sherlock Holmes
   Canonical search
   Stories
   Characters
   Sherlockiana
     Definition
     Studies
     Scholars
   Adaptations
     on Paper
     on Screen
     on Stage
     on Radio
   Sherlockian FAQ
Search Encyclopedia



Accueil » Fictions » L'École des caméléons livresques
par
Thierry Gilibert
Ses autres fictions
L'École des caméléons livresques Novembre 25, 2007
Illustrations © Lysander


Qu'est-ce qui différencie l'apprenti sorcier du mage accompli me direz-vous?
Le mage accompli maîtrise son art tandis que l'apprenti sorcier s'exerce maladroitement ?
Le premier use de sortilèges éprouvés, le second subit les revers de ses approximatives incantations ?
Idées préconçues que cela ! La seule différence est que le fougueux apprenti ose pendant que le mage décati se sclérose !
Vous n'avez qu'à regarder Pépé Pipenbec, notre vénéré chef et fieffé mentor !
La dernière fois qu'il a tenté l'impossible, ce fut lors de sa sorcellecture du Petit Prince de Saint-Ex . Il voulait changer de planète, goûter à une nouvelle ingénuité. Ah disait-il « si je pouvais conjuguer le petit Prince et le Roman de la Rose ! Puis il citait « des animaux domestiques, que l'homme ne pourrait jamais asservir comme il le fait s'ils disposaient de l'entendement » Se croyant subtil il continuait son errance imaginative. « Ah et si l'on combinait le petit Prince et le Roman de Renart ; quelles rencontres cela ferait, Ysengrin dissertant sur le monde cruel des hommes dans le désert ! ».
Parfois tentait-il le voyage extra-romanesque et sur un banc public du jardin du Luxembourg, psalmodiait-il un passage de l'œuvre de l'aviateur entouré des brumes de l'alchimiste W-Q-V, qu'il répandait dans l'air, grâce à l'objet artisanal de prédilection des sanclaudiens !
W-Q-V, ce « littéranaute » de génie (que je vous ai fait découvrir dans mon récit du club des Lettrés Transformistes) était maître de l'arcane nous permettant d'emprunter les avatars des héros imaginés par de fameux auteurs et de vivre à leur manière des péripéties on ne peut plus réelles.
Selon ce procédé donc, Pépé Pipenbec s'évadait de la routine présidentielle de notre association. Le questionnant sur sa dernière expérience et lui demandant ce qu'il avait réussi à faire, il me répondit : « une prouesse mon cher Duclampin, une prouesse ! Je me suis fait dessiner 2 moutons ! » Interloqué par une telle bêêêtise, je réprimais difficilement la sournoise moquerie qui me venait à l'esprit !
Pipenbec de tortue à défaut d'être Pipenbec de lièvre (ainsi le taquinais-je dans la coulisse) ne pouvait plus se passer du soutien d'un alpenstock pour ses déplacements, tant il était perclus de rhumatismes. Il n'en restait pas moins un sage qui cumulait une expérience « trans-littéraire » énorme. Malgré une tendance certaine à l'irrévérence, je ne l'en respectais pas moins et suivais assidûment les cours magistraux qu'il dispensait avec brio.
J'étais d'ailleurs un bon élève. Un très bon élève même. Je venais de passer avec succès l'épreuve du self made pasticheur et y avait raflé le premier prix bien, que je dus le partager avec Mask the menace, mon rival de prestige.
Cette épreuve consistait à observer le rituel Maginaire en lisant un passage de la biographie d'un auteur classique pour vampiriser temporairement ses talents. Ainsi avions nous choisi la vie de Jean de la Fontaine (l'un de nos adeptes au temps de ses échanges avec les chevaliers de la table ronde) et nous étions nous projetés dans la peau du fabuliste au sein du décor approprié du zoo de Vincennes. Je ne résiste pas à vous transmettre le résultat probant de nos compositions. Quant à moi, je pondis :

LE LIEVRE ET LA TORTUE : LA REVANCHE

Songez-vous parfois, à ce qu'il eût pu advenir
D'un reptile cuirassé et d'un sauvage lapin,
Adversaires de la course d'un dimanche
Si l'on avait ajouté à leur défi, une ultime manche ?
Oui-da ! Récompensé sera alors votre désir,
Puisque en arrive la narration avec entrain.

Dame tortue, auréolée de son inespérée victoire
Sur le rongeur des bois,
Se mit à en faire la publicité, l'air goguenard.
Ce qui à son grand désarroi,
Lui attira l'inimitié de la faune des sentiers.
Du lièvre, le frénétique batifolage,
Ennuyait moins que son minutieux voyage.
Vexée, la créature carrossée voulut à nouveau se comparer
A messire grandes oreilles, le gant fut relevé !
Premier ou première atteignant le gros chêne
Sera déclaré des chemins, roi ou reine.
Le lièvre à son habitude, multiplia les pirouettes ;
Donnant à l'audience publique, raison de lui faire fête.
Au comble de l'assistance, la tortue s'ingénia à l'imiter
Lorsque, se dressant sur ses menues pattes arrières,
Elle se retourna sur le dos, le ventre à l'air ;
Récoltant acclamations moqueuses et quolibets.
Parachevant son ridicule, d'un coup placé,
Le lièvre ennemi,
La transforma en toupie,
Avant de rejoindre triomphalement l'arrivée.

Timides amis, ne voulez ressembler aux autres
En prenant le contre-pied de votre nature.
Vos qualités, ne révèlerez nullement
Et risquez de connaître la déconfiture.
Lors, restez parmi les discrets apôtres !
Ils valent, sans peine, les prophètes bruyants.


Mask se répandit en parallèle dans :

LA GRENOUILLE QUI VEUT SE FAIRE AUSSI GROSSE QUE LE BŒUF :BIS REPETITA

Petit batracien gonflé d'ambition,
Mourut d'indigestion.
Restée fameuse, la mésaventure,
Fit pourtant une curieuse émule.
Il est l'heure de clore ce préambule,
Pour en découvrir la nature.
Le fossé d'une verte prairie,
Encore dégoulinant des eaux de pluie,
Abritait une jeune rainette.
La bouche bée, elle ne coassait,
Se pâmant devant un bovin altier,
Jusqu'à oser lui compter fleurette :
- Joli cornu me direz-vous pourquoi
Sans cesse agitez la gueule et le museau ?
Serait-ce le propre de tous les taureaux ?
Le massif animal, de narquoise humeur se piqua,
Agacé qu'on l'empêchât de paître.
Il répondit : qu'a donc mis votre mère dans votre tête ?
Je murmure de l'alphabet l'ensemble des lettres
Et les tables de multiplication, doucement je répète !
Car je suis maître d'école buissonnière
Et me doit, avant de les enseigner de rabâcher les matières.
- Votre métier est admirable monsieur le mammifère !
S'exclama le locataire de nénuphar,
Et vous ressembler pourrait me plaire
Si vous me dévoiliez sans ambages
Comment vous y prenez pour ingurgiter votre savoir.
Manquant s'étrangler de rire, le ruminant expliqua :
- Rien n'est plus facile et à la portée du premier têtard.
Il vous suffira de trouver recueil d'épîtres ou savant grimoire
Et d'en mâcher jusqu'à la dernière page.
Vous userez de votre langue pour passer de l'envers à l'endroit !
Frappée d'illumination, la grenouille se mit en quête.
Sur la bible d'un ecclésiaste promeneur, elle jeta son dévolu.
De ses versets elle ne voulut laisser la plus petite miette,
Cependant au chapitre de l'apocalypse, elle mourut.

Le bœuf qui avait causé malignement sa perte,
Au dessus de son petit corps bouffi, désormais inerte,
Récita la suivante épitaphe :
L'intelligence n'est affaire de remplissage méthodique.
Peu connaître est suffisant si ce peu s'applique.
Goûtez donc à votre tour ce paragraphe !



Mais écartons ces fabuleuses fadaises pour nous concentrer sur l'aventure du jour d'après.
Le patron, sans le vouloir avait mis dans ma tête une idée qu'il me tardait d'appliquer en cachette.
Allez ! Me voici rendu devant l'hôtel de ville du 18ème arrondissement, muni d'un ruban entourant 2 œuvres, attachantes, à plus d'un titre pour celle de Conan Doyle et à plus d'un chapitre pour celle de Mary Shelley.
Je montais sous l'oeil surpris d'une gironde foraine dilettante, dans l'aéroplane du manège enfantin qu'elle tenait, et la reluquant coquinement, je lui tins à peu près ce langage :
- Jolie maîtresse de ce jouet giratoire
Vous plairait-il de me fournir un ticket de votre gare
A moins que vous ne préféreriez me voir
Faire le tour de vous atours en « chamarre »
Puisque vous mettez mon cœur en chambard !
Bien volontiers mon Prince / me répondit-elle en vulgaire patois lutécien
- La passe, c'est deux euros dans ma pince
Et ne cherche pas la bagarre, p'tit dégueulasse
Sinon mon homme te Capitaine Fracasse !
Refroidi par tant de haine, je laissais tomber les vers et demandais mielleusement :
- Euh vu qu'y a point de marmot, chère madame, verriez vous un inconvénient à ce que j'allume une bouffarde avant de décoller ?
- Tu peux même te tirlipoter le cigare si ça te chante, le pervers ! Tant qu'tu m'touches pas
Tu peux y faire !
Ah la conne ! Elle se moquait du noble Duclampin, mais baste j'avais mon passeport pour « l'espace inter-fictionnesque », c'était tout ce qui comptait ! Je bourrais précautionneusement
Le fourneau de ma pipe calebasse (la seule qui me permette à la fois de respirer ses vapeurs magiques et de gueuler mon charabia liturgique) du mélange de W-Q-V et craquais une longue allumette. Dans le délire le plus complet, et dans le mouvement circulaire de mon vaisseau d'exception, j'entonnais plusieurs strophes enchevêtrées dont :

« Mon cher Watson, je dois à la courtoisie de M. Moriarty de vous écrire ces quelques lignes.
Il consent à attendre mon bon plaisir pour que nous procédions au règlement final des questions pendantes entre nous. »


Ou :

« Ce fut en novembre, pendant une nuit affreuse, que je vis l'accomplissement de mes travaux. Dans une inquiétude voisine de l'agonie, je rassemblais autour de moi les instruments propres à donner la vie, pour introduire une étincelle d'existence dans cette matière inanimée qui était à mes pieds. »

D'un coup je perdis connaissance, et me retrouvais dans un cabinet médical de Kensington déguisé en vieux bibliophile (ça me rappelle quelque chose tiens ?) portant sous mon bras une douzaine au moins de précieux livres et un journal du nom de « Paris matinal ».
Je n'eus plus conscience de mes actes de longues journées durant.
Quand je me réveillais, j'étais fermement tenu par le col par un géant moustachu qui me criait
Dessus :
- Dégage de là le vicieux, tu fais peur aux mioches, va promener ta tronche rue Saint-Denis
Y a des attractions pour toi là-bas !
Blessé dans mon amour propre, je ne demandais pas mon reste et prenais le métro à la station Jules Joffrin qui me tendait avec dureté les bras cimentés de son escalier !
La quiétude et le confort retrouvés, de mon « deux pièces cuisine » de La Chapelle, je fouillais mes poches à la recherche d'un indice pouvant éclairer ma terne lanterne.
J'y récoltais deux petits carnets. Ma poche droite contenait « l'agenda périlleux de Sherlock Holmes » rédigé par un certain J.H W ; ma poche gauche recelant un petit bloc-notes titrant « Jacques-à-dents » par R. Desnos dont fort intrigué, je relevais aussitôt le cartonnage faisant office de couverture. J'y découvrais une courte poésie que je reproduis ici…

Jacquou le Croque-ventre !

Jack le second, le Capitan
Étant âgé de 43 ans
Pêche un jour un couteau fin et grand
Dans une île extrême d'occident.

De Jack II, le coquillage coupant
Au soir, fend un œuf devenu sanglant
Et il en sort un bout infâmant
Pour le boute-entrailles de ces gens.

Cette portion de fruit de mère, de maman
De fil en aiguille, fait un œuf innovant
Le sort, inévitablement
D'autres bouts, met devant.

Cela dure pendant trop longtemps
Ceux du Yard, pas tripette ne valant.

Bôf, scabreux mais bôf quand même !

Déçu, je reportais alors mon attention sur le récit de J.H. W ; autant dire du docteur Watson, récit dont je transcris le résumé ci-dessous...

Londres 1894. Je ne reconnaissais plus Sherlock Holmes. Depuis son retour, il n'était plus le même. Ses humeurs ne ressemblaient à rien de ce qui faisait autrefois son caractère. Ses propos étaient plus décousus que jamais dès que l'on abordait un sujet extra criminel. Si sa sagacité ne lui faisait défaut, ses manières, ses attitudes, ses sarcasmes étaient ceux d'un autre.
Plus curieux encore, il y a deux mois je le surprenais en train de se changer à la hâte et je voyais son corps ! Quoi de plus banal pour un praticien que de voir le corps d'un homme ?! Mais la vision que j'eus de Holmes fut profondément traumatisante. Son visage et ses mains exceptées, ses chairs étaient violacées et boursouflées. Pire encore d'interminables cicatrices serpentaient sur son torse, ses jambes, partout ! D'immondes coutures parcouraient chaque centimètre carré de sa peau et j'avais l'impression à la vue de la couleur de son épiderme qu'aucune goutte de sang n'y circulait plus pour l'irriguer. C'était affreux, pire insoutenable. Holmes avait-il été charcuté par un chirurgien du diable ? Etait-il revenu d'entres les morts ? Son âme était-elle perdue, pour toujours enfouie dans un gouffre de la Suisse ? Jamais je ne pus trouver le courage d'aborder la question. Comment le faire d'ailleurs « Ah ! Hum ! Holmes au fait, votre chute aux côtés de Moriarty, vous a-t-elle laissé des séquelles physiques voire morales ? Comprenez c'est le thérapeute qui parle, je m'inquiète pour vous. Je dois savoir... »
Non ça aurait été stupide de ma part, avec un autre c'était envisageable, mais pas avec Sherlock Holmes ! Quoi qu'il en fût, son mutisme finit par s'épaissir au fil des jours pour devenir quasi-total lors de nos face-à–face de Baker street.
La situation empira vraiment à partir du début décembre de cette année.
Je tremblais quelques nuits et priais pour avoir tort. Cependant je ne faisais qu'appliquer le célèbre précepte de mon ami d'avant son prétendu et pourtant si convaincant décès : « une fois l'impossible éliminé, ce qui reste doit être la vérité ! »
Reprenons les faits :
Au matin du 3/12, je découvrais des traces de sang dans notre appartement, menant de notre perron à la chambre de Holmes. Le Times dans ses colonnes publiait le même jour un article stipulant « à la date anniversaire supposée du premier meurtre de l'éventreur, une femme se fait sauvagement tuer dans Park Lane. Son corps est retrouvé amputé des membres inférieurs ! » Cette date resta gravée dans ma mémoire comme le dialogue qui s'en suivit :
- Holmes avez-vous lu ça ?
- Hein Watson ? Ah oui ça et bien quoi ?
- Mais Holmes, c'est un horrible crime commis dans notre voisinage, vous me bluffez ? Ne me dites pas que cela vous laisse de marbre !
- C'est pourtant le cas ! Au fait mon cher, sauriez vous où je pourrais trouver une grande quantité de glace, il me faudrait conserver les corps d'animaux morts dans d'étranges circonstances et la morgue me refuse non sans raison, de les prendre en charge.
- Diantre ! Je pense que je peux solliciter et obtenir ce que vous souhaitez de mes camarades des hôpitaux, mais de quelle affaire vous occupez vous donc ?
- Hum de « l'affaire du vétérinaire dévoyé et de ses bêtes zombies », rien que de très ordinaire, mais j'ai promis à Mycroft de m'en occuper, son Cerbère, le dogue qu'il aime pardessus tout, peut-être même plus que son frère, est concerné voyez-vous !
- Je vois, ou plutôt je crois voir que vous ne tenez guère à ce que je m'en mêle, mais après tout, si votre famille est touchée…Où dois-je faire livrer la glace ?
- Dans les sous-sols de l'hôtel Claridge, à New bond street, tout près d'ici.
- Soit !
- Merci Watson !

Une semaine passa lorsque un badaud français en goguette découvrit en plein Hyde park, le cadavre d'une jeune fille atrocement mutilé, une hache ayant visiblement tranché ses 2 bras à la limite des épaules, bras qui avaient été emportés par l'assassin, selon la police.
Le lendemain ce fut une nurse sortant de Regent's Park, qui tomba sur les morceaux éparpillés d'une belle femme. Seul le tronc manquait !
La presse cependant, s'emballait désormais et les unes affichaient l'horreur en lettres majuscules : le boucher en Deerstalker sévit toujours !
En effet un gamin des rues, vendeur de journaux à la criée colportait la stupéfiante nouvelle. Il avait aperçu le tueur sanguinaire et celui-ci portait une casquette de chasse.
Inutile de préciser que ses ventes avaient décuplées depuis ses révélations, d'où ma suspicion sur l'authenticité de son témoignage !
Plus tard, au terme d'une course dans Harley street, je croisai Holmes dans les environs et l'interpellai amicalement :
- Et bien cher détective, vous vous faites rare ? Toujours cette affaire du chien le plus important de Pall Mall ?
- Allez vous faire pendre Watson ! Me répliqua-t-il, les yeux injectés de sang, si vous voulez vraiment savoir, je recherche une femme ! Un foyer conjugal, voilà ce à quoi j'aspire désormais et de toute urgence ! Vous, l'idiot congénital y êtes bien arrivé, alors pourquoi pas moi ? Pourquoi pas moi ? Répéta-t-il d'un ton menaçant avant de s'enfuir en direction du musée de Madame Tussaud.
J'étais interloqué, Sherlock Holmes, fou à lier s'intéressant à une femme pour former un couple ?! Il fallait que je change d'agent littéraire. Herbert George Wells devait remplacer Conan Doyle à n'en pas douter !
Essayant vainement de pister de loin mon co-locataire, je butais bientôt sur une masse molle en travers de ma route. Revenu de mon déséquilibre, je baissais les yeux sur la cause de l'incident et basculait dans l'incrédulité. Devant moi, jeté sans ménagement sur le pavé, la dépouille d'une dame sans tête, richement vêtue, écarquillait mon regard jusqu'à le rendre fixe. Quand je pus de nouveau remuer les paupières, je ramassais à son flanc inanimé, une pincée d'un tabac familier. Holmes lui-même en fumait, j'en étais sûr ! Il en avait expliqué les raisons dans l'unique monographie de sa main, que je parcourus et qui me passionna.
Hélant un policeman perpétuant sa ronde à proximité de l'université de jeunes filles à l'angle de Marylebone road et de York Place, l'on me dépêcha l'inspecteur Lestrade qui me raccompagna à domicile, manda un cordial à Mrs Hudson pour le pauvre émotif que j'étais et m'entretint des progrès de son enquête sur l'avalanche de morts qui s'abattait sur les quartiers verts de Londres. Je confesse qu'il me fallut reprendre une bonne rasade de brandy pour accepter l'éventualité de son hypothèse. En mon fort intérieur, malgré la douleur qui me fusillait, je savais qu'il avait raison car j'en étais déjà arrivé à cette conclusion terrible et tragique.
Sherlock Holmes était le détraqué au deerstalker et nous devions sans délai, l'empêcher de nuire. Lestrade décida, que cette nuit, dûment armés, ses hommes et nous-mêmes devions nous poster aux abords du Claridge Hôtel, précisément au coin de Grovenor street, devant le soupirail de la cave principale. Ce lieu était probablement l'endroit morbide du stockage « des pièces de boucher ». A minuit tapante, la silhouette d'un grand rapace emmitouflé, se profila sur les murs de l'édifice que nous surveillions et s'avança jusqu'à l'entrée des fournisseurs, sortant de son manteau, un trousseau de « rossignols ». Avant qu'il eut le temps d'esquisser le moindre mouvement de plus, la fine fleur de Scotland Yard et votre serviteur enragé lui ceignait, qui le thorax, qui les jambes, qui les épaules ou qui l'abdomen. Bien que toute résistance fût rendue inutile, nous l'assommâmes par prudence et le conduisirent sur le théâtre de sa morgue improvisée. Nous le réveillâmes ensuite, sidérés par le spectacle qui s'offrait à nous et ayant besoin d'explications.
Sur une table immense reposait un sordide assemblage. Les « sections » de quatre corps féminins différents cousues ensemble, composaient une créature nouvelle. Bizarrement, je lui prêtais un faux air d'Irene Adler, l'espionne cantatrice qui impressionna tant Holmes lors d'un scandale en Bohême !
Sherlock Holmes ne paraissait nullement inquiet, pire me semblait-il s'amuser de la situation.
Lestrade commença son interrogatoire à chaud !
- Monsieur Holmes, je suis conscient de votre état mental, et je ne m'attends pas à des aveux. Du reste je n'en ai pas besoin. Des indices et des preuves, j'en ai à la pelle et le plus amusant si je puis m'exprimer ainsi, c'est grâce à votre enseignement si j'y suis parvenu avec autant d'efficacité. L'élève emprisonne le maître, c'est inédit et burlesque à la fois !
- Non grotesque est le mot juste inspecteur la moutarde ! Quant à vos aveux, je m'en tamponne le coquillard, je ne suis pas Sherlock Holmes. Victor Frankenstein, mon créateur a malencontreusement prélevé son crâne parmi les débris du squelette qu'il trouva sur le rocher en contrebas des chutes de Reichenbach. Son cerveau présentant trop de dommages, il en préleva un nouveau et intact sur un cadavre voisin. Mal lui en prit-il car il ressuscita James Moriarty qui vous salue bien les cloches !
- Holmes ou Moriarty, fou ou sain d'esprit, peu nous importe. Odieux personnage vous êtes et fait comme un rat qui plus est ! Eructais-je. Pourtant avant de vous voir vous balancer à une potence, j'aimerais savoir ce qui vous motiva pour monter une aussi abominable entreprise ?!
- Mais je vous le confie avec joie, cher Watson. Je suis le résultat d'un patchwork humain. Contrairement à ce que l'on croit, le siège de l'âme n'est pas dans nos yeux mais au bout de chaque nerf. Chaque impulsion électrique dès lors qu'elle habite un élément corporel, lui transmet outre la vie, une volonté propre. N'avez-vous jamais expérimenté le pouvoir de décision de votre esprit ? Sans vous concentrer, n'avez-vous jamais intimé à voix haute, un ordre destiné à l'un de vos membres, par exemple « main droite lève toi » sans qu'il ne se passe rien ?
En revanche recommencez ce test en pensant faire le geste, sans forcément l'exprimer de façon sonore et la main se soulève sans difficulté. Cette démonstration traduit la nécessité d'ajouter le pouvoir de décision de l'ordonnateur avec la volonté de l'exécutant. Dans mon cas particulier, je porte plusieurs types d'exécutants en moi, chacun habitué à un ordonnateur bien précis. Les faire obéir est une gageure de tous les instants, je dois configurer chaque ordre dans la « langue » de son destinataire et croyez moi être un polyglotte instantané n'est pas chose aisée.
- Où voulez-vous en venir James-Sherlock Frankenstein ?
- A la simple évidence que le seul langage universel que l'esprit et le corps comprenne d'emblée est le sexe ou la reproduction selon votre degré de puritanisme !
Je me devais impérieusement de me « fabriquer » une compagne dont l'empathie prendrait sa source dans la similitude de son sort avec le mien ! C'était mon seul moteur, la condition sine qua non au bonheur, dans mon incomparable et difforme existence.
- Pauvre cinglé ! Soupira Lestrade, emmenez-le dans sa geôle...
- Non pas encore ! Coupa le monstre. Accordez moi dès à présent un ultime voeu ! Watson, mon ami, ayez pitié !
- Quel est-il ?
- Fumer une dernière pipe auprès de mon étrange promise, je vous en prie. Permettez moi d'abréger ma moindre douleur, la solitude avant de supprimer la pire : ma vie !
- Ainsi soit-il ! Autorisa Lestrade !
L'inspecteur fournit l'instrument, Watson le feu et le « Patchwork moriartique » son mélange de tabac.
A peine ce dernier aspira-t-il sa première bouffée, qu'un écran de fumée immédiat satura la pièce. Quand il se dissipa, coupables et victimes, les puzzles humains s'étaient évanouis !

Ça c'était donc passé ainsi. Ouf ! Je l'avais échappé belle ! Plus jamais je ne raillerais Papa (fini le Pépé !) Pipenbec. Terminés les essais à la mort moi le nœud, juré sur la tête d'abruti de Mask !
L'on ne m'y reprendrait plus comme disait Jeannot le Fontainier.
- Chéri que désires-tu manger ce soir ? Une soupe à la tortue et un civet de lièvre ? A moins
que tu ne préfères des cuisses de grenouilles et un rôti de bœuf ?
T'es déjà rentrée ma colombe ? Et moi qui me croyais tout seul ! Va pour la soupe et le civet mon cœur, mais avant que dirais-tu d'un petit câlin entre un gros bœuf et une ch'tite grenouille ?!
Couillon va ! Après tout tu peux tenter ta chance !
C'est drôle, mais je n'avais jamais remarqué combien ma femme ressemblait à l'idée que je me faisais d'Irene Adler !



---

© Société Sherlock Holmes de France
Toute reproduction interdite