Société Sherlock Holmes de France Encyclopédie de l'oeuvre de Conan Doyle

L'Association
Qui sommes-nous ?
Statuts
Inscription
Historique
Publications
Réunions
Expositions
Boutique
Dons
Contact

Forums

Travaux
Articles (90)
Critiques (581)
Fictions (118)

Outils
Bibliographie (3613)
DVDthèque (211)
Encyclopedia (3935)
Argus (2184)
Recherche canonique


Et en anglais...
Encyclopedia (3935)
Arthur Conan Doyle
   Biography
   Chronology
   Complete Works
Sherlock Holmes
   Canonical search
   Stories
   Characters
   Sherlockiana
     Definition
     Studies
     Scholars
   Adaptations
     on Paper
     on Screen
     on Stage
     on Radio
   Sherlockian FAQ
Search Encyclopedia



Accueil » Fictions » Killer Ethyl, Dr Jekyll ?
par
Max B.
Ses autres fictions
Killer Ethyl, Dr Jekyll ? Novembre 25, 2007
Illustrations © Lysander


Londres , le 6 janvier 1934

Mon Dieu, s'il était encore de ce monde, mon ami Holmes aurait 80 ans aujourd'hui ! L'émotion me serre la gorge quand je repense à toutes ces aventures que nous avons vécues ensembles ! Beaucoup m'ont marqué singulièrement, et si je pense en particulier à l'une d'elle en ce jour, c'est qu'elle aurait pu être fatale à mon ami. Pourtant, et c'est presque un paradoxe, Holmes lui doit les nombreuses années qu'il vécut ensuite ! Mais tout ceci est sûrement un peu nébuleux, je vais donc vous raconter cette histoire et tout alors deviendra limpide comme du cristal !
Sachez tout d'abord que le récit qui va suivre, je n'ai pas voulu le coucher par écrit pendant des années, pour toutes les bonnes raisons habituelles que tous mes fidèles lecteurs connaissent sûrement sur le bout des doigts et que je trouve lassant de répéter à chaque fois !
Les faits se sont déroulés il y a plus de quarante ans cependant tous les détails sont encore gravés dans ma mémoire comme si c'était hier ! Pourtant, tout se passa dans un laps de temps si court et les événements que je vais relater ont été si ahurissants et si peu rationnels que j'ai parfois l'impression que tout n'a été qu'un rêve !! Ou que ce n'est finalement qu'une de ces fictions comme j'en écrivais parfois quand je n'avais rien d'autre à proposer à mon éditeur, Arthur Conan Doyle, et qu'il se faisait un peu trop pressant.
C'était un jour de printemps froid et sec. J'étais rentré la veille au soir d'un petit voyage en Ecosse où j'étais allé visiter un mien cousin et je n'avais pas encore vu Holmes depuis mon arrivée. Ce matin-là, mon ami se leva après moi, ce qui était, je dois l'avouer, très rare. Je le vis entrer dans notre salon tremblant, livide, hagard, la peau moite, pas rasé, vêtu en tout et pour tout d'une robe de chambre grise informe et d'un foulard de soie jaune, les jambes nues. Quand je dis "entrer" je devrais dire faire irruption et même faire "éruption" tant cela revêtit un caractère volcanique ! Il referma violemment la porte derrière lui, et se mit à arpenter le salon à grandes enjambées nerveuses. Je feignis de trouver tout ceci de la plus grande banalité et ne lui posai aucune question, continuant avec une savante nonchalance d'enduire copieusement mes toasts de marmelade. Il tourna encore quelques instants tel un animal en cage, comme le veut le cliché. Puis il s'assit sur le fauteuil qui faisait face à celui sur lequel j'étais assis, écrasant mon chapeau que j'y avais malencontreusement déposé, et me regarda fixement, ses doigts raides comme des baguettes de tambour joints devant son visage.
- Watson, il me faut de la cocaïne, finit-il par m'apostropher sans même me saluer .Auriez vous l'extrême gentillesse d'aller m'en acheter ?
A cette époque, la cocaïne était encore vendue de manière tout à fait légale et il était aussi aisé de s'en procurer que d'acheter du tabac.( Je suis d'ailleurs très fier de dire que, pendant des années, j'ai participé à la lutte pour obtenir une réglementation stricte de son usage et de sa dispensation.) Comme de juste, la demande d'Holmes me fit bondir et mon premier mouvement fut bien entendu de protester avec la véhémence qui était la mienne dés qu'il était question de ce poison. Je ne l'avais jamais encouragé dans ce vice que je savais pertinemment être néfaste pour en avoir maintes fois constatés les terrifiants ravages. J'ai vu la cocaïne réduire à l'état d'épaves des jeunes gens issus des plus grandes familles d'Angleterre, à qui l'avenir le plus brillant était bien souvent promis ! Et combien de fois avais-je essayé de convaincre mon ami d'arrêter sans qu'il ne daigne jamais m'écouter, balayant tous mes arguments d'un revers dédaigneux de la main, mettant en avant tous les bienfaits que la cocaïne lui apportait, et les inconvénients-qu'il ne mésestimait pas - tellement négligeables en comparaison !
En cette occurrence, j'estimai donc inutile de gaspiller encore une fois mon énergie pour rien. J'avais rencontré, quelques semaines auparavant, Henry Jekyll, un ex-condisciple de la faculté de médecine qui m'avait fait part de son chagrin d' avoir récemment perdu son jeune frère suite à une défaillance cardiaque provoquée par un abus de cocaïne. Il était mort dans ses bras sans qu'il ait pu faire quoique ce soit, et, après une douloureuse période de culpabilité pendant laquelle il avait sombré profondément dans l' enfer de l'alcool, mon collègue s'était courageusement ressaisi et avait juré sur la mémoire de son défunt frère de trouver un traitement à la cocaïnomanie. Je me dis que je pouvais toujours aller le consulter, de toute façon, aucune solution ne se présentait à moi. Je feignis donc d'accepter la demande de Holmes et je hélai un Hamson cab pour me rendre chez Jekyll qui saurait peut-être me conseiller judicieusement face à un problème de plus en plus prégnant, auquel je me sentais incapable d'apporter ne serait-ce qu'un semblant de réponse !
Jekyll habitait un coquet petit pavillon de briques roses dans un faubourg prospère uniquement habité de rentiers et de professions libérales. Il me reçut avec une chaleur peu anglo-saxonne qu'il devait sûrement à ses origines latines. Je lui exposais brièvement mais non sans émotion le problème de Holmes.
- Tu es mon dernier recours, tu dois m'aider ! concluais-je, avec, je l'avoue, quelques trémolos un peu mélodramatiques qui me brisèrent la voix.
Il me regarda longuement et intensément avant de répondre, pesant le pour et le contre dans je ne sais quel questionnement, puis apparemment décidé, il se lança.
- Je travaille actuellement sur un antagoniste de la cocaïne que j'ai baptisé "éthylcocaïne". Pour te donner un aperçu, ce serait un peu l'équivalent de l'apomorphine par rapport à la morphine. Sur l'animal, des souris en l'occurrence, elle entraîne un dégoût envers la cocaïne. Mais je ne l'ai jamais expérimentée sur l'être humain. Je pense cependant pouvoir affirmer qu'elle ne saurait en aucun cas être dangereuse ! J'y ai associé un tonicardiaque et un sédatif puissant.
S'ensuivirent de longues explications techniques de pharmacodynamique qu'il serait, pour moi, fastidieux de retranscrire, d'autant plus que ce serait totalement incompréhensible pour le lecteur.
Après maintes réflexions, je me dis que au vu de l'état de délabrement physique et mental dans lequel se trouvait Holmes, tout devait être tenté, car je pensait qu'il était en réel danger de mort ! !
- Je crois que cela vaut la peine d'être essayé, soupirai-je. Quel est le protocole d'utilisation ?
- Deux centimètres cube d'éthyl en intra-veineuse devraient convenir, estima mon ami après un rapide calcul, mais je ne peux te dire combien de temps cela agira, entre 4 et 8 heures, je ne peux pas être plus précis . Comme je te l'ai déjà dit, je n'ai pour le moment procédé qu'à une expérimentation animale. Difficile d'extrapoler à l'homme !
Jekyll me remit un petit flacon qui ressemblait à s'y méprendre aux petits flacons bleutés contenant la cocaïne, cette solution à 7% qui était alors en vente dans toute les pharmacies du Royaume ! Je l'enroulai précautionneusement dans mon mouchoir tout en me confondant en remerciements et pris le chemin du retour.
Quand j'entrai dans le salon de notre appartement de Baker Street, je fus frappé de voir à quel point l'état de Holmes s'était encore dégradé pendant les deux heures qu'avait duré mon absence. De livide, son teint était devenu jaunâtre, la peau de son visage semblait tendue à se rompre sur les os de son visage émacié, ses lèvres étaient décolorées en un violet pâle qui, quoique très esthétique, n'était pas indicateur de bonne santé !
- Avez-vous ce que je vous ai demandé, Watson ? me questionna-t-il d'un ton peu aimable.
- Oui, Holmes, n'ayez crainte, mentis-je effrontément tout en sortant de ma poche le flacon contenant la substance que j'espérais salvatrice !
-Je n'ai même plus la force de me piquer moi-même, Watson, voulez-vous le faire à ma place ?
J'obtempérai avec empressement, car cela évitait qu'Holmes ne manipule le flacon et s'aperçoive de la supercherie.
Son pouls, qu'il me laissa prendre non sans un geste de mauvaise grâce, mais qu'il n'avait plus la force de me refuser, était extrêmement accéléré et faible ! Il devenait urgent d'agir !
Sans perdre une seconde, je relevai la manche droite de sa robe de chambre. A l'aide d'une seringue, je prélevai 2 cc de la solution élaborée par mon collègue et les injectai dans une des rares bonnes veines qui lui restaient, veine qui saillait sur le dos de sa main. L'effet ne se fit pas attendre, Holmes retrouva très vite ses couleurs et son cœur retrouva un rythme plus calme et régulier. Il n'eut pas le temps de s'apercevoir que le produit que je venais de lui injecter n'offrait pas les bienfaits habituels de son poison que déjà le sédatif le plongeait dans un sommeil profond. Mme Hudson, qui à ce moment amenait le courrier de l'après-midi, ne put, faisant fi de son flegme habituel , cacher sa joie de voir que son cher locataire allait mieux.
-Mr Watson, vous ne pouvez pas savoir comme je suis soulagée de voir Mr Holmes enfin apaisé. Cà me rappelle quand mon oncle Silas a fait sa pneumonie. Il faut vous dire que mon oncle Silas, c'était un brave homme à qui la vie n'avait pas fait de cadeaux !! Un hiver, ce devait être en 1860, non, c'était en 61, puisque c'est l'année du mariage de ma sœur avec ce feignant de John Drummond……
Mme Hudson, si réservée naguère, devenait depuis quelque temps, sous le coup d'une émotion, pour le moins logorrhéique. Pour l'éloigner, je lui demandai d'aller me préparer du thé, ce qu'elle fit et je l'entendis qui continuait de soliloquer dans sa cuisine !
Alors, je pris mon ami dans mes bras et l'emmenai jusqu'à sa couche.. Comme il avait maigri, je le soulevai sans difficulté. ! Comment avais-je pu ne pas m'apercevoir auparavant de l'état dans lequel il se trouvait ? Je le regardai dormir un moment, puis rassuré, je le confiai aux bons soins de Mme Hudson, qui ne demandait qu'à le materner un peu et me promis d'être aux petits soins pour lui. Je l'interrompis, aussi poliment qu'il m'était possible de le faire, quand elle commença à me narrer par le menu comment elle s'était occupée de sa vieille mère sur son lit de douleurs quand cette vénérable dame s'était cassé le col du fémur suite à une mauvaise chute sur le pavé rendu glissant par la neige......
Tout semblait être rentré dans l'ordre. Holmes dormait d'un sommeil paisible, le visage détendu. Il était bien sûr beaucoup trop tôt pour se prononcer quant à l'efficacité de cet "éthylcocaïne" de Jekyll, mais je me sentis à nouveau pénétré par mon optimisme naturelle, qui, je dois l'avouer, m'avait abandonné depuis quelque temps. Pour me détendre un peu, la faim me tenaillant, je décidai d'aller manger dans un petit restaurant, le Shalimar, où on servait un délicieux poulet tandoori accompagné de croustillants chapatis, et dont la serveuse, une séduisante pendjabi, m'avait déjà accordé un rendez-vous et fait miroiter mille et une merveilles extraites de son Kama Sutra personnel.
A mon retour, j'avais à peine franchi le seuil de notre logement que Mme Hudson, dans un état d'agitation extrême, m'agrippa par le bras pour me faire part de son inquiétude.
- Dr Watson, Mr Holmes vient juste de partir . Il avait un air bizarre, enfin pas son air bizarre habituel ! Je lui ai parlé, il m'a regardée comme s'il ne me connaissait pas et , l'espace d'un instant, il m'a presque fait peur ! Ses yeux, Dr Watson, vous auriez vu ses yeux ! Vous savez que je ne suis pas femme à me laisser emporter par mon imagination, parce que chez les Hudson, l'imagination n'a jamais été une vertu ! Je me souviens comme si c'était hier du jour où mon père, qui était très sévère mais juste, a consigné mon jeune frère dans sa chambre pendant trois jours parce qu'il prétendait avoir vu des fées !!
- Je vous en prie, Mme Hudson, vous me raconterez vos histoires de famille une autre fois. Venez –en aux Fées, euh, pardon, aux faits !!
- Enfin bref, Dr Watson, j'ai eu l'impression que ce n'était pas lui, qu'un être malfaisant avait pris possession de son corps ! Brrr, ajouta-t-elle en frissonnant des pieds à la tête, croyez-moi, ce n'était pas là notre Mr Holmes ! Et dieu sait si je prétends connaître maintenant Mr Holmes depuis toutes ces années et avec tout ce qu'il m'a fait voir, comme ces initiales qu'il écrit au pistolet sur le mur, ou ses expériences qui empuantissent toute la maison….
Quelqu'un frappa alors bruyamment à la porte, Mme Hudson, plutôt à cran, sursauta et alla ouvrir pour introduire notre bon ami l'inspecteur Lestrade qui me sembla très agité.
- Bonjour, Watson. Il faut que vous veniez avec moi ! Tout de suite ! m'intima-t-il.
- Que se passe-t-il donc ? Il est arrivé quelque chose à Holmes ?
- Venez, vous dis-je, Watson, et ne discutez pas ! ajouta-t-il d'un ton comminatoire que je ne lui connaissais pas.
- Allez vite, Docteur, et s'il s'agit de Mr Holmes, faites-le-moi vite savoir, je suis morte d'inquiétude ! me pressa Mme Hudson.
Je pris ma trousse médicale à tout hasard et je suivis Lestrade qui était parti d'un bon pas.
- Lestrade, je vous en prie, expliquez-moi, que s'est-il passé ?
- Vous allez voir par vous même, d'ailleurs nous sommes arrivés.
A l'angle de Delaney Street et de Virginia Road, il y avait un attroupement. Je crus discerner un corps étendu sur le sol et ma poitrine se serra, mon cœur vint se cogner violemment aux parois de ma cage thoracique puis s'emballa, en même temps qu'une nausée me fit grimacer. Mon dieu, était-ce mon ami ? Et à ma plus grande honte, je dois reconnaître que je fus soulagé de voir en m'approchant que c'était en fait une femme dont la tenue plus que légère au vu de la température ne laissait planer aucun doute quant à la profession ! J'écartai la foule, tous ces rapaces urbains avides de sensations fortes qui s'étaient rassemblés autour la victime en aussi peu de temps qu'il n'en faut pour le dire ! Une forte odeur d'alcool agressa mes narines quand je me penchai sur elle. Mais déjà elle reprenait ses esprits ! Ses yeux qui trahissaient son imprégnation alcoolique papillotèrent ou papillonnèrent-je crois qu'on peut dire les deux- en me regardant et elle me lança une œillade ! Lisbeth Strongfellow ! Lise-la-belle ! J‘avais profité de ses charmes avantageux-moyennant finance, bien entendu- un soir que nous enterrions la vie de garçon d'un ami et que la vodka avait levé en moi toute inhibition….et pas levé que mon inhibition…. mais bon, je m'égare, je m'égare, et Adrian Conan Doyle, mon éditeur, qui a succédé à son père en 1930, n'aime pas beaucoup ce genre d'allusions un peu grivoises !!
Bref, je fronçai sévèrement des sourcils pour lui faire comprendre qu'elle devait feindre de ne pas me connaître. Intelligente, elle comprit immédiatement !
- Que vous-est-il arrivé ? la questionnai-je fort à propos.
- Je ne sais pas trop, mon prince, un homme, oh, je ne sais même pas si on peut appeler çà un homme ! Une créature sortie tout droit des enfers m'a agressée sauvagement. Il m'a volé ma bourse où je serrais l'argent que j'avais eu tant de mal à gagner, puis il s'est enfui par là, vers les docks !
Je sentis qu'on me tirait par la manche. C'était Leggins, un de nos Irréguliers, sale, dépenaillé, un mégot éteint au coin de la bouche, avec dans les yeux une lueur inquiète qui entachait l'espièglerie de ses 14 ans.
- M'sieur Watson, vous allez pas m'croire ! C'est vot'ami Holmes qu' a agressé Lise !
- Tu es complêtement fou ! m'emportai-je en l'agrippant par l'épaule et en le secouant. Petit chenapan, tu vas finir à Bedlam !
Il se dégagea d'un mouvement souple et félin.
- Je vous l'jure, m'sieur Watson, parole d'homme !
Mais je sentais confusément que ce qu'il disait était vrai….
- Il dit la vérité, Dr Watson, confirma Lestrade. C'est bien pour cette raison que je suis venu vous chercher !
- N'en parle à personne, pas même à tes amis ! recommandai-je à Leggins en lui glissant un shilling dans la paume.
- Entendu, M'sieur Watson, croix de bois, croix de fer !! jura-t-il en ponctuant son serment d'un magnifique crachat.
Lestrade et moi, après avoir confié la malheureuse Lise à un agent qui était sur les lieux, nous mîmes en quête de Holmes. Nous n'eûmes aucune difficultés a suivre sa trace, tant il avait semé, bien involontairement des indices qui jalonnaient son itinéraire (je sais que les psychiatres auraient soutenu que c'était au contraire bien volontaire, quoique inconscient ). Une charrette de marchande des quatre saisons était renversée sur la chaussée, plus loin un coursier arborant une belle ecchymose sur l'œil droit avait été dévalisé de sa recette. Et encore plus loin, des fruits dérobés à un étalage et jetés sur les passants, un policier qui (c'est lui qui nous le raconta) avait été soulevé par un être à la force surhumaine et jeté dans une fontaine publique. Nous pûmes ainsi suivre Holmes aussi bien que s'il avait fléché son parcours ! Et tous les témoins de son passage parlaient de lui comme d'une bête féroce, une créature vomie sur Terre par Satan !!
La piste finit par aboutir à un bouge infâme sur un sinistre quai désert. Nous entrâmes. Je repérai très rapidement Holmes qui était attablé dans un recoin sombre avec deux individus aux mines peu avenantes. L'un, une montagne de six pieds et demi, devait peser au bas mot deux cent cinquante livres. Ses oreilles étaient percées d' énormes anneaux d'or, et ses larges mains, couvertes de tatouages anti-sociaux, jouaient avec un couteau à la sinistre lame fuselée. Il nous regardait approcher du coin de son œil unique, l'autre étant dissimulé sous un bandeau de cuir noir.
- Peter le Borgne, murmura Lestrade, et John la Souris, ajouta-t-il en désignant l'autre homme d'un mouvement du menton. Du beau monde… !
Ce dernier était en grande discussion avec Holmes . Aussi petit que son acolyte était grand, on lisait sur ses traits burinés qu'éclairait un sourire matois une méchanceté sans borne et une absence totale de morale !! Je n'entendais pas ce que se disaient les deux hommes, mais la conversation, soudain, prit un tour houleux. La Souris se leva brusquement et attrapa mon ami par le col de la vareuse de marin qu'il portait. Quant au Borgne, il bondit avec une agilité que n'aurait jamais laissé soupçonner sa masse et enserra Holmes entre ses bras musclés. Avant que nous ayons pu faire quoi que ce soit, La Souris sortit une courte matraque et en asséna un coup sec sur le sommet du crâne de mon ami qui s'effondra sans un cri.
Lestrade dégaina son arme en hurlant :
- Police ! Laissez cet homme, et levez les bras très haut !
Les deux hommes, sachant bien que l'inspecteur n'oserait jamais tirer dans cette taverne surpeuplée se sauvèrent, avant même que nous eussions le temps de réagir, par une porte située derrière leur table, porte que nous n'avions pas vue, dissimulée qu'elle était par une lourde tenture orientale. Ils ne s'étaient pas installés à cette table par hasard !
Lestrade les prit en chasse tandis que je m'occupais de Holmes qui gisait au sol, évanoui, un petit filet de sang coulant sur son front. Dieu merci, il respirait. J'écartai la foule qui commençait à grouiller autour de nous. Lestrade, qui revenait bredouille et dépité de sa chasse à l'homme, m'aida à asseoir mon ami sur une mauvaise chaise boiteuse. Holmes commençait à reprendre ses esprits.
- Qu'est ce que je fais là ? Où sommes nous ?
Il porta la main à son front et l'examina.
- Du sang ! Que veut dire tout cela, Watson ?
Vint alors le moment des explications, sommaires dans un premier temps : le produit, la transformation, les exactions….
- Ce que vous me dîtes-là est effrayant, Watson ! Si j'ignorais que vous n'avez pas une once d'imagination, je vous soupçonnerais d'avoir tout inventé !
Et cette flèche, loin de me blesser, comme elle l'eut fait à un autre moment, me fit sourire, car elle signifiait qu'Holmes avait retrouvé ses moyens.
- C'est terrifiant, continua-t-il, apparemment bouleversé, j'aurais pu tuer quelqu'un, commettre les pires méfaits…
Et il avait réellement l'air effrayé, ce qui me sembla somme toute normal, la peur de perdre le contrôle de nos actes est une crainte archaïque, inscrite jusqu'au plus profond de nos êtres. Chez Holmes, cela prenait une dimension supérieure, tant mon ami se voulait parfaitement maître de lui, de son corps et de ses pensées. Il fut particulièrement choqué d'apprendre les actes délictueux qu'il avait commis, et je le sentis en partie soulagé quand je lui dis qu'en fin de compte, il n'y avait eu que deux personnes légèrement blessées, Lisbeth Strongfellow, - Holmes eut un petit sourire amusé en me regardant quand je citai son nom - et le coursier, et que cela aurait pu être bien pire ! Nous hélâmes un Hamson cab pour rentrer à Baker Street où Mme Hudson nous accueilli avec un net soulagement.
- Mr Holmes, comme je suis contente de vous revoir ! Mais vous êtes blessé ! Asseyez vous vite ! Une blessure à le tête, çà peut être très mauvais ! Mon oncle Barnaby, qui était le mari de la plus jeune sœur de ma mère, avait reçu un coup sur l'arrière du crâne qui lui avait complètement fait perdre la mémoire !! Mais j'ai toujours pensé qu'il y avait trouvé son compte, parce que figurez-vous que sa plus jeune fille, celle qui était muette des suites d'un traumatisme à la naissance…
- Mme Hudson, la sermonnai-je, croyez-vous que ce soit bien le moment ? Allez donc me chercher de l'eau chaude pour nettoyer cette plaie.
J'installai Holmes dans son fauteuil favori. J'examinai mieux sa blessure et je vis avec soulagement qu'elle ne présentait aucun caractère de gravité. Je la lavai, la désinfectai et fis un pansement qui était beaucoup plus impressionnant que la plaie elle-même, car je fus obligé, pour que les compresses tiennent, de lui enrouler une bande tout autour du crâne..
- Holmes, lui dis-je, d'un ton fâché, une fois mon soin terminé, vous êtes bien conscient que çà ne peut pas durer ! Cette saleté de cocaïne finira par vous tuer !
Mon ami ne répondit pas, mais je le connaissais si bien que je savais ce qu'il pensait. Sans son poison, il ne pouvait supporter la vacuité de sa vie quand aucune enquête ne venait solliciter ses facultés et les mettre à l'épreuve. Je le regardai tout en cherchant d'autres arguments-mais ne les avais-je pas déjà tous utilisés ?-et je vis alors qu' épuisé par toutes ces péripéties, mon ami s'était profondément endormi !
Mme Hudson vint alors me demander si elle pouvait introduire un visiteur qui insistait pour nous voir. Je pris la carte de visite qu'elle me présentait sur un plateau de métal finement ouvragé : "Dr Jekyll, docteur en médecine". J'avais complètement oublié mon maudit collègue qui était le grand responsable de tous les évènements récents.
- Faites entrer ! demandai-je, et je pris mon air le plus sévère, solidement campé sur mes jambes, les poings sur les hanches, la tête rejetée en arrière menton levé, et fermement décidé à tancer vertement Jekyll pour ce qui venait de se passer et dont je le tenais pour entièrement responsable ! Il s'avança prudemment et son chapeau qu'il faisait tournoyer vivement entre ses doigts nerveux trahissait son embarras profond. Il parut très soulagé de voir Holmes endormi sur son fauteuil . Apparemment, il n'ignorait rien de ce qui venait d'arriver.
- Watson, je ne sais comment t'exprimer... Je ne sais quoi te dire... Je suis désolé.
- Il est grand temps d'avoir des remords, mon cher Henry, mon ami Holmes aurait pu tuer quelqu'un ! Que lui as-tu donc donné ? Pourquoi l'as-tu pris comme cobaye ? Je ne sais pas ce qui me retient de....
- Watson, je regrette, j'ai été totalement inconséquent ! Trop confiant en ma découverte de cet éthyl, je n'ai pas prolongé l'expérimentation animale aussi longtemps qu'il serait convenu de le faire ! Les souris sur lesquelles j'ai testé mon produit sont devenues complètement folles et se sont entretuées ! Je viens juste de m'en apercevoir ! Watson, je suis navré, crois le bien ! Comment me racheter ? Que puis-je faire ?
- Nous sommes dans une situation inextricable, Jekyll ! J'ai un peu réfléchi à la situation. Pour ce qui est des victimes, je crois qu'on pourra toujours trouver un terrain d'entente. Mais Holmes a été reconnu….les gens vont parler, une rumeur va naître, s ‘amplifier, et prendre des proportions telles que nous devrons nous contenter d'en observer les dégâts. Il faudrait qu'Holmes disparaisse quelque temps !
- J'ai peut-être une idée. Il y a en Allemagne une clinique dirigée par un médecin autrichien qui soigne les cocaïnomanes, je voulais y envoyer mon frère, hélas la mort vint le faucher peu avant ! Je pense que je peux obtenir sans problème que ton ami y soit hospitalisé, incognito, bien entendu.
- Oui, le problème serait en partie résolu.... si Holmes acceptait d'y aller ! Mais comment justifier son absence ? Et puis, cela n'empêchera pas les rumeurs, au contraire, même. On dira qu'il a fuit !
Après quelques instants de réflexions, j'eus également une idée. "Tout arrive", aurait dit mon ami Holmes !
- Et si nous faisons courir le bruit qu'il est décédé ? Devant l'annonce de son trépas, plus personne n'osera parler de ce qui c'est passé aujourd'hui, et les témoins oublieront vite, surtout si j'indemnise les victimes ! Et puis, on sait bien que les morts n'ont que des qualités ! Quand tout un chacun chantera ses exploits, qui osera raconter l'avoir vu agresser une prostitué ou dévaliser un garçon de course ?
- C'est une excellente idée, Watson…en théorie ! Mais comment la mettre en pratique de manière vraisemblable ? objecta Jekyll.
- Laisse-moi faire !
Holmes se laissa convaincre de la nécessité impérieuse d'un soin beaucoup plus facilement que j'aurais pu le penser ! Cet épisode lui avait apparemment fait très peur et finalement, avait donc été salutaire ! « A quelque chose, malheur est bon » disent nos amis français. Il partit donc le lendemain même pour cette clinique dans la Forêt Noire où il resta finalement trois ans, et il en sorti complètement sevré de son poison. Il resta toujours très évasif quand je lui demandais comment il y avait occupé toutes ces années. Au fil du temps, il finit par m'avouer s'être livré à quelques enquêtes de manière tout à fait anonyme. Ainsi, il permit l'arrestation du sinistre "Etrangleur d'Offenburg". Ce fut lui, également, qui résolut le mystère du "Gnome ricanant" dont la presse des deux côtés du Rhin fit ses choux gras. Deux affaires que les journaux anglais de l'époque évoquèrent également, et je m'étais justement fait la réflexion que Holmes les auraient sans nul doute trouvées fort intéressantes ! Il nia toute implication dans l'étrange affaire du "Kappelmeister unijambiste" mais je ne le crus qu' à moitié, tant sa patte (si je puis dire pour une telle affaire) transparaissait dans les comptes-rendus qui furent fait sur l'enquête qui amena à l'arrestation de l' immonde et insoupçonnable assassin.
Mais pour justifier cette absence, il fallait donc que je le fasse mourir. Quoi de mieux que de le faire tuer par son ennemi juré, l'infâme Moriarty, personnage que j'avais créé de toutes pièces pour agrémenter un peu nos aventures et que j'avais utilisé dans quelques récits. Car le commun des affaires que traitait mon ami Holmes n'était, il faut bien le dire, pas toujours très intéressant et ne suffisait pas à alimenter ma production romanesque, mon éditeur m'en demandant toujours plus, vu le succès grandissant que rencontraient nos aventures. J'avais donc imaginé ce personnage de Génie du mal avec l'accord, il faut le préciser, de Holmes, qui trouvait que c' était une excellente idée, même si elle était, selon lui, peu vraisemblable. Pourtant, dans les années qui suivirent, certains auteurs que je ne nommerai même pas ne se privèrent pas de m'imiter, voire même de me plagier, en créant des épigones comme Fu-Man-Chu, l'Ombre jaune*.. Mais bon….
La nuit qui suivit les événements, j'écrivis hâtivement la nouvelle dans laquelle Holmes trouvait la mort. Je la baptisai de manière peu originale "Le dernier problème", mais je n'avais ni le temps ni l'envie de trouver mieux. Il fallait faire le plus vite possible, pour couper les têtes de l'Hydre hideuse qu'est la rumeur !!
Mon éditeur Arthur Conan Doyle, informé et complice, l'accepta sans même la lire (Je le soupçonnais d'ailleurs de ne pas aimer ma production et de ne jamais la lire). Les imprimeurs, motivés par un généreux bakchich, firent des prodiges de célérité ! Et le monde, quelques jours à peine après cette affaire, apprit, effondré, la terrible nouvelle que j'avais déjà fait se répandre çà et là par l'intermédiaire de nos Irréguliers de Baker Street. Les quelques mauvaises langues qui avait assisté à cet épisode de folie n'osèrent plus colporter le moindre ragot, tant la mort pare chacun de nous de toutes les vertus ! Et tout ce qui était arrivé cette terrible journée tomba très vite dans l'oubli !
J'écrivis trois ans après, en 1894 donc quand son retour fut imminent, une affaire fictive relatant et authentifiant sa" résurrection", et tout le monde n'y vit que du feu !! Je pris cette fois le temps de trouver un titre et après moultes réflexions, je l'intitulai " La maison vide", titre au symbolisme évident car il parlait admirablement de son absence !
Et Holmes put réapparaître à la face du monde, guéri à tout jamais de son assuétude à la cocaïne, du moins je l'espérai, et l'avenir me donna raison.
On glosa beaucoup sur ce qui avait pu se passer pendant ces trois années. Les hypothèses plus ou moins farfelues furent légions et nous firent souvent nous tordre de rire, Holmes et moi.
Comme ils sont loin, maintenant ces rires !
Mais qui sait ce qu'il serait advenu de Holmes si je n'avais pas eu l'idée d'aller, ce jour-là, voir mon ami Jekyll ?
Pour finir, sachez que cette aventure inspira un roman à un certain Robert Louis Stevenson, un ami de Jekyll à qui ce dernier raconta cette histoire, sans nommer Holmes, bien sûr !**


* Comment diable Watson peut-il avoir eu vent de L'ombre jaune en 1934 alors qu'Henri Vernes ne le créa qu'en 1959 ? Rupture dans le continuum spatio-temporel ?

**Impossible, "Dr Jekyll et Mr Hyde" est paru en 1888, soit trois ans avant ces faits ! Cela met un doute certain sur l'authenticité de ce qui précède.



---

© Société Sherlock Holmes de France
Toute reproduction interdite