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Accueil » Fictions » L'Aventure des tonneaux
par
Jean-Claude Mornard
Ses autres fictions
L'Aventure des tonneaux Octobre 23, 2007
Illustrations © Lysander


Depuis que j'ai entrepris, il y a déjà quelques années, de narrer par écrit les différentes affaires au cours desquelles se sont illustrés les talents particuliers de mon ami Sherlock Holmes, je reçois chaque jour un important courrier de la part de mes lecteurs. Parmi ce tombereau de lettres, de cartes postales ou de télégrammes, il en est qui ne lassent jamais de m'étonner.
Très souvent en effet, on me demande pourquoi je n'ai pas davantage relaté d'enquêtes non résolues, de cas où Sherlock Holmes aurait essuyé un échec.
J'avoue que, personnellement, je n'en vois guère l'intérêt, même si, par le passé, il m'est tout de même arrivé de retranscire quelques aventures durant lesquelles mon ami ne s'est pas montré sous son meilleur jour.
En effet, quel plaisir le lecteur pourrait-il prendre à parcourir le résumé d'une affaire non résolue ? Une affaire dont, non seulement, Sherlock Holmes n'aurait pas trouvé la solution mais dont lui-même, lecteur, ne connaîtrait jamais la conclusion ?
Certes, Holmes m'a plus d'une fois fait des remontrances quant à ma façon d'écrire, de "colorer" mes récits, m'accusant de succomber à une certaine tendance au romantisme, mais il me semble, même si ma modestie doit en souffrir, que mes conceptions concernant la construction d'un récit à énigme ont fait leurs preuves.
Toutefois, il m'est revenu récemment en mémoire, un curieux épisode survenu au cours de la seconde moitié des années 1890. Aussi ai-je décidé , afin de répondre aux demandes de mon lectorat, d'en faire un compte rendu , même si, pour inhabituelle qu'elle soit, cette affaire n'est pas à proprement parler un échec dans la carrière du détective. Plutôt une sorte de parenthèse bizarre, d'enquête atypique.

Ce jour-là, Mrs Hudson avait introduit dans notre living un étrange visiteur.
Il s'agissait d'un homme de petite taille, arborant un costume voyant et un peu trop large, coiffé d'un chapeau d'une couleur indéfinissable, mâchonnant une moitié de cigare qu"il faisait rouler d'un coin à l'autre de sa bouche.
Ses cheveux blonds et filasses pendaient lamentablement sur son front, de gros favoris mangeaient la moitié de ses joues et de ses oreilles, une moustache mal taillée (voire pas taillée du tout) barrait sa lèvre supérieure.
- Je suis Harold Bottlebottom, se présenta-t-il.
Depuis l'arrestation trois semaines plus tôt de l'abominable Perceval Blore, le tueur au tire-bouchon, aucune affaire digne d'intérêt ne s'était présentée à l'attention de Holmes et, de jour en jour, mon angoisse grandissait à l'idée de voir mon ami se réfugier dans l'abus de cette maudite solution à 7% de cocaïne. Sans parler de l'état de mes nerfs à la suite de multiples improvisations holmésiennes au violon, toutes plus calamiteuses les unes que les autres, d'interminables séances de tir en chambre et de quelques prises de bec avec Mrs Hudson concernant le degré de cuisson des oeufs à la coque ou la présence intempestive d'oignons (" Vous savez pourtant que les oignons me donnent des gaz, Mrs Hudson !!!") dans le gigot de mouton.
Aussi, l'apparition de ce curieux petit bonhomme, assez peu reluisant, me soulagea d'un grand poids.
Sans doute, l'affaire qu'il avait à proposer au détective ne serait pas exceptionnelle ( à en juger par la mise du personnage , elle serait probablement d'une banalité affligeante) mais c'était toujours mieux que rien.
Holmes invita l'homme à s'asseoir sur le fauteuil réservé d'ordinaire aux clients tandis que lui-même s'installait sur le canapé, assis en tailleur, à la manière d'un chef sioux.
- Je vous écoute, M. Bottlebottom. En quoi un ancien marin, actuellement reconverti dans l'épicerie, a-t-il besoin des lumières de Sherlock Holmes, spécialiste du crime ? lança le détective en joignant l'extrémité de ses doigts sous son menton.
L'interpellé poussa un grognement mais ne parut nullement impressionné.
- Bien sûr, fit-il, z'avez repéré l'ancre tatouée sur mon poignet , hein ? Et pour l'épicerie, z'avez senti c't'odeur de cannelle qui m'accompagne, ou plutôt qui m'précède, partout, hein ? C'est pas désagréable d'ailleurs, hein ?.
Sherlock Holmes alluma sa pipe d'un geste rageur et fixa sur notre visiteur un regard assassin.
- Puisque vous semblez être au courant de mes méthodes, M.Bottlebottom, seriez-vous assez aimable pour nous me faire part de ce qui vous amène ?
- Il reste, lui ? demanda l'homme en tendant un index douteux dans ma direction.
- Le docteur Watson est mon ami et collègue, je n'ai aucun secret pour lui. Vous pouvez le considérer comme un second moi-même, un homme de toute confiance, un...
- C'est bon, c'est bon, j'ai compris, bougonna M. Bottlebottom. De toute façon, c'que j'ai à dire n'est pas un secret d'état.
Notre visiteur se lança dans un récit des plus étranges. Tellement étrange que je crois bien n'avoir jamais rien entendu de pareil pendant les nombreuses années durant lesquelles d'innombrables quidams venaient à longueur de temps dans notre salon raconter des histoires bizarres et quémander l'aide de Sherlock Holmes.
- Chais qu'vous vous intéressez à tout c'qui sort d'l'ordinaire, m'sieur Holmes. Et b'in ce qui m'arrive depuis quelques temps, ça sort vachement de l'ordinaire, vous pouvez me croire ! A côté de ça, les romans d'épouvante, c'est du pipi de chat, si vous m'passez l'expression. Chais pas trop si vous pourrez faire quoi que ce soit pour m'aider vu que j'suppose que vos enquêtes se limitent à c'bas monde et qu'j'ai b'in l'impression d'être la victime d'une sorte de malédiction venue de l'enfer ou d'un autre endroit pas moins lugubre.
- Si vous en veniez au fait ? s'impatienta Holmes.
- J'y viens, j'y viens. Z'êtes du genre peu patient, m'sieur Holmes. C'est drôlasse mais vous m'rappellez un sorcier africain qu'j'ai rencontré au cours de mes voyages. Lui aussi, y fumait une pipe qui puait la rage et il était nerveux comme un morpion dans la culotte de ma tante ! En plus, y chiquait des racines de chais plus quelle plante qui lui donnait une haleine de grille d'égout. Vous chiquez, vous, m'sieur Holmes ?
Mon vieil ami fit craquer les jointures de se doigts et grimaça.
- Non, M.Bottlebottom, je ne chique pas. Mon haleine de grille d'égout, pour reprendre votre expression imagée, vient de la déplorable propension de notre logeuse à farcir d'oignons tout ce qui atterrit sur la table de sa cuisine. Mais, si vous le permettez, j'aimerais vraiment que nous en arrivions au but de votre visite !
- Et bien v'la : j'habite une t'ite maison près des docks et, depuis, chais plus, ptête un mois, ptête trois semaines, y'a un démon ou quelque chose d'approchant qui s'est mis en tête de me rendre visite chaque nuit . Faut vous dire que, quand que j'étais matelot, un jour ouske j'étais en escale sur une île du Pacifique, il m'est arrivé , sans le vouloir, de profaner une espèce de monument funéraire sacré. Bon, c'était pas marqué dessus que c'était sacré, ce machin, hein ? Et pis ça faisait un moment que j'me retenais, au point que j'en avais cassé le tuyau de ma pipe à force de mordre dedans. En tout cas, l'fait est là: j'ai compissé la chose en croyant que c'était un bête rocher.
- Fascinant, murmura Holmes qui, par sympathie sans doute, cassa lui aussi le tuyau de sa pipe à force de serrer les dents.
- N'est-ce pas ? Et b'in, pour tout vous dire, j'pense que chuis victime de la vengeance de c't'espèce de dieu, de c't'espèce d'entité , chais pas comment dire. Les années ont passé mais ça a de la mémoire, ces bazars là. Et, comme que j'vous l'disais, depuis un mois, trois semaines, chais plus, ma cambuse est visitée toutes les nuits par cet espèce de démon, de dieu, de machin. On peut pas dire qu'y soye agressif: y m'vole pas, y'm'bat pas et y m'a pas encore tué. Mais, par contre, y pisse partout ! Partout ! Dans toute la barraque, c'en est une horreur !
A ces mots, je ne pus retenir un frisson d'épouvante mais, à mon grand étonnement, Sherlock Holmes ricana.
- M. Bottlebottom, fit-il. Je connais dores et déjà la solution de votre affaire.
- Mazette ! On peut dire que vous volez pas vot' réputation !
- Ce n'était pas bien compliqué à comprendre, allez ! Je suppose qu'il y avait des tonneaux sur sur votre bateau ? Et qu'il y en a également dans votre boutique ?
L'expression de M.Bottlebottom changea du tout au tout et, à ma profonde stupéfaction, il éclata de rire avant de quitter la pièce.
Mon crayon resta suspendu au dessus du petit carnet noir dans lequel j'étais en train de prendre des notes.
- Je ne suis pas certain, Holmes, d'avoir compris ce qui vient de se passer. Pourquoi cet homme étrange s'en est-il allé aussi rapidement ? Et de quel genre de tonneaux parliez-vous ? Des tonneaux de rhum, je suppose ? Vous insinuiez que le fameux démon compisseur n'était qu'un effet du délirium trémens ou quelque chose de ce genre ?
Mon vieil ami coula vers moi un regard où se mélangeaient l'agacement et l'indulgence.
- Pas du tout, Watson. C'est à la fois beaucoup plus simple et plus complexe que ça.
Et, sans ajouter un mot, il s'empara de son revolver et entreprit de continuer, à coups d'impacts de balles, la retranscription du poème de Keats qu'il avait entamée sur le mur quelques heures plus tôt.
En ce qui me concerne, j'eus beau retourner les données du problème dans ma tête, je ne parvins pas à comprendre le sens de la scène qui venait de se dérouler sous mes yeux et ne réeussi qu'à contracter un début de migraine.
Au bout d'un moment, lassé aussi bien des coups de revolver que des manifestations intempestives et odorantes produites par l'organisme de Holmes qui livrait une bataille apparemment féroce pour digérer les oignons de Mrs Hudson, je décidai d'aller faire une promenade dans le parc.
A mon retour, Sherlock Holmes était en grande conversation avec un homme d'une cinquantaine d'années, bien de sa personne, portant monocle et fumant une longue cigarette au parfum exotique.
- Ah, Watson, fit le détective lorsqu'il m'aperçut. Je vous présente lord Eliphas North; il vient de me raconter une fort étrange histoire à propos du fantôme de son bisaïeul.
Je haussais les épaules et me servis un verre de porto.
- Ledit fantôme, poursuivit Holmes d'un ton ironique, vient lui rendre visite chaque nuit depuis trois semaines et s'amuse apparemment à briser toutes les fenêtres du manoir de lord Eliphas à coups de pierres propulsées depuis le parc entourant la maison. Ai-je bien résumé la situation à l'intention de mon ami et collègue, lord Eliphas ?
- Parfaitement, M. Holmes. Je n'aurais pas mieux fait.
L'affaire, selon toute apparence, était étrange et prometteuse. J'allais m'emparer de mon carnet de notes et de mon crayon lorsque, avec un profond sentiment d'irréalité, j'entendis Sherlock Holmes, pour la seconde fois de la journée, lancer cette phrase incompréhensive:
- Je suppose qu'il ya des tonneaux dans les caves de votre manoir, lord Eliphas ?
Et, comme s'il s'agissait d'un rituel répété de longue date, lord Eliphas, à l'instar de notre premier visiteur, éclata de rire et, sans un mot, quitta notre salon.
En passant la porte, il faillit cependant entrer en collision avec Mrs Hudson qui introduisait un troisième client.
Je vous passe les détails mais il s'agissait cette fois d'un jeune homme d'apparence timide, victime, selon ses dires, des avances du fantôme de son ancienne fiancée qui s'était pendue la veille du mariage du jeune homme avec une autre femme.
Sherlock Holmes parla à nouveau de tonneaux et le jeune homme s'en alla en riant.
Huit fois encore au cours de l'après-midi, des individus de conditions et d'apparences variées, vinrent nous conter une abracadabrante histoire dans laquelle, chaque fois, il était question de fantômes farceurs ou d'entités démoniaques les poursuivant de leurs assiduités.
Chacun d'eux s'entendit répéter la sempiternelle phrase à propos des mystérieux tonneaux et s'en alla sans insister.
La nuit tombait et les réverbères diffusaient leur chiche lueur dans Baker Street assoupie lorsque le calme revint enfin dans notre logis.
- Je vous avoue, Holmes, fis-je en me versant un nouveau verre de porto, n'avoir rien compris à ce qui s'est passé ici aujourd'hui.
- Voila au moins quelque chose qui doit vous sembler habituel, Watson, me répondit le détective en riant sous cape.
- Très amusant, Holmes, vraiment. Et bien, puisque je suppose qu'il est inutile de vous demander de plus amples explications quant au déroulement de cette journée de fous, je vais aller me coucher. Cela me permettra du moins d'échapper au feu roulant de votre canonnade !
- N'ayez crainte, mon ami, je suis à court de munitions: plus de tir en chambre aujourd'hui.
- Je parlais de votre bataille homérique contre les oignons, Holmes ! lançai-je avant de me retirer le plus dignement possible.
Inutile de spécifier que je passais une très mauvaise nuit, peuplée de cauchemars emplis de créatures fantômatiques qui, tantôt compissaient des tonneaux allignés sur le pont d'un navire, tantôt se baignaient dans des tonneaux emplis de cannelle, tantôt lançaient des cailloux sur des cadavres de jeunes filles pendus au plafond, un tonneau basculé roulant à leurs pieds.
Le lendemain matin, je fis mon possible pour paraître de bonne humeur tout en faisant mine d'avoir complètement oublié les évènements de la veille.
- Bien dormi, Holmes ? Comment sont les oeufs ce matin ?
- De forme ovoïde, Watson, comme d'habitude.
Le ton sarcastique du détective fit voler en éclat toutes mes bonnes résolutions.
- Nom de dieu, Holmes ! voudriez-vous avoir l'amabilité de me dire ce que c'était que cette litanie de cinglés qui a défilé ici durant toute la journée d'hier ? Cette histoire me ronge le foie !
Sherlock Holmes décapita un nouvel oeuf et me regarda avec une lueur d'amusement au fond de ses yeux gris.
- Ce n'est pourtant pas très compliqué à comprendre, Wat...
Mon ami fut interrompu par des coups frappés à la porte.
C'était Mrs Hudson qui nous demandait si nous déjà étions visibles car un visiteur, apparemment fort pressé et fort matinal, attendait d'être reçu.
Holmes ajusta les pans de sa robe de chambre autour de son torse osseux et je tentais de domestiquer mes cheveux hirsutes avec un peu de salive.
Une minute plus tard, un homme d'âge moyen, vêtu à la diable, coiffé d'un melon légèrement trop petit, fit son entrée et, sans y être invité, s'assit sur le canapé.
- M. Holmes, commença-t-il sans autre préambule, c'est horrible, c'est atroce, c'est inhumain: je crois que ma femme me trompe avec mon meilleur ami.
- Et alors ? questionna Sherlock Holmes après avoir allumé sa cinquième cigarette depuis mon apparition dans le salon.
- Comment ça " et alors ?", en voila une question ! Vous êtes détective, non ? Les histoires de maris cocus sont de votre ressort, non ? Z'allez me faire le plaisir de suivre ma bourgeoise et de me faire un rapport circonstancié. J'ai des doutes, M. Holmes, mais aucune preuve. Et ces preuves, je veux que vous me les fournissiez. C'est votre boulot, non ? Considérez-vous comme engagé par l'honorable Hector Tartleton (c'est moi) et considérez aussi que votre prix sera le mien.
- Sachez, M. Tartleton, que, par principe, je ne m'occupe pas de ce genre d'affaires sordides.
L'homme fit mine de s'énerver.
- Z'êtes détective, non ?
- Et vous, rétorqua Holmes, vous ne seriez pas tonnelier?
M.Tartleton, ainsi que je le redoutais, éclata de rire et quitta le salon sans rien ajouter.
Il m'est franchement pénible de revenir sur cette période particulière de mon association avec Sherlock Holmes, mais, puisque j'ai entrepris de relater cette bizarre aventure, je boirai la coupe jusqu'à la lie.
Néanmoins, afin de ne pas lasser le lecteur , je me propose de recourir à un style plus elliptique pour conter la suite des évènements.
Qu'il me suffise de dire, si j'ose ainsi m'exprimer, que cette journée fût entièrement consacrée aux maris cocus.
Nous n'en reçûmes pas moins de quatorze entre le matin et le crépuscule !
Chaque fois, en toute logique, leur histoire était à peu près semblable à celle du précédent ou du suivant.
Chaque fois, une allusion de Sherlock Holmes à de mystérieux tonneaux, les renvoyaient chez eux, ou le diable sait où, avec un éclat de rire.
Le lendemain, ce fût au tour des vieilles dames ayant perdu leur chat, leur chien, leur hamster ou je ne sais quel autre animal plus ou moins de compagnie.
Au total, il en vint une dizaine.
Ces dames s'en allaient toutes, en pouffant discrètement, après la désormais fameuse réplique de Holmes concernant les non moins fameux tonneaux.

Enfin, le quatrième jour, alors que j'avais hésité à quitter mon lit, redoutant ce que cette nouvelle journée me réservait, Mrs Hudson introduisit un visiteur sur lequel je me pris à fonder les espoirs les plus insensés.
Il s'agissait en effet de l'inspecteur Lestrade, ce petit policier à face de fouine, bien connu de mes lecteurs, et auquel Sherlock Holmes avait maintes fois rendu de signalés services.
- Avez-vous entendu parler de l'étrange disparition du colonel Graveyard, M. Holmes ? demanda ce cher homme en guise d'entrée en matière.
Cette phrase constitua le point de départ d'une aventure périlleuse qui, dans les jours qui suivirent, nous entraîna, Holmes et moi, dans les brumes du Yorkshire, sur la piste d'une dangereuse bande de malfaiteurs dont le but n'était autre que de ruiner l'économie du pays.
Certains noms prestigieux fûrent mêlés à ces tristes évènements et la couronne elle-même échappa de très peu aux éclaboussures nauséabondes du scandale.
J'ai rédigé un compte rendu de cette aventure, tres complet et très détaillé, mais, étant donné les circonstances, il s'en est allé rejoindre d'autres rapports du même acabit au fond de la cantine de fer entreposée dans les caves de la banque Cox et ne pourra être publié qu'après la mort de tous les protagonistes.
Au cours de cette histoire tragique, Sherlock Holmes faillit être étouffé par un python royal et, quant à moi, je me suis retrouvé au fond d'un cul de basse fosse grouillant d'araignées venimeuses.
Le scandale, le danger, la proximité de la mort, autant d'éléments qui me firent totalement oublier les péripéties absurdes de "l'affaire des tonneaux".

Environ un an plus tard, cependant, Holmes reçut la visite d'un client des plus antipathiques qui lui demanda d'enquêter sur les faits et gestes de son épouse car il nourissait de serieux doutes quant à la bonne conduite et la moralité de cette dernière.
Ainsi qu'il le faisait toujours dans ce genre de circonstances, le détective, sans ménagement, envoya sur les roses cet individu déplaisant et son affaire aussi sordide que banale.
- Pendant un instant, dit mon ami après le départ du peu reluisant personnage, j'ai redouté un nouveau soubresaut de cette vengeance ridicule dont nous fîmes les frais l'an dernier.
J'eus beau me creuser les méninges, je ne parvins pas à saisir ce à quoi mon ami faisait allusion.
- Une vengeance, Holmes ? L'an dernier ? Vous allez encore m'accuser d'avoir une passoire en guise de mémoire mais, vraiment, je ne vois pas...
Le detective alluma une pipe tandis que ses yeux pétillaient.
- Allons, Watson, pour une fois, faites un effort. On peut pourtant dire qu'elle vous a passablement intrigué cette affaire. Je crois même me souvenir qu'elle vous a occasionné des cauchemars ! Vous n'allez pas me faire croire qu'il ne vous en reste aucun souvenir ? Cela se passait juste avant que nous ne nous lançions sur la piste des ravisseurs du colonel Graveyard, environ trois semaines après que j'aie traqué et mis hors d'état de nuire le fameux Perceval Blore, l'assassin au tire-bouchon.
- Je vous assure, Holmes, malgré le fait que mes comptes rendus concernant les enquêtes menées à bien au cours de l'année dernière soient parfaitement à jour, je ne comprends absolument pas de quoi vous parlez.
- Ah oui... vos fameux comptes rendus. Je crois bien que vous aviez commencé une relation des ces évènements bizarres sous le titre, non moins bizarre, de "L'aventure des tonneaux".
La lumière se fit enfin dans mon esprit.
- Les tonneaux, bon sang mais c'est bien sûr ! Mais quel rapport entre une affaire de vengeance et cette théorie de personnages, plus ahurissants les uns que les autres, qui a défilé entre ces murs ?
Holmes, en un geste familier, joignit l'extrémité de ses doigts sous son menton.
- Le rapport est très simple, Watson. Toutefois, il me faut admettre que vous n'êtes pas en possession de tous les éléments; il vous est, de ce fait, difficile de tirer les conclusions qui s'imposent.
- Et bien, dans ce cas, éclairez ma lanterne.
- Eclairer votre lanterne ? Ah oui, je vois ! Décidément, depuis que vous faites oeuvre d'écrivain populaire, vous avez adopté une façon des plus pittoresques de vous exprimer. Quoiqu'il en soit, sachez que tout ce beau monde, les victimes de fantômes, les maris trompés et les grand-mères en quête de leur animal de compagnie, étaient de vulgaires imposteurs engagés par un sinistre individu qui nourissait de noirs désirs de vengeance.
- Moriarty ?
- Mais non, Watson ! Moriarty est mort aux chutes du Reichenbach il y a quelques années déjà... vous êtes bien placé pour le savoir à ce qu'il me semble!
- Excusez-moi, Holmes, un bref moment de distraction.
- En tout cas, il ne s'agit pas de Moriarty mais d'un personnage qui, à ses heures, peut devenir aussi fourbe, aussi sournois, aussi vil que feu le Napoléon du crime.
- Vous m'effrayez, Holmes ! Aussi sournois ? Aussi vil ? De qui diable peut-il s'agir ? Il faut absolument mettre cet horrible individu hors d'état de nuire !
Le détective poussa un soupir à fendre l'âme.
- Voila qui risque d'être difficile sinon impossible, mon cher Watson. L'individu en question, en effet, n'est autre que...mon frère.
Je faillis m'étrangler en avalant de travers le porto que je venais de me verser.
- Votre frère ? Mycroft ?
- Je n'en ai pas d'autre, Watson, dieu merci !
- Mais, qu'est-ce que Mycroft vient faire dans cette histoire?
Holmes se leva et se mit à arpenter la pièce d'un pas nerveux.
- Ce gros poussah en est l'instigateur, Watson, rien de moins ! Il faut vous dire que, trois semaines plus tôt, mon cher frère m'avait fait mandé afin de me proposer ( de m'imposer devrai-je dire !) une affaire de documents volés dans ses bureaux. Il s'agissait, comme d'habitude, des plans de je ne sais plus quelle arme secrète "redoutable" censée assurer la suprématie guerrière de l'Empire en cas de conflit.
- Voila qui est très grave, Holmes !!!
- Pensez-vous ?!? Les bureaux de Mycroft sont un vrai moulin: on ne cesse d'y entrer et d'en sortir, le tout afin de dérober des documents "de la plus haute importance". Cela arrive environ deux ou trois fois par mois. J'ajoute que, la plupart du temps, ces fameuses inventions, submersibles ou machines volantes, dont les plans ont été volés, ne sont que de gros jouets qui fonctionnent mal...ou pas du tout ! Bref, selon moi il n'y avait pas de quoi fouetter un chat. Et comme tous les éléments qui allaient me permettre de coincer le tueur au tire-bouchon étaient sur le point d'être réunis, j'ai pris sur moi de refuser l'affaire "d'importance nationale" que me proposait Mycroft.
- Bon sang ! Quelle a été sa réaction ?
Sherlock Holmes haussa les épaules.
- Il est entré dans une colère noire, Watson. Je dois même avouer qu'il s'est montré fort injurieux.
- Injurieux ? Qu'a-t-il osé vous dire, Holmes ?
- Pour résumer ses propos, il m'a traîté de "gagne petit", de "détective médiocre tout juste bon à s'intérésser à de stupides histoires de chiens fantômes ou d'autres sornettes issues d'un mauvais roman d'épouvante " et, non sans grossièreté, il m'a aussi prédit, avant de me congédier d'un geste plein de mépris, que d'ici peu, j'en serai réduit à m'occuper " de minables affaires de maris trompés ou de vieilles dames ayant perdu leur chat".
Je fus secoué par un frisson d'horreur.
- Le scélérat !
- Et oui, Watson. Quand il est en colère il ne recule devant rien. Lorsqu'il a appris, nons sans jubilation, qu'aucune affaire intéréssante ne s'était présentée à ma sagacité depuis le cas du tueur au tire-bouchon, il nous a envoyé ses hordes barbares, autrement dit quelques-uns de ses petits camarades du Diogene's club, habilement déguisés !
- Vous voulez dire que... même les vieilles femmes ?
- Etaient des hommes, Watson, absolument !
- Mycroft voulait vous faire croire que sa prédiction était en train de se réaliser, c'est ça ?
- Il n'est pas idiot à ce point, mon cher ami: il voulait simplement me pousser à bout, m'agacer... pour ne pas employer de terme plus fort.
A cet instant je me frappai le front du plat de la main.
- Les tonneaux ! Les tonneaux ! Je viens de comprendre ! Diogene, le philosophe grec, vivait dans un tonneau ! En parlant de "tonneaux" vous faisiez savoir à ces...ces plaisantins que vous saviez qui ils étaient en réalité: les membres du Diogene's club !!!!
Sherlock Holmes, ironiquement, applaudit des deux indexs.
- Bravo, Watson, excellent raisonnement.
- Mais, vous n'allez pas me dire que vous en êtes resté là ? N'avez-vous pas monté une opération de représailles pour laver l'affront, mon cher Holmes ?
Un rire silencieux secoua les épaules de mon ami.
- Sitôt résolue l'affaire de la disparition du colonel Graveyard, je m'en suis occupé, Watson. Moi aussi, je dispose de hordes barbares. Les honorables membres du Diogene's club ont dû être fort surpris lorsqu'il ont vu débarquer dans leurs locaux un véritable régiment de mes précieux "irregulars" préalablement armés d'une solide provision d'oeufs pourris qu'ils balançaient comme de petites bombes. A ma connaisance, il a fallut plusieurs semaines avant que l'odeur abominable ne s'évapore pour de bon.
Je ne pus retenir un sifflement d'admiration.
- Vous êtes machiavélique, Holmes. Je bénis souvent le ciel que vous n'ayez pas songé à embrasser, plutôt que celle de détective, une carrière de criminel.



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