Société Sherlock Holmes de France Bibliographie française de Conan Doyle

L'Association
Qui sommes-nous ?
Statuts
Inscription
Historique
Publications
Réunions
Expositions
Boutique
Dons
Contact

Forums

Travaux
Articles (90)
Critiques (581)
Fictions (118)

Outils
Bibliographie (3613)
DVDthèque (211)
Encyclopedia (4385)
Argus (2184)
Recherche canonique


Et en anglais...
Encyclopedia (4385)
Arthur Conan Doyle
   Biography
   Chronology
   Complete Works
Sherlock Holmes
   Canonical search
   Stories
   Characters
   Sherlockiana
     Definition
     Studies
     Scholars
   Adaptations
     on Paper
     on Screen
     on Stage
     on Radio
   Sherlockian FAQ
Search Encyclopedia



Accueil » Fictions » La Disparition de M. James Philimore
par
Jean-Claude Mornard
Ses autres fictions
La Disparition de M. James Philimore Octobre 16, 2007
Illustrations © Lysander


Sherlock Holmes et moi-même présentions ce matin-là un aspect fort négligé.
Il faut dire que cette étrange aventure débute en ces temps troublés où mon ami s'était mis en tête d'écrire une monographie intitulée "De l'influence bénéfique d'une certaine dose d'alcool sur les capacités de raisonnement du détective".
Ansi donc, une très intéressante conversation portant sur les mérites comparés du vin de Bourgogne et du vin de Bordeaux avait, la veille, déroulée ses fastes jusqu'à une heure plutôt avancée de la nuit.
Ajoutons à cela que ma vieille blessure s'était rappelée à mon bon souvenir et que, une fois couché, le sommeil m'avait fuit avec autant d'obstination que n'en mettait feu le professeur Moriarty à tenter de se soustraire aux investigations de mon cher camarade.
Le détective buvait sa quatrième tasse de café et n'avait pas encore desserré les lèvres depuis son apparition dans le living (exception faite d'une vague onomatopée qui, si ma mémoire est fidèle, ressemblait un peu à "grumpfeurk" et devait plus ou moins signifier "bonjour Watson, bien dormi ?").
D'ordinaire si soigné, Holmes offrait aux regards le triste spectacle d'un menton bleui de barbe et d'une paire de paupières gonflées comme des aérostats tout droit issus d'un roman de cet auteur français quelque peu farfelu: Jules Verne.
Ma propre apparence ne devait en rien déparer celle de Holmes et j'avais l'impression désagréable qu'un ver à soie en pleine séance de tissage avait élu domicile dans ma bouche.
D'ailleurs, je fus obligé de me contenter, en guise de breakfast, d'une demi-douzaine d'oeufs, quelques tranches de bacon, une ou deux saucisses, trois harengs, six crêpes au sirop d'érable, un morceau de stilton de taille moyenne, un reste de pâté en croûte et quelques toasts enduits de délicieuse marmelade d'orange.
Plus que toute autre chose, cette inhabituelle tendance à une frugalité quasi spartiate dit assez l'état déplorable dans lequel se trouvait mon organisme, habituellement si résistant.
- La prochaine fois, fit Holmes d'une voix caverneuse , je propose que nous nous livrions à une étude sur le Champagne. Avec ce dernier, il n'y a, paraît-il, aucun risque d'entendre les cloches de Westminster carillonner à l'intérieur de son crâne une fois les libations terminées.
- Vous me permettrez de douter, mon cher ami.
- Doutez, Watson, doutez. Nous nous livrerons à un test pas plus tard que demain soir. Il vaut mieux, aujourd'hui, nous contenter de thé et de café, accompagné à la rigueur d'une petite liqueur inoffensive vers la fin de l'après-midi. Un porto peut-être ?
- Je ne peux que vous approuver en ce qui concerne le programme de ce jour. Pour ce qui en est de la soirée de demain, je réserve ma décision.
Une demi heure après l'absorption de ma septième tasse de café, Mrs Hudson, échevelée et en nage (sachant qu'elle avait peu d'amis et pratiquement aucune occasion de s'amuser, Holmes lui avait charitablement proposé de partager notre expérience scientifique de la veille), introduisait une visiteuse.
Grâce au ciel, Holmes et moi avions eu le temps de faire un brin de toilette et, si nous n'apparaissions pas au mieux de notre forme, il faut admettre que nous avions, vaille que vaille, retrouvé figure humaine.
- Je suis Mrs James Philimore, énonça la jeune femme une fois installée sur le fauteuil réservé aux clients. Si je suis ici, M. Holmes, c'est parce que mon mari a disparu dans des circonstances incroyables, inimaginables, invraisemblables, fantastiques, inusitées...
Mon ami leva une main agacée et notre visiteuse interrompit sa litanie de synonymes.
C'était la plus jolie femme qui eut jamais franchit la porte de notre salon. En tout cas, la plus jolie depuis notre dernière cliente, Lady Grimpenmoor, probablement la plus belle femme offerte à mes regards experts depuis...euh...depuis la cliente qui l'avait précédée, je crois bien.
Sherlock Holmes alluma une cigarette et, à travers le rideau de fumée, considéra Mrs Philimore avec perplexité.
- Pourriez-vous nous faire, à mon ami Watson et à moi-même, un compte rendu circonstancié des évènements entourant la disparition de votre mari ? N'omettez aucun détail et laissez moi seul juge de ce qui, dans votre récit, présente ou non de l'importance.
- Mon époux est né à...
- Je vous en supplie, passez ce genre de détails sans intérêt.
-Mais, c'est vous-même qui... !?!?
- Encore une fois, laissez moi juge de ce qui est important et de ce qui ne l'est pas. La date de naissance de M. James Philimore ne présente, excusez-moi, guère plus d'intérêt, dans le cas qui nous occupe, que le temps de cuisson exact des oeufs à la coque. Parlez-moi, avec tous les détails nécessaires, de ce qui est lié à la disparition de votre mari. Quant au reste de sa biographie, ne vous en préoccupez pas.
- En bref, M. Holmes, mon mari a disparu alors qu'il cherchait son parapluie.
- Voila qui est bref en effet, chère Mrs Philimore. Ainsi que la plupart des représentantes du sexe faible, vous n'avez guère le sens de la mesure: c'est tout ou rien ! Ceci dit, des hommes, et plus particulièrement des hommes mariés, disparaissent de leur domicile à longueur de temps. On finit par les retrouver, le lendemain ou le surlendemain, une semaine plus tard dans les cas les plus graves, dans un pub quelconque ou sur un champ de courses. Le Dr Watson lui-même passe d'avantage de temps dans cette demeure, quand il n'est pas accoudé au bar d'un pub, plutôt qu'auprès de sa charmante épouse. Rien que de très normal dans tout cela.
- Je pense, M. Holmes, que les circonstances liées à la disparition de mon mari sont de celles qui sortent de l'ordinaire et ne peuvent manquer de vous intéresser.
- J'en accepte l'augure.
- Depuis quelques temps, mon mari semblait très préoccupé. Il passait beaucoup de temps enfermé dans son bureau et ne mangeait presque plus. Je lui trouvais, pour tout dire, un teint extrêmement pâle. Plus pâle encore que d'habitude. Il faut vous dire, M. Holmes, que mon mari est roux et que, en temps normal, son épiderme présente déjà la pigmentation très claire des gens arborant cette couleur de cheveux particulière. Bref, je m'inquiétais énormément quant à son état de santé. Hier après-midi, je l'entendais marcher de long en large dans son bureau tout en se parlant à lui-même. C'était effrayant, M. Holmes, littéralement effrayant. Prenant mon courage à deux mains, je me décidai à frapper à la porte et à l'enjoindre de m'accompagner pour une courte promenade au grand air. Arguant du fait que cela ne pouvait lui être que bénéfique de s'éloigner pour quelques instants de l'atmosphère confinée de son bureau. Il maugréa durant une minute ou deux mais finit par ouvrir la porte. D'après ce qu'il siffla entre ses lèvres blêmes, je compris simplement qu'il avait quelque chose d'extrêmement important à terminer. Toutefois il accepta de m'accompagner, davantage pour éviter de prolonger cet entretien qui lui pesait, à mon humble avis, que parce qu'il se rendait à la sagesse de mes arguments.
- Votre mari est-il une sorte de savant ? interrompis-je tandis que Holmes coulait vers moi un regard réprobateur. Avait-il une quelconque expérience en cours ?
- Pas vraiment, Dr Watson, mon mari était...est garçon de laboratoire à L'University College. Son travail consistait...consiste surtout à ranger les appareils ou à donner un coup de balai. Mais son père était pharmacien et son cousin est gardien au British Museum. On peut donc dire qu'il est plus ou moins le fruit d'une tradition familiale vouée à la science. Mais, James est un homme sans histoire, très calme, et nous nous entendons très bien malgré le fait qu'il soit plus jeune que moi d'une dizaine d'années.
- Poursuivez, Mrs Philimore, enjoignit Holmes à notre visiteuse.
- Nous étions à peine sur le seuil quand James fit demi tour et se dirigea vers la maison. Je lui demandai ce qui se passait et il me répondit en balbutiant qu'il avait oublié son parapluie. Après avoir jeté un regard vers le ciel sans nuage, je lui fis remarquer que nous n'aurions vraisemblablement pas besoin de cet instrument mais mon mari s'obstina et entra dans la maison tandis que je l'attendais devant la porte. Plusieurs minutes s'écoulèrent ainsi. Finalement, je retournai dans la maison à mon tour et je vis le parapluie de mon mari, accroché dans l'entrée, à sa place habituelle. Aucune trace de James. Je crus alors entendre un bruit en provenance de son bureau mais, une fois sur les lieux, je les trouvais vides de toute présence. Ainsi que le reste la maison, je pus m'en rendre compte après avoir passé cette dernière au peigne fin, selon l'expression consacrée. Mon mari avait tout simplement disparu.
- Existe-t-il une autre sortie que la porte principale devant laquelle vous avez attendu M. Philimore ?
- Non, M. Holmes.
- Il aurait pu se cacher quelque part et attendre que vous soyez partie en direction de son bureau pour filer en toute tranquillité.
- C'est toujours possible, bien sûr. Mais ce qui m'inquiète, M. Holmes, n'est pas tant la façon dont James a disparu que sa disparition elle-même, vous comprenez ? C'est tout de même mon mari après tout ! Je ne sais si vous pouvez comprendre mon sentiment car je suppose que vous-même n'avez pas de mari. Cependant, il m'a semblé que les circonstances de sa disparition étaient suffisamment étranges pour que je me permette de venir solliciter votre aide.
- Avez-vous prévenu la police, Mrs Philimore ?
- Bien sûr ! Mais ils m'ont dit qu'ils ne pouvaient rien faire pour le moment. Ils sont apparemment surchargés. Ils semblent surtout ne pas me prendre au sérieux et s'imaginer, tout comme vous il y a un instant, que mon mari a simplement fait une sorte de fugue pour aller rejoindre une autre femme ou des amis de beuverie.
- Êtes-vous bien sûre que ça ne soit pas le cas, Mrs. Philimore?
- Certaine !
- Qu'est-ce qui vous rend si affirmative ?
- Mon mari souffre d'une malformation du pancréas: il ne boit jamais d'alcool car cela le tuerait. Quant aux femmes...
Mrs. Philimore fit de la main un geste désinvolte.
- James n'est pas porté sur les femmes, M. Holmes. C'est un homme timide et rangé; son travail, sa collection de timbres, ses livres, voila tout ce qui l'intéresse.
Holmes souffla bruyamment un nuage de fumée en direction du plafond tandis que je notais frénétiquement tout ce que notre cliente racontait à propos de la disparition de son époux.
Prendre des notes de manière frénétique est une habitude que j'ai contractée depuis que je seconde Sherlock Holmes dans ses enquêtes.
Parfois, j' avoue qu'il m'arrive d'exagérer un peu: je me suis surpris (on ne sait jamais, après tout !) à prendre des notes pendant une visite du plombier et aussi le jour où Mrs. Hudson a frappé Holmes avec un poisson.
- Madame Philimore, fit soudain Holmes, je crains que vous ne revoyez jamais votre mari.
Notre cliente poussa un petit cri et, sans juger bon de nous prévenir de ce qu'elle avait derrière la tête, tomba évanouie sur le sol.
- Bravo pour la délicatesse, Holmes, félicitai-je mon ami.
- D'après ce que j'entrevois de cette affaire, Watson, je n'ai fait que dire la vérité à cette dame.
A défaut du flacon de sels sur lequel je ne parvenais pas à mettre la main, je fis respirer à l'infortunée créature un hareng rescapé du petit déjeuner.
- Vous n'êtes pas sérieux, M. Holmes ? demanda Mrs Philimore quand elle eut tout à fait repris ses esprits.
- On ne peut plus sérieux chère madame, hélas. Votre époux a disparu pour de bon. Il ne me manque qu'un élément pour pouvoir échafauder une théorie. Théorie audacieuse, certes, mais dont je crois profondément au bien fondé.
- Quel est cet élément ? demandai-je, impressionné par le ton solennel employé par Sherlock Holmes.
- Nous allons accompagner Mrs. Philimore chez elle, Watson. Une fois sur place, après avoir inspecté les lieux, je vous ferai part de ma petite théorie personnelle.
Quelques instants plus tard nous étions dans un fiacre, en route pour la demeure des Philimore.
Holmes, qui depuis quelques temps était victime d'une crise de paranoïa aiguë et s'imaginait, pour je ne sais quelle raison, que Moriarty avait survécu à l'épisode des chutes du Reichenbach, avait insisté pour que nous laissions passer deux cabs avant d'en héler un troisième.
Quand mon vieil ami était dans cet état d'esprit, il valait mieux ne pas le contrarier.
D'autant que, quelques jours plus tôt, Holmes avait faillit me boxer proprement lorsque je m'étais permis d'émettre de prudentes réserves quant à sa certitude d'un imminent attentat au camembert contre la personne du premier ministre.
Après un bref voyage à travers les rues populeuses, nous arrivâmes devant la demeure du disparu.
- Je vais jeter un coup d'oeil au hall, fit Holmes d'un air pensif. Ensuite vous me conduirez au bureau de votre mari, Mrs. Philimore.
Holmes inspecta les marches, puis le porte parapluies dans le hall.
- Voici donc le fameux objet que votre mari est revenu chercher malgré le beau temps. C'est un parapluie des plus ordinaires.
- Il s'agissait manifestement d'une excuse pour pouvoir regagner l'intérieur de la maison, fis-je remarquer.
- Bien observé, Watson. Vous progressez tous les jours. Un de ces quatre vous parviendrez à résoudre l'énigme des fréquents voyages de votre femme chez sa tante ! (NDT: en lisant ce texte non daté, retrouvé par un holmésien persévérant, au fond d'un tiroir de bureau, dans un club londonien fréquenté à l'occasion par Watson, le lecteur soucieux de chronologie va, une fois de plus, s'arracher les cheveux).
Mrs Philimore nous conduisit dans le cabinet de travail de son époux.
Sherlock Holmes s'y livra à son numéro habituel.
Sortant une loupe de sa poche, il examina la table, la bibliothèque, le tapis, les fauteuils, les fenêtres, les rideaux, la cheminée et même une vague imitation de vase persan posée sur le manteau de cette dernière. Bref, pour reprendre la formule utilisée un peu plus tôt par notre cliente, il passa la pièce au peigne fin.
Au bout d'un long moment, nous sursautâmes, Mrs Philimore et moi, en entendant Sherlock Holmes pousser un cri de triomphe.
- Et voila, s'exclama-t-il en français (par pur snobisme sans doute).
- Qu'avez-vous trouvé, M. Holmes ? demanda la maîtresse de maison.
- Exactement ce que je pensais trouver, répondit Holmes avec son agaçant laconisme habituel. Le fameux élément qui manquait pour que je puisse combler les vides de ma théorie.
Et, sous nos yeux ébahis, Holmes produisit une pile de vêtements froissés.
- Ils avaient été jetés pêle-mêle entre ce fauteuil et le mur, fit-il en guise d'explication.
- Mais, qu'est-ce que cela signifie ? m'écriai-je.
- Tout simplement, comme je le disais tantôt, que personne ne verra plus jamais M. Philimore: il est devenu invisible !
Notre cliente s'évanouit pour la seconde fois de la journée.

Le soir même, dans notre salon de Baker Street, Holmes et moi étions assis au coin du feu.
Mon ami avait sorti une bouteille de vieux cognac d'une armoire et nous y faisions honneur, ayant oublié nos promesses de tempérance qui, pourtant, ne remontaient qu'à quelques heures.
- Voudriez-vous m'expliquer toute cette affaire, Holmes? Je pourrais bien devenir enragé et, par exemple, tenter de vous faire manger cette babouche contenant votre tabac, si je ne parviens pas à y voir clair, en partie du moins.
Holmes sirota une gorgée de cognac et alluma, avec des gestes d'une lenteur exaspérante, un de ses pipes les plus puantes.
- C'est pourtant simple, Watson. Avez-vous entendu parler de mon ami HG Wells ?
- Le socialiste ? Le chantre de l'amour libre ? C'est un ami à vous ? Voila qui est fort de café !
- "Ami" est sans doute un terme excessif, je vous le concède. Disons que c'est une connaissance. Quoiqu'il en soit, il se trouve que nous avons dîné ensemble il y a une quinzaine de jours et que Wells m'a raconté une histoire étrange.
- Quel rapport avec notre affaire ?
- Soyez patient, mon ami. C'est très agaçant, cette manie que vous avez de vouloir à tout prix mettre les boeufs avant la charrue...ou la charrue avant les boeufs, je ne sais plus car les métaphores agricoles n'ont jamais été mon fort. Or donc, Wells m'a parlé d'un savant, un type un peu...comment dire ?...original ?
- Un cinglé, quoi !
- Non, non, Watson, pas un cinglé ! Un esprit brillant mais excentrique. Il s'agissait en fait d'un scientifique nommé Griffin. Après diverses recherches, dont je vous passerai les détails mais qui étaient basées sur la réfraction des rayons solaires, le susnommé Griffin avait trouvé le moyen de se rendre invisible. Rien que ça ! En gros, il s'agissait, sans changer aucune des propriétés de la matière, de réduire l'indice de réfraction d'un corps solide à celui de l'air. Le cerveau de notre génie n'a pas vraiment tenu le choc, c'est le moins que l'on puisse dire, et il s'est mis à semer la terreur dans la région d'Iping. A sa mort, les notes de Griffin, le fruit de ses recherches, ont été volées par une sorte de vagabond nommé Thomas Marvel, qui avait aidé notre homme invisible à échapper à la fureur des villageois. N'étant point scientifique, Marvel est allé trouver HG Wells, qu'il connaissait de réputation, pour lui remettre lesdites notes. Après quelques discussions, les deux hommes ont décidé d'un commun accord de les publier. Quand je l'ai rencontré, il y a quinze jours, Wells mettait un point final à une version écrite de l'histoire de Griffin, quelque peu romancée mais assez exacte d'un point de vue scientifique. Pour autant que je puisse en juger du moins: ainsi que vous le savez, Watson, mes connaissances scientifiques, pour approfondies qu'elles soient dans certains domaines, sont des plus hétéroclites.
- Mais enfin, comment ce tissu de calembredaines a-t-il pu vous faire songer au cas de M. Philimore... et réciproquement ?!?
- Il vous faut savoir Watson, que l'invisibilité de Griffin (qui,soit dit en passant, était roux lui aussi) s'est établie progressivement. Dans un premier temps, à l'instar d'un albinos, il est devenu excessivement pâle , presque...oui, presque translucide. Or, Mrs. Philimore elle-même nous a dit que son mari devenait lui aussi, de semaine en semaine, de plus en plus pâle
- Un indice bien mince, Holmes !
- Je l'avoue mais...vous connaissez mon vieux principe ! Une fois que tout ce qui relève du possible a été éliminé, ce qui reste, serait-ce l'impossible, doit être la vérité !
- Soit ! Mais comment Philimore a-t-il eu accès aux notes de Griffin ?
- Il est garçon de laboratoire à l'University College et, d'après ce que ce vieux Wells m'a raconté, c'est précisément là bas que Griffin a débuté ses recherches. On peut supposer que Philimore, intrigué par les expériences de ce curieux personnage, l'a espionné, a peut-être copié ses notes pendant qu'il avait le dos tourné, ce genre de choses. Personne ne prête attention à un garçon de laboratoire. De toutes façons, ce détail importe peu. Le fait est qu'il a suivit les traces de Griffin et s'est rendu invisible à sont tour.
- Mais...euh...pourquoi ?
- Pour pouvoir disparaître, voyons !
- Très amusant, Holmes ! Mais encore ?
- Pour l'aventure , Watson, que sais-je ?!? Pour fuir une vie étriquée, une femme laide...
- Vous êtes fou, Holmes ! Mrs Philimore est la plus jolie femme que j'aie jamais vu !
- C'est exactement ce que vous dites de toutes les femmes, Watson !!! J'en suis à me demander comment Mrs Hudson a, jusqu'ici, échappé à votre empressement. Mais, cessez de m'interrompre. Il est évident que Philimore, enfermé dans son bureau depuis des semaines, était sur le point de réussir son expérience lorsqu'il fût dérangé par son épouse. De mauvaise grâce, il accepta de la suivre pour une petite promenade mais se ravisa aussitôt. Sous le premier prétexte venu, il retourna dans la maison, se réfugia dans son bureau, se déshabilla et... pfuiiit.
- Pfuiiiiit ?
- Il a disparu, Watson !
- Cette histoire est parfaitement idiote, Holmes !
- Elle n'en est pas moins vraie ! répondit sèchement Holmes avant de me tourner le dos pour s'emparer de son violon.

J'aimerais pouvoir écrire que c'est de cette façon que le cas de M. James Philimore a trouvé une conclusion plus ou moins digne mais je dois à la vérité d'ajouter que l'affaire a connu un épilogue extrêmement surprenant.
Quelques mois plus tard, l'ancien garçon de laboratoire, bien visible, a été retrouvé dans la mansarde sordide qu'il partageait avec une chanteuse de beuglant. Une créature qui, si j'en crois la photographie qu'il m'a été donné de voir, était une des plus belles femmes que... enfin, soit !
Lorsque Sherlock Holmes demanda à le rencontrer, M. James Philimore raconta toute son histoire. Celle-ci peut se résumer de la façon suivante: quand sa femme, rongée par l'inquiétude, avait frappé à la porte du bureau de M. James Philimore, ce dernier, à bout de nerfs, se préparait à s'enfuir par la fenêtre, n'emportant, dans sa hâte, que quelques vêtements de rechange. Il n'eut que le temps de cacher ceux-ci entre le fauteuil et le mur avant de suivre, je cite, sa "mégère d'épouse". Le seuil à peine franchi, il improvisa rapidement un plan. Balbutiant de vagues paroles à propos d'un parapluie oublié, il retourna dans la maison, se cacha dans un placard donnant sur le hall d'entrée et, au moment où sa femme partit à sa recherche dans le cabinet de travail , il fila rejoindre sa maîtresse.
Après cet épisode, il me faut l'avouer, mon ami ne fit plus jamais allusion au cas de M. James Philimore. Pas plus, d'ailleurs, qu'à l'hypothétique attentat au camembert contre la personne du premier ministre.



---

© Société Sherlock Holmes de France
Toute reproduction interdite