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Accueil » Fictions » L'Homme du Devonshire
par
Jean-Claude Mornard
Ses autres fictions
L'Homme du Devonshire Octobre 8, 2007
Illustrations © Lysander


Christopher détestait conduire dans l'obscurité.
Et il détestait la campagne.
Conduire en direction d'un bled perdu dans le Devonshire, en cette saison durant laquelle la nuit tombait excessivement tôt, correspondait à son idée de l'enfer.
Fallait-il que le but du voyage en vaille la peine .
Fallait-il que ce salaud se soit montré persuasif.
Pourquoi un salaud, d'ailleurs ?
Le gars s'était montré des plus correct lorsqu'il lui avait téléphoné, la veille.
Un type tout à fait poli, avec un soupçon d'accent étranger, français peut-être ? Christopher n'était pas très doué pour situer les accents. En fait, il n'était pas très doué pour quoi-que ce soit. Tout le monde était d'accord sur ce point: sa mère l'avait dit et répété quand il était gamin, ses profs l'avaient dit et répété et même Judith l'avait dit et répété.
A force, Christopher avait fini par le croire.
En tout cas, c'est ce qu'il se disait pour se rassurer, dans les moments de déprime. La vérité est qu'il arrivait bien tout seul à être un loser. C'était un genre de self made man dans cette spécialité.
La faute au paternel peut-être ? Un peu quand même.
Ce salaud (lui, il méritait bien cette épithète) s'était tiré quand Christopher avait 12 ans. Au grand soulagement de tout le monde. Maman avait été soulagée (quelle femme rêve de se faire tabasser avec autant de violence que de régularité à la fin de chaque match de foot ?), Frank avait été soulagé ( à ce propos, que devenait-il Frank ? Depuis qu'il avait installé son cabinet dans le nord, Christopher n'avait plus guère de nouvelles.) et, bien sûr, Frances avait été soulagée (aucune fillette ne rêve d'un père aux mains tentaculaires et à la bouche ventouse, non ?)
Christopher s'imaginait souvent en train de balancer son poing dans la tronche du vieux, lui faisant éclater le nez et toutes les dents. Pas de détail. Du gros oeuvre. Ca ne le soulageait pas. En général, quelques verres de bourbon et ça lui passait. D'autant que le vieux devait être mort à l'heure actuelle, pas vrai ? En fait, Christopher n'en savait rien. Et il ne voulait rien savoir.
La dernière fois qu'il l'avait vu, c'était dans un bar de Soho, peu de temps avant sa rencontre avec Judith.
Comme d'habitude, le vieux était beurré comme un scone. Et, comme d'habitude, il s'agitait autour d'une serveuse qui avait connu des jours meilleurs (encore qu'il faille reconnaître que, nonobstant la moustache, elle était encore présentable) et repoussait les avances du vieux avec flegme.
Christopher avait serré les poings et hésité un long moment, caressant l'idée d'emmener le vieux (qui, bien sûr, ne l'avait pas reconnu: déjà, quand il était encore son père, c'est à peine s'il le reconnaissait) faire un tour sur les rives de la Tamise et de le balancer à l'eau. Ni vu, ni connu.
Mais il avait préféré ficher le camp et aller boire ailleurs. Il y a dans la vie des moments comme ça, très rares, où l'on se montre raisonnable.
Le vieux n'aurait pas aimé Judith.
Christopher ne savait pas d'où il tenait cette certitude mais il n'avait aucun doute là dessus: le vieux n'aurait aimé aucune de ses petites amies. Aucune. Ce qui ne l'aurait pas empêché d'essayer de les sauter. On ne change pas sa nature. On ne change pas une équipe qui gagne. On ne change rien du tout, en fait.
La preuve: avant de s'embarquer pour le Devonshire, Christopher s'était arrêté dans un pub et avait éclusé trois Guinness. Coup sur coup, à la hâte, comme au bon vieux temps, comme si sa vie en dépendait. Et, pour ce qu'il en savait, c'était peut-être le cas.
Pourtant, chaque fois qu'il promettait à Judith de laisser tomber l'alcool, il était sincère.
Sincère quand il se levait au milieu de la nuit, réveillé par ses propres ronflements (ou, parfois, par leur absence), et trouvait Judith installée sur le canapé. Sincère quand il avalait, à même le robinet, des litres d'eau pour chasser le goût de mort qui campait sur sa langue.
Quand il se précipitait aux toilettes, les intestins tordus par la douleur, dans l'espoir de chier toute sa culpabilité.
Quand ses mains tremblaient et que la sueur lui collait la chemise au dos.
Quand sa voix s'égarait dans les basses.
Quand ses yeux larmoyaient.
Quand il avait peur. Peur de quoi au juste ? La mort, la vie, tout ça ? Peur de ressembler au vieux ? Allez savoir.
En tout cas, bien qu' omniprésente, la peur de perdre Judith n'était pas en tête de liste. Il l'aimait. Il l'aimait autant qu'un être humain (rectification: un être humain imbibé comme une éponge en quasi permanence) peut en aimer un autre: un peu moins que soi-même, dans les rares moments, flamboyants et irréels, où l'on s'aime. Beaucoup plus que "les autres" ( la mère, Frank, Frances et les quelques collègues de boulot avec lesquels on partage un verre à l'occasion). Mais, surtout, terriblement plus que soi-même dans les moments où l'on se déteste. Où l'on se raserait de dos si la chose était possible. Moments qui, tout bien considéré, constituent l'essentiel de la vie, non ? En tout cas, de la vie en dehors des pubs.

Histoire de chasser toutes ces pensées (qui finissaient par lui donner soif !), Christopher se concentra sur la conduite de sa petite Subaru . "Putain de bagnole étrangère!" aurait-dit le vieux. Les mots "putain de" et "étranger" allaient souvent de pair quand le vieux en faisait usage (c'est à dire très, très, très souvent).
Il aperçut une station service et arrêta la voiture afin de faire le plein.
En allant payer dans le night-shop éclairé au néon, il attrapa au passage un pack de quatre bières dans un frigo.
Silencieusement, il indiqua aussi un paquet de Barclay et une barre chocolatée à la petite vieille assise derrière sa vitre blindée.
Il lui sembla percevoir un regard réprobateur quand la vieille femme lui rendit la monnaie.
- Vous voulez ma photo, Mère-Grand ?
- Je ne vois pas ce que vous voulez dire, jeune homme.
- Vous semblez désaprouver ma façon de m'alimenter, je me trompe ?
- Je ne vois pas ce que vous voulez dire, jeune homme.
- Un peu comme ma mère. D'ailleurs, vous lui ressemblez un peu.
- Je ne vois pas ce que vous voulez dire, jeune homme.
- Le disque est rayé, hein ? Z'avez peut-être peur que je vous braque ? Pas d'inquiétude: je bois, je fume, je me nourris de cochonneries mais, ahahah, chuis un gentil garçon.
- Je ne vois pas ce que vous voulez dire, jeune homme.
- Ouais, c'est ça.
Il sortit, mâchonna la barre chocolatée, remonta dans sa voiture, décapsula une bière, logea la bouteille entre ses cuisses et demarra en trombe.
- De quoi, j'me mêle ? fit-il à voix haute.
Au bout de quelques kilomètres, Christopher fut surpris par la sonnerie de son téléphone portable.
Il s'agita pour le pêcher au fond de la poche de sa veste, renversa la bouteille et jura.
- Salut Chris, fit une voix aussi fraiche que la mousse de la première bière matinale.
- 'lut Judith, qu'est-ce qui se passe ?
- Rien, je voulais juste savoir si tu étais bien arrivé.
- Pas encore. Me reste une quarantaine de miles.
- J'aime pas trop cette histoire, Chris.
- Tu vas pas remettre ça, Jud !?! Vous, les femmes, z'êtes méfiantes comme des...comme des... chais pas, moi... comme des femmes, quoi !
- Quand même. Ce rendez-vous dans le trou de balle de l'Angleterre, c'est bizarre, non ? Le gars n'aurait pas pu te rencontrer en ville ?
Christopher retint un renvoi acide et lutta contre l'envie de décapsuler un autre bière. Mais Judith aurait entendu (et reconnu) le bruit caractéristique.
- Je te l'ai dit: une édition originale du "Chien des Baskerville", en parfait état, on ne promène pas ça sous son bras. Surtout que le type n'est pas sûr que je vais l'acheter et doit avoir d'autres gogos dans le colimateur. Le bouquin est sûrement dans un coffre ou quelque chose de ce genre, au fond de sa lugubre barraque du Devonshire.
- Ca me sidère, cette passion pour Sherlock Holmes. Ca te ressemble si peu...
- Pitié, Jud ! Pas encore cette discussion! (Un silence des deux côtés de la ligne) J'te laisse, il faut que je fasse gaffe...tu sais que j'ai horreur de rouler dans le noir.
- T'as une drôle de voix, fit Judith avant que Christopher n'eut le temps de couper la communication.
- Chuis un peu fatigué, c'est tout. Je te l'ai déjà dit.
- C'est pas ça, tu as cette voix qui...
Christopher hurla presque.
- T'en as jamais marre de me surveiller, de noter mes moindres faits et gestes, les moindres inflexions de ma voix ? J'ai rien bu, si tu veux le savoir ! Chuis sage comme un petit mouton, j'aurai droit à mon lot de jouets à Noël ! Tu veux quoi ? Hein ? M'attacher un fil à la patte ? M'empailler et me placer près de la cheminée ? Ce serait cool, non ? Plus besoin de m'espionner partout où je vais, hein ? Et puis, m...! Tu veux vraiment savoir ? J'vais pas chez ce mec qui me propose cette foutue édition originale: chuis chargé comme une mitrailleuse, j'me suis enfilé vingt ou trente bières et il me reste un pack de quatre à écluser. Et puis, j'oubliais, y'a des femmes à poil tout autour de moi dans la bagnole, des strip-teaseuses et aussi quelques actrices porno. On va s'envoyer en l'air comme des bêtes pendant que tu te tapes l'inspecteur Barnaby à la télé ! Ca te va ?
- C'est pas ce que je voulais dire, Chris, mais tu sais que...
- J'en ai marre, Judith ! J'en ai vraiment marre de tes saletés de soupçons ! J't'ai dit que j'boirai plus et je boirai plus! Tu pourrais pas, pour une fois, une seule fois, me faire confiance, non ? Tu préfères me traîter comme une merde ! Comme les autres, comme...comme le vieux ! En fait, tout ça, c'est ta faute...
Christopher s'interrompit quand il se rendit compte que Judith avait coupé la communication.
- Salope, marmonna-t-il entre ses dents. Pas même foutue de me faire confiance. Une fois. Rien qu'une fois.
Il se pencha en avant afin de ramasser la bouteille renversée avant qu'elle ne roule sous une des pédales, frein ou accélerateur. Ensuite il baissa la vitre, jeta le cadavre dans la nuit et décapsula une autre bouteille.
"Ca me sidère, cette passion pour Sherlock Holmes. Ca te ressemble si peu"
Qu'est-ce qu'elle en savait, cette conne ?
Franchement. Elle croyait le connaitre mais, au fond, elle ne savait rien de lui. Rien du tout . Ces femelles sont bien toutes les mêmes. Elles nous voient dormir, elles nous voient pleurer à la fin de Casablanca, elles savent qu'on pète quand on pisse le matin, elles savent qu'on arrive pas à se démerder avec une fourchette à poisson, elles savent qu'on aime pas les épinards et, du coup, elles croient nous connaître.
Conneries, tout ça.
Christopher changea de vitesse et, d'une seule lampée, éclusa une bonne moitié de sa bière.
Sherlock Holmes et lui, c'était une vieille histoire.
Le détective et son ami Watson avaient bien aidé Christopher à passer un cap plutôt duraille, en cette époque pas si lointaine où les coups de ceinture volaient bas dans la maison familliale.
Le 221 b Baker Street était un havre où même le vieux ne pouvait l'atteindre.
Parfois, au fond de ses draps, Christopher rêvait que le Chien des Baskerville existait réellement. Qu'un de ces quatre, le molosse allait s'embusquer sur le chemin que prenait le vieux pour rentrer du pub, surgir d'un fourré et bouffer le vieux, lentement, en gourmet, pour faire durer le plaisir (et, surtout, la souffrance du vieux).
D'autres fois il aurait voulu disposer d' une vipère des marais et la glisser la nuit dans la chambre du vieux. Nuit après nuit, jusqu'à-ce qu'elle finisse par le mordre. C'était fatal, mathématique.
A défaut il se serait même contenté des fléchettes empoisonnées et de la sarbacane utilisées par Tonga dans "Le signe des quatre". Fiuuuut ! Plof ! Adieu le vieux.
Devenu adulte, Christopher avait continué de s'intéresser au détective de Baker Street. Mais il n'avait jamais adhéré à un de ces clubs de passionnées qui sont légion de par le monde.
Robert, un collègue de boulot (un gros rouquin au visage couvert de cicatrices d'acné et qui souffrait de flatulences incontrôlables) avec lequel il partageait quelques bières à l'occasion ( en d'autres termes, à peu près tous les soirs) faisait partie des "Rats Géants de Sumatra" ou quelque chose de ce genre. Il avait déjà essayé de l'entraîner dans son sillage, acceptant même de le parainer. Mais Christopher avait toujours refusé. Pas envie de partager. Ni de recevoir, ni de donner. Sherlock Holmes, c'était à lui et à lui seul. Probablement la seule chose qui soit vraiment à lui d'ailleurs.
De temps à autres, pourtant, il surfait sur différents sites web consacrés à Sherlock Holmes. Postait parfois un message ou deux. Rien de bien astreignant.
C'est comme ça qu'il avait fait la connaissance de ce mec du Devonshire qui voulait vendre son édition originale du "Chien".
Il décapsula une troisième bière.
L'horloge du tableau de bord indiquait 20h30.
Heureusement, le mec du Devonshire avait proposé de l'héberger pour la nuit.
Reprendre la route le soir même aurait été au dessus de ses forces.
Les phares de la Subaru balayèrent enfin un panneau indicateur sur lequel était inscrit le nom du bled du Devonshire où créchait le mec du Devonshire.
- Pas trop tôt, marmonna Christopher d'une voix pâteuse.
Il sortit de sa poche le petit plan qu'il avait griffonné au dos d'une serviette en papier, d'après les renseignements que le mec lui avait donnés par téléphone.
Suivant ce qu'il avait noté, il tourna à droite après l'auberge ( "The Wolf and the Lamb"), roula durant cinq minutes en direction du nord, laissant le village derrière lui, tourna à gauche et engagea la voiture sur un petit chemin pas trop bien entretenu, roula encore sur une distance de deux miles environ et arriva enfin aux "Ormes".
"Les Ormes", un nom pas du tout prétentieux et, surtout, très original pour une propriété entourrée d' ormes.
Christopher coupa le moteur et considéra la grosse bâtisse lugubre qui se dressait dans la nuit du Devon.
- Bienvenue à Baskerville Hall, ricana-t-il avant de décapsuler la dernière bière et de la boire d'un trait.
Il rota, s'extirpa de la voiture et alluma une cigarette en se dirigeant vers l'imposant portail de l' imposante barraque.
Comme d'habitude, c'étaient des cigarettes mentholées. Il ne savait plus trop ce qui avait pu lui faire croire, à un moment donné, que l'odeur des cigarettes à la menthe camouflait les relents d'alcool (quelle ineptie!) mais il avait gardé l'habitude d'en fumer (" des cigarettes de pédé!" aurait dit le vieux. "Pédé" étant à peu près au même niveau qu' "étranger" dans son échelle de valeurs...peut-être un peu plus bas encore, si tant est que ça soit possible).
Christopher entendit, à peu de distance, quelque-part derrière la maison selon tout vraissemblance, les aboiements d'un chien. C'étaient des cris féroces et lugubres à la fois .L'impression générale qui se dégageait de ce concert d'aboiements était une sorte de grande tristesse mêlée d'une rage froide et meurtrière . Un peu comme si le clebs était un croisement entre la mélancolie d'uns espèce de Heathcliff canin et les instincts criminels d'un Stapleton à quatre pattes.
Il souhaita vivement que la bestiole soit attachée solidement et, écrasant la cigarette mentholée sous son talon, sonna à la porte des "Ormes", caressant l'espoir que son hôte avait prévu quelques bonnes bouteilles. Whisky, gin, vodka ou tout ce qu'on veut sauf du pinard millésimé à la mords-moi le noeud.
A son deuxième coup de sonnette, la porte s'ouvrit sur un homme d'une soixantaine d'années, petit et replet, au crâne dégarni, auréolé de quelques volutes de cheveux blancs.
- Soyez le bienvenu dans ma maison. Entrez librement et repartez de même, en abandonnant derrière vous un peu du bonheur que vous avez apporté.
Chirstopher ricana.
- Bonsoir comte Dracula.
- Vous connaissez vos classiques, mon ami.
- Manquerait plus que ça !
Le petit homme rit à son tour.
- Entrez, entrez, il ne fait pas chaud.
Christopher s'essuya les pieds et pénétra dans la maison.
Il suivit son hôte, à travers un hall lugubre et des escaliers branlants, jusqu'à un confortable salon-bibliothèque, situé au premier étage.
Un feu brûlait dans une cheminée de taille impressionnante.
Sur une table dressée, se trouvaient deux verres et une bouteille de vin d'apparence vénérable.
- Et merde! pensa Christopher. Du vin ! Faudra s'en contenter mais vivement le retour au monde civilisé.
Son hôte lui souriait d'une manière qui parut un peu étrange à Christopher, un peu trop insistante, un peu trop figée. Bizarre.
- Installez-vous, fit l'homme du Devonshire. Un bon verre de vin vous remettra d'aplomb. Il vient directement de ma cave, c'est une excellente cuvée.
Suivit un nom et une année que Christopher n'enregistra pas.
- Vous avez fait bon voyage ?
- Comme ça.
Christopher laissa errer son regard à travers la pièce. Il éprouvait une sensation curieuse. Indéfinissable. Comme si quelque chose n'était pas à sa place.
- Comment trouvez-vous le vin ?
- Honnêtement, je ne suis pas un grand amateur de vin. Je suppose qu'il est très bon mais, sans abus, n'auriez-vous pas une bouteille de whisky qui traînerait ?
- Mon Dieu, je suis impardonnable. Bien sûr que j'ai du whisky, et de la vodka, et du gin. Je dois même avoir, quelque part, de l'alcool de poire en provenance directe de Suisse. C'est un cousin qui me l'a offerte.
Suisse ! Bien sûr ! Ce type était d'origine suisse ! C'était ça, le mystérieux accent que Christopher n'avait pas réeussi à identifier par téléphone.
- Le whisky fera très bien mon affaire.
- Soda ? On the rocks ? Sec ?
- Sec, bien sûr.
- Oui, bien sûr. J'aurais dû y penser.
Christopher n'aurait pu dire si le petit homme était sarcastique ou s'il avait fait cette remarque sans arrière pensée, machinalement.
A tout hasard, il retint la réplique assassine qui lui montait aux lèvres. Des fois, faut faire gaffe. Pour changer.
- Voilà, Whisky sec. Du Loch Lomond de douze ans d'âge. Vous me direz des nouvelles de son petit goût de tourbe.
- A n'en pas douter.
Christopher vida son verre d'un trait.
- Plus qu'honnête, acquesca-t'il.
- Merci pour ce compliment sincère.
Christopher tendit d'autorité la main vers la bouteille et se servit un second verre.
- Et si nous en venions à notre affaire ?
- Bravo, j'aime les hommes...
- Houlà ! Vous frappez à la mauvaise porte, mon p'tit père !
- J'aime les hommes qui ne tournent pas autour du pot, voulais-je dire !
Le petit homme replet se leva, s'approcha d'une étagère et en ramena un mince volume.
- Voilà, dit-il en tendant, toujours avec cet étrange sourire, le livre à Christopher.
Ce dernier, de surprise, faillit lâcher son verre.
- Euh...il doit y avoir une erreur, mon compère. Ou alors vous vous fichez de moi ? C'est une vulgaire édition en paperback qui ne doit pas dater de plus d'une dizaine d'années !
L'homme du Devonshire feignit l'étonnement.
- Non, sans rire ?
Pour une raison ou pour une autre, c'est à cet instant précis que Christopher compris ce qui l'avait intrigué dans l'agencement de la pièce et du manoir en général. En tout cas, de ce qu'il en avait vu.
Nulle part, on n'y trouvait trace de la passion de son hôte pour Sherlock Holmes (mais le petit homme était-il vraiment son hôte ? Il commençait à évoquer à Christopher l'image d'un geôlier plutôt que d'un hôte, un geôlier qui aurait présenté une vague ressemblance avec Le Vieux) . Pas la moindre affiche de film, pas le moindre portrait dédicacé de Basil Rathbone ou de Peter Cushing, pas la moindre vitrine ornée de Sherlockonneries, pipe, violon, deerstalker, gadgets en tout genre. Pas le moindre signe extérieur, en bref, de ce qui caractérise souvent l'habitat d'un holmésien.
- Il doit, en effet, y avoir une erreur ! fit l'homme, toujours souriant. Mais je vais arranger ça tout de suite. Pour cela, excusez-moi, j'aurai besoin de votre téléphone portable. Je crains que le mien soit hors d'usage et il y a des problèmes avec la ligne fixe.
Trop hébèté pour avoir une autre réaction (quelle réaction, d'ailleurs ?), Christopher sortit le portable de sa poche et le déposa sur la table.
- C'est sûrement Mrs Lowe, ma femme de charge, qui a rangé le livre ailleurs. A cette heure elle est rentrée au village, je vais probablement pouvoir la joindre chez elle.
- C'est sûrement ça, maugréa Christopher en remplissant un nouveau verre de whisky.
Sa tête commençait à tourner, il se sentait vaguement nauséeux et avait la sale impression que ce n'était vraiment pas le moment de perdre ses moyens.
Malgré ça, il éclusa le whisky et remplit le verre derechef.
L'homme du Devonshire s'empara du portable et, posément, le jeta au sol et l'écrasa à coups de talon.
- Voilà une bonne chose de faite, dit-il d'un ton doucereux.
- Vous...vous êtes complètement malade ?!? s'étrangla Christopher qui délaissa son verre pour boire une très longue rasade de whisky directement à la bouteille.
- Malade ? Pas du tout, chère petite merde ignoble.
Plus nette que si elle était projettée sur un écran de cinéma, l'image du Vieux flotta un moment devant les yeux de Christopher.
Accompagnée d'une envie de meurtre. Une envie sauvage, irrépressible, folle...déraisonnable ?
- Vous êtes surpris, cher petit connard ? Je comprends parfaitement. Cette édition en paperback n'est pas à votre goût ? C'est pas comme le whisky alors ? Je vois que vous avez vidé la bouteille, chère lopette d' ivrogne de merde. Vous désirez peut-être autre chose ? La vodka vient directement de Pologne. Elle est au piment. Seulement, je vous préviens qu'elle a un effet aphrodisiaque. Je ne voudrais vraiment pas que vous soyez pris d'une envie subite de me sodomiser, cher immondice.
Christopher serra les poings et se leva.
Il voulut marcher sur l'homme du Devonshire mais ses jambes se dérobèrent sous lui.
- Pauvre petite ordure ! Vous avez un certain coffre, il faut le reconnaître, comme tous les ivrognes. Mais, là, je crois que vous avez dépassé la dose. Pas de vodka, alors ?
Péniblement, Christopher tentait de se remettre debout. Il saisit un des pieds de la table mais, malgré ses efforts, retomba lourdement.
Alors comme ça, cette conne de Judith avait raison de se méfier ?
Elle sera contente.
Et le Vieux, il avait raison aussi le Vieux ?
A quel sujet d'abord ?
Fait soif ici, non ?
Et c'est qui, ce gnôme doucereux ?
Envie de gerber !
Ca doit être la barre chocolatée !
Saleté de barre chocolatée !
Faut faire gaffe avec le chocolat et le foie !
Médecine ! Quelle idée de faire médecine, Frank ?!? Avec ta grande gueule et tes longs bras, t'aurais fait un avocat du tonnerre !
Et toi, Frances, t'es toujours avec ce mec ? Comment déjà ? Ce gars avec des favoris hirsutes qui t'a fait quatre gosses, ce gars avec un accent cockney, ce gars qui adore le foot, comme le Vieux.
Est-ce qu'il te tabasse, à propos ?
Et ce type du Devonshire, est-ce qu'il est costaud malgré son apparence ?
Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de l'écraser comme un genre d'insecte ?
Sproutch.
Salissant mais éfficace.
- Prenez mon bras, cher fils de truie, je vais vous aider à vous asseoir sur ce canapé, là bas. Vous pensez pouvoir y arriver ? Vous pouvez peser sur moi de tout votre poids, allez-y, je suis plus fort que j'en ai l'air. Je suis même un sportif accompli. Voilà, nous y sommes, bravo, bel effort, je suis fier de vous, chère vomissure.
Canapé.
Ca tangue.
Y'a du roulis.
Fait soif ici, non ?
Pourquoi diable ce film, Titanic, a-t-il eu autant de succès? C'était un belle purge. Et cette envie de gerber qui ne passe pas.
Avez-vous emporté votre revolver, Watson ? Non ? Et bien c'est une belle connerie ! Je ne vous félicite pas ! On en aurait eu bien besoin sur ce coup-là.
La lecture, c'est bon pour les pédés. Les pédés qui roulent en voiture étrangère !
Alors, Frances, est-ce qu'il te tabasse ? Hein ? Le mec aux favoris hirsutes ?
Rien bu, Jud ! Rien du tout ! Pas une goutte ! Juré, craché ! Pas même un dé à coudre de gin ! Rien !
Fait soif ici, non ?
- Tenez!
Le petit homme doucereux tendait un verre de vodka à Christopher.
Ce dernier, comme d'hab, le vida d'un trait.
- Ca fait du bien, pas vrai ? Bon, à présent que nous avons fait connaissance, je vais vous expliquer ce que vous faites ici. Ca vous plairait ? C'est tout de même plus agréable de comprendre le pourquoi des choses, n'est-ce pas, chère petite saleté ? Ceci dit, je ne veux pas vous influencer. Le choix vous appartient. Si vous préférez crever sans savoir pourquoi, libre à vous. Je puis vous assurer que je ne vous en voudrai pas. Pas du tout. Pas le moins du monde. Alors, Watson, vous voulez des explications ou pas ? Ahahah ! Comment ? Désolé mais je ne comprends rien de ce que vous dites ! Articulez, cher merdeux ! Un petit effort ! C'est ça, c'est ça. Ca vous fera du bien de vomir, ne vous gênez pas. C'est un peu dommage pour votre chemise mais, de toute façon, elle est tout à fait hideuse, non ? Un choix de votre femme, je suppose ? Les femmes et les chemises c'est une longue et triste histoire. Un peu comme les femmes et les cravates . Mon dieu ! Vous voyez celle-ci ? Une horreur n'est-ce pas ? Regardez-moi ces motifs ! Et ces couleurs ! Un cadeau de mon épouse, inutile de le spécifier. Mais, comme je suis un homme plutôt prévenant, je la porte, cette cravate. Et vous devriez voir le sourire de ma femme, chère saloperie, quand j'arbore cette monstruosité. Encore un verre de vodka ? Oh, et puis, prenez donc la bouteille.
Christopher ne se fit pas prier. Curieusement (quoique: ça se discute) l'absorbtion massive de vodka sembla lui rendre un semblant de lucidité.
- Qu'est ce que vous me voulez exactement, M. Machinchose ?
- Tiens ? Ca parle à nouveau. N'en profitez pas pour m'interrompre sans cesse, j'ai horreur de ça ! Mais, je crois que mes craintes sont infondées: vous êtes un garçon poli, n'est-ce pas, chère petite merde de chien ? Où en étais-je ? Ah oui ! Les cravates ! Et bien, nous avons fait le tour du sujet, je pense. A moins que vous ne désiriez ajouter quelque chose ? Non ? A votre aise. Le plus important, à mon sens, est que vous sachiez pourquoi vous allez mourir ici, cette nuit, dans cette vieille masure lugubre qui a l'air d'être sortie d'un de ces contes pour adolescents attardés que vous affectionnez tant. A ce propos, j'aimerais que vous m'expliquiez cette fascination pour ce personnage somme toute assez ridicule, avec sa casquette, sa pipe, et tout ce fatras de bêtises qui devaient déjà sembler démodées à l'époque de Victoria Regina. Je n'ai jamais compris comment cet antipathique gentleman et ses enquêtes sans intérêt ont passionné le public à ce point. Parlez-moi d'un bon John Grisham ou...
- De la merde ! Filez-moi une autre bouteille !
- Tsss, tsss,tsss ! J'aurais pourtant juré que vous étiez bien élevé ! Et voila que vous m'interrompez alors que je vous ai aimablement demandé de ne pas le faire. Ce n'est vraiment pas très gentil... en plus d'être un signe évident de mauvaise éducation ! Je vous préviens pour la seconde et dernière fois: ne m'interrompez pas ! Sinon, je me verrai dans l'obligation de vous faire sauter toutes les dents avec ce marteau. Ou alors de vous briser certaines articulations, dans la grande tradition de Misery. Vous avez vu ce film ? Ou lu le bouquin de King ? Mais non, suis-je bête, vous ne lisez que les indigentes aventures de Sherlock Holmes.
Christopher vit le marteau qui, pour une raison évidente (distillée à base de pommes de terre), avait jusque là échappé à son attention.
Il se redressa au prix d'un effort quasi surhumain.
Mais, vif comme l'éclair, le petit homme lui décocha un coup de marteau, d'une incroyable violence, sur l'épaule droite.
Un bruit écoeurant se fit entendre.
Christopher hurla.
La douleur était fulgurante.
Il s'écroula, les yeux brouillés de larmes, les dents serrées, le bras et l'épaule irradiant une douleur atroce qui se communiquait rapidement à l'ensemble de son corps.
- Espèce de fou furieux, de malade , de...de...
- La douleur vous égare, chère épave. Je suis certain que vos mots dépassent votre pensée. Puis-je tenter de continuer mes explications sans risque d'être interrompu par une nouvelle considération sans intérêt de votre part ? Oui ? Tout d'abord, je voudrais vous toucher un mot de cette charmante demeure. Elle ne m'appartient pas , comme vous l'aviez, je suppose, déjà deviné. Pardon, je voulais dire "comme vous l'avez déjà déduit" . Ahahah ! Vous voyez que je connais quand même un peu la teneur de ces historiettes qui vous fascinent tant. J'espère que ça vous plaisir ? Un tout petit peu du moins ? Le bon chasseur se doit de bien connaître son gibier, pas vrai ? Où en étais-je ? Plus j'avance en âge et plus je contracte cette déplorable habitude de perdre le fil de ce que je raconte. Et cela sans même être en proie à ces interruptions incessantes dont vous semblez être coutumier. Cette maison , disais-je, ne m'appartient pas. Seul le livre est à moi. Vous savez, l'édition du "Chien des Baskerville" en paperpack ? Votre mémoire est capable de remonter jusqu'à ce stade de notre conversation, j'imagine ?
Christopher gémissait, étreignait de son bras gauche la chose sans vie, de la consistance approximative d'une nouille trop cuite, qui avait été son bras droit. Un peu de bave coulait des commissures de ses lèvres, se mélangeant aux larmes qui inondait son visage crispé.
- Pitié, fit l'homme du Devonshire. Vos jérémiades sont une torture pour des oreilles sensibles ! Faites silence, je vais tâcher d'être bref, tout ça n'a que trop duré de toutes façon. Cette maison, donc, ne m'appartient pas. Le propriétaire est une vague connaissance rencontrée quelques fois à mon club. Ah ! J'entrevois une vague lueur rassurée au fond de vos yeux larmoyants. Un homme qui appartient à un club, cela vous ramène à cet univers douillet, victorien, par le biais duquel vous vous obstinez à fuir la réalité depuis de longues années. Mais, bon, nous ne sommes pas ici pour juger votre puérile passion. L'homme auquel appartient ce manoir (oui, disons "manoir". Le mot est finalement assez adéquat, non ?) est en séjour à l'étranger. Il ignore tout de ma présence ici. J'avoue avoir crocheté la serrure avec tout le doigté d'un cambrioleur professionnel . Mon dieu, c'est presqu'un sourire qui naît sur votre visage ravagé, cher enfoiré. Vous voila à nouveau en pays de connaissance. Bref, j'ai trouvé que l'endroit était idéal pour la réalisation de mon plan. Vous allez crever ici, ainsi que je vous l'ai déjà signalé. Ensuite, je placerai votre cadavre dans cette ignoble voiture étrangère avec laquelle vous êtes arrivé. Nous retrournerons ( je vous prie d'excuser cet emploi du "nous" , plutôt incongru dans ces circonstances) à une dizaine de miles du village. Là où vous avez dû obsever, si toutefois votre état d'éthylisme avancé n'avait pas totalement anesthésié vos perceptions, que la route longe un précipice assez profond. "Nous" nous arrangerons pour que la voiture, avec votre cadavre installé au volant, s'abîme au fond de cette gorge. De manière, si possible, à donner aux enquêteurs l'impression que vous rouliez en direction du village. Alcool, route dangereuse, vous n'êtes jamais arrivé ici. Tout simplement. Et si l'on se mêle de venir fouiner dans cette maison, mon entrée par effraction n'a laissé aucune trace, faites moi confiance à ce sujet ! Certes, j'aurai à fournir un effort physique, insignifiant grâce aux conditions optimales dans lesquelles j'entretiens mon corps en fréquentant régulièrement les gymnases et autres salles de squash, pour revenir jusqu'ici à pied mais, qu'est-ce qu'une dizaine de miles après tout ? Le reste, les traces de votre voiture, les bouteilles, les verres, les éventuelles empreintes sur ce que vous avez touché, disparaitra, nettoyé par mes soins. Du coup, ce rendez-vous concernant l'achat d' une édition originale du "chien des Baskerville" ressemblera à un délire d'ivrogne. Certes, cette entreprise de grand nettoyage va me prendre un certain temps mais...comme vous l'avez sans doute constaté, je suis quelqu'un de plutôt efficace. Croyez-moi, quand les policiers arriveront sur les lieux de votre accident de voiture, voire dans cette demeure, je serai loin depuis longtemps. Et personne ne pourra dire que je me suis, un jour, ou plutôt une nuit, égaré en ces parages.
Christopher grimaça.
- Vous oubliez vos messages postés sur le site holmésien, vieux salopard ! N'importe qui pourra remonter jusqu'à vous par ce biais !
Le petit homme sourit aimablement.
- C'est vous qui vous oubliez, chère ordure. Mes messages sur le site ? Quels messages ? L'alcool semble décidément faire des ravages au niveau de votre mémoire: il n'y a aucun message de mon chef sur le site en question ! Ca vous revient ? Je suis très heureux, oui, vraiment très heureux, que ce site m'ait permis de retrouver votre trace . Mais, souvenez-vous: je n'ai fait que vous téléphoner ! Et oui ! Qui plus est, je vous ai passé ce coup de fil à une heure où je savais que votre femme se trouvait à ses cours du soir. Des cours d' espagnol, c'est ça ? Oui, je sais: je suis bien renseigné. Quoique, à la vérité, c'était aussi simple que de dénicher votre numéro dans l'annuaire. Admirable de simplicité et d'ingéniosité, n'est-ce pas ? Il ressort de tout ça que personne ne peut témoigner de l'existence du mystérieux personnage désireux de vendre cette fameuse édition originale du "Chien des Baskerville".
- Judith...
- Allons ! Elle est la mieux placée pour connaître vos penchants alcooliques ainsi que votre passion malsaine pour Sherlock Holmes. Comme les autres (plus que les autres sans doute) elle mettra toute cette histoire sur le compte d'une forme de délirium tremens. Encore un peu de vodka ? Ah, non, désolé. Je crains que vous n'ayez vidé la réserve. Il me reste du gin. Cela devrait faire l'affaire, non ? Vous n'avez pas la réputation d'être trop regardant. Bon, je poursuis ma petite histoire, si vous permettez. Ce livre, cette édition du "Chien des Baskerville" en paperback, appartenait à mon fils. Il avait dix-sept ans. Il a d'ailleurs toujours dix-sept ans. En fait, il a dix sept-ans depuis cinq ans ans et pour l'éternité. Vous vous souvenez peut-être de lui ? C'était à l'époque où vous faisiez votre petit possible pour enseigner l'anglais aux collégiens. Vous vous souvenez vaguement ? Avant que l'alcool ne vous oblige à une reconversion dans la vente d'assurances. Quel métier désagréable, entre parenthèses. Quoiqu'il en soit, mon fils a vu en vous, à cause de cette fascination incompréhensible pour le personnage inventé par Conan Doyle, une sorte de héros, de chevalier à l'armure étincelante. Parfaitement ridicule, non ? De fil en aiguille vous avez sympathisé et, de temps à autres, vous alliez boire quelques bières près du collège, après les cours. Pour parler de Sherlock Holmes apparement. Je vous passe les détails mais, c'est à cette époque, sous votre influence néfaste, chère ordure, que mon fils se mit à boire. Plus que de raison pourrait-on dire, n'était la faiblesse de cette formule. J'ai assisté , impuissant, à toutes les étapes de sa descente aux enfers. Et puis, simplement, sans faire de vagues, il s'est suicidé. Pendu. Je l'ai trouvé au grenier. Vous imaginez ?
- Vous ne pouvez me rendre responsable de...
- Non ? Vraiment ? Et bien, c'est pourtant le cas. Il se peut que mon opinion, je devrais dire "mon jugement", vous semble manquer de discernement ? Mais, à mon âge, on aime plus tellement remettre en question ses opinions ou ses jugements. Juge et jury, je vous ai déclaré coupable. Le procès ? Vous venez d'y assister, aux première loges. La sentence ? Vous la connaissez. Tout est joué, chère vermine.
Christopher éclata de rire, malgré la douleur, malgré la peur, malgré les murs qui tournoyaient, malgré le canapé qui tanguait.
- Je n'ai jamais enseigné quoi que ce soit, vieux salopard. Y'a comme qui dirait erreur sur la personne. Z'êtes fourré le doigt dans l'oeil. Y'a plus d'un chien qui s'appelle Roxy et plus d'un holmésien qui s'appelle Christopher Underwood. Du moins, je le suppose. Ahahah . Vous veriez vot' gueule !!! J'ai jamais connu vot' fils, vieille croûte ! C'est un autre gusse qui lui a donné son premier biberon empoisonné ! Oh, putain, c'est trop drôle ! Fait soif ici, non ?
Une douleur lancinante dans son bras l'interrompit tout net .
- Vous essayez de bluffer, chère vomissure ! C'est vous ! Je sais que c'est vous !
- Fermez votre gueule, nom de dieu ! Et donnez-moi à boire ! Gin, bourbon, n'importe quoi ! Même votre sacré pinard de merde ! J'ai mal et j'ai soif !
Le petit homme n'avait plus rien de doucereux. Son regard évoquait celui d'un fauve pris au piège.
- Cela ne se peut pas! C'est vous ! Vous me sortez une carte truquée de votre manche ! Menteur ! Lâche ! Assassin ! Fils de...
Christopher , à travers une sorte de brouillard, vit le marteau se lever à nouveau.
Il fallait réagir vite.
L'instrument contondant, pour parler comme dans les romans policiers, allait s'abattre sur son crâne.
Aucune chance de s'en sortir cette fois.
Déjà le bras du petit homme accomplissait un parfait arc de cercle.
Si seulement tout ne tanguait pas.
Si les meubles restaient en place.
Si ce fichu canapé n'était balloté par les flots.
Si, si, si, si !
Avec un cri de rage et de douleur, rassemblant ses dernières forces, Christopher lança ses jambes en avant.
Atteint dans les parties sensibles, l'homme du Devonshire blémit et lâcha le marteau qui tomba au sol avec un bruit sourd.
L'homme se plia en deux, crachouilla, chercha sa respiration, roula des yeux fous et s'écroula.
Christopher se laissa glisser au sol, ramassa le marteau.
Tout tournait.
Qui diable était ce vieux qui se tordait de douleur ?
Etait-ce Le Vieux ?
Revenu d'entre les morts sous un nouvel avatar ?
Etait-il vraiment mort d'ailleurs ?
Tout s'embrouillait.
Il fait soif, non ?
C'était pour quoi faire ce marteau ?
Lourd , si lourd !
Autant le lâcher.
Rien à clouer ici.
Rien à bricoler.
Rien à boire ?
Il fait noir non ?
Et ces étoiles ?
Ces fulgurences ?
Where no man has gone before.
Ahahah.
Blong! fit le marteau en heurtant le sol pour la seconde fois.
Et, pour le dire vulgairement, Christopher tomba dans les pommes.
Noir. Velours. Douceur. Glu de ténèbres salvatrices.

Au bout d'un temps indéterminé, Christopher ouvrit un oeil. Sa bouche était sèche, son bras droit lui faisait atrocement mal. D'ailleurs, son corps entier, sa tête surtout, lui faisait atrocement mal. Il passa le dos de sa main valide sur ses lèvres. Il avait soif, terriblement soif.
A quelques mètres de lui, le vieux - l'autre vieux- tentait de se remettre debout en s'agrippant à une chaise.
Il soufflait, il ahanait, son teint virait au violet.
Christopher devait le prendre de vitesse, fuir cette barraque, prévenir les flics, rester vivant. A tout prix.
Son regard se posa sur la bouteille de vodka vide.
Pourquoi-pas ?
Sa main valide se referma sur le goulot.
Il visa, dans la mesure de ses possibilités.
Il lanca, de la même façon.
Pourvu qu'il eut encore assez de forces.
La bouteille, ovni de verre, prit son envol en direction du vieux.
Elle s'éleva en tournoyant, ses parois accrochant brièvement les reflets de l' éclairage électrique.
Christopher retint sa respiration. Il aurait prié s'il en avait été capable.
A la dernière seconde, mû par un quelconque sentiment instinctif, le vieux tourna la tête vers ce projectile qui fondait sur lui.
Ce fût le choc.
Un bruit cristallin. Un cri. Du sang.
- Fils de pute ! Mon oeil ! Tu m'as crevé l'oeil !
Le vieux s'écroula.
Définitivement ?
Christopher réeussit enfin à se mettre debout.
Son bras droit pendait lamentablement le long de son corps.
Il tituba jusqu'à la table au pied de laquelle gisait le vieux, s'empara de la bouteille de vin et but de longues gorgées.
Comme de bien entendu, il vomit. Pas son truc le vin. La douleur et la peur non plus. Le truc de personne, ça, d'ailleurs.
Un peu -un tout petit peu- regaillardi, il se pencha vers le (cadavre du ?) vieux.
- Je connaissais pas ton fils, connard. J'ai jamais, jamais, jamais été prof. C'est un autre que tu cherchais, un autre. Tu piges ? De toutes façons, chuis sûr que tout est de ta faute. Salaud ! C'est toi, le vieux, toi qui a tué ton fils, toi tout seul. Comme d'hab." Rien de neuf sous le soleil" et ce genre de conneries. Comment voulais-tu qu'il ne boive tout son soûl avec un père comme toi, hein, "chère ordure" ?
Il était à bout de souffle. Il devait absolument regagner la sortie. Mais c'était loin, si loin. Et puis, il y avait ce chien qu'il avait entendu en arrivant. Marrant comme la mémoire revient toujours par à coups. Le chien ! L'hybride canin de Heathcliff et de Stapleton.
Et merde au chien. Il était probablement attaché.
La seule difficulté, à l'heure actuelle, c'était les escaliers, les interminables escaliers. Et les couloirs aussi. Bref, le problème, c'était tout ce qui séparait Christopher de la sortie.
Et si ?
Peut-être que le vieux mentait quand il avait prétendu que la ligne téléphonique était en dérangement ?
O.K, mais il était où, ce putain de téléphone ?
Il pouvait être n'importe où dans cette immense barraque.
P'tête qu'il y en avait plusieurs ? Un à chaque étage ?
Il tourna la tête dans tous les sens mais aucun téléphone n'était visible dans la pièce.
Pourtant, plus il y pensait, plus il était sûr que le téléphone était sa seule chance.
Il lui fallait du secours. Même s'il arrivait à se traîner jusqu'à la sortie, jamais il ne pourrait faire démarrer sa bagnole et encore moins la conduire.
Christopher sembla se décider sur un coup de tête.
D'une démarche de zombi, il tituba en direction de la porte.
Il progressait lentement, très lentement. Quelle heure pouvait-il être ? Quelle importance de toutes façons ?
Au bout d'une dizaine de minutes, après s'être escrimé pour manipuler la clenche et ouvrir la porte, il se retrouva dans le couloir au bout duquel il apercevait les escaliers menant au rez-de-chaussée. Menant à la liberté.
S'appuyant au mur de son bras valide, il entreprit de se diriger vers les fameux escaliers.
Un pas, deux, trois.
Il s'arrêta pour reprendre son soufle.
Un pas, deux, trois.
Et ainsi de suite.
Il n'était plus qu'à quelques pas des marches lorsqu'il lui sembla entendre un bruit, là bas, quelque part derrière lui.
Et si le vieux n'était pas mort ?
Bah ! Ces vieilles maisons craquent de toutes parts. Ca chuinte et ça grince. Et ça tangue. Titanic, le retour !
Quand il engagea prudemment un pied sur la première marche, les escaliers se mirent à tourner, à se tordre, à l'encercler, à s'enrouler autour de lui comme des serpents. Le sol avait usurpé la place du plafond et vice et versa. Les murs voulaient s'étreindre. Les marches avaient la consistance des montres peintes par Dali.
Qu'aurait fait Sherlock Holmes dans cette situation ?
Conneries !
Sherlock Holmes ne buvait pas.
Non, mais il se piquait.
Et alors ?
Pourquoi, mais pourquoi, au nom du ciel, n'avez-vous pas emporté votre revolver, Watson ?
Le revolver d'ordonnance.
Le bon vieux Webley.
- J'ai tout simplement oublié, Holmes. Ce rendez-vous n'avait pas l'air bien dangereux.
- C'était une connerie, Watson ! Une belle connerie ! On aurait pu tuer le vieux d'entrée de jeu ! Salopard de vieux ! Et le vôtre,de vieux, il était comment, Watson ? Il était comment ce vieux qui a légué sa montre à votre frère alcoolique ? Comme pour s'amender de l'avoir poussé dans ce vice, hein ? C'était pas un saint, pas vrai ?
- Et vous, Holmes, quel souvenir gardez-vous de votre père ?
- Ne changez pas de sujet Watson. il est question de votre vieux. De votre vieux à vous. Et aussi de ce foutu revolver que vous avez-eu la bêtise de ne pas emporter !
Le revolver.
Le revolver dans le poing du vieux.
De l'autre vieux.
L'autre vieux au sommet des marches, tout proche, avec le visage barbouillé de sang. Avec cette matière visqueuse qui coulait de son orbite sur sa joue.
Avec le revolver.
Ce n'était pas un Webley.
Qu'est-ce que c'était au juste, comme flingue ?
Christopher n'y connaissait rien.
Il ne connaissait rien à quoi que ce soit, d'ailleurs. Ne le lui avait-on pas dit et répété ?
- Chère petite merde, qu'alliez-vous imaginer ? Que j'allais vous laisser partir tranquillement ? Pauvre, pauvre, pauvre petite merde ! Même si, comme vous le prétendez, vous n'êtes pas l'assassin de mon fils, je pense que vous en savez un peu trop, non ? Parlez franchement: vous en savez trop, non ? Quel genre de chasseur je serais si je vous laissais filer à présent, hein ? HEIN ?
Le vieux pressa la détente.
Christopher se laissa rouler jusqu'au bas des escaliers.
Ce fût douloureux au delà de toute expression !
Tonneau lancé dans la tourmente des chutes du Niagara.
Mais avait-il le choix ?
Chaque heurt de son bras contre les marches lui arrachait un hurlement. Sans parler des chocs que subissait le reste de son corps.
Mais il était vivant.
Pour combien de temps ?
La balle avait passé à un cheveu de son oreille.
L'atterrissage fût brutal.
Christopher aurait voulu se relever mais il avait bien trop mal pour ça.
Pourtant, il entendait le vieux descendre les marches à pas prudents.
- Vous êtes coriace, cher enfant de salaud. Mais vous n'avez pas la moindre chance. Non, vraiment, pas la moindre.
Christopher se mit à ramper vers la sortie, à ramper, littéralement.
La porte lui semblait distante de plusieurs miles.
Il entendit le vieux poser le pied au rez-de-chaussée. Derrière lui. Près de lui. Terriblement près !
Une ombre s'étendit sur lui, des chaussures apparurent juste son nez.
- Vous êtes un vrai cascadeur, cher enfant de salaud. Mais le rideau va tomber sur cette petite représentation. Les mots "the end" vont s'inscrire sur l'écran en lettre rouges. En lettres de sang. Et ce ne sera pas vraiment une fin heureuse.
Christopher, une fois de plus, ne prit pas le temps de réfléchir.
Il lança son bras valide, saisit une des jambes du vieux et tira comme un possédé.
L'homme du Devonshire bascula en arrière.
Lentement, comme au ralenti.
Sa tête heurta le sol de marbre.
Il y eut un bruit répugnant. Un de plus au cours de cette soirée riche en bruits répugnants.
Le crâne du vieux éclata comme une noix.
Christopher se remit à ramper vers la sortie.
Douloureusement, pouce par pouce.
Après une bonne demi heure de reptation, il parvint à la porte.
Elle ne se laissa pas ouvrir facilement mais, au bout de quelques minutes d'effort, Christopher était dehors et l'air frais lui fouettait le visage.
Assis sur le parvis, adossé au battant de la porte, il se souvint du paquet de Barclay acheté au poste d'essence.
Il en alluma une.
Peu à peu, le calme s'installa en lui.
A faible distance de la maison, le chien se mit à aboyer.
Férocement.
Christopher tira sur sa cigarette et s'efforça de penser à autre chose.
Il avait soif.



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