Société Sherlock Holmes de France Bibliographie française de Conan Doyle

L'Association
Qui sommes-nous ?
Statuts
Inscription
Historique
Publications
Réunions
Expositions
Boutique
Dons
Contact

Forums

Travaux
Articles (90)
Critiques (581)
Fictions (118)

Outils
Bibliographie (3613)
DVDthèque (211)
Encyclopedia (4385)
Argus (2184)
Recherche canonique


Et en anglais...
Encyclopedia (4385)
Arthur Conan Doyle
   Biography
   Chronology
   Complete Works
Sherlock Holmes
   Canonical search
   Stories
   Characters
   Sherlockiana
     Definition
     Studies
     Scholars
   Adaptations
     on Paper
     on Screen
     on Stage
     on Radio
   Sherlockian FAQ
Search Encyclopedia



Accueil » Fictions » L'aventure du croque-mort retiré des affaires
par
Jean-Claude Mornard
Ses autres fictions
L'aventure du croque-mort retiré des affaires Août 4, 2007
Illustrations © Lysander


Avertissement :
Cette nouvelle est inspirée d'un canevas extrêmement bref, écrit par Sir Arthur Conan Doyle qui, finalement, n'en tira pas la nouvelle prévue. Le texte fut retrouvé au début des années quarante par un biographe de Sir Arthur, Hesketh Pearson. En 1947, un auteur américain, Robert A. Cutter, a donné une version terminée de ce synopsis, sous le titre de « L'aventure du grand homme » (ce texte est disponible en français dans le volume « Études en noir : les dernières aventures de Sherlock Holmes », paru aux éditions de l'Archipel en 2004.) Le synopsis brut a été traduit en français ; en 1988, dans le second volume de l'intégrale Sherlock Holmes, aux éditions Robert Laffont, dans la collection Bouquins, sous le titre « Avec Sherlock Holmes, sujet pour une enquête non écrite ». La présente version se veut avant tout souriante et n'a aucune prétention à la restauration de l'histoire telle que sir Arthur Conan Doyle aurait pu l'écrire, bien que l'intrigue soit, vaille que vaille, respectée.



C'ÉTAIT ENCORE UNE DE CES MATINÉES où Sherlock Holmes avait apparemment décidé de se montrer sous un jour épouvantable. Finalement, si je fais le compte, ces jours-là étaient infiniment plus fréquents que ceux où il affichait une humeur sociable. Un colocataire assez difficile, sommes toutes. Mais je me suis déjà suffisamment appesanti sur les qualités et défauts de Holmes au cours de mes différents comptes rendus pour éviter de revenir une fois de plus sur les symptômes qui caractérisaient la mauvaise humeur du détective.
En vérité, je fus infiniment soulagé lorsque Mrs Hudson introduisit une visiteuse, au moment précis où mon ami, d'un air nonchalant totalement affecté, s'approchait du tiroir contenant son abominable fiole de cocaïne et la seringue qui l'accompagnait.
C'était une jeune femme extrêmement belle, quoique présentant le teint un peu rougeaud des filles élevées à la campagne. Ses cheveux blonds, tressés en nattes à la manière bavaroise, s'accordaient parfaitement à la physionomie solidement charpentée de la demoiselle.
- Lequel d'entre vous est M. Sherlock Holmes? s'enquit-elle après le départ de notre logeuse.
Sans daigner ouvrir la bouche, Holmes désigna sa poitrine étriquée d'un mouvement de son pouce jauni.
Légèrement choqué par l'attitude cavalière de mon compagnon, je me tournai vers la jeune femme.
- Je suis le Dr. Watson et voici mon ami et collègue, Sherlock Holmes.
Léger mouvement de recul de la part de notre cliente.
- "Ami et collègue" ? Vous voulez dire que ce monsieur est médecin lui aussi ? En ce cas, je n'ai pas frappé à la bonne porte : c'est le détective Sherlock Holmes que je cherche.
Ledit détective Sherlock Holmes ricana et, tout en indiquant un siège à notre visiteuse, me lança:
- Voilà qui vous apprendra à faire de l'humour et à me voler mes répliques, Watson. Que cela vous serve de leçon.
Puis, s'adressant à la visiteuse matinale :
- Ne prêtez pas trop d'attention aux propos de Watson, la plupart du temps incohérents, mademoiselle. Non, non, ne vous récriez pas ! Le fait de vous appeler "mademoiselle" ne s'apparente pas à de la flatterie, vulgaire par définition : c'est une simple déduction qui découle du fait que vous ne portez pas d'alliance...ni de gants, d'ailleurs. Détail qui me pousse à penser que l'affaire pour laquelle vous avez besoin de mes services est urgente puisque vous en avez oublié d'enfiler ces accessoires vestimentaires de la plus haute importance, tant en regard des aléas de la mode féminine que du froid intense qui a envahi les rues de Londres.
Tout en prenant place délicatement sur l'extrême bord d'un fauteuil, la demoiselle adressa à Holmes une expression empreinte d'un étonnement sans borne.
- Allons, mon cher Holmes, lançai-je pour détendre un peu l'atmosphère, je ne pense pas que mademoiselle soit venue ici pour que vous lui fassiez votre petit numéro...
Le détective m'observa en silence durant quelques secondes, puis son regard se porta vers le pistolet chargé qu'il avait posé, la veille, sur le manteau de la cheminée, après avoir, selon sa vieille habitude, orné les murs du living de différentes inscriptions faites d'impacts de balles accolés les uns aux autres. Nul besoin de posséder des facultés de déduction égales à celles de mon vieux compagnon pour comprendre les inamicales intentions de ce dernier ! Je décidai que le sarcasme n'était pas à l'ordre du jour et préférai laisser Holmes mener l'entretien à sa guise jusqu'à ce que, éventuellement, les circonstances m'amènent à intervenir d'une façon moins dangereuse pour mon intégrité physique.
- Mon nom est Violet Hartford, commença la jeune femme sans que personne l'en eût prié, ce qui pouvait traduire, soit un manque d'éducation, soit une envie d'écourter l'échange, lourd de violence contenue, auquel elle venait d'assister et qui ne devait pas manquer de l'étonner de la part de deux gentlemen d'un âge certain et d'apparence honorable partageant le même toit depuis de nombreuses années.
- Tiens ? fis-je d'un ton badin, n'ayant manifestement pas retenu la leçon qui ne datait pourtant que de la minute précédente. Encore une Violet dans votre jardin, Holmes. Avez-vous remarqué qu'une de nos clientes sur deux se prénomme Violet ?
Les lèvres de mon ami s'étrécirent en une espèce de cousin dénaturé de ce qu'il est convenu d'appeler un sourire et, s'approchant de la cheminée, Holmes empocha le revolver sans mot dire.
- Venons en au fait, miss Hartford. Parlez-moi, je vous prie, de l'affaire qui vous préoccupe. Et faites-le sans crainte, je puis vous le garantir, d'être à nouveau interrompue par Watson.
Notre visiteuse me regarda comme si j'étais une de ces choses que l'on trouve dans les poubelles ou, à l'extrême rigueur, sur les étagères de mont-de-piété. Ensuite, elle poursuivit son récit (récit qui, jusque là, s'était limité à l'énoncé de son nom, Violet Hartford, ainsi que je le rappelle aux lecteurs distraits) :
- Il faut absolument que vous fassiez quelque chose pour sauver ce pauvre Robert, M. Holmes ! C'est une question de vie ou de mort, il a déjà été reconnu coupable devant le coroner !
Sherlock Holmes, vautré plus qu'assis au fond du canapé, alluma une de ses pipes les plus puantes et joignit l'extrémité de ses doigts sous son menton.
- Procédons par ordre, si ça ne vous dérange pas, miss Hartford. Autant j'aime m'entourer d'un désordre que je qualifierai de "bohème", autant j'aime que les évènements concernant les affaires de mes clients me soient rapportés chronologiquement, avec méthode et , si possible, dans un anglais correct.
La jeune femme se renfrogna.
- Vous sous-entendez que mon anglais n'est pas correct, M. Holmes ?
- Absolument pas, chère petite mademoiselle: je voulais dire " en général" ou "dans l'absolu", si vous préférez. Mais, pour en revenir à votre récit : qui est Robert ? Et de quoi a-t-il été accusé devant le coroner ?
Miss Hartford haussa les épaules avec un agacement visible.
- Mais du meurtre de mon oncle, voyons ! Vous ne m'écoutez donc pas ?
Le détective tourna vaguement la tête dans la direction de la chaise où j'avais pris place, mon carnet de notes à la main.
- Vous voyez, Watson, miss Hartford, ici présente, confirme à peu près tout ce que j'ai pu vous dire, au fil des années, au sujet des qualités intrinsèquement féminines. Je dirais même qu'elle est le plus parfait exemple des qualités en question qu'il m'ait été donné de voir.
Le visage de notre visiteuse rosit légèrement sous l'effet de ce qu'elle prit pour un compliment et n'était autre que la plus absolue, la plus parfaite, la plus admirable manifestation de goujaterie dont Sherlock Holmes, pourtant expert en la matière, se fût jamais rendu coupable.
- Merci beaucoup, M. Holmes, fit miss Hartford. Je suis en effet très intuitive et extrêmement persévérante, qualités féminines entre toutes.
Sherlock Holmes souffla un splendide cerceau de fumée en direction du plafond.
- Parfaitement, parfaitement, c'est exactement ce que je voulais dire. Et, à présent que ce point délicat est éclairci, veuillez répondre à ma question je vous prie.
- Quelle question, M. Holmes ? Vous ne m'avez posé aucune question, n'est-ce pas, Dr Watson ?
Pris au dépourvu, je dus avoir recours aux notes que j'étais en train de prendre.
- Attendez une seconde... une question, une question... ah ! Voila ! Je cite : "Qui est Robert ? Et de quoi a-t-il été accusé devant le coroner ?"
Je lançai au détective un regard courroucé.
- En fait, cela fait deux questions, Holmes. Pas étonnant que miss Hartford soit quelque peu perdue ; il me semble que votre mauvaise humeur matinale déteint sur votre professionnalisme habituel !
Holmes plongea subrepticement sa main droite dans la poche qui contenait son revolver.
- Mon cher Watson, je vous signale que miss Hartford a déjà répondu à la seconde question : Robert a été accusé d'avoir tué l'oncle de notre charmante visiteuse. Essayez de suivre la conversation, que diable !!! La seule question qui demeure sans réponse, en tout cas à ce stade du récit , est " qui est Robert ?". Ceci dit, la nature humaine étant ce qu'elle est, je présume qu'il s'agit de votre fiancé, mademoiselle ?
- Bien sûr qu'il s'agit de mon fiancé, M. Holmes ! Vous n'imaginez tout de même pas que je viendrais quémander votre aide pour défendre un illustre inconnu accusé d'avoir tué mon oncle ? Ce serait de la dernière absurdité !
- Il eût pu s'agir de votre frère, miss Hartford, avançai-je, croyant tirer Holmes d'embarras.
- Allons Watson, réfléchissez un bref instant ! s'emporta mon vieil ami. Si le nommé Robert avait été le frère de miss Hartford, cette dernière aurait dit "notre oncle" en parlant de la victime !
- De plus, ajouta la jeune femme, si Robert était mon frère, notre belle et pure histoire d'amour relèverait de l'inceste ! Pour quel genre de femme, ou de soeur, me prenez-vous, Dr Watson ?
Sherlock Holmes leva la main afin d'interrompre cette discussion pour le moins stérile et enjoignit miss Hartford de poursuivre la narration des malheurs du pauvre Robert.
- Il faut que je vous explique l'affaire depuis le début, M. Holmes...
- Ce n'est rien d'autre que ce que je vous demande depuis un certain temps déjà, miss Hartford...
- Or donc, je vis chez mon oncle, Archibald Hartford, marchand de couleuvres retiré des affaires...
- Vous voulez dire, sans doute, "marchand de couleurs retiré des affaires" ?
- Non, non, je dis bien "marchand de couleuvres". Mon oncle s'occupait, jusqu'à l'année dernière, d'une de ces boutiques où l'on vend toutes sortes d'animaux, allant du plus exotique au plus commun. Nous partagions, depuis la mort de mes parents au cours d'un accident de chasse (ma mère avait pris mon père, embusqué dans les fourrés, pour un sanglier, et lui avait tiré dessus, juste avant d'être ele-même piétinée par le véritable sanglier qui s'était approché par derrière, avec un sens de la ruse digne du serpent du Paradis).. nous partagions, disais-je, une maison bien trop vaste pour nous, aux abords du charmant village de Stonyway, dans le Kent. Vous connaissez ?
- Pas du tout, miss, mais je vous crois sur parole quant à l'aspect charmant du village en question. Continuez et ne m'interrompez... pardon ... ne vous interrompez pas sans cesse, pour l'amour de Dieu !
- Ainsi que je crois vous l'avoir déjà dit, mon Robert (dont, entre parenthèses, le patronyme complet est Robert Burlington) a été accusé du meurtre de mon oncle: ce dernier a été retrouvé dans sa chambre à coucher, le crâne fracassé par un coup de feu apparemment tiré de l'extérieur, depuis la fenêtre.
- Située à quel étage ?
- Dites-donc, M. Holmes, il faudrait savoir : si vous m'interrompez sans cesse, vous ne connaitrez jamais les faits dans leur intégralité ! Quoiqu'il en soit, la chambre à coucher de mon oncle se situe au premier étage. Aussitôt après le meurtre, Robert a été arrêté à cause d'un faisceau de présomptions dirigé sur sa modeste personne. Il faut vous dire, M. Holmes, que l'oncle Archibald détestait Robert : il le considérait comme une sorte d'oisif, tout à fait représentatif, je cite, "des jeunes de la nouvelle génération". Aussi m'avait-il proprement interdit de le revoir, ce qui, vous vous en doutez, n'était pas vraiment du goût de Robert ou du mien. Peu avant la mort de mon oncle, Robert et lui avaient eu une violente dispute, dans l'enceinte même de notre maison où mon fiancé était venu demander ma main : tout avait commencé, de manière anodine, par quelques remarques de mon oncle quant à la longueur des cheveux de Robert. Je ne sais trop comment, la discussion s'est soudainement envenimée et l'oncle Archibald m'a lancé avec hargne: « Violet, je vous préviens gentiment que, si vous continuez à fréquenter ce jeune écervelé, uniquement attiré, selon toute apparence, par votre fortune en devenir, autrement dit par la mienne, je change le testament que j'ai rédigé en votre faveur et je fais don de mes économies au zoo de Londres ! ». Robert a tout d'abord voulu gifler mon oncle mais, dans un élan de sagesse, il a préféré s'enfuir en claquant violemment la porte d'entrée. Les échos de cette dispute, rapportés par la femme de chambre, sont parvenus aux oreilles de la police.
- C'est la première présomption contre le jeune Burlington, je suppose, fit Holmes en bourrant une nouvelle pipe. Cela me semble assez maigre, pour ne pas dire inconsistant. Quels sont les autres éléments qui plaident en faveur de la culpabilité du jeune homme ?
- Un méchant revolver, M. Holmes ! Une arme que les policiers ont découverte chez Robert. Non seulement, les initiales RB étaient gravées au couteau sur la crosse, ce qui prouvait apparemment que l'objet appartenait bel et bien à mon fiancé, mais, en plus, une cartouche avait été tirée et, par je ne sais quelle méthode qui relève vraisemblablement d'un avatar moderne de la sorcellerie, la police a décrété que la balle extraite du corps de mon oncle avait été tiré par cette arme.
- Voici un indice qui est déjà nettement plus parlant, intervint Holmes au risque de faire perdre à miss Hartford, selon son habitude, le fil de sa narration. Est-ce tout ce que la police a réuni contre M. Burlington ?
La jeune fille soupira de façon théâtrale et, sans reprendre son souffle, récita ce qui suit, sur le ton d'une leçon apprise par coeur:
- Robert, qui pratique, à ses heures perdues, l'observation des oiseaux, possède une échelle qu'il utilise pour se percher sur les plus hautes branches des arbres de la région. Le corps recouvert de plumes collées par une manière de résine, il espère que je ne sais quelle espèce de volatiles en voie de disparition, qui le fascine pour des raisons situées au delà de mes capacités de compréhension, va l'adopter comme étant l'un des siens et se laisser aller à des confidences ornithologiques et autres quant aux moeurs de la tribu (si toutefois "tribu" est le terme le plus adapté en cette occurrence ). Or, il se trouve que, juste sous la fenêtre de la chambre dans laquelle mon oncle a été assassiné, le sol présentait des empreintes qui correspondaient parfaitement aux traces qu'auraient pu laisser les pieds de l'échelle de Robert !
- Soit, grommela Sherlock Holmes. Mais je suppose que votre fiancé n'est pas le seul à posséder une échelle à Stonyway ? Même si les autres habitants utilisent vraisemblablement cet instrument pour des raisons plus terre à terre que grimper aux arbres après avoir collé des plumes sur leur dos ! Comme, par exemple, réparer une toiture, déloger un nid de guêpes coincé sous le rebord d'une fenêtre, repeindre une façade, monter du foin dans un fenil... bref, toutes ces sortes de choses.
- Bien sûr, M. Holmes. De nos jours, tout le monde semble posséder une échelle ! Et j'avoue que vous venez de m'ouvrir les yeux quant aux diverses utilisations possibles de cet appareil : j'avais toujours cru qu'il s'agissait d'un accessoire uniquement réservé aux excentriques, amateurs d'oiseaux en voie de disparition. Le problème, dans le cas qui nous occupe, est que l'échelle appartenant à Robert avait les pieds couverts de terre. Une terre qui, toujours selon les grands sorciers de la police, présente exactement les mêmes caractéristiques que celle que l'on peut trouver sous la fenêtre de feu mon oncle.
- Aie ! énonça Sherlock Holmes d'un ton lugubre. Voila qui n'augure rien de bon quant à l'avenir immédiat de votre fiancé. Les traces de terre, ça ne ment jamais ! Et, croyez moi, je m'y connais en traces de terre ! Quelle fut la réaction de Robert Burlington, son système de défense, lorsque les policiers lui mirent, si j'ose ainsi m'exprimer, le nez sur toutes ces évidences ?
Miss Violet Hartford s'anima quelque peu, devint rouge et se mit à faire de grands moulinets avec les bras tout en parlant.
- Il était complètement perdu, ce pauvre agneau ! Vous imaginez, pour un homme qui se colle des plumes sur le dos afin d' aller observer les oiseaux, se retrouver accusé de meurtre relève de la fantaisie la plus absolue. C'était un peu comme si la terre elle-même s'était entrouverte sous ses pieds ! Il a, bien entendu, nié que le revolver lui appartint. Et je le crois sans restriction : Robert, à mon humble avis, ne doit même pas savoir à quoi ressemble exactement un revolver. Si on plaçait devant lui un revolver et un rouleau à pâtisserie, je suis certaine qu'il aurait du mal à différencier ces deux objets ! L'arme a été trouvée dans un portemanteau situé dans le vestibule de la maison appartenant à mon malheureux fiancé. N'importe qui aurait pu facilement l'y déposer. C'est d'ailleurs ce que mon pauvre agneau a fait remarquer aux policiers mais, comme de bien entendu, il n'a récolté que sarcasmes en réponse à sa bonne foi.
- Et en ce qui concerne l'échelle et les traces de terre ?
- Il a prétendu ne pas s'être servi de ladite échelle depuis plus d'un mois. Et c'est vrai, j'en suis convaincue : le produit qu'il utilise pour se coller des plumes sur le corps lui a causé, à la longue, une affreuse allergie et il m'a dit que la plus élémentaire prudence nécessitait de prendre du recul, pendant un certain temps, vis-à-vis de ses expéditions parmi les frondaisons des arbres. Il n'a donc pu fournir aucune explication, cohérente ou non, quant à la présence des traces de boue. Cependant, je suis intimement persuadée de son innocence. Pensez donc, un homme qui se colle des plumes sur le dos pour...
Holmes interrompit la jeune femme d'un geste de la main.
- En effet, il me semble que, dans le genre innocent, on ne fait pas mieux ! Mais, dites-moi : avez vous des soupçons concernant une autre personne de l'entourage de votre oncle ?
Miss Hartford tritura longuement sa lèvre inférieure, en proie, semblait-il, à un processus de réflexion intense.
- Non, je n'ai aucun soupçon, finit-elle par dire. J'en parlais justement, ce matin encore, avec M. Gideon Farnley, venu m'apporter des fleurs de son jardin. Je ne vois personne capable de faire une chose pareille.
Le détective avait dressé l'oreille.
- Qui est M. Gideon Farnley, miss Hartford ?
Notre belle visiteuse eut un geste évasif.
- Oh, c'est tout simplement un croque-mort retiré des affaires.
- Un... un croque-mort retiré des affaires ? Voila qui est singulier ! En dehors du fait, veux-je dire, que dans cette histoire, tout le monde semble être retiré des affaires ! En général et par définition, les pompes funèbres n'appartiennent pas à cette catégorie de professions que l'on abandonne avec le sourire : la mort est une affaire lucrative. Sans doute meurt-on davantage qu'ailleurs dans le Kent et votre M. Farnley, l'âge venant, s'est-il retiré fortune faite ?
- Non, pas du tout, rétorqua miss Hartford. M. Farnley n'est certes plus de première jeunesse mais il n'est pas non plus... hum... un petit vieux ! Bien qu'il ressemble à... vous savez, une de ces bêtes un peu répugnantes que l'on trouve généralement aux abords des mares et que les français, par je ne sais quelle aberration de la nature, consomment avec gourmandise dès le petit déjeuner ?
- Une grenouille, avançai-je à la fois pour prouver ma culture étendue et rappeler ma présence dans la pièce.
- Oui, Dr. Watson, vous avez mis le doigt dessus : une grenouille. Il semble que je vous aie sous-estimé. Finalement, vous êtes bien le digne compagnon de Sherlock Holmes ! M. Gideon Farnley ressemble a une grenouille ! Et, pour répondre à votre question, M. Holmes, il s'est retiré des affaires parce qu'il avait peur des fantômes.
Sherlock Holmes ouvrit la bouche, un peu à la manière d'une carpe, et sa pipe, victime de la loi de l'attraction universelle, chut sur les genoux du détective.
- Je vous demande pardon, miss ?
- Gideon Farnley s'est retiré des affaires parce qu'il avait peur des fantômes, M. Holmes. Il m'a raconté qu'il entendait sans cesse, dans sa maison, des gémissements, des craquements et des bruits de chaînes. A mon avis, à force de fréquenter des cadavres, le pauvre homme est devenu un peu...
Miss Hartford s'interrompit pour se tapoter la tempe avec l'index.
- De toutes façons, poursuivit-elle, M.Farnley n'a rien à voir avec l'affaire qui m'amène, laissons-le à ses obsessions. Que comptez-vous faire pour prouver l'innocence de Robert, M. Holmes ?
Le détective s'ébroua et, se dépouillant de sa robe de chambre, fila dans ses appartements privés dont il ressortit aussitôt, revêtu d'une tenue appropriée pour un séjour à la campagne.
- Nous allons, Watson et moi, vous accompagner dans le Kent, miss Hartford. Je suppose que vous pouvez nous indiquer l'heure du prochain train en partance pour Stonyway ?
La jeune femme battit des mains comme un enfant devant un sapin de Noël.
- Il y en a un qui part dans une heure, M. Holmes. Comment pourrai-je jamais vous exprimer ma reconnaissance ?
Holmes haussa les épaules.
- Mes honoraires suivent un tarif fixe. Mais il m'arrive d'y renoncer si l'affaire présente des caractéristiques suffisamment hors du commun pour que j'accepte de travailler pour l'amour de l'Art... ce qui n'est, hélas, pas vraiment le cas en ce qui concerne le meurtre de votre oncle qui, veuillez m'excuser, relève davantage du fait divers sordide malgré quelques points intéressants.
Rapidement, je me préparai à mon tour.
Avant de quitter notre appartement, je glissai subrepticement à l'oreille de Sherlock Holmes :
- Elle est charmante !
- Qui ça ? répondit mon compagnon dont le sens de l'observation, ainsi que j'avais déjà eu maintes fois l'occasion de m'en rendre compte, était singulièrement sélectif.
- Mais voyons, miss Hartford bien sûr !
Holmes leva les yeux au ciel.
- Je vous reconnais bien là, Watson. En ce qui me concerne, je trouve simplement que cette petite dinde est plus bête qu'une oie !


Étant donné qu'un bon guide touristique vous renseignera infiniment mieux que moi, je préfère m'abstenir de décrire le village de Stonyway. Je dirai simplement que c'était le prototype du petit village anglais tel qu'on en trouve un peu partout dans le Kent ou ailleurs.
Par contre, je m'étendrai davantage sur la description, autrement plus haute en couleur, de l'inspecteur Crooke, le policier chargé de l'affaire, que Sherlock Holmes désira rencontrer sitôt que nous eûmes posé le pied sur le quai de la gare.
Crooke nous reçut dans son bureau, une pièce si petite qu'elle semblait avoir du mal à contenir le personnage dans son intégralité. L'inspecteur était un homme d'une cinquantaine d'années. Vêtu d'un costume défraichi et passé de mode, il arborait à peu de choses près la physionomie d'un cachalot échoué, par on ne sait quel caprice du destin, dans les locaux de la police municipale de Stonyway. Au jugé, je dirais qu'il devait avoisiner les 130 ou 140 kilos. Son visage, surmonté d'une tignasse jaunâtre qui semblait artificielle, n'était que replis dont émergeait un nez bulbeux de la taille approximative d'une pomme de terre et de la couleur d'un abricot.
Après nous avoir offert une tasse de ce qu'il prétendait être du thé, il répondit aux diverses questions posées par Sherlock Holmes mais ne nous apprit rien de plus que ce que miss Hartford nous avait déjà révélé.
- Pour moi, fit-il de sa voix de rogomme, il est évident que le jeune Burlington est coupable. Le revolver trouvé dans le portemanteau de son vestibule est déjà, en soi, une preuve suffisante pour le faire condamner. Si on y ajoute l'échelle... sans parler de son habitude consistant à se coller des plumes de pigeon sur le dos pour aller faire le paon sur les branches d'arbre ! Voilà bien l'attitude d'un déséquilibré prêt à toutes les extrémités, non ?
Miss Hartford tapa du pied et, sans mot dire, se tourna vers la minuscule fenêtre, faisant semblant de s'intéresser au spectacle de la rue déserte.
- Je ne suis pas tout à fait d'accord avec vous, inspecteur, prononça Holmes d'une voix trop suave pour être honnête. Le revolver me semble, au contraire, le principal élément qui plaide en faveur de l'innocence de Robert Burlington.
- C'est absurde, maugréa l'inspecteur tout en extirpant de l'un des tiroirs de son bureau un énorme sandwich au pâté dans lequel il mordit à belles dents.
- Au contraire ! A moins que ce jeune homme ne soit le dernier des imbéciles, ce qui, ma foi, d'après ce que j'en sais, entre dans l'ordre des possibilités, jamais il n'aurait laissé une arme dont il venait de se servir pour commettre un meurtre dans ce portemanteau où la police, pour inefficace qu'elle fût, ne pouvait manquer de la trouver. Il se serait plutôt débarrassé de cette encombrante pièce à conviction en la jetant au fond d'une rivière ou en l'enterrant dans un sous-bois, ne pensez-vous pas ?
Le gros policier rattrapa de justesse un cornichon qui s'était échappé de son sandwich et le croqua avec une légère grimace.
- Je vous connais de réputachion, monchieur Holmches, fit-il en continuant à mâchonner. Vous êtes un chpéchialichte des théories fumeujes. Mais, moi, je chuis jun homme de terrain, je ne m'embarache pas de ches chubtilités de dilettante londonien : je tiens mon coupable et je le garde.
Holmes, dans un élan de violence dont il pouvait, à l'occasion, se montrer capable, donna un coup de pied dans la poubelle de bureau, répandant sur le sol une multitude de papiers gras et d'emballages de friandises.
- Si vous le permettez, M. Crooke, lança mon vieil ami d'une voix acide, je me propose d'inspecter les lieux du crime. Et je vous serais infiniment reconnaissant de bien vouloir mettre un de vos hommes à ma disposition. Cela me permettra, d'une part, d'agir en toute légalité et, d'autre part, de bénéficier de la présence de quelqu'un qui connait bien le pays et ses habitants. Miss Hartford, ici présente, a déjà subi suffisamment d'émotions ces derniers temps et, une fois dans la maison de son oncle, je songe sérieusement à l'envoyer se reposer quelques heures.
- Mais, M. Holmes, je ne suis pas du tout fatiguée! intervint la jeune femme piquée au vif.
- Bien sûr que si. L'émotion vous anéantit !
- Je vous assure que...
- Miss Hartford, je vous répète que vous avez besoin de repos ! Vous m'avez confié cette enquête, oui ou non ? Alors laissez-moi agir à ma guise !
Notre cliente fit une de ces moues boudeuses qui, selon moi, doivent demander aux femmes de nombreuses années d'entrainement devant leur miroir et, sans ajouter une parole, retourna à la contemplation de la rue principale du village à travers la vitre couverte de chiures de mouche.
- Puisqu'il semble que cela soit le seul moyen pour être débarrassé au plus vite de votre présence, M. Holmes, intervint l'inspecteur Crooke, je vais mettre un de mes agents à votre disposition. Votre enquête, si vous êtes un tant soit peu intelligent, ne pourra aboutir qu'à des conclusions identiques aux miennes (et à celles du coroner, je vous le rappelle) et vous vous en retournerez à Londres la queue entre les jambes.
Il extirpa pesamment son énorme masse de la chaise dont il était plus ou moins prisonnier et hurla:
- Cribbins !
Aussitôt, un jeune constable à l'air éveillé, au visage constellé de taches de rousseur, à la carrure à la fois mince et athlétique, fit son entré dans la pièce.
- Cribbins, vous allez accompagner M. Holmes, que voici, à la maison du vieil Hartford... oh ! Pardon mademoiselle ! Je voulais dire : vous allez accompagner ce monsieur et ses amis jusqu'à la maison où Archibald Hartford a été assassiné. Dans la mesure où ses demandes restent dans le domaine du raisonnable, mettez-vous à la disposition de M. Holmes et faites ce qu'il vous dira. Surtout, veillez à ce que les actions de M. Holmes, qui, comme vous le savez certainement, est un détective de Londres jouissant d'une réputation déplorable auprès des services de police, veillez, disais-je, à ce que ses actions se cantonnent aux limites de ce qui est permis par la loi.
Ce disant, il nous congédia en agitant ses doigts boudinés en direction de la porte.


Alors que miss Hartford demeurait enfermée dans un silence boudeur, nous nous mîmes en route pour la maison de feu son oncle.
- Un spécimen intéressant, cet inspecteur Crooke, fis-je dans l'intention de détendre l'atmosphère.
- C'est un imbécile, lancèrent en coeur Sherlock Holmes et le constable Cribbins.
Les deux hommes se regardèrent avec une certaine dose d'ahurissement au fond des yeux et, ensuite, partirent d'un grand éclat de rire.
- Croyez-vous en l'innocence de Robert Burlington ? demanda Holmes au jeune policier, ce qui fit tendre l'oreille à miss Hartford.
- Sauf votre respect, m'sieur, je suis un peu comme ce saint dont le nom m'échappe : je ne crois que ce que je vois. Or, d'après les éléments rassemblés jusqu'à présent, la culpabilité de Burlington semble ne faire aucun doute. Cependant, je ne suis pas buté, à l' instar de mon supérieur hiérarchique, et, par ailleurs, je vous connais bien pour avoir lu les comptes rendus, rédigés par le Dr Watson, des affaires dont vous vous êtes occupé. A ce propos, félicitations, docteur, cette lecture m'a procuré bien des heures de plaisir.
- Merci, jeune homme. En réalité, les aventures de Sherlock Holmes ne constituent qu'une maigre part de mon tribut à la littérature. Avez-vous également lu mes romans historiques ?
- Pas du tout, m'sieur. Je ne savais même pas que vous écriviez d'autres histoires que celles relatant les enquêtes de votre ami. Quoiqu'il en soit, ainsi que je le disais, je vous connais bien, m'sieur Holmes. Et je sais que, quelle que soit l'opinion de la police officielle à votre égard, vous êtes un excellent détective, peut-être même le meilleur...
- Pourquoi " peut-être" ? rétorqua Sherlock Holmes, piqué au vif.
- C'était une façon de parler, m'sieur, je ne voulais pas vous vexer. Disons "le meilleur", si vous préférez. En tout cas, et c'est là que je veux en venir, vous pouvez compter sur moi, dans la mesure de mes possibilités, pour vous aider à y voir clair dans cette affaire. De plus, en dehors de cette curieuse manie consistant à se déguiser en plumeau à poussière pour aller faire le singe, on ne sait trop pourquoi, au sommet des arbres, Robert Burlington est plutôt un garçon sympathique et mon seul souhait est que vous puissiez le sortir de ce mauvais pas.
Nous cheminions, depuis quelques instants déjà, sur une petite route de campagne bordée d'arbres, et, d'après ce que Cribbins nous avait dit en quittant le village, il ne devait guère nous rester plus de quatre à cinq minutes de marche avant d'arriver en vue de notre but.
Soudain, miss Hartford tressaillit et nous aperçûmes une voiture qui venait en sens inverse.
- Quelle malchance, marmonna la jeune femme. Voici M. Gideon Farnley. Il va probablement s'arrêter pour faire la conversation, gnégnégné, gnagnagna, et, par votre faute M. Holmes, car vous m'avez mise de très mauvaise humeur avec votre histoire de sieste, je n'ai aucune envie de me montrer sociable.
Lorsque la carriole fût arrêtée à notre hauteur, je pus constater que la description que nous avait faite notre cliente quelques heures plus tôt était parfaitement conforme à la réalité. M. Gideon Farnley, avec son teint verdâtre, sa large bouche mince et ses yeux globuleux, ressemblait bel et bien à une grenouille.
- Bonjour miss Hartford, lança-t-il d'une voix qui, elle aussi, évoquait les coassements d'un batracien.
- Inutile de me dire bonjour, répondit l'interpellée avec humeur. Nous nous sommes déjà rencontrés ce matin, vous avez oublié ? Vous vous êtes levé aux aurores pour m'apporter des fleurs arrachées toutes vives à la terre de votre jardin, ainsi que vous agissez, d'ailleurs, à peu près tous les jours que Dieu fait.
L'ancien croque-mort jeta à notre petit groupe un regard méfiant.
- Vous ne me présentez vos amis ? Je ne parle pas du constable Cribbins, que j'ai déjà l'honneur de connaître, mais de ces deux messieurs qui, si j'en juge par leur mise, nous viennent de la capitale.
Les mâchoires de miss Hartford se crispèrent et je crus un instant que notre cliente allait proférer un juron bien senti.
- Voici M. Sherlock Holmes, finit-elle par répondre d'un ton guindé, et ce monsieur est le docteur Watson. Ils viennent en effet de Londres afin de m'aider à prouver l'innocence de ce pauvre Robert.
Gideon Farnley laissa échapper un ricanement.
- Son innocence ? Comme vous y allez, miss ! Il me semble pourtant que suffisamment de preuves ont été réunies contre ce jeune homme qui, ainsi que je vous l'ai déjà dit en maintes occasions, n'est pas digne de votre amour. Pensez donc ! Un garçon qui passe sa vie perché sur une branche et couvert de plumes !
Sherlock Holmes m'adressa un regard de connivence et, se tournant vers l'homme-grenouille :
- Il faut nous excuser, M. Farnley, mais, alors que nous causons comme dans un salon de thé, le temps passe et il nous reste nombreuses tâches à accomplir avant ce soir. Aussi, je vous souhaite le bonjour, monsieur.
Aussitôt, mon ami se remit en route de sa démarche élastique et, accompagnés d'une lueur de rage qui brilla furtivement dans les yeux globuleux de l'ancien croque-mort, nous lui emboitâmes le pas.
-Une rencontre prodigieusement intéressante, fit remarquer Sherlock Holmes lorsque nous fûmes à bonne distance de la voiture. Et un personnage tout à fait fascinant.
- Vous parlez de M. Farnley ou de son cheval ? demanda miss Hartford d'un ton sarcastique.
- Je parle, miss, de ce croque-mort qui a peur des fantômes. Quant à son cheval, j'ignore si c'est une tentative d'humour de votre part mais, en ce qui me concerne, je n'ai vu qu'une bête ne présentant rien de remarquable.
- Il me semble qu'il s'agissait en effet d'un trait d'humour, intervins-je.
-En ce cas, il faudra m'expliquer ce que cette réplique avait de drôle, Watson. Mais rien ne presse : gardez cette histoire pour nos vieux jours, elle égayera les longues veillées au coin du feu.
Nous parcourûmes encore une centaine de mètres et, enfin, après un coude du petit chemin, la demeure de feu Archibald Hartford nous apparut dans toute sa banalité.
C'était une bâtisse de moyenne importance, grise et plutôt laide, qui voulait se donner des airs de château sans y parvenir.
Sans mot dire, sans même nous offrir une tasse de thé digne de ce nom ou un petit gâteau, miss Hartford se retira aussitôt dans ses appartements "afin de se remettre de ses émotions récentes".
Dès qu'elle eut disparu, Holmes se frotta les mains et émit cet espèce de bruit étrange qui, en certaines occasions, fait chez lui office de rire.
- Allons Cribbins, à présent que nous avons les coudées franches, montrez moi l'endroit où l'on a retrouvé ces fameuses traces laissées par l'échelle du jeune Burlington.
Le constable nous mena sous la fenêtre à travers laquelle avait été tiré le coup de feu qui avait mis fin à la vie d'Archibald Hartford.
Une plate-bande de terre courait le long du mur qu'elle séparait d'une vaste allée de gravier. Les traces d'échelle étaient parfaitement visibles, même pour un oeil aussi peu exercé que le mien.
Sherlock Holmes, à quatre pattes, fit jaillir une loupe de sous son manteau et se mit à observer les deux marques rondes avec une concentration qui imposait le silence.
Enfin, il se releva, regarda autour de lui et alluma une cigarette qu'il grilla tout en faisant les cent pas sur l'allée de gravier.
- Vous avez découvert quelque chose, Holmes ? demandai-je au bout d'un long moment.
Il ne me répondit pas et continua à marcher en long et en large tout en tirant furieusement sur sa cigarette. Quand celle-ci fut complètement consumée, Holmes se tourna vers Cribbins qui, debout, les mains derrière le dos, avait observé le manège de mon ami avec une impassibilité digne des statues de l'ile de Pâques.
- Est-ce que vous connaissez, dans les environs, un endroit où quelque chose d'encombrant pourrait être dissimulé ?
Le policier, manifestement moins étonné que moi par la question de Sherlock Holmes, se frotta le menton d'un air songeur.
- Qu'entendez-vous exactement par "encombrant", m'sieur Holmes ? Un truc gros comme un éléphant ? Comme un ours ? Comme un de ces chiens de montagne qui portent un nom de saint qui m'échappe en ce moment ?
Le détective secoua la tête.
- Non, Cribbins, pas encombrant dans ce sens. Quoique votre comparaison animalière ne manque pas d'un certain intérêt : je dirais, pour rester dans le ton, imposant comme une girafe.
- Plutôt long que large alors ?
- Parfaitement, Cribbins, excellent résumé de ma pensée.
Cette conversation commençait à me donner le vertige et je me demandais si l'air de la campagne, réputé pour sa pureté, n'était pas monté à la tête de mon vieux compagnon, plus habitué aux miasmes du smog londonien.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire de girafe, Holmes ? Vous n'imaginez tout de même pas que l'assassin est arrivé à cheval sur une girafe ?
- On ne dit pas " à cheval sur une girafe", Watson, mais "à girafe" !
Et Holmes ricana bêtement de sa propre plaisanterie.
Cependant, le constable Cribbins continuait à réfléchir et à se frotter le menton avec énergie.
- Il y a bien le puits des amoureux, finit-il par énoncer d'une voix hésitante.
- Une curiosité locale ? s'enquit Holmes.
- Pas vraiment, juste un vieux puits désaffecté à deux pas d'ici. Il est situé dans une clairière et constitue le point de rencontre habituel des amoureux du village.
-Comme vous pouvez le constater, Cribbins, je n'ai rien d'un amoureux transi mais je vous serais très reconnaissant de nous mener auprès de ce fameux puits. Personne, j'imagine, n'a songé à le fouiller ?
Cribbins faillit recommencer à se frotter le menton mais, à la dernière seconde, il laissa sa main en suspens et préféra s'abstenir.
- Fouiller le puits ? Pourquoi l'aurait-on fouillé ? Rien n'a disparu. C'est une affaire de meurtre, m'sieur Holmes, il n'y a pas eu vol.
- Vous êtes fort éveillé, jeune homme, pour un policier ! Bravo ! Vous feriez un excellent détective !
Quelques instants plus tard, nous étions tous les trois autour du vieux puits en question.
Sherlock Holmes se pencha par dessus la margelle et scruta l'obscurité en plissant les yeux.
- Il nous faudrait une corde solide, fit-il.
- Vous comptez descendre là dedans, Holmes ?
- Non, Watson, pas moi...
- Ni moi : je vous préviens aimablement qu'il est totalement hors de question que je joue les acrobates !
- Je pensais plutôt au constable Cribbins, mon cher Watson. Après tout, il est le plus jeune d'entre nous.
La perspective n'avait rien de réjouissant mais je fus forcé d'admettre que nous avions chacun, au bas mot, le double de l'âge du constable.
- Filez au village, Cribbins, et revenez avec une bonne corde. Je suppose que l'idée de faire un peu de gymnastique n'est pas pour vous déplaire ?
- Vous parlez de cette course jusqu'au village ou de la descente au fond de ce puits, m'sieur Holmes ?
- Des deux, mon jeune ami, des deux ! Et maintenant filez !
Le policier disparut rapidement tandis que Holmes, assis sur le rebord du puits, allumait une nouvelle cigarette.
- Vous avez découvert quelque chose d'intéressant ? demandai-je sans avoir l'air d'y toucher.
- Quelque chose d'intéressant ? Une foule de choses, Watson ! Mais, vous avez eu tout le loisir d'observer vous-même les marques dans la terre. Ce que mes yeux ont décelé, les vôtres ne l'auraient-ils pas vu ?
- Ca vous amuse de m'agacer, pas vrai ?
- Mais non, mais non, qu'allez-vous cherchez là ?!?
- De toute façon, poursuivis-je, ma conviction intime est bien arrêtée. Je suis certain que ce croque-mort a tête de grenouille est le vrai coupable ; il est manifestement amoureux de la jeune miss Hartford et, de ce fait, Robert Burlington représentait un concurrent dont notre homme a voulu se débarrasser en montant toute cette machination.
Holmes m'octroya un regard perçant.
- Vous êtes en net progrès, Watson, et je ne vous contredirai pas sur ce point : Gideon Farnley est notre homme. Cependant, permettez-moi de douter de la noblesse dont vous parez ses motivations. A mon humble avis, il en veut surtout à la fortune dont miss Hartford vient d'hériter. Si son but avait été la simple élimination d'un rival, je ne pense pas qu'il serait allé jusqu'à assassiner le vieil Archibald Hartford. De cette façon, par contre, il faisait d'une pierre deux coups comme on dit vulgairement.
- En ce cas, l'affaire est réglée, mon cher Holmes !
- Comme vous y allez, Watson. Ne pensez-vous pas qu'il serait préférable, si nous voulons sauver le jeune Burlington, de disposer de preuves afin d'étayer ce qui n'est jusqu'à présent qu'une simple théorie ? D'ailleurs, je pense que nous disposerons d'un début de preuve lorsque Cribbins, selon la tradition, fera surgir la vérité du puits ! Et je compte bien utiliser cette découverte pour pousser notre croque-mort aux aveux.
- A ce propos, il prend son temps, Cribbins !
- Qu'est-ce qui vous inquiète, Watson ? Vous craignez qu'un promeneur égaré nous surprenne près de ce puits et nous confonde avec un couple d'amoureux ?
- Très amusant, Holmes.
Rouge et à bout de souffle, le constable revint enfin du village, portant une longue corde de chanvre sous le bras.
Sans lui laisser le temps de se reposer, ne fut-ce que quelques secondes, Holmes lui enjoignit d'assurer solidement la corde et de descendre au fond du puits.
Bien qu'il n'eût guère l'air enchanté à cette idée, Cribbins fit ce que Holmes lui demandait et, bientôt, il fut absorbé par la bouche obscure qui semblait s'ouvrir sur les profondeurs de l' enfer... enfin, peut-être que je me laisse emporter par mon sujet au point de devenir un peu trop lyrique : en réalité, ce puits était assez banal. Je ne suis certes pas un expert en ce qui concerne les puits, fussent-ils des lieux de pèlerinage pour les amoureux, mais, à mon humble avis, quand on en a vu un, on les a tous vu !
Au bout d'un laps de temps qui me parut interminable, deux secousses agitèrent la corde ; c'était le signal convenu pour remonter Cribbins.
- Bon sang ! fit-il dès que sa tête hirsute émergea de l'ouverture du puits. Qui aurait pu s'attendre à un truc pareil ?
- Moi, bien sûr ! répondit Sherlock Holmes en débarrassant le policier d'un objet particulièrement encombrant à la vue duquel je poussai une exclamation de surprise.
- C'est absurde ! Ne me dites pas, Holmes, que l'assassin a utilisé ces... ces choses ridicules pour perpétrer son forfait !?! C'est du mauvais roman ! Même mon "nègre", cet Arthur Conan Doyle, qui passe sa vie à réécrire à sa manière les récits que je lui envoie ou à en inventer, purement et simplement, d'autres de son cru, n'utiliserait pas une ficelle aussi grosse dans l'une de ses intrigues ! Ce n'est pourtant pas l'énormité qui le rebute ! Le chien des Baskerville, je vous demande un peu !!!
- Et pourtant, Watson, c'est bien grâce à cette paire d'échasses que notre ami Gideon Farnley s'est approché de la fenêtre de sa victime. La preuve en est que les empreintes dans la terre, sous ladite fenêtre, étaient, ainsi que vous l'auriez remarqué si vous y aviez prêté une attention plus soutenue, perpendiculaires. Une échelle, posée contre le mur, aurait laissé des traces inclinées en direction de ce dernier. C'est élémentaire.
- Elémentaire, élémentaire... moi je veux bien, mais ce n'en est pas moins parfaitement grotesque ! Vous imaginez cette espèce de batracien d'âge mûr perché sur ces manières de cure-dents géants ?!? Et pourquoi pas une machine volante tant que vous y êtes ? Ou des gants munis de ventouses qui lui auraient permis de grimper, comme une mouche, le long du mur ? Voire, carrément, un système de ressorts adapté à ses chaussures : "tzoing, tzoing, tzoing, attention mesdames et messieurs, voilà le redoutable assassin qui approche" ! C'est risible !
- Je vous concède que c'est une méthode pour le moins originale, Watson. Cependant, souvenez-vous de ma vieille maxime: une fois l'impossible éliminé, ce qui reste, aussi improbable que cela paraisse est forcément...
- Blablabla, blablabla ! De toute façon, c'est bien joli d'avoir récupérer ces échasses ; cela affaiblit considérablement le poids de l'indice constitué par l'échelle mais, en aucune façon, les autres faits qui tendent à accuser le jeune Burlington.
Sherlock Holmes hocha la tête d'un air grave tout en considérant la paire d'échasse.
- Vous avez raison, mon cher ami. Cependant, il m'est venu l'idée d'un petit stratagème qui nous permettra de confondre le véritable coupable. Pour cela, il me faut toutefois retourner à Londres afin de mettre la main sur quelques petites babioles dont j'aurai besoin. Vous, Watson, resterez auprès de miss Hartford afin de la protéger.
Je me récriai:
-La protéger contre quoi, grands dieux ? Vous n'imaginez pas que ce Farnley va s'en prendre à elle ? Ce serait contraire à ses intérêts et irait à l'encontre de son plan tel que, du moins, nous l'avons reconstitué.
- Encore une fois (cela devient décidément une habitude) vous n'avez pas tort. De plus, si vous restiez, il faudrait un chaperon car il ne fait aucun doute que vous représentez, finalement, un danger bien plus grand pour la vertu de notre cliente que notre ex croque-mort échassier !
- A mourir de rire, Holmes ! littéralement !
Mon ami se tourna vers le constable Cribbins, toujours aussi impassible.
- Comme vous l'avez compris, Cribbins, nous regagnons la capitale.
- Oui, m'sieur.
- Nous serons de retour demain en fin d'après-midi.
- Oui, m'sieur.
- Pouvons-nous compter sur votre aide ?
- Oui, m'sieur.
- Dans ce cas, nous nous retrouverons dans la maison de miss Hartford vers 16 heures 30. Cela vous convient-il ?
- Oui, m'sieur.
- Vous pourrez vous libérer de vos occupations ?
- Oui, m'sieur.
- A propos, Cribbins...
- Oui, m'sieur.
- Savez-vous marcher sur des échasses ?
- Non, m'sieur.
- Et bien, gardez celles-ci. Il vous reste un peu moins de vingt-quatre heures pour vous entraîner, vous pensez que cela sera suffisant ?
- Oui, m'sieur.
- Parfait ! En ce cas, comme je le dis toujours, the game is afoot !


Le lendemain soir, un véritable froid de canard avait envahi le village de Stonyway et ses environs.
Holmes et moi, chacun armé d'un revolver, juste au cas où, étions embusqués dans des taillis, à proximité de la maison de Gideon Farnley. La nuit était tombée depuis un moment et une lune ronde éclairait les alentours d'une lueur spectrale.
De nombreux évènements s'étaient déroulés depuis la veille.
Tout d'abord, il nous avait fallu affronter la colère et le dépit avec lesquels miss Violet Hartford avait accueilli la nouvelle de notre retour à Londres.
- Comment ? s'était-elle écriée, au bord de la crise de nerfs. Mais vous oubliez qu'il n'y a pas de temps à perdre : Robert a déjà été reconnu coupable devant le coroner, vos honoraires sont scandaleusement élevés, surtout si l'on songe que tout ce que vous avez accompli jusqu'à présent se limite à une promenade de santé dans la campagne, et...
- Vous oubliez la découverte des échasses, lui avait fait remarquer Holmes d'un ton acerbe.
- Parlons-en, de ces échasses ! Je ne vous paye pas pour que vous vous livriez à des jeux ridicules ! Regardez ce pauvre Cribbins, dans le jardin : cela fait au moins quinze fois qu'il se casse la figure ! Et vous, M. Holmes, c'est pour aller chercher votre cerf-volant que vous êtes obligé de regagner Londres ?
Mon vieil ami avait tourné les talons sans daigner répondre.
En arrivant à la porte, toutefois, il s'était retourné une dernière fois vers notre cliente et lui avait lancé, d'un ton sans réplique :
- Nous serons de retour ici-même demain à 16 heures 30. Je vous serai infiniment reconnaissant de mettre votre cabinet de toilettes à notre disposition.
Je crus un instant que la jeune femme allait s'emparer d'un vase, posé à portée de sa main, pour l'envoyer à la tête du détective, mais, au prix d'un effort considérable, elle se ravisa.
Durant notre passage à Londres, je vis peu Sherlock Holmes, qui occupa une grande partie de son temps enfermé dans sa chambre.
Lorsque nous fûmes de retour chez miss Hartford, à l'heure dite, nous y trouvâmes, outre la nouvelle maîtresse des lieux, le constable Cribbins, fidèle au poste. Holmes et le jeune homme disparurent un long moment dans le cabinet de toilettes de notre cliente. A ma grande surprise, je vis le détective, avant de monter à l'étage où se trouvait ledit cabinet de toilette, décrocher du mur un tableau de taille moyenne et l'emporter sous son bras. Cependant, je n'eus pas le temps d'apercevoir ce que représentait la peinture en question.
Lorsque les deux hommes furent redescendus, nous dûmes nous armer de patience car Holmes voulait attendre le crépuscule avant d'agir.
Enfin, le soleil se coucha et, après que Miss Hartford nous eût souhaité bonne chance, nous nous dirigeâmes vers la maison de Gideon Farnley.
Une fois aux abords de cette dernière, Cribbins partit de son côté tandis que, ainsi qu'indiqué plus haut, Holmes et moi nous cachions derrière un taillis.
- C'est long et je suis mort de froid, Holmes, lançai-je avec humeur au bout d'un moment.
A cet instant précis, la lumière qui, jusque-là, brillait au rez-de-chaussée de la maison, s'éteignit.
- Le ciel a entendu vos prières, Watson, railla Sherlock Holmes. Je pense que les évènements ne vont pas tarder à se précipiter.
Bientôt, en effet, une des fenêtres du premier étage s'éclaira. Il s'agissait, à n'en pas douter, de celle donnant sur la chambre à coucher de Farnley.
De fait, au bout d'une minute à peine, nous vîmes le croque-mort à tête de batracien, en pyjama, qui s'apprêtait à tirer les rideaux.
Cependant, un spectacle hallucinant l'obligea à suspendre son geste.
- C'est vraiment trop horrible, ne pus-je m'empêcher de murmurer d'une voix blanche.
M'est avis que, même si je dois vivre jusqu'à cent ans, jamais je n'oublierai la vision d'horreur, la figure de cauchemar, l'abomination sans nom qui apparut, cette nuit-là, sous la fenêtre de Gideon Farnley.
Une silhouette gigantesque se tenait debout au beau milieu de l'allée entourant la maison. Surmontant un tronc étrangement rabougri, perché sur une paire de jambes interminables, j'apercevais de trois quart le visage blême et auréolé de flammes d'un démon vomi par l'enfer. Une tête de vieillard barbu, aux cheveux filasses, aux yeux de braises, à la peau parcheminée comme celle d'une momie, une tête de cauchemar !
- Venez, Watson, me souffla Sherlock Holmes en agrippant mon bras. Il n'y a pas une seconde à perdre.
Nous courûmes vers la maison tandis qu'un cri abominable s'élevait dans la nuit.
Il ne fallut guère plus de quelques secondes à mon vieil ami pour ouvrir la porte à l'aide du jeu de rossignols qu'il portait toujours sur lui.
Une fois à l'intérieur, nous nous précipitâmes, guidés par les hurlements, vers la chambre de Gideon Farnley.
A peine avions nous posé le pied sur le palier du premier étage qu'une porte s'ouvrit avec fracas et qu'une silhouette gesticulante fit irruption dans le couloir.
Hagard, la bave aux lèvres, les yeux riboulant dans les orbites, l'ancien croque-mort nous tomba littéralement dans les bras.
- Il est venu, hurlait-il. Le fantôme. Le fantôme d'Archibald Hartford. Il est venu se venger, exactement de la même façon que je suis allé le tuer ! Mon Dieu, quelle horreur ! A force de vivre parmi les morts, cela devait finir par arriver, je le savais, je l'ai toujours su : les fantômes existent ! Et celui-là est le plus terrifiant de tous, il vient réclamer mon châtiment, il sait que je l'ai assassiné, il...
- Faites-moi plaisir, Watson, énonça Sherlock Holmes avec un calme olympien, utilisez la crosse de votre revolver pour assommer ce braillard: il va finir par me rendre sourd, l'animal !
Un bref instant plus tard, le silence régnait à nouveau.
- Ouf, soupira le détective. Quel personnage déplaisant. Et quelle voix abominablement criarde !
Sur ces entrefaites, Cribbins, qui s'était débarrassé des échasses, arriva, à son tour, sur le palier.
- Je vois que tout à bien fonctionné, m'sieur Holmes. J'ai entendu cette simili-grenouille hurler ses aveux depuis l'autre côté de la fenêtre. Et ça continuait même quand je suis arrivé au rez-de-chaussée : un grand bavard ! z'avez rudement bien fait de l'envoyer au pays des songes, sa voix de fausset me vrillait littéralement le cerveau !
- Vous devriez aller vous démaquiller, mon jeune ami. Je constate que votre apparence actuelle continue de produire un effet néfaste sur les nerfs du pauvre Watson. Il faut dire que c'est une réussite totale : grâce aux produits de maquillage que je suis allé chercher à Baker Street et à cette couche de phosphore, vous avez tout l'air d'un damné échappé de l'enfer de Dante. Le portrait de feu Archibald Hartford m'a été bien utile également, pour parfaire la ressemblance. En tout cas, bravo, Cribbins, vous avez joué votre rôle à la perfection.
- Merci, m'sieur.
- Une performance digne d'Henry Irving !
- Merci, m'sieur.
- Si ça ne tenait qu'à moi, vous auriez de l'avancement.
- Merci, m'sieur.
- D'ailleurs, mes relations avec la police ne sont pas aussi mauvaises que ce que l'inspecteur Crooke semble imaginer : je vais tâcher de faire quelque chose pour vous.
- Merci, m'sieur.
- A présent, il ne nous reste qu'à emmener cet honorable gentleman jusqu'au poste de police et, dans quelques heures à peine, miss Hartford pourra refermer ses griffes sur Robert Burlington.
A l'encontre de toutes ses habitudes, Sherlock Holmes me fit un clin d'oeil avant d'ajouter à l'intention du jeune policier.
- Ceci dit, j'ai remarqué que vous regardiez miss Violet Hartford d'une façon qui ne peut tromper un détective aussi expérimenté que moi, Cribbins.
- Oui, m'sieur.
- J'ignore si partager la vie de cette personne est un sort que vous méritez mais, à votre place, je ne m'en ferais pas trop au sujet de ce fiancé couvert de plumes qui passe sa vie accroché aux branches des arbres. Vous devriez tenter votre chance.
- Oui, m'sieur.
Sherlock Holmes se frotta les mains et me donna une grande tape dans le dos.
- Finissons-en avec cette affaire. Il me tarde d'être de retour à Londres afin de prendre un peu de repos : ces séjours à la campagne sont éreintants, pas vrai Watson ?



---

© Société Sherlock Holmes de France
Toute reproduction interdite